Le jour même du retour de Ghislaine à Chambrais, lady Cappadoce voulut arranger avec elle la reprise des leçons, telles qu'elles avaient lieu avant le départ pour la Hollande, et dresser tout de suite un horaire immuable: elles étaient la justification de son pouvoir, ces leçons, aussi y tenait-elle.
Déjà, elle avait vu MM. Lavalette et Casparis qui avaient donné leurs heures; quant à Nicétas, il avait quitté Paris pour l'Amérique du Sud, le Brésil, la Plata, le Pérou, où il donnait des concerts dont les journaux parlaient avec enthousiasme, disait Soupert; il faudrait donc le remplacer, ce qui, d'ailleurs, serait facile; elle s'était entendue à ce sujet avec Soupert, qui recommandait un jeune Hongrois du plus grand talent.
Mais les choses n'allèrent point ainsi: par le seul fait de l'installation de M. de Chambrais au château, les habitudes d'autrefois se trouvaient changées du tout au tout; c'était le comte qui était le maître désormais et tout devait être subordonné à son agrément; on ne pouvait pas lui imposer la vie de travail et de retraite d'autrefois qui, seule, permettait d'assurer la régularité des leçons; le sacrifice qu'il faisait en abandonnant Paris était assez grand pour qu'on lui en fût reconnaissant sans marchander, et pour cela il fallait l'amuser, le distraire et se remettre entièrement à sa disposition, en étant toujours prête â faire ce qu'il voudrait, à le suivre où il lui plairait d'aller, à recevoir qui il voudrait inviter.
Lady Cappadoce avait été positivement renversée.
—Mais les leçons....
—Je n'y renonce pas, bien qu'à dix-neuf ans je pusse peut-être employer mon temps autrement. J'aime le travail, au moins certaines études, et je serai toujours heureuse de leur donner les heures dont je pourrai disposer: ainsi nous verrons à nous entendre avec M. Lavalette et M. Casparis....
—Et le Hongrois que m'a recommandé Soupert? interrompit lady Cappadoce, poussée par la passion musicale.
—Pour la musique, nous attendrons; je travaillerai seule quand l'envie m'en prendra; plus tard, nous verrons. En ce moment, je ne veux prendre d'engagements qu'avec la certitude qu'ils ne gêneront pas mon oncle.
—La musique ne le gênerait pas plus que la littérature ou la sculpture.
Il fallait que Ghislaine justifiât son refus:
—Peut-être l'ennuierait-elle davantage.
—C'est vrai, M. de Chambrais n'aime pas la musique, dit lady Cappadoce avec un mélange d'aigreur et de compassion.
—Je dois donc la lui éviter.
—C'est M. de Chambrais qui a pris ces nouveaux arrangements?
—Non, c'est moi pour lui être agréable, et je vous serai reconnaissante de les faciliter.
Si ce n'était pas M. de Chambrais qui avait pris ces nouveaux arrangements, au moins était-ce lui qui, sans en avoir l'air, les avait inspirés à Ghislaine.
Lorsque dans leurs longs tête-à-tête, de Bagaria ils avaient parlé de leur retour en France, et que M. de Chambrais avait annoncé son intention de se fixer au château, Ghislaine s'en était inquiétée. Sans doute elle était touchée de cette nouvelle marque de tendresse, mais connaissant les goûts mondains de son oncle, elle ne pouvait pas ne pas se demander comment il s'habituerait à la vie de la campagne monotone et régulière; s'il avait pu depuis plusieurs mois accepter cette existence, peu faite pour lui, c'était sous le coup de la nécessité; mais à quelques pas de Paris, comment la supporterait-il?
Franchement, et après l'avoir remercié avec une effusion toute pleine de gratitude émue, elle lui avait fait part de ses scrupules.
C'était là que le comte, qui lui aussi la connaissait, et savait qu'elle n'était pas de caractère à ne penser qu'à elle égoïstement, l'attendait.
—Certainement la vie des champs n'est pas précisément pour me plaire, mais pourquoi veux-tu que cette vie soit fatalement monotone, régulière et retirée? ces conditions ne me paraissaient pas obligatoires.
—Comment serait-elle autre?
—En la changeant. Cette vie, tu l'as menée depuis que tu as perdu ton père, et ta mère, parce que tu n'étais qu'une petite fille; mais l'âge est venu; tu n'es plus un enfant qu'on couche à neuf heures; tu es émancipée, ne l'oublie pas; pourquoi n'aurais-tu pas quelquefois au château d'anciens amis, des membres de notre famille, des camarades à moi, qui ouvriraient un peu cette retraite si étroitement fermée, et égaieraient cette monotonie?
—Est-ce donc possible?
—Quand on est dans ta position, quand on a ton nom, tout est possible, et tout est faisable; il n'y a qu'à vouloir.
—Je veux tout ce qui peut vous être agréable.
—Eh bien! nous verrons à arranger cela; je ne suis pas si exigeant pour les plaisirs que tu l'imagines; j'avoue que Chambrais tout nu n'est pas très récréatif, mais Chambrais animé, égayé, c'est différent. Et d'ailleurs ce qui sera bon pour moi, le sera pour toi aussi.
C'était dans ce dernier mot que se trouvait la raison déterminante qui avait suggéré l'idée de M. de Chambrais. Depuis l'aveu de Ghislaine il n'avait prononcé qu'une seule fois le nom du comte d'Unières, et au trouble qu'elle avait laissé paraître, il avait compris qu'elle croyait que le mariage dont il l'avait entretenue était maintenant à jamais impossible, ce qui était pour elle une douleur d'autant plus grande qu'elle aimait le comte ou en tout cas qu'elle désirait vivement ce mariage. Qu'il essayât de lui prouver qu'elle se trompait, il ne réussirait point à ébranler un sentiment contre lequel les raisonnements les plus adroits seraient sans influence, précisément par cela même que c'était un sentiment: elle se jugeait indigne de d'Unières, et rien de ce qu'il dirait en ce moment n'agirait sur elle. Il n'y avait donc rien à dire, il fallait agir doucement et sans rien brusquer.
De là cette idée de rendre le séjour de Chambrais moins triste: d'Unières que, dans les circonstances présentes il était impossible d'inviter seul, viendrait avec les autres amis, et l'amour ferait le reste: la première entrevue serait cruelle pour Ghislaine; la seconde le serait un peu moins: elle désirerait, elle attendrait la cinquième ou la sixième.
