XIII

Mme Chermidy reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'elle avait aperçue une seule fois, et qu'elle ne s'attendait plus à revoir en ce monde. Si délibérée qu'elle fût, et quoique la nature lui eût fait don d'une âme bien trempée, elle recula d'un bon pas, comme un soldat qui voit sauter le pont qu'il allait traverser. Elle n'était pas femme à se bercer de chimères; elle jugea sa position et courut tout d'un saut jusqu'aux dernières conséquences. Elle vit sa rivale guérie et bien guérie, son amant confisqué, son fils aux mains d'une autre et son avenir perdu. La chute fut d'autant plus rude, que la belle ambitieuse tombait de plus haut. Après avoir entassé montagne sur montagne jusqu'aux portes du ciel, les Titans de la fable ne sentirent pas plus durement le coup de foudre qui les aplatit.

La haine qu'elle nourrissait pour la jeune comtesse depuis le jour où elle avait commencé à la craindre s'éleva subitement à des proportions colossales, comme ces arbres de théâtre que le machiniste fait jaillir du sol et voler jusqu'aux frises. La première idée qui traversa son esprit fut celle d'un crime. Elle sentit tressaillir dans ses muscles une force centuplée par la rage. Elle se demanda pourquoi elle ne brisait pas de ses mains l'obstacle chétif qui la séparait du bonheur. Elle fut un instant la soeur de ces Thyades qui déchiraient en lambeaux les tigres et les lions vivants. Elle se repentit d'avoir oublié à l'hôtel Trafalgar un poignard corse, bijou terrible qu'elle étalait partout sur sa cheminée. La lame était bleue comme un ressort de montre, longue et pliante comme le buste d'un corset; la poignée était en ébène incrustée d'argent, et la gaîne en platine niellé. Elle courut par la pensée jusqu'à cette arme familière; elle la saisit en esprit, elle la caressa en imagination. Elle songea ensuite à la mer qui battait mollement la lisière du jardin. Rien n'était plus facile et plus tentant que d'y emporter Germaine comme l'aigle emporte un agneau blanc dans son aire, de l'étendre sous trois pieds d'eau, d'étouffer ses cris sous la vague et de comprimer ses efforts jusqu'au moment où une convulsion finale ferait une autre comtesse de Villanera.

Heureusement la distance est plus longue entre la pensée et l'action qu'entre le bras et la tête. D'ailleurs le petit Gomez était là, et sa présence sauva peut-être la vie de Germaine. Plus d'une fois, pour paralyser une main criminelle, il a suffi du regard limpide d'un enfant. Les êtres les plus pervertis éprouvent un respect involontaire devant cet âge sacré, et plus auguste même que la vieillesse. La vieillesse est comme une eau reposée qui a laissé tomber au fond toutes les impuretés de la vie; l'enfance est une source échappée de la montagne: on l'agite sans la troubler, parce qu'elle est pure jusqu'au fond. Les vieillards ont la science des biens et des maux; l'ignorance des enfants est comme la neige sans tache de la Jungfrau, que nulle empreinte n'a souillée, pas même l'empreinte du pied d'un oiseau.

Mme Chermidy conçut, caressa, débattit et repoussa l'idée d'un crime en fermant son ombrelle et en saluant Germaine, qui ne la connaissait pas.

Germaine l'accueillit avec cette grâce épanouie et cette ouverture de coeur qui n'appartient qu'aux heureux du monde. La visite d'une inconnue n'avait pas lieu de la surprendre. Elle recevait presque tous les jours quelques bonnes gens du voisinage qui s'étaient intéressés à sa guérison et qui venaient se réjouir avec elle de sa santé. La veuve entra en propos par un bégayement confus qui se ressentait du tumulte de ses pensées.

«Madame, lui dit-elle, vous ne devez pas vous attendre…. je ne m'attendais pas moi-même…. Si j'avais su…. Madame, j'arrive de Paris. M. votre père, le duc de La Tour d'Embleuse, qui m'honore de son amitié….

—Vous connaissez mon père, madame? interrompit vivement Germaine; vous l'avez vu depuis peu?

—Il y a huit jours.

—Permettez donc que je vous embrasse. Mon pauvre père! Comment va-t-il?Il nous écrit bien rarement. Donnez-moi des nouvelles de ma mère!»

Mme Chermidy se mordit la lèvre.

«Mais vous, madame, reprit-elle sans répondre, je n'espérais pas vous trouver si bien portante. La dernière lettre que M. le duc a reçue de Corfou….

—Oui, madame; je m'étais laissée tomber bien bas, mais on n'a pas voulu de moi en paradis. Asseyez-vous donc auprès de moi. A l'heure qu'il est, mon père et ma mère n'ont plus d'inquiétude. Oh! je suis bien sauvée. Cela doit se voir, n'est-il pas vrai? Regardez-moi bien.

—Oui, madame. Après ce qu'on nous a dit à Paris, c'est un miracle.

—Un miracle de l'amitié et de l'amour, madame. La comtesse ma mère est si bonne! Mon mari m'aime tant!

—Ah!.. Voilà un bel enfant qui joue là-bas. Il est à vous, madame?»

Germaine se leva de son banc, regarda la veuve et recula épouvantée, comme si elle avait marché sur un serpent. «Madame, dit-elle à l'inconnue, vous êtes Mme Chermidy!»

Mme Chermidy se leva à son tour et marcha droit à Germaine, comme pour lui passer sur le corps. «Oui, dit-elle, je suis la mère du marquis et la femme, devant Dieu, de don Diego. A quoi m'avez-vous reconnue?

—Au ton dont vous avez parlé de l'enfant.»

Cela fut dit avec une telle douceur, que Mme Chermidy fut saisie d'un sentiment étrange. La colère, la surprise et toutes les émotions qui l'étouffaient éclatèrent en un vaste sanglot, et deux grosses larmes tombèrent sur ses joues. Germaine ne savait pas qu'on pleurait de rage. Elle plaignit son ennemie, et lui dit naïvement: «Pauvre femme!»

Les deux larmes séchèrent instantanément, comme les gouttes de pluie qui tombent dans un cratère.

«Pauvre femme! moi! répliqua aigrement Mme Chermidy. Eh bien, oui, je suis à plaindre, parce que j'ai été trompée! parce qu'on a abusé de ma bonne foi! parce que le ciel et la terre ont conspiré ensemble pour me trahir; parce qu'on m'a volé un nom, une fortune, l'homme que j'aime et le fils que j'ai enfanté dans les douleurs et dans les cris!»

Germaine fut épouvantée de cette explosion de colère. Elle tourna les yeux vers la maison comme pour appeler du secours.

«Madame, dit-elle en tremblant, si c'est pour cela que vous êtes venue chez moi….

—Chez vous! n'allez-vous pas appeler vos gens pour me faire chasser de chez vous? En vérité, voilà qui est merveilleux! c'est moi qui suis chez vous! Mais vous n'avez rien qui ne vous vienne de moi! Votre mari, votre enfant, votre fortune et l'air même que vous respirez, tout vient de moi, tout m'appartenait, tout est un dépôt que je vous ai confié: vous me devez tout, et vous ne me rembourserez jamais! Vous végétiez à Paris sur un méchant grabat; les médecins vous condamnaient à mort, vous n'aviez plus trois mois à vivre; on me l'avait promis! Votre père et votre mère allaient mourir de faim! Sans moi, la famille de La Tour d'Embleuse ne serait plus qu'un tas de poussière dans la fosse commune. Je vous ai tout donné: père, mère, mari, enfant, et la vie; et vous osez me dire en face que je suis chez vous! Il faut que vous soyez bien ingrate!»

Il était difficile de répondre à cette éloquence sauvage. Germaine croisa ses bras devant sa poitrine et dit: «Mon Dieu! madame, j'ai beau sonder ma conscience, je ne me trouve coupable de rien, que d'avoir guéri. Je n'ai jamais contracté d'engagements envers vous, puisque je vous rencontre pour la première fois. Il est vrai que sans vous je serais morte depuis longtemps; mais si vous m'avez sauvée, c'est sans le vouloir: et la preuve, c'est que vous venez me reprocher l'air que je respire. Est-ce vous qui m'avez donnée pour femme au comte de Villanera? Peut-être bien. Mais vous m'avez choisie parce que vous me croyiez condamnée sans ressource. Je ne vous dois pour cela aucune reconnaissance. Maintenant, que puis-je faire pour vous être utile? Je suis prête à tout, excepté à mourir.

