XII

En arrivant aux premières maisons de Palaiseau, le notaire fit arrêter sa voiture, et descendant devant une petite boutique de librairie il pria qu'on lui indiquât où demeurait M. Soupert.

—M. Soupert? Est-ce que c'est Couvert, le carrier, que vous demandez?

—Non, M. Soupert, le musicien.

—Il n'y a pas de musiciens à Palaiseau; quand on en a besoin pour une noce, on les fait venir de Longjumeau.

—Faites-vous donc mourir pour la gloire! pensa le notaire.

A la fin, il arriva cependant à se faire comprendre, grâce à un indigène un peu plus ouvert qui, étant entré pour acheter lePetit Journal, comprit de qui il était question, et ne confondit point le compositeur Soupert avec le carrier Couvert, qui à vrai dire paraissait beaucoup plus connu que le musicien.

—Au haut de la côte, sur la route de Versailles, la maison aux volets verts dans la plaine.

Le notaire se remit en route, après avoir transmis ces renseignements à son cocher.

Le village traversé et la côte montée, il aperçut dans la plaine la maison aux volets verts qui lui avait été indiquée; assis sur un banc devant une petite table, au bord de la route, un vieillard, aux cheveux blancs et au visage rouge congestionné, était occupé à se confectionner gravement un grog dans un grand verre; de sa main gauche il tenait par le poignet son bras droit qui tremblait terriblement en choquant la bouteille d'eau-de-vie contre le verre.

Vraisemblablement le vieillard était Soupert, bien qu'il ne le reconnût qu'à grand'peine, mais il fit arrêter sa voiture comme s'il n'avait pas le plus léger doute, et vint à lui la main tendue:

—M. Soupert.

Soupert le regarda sans le reconnaître.

—Maître Le Genest de la Crochardière, notaire.

—Ah! vraiment! Asseyez-vous donc, cher monsieur.

Et Soupert, qui avait déjà été sauvé du naufrage par deux héritages inespérés, s'imagina que c'en était un troisième qui lui tombait du ciel.

Le notaire s'était assis sur le banc, à côté de Soupert.

—Vous allez prendre un grog, dit celui-ci, qui n'admettait pas qu'un entretien pût commencer autrement.

—Je vous remercie.

—Si, si, je vous en prie.

Et Soupert appela:

—Eulalie.

Eulalie, qui n'était autre que madame Soupert, parut en camisole et en tablier bleu, les pieds chaussés de savates; si elle avait quarante ans de moins que son mari le jour de son mariage, aujourd'hui ils étaient à peu près du même âge.

—Un autre verre, demanda Soupert.

Quand le verre fut apporté, il prépara lui-même le grog qu'il offrait au notaire et le fit comme pour lui, c'est-à-dire avec beaucoup d'eau-de vie et très peu de sucre.

—Eh bien! demanda le notaire, nous donnerez-vous bientôt un pendant auCroisé?

—Ah! leCroisé! C'était le beau temps; il y avait des directeurs pour monter les oeuvres sérieuses, des artistes, pour les exécuter, un public pour les apprécier; mais maintenant! Ah! maintenant.

Longuement il exhala sa plainte contre les directeurs, les chanteurs et le public, et le notaire le laissa aller.

Il ne risqua une question que lorsque Soupert se fut soulagé:

—Vous ne laisserez pas d'élève?

—Ma foi non; et c'est heureux.

—Vous en avez eu un cependant qui promettait.

—Qui donc?

—Vous avez oublié Nicétas.

—Ah! vous connaissez Nicétas; mais Nicétas, qui avait des dispositions, n'a jamais été qu'un virtuose.

—Ah! je croyais...

—Est-ce que s'il avait eu l'étincelle sacrée, il aurait abandonné l'art pour courir les aventures à travers les deux Amériques, se faire mineur, gardien de troupeaux, photographe, journaliste, soldat...

—Et aujourd'hui prince.

—Comment, il est prince, Nicétas?

—Prince Amouroff.

—Il a donc hérité du titre de son père?

—Il paraît.

—C'est une fière chance.

—N'est-il pas tout naturel d'hériter de son père?

—Quand on est le fils de son père, mais quand on a légalement pour père un homme dont on n'est pas le fils, je trouve que c'est une fière chance d'hériter de celui qui s'est débarrassé de sa paternité.

—Je ne comprends pas.

Le verre en main, Soupert ne demandait qu'à bavarder, et pourvu qu'il pût assez souvent se mouiller la bouche, il ne s'arrêtait que quand son verre était vide: il raconta ce qu'il savait de la naissance de Nicétas, en réalité fils du prince Amouroff, mais légalement fils d'un professeur au Conservatoire de Marseille, appelé Clovis Blanc, qui l'avait reconnu.

—Eh bien! dit le notaire, quand Soupert fut arrivé au bout de son histoire, il paraît que les choses se sont arrangées, car aujourd'hui votre ancien élève est prince.