Alors il serait temps de revenir au projet de mariage, et il aurait deux alliés: le comte d'abord, Ghislaine ensuite; comment ne gagnerait-il pas la bataille?
Enfin il pourrait respirer: il serait libre; fou il avait été de s'imaginer que l'émancipation lui donnerait cette liberté.
Quand Ghislaine vit sur la liste des invités qu'il lui communiqua le nom du comte d'Unières, elle ne fut pas maîtresse de retenir une exclamation douloureuse:
—Vous avez invité M. d'Unières!
Il évita de la regarder.
—M'était-il possible de faire autrement?
—Mais après ce qui s'est passé....
—C'est justement sa demande et ce qui s'est passé qui m'obligeaient à l'inviter. Depuis notre départ pour la Hollande, je ne t'ai pas parlé de lui, mais tu dois comprendre qu'au point où en étaient les choses, nous ne pouvions pas entreprendre un voyage en Hollande, et surtout celui d'Italie, sans que je lui donne des explications.
—Des explications?
—Après t'avoir parlé de lui et de son projet de mariage, je lui avais écrit que, lorsqu'il rentrerait à Paris, son élection faite, nous examinerions ce projet qui me semblait pouvoir se réaliser, à mon grand contentement.
—Vous avez dit cela?
—N'était-ce pas la vérité; et pouvais-je à ce moment lui tenir un autre langage? Il désirait t'épouser, tu étais favorable à sa demande, moi-même je souhaitais ce mariage, je ne pouvais que lui dire: «Arrivez, je vous attends.» Au lieu de l'attendre, nous sommes partis, il fallait une explication, ou bien nous paraissions nous sauver pour rompre.
—N'était-ce pas le mieux?
—Je ne l'ai pas cru. D'Unières ne méritait pas cette injure, et je n'étais pas en disposition d'en faire à un homme tel que lui, que j'estime et que j'aime. Je l'ai donc prévenu que nous partions en voyage par ordonnance du médecin. Il me fallait bien un prétexte. Depuis, nous sommes restés en correspondance; il m'a écrit, je lui ai répondu; il m'a parlé de toi, je lui ai donné des nouvelles de ta santé. Nous rentrons, la première personne que je dois voir, c'est lui.
—Et après?
—C'est au présent qu'il fallait penser; après, nous aviserons.
—Je vous assure qu'il m'est très pénible de me trouver avec M. d'Unières.
—Je n'avais pas besoin que tu me le dise pour le savoir; mais cette impression pénible se calmera et passera....
Le mot qui vint sur les lèvres de Ghislaine fut: Avez-vous donc l'intention de l'inviter souvent? mais elle le retint, ne voulant pas paraître intervenir dans le choix des invités de son oncle.
—N'est-il pas à craindre, demanda-t-elle, que M. d'Unières vous entretienne des intentions qu'il avait il y a un an?
—Il ne peut pas ne pas m'en entretenir.
—Alors?
—Je répondrai ce que tu voudras.
—Vous sentez comme moi que ce mariage est impossible.
—J'ai mes idées à ce sujet qui peuvent différer des tiennes; mais puisque tu trouves qu'il est impossible, je le dirai; seulement ce ne sera pas dans ces termes, car, possible il y a un an, il ne peut pas être devenu tout à coup impossible. Il faudrait des raisons et je n'en ai pas à donner. Je m'en tirerai donc tant bien que mal par des échappatoires; les médecins conseillent de ne pas te marier trop jeune; enfin je gagnerai du temps.
—Il faudra toujours se prononcer à un certain moment.
—Il peut arriver que d'Unières comprenne qu'on ne veut pas de lui et qu'alors il se retire.
—Et s'il ne se retire pas?
—S'il ne se retire pas, c'est qu'il t'aime d'un sentiment sérieux, profond, et dans ce cas ce sera à toi de voir comment tu veux répondre à cet amour. Mais pour le moment nous n'avons pas à nous préoccuper de cela. En vertu de certaines idées, dont je sens toute la force, tu crois devoir renoncer à ton mariage avec d'Unières....
—Avec lui et avec tout autre.
—Il ne s'agit que de lui présentement; si je ne romps pas ce mariage brusquement, parce que je ne pourrais le faire qu'en te compromettant ou en blessant d'Unières, je l'ajourne, et c'est, il me semble l'essentiel.
Ce ne fut, en effet, que d'un simple ajournement qu'il fut question entre M. de Chambrais et le comte d'Unières, et les raisons les meilleures s'enchaînèrent pour le justifier:
Si M. de Chambrais avait accueilli avec empressement ce projet de mariage, c'était d'abord par estime et par amitié pour le mari qui se présentait, et ensuite parce qu'il trouvait qu'à dix-huit ans Ghislaine était parfaitement en âge de se marier. Mais quand l'indisposition qui avait nécessité leur voyage en Italie l'avait mis en relations avec des médecins, il était revenu sur cette opinion.
S'il est des jeunes filles qui peuvent sans inconvénient se marier à dix-huit ans et même à seize, il en est d'autres pour lesquelles les mariages précoces sont dangereux, et qui, avant de s'exposer aux fatigues de la maternité, doivent attendre leur complet développement qui, pour la Française, n'a lieu qu'entre vingt-deux ou vingt-trois ans. Sans doute, Ghislaine n'était ni chétive ni maladive, cependant elle se trouvait dans ce cas, et s'il n'était pas indispensable qu'on attendît ses vingt-trois ans pour la marier, cependant, plus ce mariage serait retardé, mieux s'en trouverait sa santé.
A cette raison, d'un ordre physique, s'en joignait une autre de l'ordre moral non moins grave pour M. de Chambrais.
S'il désirait que Ghislaine se mariât et épousât le comte d'Unières, il ne voulait cependant pas la marier à lui tout seul, et sans que par un choix librement fait elle s'unît à lui. Comment choisir quand on ne connaît personne et qu'on n'a pas vu le monde? En ce moment Ghislaine accepterait un mari des mains de son oncle, elle ne le prendrait pas elle-même—ce que justement il voulait. De là la vie nouvelle qu'il avait adoptée: elle verrait, elle comparerait, et quand elle se déciderait, ce serait en connaissance de cause.
