Sur la bergère où il avait pour toute couverture un vieux tapis de table, Nicétas dormit peu, et le matin, avant que la maison fût éveillée, il partit pour prendre à Palaiseau le premier train de Paris.
Quand il s'était décidé à raconter son aventure, il avait cru que l'obscurité dans laquelle il se débattait allait se dissiper, et que Soupert, avec son expérience de la vie, éclairerait son lendemain; mais Soupert n'avait rien éclairé du tout, au contraire, et son lendemain était aussi plein d'indécision et d'incertitude que la veille.
De cet entretien avec le vieux maestro il n'avait tiré qu'un seul enseignement, c'est qu'il avait été plus que naïf d'obéir à Ghislaine quand elle lui avait demandé de partir, et cela il se l'était dit vingt fois dans le trajet de Chambrais à Palaiseau, mais ces railleries pesaient d'un tout autre poids sur lui que tous les reproches qu'il avait pu s'adresser.
Et quand il rapprochait ces railleries des confidences de Soupert sur son mariage «indispensable», il s'exaspérait contre sa naïveté juvénile: évidemment la comparaison entre son procédé et celui de Soupert n'était pas à son avantage: Soupert s'était fait aimer par une fille qui était l'égale de mademoiselle de Chambrais et il l'avait épousée; lui s'était fait flanquer à la porte.
Qu'il eût procédé comme Soupert, Ghislaine serait sa maîtresse; tandis que maintenant il fallait bien reconnaître que les probabilités étaient pour que lady Cappadoce écrivît la lettre annoncée par Soupert.
Il l'attendit toute la journée, cette lettre, et à chaque instant, il rentra demander si l'on n'avait rien reçu pour lui.
Le soir, elle n'était pas arrivée; alors il se prit à espérer qu'elle ne viendrait pas, se disant que si Ghislaine avait été réellement blessée par son aveu, au point de ne pas vouloir se retrouver avec lui, son indignation n'attendrait pas; fâchée, exaspérée, elle commencerait sa journée par lui faire signifier congé; les prétextes ne lui manqueraient pas si, comme il était probable, elle ne voulait pas confesser la vérité. Puisque cette signification n'avait pas encore eu lieu, il lui semblait qu'il pouvait prendre espoir, et les bonnes raisons s'enchaînaient dans son imagination enfiévrée.
Pourquoi n'aurait-elle pas été touchée de sa soumission? Parce qu'elle avait repoussé un amant alors qu'il se présentait maladroitement et de façon à effrayer une plus délurée qu'elle, il n'en résultait pas nécessairement qu'elle refusait de se laisser aimer. Il pouvait lui déplaire d'accepter une liaison toute franche; mais il pouvait très bien lui plaire d'avoir un amoureux et de jouer au sentiment; et pour lui il était tout disposé à se contenter de ce rôle... au moins en attendant. Quand il la regarderait maintenant, il rencontrerait ses yeux au lieu de ne trouver que ses paupières baissées; ils s'entendraient à demi-mot, d'un signe, d'un sourire; sans rien demander leurs mains iraient l'une au-devant de l'autre; leurs silences même auraient une douceur et une ivresse; il y aurait entre eux un secret et un mystère; enfin ce serait un amusement de tromper la vieille Anglaise qui, avec sa majesté héréditaire, ne verrait pas plus loin que le bout de son nez.
Ce fut le rêve de sa nuit; tout plein de charme et de repos après les angoisses de la journée.
Qu'elle acceptât cette situation, et sans fatuité on pouvait croire que, plus tard, elle serait amenée fatalement à en accepter une autre: à lui de la préparer.
Le lendemain, qui était un dimanche, il ne sortit point afin de pouvoir descendre d'heure en heure voir si la lettre n'arrivait point, sa concierge n'étant point femme à monter ses cinq étages pour la lui remettre: chaque fois il eut la même réponse: rien; à la dernière, sa concierge qui voyait son trouble, crut à propos de lui adresser un mot d'encouragement.
—Ce sera pour demain.
Décidément, il pouvait s'affermir dans son espérance; Ghislaine n'avait rien dit, lady Cappadoce n'écrirait pas.
Le lendemain, avant huit heures, il montait la garde à la porte de la loge; quand le facteur parut, il entra avec lui; il y avait un paquet d'une vingtaine de lettres pour la maison; dans son anxiété il se pencha par-dessus l'épaule de la concierge, qui lentement, les lunettes sur le nez, faisait son tri.
—Encore rien pour vous, monsieur Nicétas, ce sera pour la seconde.
Il n'avait pas cela à craindre; comme il devait partir à une heure pour Chambrais, s'il n'avait pas de lettre, c'est que décidément Ghislaine acceptait la déclaration avec ses conséquences.
Il pouvait donc respirer; pas si juvénile, sa déclaration, que Soupert le disait; pas si naïve, sa sortie; décidément, il était vieux jeu, le maestro.
Comme il montait l'escalier triomphant, il entendit qu'on l'appelait.
—Monsieur Nicétas, une dépêche.
Il fallut redescendre; le doute était difficile, la dépêche sûrement venait de Chambrais.
Elle en venait en effet, et elle était signée de lady Cappadoce:
«Empêchement à la leçon aujourd'hui; préviendrai quand pourra être reprise.»
Il remonta à sa chambre. Soupert avait eu raison les leçons étaient momentanément suspendues.
Était-ce momentanément?
Après un moment d'accablement il se retrouva: jamais il ne pourrait attendre que lady Cappadoce le prévint; il fallait savoir et tout de suite, car malgré ce que cette dépêche, arrivant dans ces circonstances; avait de significatif, il ne voulait pas désespérer encore tout à fait.
Il écrivit:
«J'ai l'honneur de présenter à lady Cappadoce mon respectueux hommage, et de la prier de me faire savoir si les empêchements dont parle sa dépêche semblent probables pour vendredi.»
Timide devant Ghislaine, seul dans sa chambre, il était résolu, car c'était son amour qui faisait sa faiblesse, non son caractère, violent au contraire et emporté; la réponse de la gouvernante déciderait la question, et il voulait qu'elle le fût, incapable de rester dans le doute.