—Je ne vous demande rien; je ne veux rien, je n'attends rien.

—Mais alors qu'êtes-vous venue faire ici?… Dieu bon! Vous m'avez crue malade, et vous comptiez me trouver morte!

—J'en avais le droit. Mais j'aurais dû prendre des renseignements sur votre famille: les La Tour d'Embleuse n'ont jamais payé leurs dettes!»

A ce propos grossier, Germaine perdit patience.

«Madame, dit-elle, vous voyez que je me porte bien. Puisque vous n'êtes venue ici que pour me mettre en terre, votre voyage est terminé, rien ne vous retient plus.»

Mme Chermidy s'installa résolument sur le banc de pierre en disant: «Je ne partirai point sans avoir vu don Diego.

—Don Diego! s'écria la convalescente. Vous ne le verrez pas! Je ne veux pas qu'il vous voie. Écoutez-moi attentivement, madame. Je suis encore bien faible, mais je trouverai la force des lionnes pour défendre mon bonheur. Ce n'est pas que je doute de lui: il est bon; il m'aime comme une soeur; il m'aimera bientôt comme une femme. Mais je ne veux pas que son coeur soit déchiré entre le passé et l'avenir. Il serait odieux de le condamner à choisir entre nous. D'ailleurs, vous voyez bien que son choix est fait, puisqu'il ne vous écrit plus.

—Enfant! Tu n'as pas appris l'amour, au milieu de tes tisanes. Tu ne sais pas l'empire que nous prenons sur un homme à force de le rendre heureux! Tu n'as pas vu quels fils d'or, plus fins et plus serrés que ceux de l'araignée, nous tissons autour de son coeur! Je ne suis pas venue sans armes pour te déclarer la guerre. J'apporte avec moi le souvenir de trois années de passion satisfaite et jamais assouvie. Libre à toi d'opposer à tout cela tes baisers fraternels et tes caresses de pensionnaire! Tu crois peut-être avoir éteint le feu que j'ai allumé? Attends que j'aie soufflé dessus, et tu verras un bel incendie!

—Vous ne lui parlerez pas! S'il était assez faible pour consentir à cette fatale entrevue, sa mère et moi nous saurions l'en empêcher.

—Je me soucie bien de sa mère! J'ai des droits sur lui, moi aussi, et je les ferai valoir.

—Je ne sais pas quels droits peut avoir une femme qui s'est conduite comme vous, mais je sais que l'Église et la loi m'ont donné le comte de Villanera le jour où elles m'ont donnée à lui.

—Écoutez: je vous abandonne la libre disposition de tous les biens que vous possédez. Vivez, soyez heureuse et riche; faites le bonheur de votre famille, soignez la vieillesse de vos parents, mais laissez-moi don Diego. Il ne vous est rien encore, vous me l'avez avoué vous-même. Il n'est pas votre mari, il n'est que votre médecin, votre infirmier, l'aide du docteur Le Bris.

—Il est tout pour moi, madame, puisque je l'aime.

—Ah! c'est ainsi! Eh bien, changeons de note. Rendez-moi mon fils! il est à moi, celui-là. J'espère que vous n'en disconviendrez pas. Quand je vous l'ai cédé, j'ai fait mes conditions. Vous n'avez pas tenu votre parole; je dégage la mienne.

—Madame, répondit Germaine, si vous aimiez le petit Gomez, vous ne songeriez pas à le dépouiller de son nom et de sa fortune.

—Peu m'importe? Je l'aime pour moi, comme toutes les mères. J'aime mieux avoir un bâtard à embrasser tous les matins que d'entendre un marquis vous appeler maman!

—Je sais, répondit Germaine, que l'enfant était à vous, mais vous l'avez donné. Il ne vous est pas plus permis de le réclamer qu'à moi de vous le rendre.

—Je le demanderai aux tribunaux. Je dévoilerai le mystère de sa naissance. Je ne risque plus rien à présent: mon mari est mort, il ne me tuera pas.

—Vous perdrez votre procès.

—Mais je gagnerai un bon scandale. Ah! Mme de Villanera tient à l'honneur de son nom! On a fait des infamies pour illustrer le nom des Villanera! Je le prendrai par les oreilles, ce beau nom que l'Italie dispute à l'Espagne. Je le traînerai de première instance en appel et en cassation; je l'imprimerai dans tous les journaux; j'en amuserai les estaminets de Paris; je les ferai insérer dans lesPetites causes célèbres; et la vieille comtesse en crèvera de rage! Et les avocats auront beau dire, les juges auront beau faire! Je perdrai mon procès, mais tous les Villanera futurs seront entachés de Chermidy!»

Elle parlait avec tant de chaleur, que son discours attira l'attention du marquis. Il était à dix pas de là, gravement occupé à planter des branches dans le sable pour faire un petit jardin. Il quitta son travail et vint se camper devant Mme Chermidy, le poing sur la hanche. En le voyant approcher, Germaine dit à la veuve: «Madame, il faut que la passion vous ait rendue bien distraite. Depuis une heure que vous réclamez cet enfant, vous n'avez pas encore songé à l'embrasser?»

Le marquis tendit la joue d'assez mauvaise grâce. Il dit à sa terrible mère, dans le patois des enfants de son âge:

«Madame, quoi toi dis à maman?

—Marquis, répondit Germaine, madame veut t'emmener à Paris. Veux-tu t'en aller avec elle?»

Pour toute réponse il se jeta dans les bras de Germaine et lança un regard en dessous à Mme Chermidy.

«Nous l'aimons tous, dit Germaine.

—Vous aussi, madame? C'est habile.

—C'est naturel: il ressemble à son père.»

La veuve dit à son fils; «Regarde-moi bien: tu ne me reconnais pas?

—Non.

—Je suis ta mère.

—Non.

—Tu es mon fils. Mon fils!

—C'est pas-t-a-toi; c'est à maman Germaine.

—Tu n'as pas une autre mère?

—Si; j'ai maman Néra. Elle est chez maman Vitré.

—Il paraît que tout le monde est sa maman, excepté moi. Tu ne te souviens pas de m'avoir vue à Paris?

—Qui ça, Paris?

—Je te donnais des bonbons.

—Où est-il, tes bonbons?

—Allons, les enfants sont de petits hommes: l'ingratitude leur pousse avec les dents. Marquis de los Montes de Hierro, écoute-moi bien. Toutes ces mamans-là sont celles qui t'ont élevé. Moi, je suis ta vraie mère, ta seule mère, celle qui t'a fait!»

L'enfant ne comprit rien, sinon que la madame le grondait. Il pleura à chaudes larmes, et Germaine eut de la peine à le consoler. «Vous voyez, madame, dit-elle à la veuve, personne ne vous retient ici, pas même le marquis.

—Voici mon ultimatum,» répondit-elle fièrement. Mais une voix bien connue lui coupa la parole. C'était le docteur Le Bris qui arrivait de Corfou à franc étrier. Il avait vule Tasà une fenêtre de l'hôtel Trafalgar, et il apportait au galop cette grosse nouvelle. Le cocher de Mme Chermidy, qu'il trouva à la porte de la villa, lui fit une belle peur en lui contant qu'il avait amené une dame. Il parcourut la maison, éveilla du bout du pied tous les dormeurs qui se rencontrèrent sur son chemin, et descendit les escaliers du jardin quatre à quatre.

Le docteur ne pensait pas que Mme Chermidy fût capable d'un crime; cependant il poussa un soupir de satisfaction en trouvant Germaine comme il l'avait laissée. Il lui tâta le pouls avant tout autre propos, et lui dit:

«Comtesse, vous êtes un peu agitée, et je crois que la solitude vous ferait grand bien. Reposez-vous, s'il vous plaît, tandis que je reconduirai madame à sa voiture.»

Il dicta cette ordonnance en souriant, mais d'un tel ton d'autorité queMme Chermidy accepta son bras sans réplique.

Lorsqu'ils eurent fait ensemble quatre pas, il lui dit: «Ça, ma belle malade, j'espère que vous n'avez pas l'intention de défaire mon ouvrage! Que diable venez-vous chercher dans ce pays-ci?»

Elle répondit naïvement: «Quelle lettre avez-vous donc écrite au vieux duc?

—Ah! j'y suis! En effet, nous avons eu une semaine difficile; mais les beaux jours sont revenus.