—Maintenant, mon cher, continua M. de Chambrais en serrant la main de d'Unières, après ces explications, le mariage dépend de vous et est entre vos mains: faites-vous aimer. Si j'en crois certains indices, j'espère que cela ne vous sera pas difficile, et personne n'est dans de meilleures conditions que vous.
Pour M. de Chambrais, le comte d'Unières était le seul homme qui pût faire revenir Ghislaine sur sa résolution: qu'il ne réussit pas et qu'elle s'obstinât dans son idée, qu'elle n'était pas digne de se marier, elle en arriverait un jour à reconnaître Claude; à la vérité, tant qu'il serait de ce monde, il pourrait, en usant des droits que lui donnait sa qualité d'oncle et surtout la tendresse de Ghislaine, empêcher cette honte, mais combien vivrait-il encore? Un jour elle serait libre, et ce jour-là il fallait qu'elle fût mariée.
Bien qu'il fut l'un des membres les plus jeunes de la Chambre des députés, le comte d'Unières s'était déjà placé à la tête du parti royaliste. Son élection violemment contestée l'avait, dès son entrée à la Chambre, amené à la tribune; et aux premières phrases il s'était révélé orateur. Il était facile de contester ce qu'il disait, il était impossible de ne pas écouter avec plaisir la langue qu'il parlait, abondante, imagée, brillante, incorrecte souvent, diffuse et décousue, avec des redites et des périodes inachevées, mais originale toujours, ne ressemblant pas plus à la phraséologie vague des avocats, qu'à la platitude courante des gens d'affaires, pleine d'emportement, d'élan, passionnée, ne ménageant rien, ni les conventions littéraires, ni le bon goût, ni la correction, n'ayant d'autre souci que d'entraîner les esprits et d'ébranler les coeurs.
On s'était regardé, surpris d'abord de cette révélation, charmé bien vite, et son élection, qui pouvait être cassée dix fois, avait été validée. Ce fort et ce violent, qui était aussi un timide, serait probablement resté longtemps silencieux à son banc; mais ce succès l'avait obligé à prendre souvent la parole, et toujours il s'était montré l'homme de son début.
Sans doute ce n'étaient pas là des qualités suffisantes pour se faire aimer, mais d'Unières n'était pas passionné seulement dans ses discours, et les passionnés enlèvent tout: on ne résiste pas à celui qui par sa propre flamme met le feu à votre esprit et à votre coeur; avec cela beau garçon, d'une élégance simple, d'une distinction affable, tendre comme une femme, il entraînerait Ghislaine.
Sans qu'elle le connût, en vertu d'une affinité mystérieuse, pour l'avoir rencontré trois fois, elle avait été à lui; maintenant, quoi qu'elle voulût, elle ne se reprendrait pas: et la preuve de l'influence qu'il exerçait sur elle était dans l'émoi qu'elle avait laissé paraître, en le voyant sur la liste des invités: indifférent, elle n'eût pas craint de se trouver avec lui.
Analysant très bien ce qui se passait dans le coeur de Ghislaine, M. de Chambrais avait compris que ce qui, pour beaucoup, causait cet émoi, était la crainte que ce prétendant ne se présentât en fiancé; aussi eût-il voulu prévenir d'Unières de s'enfermer dans une prudente réserve, mais comment lui adresser cette recommandation quand les choses avaient été menées à un point si avancé l'année précédente, et quand il lui disait: «Faites-vous aimer.» Il eût fallu entrer dans des explications telles que le mieux encore était de s'en remettre au tact de d'Unières qui n'avait nullement les allures d'un vainqueur.
Ce raisonnement s'était trouvé juste; un invité comme les autres, d'Unières, rien de plus; pas un seul instant il ne parut vouloir accaparer Ghislaine comme l'eût fait un fiancé; et quand, après le déjeuner, on se promena en voiture dans les jardins et dans le parc, il loua discrètement ce qu'on lui montrait et ce qu'il voyait pour la première fois, sans que rien dans son attitude ou ses paroles pût donner à supposer qu'il se disait que tout cela lui appartiendrait un jour. S'il admira ces parterres restés tels qu'ils étaient sortis des mains de Le Nôtre, ces charmilles en portiques, ces ifs et ces cyprès taillés à l'antique mode, ces statues et ces groupes mythologiques de Coysevox, Legros, Lerambert, Marsy, Tuby, qui ornaient les allées et les pièces d'eau, c'est que, plus que tout autre peut-être, il était l'homme de la tradition; ce fut ce qu'il indiqua d'un mot et sans insister; s'étant trouvé en tête à tête un moment avec Ghislaine, il ne parla que des oeuvres d'art qu'elle avait pu voir en Italie et il en parla bien, très simplement, sans aucune pédanterie, en caractérisant les oeuvres et les artistes d'un mot juste, ou, au moins, que Ghislaine trouva juste, pensant en tout et sur tout comme il pensait lui-même.
—Tu vois, dit M. de Chambrais, quand, les invités partis, il fut seul avec Ghislaine, que tu pouvais recevoir d'Unières; n'a-t-il pas été parfait?
Elle fut obligée de convenir qu'il s'était montré d'une grande discrétion.
—Plus tu le connaîtras, plus tu verras qu'il est parfait en tout.
Une fois encore elle retint le mot qui lui montait aux lèvres et qui était qu'elle désirait n'avoir pas l'occasion de le connaître mieux. Mais elle ne voulait pas gêner son oncle dans ses relations. Et en même temps elle se taisait de peur de se trahir. Qu'elle parlât franchement, qu'elle dît qu'elle ne voulait pas voir d'Unières, et son oncle assurément la presserait de questions. Pourquoi? A quoi bon le tenir à distance s'il lui était devenu indifférent depuis qu'elle avait renoncé à se marier? Au contraire, s'il ne lui était pas indifférent, pourquoi s'obstinait-elle à ne pas l'accepter pour mari? Il serait imprudent qu'elle laissât lire dans son coeur, sentant bien que toutes les raisons qu'elle opposerait à son oncle n'auraient pas prise sur lui qui ne comprenait pas et ne comprendrait jamais que la naissance de Claude fût un empêchement à ce mariage qu'il voulait.
Elle dut donc accepter de voir d'Unières aussi souvent qu'il plut à son oncle, non seulement à Chambrais où il n'y eut pas de réunion sans lui, mais encore à Paris, au Salon, où elle le rencontra toutes les fois qu'elle y alla, au Bois quand elle s'y montra, et tous les vendredis à l'Opéra, où son oncle se fit céder une loge par un de ses amis.