—J'en serais bien heureux pour lui; mais est-ce que c'est possible?

—Je ne suis pas au courant de la législation russe.

Et comme le notaire avait appris ce qu'il voulait, il quitta Soupert enchanté de l'avoir revu, et d'avoir passé quelques instants avec lui; mais comme il ne fallait pas que le vieux musicien pût croire que cette visite n'était pas fortuite, au lieu de retourner sur ses pas, il continua tout droit comme s'il allait à Versailles; à Saclay, il prendrait la route de Bièvres pour revenir à Paris.

Aussitôt rentré, il se mit à son bureau et écrivit à Nicétas:

«Prince,

«J'aurais quelques renseignements à vous demander avant de dresser l'acte dont vous m'avez parlé; voulez-vous prendre la peine de passer demain jeudi à mon étude entre deux et trois heures; je vous serais reconnaissant de m'écrire ce soir même un mot pour me dire si je dois vous attendre.

«Veuillez agréer l'expression de mes sentiments de haute considération.

«LE GENEST.»

Il relut sa lettre:

—Prince, se dit-il, haute considération enfin, il le faut.

Le lendemain matin, il ouvrit son courrier avec plus de hâte que de coutume; il s'y trouvait une lettre du prince:

«Mercredi soir, 10 heures.

«Monsieur,

«J'aurai l'honneur de me rendre demain au rendez-vous que vous m'indiquez, et je vous serai reconnaissant de vouloir bien m'attendre.

«Agréez l'expression de mes sentiments de considération.

«Prince AMOUROFF.»

A deux heures, Nicétas, que la curiosité rendait exact, entrait dans le cabinet du notaire, préparé à une discussion serrée sur les propositions que celui-ci allait lui transmettre de la part de la comtesse et du comte d'Unières aussi sans doute: il s'agissait de ne pas se laisser entortiller par la vieille momie.

Debout, une main appuyée sur le bras de son fauteuil, l'autre sur son bureau, le notaire était si froid, si raide, si impassible, qu'on pouvait le prendre en effet pour une momie.

—Lorsque vous vous êtes présenté dans mon étude, dit-il, vous saviez, n'est-ce pas, que j'étais le notaire de madame la comtesse et de M. le comte d'Unières ainsi que de la jeune Claude?

—Je le savais; c'est précisément pour cela que je me suis adressé à vous.

—Cette franchise est de bon augure, elle facilitera notre entretien, car je ne serai pas moins franc que vous, et vous dirai tout de suite que, notaire de M. et madame d'Unières ainsi que cette jeune fille, mon devoir était de prendre leur défense.

—Leur défense? je ne comprends pas.

—Je vais m'expliquer: vous m'avez dit, n'est-ce pas, que vous désiriez reconnaître la petite Claude, qui serait votre fille et celle de madame d'Unières?

—Qui est.

—C'est, avant tout, ce que vous devez prouver en produisant l'acte de naissance de l'enfant d'abord, et ensuite les pièces qui peuvent établir un commencement de preuve par écrit exigé par la loi pour poursuivre les recherches de la maternité. Vous avez ces pièces?

Nicétas ne put pas ne pas laisser paraître un certain embarras:

—Je les produirai plus tard.

—Quand?

—Lorsqu'il sera nécessaire.

—Mais il est nécessaire, car si vous ne faites pas cette production, on pourrait croire que c'est parce qu'elle vous est impossible, ces pièces n'étant pas en votre possession.

—Que m'importe ce qu'on croit ou ne croit pas?

—Il importe beaucoup dans l'espèce, car dès là qu'on croit que vous n'avez pas ces pièces, on peut être amené à supposer: 1° que vous n'êtes pas le père de l'enfant que vous voulez reconnaître; 2° que madame d'Unières n'en est pas la mère; 3° que cette reconnaissance n'est qu'une spéculation; 4° que la menace de rechercher la maternité est une intimidation devant aider à cette spéculation; vous voyez comme tout s'enchaîne.

—Où voulez-vous en venir? demanda Nicétas brutalement.

—A ceci: c'est que dans de pareilles conditions vous feriez bien de renoncer à cette reconnaissance et à tout ce qui s'ensuit, attendu que tout ce qui s'ensuivrait serait pour vous une source de désagréments graves.

—Vraiment!

—Mon Dieu oui.

—Voulez-vous avoir la complaisance de m'indiquer quels seraient, selon vous, ces désagréments?

—Volontiers: attaqués, mes clients se défendraient et la première chose que leur conseillerait leur avocat serait de prouver que celui qui se prétend le père de cette enfant est un aventurier...

—Monsieur!