Elle ne se fit pas attendre; dès le lendemain elle arriva:
«Lady Cappadoce aura le plaisir de prévenir M. Nicétas à l'avance lorsque les leçons pourront être reprises, mais en ce moment il y a empêchement à fixer une date.»
A ce court billet était joint un chèque pour le paiement du mois.
Il n'y avait plus d'explications plus ou moins plausibles à échafauder pour chercher un doute, c'était bien un congé, malgré la forme aimable dont lady Cappadoce l'enveloppait, sans rien confesser. Ghislaine avait trouvé un prétexte pour supprimer les leçons, et avec sa naïveté ordinaire, la vieille Anglaise croyait à une simple suspension.
Pour Ghislaine tout était fini; elle voulait ne le revoir jamais, et elle prenait ses précautions pour qu'il en fût ainsi.
Pour lui, rien ne l'était; et il n'avait qu'à prendre les siennes pour la revoir le jour même.
Quand, cédant à ses demandes, il avait consenti à partir, un marché était intervenu entre eux: «Vous vous souviendrez»; c'était une condition; puisqu'elle ne l'observait pas, il allait reprendre l'entretien au point où il avait eu la naïveté de l'interrompre, et cette fois, il irait jusqu'au bout: elle ne voulait pas de l'amour respectueux dont il se serait contenté; à elle la responsabilité de ce qui arriverait.
Ce jour-là, elle venait ordinairement à Paris pour travailler dans l'atelier de Casparis; avant d'arrêter son plan, il voulut savoir si elle viendrait; sans doute c'était une sorte de faiblesse, quelque chose comme une acceptation «des empêchements» mis en avant par lady Cappadoce; mais si comme il en était sûr à l'avance, les empêchements n'existaient pas pour Casparis, il n'en serait que plus ferme dans sa résolution.
A l'heure où il savait qu'elle devait arriver, il alla s'installer avenue de Villiers, et en se promenant à une petite distance de l'atelier du statuaire, il attendit; bientôt, il la vit descendre de voiture, accompagnée de lady Cappadoce, et aussitôt, il partit pour la gare de Sceaux.
Pour l'exécution du plan qu'il avait combiné, il fallait, en effet, qu'il s'introduisit dans la chambre de Ghislaine, non après le dîner, mais pendant le dîner, et pour cela, il avait besoin d'arriver de bonne heure à Chambrais.
Que Ghislaine fît laisser ses fenêtres ouvertes le soir, quand elle n'imaginait pas qu'on pourrait entrer chez elle, rien n'était plus naturel, mais instruite par l'expérience, elle avait dû prendre des précautions pour empêcher une nouvelle surprise, et il y eût eu naïveté à lui de procéder une seconde fois de la même façon que la première. Qu'il se présentât à la grille d'entrée, et le concierge ne le laisserait pas probablement passer. Qu'il essayât de pénétrer dans la chambre à la nuit tombante, et il trouverait les volets clos: il devait donc manoeuvrer autrement.
C'était à sept heures que Ghislaine dînait avec lady Cappadoce, et c'était à la même heure que les jardiniers cessaient leur travail pour rentrer chez eux. Sa combinaison reposait sur cette concordance. A sept heures, l'aile du château où se trouvait l'appartement de Ghislaine devait être abandonnée; à sept heures les jardins devaient être déserts; enfin à sept heures, les maçons qui réparaient le mur du parc finissaient leur journée; si le hasard le favorisait, il avait des chances pour arriver à cet appartement sans être rencontré et aperçu; s'il ne le favorisait point, il s'en tirerait comme il pourrait ou il ne s'en tirerait pas; sa vie eût-elle été en jeu que, dans l'état de surexcitation où il se trouvait, il n'aurait pas hésité.
Au mur, la chance fut avec lui, et elle l'accompagna dans les jardins qui, comme il l'avait prévu, étaient déserts; mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'était que les persiennes de l'appartement de Ghislaine fussent déjà fermées, et cependant quand il arriva en vue du château, il vit qu'elles l'étaient. Il resta décontenancé, ne pensant même pas à se cacher: c'était l'anéantissement de son plan.
Mais dans cette façade, un petit perron descendait au jardin; si la porte n'était pas fermée il pourrait entrer par là; assurément cette voie était plus périlleuse, mais il n'avait pas à choisir: cela ou rien. Il monta le perron et mit la main sur le bouton de la porte qui s'ouvrit.
N'allait-il pas rencontrer quelque domestique, le bruit de ses pas n'attirerait-il pas l'attention?
Marchant sur la pointe des pieds dans le vestibule sonore, il ouvrit la première porte qu'il trouva et qui, d'après son estime, devait conduire dans l'appartement de Ghislaine. L'obscurité l'empêcha tout d'abord de se reconnaître, mais bientôt il vit que cette pièce meublée simplement devait être habitée par la femme de chambre qui couchait auprès de Mlle de Chambrais. Il continua d'avancer et, ouvrant une autre porte, il se trouva dans un vaste cabinet de toilette, celui de Ghislaine.
Son intention n'était pas de se cacher comme la première fois, derrière un rideau, car les précautions prises indiquaient qu'il devait employer des moyens moins primitifs, et ce qu'il lui fallait c'était quelque coin sombre ou mieux encore une armoire. Dans la partie du château qu'il connaissait, elles étaient nombreuses, et il en avait vu d'immenses; n'était-il pas logique d'en supposer dans les pièces habitées par Ghislaine comme dans les autres?
Après un moment d'examen, il comprit qu'il n'avait que l'embarras du choix; il en ouvrit une, puis une autre, puis une troisième, et se décida enfin pour un placard haut et profond qui servait à ranger les balais, les brosses, les plumeaux et tous les ustensiles de ménage. Là, il devait être en sûreté; ce n'était pas l'heure de se servir de ces objets, et en ayant soin d'enlever la clé de la serrure il ne courait pas risque d'être enfermé; il y entra et tira la porte sur lui.