Ce fut un événement parisien quand, le dernier vendredi de mai, on vit paraître dans une loge de premier rang une jeune fille en robe de crêpe blanc, avec un collier de perles qui fit pousser des cris d'admiration et d'envie à plus d'une femme.
—Quelle était cette jeune fille que le comte de Chambrais accompagnait, et qu'on voyait pour la première fois à l'Opéra?
Un murmure courut de loges en loges; ceux qui connaissaient le monde affirmaient que c'était la nièce du comte, la princesse Ghislaine; d'autres contestaient, n'ayant jamais entendu parler de cette princesse, ni ne l'ayant jamais rencontrée.
Le collier trancha le différend; des femmes d'un certain âge, qui avaient été en relations avec la mère de Ghislaine, reconnaissaient ce collier fameux par la beauté et la pureté des quatre cents perles qui le composaient:
—C'est le collier des princesses de Chambrais.
—Comment une jeune fille de son monde porte-t-elle un bijou de cette importance?
C'était le comte qui avait voulu qu'elle portât ce bijou comme il avait exigé la robe décolletée, au grand étonnement et à la grande gêne de Ghislaine qui avait essayé de s'en défendre en lui opposant un de ses axiomes.
—Mais, mon cher oncle, ne m'avez-vous pas dit vingt fois que la toilette était la ressource des femmes qui ne peuvent pas avoir d'autre distinction?
—Bon pour la journée le dédain de la toilette, ou quand on ne doit pas se trouver dans son milieu; mais le soir, autre affaire.
Et il s'en était tenu là ne jugeant pas à propos de donner ses autres raisons qui étaient qu'il voulait que Ghislaine fit sensation et que, quand le comte d'Unières viendrait dans sa loge, tout le monde eût les yeux tournés vers cette loge.
Ce fut ce qui arriva: pendant les deux derniers actes de l'Africaine, on ne parlait que du mariage de la princesse de Chambrais avec le comte d'Unières, et les journaux mondains du lendemain faisaient pressentir les fiançailles «d'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain avec le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique».
Ghislaine ne lisait pas les journaux, mais lady Cappadoce les lisait, non les français bien entendu pour lesquels elle avait le plus profond mépris, mais leMorning Postsans lequel elle ne faisait pas un pas, en portant toujours plusieurs exemplaires, celui du jour, de la veille et même de l'avant-veille, soigneusement pliés sous le bras gauche, les serrant sur son coeur, et les abandonnant çà et là, à mesure qu'elle les finissait, de sorte qu'on aurait pu la suivre à la trace, comme si elle avait pris soin de jalonner son passage.
Trois jours après la soirée de l'Opéra, Ghislaine fut surprise un matin de voir entrer lady Cappadoce brandissant d'une main agitée un numéro duMorning Post, et elle crut, tant était vive l'agitation de sa gouvernante, que celle-ci venait de trouver dans le journal la nouvelle qu'elle héritait enfin. Elle le lui dit en riant, mais lady Cappadoce se fâcha:
—Non, mademoiselle, je n'hérite point; ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de vous; lisez ce journal.
Et de son doigt tremblant elle lui désigna quelques lignes duMorning Posten le lui mettant devant les yeux.
C'était la nouvelle des journaux parisiens que le journal anglais reproduisait, mais en la précisant, sinon pour Ghislaine, qui restait «l'une des plus nobles héritières du faubourg Saint-Germain», au moins pour «le plus jeune et le plus en vue des hommes politiques du parti monarchique», qui était nommé tout au long.
—N'est-il pas étrange que j'apprenne votre mariage par un journal? demanda lady Cappadoce.
—Ne l'est-il pas que je l'apprenne moi-même de cette façon?
Lady Cappadoce, qui n'avait pas admis un seul instant que son cherMorning Postpût annoncer une nouvelle fausse, lui si exact, si méthodique pour tout ce qui touche au grand monde, fut stupéfaite.
—Ce ne serait pas vrai?
—C'est vous qui m'en apportez la nouvelle.
—Il aura été trompé par quelque journal français, répondit lady Cappadoce en jetant sur son cherMorning Postun regard attendri; alors, ce n'est pas vrai?
—Ce n'est pas vrai.
—Convenez que cette intimité avec M. d'Unières est bien faite pour susciter ces bruits de mariage.
Ghislaine ne répondit pas. Après un moment d'attente, lady Cappadoce continua:
—Je vous félicite, ma chère enfant, que cette nouvelle soit fausse. Vous connaissez mon opinion sur les mariages précoces: ils sont rarement heureux, très rarement. Et comment en serait-il autrement? Un mariage doit être réfléchi. Un mari doit être choisi, et non pris au hasard. Ce n'est pas quand elle ne connaît ni le monde, ni la vie, qu'une jeune fille, qu'une toute jeune fille peut faire ce choix. Elle se laisse entraîner par des considérations futiles: un nez bien dessiné, une barbe soyeuse, des yeux tendres. Certainement, le nez de M. d'Unières est d'une belle ligne, sa barbe est charmante, mais après?
—Il me semble qu'il a autre chose.
—C'est de son rôle politique que vous voulez parler? Il faudrait voir.
—Est-ce que la place qu'il s'est faite à la Chambre ne dit pas ce qu'il vaut?
—J'ai connu, en Angleterre, de grands orateurs qui étaient de pauvres caractères.
—C'est que justement le caractère chez M. d'Unières est à la hauteur du talent.
—Comme vous le défendez! Si l'on vous entendait parler de lui sur ce ton, personne ne croirait que cette nouvelle est fausse.
—Et cependant elle l'est, dit Ghislaine nettement, de façon à en rester là.
Si elle était fâchée des attaques de lady Cappadoce, dont le but ne se trahissait que trop visiblement, elle ne l'était pas moins contre elle-même. Au lieu de défendre M. d'Unières et de confesser maladroitement ses sentiments, n'aurait-elle pas mieux fait d'écouter sa gouvernante, et la laisser le montrer tel que celle-ci le voyait?
Depuis longtemps déjà tout le monde admettait que le comte d'Unières était le fiancé de la princesse de Chambrais, tout le monde parlait de leur mariage, et c'était un étonnement que la date n'en fût pas encore fixée; cela était si bien accepté que quelques prétendants, qui avaient pensé un moment à se mettre sur les rangs, s'étaient retirés. A quoi bon persévérer, puisque le choix était arrêté!