—Qui, en vue d'inspirer une confiance qu'il ne mérite pas, a usurpé un nom et un titre auxquels il n'a aucun droit, qu'au lieu d'être le fils d'un prince russe comme il le prétend, il est simplement celui d'un professeur de musique de Marseille appelé Clovis Blanc qui l'a légitimé par mariage subséquent; qu'au lieu de jouir de la fortune et de la grande situation qu'occuperait le fils du prince Amouroff, il arrive misérable, après un séjour de plus de dix ans en Amérique où il a fait tous les métiers, tour à tour gardien de troupeaux, journaliste, soldat; et qu'à bout de ressources, il n'a inventé cette reconnaissance d'un enfant naturel riche que pour sortir de sa misère, sachant bien à l'avance qu'il n'avait aucune chance de réussir puisque sa prétention ne s'appuie sur rien, mais espérant par l'intimidation, la menace du scandale, le chantage en un mot, puisqu'il faut l'appeler par son nom, se faire acheter sa renonciation et son silence. Eh bien! Monsieur, perdez cette espérance; on ne vous achètera rien du tout, par cette raison que vous n'avez rien à vendre et que nous n'avons rien à craindre.

—C'est ce que nous verrons.

—J'en appelle à votre expérience: entre le personnage que je viens d'esquisser et la comtesse d'Unières entourée d'estime et de respect, vous sentez bien qu'il n'y aurait même pas de doute.

—Je vous répète que c'est à voir: quand j'aurai fait dresser l'acte de reconnaissance avec indication du nom de la mère, quand j'aurai notifié cet acte avec sommation d'avoir à me remettre ma fille, enfin quand j'aurais commencé le procès en recherche de maternité, nous verrons si madame d'Unières restera la femme entourée d'estime et de respect que vous dites; et nous verrons si vous avez eu raison de vouloir la guerre quand, de mon côté, je demandais que la paix.

—Encore un mot, le dernier: quand on se prépare à la guerre, il ne faut pas donner d'armes à ses adversaires...

Il prit sur son bureau la lettre de Nicétas et la lui montrant:

—... Et pour commencer on ne leur livre pas des pièces qui vous placent sous le coup de certains articles du code pénal pour usurpation de nom et de titre. J'ai dit. Vous réfléchirez.

Cette fois le notaire ne se leva pas de son fauteuil, et n'adressa pas la moindre inclinaison de tête à Nicétas qui sortit furieux.

Positivement il avait été abasourdi par cette vieille momie en cravate blanche, au parler calme et doux qui prenait ses arguments dans la loi, comme un chirurgien ses couteaux et ses scalpels dans sa trousse. Que répondre à un homme qui à chaque instant vous parle de la loi et du code? Il ne la connaissait pas, lui, cette loi qu'on lui jetait dans les jambes à chaque pas: avec lui on avait beau jeu, colin-maillard, aux yeux bandés, il ne pouvait que s'arrêter quand on lui criait «casse-cou».

Voyant son ignorance, le notaire avait voulu l'intimider; et s'il se trouvait du vrai dans tout ce qu'il lui avait dit, il devait s'y trouver une bonne part de faux.

Comment s'y reconnaître? Là était l'embarras pour lui, mais non le découragement, car pour être battu d'un côté il ne renoncerait pas à la lutte; toutes les arguties, toutes les roueries du notaire et des avocats ne feraient pas que Claude ne fût pas sa fille.

Il n'avait qu'à consulter Caffié; sans doute il lui en coûtait de laisser voir au crocodile qu'il ne pouvait rien sans lui, mais ce n'était pas l'heure de marchander.

Malheureusement Caffié n'était pas chez lui; il serait probablement retenu dans le Midi pendant cinq ou six jours encore par une affaire importante, dit le clerc.

Une affaire importante! Y en avait-il donc d'autre que la sienne? Décidément, sa mauvaise chance le poursuivait.

Les menaces de Nicétas avaient ému le notaire.

Assurément cette attitude hautaine et provocante n'était pas du tout celle d'un résigné.

Il n'avait rien à perdre à intenter un procès, cet aventurier, et il pouvait espérer qu'il y gagnerait quelque chose.

Il fallait l'en empêcher et, puisque le langage de la sage raison avait échoué, recourir à des moyens plus énergiques, et par cela peut-être plus efficaces.

Un quart d'heure après, il montait les trois étages de la grande caserne de la Cité, et demandait à l'huissier de service d'être admis auprès du préfet de police pour affaire urgente. Comme à la préfecture toutes les affaires sont urgentes, l'huissier se montra résistant: c'était l'heure du rapport, M. le préfet était occupé.

Cependant, sur le vu de la carte du notaire, il voulut bien s'adoucir et porter cette carte au préfet.

C'est un personnage qu'un notaire de Paris, qu'on ne traite pas comme le premier venu.

Après une grande demi-heure d'attente devant une immense glace, le notaire fut enfin reçu, et il put exposer sa demande.

Il avait pour cliente une jeune fille de onze ans, enfant naturelle, née de père et de mère inconnus, à laquelle on avait légué une belle fortune. Cette fortune tentait un aventurier, qui voulait la reconnaître.

—Ceci, interrompit le préfet, est du ressort de la justice.

—Mais derrière la reconnaissance il y a un chantage.

—Un chantage contre un enfant qui n'a ni père ni mère n'est pas bien dangereux.

