Un matin qu’il était par hasard resté à l’atelier, Golo vit arriver Jeulin, dit Chandelle, gris plus tôt que de coutume, et qui tout de suite, dans un flot de paroles, annonça une nouvelle : sa sœur « la Titite », se mariait… Oui, ça venait de se décider comme ça, subitement ; il y avait longtemps qu’on en parlait, mais cette fois la chose y était : les bans seraient publiés le dimanche.
Le prétendu était un jeune homme de la Ferté-sous-Jouarre, le fils Le Beigne, qui étudiait pour être huissier et avait promesse de succéder à son patron. Chandelle tirait, d’ailleurs, quelque orgueil de cette alliance.
— Mon vieux, tu sais, si les gens qui te doivent de l’argent ne lâchent pas la monnaie, tu n’auras qu’à le dire, on les fera marcher. Bien entendu, tu es de la noce ; ça ne traînera pas, c’est dans trois semaines ; paraît qu’ils sont pressés.
Fidèle à la civilité en usage, Golo refusait vaguement, un peu attristé, malgré tout. Elle était bien gentille, la Titite, et il avait eu des idées sur elle, au temps où les Rutel le poussaient à se marier pour se consoler de Cendrine. En réalité, c’était la seule du pays qui lui aurait réellement convenu, et voilà maintenant qu’elle était placée, elle aussi ; il eût mieux fait peut-être d’écouter les conseils des vieux. Qui sait si maintenant il n’aurait pas oublié l’autre !
Au hasard, il donnait des prétextes : il n’avait pas d’habits, il ne connaîtrait personne à la noce.
— Laisse donc, reprenait Chandelle, tu viendras comme tu es : pas besoin de faire du chic avec les amis… Et puis, au contraire, tu connaîtras tout le monde : il n’y aura presque que des gens de Villebard. Allons ! c’est entendu.
Et il partait, laissant Golo affirmer qu’il ne fallait pas compter sur lui.
Mais, le lendemain, la Titite elle-même et son futur, en tournée d’invitations, passèrent au Chep, insistèrent à leur tour. Sans accepter formellement, le menuisier fit une résistance moins vive ; et même, flatté de la démarche, il emprunta une bouteille au père Hénocque, et, par un raffinement, il les emmena chez lui, dans la maison un peu délabrée de la tante Louvet, où l’on trinqua à la santé de chacun.
Le lendemain, il pensa à son costume : on avait beau être devenu un loupeur, un traînard de grandes routes, un propre-à-rien, quand des gens convenables vous faisaient une politesse, il fallait se montrer à la hauteur. D’abord, il songea à Droitecourt, un tailleur de Mécringes, un artisan de confiance qui habillait la jeunesse de Villebard ; mais des affiches placardées sur la maison commune le tentèrent. Des magasins de Château-Thierry,Aux Classes laborieusesetAu Progrès moderne, y étaient figurés magnifiques, à l’angle de rues interminables qu’ils bordaient jusque dans les lointains de la perspective. Une fois dans la ville, il hésita à les reconnaître : c’étaient des magasins comme tous les autres, et dont l’étalage n’offrait rien de particulier, sinon peut-être, de chaque côté de la porte d’entrée, deux mannequins surmontés de têtes souriantes et rougeaudes, aux favoris de garçon de café et revêtus de complets de cérémonie dont le prix s’étalait en chiffres majuscules. Le choix n’y était pas immense, contrairement à ce qu’affirmaient les affiches, si bien que Golo, désillusionné, finit par trouver que sa redingote et son pantalon noirs seraient bons cette fois encore.
Il acheta seulement des gants violets et un chapeau : car, décidément, le sien, auquel il était survenu des malheurs, n’était plus mettable. Et, comme il revenait à la gare, un dernier objet le tenta : une cravate plastron à raies jaunes et noires où éclatait une épingle en simili-or représentant un vélocipède.
Le jour de la noce venu, à neuf heures et demie, à l’heure dite, il arrivait chez les Jeulin, où l’on devait se réunir pour aller à la mairie et, de là, à l’église.