—Plus de ressource, la Clef des coeurs?

—Aucune, ou je meure.

—Qu'est-ce que vous y gagnez?

—Mais la satisfaction du devoir accompli. C'est une belle cure, allez; les pareilles ne se comptent point par douzaines.

—Mon pauvre ami, on prétend que vous ferez votre chemin; moi, j'ai peur que vous végétiez toute la vie. Les gens d'esprit sont quelquefois bien bêtes.

—Que voulez-vous! on ne saurait contenter tout le monde. La Fontaine a dit cela en vers, je ne sais où.

—Qu'est-ce que je vais devenir? Je perds tout.

—Croyez-vous?

—Sans doute.

—Vous comptez donc les millions pour rien? Vous êtes femme de précaution: vous avez visé au solide.

—Est-ce votre opinion que vous exprimez là?

—La mienne et celle de quelques autres.

—Don Diego en est-il?

—Peut-être.

—On est bien injuste, allez! Pour un rien, je lui renverrais tout ce qu'il m'a donné.

—Vous savez bien qu'il ne le reprendrait pas. Adieu, madame.

—Avez-vous toujours ce Mathieu que le duc vous a envoyé de Paris?

—Oui; pourquoi?

—Parce que je vous ai dit de vous en défier.

—Aussi ai-je empêché qu'on le mit à la porte.»

Mme Chermidy revint précipitamment à la ville.

Sa retraite ressemblait fort à une déroute, etle Tas, qui attendait les nouvelles à la fenêtre, devina du premier coup d'oeil que le champ de bataille était resté aux ennemis. La veuve monta les escaliers à perte d'haleine, se jeta dans un fauteuil, et dit à sa complice: «Maudite journée!

—Elle a réchappé?

—Elle est guérie.

—L'effrontée! As-tu vu le comte?

—Ah bien oui! Elles me le cacheront si bien que je ne le dénicherai pas. Le Bris m'a presque mise à la porte.

—Si celui-là retrouve sa clientèle, j'y perdrai mon nom. Roule, roule, mon bonhomme, mais prends garde de verser! Et mon petit juif? c'est donc un imbécile?

—Ou un coquin. Il nous a trompées comme tous les autres.

—A qui se fier, grands dieux! si l'on ne peut plus compter sur un forçat? Après ça, ils l'ont peut-être mis à la porte.

—Non; il est encore chez eux.

—Alors, il y a de la ressource. Je lui parlerai. Tu ne vas pas jeter le manche après la cognée?

—Allons donc! Il faut que je voie don Diego.

—On te le trouvera.

—Nous allons louer une bicoque par là.

—Allons. Si jamais tu le tiens entre quatre yeux, tu en feras tout ce que tu voudras: tu es superbe!

—C'est la colère. J'ai réclamé le petit; j'ai parlé de procès. Il aura peur, il viendra.

—S'il vient, tu l'enlèves!

—Comme une plume!

—Tu as peut-être eu tort de parler de procès. Il est trop fier pour céder à ça. Attaquer un Espagnol par les menaces, c'est caresser un loup à rebrousse poil.

—Si les menaces ne servent de rien, j'ai une autre idée. Je fais mon testament en faveur du marquis, je rends les millions jusqu'au dernier sou, et je me tue.

—Voilà ton moyen? il est joli! et tu seras bien avancée!

—Es-tu bonne! Je me tue sans me faire de mal. Le testament montrera que je ne tiens pas à l'argent; le couteau prouvera que je ne tiens pas à la vie, mais je ne ferai mine de me poignarder que lorsqu'il tournera le bouton de la porte.»

Le Tastrouva l'invention excellente, quoiqu'elle ne fût pas précisément nouvelle. «Bon! dit-elle, c'est un naïf, un chevalier: il ne souffrira pas qu'une femme qu'il a aimée se suicide pour ses beaux yeux. Ces hommes! sont-ils bêtes! Si j'avais été jolie comme toi, je les aurais fait marcher!

—En attendant, ma fille, c'est nous qui marcherons, et dès demain.

—Eh bien! oui! En route, mauvaise troupe!» Le lendemain, les deux femmes, escortées d'un domestique de place, se firent mener au sud de l'île. Elles trouvèrent dans le voisinage de la villa Dandolo une jolie maison à vendre ou à louer, avec le clos attenant. C'était le petit château que Mme de Villanera avait choisi pour M. de La Tour d'Embleuse dans le cas où il serait venu passer l'été à Corfou. C'était aussi le château en Espagne du pauvre Mantoux, ditPeu-de-chance. La maison fut louée le 24 septembre, meublée le 25, occupée le 26 au matin. On le fit savoir à don Diego.

Depuis trois jours, le comte était au supplice. Germaine lui raconta la visite qu'elle avait reçue. La pauvre enfant ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle, et cependant elle voulut la lui porter elle-même. En annonçant à don Diego l'arrivée de son ancienne maîtresse, elle s'assurait en un instant s'il était bien guéri de son amour. Un homme étonné n'a pas le temps de composer sa physionomie, et la première impression qui se trahit sur son visage est la vraie. Germaine jouait gros jeu en soumettant son mari à une telle épreuve. Un éclair de joie dans les yeux du comte l'aurait tuée plus sûrement qu'un coup de pistolet. Mais les femmes sont ainsi faites, et leur amour héroïque préfère un danger sûr à un bonheur incertain.

M. de Villanera était bien guéri, car il apprit ce débarquement comme on reçoit une fâcheuse nouvelle. Son front se voila d'une tristesse qui n'avait rien d'exagéré, parce qu'elle était sincère. Il ne se montra ni indigné ni scandalisé; car la démarche de Mme Chermidy, impertinente aux yeux de tous, était excusable pour lui. Il ne fit pas la grimace d'un gouverneur de province qui apprend que l'ennemi a opéré une descente sur ses terres; il témoigna le chagrin des hommes qu'un accident prévu vient troubler dans leur félicité.

Germaine ne put lui répéter sans un peu de colère les propos insolents de cette femme et ses prétentions monstrueuses. Le docteur fit chorus avec elle, et la vieille comtesse regrettait hautement de n'avoir pas été là pour jeter cette drôlesse à la porte ou à la mer: la mer était une des portes du jardin. Mais don Diego, au lieu d'épouser la querelle de toute la maison, s'appliqua à calmer les colères et à panser les blessures. Il défendit son ancienne maîtresse, ou plutôt il la plaignit en galant homme qui n'aime plus, mais qui se flatte d'être encore aimé. Il remplit ce devoir avec une telle délicatesse, que Germaine lui en sut gré, car elle apprécia une fois de plus la droiture et la fermeté de son âme. Elle lui permit de donner sa pitié à Mme Chermidy, parce qu'elle était bien sûre de posséder tout son amour.

La douairière était beaucoup moins tolérante. La revendication de l'enfant et la menace d'un procès scandaleux l'avaient exaspérée. Elle ne parlait de rien moins que de livrer la veuve aux magistrats des Sept-Iles, et de la faire expulser honteusement comme aventurière. «M. Stevens est notre ami, disait-elle; il ne nous refusera pas ce petit service.» Elle trouvait que la visite de Mme Chermidy à Germaine avait tous les caractères d'une tentative de meurtre; car enfin la présence d'une créature si venimeuse pouvait tuer une convalescente. Le docteur ne dit pas non.

Le comte essaya de calmer sa mère. «Ne craignez rien, dit-il, elle ne fera pas de procès. Elle n'est pas dénaturée au point de compromettre son fils en même temps que nous. La colère l'égarait sans doute. Il nous est facile de parler sagement, à nous qui sommes heureux. Elle doit être indignée contre moi et me regarder comme un grand coupable, car je l'ai abandonnée sans avoir aucun tort à lui reprocher; je ne lui ai pas écrit une lettre dans l'espace de huit mois, et j'ai donné toute mon âme à une autre. Elle m'en voudrait bien davantage si elle savait que les meilleurs jours de ma vie sont ceux que j'ai passés loin d'elle, auprès de ma Germaine; si je lui disais que mon coeur est plein d'amour jusqu'aux bords, comme ces coupes qu'une goutte de plus ferait déborder. Laissez-moi la congédier avec de bonnes paroles. Pourquoi n'irais-je pas lui ouvrir mon coeur et lui montrer qu'il n'y reste plus de place pour elle? Il ne faut qu'une heure de douceur et de fermeté pour changer cet amour aigri en amitié pure et durable. Elle ne songera plus à faire un éclat; elle restera digne de nous rencontrer sans embarras dans le monde et de faire chercher quelquefois des nouvelles de son fils. Il y a bien peu de femmes qui ne soient exposées à coudoyer dans un salon une ancienne maîtresse de leur mari. Cependant on ne s'arrache pas les yeux; le présent et le passé vivent en bonne harmonie, une fois que la frontière qui les sépare est bien tracée. Considérez, de plus, que notre situation n'est pas celle de tout le monde. Quoi que nous puissions faire; quoi que cette malheureuse femme fasse elle-même, elle sera toujours, aux yeux de Dieu, la mère de notre enfant. Elle n'aurait été que sa nourrice, nous nous ferions un devoir de l'assurer contre la misère. Ne refusons pas une démarche innocente et prudente qui peut la sauver du désespoir et du crime.»