Cependant, alors qu'on les mariait ainsi, pas une parole d'amour ne s'était encore dite entre eux, bien que l'assiduité de d'Unières se fût continués aussi constante à Paris qu'à Chambrais, et qu'il n'eût pas manqué une seule des réunions de chasses en plaine que le comte avait organisées à l'automne, ni celles des chasses à courre qui les avaient remplacées en hiver.
Mais ce n'est pas des lèvres seulement qu'on dit à une femme qu'on l'aime; c'est même rarement de cette façon que les duos d'amour commencent, et on n'y arrive que quand, de part et d'autre, on n'a plus rien à s'apprendre.
Vingt fois il avait cru ce moment venu, vingt fois il lui avait semblé qu'elle était disposée à l'écouter et même à lui répondre, et toujours à l'instant où il allait prononcer le mot décisif, il s'était arrêté, voyant très clairement qu'ils n'étaient plus à l'unisson, et que si elle s'était abandonnée quelques secondes auparavant, déjà elle s'était reprise.
Il se perdait dans ces contradictions qui, sûrement, n'étaient pas exclusivement féminines, et avaient des causes que d'autres plus experts que lui dans les choses du coeur devineraient sans doute, mais qui, lui échappaient.
A la longue, la situation était devenue difficile pour lui, et même jusqu'à un certain point ridicule, croyait-il. Ce rôle d'aspirant fiancé ne pouvant pas se prolonger toujours, il fallait qu'il se dessinât plus franchement.
A bout de patience, il se décida à s'en expliquer avec M. de Chambrais qui, de son côté, paraissait ne pas comprendre que les choses en fussent toujours au même point, sans avancer d'un pas.
—Lors de votre retour d'Italie, vous avez bien voulu me dire de me faire aimer, et vous avez ajouté, avec la bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, que cela ne me serait pas difficile, personne n'étant dans de meilleures conditions que moi.
—Ce que j'ai dit alors, je le pense toujours, et mes raisons sont même plus fortes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient à ce moment.
—Croyez-vous donc que si vous dites à mademoiselle Ghislaine que je la demande en mariage, elle vous répondra qu'elle m'accepte?
Le comte fut embarrassé, car ce qu'il croyait précisément c'était que, s'il adressait cette demande à Ghislaine dans ces termes, la réponse qu'il obtiendrait serait celle qu'elle lui avait faite chaque fois qu'il avait risqué une allusion à son mariage, c'est-à-dire qu'elle ne pouvait pas plus se marier maintenant qu'elle ne l'avait pu l'année précédente. Il fallait donc tourner cette difficulté.
—Je crois, dit-il, que Ghislaine a pour vous des sentiments d'estime et même de tendresse qu'aucun homme ne lui a inspirés.
—Vous le croyez?
—J'en suis sûr. Vous devez bien penser que, depuis un an, je ne vous ai pas vus ensemble sans vous observer, et tout ce que j'ai pu remarquer m'a donné cette certitude, que la façon dont elle me parle lorsqu'il est question de vous entre elle et moi n'a fait que confirmer.
—Alors, puisqu'il en est ainsi, et je n'ai pas à vous dire avec quelle joie profonde je reçois vos paroles, je crois que le moment est venu de lui adresser ma demande, et je vous prie de m'en accorder la permission.
Ce ne fut plus de l'embarras que le comte éprouva, ce fut une gêne inquiète.
—Puisqu'elle sait que j'ai votre agrément pour ce mariage, il ne me reste plus qu'à lui demander le sien. Aussi bien la situation dans laquelle nous nous trouvons ne peut pas se prolonger plus longtemps, pas plus pour nous que pour le monde.
—Évidemment, répondit le comte, cependant....
—Oh! je ne demande pas une date fixe, si les raisons dont vous m'avez parlé l'année dernière pour retarder cette date existent encore; mais je demande une réponse formelle, un engagement. Que j'aie la certitude de devenir le mari de mademoiselle Ghislaine, que je puisse me présenter ouvertement comme son fiancé, et j'attendrai.
Pendant que d'Unières parlait, M. de Chambrais, qui se voyait mis au pied du mur, se demandait comment sortir de là; ce dernier mot lui ouvrit un moyen:
—Pouvez-vous dire cela à Ghislaine? demanda-t-il, pouvez-vous aborder cette question de délai avec elle?
—Assurément, c'est difficile.
—Alors voulez-vous que je m'en charge? Pour moi aussi il est difficile de lui en parler, mais enfin moins qu'il ne le serait pour vous; vous voulez une réponse, j'en veux une aussi; laissez-moi la lui demander, je ne traiterai que le point du mariage et ne vous enlèverai pas la joie de lui dire votre amour.
Pour M. de Chambrais la situation n'avait, comme pour d'Unières, que trop duré, il fallait en sortir; rien à attendre de bon à la prolonger, au contraire tout mauvais et dangereux; mais la difficulté était grande et la responsabilité lourde pour lui.
C'était une lutte à engager, une bataille à livrer, et on pouvait craindre de la perdre si le terrain n'était pas bien choisi; avec une volonté résolue comme celle de Ghislaine, avec un coeur féru de certaines idées de devoir comme le sien, il pouvait très bien rencontrer une invincible résistance.
Ce fut à chercher ce terrain qu'il employa le temps de son retour de Paris à Chambrais, où il trouva Ghislaine seule au travail dans l'atelier de sculpture qu'elle avait fait aménager en ces derniers temps, en prenant pour cela une ancienne orangerie.
D'un air indifférent il s'assit sur un escabeau, et regarda le groupe de chiens qu'elle était en train de modeler, un tablier de serge passé par-dessus sa robe, les mains pleines de terre glaise.
Il lui adressa quelques encouragements aimables comme à l'ordinaire, puis il lui nomma quelques-uns de ses amis qu'il avait invités pour une partie de pêche.
—M. d'Unières n'en est pas? demanda-t-elle.
Tout ce qu'il avait dit ne tendait qu'à amener cette question.
—Ah! d'Unières, d'Unières, dit-il d'un air d'ennui.
Elle le regarda, surprise de ce ton si différent de celui qui était toujours le sien lorsqu'il parlait de d'Unières.
—Après tout, autant que tu l'apprennes de moi que d'un autre.
—Que j'apprenne quoi? demanda-t-elle en restant l'ébauchoir en l'air, en regardant son oncle.