Dans la cuisine, quelques hommes, des parents du marié sans doute, des invités célibataires ou veufs étaient seuls exacts au rendez-vous. Sans grands discours, ils mangeaient un morceau sur le pouce, en buvant le vin blanc dans des petits verres de campagne taillés jusqu’aux bords et qu’ils vidaient d’un seul coup.
Les autres, ceux qui habitaient Villebard, tardaient. Respectueux des convenances traditionnelles, ils avaient tous refusé l’invitation et affirmé jusqu’au dernier moment qu’ils ne viendraient pas. Ils s’étaient mis en tenue, néanmoins, et attendaient que, suivant l’usage, les garçons d’honneur vinssent les presser.
— Allons donc, on n’attend plus que vous ! C’est-y que vous ne voulez pas manger du dindon ?
Cet argument les convainquait et peu à peu la maison des Jeulin s’emplissait ; un bourdonnement de voix montait dans une gaieté diffuse, et, le garde-champêtre étant venu annoncer l’arrivée de M. le Maire, on se décidait à partir.
Le cortège s’organisait, et, le violon en tête, on descendait la rue, où stationnaient des curieux, arrêtés par groupes, au bord des cours. Les gens plus discrets se contentaient de regarder par l’entre-bâillement des volets tirés.
Le marié, ses parents et les invités du dehors, attiraient principalement les yeux. La Titite cependant aurait mérité plus d’attention qu’on ne lui en donnait. Plus brune dans sa robe blanche, elle s’avançait au bras de son père, et son air garçon, ses yeux chauds qui luisaient, le soupçon de duvet qui bordait sa lèvre mince au milieu de sa figure de chèvre, la démarche ondulante de son corps maigrichon, tout en elle donnait aux connaisseurs l’assurance qu’elle était de celles à qui il ne suffit pas « d’en promettre ».
Pourtant, on remarquait davantage son futur conjoint, un petit monsieur à moustaches cirées, l’air fat et méprisant. Appelé lui-même à instrumenter prochainement au nom du peuple français, il marchait au second rang avec la certitude d’un homme habitué au coudoiement des gens de loi. De son œil jaune et dur, il semblait contempler par anticipation les panonceaux d’or, qui bientôt, flamberaient accotés au-dessus de sa porte dans la principale rue de la Ferté-sous-Jouarre. Il avait soigné sa tenue et c’était de Paris que venait son habit à revers de soie, son plastron brodé étincelant de strass et, autre éblouissement, ses souliers vernis miroitant dans la poussière.
Il donnait le bras à sa mère, triomphante à son côté dans l’apparat de sa robe de soie mauve et de son chapeau à plumes ; une forte commère qui se rengorgeait, prétentieuse, avec un tour de cheveux en dents de loup sur une figure à rougeurs d’eczéma.
Traînant la mère Jeulin, le sieur Le Beigne père paraissait ensuite, un notable galope-chopine, aux allures louches, agent des contentieux suspects et des recouvrements pénibles. Sur le double tour de sa cravate blanche reposait une figure molle et rasée, que trouaient deux yeux verdâtres au-dessus de paupières boursouflées. A la façon des médecins célèbres, il portait de longs cheveux grisonnants et plats, rejetés en arrière. Au fond et malgré son air rogue, il était ravi de ce mariage consolidant par de la bonne terre au soleil la maigre dot qu’il donnait à son fils, une dot faite avec les gros sous des plaideurs en détresse et des emprunteurs pressurés.
Après ces personnages venait le reste de la noce, une ribambelle de gens de campagne cossus, chacun donnant le bras à sa propre femme : des gens de Villebard et aussi des cousins arrivés le matin de fermes lointaines, les hommes dans de solides redingotes et la tête couverte de hauts chapeaux, les femmes en robe de couleur avec des mitaines en filet et de longues chaînes d’or. Et le cortège était fermé par des enfants frisés au petit fer qui marchaient en se donnant la main, orgueilleux de leurs beaux habits.
Golo était le cavalier d’une cousine des Le Beigne, une corsetière de Saâcy, ni jeune ni vieille, plus laide que jolie, mais dont les élégances presque parisiennes ne lui déplurent point tout d’abord. Il lui offrit le bras, un peu troublé, ne trouvant rien à dire, sinon que « grâce au beau temps, la journée s’annonçait bien ».