Il n'avait plus qu'à attendre; et comme il était à son aise pour prendre les positions qu'il voulait, il pouvait rester là une partie de la nuit.
Il y resta jusqu'à neuf heures et demie; à ce moment, il entendit qu'on entrait dans la chambre de Ghislaine: il y avait deux personnes.
—Fermez la porte à clef, dit Ghislaine.
—Oui, mademoiselle.
Il reconnut que cette voix était celle de Jeanne, une jeune femme de chambre attachée spécialement au service de Ghislaine.
Il se fit un certain remue-ménage et un bruit d'allées et venues qui vint faiblement jusqu'à lui.
—Est-ce que mademoiselle veut bien me permettre d'aller voir ma mère ce soir? demanda la femme de chambre.
—Quand rentrerez-vous?
—Je ne serai qu'une heure partie, mon frère me ramènera.
—Allez; mais fermez la porte de votre chambre et emportez la clé.
—Oui, mademoiselle.
La femme de chambre traversa le cabinet de toilette et passa dans sa chambre dont elle ferma la porte donnant sur le vestibule; ainsi Ghislaine devait se croire en sûreté.
Que faisait-elle? Il n'entendait aucun bruit qui le renseignât; mais peu importait, car son dessein n'était pas d'aller dans la chambre, il attendrait qu'elle vînt dans le cabinet de toilette.
Au bout d'un quart d'heure à peu près un filet de lumière annonça qu'elle arrivait, et des profondeurs sombres de sa cachette il la vit poser sa bougie sur une console; elle était à deux pas du placard, lui tournant le dos.
Doucement, il sortit; avant qu'elle pût pousser un cri, il la prit dans son bras et de l'autre main il lui ferma la bouche:
—Ce soir, je ne partirai pas.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
Le lendemain à midi, Philippe, le valet de chambre du comte de Chambrais, se décidait, après avoir hésité plusieurs fois, à éveiller son maître qui, rentré seulement à cinq heures, dormait du lourd sommeil des nuits prolongées.
—Je demande pardon à monsieur le comte de le réveiller, dit-il en toussant discrètement. C'est une dépêche que j'ai reçue de Mlle de Chambrais, il y a déjà près de deux heures; elle demande une réponse, alors...
Brusquement le comte se mit sur son séant et prit le papier bleu que Philippe lui présentait sur un plateau.
—Tire les rideaux.
C'était rue de Rivoli, en face des Tuileries, presque au coin de la place de la Concorde, que demeurait le comte, à l'une des expositions les plus claires et les plus ensoleillées de Paris assurément; cependant la nappe de lumière crue qui emplit la chambre ne lui permit pas de déchiffrer la dépêche qu'il tenait à bout de bras par coquetterie, il n'avait pas voulu se résigner encore aux lunettes ni aux pince-nez, et pour qu'il pût lire, certaines conditions d'éclairage lui étaient nécessaires, qu'il ne trouvait pas dans son lit drapé de rideaux de satin rouge.
—Lis toi-même, dit-il en rendant la dépêche à Philippe.
«Prévenez mon oncle que j'ai besoin de le voir aujourd'hui et que je le prie de venir à Chambrais. S'il est déjà sorti au reçu de cette dépêche, portez-la lui. Une voiture l'attendra à la gare à partir de deux heures.»
—Que me lis-tu là?
—Rien que ce qui est sur la dépêche.
Le comte sauta à bas du lit et courut à la fenêtre où il trouverait l'éclairage qu'il lui fallait.
Mais s'il n'avait rien compris à la dépêche quand Philippe la lui avait lue, elle ne fut guère moins obscure quand il la lut lui-même.
Que se passait-il donc à Chambrais pour qu'elle l'appelât ainsi en toute hâte? Il n'y avait pas à hésiter: il fallait partir.
—Commande-moi deux oeufs et, une tasse de thé, dit-il.
Puis quand le valet de chambre fut sorti, il commença à s'babiller.
—Et je m'imaginais que l'émancipation me rendrait ma liberté! s'écria-t-il tout à coup.
Précisément, toutes sortes d'affaires exigeaient que ce jour-là il fût libre.
A deux heures et demie, il avait un rendez-vous au Tattersall pour aider un de ses amis à choisir un cheval; à quatre heures, il présidait une séance d'escrime; à sept heures, il dînait au cabaret avec une petite femme charmante qui vingt fois avait refusé son invitation et capitulait enfin.
Voilà qu'il fallait changer tout cela, et ce qui l'ennuyait le plus au monde, écrire un tas de lettres pour s'excuser: la visite au Tattersall, la séance d'escrime, passe encore, mais le dîner! elle pourrait très bien se fâcher, la petite femme charmante, alors c'était une occasion perdue qui ne se retrouverait pas.
A la hâte il écrivit ses lettres, à la hâte aussi il avala son déjeuner, et à trois heures il descendait de voiture devant le perron du château où Ghislaine l'attendait, seule.
En la regardant il fut surpris de l'étrangeté de son attitude, comme en écoutant les quelques paroles qu'elle lui adressa, il le fut des sons rauques de sa voix tremblante.
—Se serait-il passé quelque chose de plus grave que ce qu'il avait imaginé?
Ce fut ce qu'il se demanda en la suivant dans son appartement. Aussitôt qu'ils furent entrés dans le petit salon qui précédait la chambre de Ghislaine, elle ferma la porte avec un soin qu'il ne put pas ne pas remarquer; de même il remarqua aussi que, malgré la chaleur, les fenêtres donnant sur le Nord étaient closes. Il chercha les yeux de sa nièce pour l'interroger, mais il ne les rencontra pas.
—Eh bien! mon enfant, que se passe-t-il? demanda-t-il à mi-voix d'un ton affectueux et encourageant.
Elle ne répondit pas.
—Tu as besoin de moi, me voilà, tout à ta disposition.
Elle se cacha le visage entre ses deux mains et, d'une voix brisée, à peine perceptible, elle murmura.
—La chose la plus infâme, la plus monstrueuse....