—Mon aventurier ne réclame pas seulement la paternité de cette petite, il prétend aussi lui imposer une mère; c'est-à-dire qu'il menace une honnête femme de la compromettre dans un procès en recherche de maternité.

—Mais la recherche de la maternité est admise par la loi; c'est affaire au tribunal d'apprécier si cette femme est ou n'est pas la mère de cette enfant.

—Elle ne l'est pas.

—Je vous crois, puisque vous me le dites, mais le rôle de la police n'est pas de prévenir les procès et de se substituer à la justice.

—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de Providence pour les familles.

—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.

Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le notaire.

—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce chantage.

—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules professionnels.

Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.

—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.

—Qui s'est trouvée déshéritée.

—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par la menace d'un procès scandaleux.

Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.

—C'est pour un adversaire politique que je réclame votre protection, monsieur le préfet, et c'est un titre qui, me semble-t-il, doit vous toucher.

Le préfet eut un sourire disant clairement que les titres de ce genre n'avaient jamais été en faveur dans la maison.

—Et je dois ajouter, continua le notaire, que, s'il ne vient pas lui-même la réclamer, c'est qu'il ignore encore le danger dont son honneur est menacé. J'en ai été le premier informé par une démarche de notre personnage qui va à elle seule vous le faire connaître: sachant que j'étais le notaire de l'enfant ainsi que de M. et madame d'Unières, il est venu me demander de dresser l'acte de reconnaissance, non pour que je le dresse réellement, mais pour que je prépare mes clients effrayés à un arrangement. Au lieu d'aller à eux, je viens à vous.

—L'affaire est délicate.

—Ce qui peut faciliter votre intervention, c'est que notre aventurier, dans l'espoir d'inspirer confiance, s'est paré d'un nom et d'un titre des plus honorables: celui de prince Amouroff, se prétendant le fils du lieutenant-général, aide de camp général, prince Amouroff, qui a occupé une grande situation à la cour de Russie.

—Et selon vous, il n'aurait pas droit ni à ce nom, ni à ce titre?

—Aucun droit.

—Avez-vous une preuve qu'il ait fait usage de ce nom et de ce titre?

—J'ai cette lettre signée par lui.

Et le notaire mit sous les yeux du préfet la lettre qu'il avait eu la précaution de se faire écrire par Nicétas.

—S'il n'est pas celui qu'il dit, il nous donne prise sur lui par cette usurpation de nom et de titre.

—Il ne l'est pas.

—Une enquête doit être faite; accordez-moi un certain temps.

—Il y a urgence.

—Je ne perdrai pas de temps; je vous préviendrai.

Le notaire allait partir, le préfet le retint:

—Pouvez-vous me donner le signalement de ce prétendu prince?

—Trente-cinq ans, taille élevée, cheveux noirs, pas de barbe, gras, bouffi; l'air d'un chenapan bien élevé; il demeure au n° 44 des Champs-Elysées.

—Je vous promets de faire diligence. Si, comme je n'en doute pas, mes renseignements sont conformes aux vôtres, on le conduira à la frontière. Mais c'est tout ce que je peux, car nous n'avons plus la Bastille... Dieu merci. Cela nous débarrassera-t-il de lui? j'en doute: la mort seule interrompt un bon chanteur dans son métier et encore il laisse bien souvent des héritiers.

Le notaire s'étant retiré, le préfet fit appeler un de ses secrétaires, car cette mission n'était pas de celles qui se donnent au premier venu, et le chargea d'aller tout de suite à l'ambassade de Russie: il s'agissait de savoir si le prince Amouroff, lieutenant-général et aide camp général, avait eu un ou plusieurs fils; si un de ses fils se trouvait aujourd'hui à Paris et s'il répondait au signalement d'un homme de trente-cinq ans, de grande taille, aux cheveux noirs.

Le secrétaire revint au bout d'une demi-heure:

—Le lieutenant-général Amouroff était mort, il n'avait laissé qu'un fils mort lui-même depuis trois ans, et quatre filles; son nom et son titre étaient éteints: celui qui les portait n'y avait aucun droit, c'était un aventurier et probablement un escroc.

Immédiatement le préfet envoya au n° 44 des Champs Elysées un inspecteur chargé de dire au prince Amouroff—parlant à sa personne—que le préfet de police le priait de passer à son cabinet le lendemain matin à dix heures. En même temps, il fit prévenir Me Le Genest de la Crochardière d'assister à cette entrevue.

Ce fut le notaire qui arriva le premier; à dix heures moins cinq minutes, il était introduit auprès du préfet, qui lui communiqua les renseignements transmis par l'ambassade.

—Vous voyez, monsieur le préfet, dit le notaire.

—Ce que vous me disiez était vrai, j'en avais la certitude; mais il fallait une preuve qui fermât la bouche à votre coquin, et l'ambassade nous la donne.

—Viendra-t-il?