—La nouvelle, la grande nouvelle qui concerne d'Unières... il se marie.
En prononçant ces mots, il tenait les yeux attachés sur elle, il la vit pâlir, le visage se contracta, elle ferma les yeux en chancelant, mais déjà il était près d'elle, et avant qu'elle s'abattît il la reçut dans ses bras.
—Oh! ma chère petite, s'écria-t-il, pardonne-moi, pardonne-moi.
En répétant ces deux mots, il l'avait portée sur un fauteuil où il l'avait allongée; elle ouvrit les yeux et regarda sans se rendre compte tout de suite de ce qui s'était passé.
—C'était un piège que je te tendais, dit-il; pardonne-moi de l'avoir employé. Il fallait bien t'amener à avouer ton amour....
—Oh! mon oncle, murmura-t-elle rouge de confusion!
—Il est trop tard pour reprendre ton aveu, et ce que je t'ai dit se trouve vrai, il se marie puisque tu l'aimes.
Elle avait baissé la tête pour cacher sa honte.
—C'est précisément parce qu'il m'est cher, murmura-t-elle, que je ne puis pas être sa femme.
C'était une discussion à soutenir, mais maintenant M. de Chambrais ne la redoutait point: le coup avait ouvert une brèche par où il devait emporter toute résistance s'il manoeuvrait adroitement.
—Tu l'aimes et tu ne peux pas être sa femme!
—Je ne suis pas digne de lui.
—C'est la faute qui fait l'indignité: où est ta faute?
—Suis-je la jeune fille qu'il suppose?
Il eut un geste d'impatience:
—Quelle drôle de façon de juger la vie quand on ne la connaît pas. Assurément il n'est pas dans mon intention de t'enlever tes illusions sur le monde, en te le montrant aussi vilain qu'il est; mais enfin il faut bien que je te dise qu'il arrive sou... mettons quelquefois pour ne pas exagérer, il arrive quelquefois qu'une jeune fille commet une faute, tu entends, commet, c'est-à-dire qu'elle participe à la responsabilité d'une faute, pour cela ne se marie-t-elle point? S'il en était ainsi je t'assure que la statistique du mariage serait changée. Quelle faute as-tu commise, toi? Où est ta responsabilité? De quoi es-tu coupable? Une mauvaise pensée-a-t-elle jamais traversé ton esprit, occupé ton coeur? As-tu une légèreté de conscience, une imprudence de conduite à te reprocher?
—J'ai ma fille.
—Cette naissance de hasard fait-elle que tu ne sois plus la jeune fille, la chaste jeune fille que étais il y a deux ans? A-t-elle laissé une souillure dans ton âme? une trace quelconque en toi?
—Une honte dans ma vie.
—Tu déraisonnes, ma pauvre enfant, et en t'obstinant à vouloir toujours partir du même point tu arrives à l'absurde: que tu aies participé à ce qui, s'est passé, tu ne serais que juste en t'accusant et je t'accuserais moi-même; que la naissance de l'enfant soit connue, tu ne serais que juste encore en disant qu'elle te couvre de honte. Mais rien de tout cela n'existe. Tu n'as participé à rien. La naissance de l'enfant est cachée. Alors où est la faute, où est la honte? Notre brave médecin de Palerme me disait quand nous avons quitté Bagaria que tu étais la plus jeune fille des jeunes filles; quand moi, qui sais la vie, j'affirme en mon âme et conscience que tu en es la plus honnête, ne peux-tu pas me croire? D'Unières t'aime, tu l'aimes et tu refuserais de devenir sa femme? Tu ferais son malheur, le tien, le mien? Mais alors ce serait folie. Réfléchis à cela. Songe que si, sous l'influence de cette folie, tu refusais d'Unières, on chercherait la cause de ce refus inexplicable, on chercherait pourquoi tu ne veux pas te marier, et sûrement tu n'échapperais pas à cette honte dont tu parles.
Elle resta un moment silencieuse:
—Je n'oublierai jamais, dit-elle, que j'ai des devoirs envers vous, la tendresse, la reconnaissance me le disent tous les jours, mais j'en ai d'autres aussi....
—Envers l'enfant, n'est-ce pas? Eh bien! écoute, et tu comprendras que l'intérêt même de cette petite te conseille ce mariage. Tant que je serai de ce monde tu me respecteras assez pour ne pas rapprocher de toi cette enfant et ne pas la traiter comme ta fille. Quand je serai mort, l'honneur de notre nom me remplacera et tu ne feras pas cette honte à notre maison; tu passeras donc une vie misérable dans la lutte, tiraillée d'un côté, tiraillée de l'autre. Épouse d'Unières et j'installe Claude ici avant deux mois.
—Ici!
—Dangereux tant que tu n'es pas mariée, l'enfant cesse de l'être du jour où tu es protégée contre une imprudence ou un coup de tête maternel par ton amour pour ton mari et le respect de son honneur. Je veux donc te la rendre, et je te la rends, en effet. Voici comment je l'amène à Chambrais. Ton garde Lureau ne peut décidément plus faire aucun service; pour le remplacer, tu prends ce brave garçon dont je t'ai parlé, Dagomer, qui, en défendant ma chasse de la Brie, s'est fait casser un bras et une jambe par les braconniers; c'est un honnête garçon qui m'est dévoué; sa femme a toutes les qualités pour faire une excellente nourrice. Nous installons Dagomer à la place et dans le pavillon de Lureau, et ils amènent avec eux et leurs autres enfants une petite fille qui leur a été confiée... la tienne.
—Vous voulez....
—Non, je ne voudrais pas, mais enfin j'ai combiné cet arrangement pour enlever ton consentement. Aussitôt mariée, tu pars pour l'Espagne, où tu visites tes parents, et où ton mari fait sa Couverture et remplit ses devoirs auprès du Roi. Moi, pendant ce temps, je vais à Palerme, je ramène Claude, je la confie aux Dagomer, que j'emménage ici, et quand tu reviens tu peux voir l'enfant à ton gré, en attendant que nous l'envoyions à Paris pour son éducation.
—Oh! mon oncle, mon oncle.
—Autorise-moi à télégraphier à d'Unières, et tout cela se réalise, tu fais d'un mot notre bonheur à tous le sien, le tien, le mien et celui de Claude.
Comme elle ne répondait pas et qu'il la regardait pour lire en elle, il la vit frémissante.