On entra à la mairie, un bâtiment déjà ancien dont l’école prenait la moitié. La tête du cortège y pénétra, mais l’unique salle, qu’encombrait déjà une table énorme entourée de chaises de paille, fut tout de suite pleine et une partie de la noce dut rester sur la place. Golo tint quand même à voir la cérémonie, poussé malgré lui par une curiosité où il y avait du regret, de la bravade, presque de la résignation.
Ainsi que l’avait dit le garde-champêtre, le Maire était arrivé depuis quelque temps et commençait à s’impatienter. Il se tenait au bout de la table, assez majestueux, somme toute, avec son ventre qu’entourait l’écharpe tricolore et sa grosse figure rouge, bordée d’un collier de barbe grise, coupée ras. Il serra la main du père Jeulin et, assisté de l’instituteur qui remplissait les fonctions de secrétaire de la mairie, il commença la lecture des articles du Code, ânonnant, se reprenant au milieu des phrases, en homme peu familiarisé avec ces matières. Un respect, cependant, venait aux assistants de ces mots qu’ils comprenaient mal, mais qu’ils écoutaient en silence, avec l’air grave et défiant qu’ils avaient chez le notaire, avant la signature du contrat.
Golo, lui, regardait la salle, une pièce oblongue aux murs blanchis à la chaux et que décorait, entre deux chandeliers, un buste de la République posé sur la cheminée peinte en noir, dans un pan coupé. Contre le mur, enroulé sur deux crochets, s’allongeait le drapeau du 14 juillet. Sur l’appui de la fenêtre on voyait, couverts de poussière, les godets à suif qui servaient aux illuminations, les jours de réjouissances municipales, et à l’extrémité d’un banc reposait, la bricole pendante, le tambour de l’appariteur.
Mais la cérémonie tirait à sa fin ; les mariés, les parents, les témoins se faufilant entre deux chaises, tour à tour, inscrivaient leur signature sur le registre de l’instituteur et déjà, du clocher tout proche, s’échappait la volée du carillon annonçant le commencement de la messe.
Le cortège se reforma et, sur l’air de laJolie Parfumeuseexécuté par le violon, on traversa le carré d’ormes que dorait l’automne, et, par la grande porte, au milieu des tombes plates et des croix noires de l’ancien cimetière, on entra dans l’église.
Mais l’office parut long ; l’allocution du curé fut mal écoutée, et les chantres n’en finissaient pas, suivant leur habitude. Il y eut un moment d’émotion, pourtant, quand les cloches reprirent et que, les réponses irrémédiables ayant été proférées, l’apprenti huissier se tourna à demi vers la Titite, et lui passa résolument le doigt dans l’anneau d’or que venait de consacrer le prêtre.
L’heure s’avançait, d’ailleurs, et l’on avait entendu, il y avait longtemps déjà, sonner midi à l’horloge. Pour se conserver en appétit, on n’avait rien pris le matin, et, à part soi, on songeait à la grande table dressée là-bas, chez les Jeulin.
Pourtant les époux et leurs parents sortirent de la sacristie, la grande porte se rouvrit, les cloches sonnèrent une fois encore, et, dans une allégresse mal dissimulée, on rentra à la maison. Là, il fallut que la mariée subît les embrassades de tous les invités, sans exception, chacun s’approchant à son tour, sans trouver autre chose que ces mots : « Allons, ma Titite, allons… » Golo se présenta, lui aussi, un peu ému, mais elle lui tendit la joue, sans même le regarder, en minaudant avec une amie, si bien qu’il n’y trouva aucun plaisir. Heureusement, et définitivement cette fois, on allait passer à des choses plus sérieuses : le dîner était servi.
La table se dressait dans l’aire de la grange ; les récoltes entassées verticalement disparaissaient sous les draps tendus, et le sol, soigneusement balayé, paraissait aussi net que le parquet d’une chambre. En haut, l’armature de la charpente se découvrait avec son bel ajustement d’arbalétriers, de pannes et de tirants ; les poutres, grossièrement équarries, à demi écorcées, traversaient d’un jet solide toute la largeur de la bâtisse ; des fentes s’y voyaient, semblables à des rides, et au-dessus, soutenant les tuiles, s’alignaient les chevrons et les lattes comme une futaie, d’où tombait, avec le roucoulement des pigeons et la piaillerie des moineaux, une poussière de jour. Les foins sentaient bon, une odeur un peu sèche, entêtante. Par la porte du fond, petite et qui s’ouvrait sur le clos, on voyait un gros noyer près d’une mare devinée derrière les sureaux jaunis et les orties encore vigoureuses.