—Je le crois; ce que vous m'avez dit me donne à penser qu'il voudra payer d'audace; d'ailleurs, il a intérêt à apprendre ce que nous savons, ce que nous lui reprochons et ce que nous pouvons.

L'huissier entra portant une carte.

—Le voici; faites entrer.

Comme le préfet l'avait prévu, Nicétas se présenta la tête haute, froid et calme,—au moins en apparence.

Il salua le préfet poliment, le notaire avec dédain.

—La présence de Me Le Genest de la Crochardière doit vous apprendre de quoi il s'agit, dit le préfet. Me Le Genest prétend que vous n'avez aucun droit à vous dire le père d'une enfant que vous voulez reconnaître.

—Me Le Genest me paraît bien audacieux dans ses affirmations; serait-il décent de lui demander sur quoi il les appuie?

—Et vous, monsieur, demanda le préfet qui avait souri au mot décent, sur quoi appuyez-vous les vôtres?

—Sur des pièces qui seront soumises au tribunal.

—Verriez-vous un inconvénient à les produire ici?

—Je ne crois pas que ce soit le lieu, répondit-il insolemment.

—Au moins est-ce celui de produire d'autres pièces que j'ai le droit de vous demander. Ce sont celles sur lesquelles vous vous appuyez pour prendre le nom d'Amouroff et le titre de prince.

Nicétas ne se troubla point.

—Ce serait avec plaisir, mais en quittant la Russie, je ne me suis pas chargé de ma généalogie, qui constitue un ballot un peu lourd.

—C'est fâcheux, car vous pourriez prouver à votre ambassade qu'elle se trompe en disant que le prince Amouroff n'a laissé qu'un fils mort depuis trois ans, et, à moi, que ce n'est pas en vue d'un chantage que vous avez pris le nom et ce titre, ce qui vous épargnerait le désagrément d'être reconduit à la frontière par mes soins.

—Ce serait une illégalité.

Le préfet haussa les épaules, car s'il parlait volontiers d'illégalité quand il ne voulait pas faire quelque chose, il ne souffrait pas qu'on lui en parlât.

—Réclamez-vous de votre ambassadeur, dit-il; s'il vous prend sous sa protection, je m'incline.

Nicétas ne répondit pas.

—Aimez-vous mieux déclarer que vous n'êtes pas Russe? alors je vous ferai remarquer que vous n'auriez pas dû signer cette lettre—il montra la lettre écrite au notaire—«Prince Amouroff», ce qui constitue un faux.

—Oh! un faux!

Au lieu de répondre, le préfet sonna:

—Prévenez un des messieurs les commissaires aux délégations, dit-il à l'huissier, que je le prie de se rendre ici.

En attendant le commissaire, sans s'occuper du notaire et de Nicétas, il annota quelques pièces à grands coups de crayon rouge.

Quand le commissaire entra, le préfet lui dit quelques mots et celui-ci, s'asseyant à un bureau, se mit à écrire.

—C'est un procès-verbal, dit le préfet en s'adressent à Nicétas, visant votre lettre à Me Le Genest.

Il fut vite rédigé, le commissaire le lut, et tendant une plume à Nicétas:

—Voulez-vous le signer, dit-il, vous aurez aussi à signerne varieturla lettre annexée.

Nicétas hésita un moment.

—J'aime encore mieux la frontière.

—Avez-vous des préférences? demanda le préfet d'un air un peu goguenard: la Belgique, l'Allemagne, la suisse?

—La Belgique, si vous le voulez bien.

—Je vous ferai accompagner pour que vous ne cédiez à la tentation de descendre à Chantilly ou à Creil; si cela vous est utile, je peux vous offrir les frais de ce petit déplacement.

—Merci; c'est moi qui veux les offrir à votre agent; je vous prie seulement de m'en donner un avec qui on puisse voyager en première classe sans se faire remarquer.

—Soyez tranquille, tenue de diplomate; un train part pour Bruxelles à midi trente.

—Parfait. J'aurais le temps de passer chez moi.

Le préfet avait pressé le bouton d'une sonnerie et un agent était presque aussitôt entré; si ce n'était pas tout à fait le diplomate annoncé, cependant c'était un compagnon de voyage suffisant.

Comme Nicétas allait sortir, le préfet le retint d'un signe de main:

—Si vous ne voulez pas passer votre temps sur la ligne du Nord, ne rentrez pas en France.

Quand la porte se fut refermée sur l'agent qui emboîtait le pas derrière Nicétas, le préfet se tourna vers le notaire:

—C'est égal, j'aimerais mieux pour vous qu'il fût dedans plutôt que dehors; heureusement, c'est un violent, malgré son attitude dédaigneuse, et des violents on peut espérer toutes les folies: nous le repincerons.

Bien que Nicétas eût son billet pour Bruxelles, à Mons il descendit de wagon, et laissant son train continuer sa route, il en prit un autre qui, quelques minutes après, partait pour Charleroi.