L'émotion lui coupa la parole, et ce ne furent que des sons inintelligibles pour M. de Chambrais qu'elle prononça; puis, brusquement, elle s'arrêta et fondit en larmes.
Il comprit que ce qu'il avait imaginé était à côté de la vérité, terrible à coup sûr, mais sans pouvoir la deviner, sans oser même l'envisager hardiment.
Pourtant, il fallait venir en aide à la pauvre enfant, et par de bonnes paroles la pousser, la forcer:
—Ma chère enfant, ma petite fille, si tu avais encore ton père, ce qui t'oppresse, tu le lui confierais, n'est-ce pas? Il est vrai que je n'ai pas été tout à fait un père pour toi, mais je t'assure que j'en ai l'affection, la tendresse, l'indulgence.—Parle-moi donc comme s'il t'écoutait.
Il s'était approché d'elle et l'avait prise dans ses bras; elle s'appuya contre lui, la tête basse, et il sentit qu'un tremblement la secouait.
Il attendit un moment, car s'il fallait l'encourager, c'était sans la brusquer.
—Je n'ose pas, murmura-t-elle, je ne peux pas.
Puis, baissant encore la voix:
—Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit à propos de mon goût pour la musique....
Un éclair le frappa:
—Nicétas, s'écria-t-il.
—Oui.
Tous deux en même temps s'arrêtèrent, et un silence s'établit. M. de Chambrais se refusait à aller jusqu'où ce qu'il voyait du désespoir de Ghislaine le poussait; et Ghislaine hésitait, reculait devant ce qu'il lui restait à dire.
Il sentit qu'il devait l'aider et lui tendre une main qui l'entraînât et la soutînt en même temps.
—Tu vois que j'avais raison de me défier de ce Nicétas et de te recommander la réserve avec lui.
—Croyez, mon oncle, que je me suis toujours enfermée dans cette réserve.
Ce fut un soulagement pour M. de Chambrais; il avait foi dans la parole de Ghislaine, et ce qu'elle disait, il savait qu'il pouvait le croire; si elle ne s'était pas laissé prendre aux regards passionnés de ce musicien, rien de bien grave n'était à craindre, semblait-il. Sans doute, il s'agissait de quelque déclaration ridicule dont elle s'était exagéré la portée; il n'y avait qu'à congédier le drôle, et cela serait facile.
—Alors, parle, tu comprends qu'il faut tout me dire, si pénible que cela puisse être.
—Comment?
—Tu n'avais donc jamais encouragé Nicétas?
—Oh! jamais.
—Cependant?
—Je n'avais même jamais admis la pensée qu'il pût prendre mon attitude avec lui pour un encouragement: à la vérité, il était quelquefois étrange, souvent il me regardait d'une façon gênante, il tenait des discours incohérents, mais je m'expliquais tout cela par la bizarrerie de son caractère. Comment supposer...
—Évidemment.
—Les choses en étaient là, et je me proposais même d'observer avec lui une plus grande réserve encore, comme vous me l'aviez recommandé, quand vendredi lady Cappadoce l'a retenu à dîner....
—Et pourquoi?
—Il y avait eu de l'orage; elle craignait qu'il ne fût mouillé en retournant à la gare; enfin elle a pour lui, vous le savez, beaucoup de sympathie. Pendant le dîner il s'était montré ce que je l'avais toujours vu, ni plus ni moins étrange. En nous levant de table, lady Cappadoce et moi, nous fîmes une promenade dans le parc, la pluie ayant cessé, et... lui partit pour la station; au moins je crus qu'il partait. Mais en rentrant après notre promenade, je le trouvai dans ma chambre; sans doute il était entré par une fenêtre ouverte et il s'était caché derrière un rideau d'où il sortit quand je fus seule. Mon premier mouvement fut de me jeter sur la sonnette, mais il s'était placé entre elle et moi. Je pensai aussi à appeler, à crier, mais la peur du scandale me retint, la honte d'avoir à rougir devant les domestiques; et avant d'en venir là je voulus essayer de me défendre seule.
—Bien, ma fille.
—Dois-je vous répéter ce qu'il me dit?
—Non, seulement ce qui est indispensable que je sache.
—Il commença par me dire qu'il fallait qu'il me parlât, qu'il y allait de sa vie; je lui répondis que je n'avais rien à entendre; que je l'écouterais le lendemain, qu'il devait partir; mais il ne partit point et alors il se jeta à genoux....
—Je comprends, passe.
—Je voulus sortir moi-même, il se plaça devant la porte. Je recommençai à le presser de partir, et il répondit qu'il m'obéirait si je voulais prendre l'engagement que je serais pour lui après cet aveu ce que j'étais avant. Je refusai, et comme il s'obstinait à rester, à parler, je le menaçai d'appeler à l'aide. A mon accent, il comprit que j'étais décidée à tout, plutôt qu'à supporter ses outrages une minute de plus; il enjamba la fenêtre, en me priant de me souvenir qu'il m'avait obéi.
—Et depuis?
—Il m'était impossible de le retrouver en face de moi; sans confesser la vérité à lady Cappadoce, je la priai de lui écrire pour le prévenir que les leçons étaient interrompues: puis pour ne pas être exposée à ce qu'il revînt dans ma chambre comme la première fois, je recommandai qu'on tînt toutes les fenêtres de mon appartement fermées, avant le dîner; je me croyais en sûreté. Hier soir....
Elle s'arrêta, et sa voix qui s'était raffermie s'altéra au point d'être à peine intelligible.
—Hier soir je rentrai chez moi, accompagnée de Jeanne; toutes les fenêtres étaient fermées, et rien ne se présentait d'inquiétant. Rassurée, je permis à Jeanne d'aller passer une heure chez sa mère, mais en lui ordonnant de fermer la porte de sa chambre et d'en emporter la clef: la mienne était verrouillée. Au bout d'un certain temps, je passai dans le cabinet de toilette, et au moment où je posai ma bougie sur la console....
—Il était là!
—Il me saisit dans son bras et me ferma la bouche d'une main. Je voulus appeler, me débattre, me dégager, la force ma manqua. Quand je revins à moi, il n'était plus là; une fenêtre de ma chambre était entrouverte.