—Qu'as-tu?
—J'ai peur.
—De quoi!
—Je ne sais pas, de quelque malheur, d'une punition.
—De quoi pourrais-tu être punie? Quant à ce malheur que tu veux prévoir, il ne pourrait arriver que si tu t'abandonnais, et tu ne t'abandonneras pas, puisque tu aimeras ton mari.
Comme elle ne répondait pas, il se mit à une table sur laquelle se trouvaient un encrier et une plume.
—J'écris la dépêche, dit-il.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
Dix ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Ghislaine; et ces dix années avaient passé pour elle comme pour son mari rapides, légères, embellies de tout ce que la fortune, la considération, l'élévation du rang peuvent donner de joies et de confiance.
Elle aimait son mari d'un amour passionné.
Le comte idolâtrait sa femme.
Et la fierté qu'ils avaient l'un de l'autre les maintenait dans un état d'enthousiasme qui mêlait toujours à leur tendresse une part d'exaltation.
Non seulement ils ne connaissaient pas la lassitude du mariage, mais ils n'en connaissaient pas le calme.
Une séparation de quelques jours exigée par les nécessités de la politique les angoissait comme un malheur; pendant ces séparations ils s'écrivaient des lettres d'amants toutes pleines d'une tendresse passionnée, et jamais il ne revenait d'une absence sans qu'elle courût au-devant de lui et sans que leur premier regard, leur première étreinte ne leur donnassent un vertige.
Mêmes idées, mêmes goûts, même esprit, même éducation; ils n'étaient vraiment qu'un, se comprenant avec le geste le plus fugitif, avec un regard, exprimant bien souvent ensemble la même pensée, en se servant des mêmes mots, l'un pouvant ainsi parler pour l'autre avec la certitude à l'avance d'un accord parfait.
Il lui contait tout, la faisait partager ses projets politiques, discutait avec elle, prenait son avis, la consultait pour les plus grandes comme pour les plus petites choses, et s'il ne pouvait pas toujours se conformer à ce qu'elle lui avait conseillé—ce qui était rare d'ailleurs—il s'en excusait avec des paroles d'amour et de respect.
Ce sentiment de respect dominait dans leur moindres rapports; c'était mieux qu'en égale qu'il la traitait, c'était en supérieure: elle se montrait en tout d'une intelligence si large, si sûre, si équilibrée, d'une humeur si douce, si juste, si sage; il avait tant de confiance dans son esprit, tant de foi dans son coeur!
Chambrais était leur résidence favorite pour plusieurs raisons, dont la principale était qu'ils s'y trouvaient plus étroitement unis; et leur séjour s'y partageait en deux séries bien distinctes: l'été, pour le repos et l'intimité; l'automne et le commencement de l'hiver, pour le monde et les grandes réceptions.
Mais c'était l'été qu'ils préféraient; et ils passaient alors deux mois en vrais amoureux, un peu sauvages, que quelques amis de choix venaient seulement troubler de temps en temps, car ces visites étaient limitées par eux, de façon à ce qu'ils pussent revenir, sans avoir été sérieusement distraits, à la solitude qui leur était chère et dont ils tiraient de si profondes jouissances.
C'était à cette époque que les grands ombrages du parc s'emplissaient de leurs tendres causeries. La rosée à peine bue par le soleil, alors que le matin avait encore toute sa fraîcheur, Ghislaine, habillée de flanelle blanche, descendait le perron et, s'appuyant au bras de son mari, ils partaient pour une promenade souvent lointaine.
Pendant ces courses qu'en gens solides et jeunes ils regardaient comme un plaisir, ils parlaient beaucoup d'eux, et toujours ces entretiens se terminaient par un hymne de gratitude à la Providence, qui leur donnait un tel bonheur.
Que de fois, s'arrêtant tout à coup, le comte avait pris les deux mains de sa femme et, posant les yeux sur les siens, lui avait doucement murmuré qu'il faisait mieux que l'aimer, qu'il la vénérait, qu'elle était sa joie, tout son bonheur, sa gloire, son orgueil.
Alors elle se défendait, un peu serrée au coeur et confuse:
—Non, disait-elle, c'est trop.
Mais, dans le baiser qu'elle lui donnait, il sentait son émotion et, dans le regard dont elle l'enveloppait, combien profondément il était aimé.
Souvent ils ne rentraient que pour le déjeuner, fortifiés tous deux dans leur amour, contents de ce qu'ils s'étaient dit et ayant toujours fait en eux quelque découverte qui les flattait et leur donnait une nouvelle raison de s'aimer davantage.
Quand il devait parler à la Chambre, ils partaient ensemble pour Paris et il l'installait lui-même dans une tribune, puis quand il avait pris place à son banc aux premiers rangs de la droite, il tournait les yeux vers elle chaque fois qu'il se disait quelque chose de caractéristique qu'il savait qu'elle devait contester, ou approuver.
Elle faisait un signe perceptible pour lui seul, et il comprenait la réponse qu'elle voulait.
Enfin, le président prononçait les mots sacramentels:
—M. le comte d'Unières a la parole.
Elle sentait son coeur s'arrêter et une chaleur lui brûler les paupières; elle connaissait les points principaux de son discours, mais comment allait-il le prononcer, ne se laisserait-il pas troubler par les interruptions et le boucan?
Car, malgré l'estime qui l'entourait, plus d'une fois c'était par un tapage violent qu'on saluait la hardiesse de sa parole.
Jusqu'à la mort du Roy, il s'était tenu enfermé dans le royalisme le plus orthodoxe, mais, alors, reprenant sa liberté de conscience, il avait incliné vers une sorte de socialisme chrétien qui, dans ses élans populaires, provoquait parfois les applaudissements de l'extrême gauche en même temps qu'il consternait ses amis de la droite.
Quel serait l'accueil de ce jour? C'était ce qu'on pouvait se demander chaque fois qu'il prenait la parole: de quel côté viendraient les applaudissements? Duquel les exclamations ou les huées?
Cependant, il était à la tribune les bras croisés, les yeux levés et tournés vers Ghislaine comme pour lui demander l'inspiration; peu à peu le silence s'établissait et il commençait.
Quelle émotion pour elle, quelle angoisse quand ses paroles, se perdant au milieu du tumulte, n'arrivaient pas jusqu'à elle; mais aussi quand la Chambre entière restait attentive, quelle fierté!