Don Diego parlait de si bonne foi, que Germaine lui tendit la main et lui dit: «Mon ami, j'ai déclaré à cette femme qu'elle ne vous reverrait pas; mais si je vous avais entendu parler avec tant de raison et d'expérience, je serais allée vous chercher moi-même pour vous conduire à elle. Prenez la voiture sans perdre de temps, courez lui donner son congé, et pardonnez-lui le mal qu'elle m'a fait comme je lui pardonne.

—Tout beau! reprit Mme de Villanera. S'il montait en voiture, je détellerais les chevaux de ma main. Don Diego, vous ne m'avez pas consultée quand vous avez pris une maîtresse; vous ne m'avez pas écoutée quand je vous ai dit que vous étiez tombé sur une coquine; mais puisque vous me consultez aujourd'hui, vous m'écouterez jusqu'au bout. C'est moi qui vous ai marié. Je vous ai laissé faire, dans l'intérêt de notre race, un traité qui serait odieux chez des bourgeois; mais la grandeur des intérêts et le principe à sauver excusent bien des choses. Dieu a permis qu'une affaire si mal entamée tournât à bien: le ciel en soit loué! Mais il ne sera pas dit que de mon vivant vous soyez sorti de chez votre femme sainte et légitime pour entrer chez votre ancienne maîtresse. Je sais bien que vous ne l'aimez plus, mais vous ne la méprisez pas assez pour que je vous tienne guéri. Cette Chermidy vous a eu trois ans dans ses griffes; je ne vous exposerai pas à y retomber. Vous avez beau hocher la tête. La chair est faible, mon fils; je le sais par votre expérience, à défaut de la mienne. Je connais les hommes, quoiqu'on ne m'ait jamais fait la cour. Mais quand on assiste au spectacle depuis cinquante ans, on sait un peu le secret de la comédie. Retenez bien ceci: le meilleur des hommes ne vaut rien. Le meilleur, c'est vous, si vous voulez; je vous l'accorde. Vous êtes guéri de votre amour; mais ces amours parasites sont de la famille de l'acacia. On arrache l'arbre, on brûle les racines; et les rejetons sortent par milliers. Qui m'assure que la vue de cette femme ne vous fera pas perdre la tête? Vous n'avez pas le cerveau si solide qu'il faille vous exposer à pareille secousse. Qui a bu boira; et vous avez tant bu qu'on vous a cru noyé. Ah! si vous étiez marié depuis trois ou quatre ans; si vous viviez comme vous vivrez bientôt, avec l'aide de Dieu; si le marquis avait un frère ou une soeur, je vous lâcherais peut-être la bride. Mais supposez que votre folie vous reprenne, j'aurais fait un beau métier en vous mariant à l'ange que voici! C'est pourquoi, mon cher comte, vous n'irez pas chez Mme Chermidy, même pour lui donner son congé, ou, s'il vous plaît d'y aller malgré moi, vous ne retrouverez ici ni votre mère ni votre femme!»

Don Diego se le tint pour dit, mais il fut mal à l'aise pendant les trois jours suivants. M. Le Bris avait changé de malade: il soignait le cerveau de son ami. Il essaya de déraciner les illusions obstinées que le comte gardait sur sa maîtresse. Il cassa impitoyablement les coquilles de toutes couleurs que le pauvre gentilhomme s'était laissé appliquer sur les yeux. Il lui raconta par le menu tout ce qu'il savait sur le passé de la dame; il la lui montra ambitieuse, cupide, rouée, enfin ce qu'elle était. «On m'appelle le tombeau des secrets, pensait le docteur en dévidant son écheveau de médisances, mais la justice a le droit d'ouvrir les tombeaux.» Il vit que don Diego doutait encore: il lui fit lire la dernière lettre qu'il avait reçue de Mme Chermidy. Le comte fut saisi d'horreur en y trouvant une provocation à l'assassinat, flanquée de cinq cent mille francs de récompense.

M. de La Tour d'Embleuse arriva là-dessus, et l'on vit une preuve vivante de la scélératesse de Mme Chermidy. Le vieillard avait voyagé sans accident, grâce à cet instinct de la conservation qui nous est commun avec les bêtes; mais son esprit avait égrené toutes ses idées sur le chemin, comme un collier dont le fil est rompu. Il sut trouver la villa Dandolo, et tomba au milieu de la famille étonnée, sans plus d'émotion que s'il sortait de sa chambre à coucher. Germaine lui sauta au cou et l'accabla de tendresses; il se laissa caresser comme un chien qui joue avec un enfant.

«Que vous êtes bon! lui dit-elle. Vous m'avez sue en danger et vous êtes accouru!»

Il répondit: «Tiens! c'est vrai. Tu n'es donc pas morte? Comment as-tu fait ton compte? J'en suis bien content; c'est-à-dire pas trop: Honorine est furieuse contre toi. Elle n'est pas ici, Honorine? Elle était venue pour épouser Villanera. Pourvu qu'elle me pardonne!»

Personne ne put lui arracher un mot sur la santé de la duchesse; mais il parla d'Honorine tant qu'on voulut. Il raconta tout le bonheur et tout le chagrin qu'elle lui avait donnés. Tous ses discours roulaient sur elle; toutes ses questions tendaient vers elle; il voulait la voir à tout prix; il dépensa l'astuce d'une tribu indienne pour découvrir l'adresse d'Honorine.

L'arrivée inattendue de ce restant de vieillard fut une sérieuse douleur pour Germaine et un cruel enseignement pour don Diego. Mme de Villanera, qui n'avait jamais eu de sympathie pour le duc, s'intéressait médiocrement à la ruine de son intelligence, mais elle triomphait d'avoir sous la main une victime de Mme Chermidy. Elle s'établit assidûment auprès de M. de La Tour d'Embleuse; elle lui arrachait tous les secrets de sa misère et de sa décadence; elle jouait à tour de bras de cet instrument fêlé dont la musique était douce à ses oreilles maternelles.

Le duc radotait dans la maison depuis quelques heures, lorsque Mme Chermidy fit savoir à don Diego qu'elle était sa voisine et qu'elle l'attendait. Le comte montra la lettre à M. Le Bris:

«Que répondriez-vous à ma place? lui demanda-t-il en haussant les épaules.

—J'offrirais de l'argent. Elle est venue ici pour prendre votre nom, votre personne et votre fortune. Quand elle a vu que la comtesse n'était pas morte, elle a fait son deuil du nom et elle s'est rabattue sur le reste. Lorsqu'elle verra que votre personne se passe aisément de la sienne, elle se contentera de l'argent.

—Ce procès, ce scandale dont elle semblait nous menacer?

—Offrez-lui de l'argent.

—Mais son fils!

—De l'argent, vous dis-je! Par exemple, il en faudra beaucoup. On donne deux sous au pauvre qui mendie en blouse, dix à celui qui mendie en veste, cent à celui qui mendie en habit noir: calculez ce qu'il convient d'offrir à ceux qui mendient en voiture à quatre chevaux.

—Voulez-vous aller voir ce qu'elle demande?

—Parbleu! vous m'avez pris au mois: nous ne comptons pas les visites.»

Le docteur se fit mener chez Mme Chermidy. Lorsqu'il entra, elle était en scène. Assise languissamment dans un grand fauteuil, les bras pendants, les cheveux dénoués, elle laissait errer ses yeux mélancoliques, et

Rêveuse, regardait vaguement quelque part.