Elle s'était enfoncé la tête dans la poitrine de son oncle, éplorée, haletante, et lui la tenait sans trouver un mot à dire, bouleversé par la douleur et aussi frémissant d'indignation.
—Ma pauvre enfant, murmurait-il, ma pauvre enfant!
Puis s'interrompant dans sa tendre compassion, il se laissait aller aux mouvements de fureur qui le soulevaient:
—Le misérable!
L'horreur de la réalité dépassait ce qu'il avait osé craindre, et devant le désespoir de cette enfant qui lui inspirait une tendresse dont pour la première fois il sentait toute l'étendue, il restait anéanti.
Cependant il fallait qu'il lui parlât, il fallait qu'elle comprît qu'elle pouvait se réfugier en lui, car si quelque chose devait la relever et la soutenir c'était à coup sûr la certitude qu'elle ne serait pas abandonnée.
—Ainsi, dit-il d'un ton qu'il aurait pris pour parler à un petit enfant, ta première pensée a été de m'envoyer cette dépêche.
—N'êtes-vous pas tout pour moi?
—Oui, mon enfant, ton coeur ne t'a pas trompée: je suis à toi, entièrement à toi et désormais je veux que nous vivions comme père et fille. J'ai eu tort de penser que tu étais assez grande pour n'avoir plus besoin de moi, et ma part de responsabilité est lourde dans ce malheur. Si j'avais été ce que je devais être, si j'étais resté près de toi je t'aurais protégée, ma présence seule eût empêché ce qui est arrivé.
Tout d'abord elle n'avait pas compris mais peu à peu la lumière se faisait.
—Oh! mon oncle, murmura-t-elle.
—L'oncle fait place au père; oncle, je l'étais quand je t'ai donné lady Cappadoce, et je l'étais aussi quand j'ai provoqué ton émancipation; père, je le suis en te disant que je ne te quitterai plus jusqu'au jour....
Il allait dire «de ton mariage»; mais ce mot prononcé en ce moment ne pouvait qu'éveiller des douleurs et des hontes nouvelles: il le retint à temps.
—Que je ne te quitterai plus jusqu'au jour où tu ne voudras plus de moi.
Elle releva la tête, et le regarda avec une émotion qui disait combien profondément elle était touchée.
—Pour aujourd'hui, reprit-il, tu me fais préparer mon appartement ici, celui que je suis venu occuper quand tu es restée seule.
—Qui aurait prévu alors que je pourrais être plus malheureuse un jour que je ne l'étais en ce moment?
N'ayant rien à répondre à ce cri désespéré, il continua pour qu'elle fût obligée de le suivre.
—Il importe que personne ne puisse remarquer que tu n'es pas dans ton état normal, et si tu étais forcée de te contraindre, si tu devais amener un sourire sur tes lèvres quand tu aurais des yeux pleins de larmes, ce serait un supplice que je veux t'épargner. Nous partirons donc demain ou après-demain en voyage, pour aller droit devant nous; et bien entendu nous laisserons lady Cappadoce au château, n'emmenant que Philippe, qui est aussi incapable de voir ce qu'on ne lui montre pas que s'il était aveugle.
Il s'arrêta quelques secondes, car ce qu'il avait à dire était si délicat, si difficile, qu'il ne savait comment l'aborder: cette nuit n'avait pas fait que Ghislaine ne fût encore l'innocente et pure jeune fille qu'elle était la veille, et il fallait qu'il parlât sans que cette innocence fût effleurée.
—Il se peut, continua-t-il, que nous soyons empêchés de revenir à Chambrais avant... plusieurs mois, un an, peut-être. Sans doute, il est à espérer que cette crainte ne se réalisera pas, et même les probabilités sont pour la non réalisation; mais il faut la prévoir; dans ce cas nous irions à l'étranger, quelque part où nous aurions la certitude de n'être pas connus, et nous attendrions.
Comme il sentit la main qu'il tenait dans la sienne se mouiller de sueur, il poursuivit:
—Si en ce moment je parle de cette menace qui, je le répète, est en dehors de la probabilité, c'est pour que dès maintenant tu aies la certitude que quoi qu'il arrive, ce terrible secret restera entre nous; que ce qui s'est passé cette nuit et ce qui en peut résulter ne sera connu de personne; enfin que pour te défendre, te sauver, compatir à ton malheur, te plaindre ou te soutenir, tu auras une affection, une tendresse paternelles.
Elle se jeta dans les bras de son oncle, mais sans trouver une parole, étouffée par les larmes.
—A deux nous serons forts, dit-il doucement, et si pendant le temps qu'il nous reste à passer ici tu peux t'observer, j'arrangerai les choses pour que notre départ paraisse à tous la chose la plus naturelle du monde: lady Cappadoce sait-elle que tu m'as envoyé une dépêche?
—Je ne crois pas.
—Dans le cas où elle le saurait, est-il possible que cette dépêche soit une réponse à une lettre que tu aurais reçue de moi?
—Sans doute.
—Eh bien! il en sera ainsi: notre voyage n'aura pas été arrangé aujourd'hui; je te l'aurai proposé il y a plusieurs jours—ce qui a son importance, tu le comprends—aujourd'hui je ne serai venu que pour nous entendre définitivement. C'est ainsi que tout de suite je vais présenter les choses à lady Cappadoce. Toi, pendant ce temps, fais atteler une voiture qui me conduira à Paris.
—Vous voulez?
—Ne t'imagine pas, pauvre petite, que je veuille revenir sur ce que j'ai dit: je suis à toi, entièrement; si je vais à Paris c'est pour toi; je dois voir ce misérable.
Elle eut un frémissement.
—C'est de ton honneur qu'il s'agit, c'est de l'honneur de notre nom; aie confiance en moi.
Elle releva la tête et lui tendant la main:
—Toute confiance, mon oncle.