Et le soir, en revenant à Chambrais, dans leur coupé, ils se tassaient l'un contre l'autre, elle le serrait dans ses bras, mettant toute sa gloire dans cette étreinte; et alors, s'entraînant, se répondant, ils faisaient une belle politique, celle qu'ambitionnait leur coeur et que le comte mettait en pratique sans autre souci que celui de satisfaire sa conscience.
Les d'Unières étaient devenus un modèle qu'on citait chez tous dans leur monde: leur amour; la beauté et la vertu de la femme, la fidélité et le talent du mari forçaient la bienveillance et même l'admiration.
Aucun point faible où l'on pût les prendre. Si leur genre de vie, à la campagne comme à Paris, était princier et fastueux, digne de leur fortune et de leur rang, la charité n'y perdait rien. Pas un lendemain de fête qui ne fût le jour des pauvres. Pas une oeuvre utile où la comtesse d'Unières n'eût sa place. Leur existence dans les plus petits détails était l'application même de leurs principes.
Ils ne voulaient pas être riches pour eux seuls: et il fallait que ceux qui les entouraient, qui dépendaient d'eux eussent leur part de cette fortune: c'était loin, très loin que leur responsabilité s'étendait à cet égard. Que de gens ils avaient soutenus, consolés, relevés! Que de devoirs ils s'étaient imposés quand ils auraient pu si bien passer à côté d'infortunes et de misères qui ne les touchaient pas directement, en détournant la tête, et dont ils prenaient la charge par cela seul bien souvent que le hasard les leur avait révélées!
On disait d'eux qu'ils avaient les vertus qu'on demande aux rois, et le mot n'était que juste. En effet, personne ne poussait aussi loin le souci de sa dignité et de son rang, sans qu'on pût jamais remarquer une préoccupation d'économie ou d'égoïsme, pas plus qu'une négligence d'étiquette. Au milieu d'un ordre admirable tout était largement mené, et s'il n'était pas à Paris d'équipages aussi parfaitement tenus que les leurs, il n'y avait pas de maison où l'urbanité, la politesse, la simplicité des manières, l'affabilité, fût poussée aussi loin, sans que la correction la plus irréprochable en souffrit en rien.
Pour ces raisons et pour leurs mérites personnels leur situation était exceptionnelle, admirée, respectée; on ne touchait pas aux d'Unières, c'était un honneur d'être reçu par eux, de les recevoir, de les imiter. Malgré leur jeunesse, ils donnaient le ton; en les suivant, on était sûr de ne jamais faire fausse route, et lorsque la comtesse d'Unières s'était occupée de quelque chose, avait accepté quelqu'un, s'était montrée quelque part, on emboîtait le pas derrière elle, sans même songer à se retourner; quant à juger, à critiquer, c'eût été un crime que personne ne s'était encore aventuré à commettre.
Comment la blâmer quand on ne pensait qu'à la copier! Paris a de ces engouements; il y a des périodes où il est de bon ton d'être grasse parce qu'une femme très en vue est grasse, d'autres où il est désirable d'être maigre; Ghislaine, mignonne, avait mis la finesse en vogue, et dans un certain monde une femme n'était reconnue jolie et élégante que si sa beauté pouvait rappeler un peu celle de la comtesse d'Unières. On se coiffait, on s'habillait comme elle. Elle avait même fait adopter l'extrême simplicité de ses toilettes, taillées dans des lainages souples aux couleurs neutres, dont les façons ne subissaient jamais les exagérations de la mode.
Pendant ces dix années de bonheur, un seul nuage était venu assombrir leur ciel radieux: huit ans après leur mariage, ils avaient perdu M. de Chambrais, mort d'une maladie de coeur. Dans une chasse à courre, le comte avait été renversé par son cheval tombé avec lui, et blessé à la poitrine d'un coup de pied. Il avait guéri de cette blessure, ou plutôt il en avait paru guéri, mais une myocardite chronique en était résultée qui, au bout de quelques mois, avait amené la mort.
M. de Chambrais n'avait pas attendu d'être malade pour assurer l'avenir de Claude, comme il l'avait promis à Ghislaine, et dès le lendemain de l'installation de l'enfant auprès du garde Dagomer, il avait déposé, chez son notaire, un testament par lequel il instituait Claude sa légataire universelle, sous la condition qu'elle ne jouirait de cette fortune qu'à sa majorité ou à son mariage.
Quand il s'était senti condamné, il n'avait pas davantage attendu trop tard pour dire à Ghislaine ce qu'il voulait qu'elle sût, mais, avec ce sentiment de prévenance qui avait toujours été sa règle, il l'avait fait de façon à ce qu'elle ne pût pas supposer qu'il se savait perdu.
—Me voilà malade, ma chère petite, et bien que j'aie l'espoir que ce n'est pas grièvement, j'ai une précaution à prendre, une recommandation à t'adresser que je ne veux pas différer. Si je devais partir—mais, rassure-toi, je suis certain de ne pas partir—enfin, si je partais, j'aurais cette suprême consolation de te laisser la plus heureuse des femmes; car tu ne t'imagines point, n'est-ce pas, qu'il en soit au monde de plus heureuse, que toi?
—Certes non, mon bon oncle.
—Il serait donc absurde de prévoir que ce bonheur puisse être menacé un jour. Et je ne le prévois pas, je te le jure. Mais comme il n'est que sage de prendre toutes les précautions même contre l'impossible et l'invraisemblable, je t'avertis que si jamais tu te trouvais dans une position critique, j'ai déposé chez notre notaire, Me Le Genest de La Crochardière, des pièces qui pourraient te servir.
Déjà bouleversée, Ghislaine perdit contenance:
—Il est revenu, murmura-t-elle.
—Non; je te jure même que je ne sais pas s'il est encore vivant malgré les recherches que j'ai fait faire, car quand un artiste a disparu depuis plus de huit ans sans que personne ait entendu parler de lui, toutes les probabilités sont pour sa mort. Donc son retour n'est pas à craindre; mais enfin, ayant aux mains une arme qui pourrait servir pour ta défense, je l'ai déposée chez notre notaire avec cette mention: «Pièce à remettre à madame la comtesse d'Unières, si elle la réclame; si cette réclamation n'a pas lieu, la brûler sans la lire, après la mort de madame d'Unières.» Et je suis sûr que cette réclamation n'aura jamais lieu.