«Bonjour, madame, dit le docteur. Vous pouvez vous mettre à votre aise; c'est moi.»

Elle se leva en sursaut, courut à lui, et lui dit:

«C'est vous, mon ami! Vous m'avez fait de la peine l'autre jour. Est-ce ainsi que vous deviez m'accueillir après une si longue absence?

—Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Je ne suis pas venu en ami, mais en ambassadeur.

—Je ne le verrai donc pas, lui?

—Non; mais si vous êtes curieuse de voir quelqu'un, je puis vous montrer le duc de La Tour d'Embleuse.

—Il est ici?

—De ce matin. Un joli ouvrage que vous avez fait, sans le signer!

—Je ne suis pas responsable de tous les vieux fous qui perdent la tête pour moi.

—Ni des millions qu'ils perdent chez vous? D'accord.

—En bonne foi, la Clef des coeurs, vous croyez que je suis une femme d'argent?

—Massif! Combien voulez-vous pour retourner à Paris et rester tranquille?

—Rien.

—On payera votre passage, quand il coûterait un million.

—Nous sommes deux; j'ai amenéle Tas.

—On doublerait peut-être la somme.

—Qu'est-ce qu'on y gagnerait? Si je suis ce que vous supposez, je peux prendre l'argent aujourd'hui et faire un éclat demain. Mais je vaux mieux que vous tous.

—Bien obligé!

—Tenez, bel ambassadeur, portez ceci au roi votre maître, et dites-lui que s'il a des commissions pour l'autre monde, il peut me les envoyer ce soir.

—Comment! tout de suite aux grands moyens?

—Oui, mon ami. Ceci est mon testament et l'acte de ma dernière volonté.Le paquet n'est pas cacheté; vous pouvez lire.

—Au fait! ici ou là-bas!»

Il lut:

«Ceci est mon testament et l'acte de ma dernière volonté.

«A la veille de quitter volontairement une vie que l'abandon de M. le comte de Villanera m'a rendue odieuse….»

—Méchante! dit le docteur, en interrompant sa lecture.

—C'est la vérité pure.

—Ôtez cette phrase-là. D'abord elle est mal écrite.

—Les femmes n'écrivent bien que les lettres. Elles n'ont pas la spécialité des testaments.

—Alors, je poursuis:

«Moi, Honorine Lavenaze, veuve Chermidy, saine de corps et d'esprit, je lègue tous mes biens meubles et immeubles à Gomez, marquis de los Montes de Hierro, fils unique du comte de Villanera, mon ancien amant.» C'est signé.

—Et demain matin, ça sera diablement parafé, allez!

—Je parie que non.

—Vous me défiez de mourir?

—Oui, certes.

—Et pourquoi ne me tuerais-je pas, s'il vous plaît?

—Parce que cela ferait trop de plaisir à trois ou quatre honnêtes gens de ma connaissance. Adieu, madame.»

La porte ne fut pas plutôt refermée sur le docteur, quele Tassortit d'une chambre voisine en compagnie de Mantoux.

Mathieu Mantoux ne pouvait se consoler de la guérison de Germaine. Il accusait le droguiste de lui avoir vendu de l'arsenic frelaté et du poison de mauvais aloi. Dans sa douleur, il négligeait son service et s'égarait en rêvant autour de la villa. Le but de ses promenades était toujours ce joli petit domaine dont il avait été seigneur en espérance. A force de le contempler, il le connaissait dans ses moindres détails, comme s'il y avait été élevé dès l'âge le plus tendre. Il savait combien la maison avait de fenêtres, et il n'était pas un arbre dans le jardin qui ne lui rappelât quelque souvenir. Il avait franchi la clôture plus d'une fois; ce qui n'était pas difficile. Ce paradis terrestre était fermé d'une haie de cactus et d'aloès, formidable défense si l'on prend soin de l'entretenir; mais trois ou quatre aloès avaient fleuri au mois d'août, et la fleur tue la plante. Ainsi la barrière infranchissable était tombée en quelques endroits, et la livrée fluette de Mantoux se faufilait sans accroc dans l'enceinte prohibée.

Le 26 septembre, vers quatre heures du soir, ce coquin mélancolique rêvait à son malheur en longeant la clôture. Il se rappelait avec une douceur amère ses premières entrevues avecle Taset l'accueil obligeant de Mme Chermidy. Lorsqu'il comparait sa situation présente à celle qu'il avait rêvée, il se trouvait le plus malheureux des hommes; car on croit avoir perdu ce qu'on a manqué de gagner. L'apparition d'une masse énorme qui se mouvait pesamment dans le jardin rompit le cours de ses idées. Il se frotta les yeux et se demanda un instant s'il voyaitle Tasou son ombre: mais les ombres n'ont pas tant de corps.Le Tasl'aperçut et lui fit signe d'accourir. Elle songeait justement au moyen de le rencontrer.

«Hé bien! lui dit-elle, vous voilà, bel infirmier? Vous avez bien soigné votre maîtresse; elle est guérie!»

Il répondit avec un gros soupir: «Peu de chance!

—Nous sommes seuls, repritle Tas, personne ne peut nous entendre, et il n'y a pas de temps à perdre. Es-tu content de voir que ta maîtresse se porte bien?

—Certainement, mademoiselle. Pourtant votre dame m'avait promis autre chose.

—Qu'est-ce qu'elle t'avait promis?

—Que madame passerait bientôt, et que j'aurais douze cents francs de rente.

—Tu aurais mieux aimé ça, pas vrai?

—Dame! j'aurais été propriétaire, et me voilà chez les autres pour le reste de mes jours.

—Et l'idée ne t'est pas venue de donner un coup de main à la maladie?»

Mantoux la regarda entre les yeux avec un trouble évident. Il ne savait pas s'il avait affaire à un juge ou à un complice. Elle le tira d'embarras en ajoutant: «Je te connais; je t'ai vu à Toulon. Quand je t'ai déniché à Corbeil, je savais ton histoire.

—Mais alors vous en êtes! Vous aviez votre idée en m'envoyant ici?

—Bien sûr. S'il n'y avait pas eu de l'ouvrage à faire, j'aurais été chercher un honnête homme. Il y en a assez, Dieu merci! Il y en a même trop!

—Voilà donc le pourquoi des douze cents francs de rente?

—Parbleu!

—Je parie que c'est vous qui m'avez écrit la lettre anonyme!

—Qui serait-ce donc?

—Mais quel intérêt aviez-vous?

—Quel intérêt? Ta maîtresse a volé son mari à la mienne. Comprends-tu maintenant?

—Je commence.

—Il fallait commencer plutôt, imbécile!

—Je n'ai pas compris, c'est vrai. Pourtant j'ai travaillé.

—Avec quoi?

—J'ai acheté de l'arsenic; elle en a pris un peu tous les soirs.

—Ta parole?

—Sur mon honneur!

—Tu n'en auras pas mis assez.

—J'avais peur d'être pris. Ça se retrouve dans les corps morts.

—Lâche!

—Tiens! on ne se fait pas couper le cou pour douze cents francs de rente.

—Madame t'aurait donné tout ce que tu aurais voulu.

—Il fallait me le dire. Maintenant il est trop tard.

—Il n'est jamais trop tard. Viens parler à madame.»

C'est dans une chambre contiguë au salon que Mantoux attendit le départ de M. Le Bris. Quelques paroles de la conversation traversèrent la porte et vinrent à ses oreilles. Cependant, il ne comprenait encore qu'à moitié le marché qu'on voulait faire avec lui. Il aborda Mme Chermidy avec une méfiance respectueuse. La veuve ne jugea pas à propos d'entrer en explication avec lui tant qu'elle n'aurait pas reçu une réponse de don Diego. Elle était fort agitée, et elle arpentait le salon dans tous les sens. Elle écoutaitle Tassans l'entendre, et regardait le forçat sans le voir. La courtoisie du comte de Villanera lui était assez connue pour qu'elle vit dans son absence et son silence des symptômes effrayants.

«Il ne m'aime donc plus! disait-elle. Passe encore pour l'indifférence; je saurais bien réchauffer sa froideur! Mais il faut qu'on m'ait noircie à ses yeux, qu'on lui ait tout conté, qu'il me méprise! Sans cela, il ne m'aurait jamais traitée ainsi. M'offrir de l'argent par l'intermédiaire de cet odieux Le Bris! Et en quels termes, grands dieux! S'il me voit des mêmes yeux que son ambassadeur, s'il ne m'estime plus, j'aurai beau faire: il ne reviendra jamais. Veuf ou non, il est perdu pour moi. Alors! à quoi bon…? pure vengeance? Eh bien, soit: je me vengerai! Mais attendons. S'il n'accourt pas ici lorsqu'il aura lu mon message, c'est que tout est perdu!