Bruyamment, parmi les appels et les rires, on prit place et le repas commença. Mais dès le début ce fut une désillusion. Au lieu de cuisiner en famille le banquet traditionnel, on s’était, sur les instances de MmeLe Beigne, adressé à un gargotier de la Ferté-sous-Jouarre qui avait apprêté un dîner dont le fallacieux apparat dissimulait mal l’indigence réelle.
Le couvert était somptueux ; les cristaux et les faïences, marqués aux chiffres de l’entrepreneur du festin et portant en exergue les mots :Hôtel d’Albion, étincelaient sur du linge damassé que des garde-nappes défendaient du contact des couverts en ruolz. Entre les assiettes du dessert préparé d’avance, derrière les verres, alignés par rang de taille, s’étageaient, piquées dans la mousse, les dernières fleurs de la saison : dahlias, reines-marguerites et soucis. Cette décoration inexplicable ne fut pas goûtée : « Des bouquets sur une table !… c’était-il qu’on les prenait pour des ânes ? » Seuls, les soucis eurent quelque succès, les loustics voyant dans leur couleur un présage assuré de prochaines déceptions maritales.
Les serviettes aussi, par leur pliage inaccoutumé, provoquèrent l’étonnement général : les unes se déployaient comme des éventails, les autres s’érigeaient semblables à des mitres. Mais celles des mariés se distinguaient entre toutes. Elles représentaient des colombes battant de l’aile, prêtes à l’amour : et leurs becs étaient noirs, ayant été tortillés par les doigts des garçons.
Toutes ces innovations furent l’objet de commentaires défavorables, de la part des anciens surtout. Le potage ne leur rendit pas l’indulgence : au lieu de la bonne soupe grasse, emplissant jusqu’aux bords les assiettes profondes, de la soupe, essentiel fondement de tout repas sérieux, ce furent trois cuillerées d’un tapioca débile, servi d’avance et froid comme un mort. Puisqu’on ne servait pas le bœuf après, d’où venait donc le bouillon ? On avait espéré du réconfort par le poisson ; mais, autre déconvenue, ce qu’on passait n’était point la matelote copieuse, baignant dans sa belle sauce au vin, délicieusement odorante ; posées sur des planches habillées de serviettes, c’étaient des bêtes plates dont les convives cherchaient vainement la tête. Elles furent saluées d’un murmure agressif. Ils demandèrent ce que c’était :
— Du turbot !
Du turbot ?… Du poisson qui n’était pas de la matelote, ce n’était pas du poisson ; et ils mangèrent dédaigneusement, du bout des lèvres, les petits carrés choisis pour eux par les serveurs.
Et après le turbot, des plats aux noms prétentieux défilèrent, insolites et méprisés. Encore si le vin avait été à hauteur ! si c’eût été du vin des petits crus briards, du vin du pays, mais non, il fallut subir des faux Bordeaux et des Bourgogne de tables d’hôtes, sans goût ni verdeur, versés dans des verres tout petits, par des sommeliers parcimonieux.
Malgré tout, et en raison peut-être de la sophistication des produits, une grosse gaieté se faisait jour. Les plaisanteries coutumières des repas de noces se produisirent au moment nécessaire. Déjà, fidèle observateur des rites, un garçon d’honneur avait plongé sous la table et, après un semblant d’hésitation entre des jupes amies, s’attaquait à la mariée qui se renversait pâmée de chatouilles. Il commençait à dégrafer la jarretière, l’enlevait à la fin et réapparut, la face empourprée, les cheveux en désordre, la brandissant comme un trophée. Ce fut le signal de toutes les licences permises. Golo lui-même, qui avait bu jusque-là sans rien dire, le chapeau sur la tête comme tous les hommes, sentit ses idées se troubler et se mit à serrer de près sa voisine. La corsetière eut quelques effarouchements prévus, puis rapidement ils devinrent très camarades. Tout en mangeant et avec une sournoiserie affectée, il lui prenait la taille. Il n’était pas le seul, car les camarades s’en donnaient avec leurs voisines, chaque couple s’isolant au milieu du tapage.