De Paris à la frontière, assis en face de son agent, il avait eu tout le temps de réfléchir et de bâtir un plan qui lui donnerait sa revanche; pour le bien étudier sans rien laisser à l'imprévu, il avait à Creil acheté unIndicateur des chemins de fer étrangers, qu'il avait pu consulter sans que l'agent s'en inquiétât: n'était-il pas tout naturel de se tracer un itinéraire, alors; surtout, qu'on partait aussi à l'improviste?

Le propre de sa nature était de ne pas se laisser abattre et par conséquent de s'acharner contre la chance, quand elle lui était contraire; il n'avait fait que cela toute sa vie, étant un rageur et un vindicatif, non un résigné; il serait ce qu'il avait toujours été.

Aussi bien il avait joué un métier de dupe en voulant se servir de la loi; c'était une arme à laquelle il ne connaissait rien, et qui toujours se tournerait contre lui comme il arrive aux maladroits.

Depuis longtemps l'expérience lui avait appris qu'on ne fait bien ses affaires que soi-même, avec l'outil qu'on a aux mains, celui-là valant toujours mieux que celui qu'on emprunte, par cette seule raison qu'on y est habitué. Son outil à lui, c'était ses poings. Si au lieu de s'en remettre à Caffié et de suivre les sentiers détournés de la chicane que le crocodile lui avait fait prendre, il avait eu simplement recours à ses poings, et s'était jeté bravement dans le droit chemin sans souci de personne ni de rien, les yeux sur son but, brisant tout ce qui l'en écartait, il ne serait pas maintenant dans ce wagon, roulé par ce vieux notaire et ce préfet de police du diable.

Si le jour où il s'était dit que l'héritière de M. de Chambrais pouvait bien être sa fille, il l'avait simplement enlevée et cachée à l'étranger quelque part, tout cela ne serait pas arrivé: au lieu d'avoir à s'adresser à madame d'Unières avec des détours et des ménagements, c'eût été madame d'Unières qui aurait dû s'adresser à lui; et pour ravoir l'enfant il aurait bien fallu qu'elle capitulât.

Eh bien! ce qu'il n'avait pas fait alors, il fallait qu'il le fît maintenant; et avec de la décision et de l'énergie, toutes ses maladresses pouvaient se réparer. Pour cela, il n'avait qu'à prendre Claude. Il n'était plus le pauvre diable sans le sou que deux mois auparavant laNormandiedébarquait au Havre: il disposerait de plus de trois cent mille francs qui lui permettraient de soutenir gaillardement la lutte contre la comtesse, le notaire et le préfet de police; au bout, il faudrait bien céder; alors, il imposerait ses conditions et ne rendrait l'enfant que donnant-donnant; elle valait bien deux millions, cette petite.

Mais pour que cette combinaison, à laquelle il avait déjà pensé plus d'une fois, réussît, il ne fallait pas perdre de temps, car le notaire, conseillé par le préfet de police, qui avait deviné qu'un homme qu'on expulse ne reste pas là où on le conduit, voudrait faire mettre Claude à l'abri d'un coup de main, et alors tout serait perdu, les deux millions et le reste, les choses en étaient arrivées à un point où le procès en reconnaissance serait une folie.

Jusqu'à la frontière il n'avait consulté son indicateur que pour trouver des trains de Mons à Charleroi et de Charleroi à Givet, car une surveillance devant être, sans aucun doute, organisée contre lui à la gare du Nord, il n'allait pas être assez naïf pour rentrer à Paris par là; ce serait par celle de l'Est qu'il rentrerait en prenant le train à Givet. Débarrassé de son agent à Quiévrain, il put, sans éveiller de soupçons, étudier la marche des trains de Givet à Paris en passant par Épernay et il vit qu'il pouvait arriver le lendemain avant cinq heures.

Comment admettre qu'on eût pris si vite des précautions pour qu'il ne pût pas aborder Claude? Si on l'attendait, ce ne serait assurément pas aussitôt.

Dans ses précédents voyages à Chambrais, il avait eu le temps de s'informer des habitudes de Claude: il savait qu'elle restait la plus grande partie de la journée chez Dagomer et que c'était de quatre à cinq heures qu'elle venait travailler chez lady Cappadoce; il n'avait donc qu'à se trouver sur son passage à l'aller ou au retour, et à lui donner rendez-vous à la nuit tombante, dans un endroit désert où il l'attendrait avec une voiture. Il faudrait qu'il fût vraiment bien maladroit s'il ne la décidait pas à venir avec lui pour «voir son père»; une fois en route, on ne les rattraperait pas, il saurait l'amadouer. A l'accent avec lequel elle s'était écriée: «Où sont mes parents?» il savait à l'avance qu'avec ces deux mots il la mènerait loin.

Il avait pris un billet direct de Givet à Paris, mais en route il modifia son premier plan pour le perfectionner et mettre toutes les chances de son côté, même celles peu vraisemblables où on le guetterait à la gare de l'Est. A Meaux, il monta dans un train de banlieue, et descendant à Noisy-le-Sec, il prit la Grande-Ceinture jusqu'à Longjumeau.