—Madame, interrompit Mantoux, il faut que j'aille servir mon dîner, et si madame a quelque chose à me commander….

—Va servir ton dîner, lui dit-elle. Tu es à moi. Écoute bien tout ce qu'ils diront, pour me le répéter.

—Oui, madame.

—Un instant! Peut-être M. de Villanera viendra-t-il ici dans la soirée. En ce cas, je n'ai pas besoin de toi. Cependant, promène-toi dans nos environs demain matin. S'il ne devait pas me faire de visite…. mais c'est impossible! tu accourrais ici dès qu'il serait couché. L'heure n'y fait rien.Le Tasdormira peut-être; sonne toujours, je t'ouvrirai la porte.

—C'est inutile, madame; on a été serrurier, et j'ai encore mes outils.

—Bien; je t'attendrai. Mais je suis sûre que le comte viendra.»

Mantoux servit à table; mais il eut beau tendre ses deux oreilles à la conversation, le nom de Mme Chermidy ne fut pas même prononcé. On dînait en famille, avec un seul étranger, M. Stevens. La vieille comtesse lui demanda si la loi anglaise permettait aux magistrats d'expulser les vagabonds sans autre forme de procès. M. Stevens répondit que la législation de son pays protégeait la liberté individuelle jusque dans ses abus. Le docteur reprit en souriant:

«Voilà qui va bien; etquidquant aux aventurières?

—On les traite un peu plus sévèrement.

—Mais quand elles ont cinq ou six millions de capital?

—Si vous en connaissez beaucoup de cette espèce, docteur, envoyez-les toutes en Angleterre. On leur ouvrira la porte à deux battants; on les couronnera de roses et elles épouseront des lords.»

Mme de Villanera fit la moue, et l'on parla d'autre chose.

Durant tout le repas, le vieux duc tint ses yeux attachés sur la figure de Mantoux. Cette cervelle impotente, ce vieillard perclus de la mémoire, sut reconnaître un homme qu'il avait vu une seule fois chez Mme Chermidy. Il le prit à part après le dessert et l'emmena mystérieusement dans sa chambre:

«Où est-elle? lui dit-il. Tu la connais, toi; tu sais où elle est cachée, car on me la cache!

—Monsieur le duc, reprit-il, je ne sais pas de qui….

—Je te parle d'Honorine! Tu sais bien, Honorine, la dame de la rue duCirque?

—Mme Chermidy?

—Ah! tu vois que tu la connais. Je suis sûr que tu l'as vue. Ma fille aussi l'a vue! le docteur aussi! tout le monde, enfin, excepté moi!… Va me la chercher, je ferai ta fortune.»

Mantoux répondit:

«Je peux jurer à monsieur le duc que je ne sais pas où est Mme Chermidy.

—Dis-le-moi donc, nigaud! je n'en parlerai à personne: cela restera entre nous deux.» Il ajouta d'un ton de menace: «Si tu ne me la montres pas ce soir, je te ferai couper la tête.»

Le forçat tressaillit, comme si ce vieillard pouvait lire dans sa conscience. Mais le duc avait déjà changé de note: il pleurait.

«Mon enfant, disait-il, je n'ai pas de secret pour toi. Il faut que je te fasse part du malheur qui nous menace. Honorine veut se tuer cette nuit, elle l'a dit au docteur; elle a envoyé son testament à mon gendre. Ils prétendent qu'elle n'en fera rien et qu'elle a voulu nous faire peur; mais je la connais mieux qu'eux tous. Elle se tuera certainement. Pourquoi ne se tuerait-elle pas? Elle m'a bien tué, moi qui te parle! As-tu remarqué ce grand couteau qui était sur sa cheminée à Paris? Elle me l'a enfoncé dans le coeur un jour, je m'en souviens bien. C'est avec ce couteau-là qu'elle se frappera cette nuit, si je n'arrive pas à temps. Veux-tu me conduire chez elle.»

Mantoux protesta qu'il ne savait point l'adresse de la dame, mais il ne parvint pas à persuader le vieil insensé. Jusqu'à dix heures du soir, M. de La Tour d'Embleuse le suivit partout, au jardin, à l'office, à la cuisine, avec la patience d'un sauvage. «Tu auras beau faire, lui disait-il; il faudra bien que tu ailles chez elle, et je t'y suivrai!»

On se couche de bonne heure aux îles Ioniennes. A minuit toute la maison dormait, excepté le duc et Mantoux. Le forçat descendit à pas de loup sans faire craquer l'escalier disjoint qui conduisait à sa chambre. En traversant le jardin du nord, il crut voir glisser une ombre entre les oliviers. Il se jeta dans la campagne et marcha le long des clôtures, par des sentiers détournés, vers la propriété qu'il connaissait si bien. L'ombre acharnée le suivit de loin jusqu'à la haie de l'enclos. Il se demanda si la peur n'avait pas troublé sa vue et s'il n'était pas victime d'une hallucination; il prit son courage à deux mains, revint sur ses pas et chercha l'ennemi: la route était déserte, et l'apparition s'était perdue dans la nuit.

Une obscurité profonde enveloppait la petite maison. La seule fenêtre éclairée était celle de Mme Chermidy, au rez-de-chaussée: Mantoux comprit qu'il était attendu. Il déroula un trousseau de fausses clefs qu'il avait enveloppé dans des linges pour étouffer le bruit du fer, mais il n'eut pas le temps de crocheter la porte: Mme Chermidy la lui ouvrit. «Parlez bas, dit-elle.Le Tasvient de s'endormir.»

Les deux complices entrèrent dans la chambre, et le premier objet qui frappa les yeux de Mantoux fut le poignard dont le duc lui avait parlé.

«Hé bien! demanda la veuve; M. de Villanera est couché!

—Oui, madame.

L'infâme! Qu'est-ce qu'ils ont dit à dîner?

—Il n'ont pas parlé de madame.

—Pas un mot?

—Non; mais, après le dîner, M. le duc m'a demandé l'adresse de madame.Je l'ai trouvé bien baissé.

—Il n'a pas dit autre chose?

—Des bêtises. Que madame voulait se tuer, qu'elle avait écrit son testament.

—J'ai dit; j'ai écrit; pour forcer le comte à venir me voir. Et il est couché?

—Oh! bien certainement, madame. La chambre de monsieur est tout près des nôtres, dans le petit escalier. Monsieur a éteint sa bougie à onze heures.

—Écoute: s'ils avaient dit du mal de moi à table, il faudrait me le répéter sans crainte; je ne m'en fâcherais pas, j'en serais même heureuse.

—Ils n'ont pas ouvert la bouche sur madame.

—Ah! je leur annonce que je vais me tuer ce soir, et ils ne prennent pas seulement la peine de dire que c'est bien fait!

—Ils ne se sont pas plus occupés de madame que si madame n'était pas au monde.

—C'est bien; je leur rappellerai que je suis vivante.Le Tasm'a dit que tu avais donné de l'arsenic à la comtesse?

—Oui, madame; ça n'a pas pris.

—Si tu lui donnais un coup de couteau, ça prendrait peut-être.

—Oh! madame! un coup de couteau! c'est bien les affaires.

—Quelle différence y a-t-il?

—D'abord, madame, la comtesse était malade, et la maladie a bon dos.Tuer une personne qui se porte bien! il y a plus d'ouvrage.

—On te payera suivant l'ouvrage.

—Et si je suis pris!

—Trouve un bateau, gagne la Turquie: la justice ne te poursuivra pas jusque-là.

—J'avais dans l'idée de rester ici. Je voulais acheter un bien.

—La terre est pour rien chez les Turcs.

—C'est égal. Ça vaut cinquante mille francs, ce que madame demande.

—Cinquante mille?

—Ah ça, j'espère que madame ne va pas marchander!

—Soit. Marché conclu.

—Et argent comptant?

—Comptant.

—Avez-vous de quoi? Car enfin, si vous ne me payez pas la somme, je n'irai pas vous la réclamer à Paris.

—J'ai cent mille francs dans mon secrétaire.

—Je demande cinq minutes de réflexion.