—Si tu ne veux pas rester ici, exposée aux questions de lady Cappadoce et à sa curiosité, viens avec moi à Paris, tu m'attendras à l'hôtel tandis que je serai chez lui, et nous rentrerons ce soir ensemble. A la veille d'un départ, il est tout naturel qu'on ait des courses à faire dans les magasins. Ce sera ton explication.
Pendant que le comte annonçait son voyage à lady Cappadoce, si ébahie qu'on ne l'emmenât point qu'elle ne trouvait pas un mot à répondre, Ghislaine, devant une glace se baignait le visage, tâchant d'effacer les traces de ses larmes: quand M. de Chambrais la fit appeler, elle était prête à partir.
En chemin, pour la distraire, il voulut discuter leur plan de voyage: où désirait-elle aller? Mais elle n'avait aucun désir, bien qu'elle ne fût pas plus blasée sur les voyages que sur les autres plaisirs, qui avaient été réservés pour ses premières années de mariage. Si l'été leur interdisait l'Espagne et l'Italie, il leur restait les pays du nord: la Hollande, la Norvège. Le Danemark ne la tentait pas plus que la Hollande, la Norvège que le Danemark.
Pourquoi ne pas rester en France, dans un village au milieu des bois, ou au bord de la mer? A quoi bon parcourir des pays plus ou moins curieux qu'elle verrait mal? Mais elle n'eut pas plutôt fait cette réponse qu'elle en comprit l'égoïsme, et tout de suite elle s'en excusa en priant son oncle de choisir lui-même le pays qu'il aurait plaisir à voir ou à revoir, et ce fut sur la Hollande que décidément tomba ce choix.
Cette discussion eut cela de bon qu'elle occupa la route: obligée de suivre son oncle, obligée de lui répondre, Ghislaine se calma. La honte de la confession commençait à perdre de son intensité première, en même temps que l'horreur de sa situation s'atténuait dans la tendresse qu'elle rencontrait. Certes, elle avait compté sur cette tendresse, et c'était cette confiance qui lui avait donné la force de l'appeler à son aide; mais comment eût-elle imaginé que son oncle, dont elle connaissait les idées et les habitudes d'indépendance, allait sacrifier ses idées et ses habitudes pour se donner à elle avec ce dévouement? L'émotion qu'elle éprouvait à se sentir ainsi soutenue lui desserrait le coeur.
En arrivant à Paris, M. de Chambrais la laissa à l'hôtel:
—Tâche de n'être pas trop impatiente, ma mignonne: tu comprends que je peux ne pas le rencontrer chez lui; peut-être faudra-t-il que je revienne à une heure où il y a chance de le trouver.
Il avait envoyé chercher une voiture de place, il se fit conduire rue de Savoie où demeurait Nicétas; à sa demande, la concierge répondit que justement M. Nicétas était chez lui:
—Au cinquième, la porte et gauche, au fond du corridor.
Ces cinq étages, le comte les monta lentement; pour les mêmes raisons qui lui avaient fait laisser sa canne dans son fiacre, il s'arrêtait à chaque palier: il fallait qu'il se calmât et ne se laissât pas entraîner par la colère indignée qui le poussait; c'était de sang-froid, avec dignité, qu'il devait aborder cet entretien et le conduire à sa fin.
Au dernier palier il fit une longue pause, car malgré tout ce qu'il s'était dit et se répétait, il ne se sentait pas maître de ses nerfs.
La nature pas plus que l'éducation n'avaient fait de lui un de ces hommes apathiques qui supportent les coups du sort en tendant le dos, et préparent leur joue droite quand ils ont reçu un soufflet sur la gauche. En lui donnant la taille et la carrure d'un cuirassier, les muscles d'un gymnaste, les capacités et les exigences stomacales d'un gentilhomme campagnard grand mangeur, grand buveur, grand chasseur, grand marcheur, également fort dans tous les sports, la nature ne l'avait pas prédisposé à la retenue ou à la timidité.
Ordinairement, il allait droit devant lui, fièrement, crânement; la tête haute et le nez au vent, ne subissant d'autres règles que celles de sa fantaisie, d'autres lois que celles des convenances ou de sa conscience. Aussi lui en coûtait-il, dans ces circonstances, de ne pas entrer simplement chez ce misérable pour lui casser les reins et lui tordre le cou comme il le méritait; ce qu'il eût fait sans le moindre scrupule, si l'honneur de cette pauvre petite n'eût été en jeu.
Et c'était cette lutte même contre l'impulsion de son caractère qui le rendait hésitant: comment se contiendrait il lorsqu'il aurait ce lâche gredin devant lui?
Une femme, qui entr'ouvrit une des portes donnant sur le palier et l'examina avec la curiosité d'une commère à l'affût de ce qui se passe chez ses voisins, le décida: sachant qu'on pouvait l'écouter, il serait plus maître de soi.
Il suivit le corridor; au bout se trouvait la porte que lui avait indiquée la concierge, la clé dans la serrure.
Il frappa. On ne répondit pas. Il frappa plus fort.
—Entrez, dit la voix de Nicétas du ton bourru d'un homme mécontent qu'on le dérange.
Sous la main impatiente et nerveuse de M. de Chambrais la clé accrocha dans la serrure, mais cependant la porte s'ouvrit:
Nicétas qui était assis à une table, écrivant, tourna la tête d'un mouvement impatienté; mais en reconnaissant M. de Chambrais il se leva violemment:
—Monsieur de Cham...
Le comte leva sa main puissante et d'un geste énergique lui ferma la bouche si violemment que le nom fut coupé.
—Ne prononcez pas de noms.
De sa main levée il montra la porte et les quatre murs:
—Personne ne doit entendre ce qui va se dire entre nous; parlons bas.
La pièce dans laquelle M. de Chambrais se trouvait était plutôt un atelier de peintre qu'une chambre. Aménagée dans les greniers de cette vieille maison, elle recevait le jour par un châssis ouvert dans le rampant du toit, et ses dimensions comme la hauteur de son plafond n'avaient rien des petits logements qu'on rencontre ordinairement à ces hauteurs.