Là il loua une voiture, un cabriolet, qu'il conduisit lui-même, et choisit un cheval qui lui parut assez bon pour n'être pas ratteint s'il pouvait prendre un peu d'avance. C'eût été naïveté de se montrer dans les rues du village, aussi s'en alla-t-il mettre à l'auberge son cheval à Villemeneu, qui est à deux kilomètres de Chambrais, et vers trois heures et demie, il vint en promeneur flâner dans le chemin que Claude devait suivre pour se rendre chez lady Cappadoce.

Il avait cru qu'elle serait seule, ce qui aurait été naturel chez une fille qu'on laisse courir à travers les blés cueillir l'herbe de ses lapins, mais quand il la vit venir, elle était accompagnée d'une paysanne qu'il reconnut pour la femme du garde; alors, prenant vivement son carnet, il se mit en posture de faire un croquis.

Quand elles passèrent devant lui, madame Dagomer ne parut pas s'inquiéter de le voir là, et Claude, sans tourner la tête de son côté, lui lança un regard significatif: elle l'avait reconnu et se demandait sûrement ce qu'il voulait.

Il attendrait son retour; mais comme il fallait prévoir qu'elle pouvait être encore accompagnée, il prépara un billet qu'il devait trouver moyen de lui remettre: «Soyez ce soir, à la nuit tombante, au Calvaire de la RÉSERVE, vous m'y trouverez, je vous dirai tout.»

Il ne s'était pas trompé: au retour, la femme du garde, fidèle aux prescriptions de madame d'Unières, accompagnait encore Claude; il les laissa venir jusqu'à lui, alors se levant, il aborda madame Dagomer de façon à se placer entre elle et Claude.

—Auriez-vous la complaisance, madame, fit-il en saluant poliment, de me dire, si en suivant ce chemin j'arriverai à la Croix-du-Roi?

C'était de la main gauche étendue qu'il montrait le chemin; de la droite, placée derrière son dos, il agitait doucement son papier: il sentit qu'on le lui tirait des doigts; alors il remercia, et les laissa passer.

Rentré à Villemeneu, il dîna gaîment, puis, à sept heures et demie, il fit atteler et partit grand train comme s'il était pressé; arrivé à laRéserve, il descendit de voiture et attacha son cheval à un arbre; le soleil venait de se coucher, et du ciel empourpré tombait une lumière rose qui promettait une soirée sereine.

Ce qu'on appelle laRéserveest un grand étang long de près d'un kilomètre, et large d'une cinquantaine de mètres creusé pour recevoir les eaux de pluie et de neige qui tombent sur le plateau de Chambrais; recueillies dans des rigoles qui sillonnent les champs et les bois, de ce plateau elles s'emmagasinent là, et par des conduites souterraines, elles vont alimenter les bassins, les cascades, les jets d'eau du parc et des jardins.

D'un côté, l'étang sert de clôture au parc, de l'autre il est longé par une route—celle que Nicétas avait choisie comme lieu de rendez-vous,—à un endroit assez rapproché du pavillon du garde pour que Claude pût y venir facilement, et assez éloigné cependant pour qu'on ne la suivit point du regard. Que de fois, dans ses promenades sentimentales, était-il resté là à rêver à celle qu'il aimait, imaginant les charmes d'un tête à tête avec elle!

Depuis douze ans l'aspect des choses n'avait pas changé, et il les retrouvait, après cette longue absence, comme s'il les avait quittées la veille: c'était le même calme, le même silence, la même douceur, la même végétation foisonnant de roseaux et de plantes aquatiques dans l'étang, le même cadre noble que lui faisaient les grands arbres du parc. Il se rappelait que la dernière fois qu'il y était venu des ouvriers faucardaient ces roseaux et ces plantes, qui, si on les avait laissé pousser librement, n'auraient pas tardé à envahir l'étang et à le transformer en un marais; maintenant ce travail était encore en train, et sur la rive, que longeait la route, retenue à un têtard par une chaîne, il revoyait une toue, que les ouvriers, leur journée finie, avaient attachée là; si ce n'était pas celle dans laquelle il s'était souvent promené, au moins en était-ce une semblable, à fond plat, avec des avirons retenus aux tolets par un anneau de fer.

Le temps s'écoulait, le ciel pâlissait, la verdure des arbres et des buissons s'assombrissait, Claude ne paraissait pas.

Ne la laisserait-on pas sortir seule; si on l'accompagnait au village, on ne pouvait pas l'enfermer, elle devait avoir au moins la liberté d'aller et venir aux abords de la maison.

Pour voir de plus loin, il monta sur les marches du calvaire, mais il ne l'aperçut point: la route, déserte, filait droit entre l'étang et les champs, sans que personne s'y montrât.