—Réfléchis.»

Mantoux se tourna vers la cheminée, prit machinalement le poignard corse de Mme Chermidy, essaya la pointe sur le bout de son doigt, et fit ployer la lame sur le plancher. Mme Chermidy ne regardait même pas: elle attendait le résultat de sa délibération.

«J'ai mon affaire, dit-il. J'aimerais mieux rester ici que de m'en aller en Turquie, parce que nos gens sont mieux traités à Corfou; parce que j'ai appris un peu d'italien, et que je n'apprendrai pas le turc; enfin, parce que le jardin et la maison que vous avez loués sont à ma convenance.

—Comment diable veux-tu…?

—J'ai trouvé le moyen. Au lieu de donner le coup de couteau à madame, je vous le donne, à vous. D'abord, je touche cent mille francs et non plus cinquante mille. Ensuite, personne ne s'avisera de m'accuser ou de me poursuivre, puisque vous avez fait votre testament pour vous suicider cette nuit. On vous trouvera dans votre lit, percée de votre couteau, et l'on verra que vous êtes de parole. Enfin, soit dit sans vous offenser, j'aime mieux tuer une coquine comme vous qu'une honnête femme comme ma maîtresse, qui m'a toujours bien traité. C'est un premier pas que je vais essayer dans le bon chemin, et j'espère que le Dieu d'Abraham et de Jacob me saura gré d'avoir fait sa besogne.

L'ombre qui avait suivi Mantoux depuis la villa Dandolo jusqu'au jardin de Mme Chermidy était le duc de La Tour d'Embleuse.

Un instinct aussi infaillible que le raisonnement apprit à l'insensé que Mathieu était attendu chez la belle Arlésienne. Il guetta son départ; il attendit l'heure au fond d'un corridor obscur de la villa. Lorsqu'il entendit le forçat ouvrir la porte de sa chambre, il sut étouffer sa voix et comprimer le rire nerveux qui secouait son vieux corps depuis la tête jusqu'aux pieds. Pour descendre l'escalier à la suite de son guide, il prit soin d'ôter ses chaussures, et il fit tout le chemin pieds nus, dans les cailloux et dans les herbes coupantes, dans les buissons qui ensanglantaient chacun de ses pas. Il ne s'aperçut ni de la longueur de la route, ni des détours interminables, ni de la fatigue, ni de la douleur. L'empire d'une idée fixe le rendait insensible à tout; il ne craignait rien au monde que de perdre son conducteur ou d'en être aperçu. Lorsque Mantoux doublait le pas, le duc courait derrière lui comme s'il avait eu des ailes; quand le forçat retournait la tête, le duc se couchait sur le ventre, rampait dans les fossés ou se glissait sous une haie épineuse de cactus ou de grenadiers.

Il s'arrêta enfin à la lisière de l'enclos. Une voix secrète lui dit que la seule fenêtre qui brillait au rez-de-chaussée de la maison était celle de Mme Chermidy. Il vit son guide s'arrêter à la porte. Une femme vint ouvrir, et ce vieux coeur bondit d'une joie désordonnée en reconnaissant la créature qui l'attirait.

Elle n'était donc pas morte! Il pourrait la voir, lui parler, et peut-être la rattacher à la vie! Son premier mouvement fut de s'élancer sur elle, mais il se retint et se blottit. Il était sûr qu'elle ne se tuerait pas en présence du domestique. Il se promit d'attendre qu'elle fût seule pour tomber chez elle, la surprendre, l'étonner, et lui arracher le poignard de la main.

Il garda son affût durant une grande heure, sans s'apercevoir de la longueur du temps. Il aimait Mme Chermidy comme il n'avait aimé ni sa femme ni sa fille. Il sentait germer dans son cerveau des idées de dévouement, d'abnégation, de petits soins désintéressés, d'humble esclavage. Cet amour absolu, irréfléchi, sans mesure et sans restriction, n'était pas un sentiment nouveau pour lui: c'est ainsi que depuis soixante ans il s'aimait lui-même. Son égoïsme avait changé d'objet sans changer de caractère. Il aurait immolé le monde entier au caprice de Mme Chermidy, comme autrefois à son propre intérêt ou à son plaisir.

Depuis le jour où l'ingrate l'avait quitté, il n'avait pas vécu. Son coeur ne pouvait plus battre qu'auprès d'elle; ses poumons ne respiraient que dans l'air qu'elle avait respiré. Il s'en allait à travers le monde comme un corps inerte lancé dans le vide.

Quelquefois une lueur de raison se glissait dans son esprit. Il se disait: «Je suis un vieux fou. Pourquoi me suis-je avisé de lui parler d'amour? En vérité l'amour sied bien à un barbon de mon âge! Qu'elle m'accorde un peu d'amitié, j'aurai tout ce que je mérite. Qu'elle me souffre dans sa maison comme un père, je trouverai dans un coin de mon coeur des sentiments paternels. Elle est malheureuse, elle pleure l'abandon de Villanera; je la consolerai par de bonnes paroles.» L'espérance de la voir bientôt lui donnait la fièvre. Ses yeux fatigués par l'insomnie le piquaient douloureusement, mais il espérait pleurer lorsqu'il tomberait aux pieds d'Honorine. Dans les grandes douleurs de la vie, nos yeux se désaltèrent avec des larmes. M. de La Tour d'Embleuse, assis dans un coin du jardin, en face de la maison, ressemblait à l'animal qui a couru trois jours dans le désert à la poursuite d'une eau fraîche, et qui s'arrête sur son dernier bond, devant la source convoitée, l'oeil allumé, la langue pendante.

Le dernier flambeau s'éteignit dans la chambre, et la fenêtre qu'il couvait du regard se confondit avec toutes les autres dans l'obscurité. Mais la maison, invisible pour un indifférent, ne l'était pas pour M. de La Tour d'Embleuse, et la fenêtre où tendait sa dernière convoitise brillait comme un soleil à ses yeux illuminés. Il vit Mantoux sortir de la maison et s'enfuir à travers champs, d'une course éperdue, sans retourner la tête en arrière. Alors il sortit de sa cachette et s'avança à pas de loup jusqu'à la fenêtre bien-aimée, dont ses yeux fixes et hagards n'avaient pas encore démordu. Il ne s'avisa même pas d'aller voir si la porte était fermée, tant cette fenêtre le possédait! Il s'accouda sur le bord, il palpa les châssis et les carreaux; il appuya sa figure contre une vitre, y colla son nez et sa bouche, et rafraîchit au contact du verre ses lèvres embrasées.

Une nuit profonde régnait au dedans comme au dehors, mais les sens malades du vieux fou croyaient voir Mme Chermidy à genoux au pied de son lit, plongeant sa tête dans ses mains, et ouvrant à la prière ses belles lèvres roses. Pour attirer son attention vers lui, il frappa doucement à la fenêtre: personne ne répondit. Alors il crut la voir endormie; car les hallucinations les plus contradictoires se succédaient dans son esprit. Il réfléchit longuement au moyen d'arriver jusqu'à elle sans l'éveiller en sursaut et sans lui faire peur. Pour atteindre son but, il se sentait capable de tout, même de démolir un pan de mur sans autres outils que ses dix doigts. En caressant la fenêtre, il sentit que les vitraux étaient enfermés dans un châssis de plomb. Il entreprit de déchausser un carreau avec ses ongles. Il se mit à la besogne et s'y escrima de si bon coeur, qu'il finit par en venir à bout. Ses ongles se retournaient quelquefois sur le plomb, ou se cassaient sur le verre; ses doigts hachés par vingt petites entailles saignaient tous à la fois; il n'en tenait compte, et s'il s'arrêtait de temps en temps, c'était pour lécher son sang, tendre l'oreille, épier les bruits du dedans et s'assurer qu'Honorine dormait toujours.

Lorsque le carreau fut déchaussé aux trois quarts, il le tira doucement par le bas, l'ébranla à petits coups, s'arrêtant chaque fois que le verre craquait un peu ou qu'une secousse trop vive faisait résonner toute la fenêtre. Enfin sa patience fut récompensée: la feuille transparente lui resta dans les mains. Il la déposa sans bruit sur le sable de l'allée, fit une gambade en appuyant l'index sur ses lèvres, et revint humer l'air de la chambre par l'ouverture qu'il avait faite. Il en gonflait sa poitrine avec une volupté avide: c'était la première fois qu'il respirait depuis dix jours.