Mais un bouchon sautait, applaudi par les plus allumés : c’était l’heure du champagne. Un champagne acidulé et plat qui s’évadait bruyamment, tout en mousse, de goulots chaperonnés d’or. Et dans la griserie croissante, se déchaînèrent les chansons.
Ce furent d’abord des couplets de circonstance, avec des mots à double sens, équivoques délicates et histoires plaisantes, telles qu’avaries de fleur d’oranger, effarements dépensées, baptêmes avant l’heure. Puis une jeune fille de Nogent-l’Artaud attendrit les cœurs par une romance pleine d’aveux ingénus, échangés au clair de lune, sous une charmille toute sonore de rossignols. MmeLe Beigne elle-même, sollicitée par tous, se leva, maîtrisant son émotion, et, avec le style d’une femme qui a entendu les chanteurs en renom, elle attaqua l’air fameux desDragons de Villars: « Ne parle pas, Rose, je t’en supplie… »
Et, les âmes se trouvant amollies par la tendresse, un des camarades de Carrouge, un nommé Tape, chez qui la boisson avait exagéré le patriotisme, profita du silence. Avec la même vigueur et la même religion qu’il eût chanté au lutrin, il entonna l’hymne comminatoire :Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine !
La fin du dîner s’en trouva assombrie : la frontière n’était pas si loin !… Chacun fut impressionné désagréablement par cette évocation des mauvais jours qui troublait le dessert. Et quand, lancé avec provocation, éclata l’appel à la revanche, tous regardèrent le fond de leur assiette et vidèrent leur verre silencieusement.
Pour dissiper ces idées fâcheuses, tout le monde se leva, et la noce, un peu à la débandade cette fois, fit le tour du village, avant d’arriver à l’auberge où l’on prenait le café.
Golo, maintenant, ne s’amusait plus du tout. Il en avait assez de sa corsetière : parce qu’une ou deux fois il lui avait poussé le coude, elle était devenue sentimentale, et pour le bon motif, encore ! Elle se plaignait de sa vie solitaire, engageant son cavalier à venir la voir : sa mère le recevrait très bien. Et, à mesure qu’elle se faisait plus tendre, lui la trouvait plus laide. Il la lâcha dès l’entrée chez Farcette.
Carrouge l’appelait, d’ailleurs. Il était avec une fille de Chamery, qu’il accompagnait depuis le matin, pas plus jolie que la demoiselle de Saâcy, mais il s’en contentait, étant de complexion raisonnable. On ne venait pas à la noce pour s’ennuyer, et, très gais tous deux, ils se moquaient de Golo. « Qu’est-ce qu’il avait donc, ce godiche-là, à ne pas s’amuser comme les autres ? Est-ce qu’il avait peur de se tacher, ou bien faisait-il le malin à cause de sa médaille ? »
— Monsieur pense à ses amours ! dit la jeune personne en s’esclaffant.
— Faut croire ! dit Carrouge, devenu presque grave subitement, car il se rappelait le retour de Fromentières, après la partie de boules.
— Mais non, mais non, fit mollement le menuisier, tout ça, c’est des vieilles histoires.
Le bal commençait. Le violon s’était adjoint un piston et un alto de renfort et, aux sons des mêmes ritournelles insatiablement répétées, les couples tournaient, frappant du pied le plancher largement arrosé pour la circonstance. La mariée, qui avait ouvert le bal avec son époux, ne manquait ni une figure de quadrille ni une polka, chacun tenant à honneur de la faire danser à son tour. Seul, Golo ne bougea point. Comme si le vin et le bruit eussent avivé encore son chagrin, à mesure que la soirée se prolongeait, il s’assombrissait davantage, sourdement enragé à l’idée qu’une autre mariée, elle aussi en robe blanche, un an auparavant avait dansé dans cette même auberge et qu’un homme aussi, un homme autre que lui, sans rien dire à personne, à la pointe du jour, l’avait emmenée dans la rue grise.