L'impatience et l'inquiétude commençaient à le prendre, lorsque de l'autre côté de l'étang, sur la rive herbue du parc, il la vit arriver en courant; mais l'autre côté de l'étang ne faisait pas du tout son affaire; il eut un mouvement de colère; cependant, descendant au bord de l'eau, il agita son mouchoir.

Elle ne tarda pas à se trouver en face de lui, alors mettant ses deux mains autour de sa bouche, elle cria en étouffant sa voix:

—Prenez la toue.

Il n'y avait pas pensé. Vivement il détacha la chaîne enroulée autour du saule, et à coups vigoureux d'avirons il traversa l'étang; bientôt l'avant de la toue toucha la rive.

—Montez, dit-il en se retournant.

—Dites-moi ce que vous avez à me dire, monsieur.

—Ce n'est pas possible ici; il ne faut pas qu'on me voie; montez vite; dans les roseaux nous serons à l'abri.

Si dans la plus grande partie de l'étang les roseaux faucardés laissaient les eaux libres, il en restait une où ils n'avaient pas été encore coupés, et il n'y avait qu'à amener la toue dans leur fourré pour y être caché.

Elle hésitait.

—C'est pour votre bonheur, dit-il, vos parents sont retrouvés.

Elle monta et vint près de lui.

Alors il se mit à ramer, mais au lieu de se diriger vers les roseaux, il vira de bord pour gagner le calvaire.

—Où allez-vous, monsieur?

—Je vous conduis près de votre père.

—Où est-il?

—Vous ne tarderez pas à le voir.

—Monsieur, je ne veux pas, s'écria-telle effrayée; si vous ne me débarquez pas, j'appelle.

—Je vais vous débarquer de l'autre côté.

—Non, ici, tout de suite.

Il rama plus fort.

—Monsieur, je crie.

Et de fait elle se mit à appeler au secours; mais qui pouvait l'entendre? la route était déserte.

—Au secours, à moi, à moi...

—Ne criez pas, mon enfant, vous allez voir votre père.

A ce moment, un homme sortant d'une allée se montra sur la rive du parc; il accourait en boitant.

Claude et Nicétas l'aperçurent en même temps.

—Papa Dagomer, cria Claude, à moi, on m'emporte.

—Arrêtez, cria le garde.

Mais encore quelques coups d'aviron, et la toue atteignait la route, il ne pouvait pas traverser l'étang à la nage.

—A moi, à moi, continuait de crier Claude avec plus de force depuis qu'elle espérait être secourue.

—Arrêtez, cria Dagomer ou je tire.

Nicétas rama plus fort; ce ne serait pas la première fois qu'il sortirait sain et sauf d'une fusillade.

—Claude, couche-toi, cria Dagomer qui avait abaissé son petit fusil.

Elle se laissa tomber au fond de la toue; une détonation retentit, en même temps elle sentit rouler sur elle un corps qui l'écrasait.

C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.

Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi, elle se l'était répété.

Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la légère.

Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et l'autre menacés.

Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.

Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement n'étaient que trop réelles, elle le sentait.

Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot: «Reviens.»

Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.

Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»

En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi passionnée.

Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?

Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle descendit le perron.

Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent à leur appartement, dont elle ferma la porte.

Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une question:

—Que se passe-t-il?

Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main tremblante.

Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:

—Je ne comprends pas, dit-il.

Elle hésita un moment:

—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.

Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible pour lui.

—La lettre, lui dit-il, la lettre.

—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la plus malheureuse des femmes.

Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.

—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.

Elle baissa la tête.

—Et l'homme, où est-il?

—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a écrit cette lettre.

—Et cela est arrivé?

—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle était de lui; il me donnait un rendez-vous à laMare aux joncs.

—Vous y êtes allée?

—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis les vraies.

Il l'arrêta:

—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.

—Vous saviez?...

—Oui; c'est pour cela que je suis parti.

—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.

Elle se jeta aux genoux de son mari:

—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour prix de ton amour, la honte et le malheur.

Il la contempla longuement, puis la relevant:

—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est deux.

—Elie!

—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.

A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus précipités.

Le comte alla ouvrir:

—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:

—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.

—Claude! s'écria Ghislaine.

Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.

Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.

Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:

—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.

—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un homme. Qué malheur!

—Un braconnier? demanda le comte.

—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.

Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de paroles pour se comprendre.

—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que je m'appelle Dagomer.

Il leva la main pour attester le ciel.

—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers laRéserve, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait fait prendre l'avenue deBaccu. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.

—Et Claude? s'écria Ghislaine.

—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au bord avec le mort au fond.

Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.

—Vous l'avez regardé?

—Bien sûr.

—Comment est-il?

—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.

Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe affirmatif: c'était lui.

—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de laRéserve; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.

—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.

—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme comme vous.

—Je l'expliquerai à la justice.

S'adressant au valet de chambre:

—Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la gendarmerie.

Puis, revenant à Dagomer:

—Où est-il?

—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!

—Je vais avec vous.

Ghislaine voulut le suivre.

—Restez, dit-il.

Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.

—Je vais vous envoyer Claude.

Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.


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