Mais par où elle se rapprochait de ces logements, c'était par la pauvreté de son ameublement consistant en trois chaises de paille et une table de bois noirci; de lit on n'en voyait point, mais un paravent recouvert de papier peint développé dans un angle pouvait le cacher derrière ses feuilles; au mur, en belle place, était accrochée dans un cadre, dont la dorure tirait l'oeil, une gravure représentant un militaire en grand uniforme—le fameux portrait qui avait si fort provoqué l'étonnement de Soupert et la sympathie de lady Cappadoce.
—Nous sommes seuls? demanda le comte en montrant ce paravent.
—Oui, monsieur.
—Le cri qui vous a échappé en me voyant entrer est l'aveu que vous savez ce qui m'amène.
Nicétas était resté dans l'attitude polie de l'homme qui reçoit un personnage important; il se redressa, et prenant une physionomie de défense:
—Je suis à votre disposition, monsieur.
Le comte fit brusquement un pas en avant, le poing crispé; mais il se retint, et attendit un moment, pour se donner le temps de retrouver un peu de son sang-froid.
—A ma disposition! dit-il enfin les dents serrées, en sifflant ses paroles, ahi vraiment, à ma disposition, vous!
Et il le regarda de si haut, avec tant de dignité, que Nicétas baissa les yeux:
—Vous imaginez-vous que je viens vous demander de me faire l'honneur de vous battre avec moi?
—Vous venez me demander quelque chose, au moins, puisque vous êtes ici.
Il avait relevé la tête, regardant le comte en face, d'un air de défi.
De nouveau M. de Chambrais prit un temps assez long avant de répondre, et au lieu de répliquer, à cette insolence, il continua:
—Nous battre, n'est-ce pas; la belle affaire!
—Le comte de Chambrais contre Nicétas le musicien.
M. de Chambrais haussa les épaules avec une pitié méprisante:
—Décidément, vous êtes un sot.
—Monsieur le comte!
—Quel autre qu'un sot peut s'imaginer qu'un duel est possible entre vous et moi? comprenez donc qu'il ne s'agit ni—il baissa la voix—de moi, ni de M. Nicétas, le musicien, mais uniquement de... votre victime. Que nous allions sur le terrain, que je vous tue, n'est-ce pas le plus sûr moyen de la déshonorer? Si je pouvais vous tuer, ce ne serait pas dans un duel, ce serait en vous tordant le cou comme vous le méritez.
Cela fut dit avec une fierté si haute que Nicétas, malgré son assurance, ne soutint pas le regard terrible que le comte lui avait asséné.
—On se bat entre honnêtes gens, on ne se bat pas contre... l'homme que vous êtes.
—Alors, que voulez-vous?
—Je vais vous le dire. Mais avant, cessez de me regarder avec cet air menaçant; vous devez bien voir qu'on ne m'intimide pas, pas plus qu'on ne me met dehors.
Il était devant la porte, à laquelle il tournait le dos; sur sa large poitrine, il croisa ses deux bras puissants, les poings fermés.
—Ce que je veux de vous: mettre ma nièce à l'abri de vos poursuites en vous prévenant que si vous faisiez une tentative pour la voir et pénétrer dans le château, on vous tuerait comme un chien! A partir d'aujourd'hui je ne la quitte plus, et je donne des ordres pour qu'on vous tire dessus.
Nicétas secoua la tête en homme qui ne se laisse pas intimider.
—C'est une menace, continua M. de Chambrais, et c'est sur elle que je compte pour vous tenir à distance, n'étant pas assez simple pour faire appel à un autre ordre de sentiments.
—Peut-être avez-vous tort, monsieur; d'abord parce qu'une menace de mort n'est efficace que sur ceux qui ont peur de la mort, et ce n'est point mon cas; ensuite, parce que j'aurais pu écouter cet appel à d'autres sentiments.
—Vous voulez de l'argent, vous?
Nicétas blêmit, son visage prit une expression de sauvagerie féroce: il ne regardait plus à travers les mèches de ses cheveux tortillés qu'il avait franchement rejetés en arrière; dans sa face contractée, ses yeux noirs lançaient des flammes.
—Vous ne savez pas à qui vous parlez, s'écria-t-il.
—A qui?
Nicétas leva la main vers le portrait, mais tout de suite, violemment, il la rabaissa.
—A un misérable, dit-il, oui, monsieur, à un misérable, mais qui ne veut pas d'argent. Vous ne voyez en moi qu'un lâche et vous entrez ici la menace à la bouche, plein de mépris, plein de fureur.
—Que vous ne méritez pas?
—Que je mérite, cela est vrai; mais enfin à ma faute....
—Votre faute!
—....A mon crime il y a une explication et une excuse.
—Une excuse au crime le plus lâche
—L'amour; j'aime mademoiselle de Cham...
—Je vous ai dit de ne prononcer aucun nom.
—J'aime... celle pour laquelle vous êtes ici; et c'est cet amour, cette passion qui m'a entraîné. Est-ce ma faute si cet amour s'est emparé de moi, m'a pris tout entier et m'a rendu fou? Croyez-vous qu'on puisse laisser vivre côte à côte une jeune tille et un jeune homme sans qu'il en résulte autre chose qu'un échange de politesses banales? croyez-vous qu'ils peuvent exécuter les morceaux les plus passionnés de la musique, rien qu'avec leurs doigts, mécaniquement, sans que la tête et le coeur se prennent? Peut-être est-ce possible pour certaines natures. Cela ne l'a point été pour moi. Peu à peu l'amour s'est glissé dans mon coeur. En voyant mademoiselle de... en la voyant si charmante, en découvrant chaque jour une séduction nouvelle, cette passion a grandi, et il est venu un moment où je n'ai pas pu la taire. Je suis entré chez elle pour lui dire cet amour que j'aurais maintenu aussi soumis, aussi respectueux qu'elle l'aurait exigé. Elle n'a pas voulu m'écouter; elle n'a pas voulu me comprendre. Elle m'a demandé de partir, je lui ai obéi, Si j'avais été l'homme que vous croyez, serais-je parti alors? Nous étions seuls, portes et fenêtres closes, je n'avais qu'à la prendre, et cependant je ne l'ai pas prise.