Il allongea sa main dans la chambre, tâta la fenêtre à l'intérieur, trouva l'espagnolette et la saisit. Les carreaux étaient petits, l'ouverture étroite, le châssis lui coupait le bras et gênait ses mouvements; cependant la fenêtre céda en criant sur ses gonds. Le duc s'effraya de ce bruit et pensa que tout était perdu. Il s'enfuit jusqu'au fond du jardin et grimpa dans un arbre, les yeux fixés sur la maison, l'oreille ouverte à tous les bruits. Il écouta longtemps, et n'entendit pas autre chose que la plainte douce et mélancolique des crapauds qui chantaient au bord du chemin. Il redescendit de son observatoire et marcha des pieds et des mains jusqu'à la fenêtre, tantôt baissant la tête pour n'être pas vu, tantôt la levant pour voir et pour entendre. Il revint à la place d'où la peur l'avait chassé, et il s'assura qu'Honorine dormait toujours.

La croisée s'ouvrit toute grande et ne cria plus. L'air de la nuit entra dans la maison sans éveiller la belle dormeuse. Le duc enjamba la fenêtre et se coula subtilement dans la chambre. La joie et la peur le faisaient trembler comme un arbre secoué par le vent. Il chancelait sur sa base, sans oser se retenir aux meubles voisins. La chambre était encombrée d'objets de toute sorte, de malles ouvertes et fermées, et même de meubles renversés. Le duc se gouverna à travers ce désordre avec des précautions infinies. Il marchait à tâtons, effleurant chaque chose sans la toucher, et promenant dans l'ombre ses doigts meurtris. A chaque pas qu'il faisait, il murmurait à voix basse: «Honorine! êtes-vous là? m'entendez-vous? C'est moi, votre vieil ami; le plus malheureux, le plus respectueux de vos amis. N'ayez pas peur; ne craignez rien, pas même que je vous fasse des reproches. J'étais fou à Paris, mais le voyage m'a changé. C'est un père qui vient vous consoler. Ne vous tuez pas: j'en mourrais!»

Il s'arrêta, se tut et prêta l'oreille. Il n'entendit que les battements de son coeur. La peur le prit; il s'assit un instant sur le plancher pour calmer son émotion et apaiser le bouillonnement de ses veines.

«Honorine! cria-t-il en se relevant, êtes-vous morte?» Ce fut la mort en personne qui lui répondit. Il trébucha contre un meuble et ses mains nagèrent dans une mare de sang.

Il tomba sur ses genoux, appuya ses bras sur le lit, et resta jusqu'au jour dans la même posture. Il ne se demanda point comment ce malheur avait pu arriver. Il n'éprouva ni surprise ni regret; le sang afflua au cerveau, et tout fut dit. Sa tête n'était plus qu'une cage ouverte d'où la raison s'était envolée. Il passa les dernières heures de la nuit, accoudé sur un cadavre, qui se refroidit graduellement jusqu'au matin.

Lorsquele Tasvint voir si sa belle cousine était éveillée, elle entendit à travers la porte un cri aigre et discordant comme le chant du geai. Elle vit un vieillard ensanglanté qui remuait la tête en tout sens, comme pour la jeter loin de son corps. Le duc de la Tour d'Embleuse criait: «Aca! aca! aca!» C'est tout ce qui lui restait du don de la parole, le plus beau privilège de l'homme. Sa figure grimaçait horriblement, ses yeux s'ouvraient et se fermaient par ressorts; ses jambes étaient paralysées, son corps cloué sur le fauteuil, ses mains mortes.

Le Tasn'avait jamais connu qu'un sentiment humain: elle adorait sa maîtresse. C'est le sort des parents pauvres de s'attacher furieusement à leur famille, soit pour l'aimer, soit pour la haïr. La monstrueuse fille se jeta sur le corps de sa maîtresse avec un cri dont on ne trouverait d'exemple que dans le désert. Elle la pleura comme les tigresses doivent pleurer leurs petits. Elle arracha le couteau d'une grande et profonde blessure qui ne saignait plus; elle emporta dans ses bras ce beau corps inanimé; elle le couvrit de caresses folles. Si les âmes pouvaient se partager en deux, elle eût ressuscité à ses frais sa chère Honorine. La rage succéda bientôt à la douleur.Le Tasne douta pas un instant que le duc ne fût l'assassin. Elle rejeta le cadavre sur le lit et courut de toute sa masse sur M. de la Tour d'Embleuse. Elle le battit à tour de bras, lui mordit les mains, et chercha ses yeux pour les arracher. Mais le duc était insensible au mal physique. Il répondit à toutes ces violences par ce cri uniforme qui devait être désormais son seul langage. Les animaux ont des sons différents pour exprimer la joie ou la douleur; mais l'homme atteint de folie paralytique gît au dernier degré de l'échelle des êtres.Le Tasse lassa de le battre avant qu'il se doutât qu'il était battu.

Cependant Germaine, belle et souriante comme le matin, éveillait sa mère et son mari, assistait à la toilette de son fils, et descendait au jardin pour respirer l'air embaumé de l'automne. M. Le Bris et M. Stevens ne tardèrent pas à les rejoindre. La brise de la mer caressait doucement les feuilles luisantes de rosée. Les belles oranges et les cédrats énormes se balançaient au bout des ramilles vertes; les jujubes ridées et les pistaches sonores tombaient pêle-mêle au pied des arbres; les olives tachaient de noir le feuillage clairet des oliviers; les lourdes grappes de raisin jaune pendaient le long des treilles au milieu des pampres rougis par les premiers froids; les figues de la seconde récolte distillaient le miel à grosses gouttes, et quelques grenades oubliées riaient au milieu du feuillage, comme ces nymphes joufflues de Virgile qui se cachent pour se montrer. La saison des fleurs était passée, mais les beaux fruits jaunes et rouges sont les fleurs savoureuses de l'automne, et les yeux se réjouissent de les regarder.

Toute la famille était réunie autour du petit Gomez qui lutinait une tortue familière. M. de La Tour d'Embleuse manquait seul au rendez-vous matinal. Ses fenêtres étaient encore fermées, et l'on respectait son sommeil. Mathieu Mantoux, qui redoublait de zèle depuis que le docteur l'avait maintenu en place, lavait activement son linge au bord d'un petit ruisseau qui courait à la mer.

Le domestique de M. Stevens vint en toute hâte appeler son maître. Un crime avait été commis dans le voisinage; tout le canton était en émoi, et l'on courait au juge comme au feu. M. Stevens, en prenant congé de ses amis, demanda au messager quelques détails sur l'événement.

«Je ne sais rien, répondit l'homme. C'est, dit-on, une Française qu'on a trouvée morte dans son lit.

—Tout près d'ici? interrompit le docteur.

—A un quart de lieue.

—Ne dit-on pas que c'est une nouvelle débarquée!

—Je le crois; mais sa servante ne parle que le français, et l'on n'a pas pu comprendre….

—Vous avez vu la servante? Une grosse femme?

—Énorme.

—Voilà qui va bien, dit M. Le Bris. Cher monsieur Stevens, on sonne le déjeuner, et, si vous m'en croyez, vous viendrez vous mettre à table. La morte se porte bien, je vous le garantis.»

M. Stevens, homme grave, ne comprit pas la plaisanterie. Le docteur ajouta: «La loi anglaise punit-elle les gens qui promettent de se suicider et qui ne tiennent pas leur parole?

—Non; mais elle punit le suicide lorsqu'il est prouvé.

—Allons, je n'ai pas de bonheur avec la loi anglaise.»

M. Stevens reprit: «Sérieusement, docteur, avez-vous quelque motif de croire à une fausse alerte?

—Je vous donne mon billet que la dame en question n'a pas reçu une égratignure. Je la connais de reste, et elle est trop amoureuse de sa peau blanche pour y faire des trous.

—Mais si elle a été assassinée!

—N'en croyez rien, mon excellent ami. Vous connaissez-vous en oiseaux de volière?

—Pas trop.

—Alors vous ne savez pas quelle différence il y a entre les mésanges à tête bleue et les mésanges à tête noire?

—Non.

—Les mésanges à tête bleue sont de jolies petites bêtes qui se laissent tuer sans résistance; les mésanges à tête noire sont celles qui tuent les autres. Eh bien! la dame en question est une mésange à tête noire. Allons déjeuner.


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