—Par grandeur d'âme, par honnêteté, par délicatesse? Non. Par calcul. Vous avez cru qu'oubliant cet outrage, elle vous admettrait près d'elle comme par le passé, et qu'un jour, se laissant toucher par cet amour respectueux et soumis, elle se donnerait:
—Je n'ai point fait de calcul.
—Et moi je vous dis que vous en avez fait un, puisque vous lui avez proposé un marché. Élève de Soupert, vous vous êtes souvenu que votre maître s'était fait aimer d'une jeune fille de notre monde, et vous vous êtes demandé pourquoi il n'en serait pas de vous comme de lui: il l'avait bien forcée au mariage, pourquoi n'arriveriez-vous pas au même résultat? L'affaire était bonne. Malheureusement pour vous, votre calcul était faux: vous ne vous étiez pas fait aimer, et maintenant vous vous êtes fait mépriser et haïr si profondément, que la malheureuse se jetterait plutôt dans les bras de la mort que dans les vôtres.
—Que vous dirai-je? vous me croyez capable de toutes les bassesses; je n'ai pas à me défendre. Et cependant si je voulais, je vous prouverais que toutes ces explications que vous entassez pour m'en accabler ne reposent sur rien.
—Si vous vouliez! mais vous ne voulez pas.
—A quoi bon? Et pourtant.
Brusquement il alla à la table où il était assis quand M. de Chambrais était entré et, prenant une lettre, il la tendit ouverte au comte.
—Lisez cette lettre, dit-il je l'écrivais à mademoiselle de Chambrais, et, puisque je ne vous attendais pas,—mon cri de surprise en vous voyant vous l'a prouvé,—vous ne pourrez pas supposer que je l'avais écrite par calcul, pour ma défense, et vous verrez si d'avance elle ne répondait pas à vos accusations.
—Et que m'importe votre lettre, répondit le comte dédaigneusement sans avancer la main.
Mais il n'eut pas plutôt dit ces quelques mots, qu'une réflexion le fit revenir sur ce premier mouvement de mépris.
Déjà Nicétas avait reposé la lettre sur la table.
—Donnez, dit le comte.
Se plaçant sous le chassis d'où la lumière tombait vive et crue, il lut:
«Voudrez-vous lire cette lettre? Aurez-vous le courage de la lire?
«Pourtant, il faudrait que vous sachiez.
«A vous aussi il a manqué une mère, un père, mais en grandissant vous avez compris que vous aviez la fortune, la considération, l'honneur, le nom; rien à mendier; pas d'indignation à dompter; pas de situation à conquérir; la vie toute faite, un peu vide d'affections sans doute, cependant aimable, brillante, solide, forte à jamais et pouvant s'emplir de joie et d'amour. Il s'agissait pour vous de laisser couler les jours, doucement, sans rien brusquer, et le bonheur était là tout prêt à vous attendre, à vous guetter.
«Pour moi, si je n'ai eu ni parents ni soutien dans mon enfance, en grandissant j'ai vu s'assombrir mon ciel déjà chargé, il fallait faire ma place. Comment? Qu'est-ce qui aide les abandonnés, les solitaires, les pauvres? Et je n'étais pas humble. Et j'ai toujours repoussé les platitudes avec dégoût. Et je sentais dans mes artères la chaleur d'un sang de sauvage.
«Alors, j'ai considéré la vie comme une bataille, bataille contre le destin le plus injuste, le plus inégal qui soit. J ai donc combattu en vindicatif que je suis, à coup d'épaule, à coup de poing; c'est une habitude que j'ai prise d'autant plus facilement qu'elle s'accordait avec mon tempérament, et je n'ai jamais pu l'abandonner; j'en ai été l'esclave, même dans l'amour.
«Je vous aimais; et je m'imaginais que je pouvais être heureux par cet amour.
«Mais c'était une nouvelle lutte, puisque c'était vous que j'aimais.
Cependant j'en avais assez de cogner en sourd sans jamais rien recueillir de bon; et il fallait cette fois que ma rage contre le sort qui m'a toujours soutenu quand j'ai voulu tenter quelque chose, me conduisît à une résolution qui devînt ma force.
«Les circonstances ont encore dominé ma volonté et c'est brutalement, c'est par surprise que je vous ai avoué mon amour, entraîné, poussé malgré moi.
«Ah! pourquoi m'avoir repoussé, pourquoi n'avoir pas permis que je vous revoie: il ne fallait que cela pourtant: vous voir, vivre près de vous, vous aimer respectueusement, pour que je sois celui que je voulais être.
«Repoussé, chassé, votre porte fermée, séparé de vous pour toujours, c'était une nouvelle lutte plus décisive et plus grave que toutes les autres: je n'ai pas reculé; je l'ai engagée.
«Oui, j'ai été indigne; oui, j'ai été criminel, et envers une femme idolâtrée; mais je sentais que sans violence vous m'échappiez et que vous n'aviez même pas pour moi sympathie ou pitié.
«Maintenant cette pitié, qui serait ma gloire, la ressentirez-vous jamais?
«Au moins, croyez-le, je ne suis ni vil, ni lâche; j'aime et je demande seulement que vous me laissiez aimer; oubliez; je ne serai plus pour vous que ce que vous voudrez que je sois. Laissez-moi revenir, reprendre notre existence d'hier, et je serai heureux; je n'aurai pas d'exigences; les remords ont étouffé la révolte, et c'est un malheureux repentant soumis, qui se traîne à vos pieds pour implorer son pardon.»
—Vous alliez envoyer cette lettre? demanda M. de Chambrais.
—Ce soir même.
—Je la prends.
Nicétas hésita un moment, pendant que M. de Chambrais, la pliant, la mettait dans sa poche.
—La lira-t-elle? demanda-t-il.
—Allez-vous aussi à moi proposer un marché? Je n'ai qu'une réponse à vous faire, c'est vous répéter ce que je vous ai dit: une nouvelle tentative, et l'on vous tire dessus; vous avouez que vous êtes un sauvage; c'est en sauvage que vous serez traité.