Les jours suivants ne furent pas mauvais pour Golo. La fièvre de la dispute n’était pas encore tombée et elle le maintenait dans un état d’excitation qui l’empêchait de trop souffrir. Même, quelque orgueil lui revenait : il avait eu le beau rôle, c’était certain, et tout Villebard, à cette heure, savait qu’il n’avait pas froid aux yeux. Et comme il était moins malheureux, il s’ingéniait à garder intact le souvenir de cette querelle qui flattait sa vanité et distrayait sa douleur. Il en venait à exagérer la couardise du charron, comme aussi sa propre bravoure, et se délectait perpétuellement de la comparaison qui s’imposait entre lui et une pareille « gourde ».
— Oui, une gourde, une vraie gourde !
Et, ravi de ce vocable, il s’exaltait, évoquant d’Albert une image tellement comique et piteuse qu’il se prenait à rire tout seul, à l’atelier, sur les chemins. Et peu à peu, il glissait à une autre idée, qui faisait tressaillir en lui quelque espérance : si Cendrine, déjà fort peu éprise, allait, elle aussi, partager l’opinion publique et mépriser à son tour cet imbécile !… Et si elle méprisait Albert, ne serait-elle pas conduite, naturellement à admirer son rival, à l’aimer peut-être ?… Quelle chance que cette rencontre ! Mais il importait d’en profiter : au plus tôt et à tout prix, il fallait revoir Cendrine.
La revoir, oui, et deviner sa pensée, lui montrer que son ami était toujours là, et que, si elle avait voulu, si elle voulait…
La revoir, sans doute, mais où et comment ? Golo n’en savait rien ; et, son irrésolution naturelle aidant, les jours passèrent, chacun emportant un peu de sa vanité et un peu de sa confiance. La douleur était revenue, plus insupportable, plus lancinante que jamais, aggravée maintenant par l’exact sentiment de la réalité.
En admettant même que Cendrine, par dégoût de son mari, fût prise de compassion pour son premier amoureux, le reçût avec douceur, et que le temps refleurît des rendez-vous de leur jeunesse, quelle ne serait pas la fin de cette aventure ! Golo savait l’impossibilité des rencontres ignorées dans un petit village comme Villebard, et si, à la vérité, le charron était lâche, il n’en était pas moins capable de toutes les cruautés et de toutes les traîtrises. Surpris par cette brute, coupables ou non, sûrement ils seraient frappés. Oh ! pour lui-même, Golo n’avait pas peur. Si, un soir, au long d’une haie, le mari à l’improviste lui flanquait un mauvais coup, eh bien ! il n’en serait que cela. Il mourrait à cause de l’ancienne, à cause de son amie de jadis, et il aurait fini de souffrir. Mais si c’était elle la victime ? Et déjà il se représentait Cendrine abattue, le crâne ouvert d’un coup de serpe dans le jardin où Albert l’aurait poursuivie, au milieu de l’herbe rougie de sang. Non, il ne serait pas la cause d’une telle horreur. Ah ! sans doute, revoir quelquefois Cendrine, la serrer dans ses bras, sans rien dire, c’eût été pour lui une inexprimable joie. Seulement, comme cette joie, Cendrine pourrait la payer de sa tranquillité, de sa vie peut-être, Golo se jura d’y renoncer à jamais. Alors, il s’attendrit sur lui-même ; et, tout en larmes, il lui sembla que ce sacrifice, c’était son âme d’enfant qui le consentait, l’âme du petit mari des jeux innocents, doux aux gens et pitoyable aux bêtes.
Cette fois, c’était la fin. Puisque, décidément, il ne pouvait posséder Cendrine à lui tout seul, comme on possède son champ, sa maison, puisqu’il ne pouvait même pas la voir, eh bien ! il partirait, il s’en irait loin, oh ! très loin, dès qu’il lui aurait dit adieu, adieu pour toujours.
Le hasard le servit : l’occasion de l’entrevue dernière ne se fit pas attendre. L’hiver se faisait rude. Deux jours durant, sans discontinuer, la neige tomba, une neige qui rappelait à Golo le jour de son tirage au sort. Dans le grand silence, elle descendait inépuisable, et quand elle faisait mine de cesser, on apercevait un ciel d’un gris uniforme, qui, l’instant d’après, blanchissait de nouveau. Les coteaux et la plaine se brouillaient, l’horizon était clos, et on ne distinguait plus que des choses toutes proches, des apparitions très douces de maisons et d’arbres qui s’atténuaient lentement sous la trame épaissie des flocons.
Le troisième jour toutefois, la matinée fut un peu moins trouble ; il ne neigeait plus, mais le ciel était encore bas, et de grosses volutes noires roulaient au-dessus de la côte. Le long des maisons, Golo suivait les petits chemins que les gens avaient tracés pour gagner la grand’rue. Vraiment, on croyait marcher dans un fossé, tant la neige était haute, à droite et à gauche, relevée en talus où l’on voyait encore la traînée des balais. Le menuisier descendait le village, entrait au cabaret où il n’était pas venu depuis la mort du vieux Cluet. L’aubergiste, accroupi devant le poêle qui fumait, en brutalisait la grille, sacrant et jurant. Il fut médiocrement aimable pour ce client irrégulier.
— Te voilà, grand traînard !… C’est-il qu’il t’est tombé un œil, que tu reviens ici comme tu es parti, sans dire gare ?
Et comme Golo, un peu interloqué, hasardait :
— Il ne fait pas trop chaud, chez vous !
— Pas trop chaud ? riposta Farcette, pas trop chaud ? Eh bien ! tu sais, si tu ne te trouves pas bien ici, mon garçon, tu peux aller te chauffer par en haut du pays.
— Où ça, par en haut, répondit Golo, où ça ? Est-ce dans la maison du père Cluet que vous voulez dire ?
Farcette ricana : le plaisir de lâcher une méchanceté l’adoucissait un peu.
— Allons ! allons ! ne fais pas l’imbécile, tu sais bien ce que je veux dire ; il ne s’agit pas du père Cluet, il s’agit de la femme à Champion. Dis donc, mon vieux, il paraît que tu lui as réglé son compte, au charron ? il n’était pas crâne, à ce qu’on m’a raconté… Eh bien, si ça t’occupe, mon Golo, je vais te dire une affaire : il est parti ce matin à la Ferté, l’Albert, et, avec le temps qu’il fait, il ne rentrera pas de bonne heure. Le facteur m’a dit en repassant, qu’au droit de Chivres, il y avait plus de quatre pieds de neige. Alors, si j’étais que de toi, je monterais voir par là. J’ai idée que tu y feras tes choux gras, et que ce soir, si cet ouvrage-là n’est pas déjà fait, il y en aura un de plus à Villebard !
Carrouge survenait, suivi de Chandelle. Bien vite, ils secouaient leurs sabots, couraient au poêle, s’ébrouaient : une tournée de rhum était indiquée, car ils avaient froid jusqu’aux tripes.
— Quel temps ! quel temps ! déclara Carrouge. Si ça continue, les hannetons vont avoir la queue courte, cette année.
— Et les grenouilles donc, fit Chandelle, ce qu’elles doivent s’embêter, pour le quart d’heure !
Mais, optimiste par état, le cabaretier affirma que c’était un bon temps pour la culture.
En se retournant vers la croisée, les quatre hommes observèrent que la neige recommençait. Même, elle tombait plus drue encore que la veille, et le jour avait subitement baissé. Farcette parlait d’allumer la lampe à pétrole. Le vent s’était levé et ses rafales successives tassaient la neige sur l’appui des fenêtres. Un moment, l’ouragan fit rage au point que les maisons d’en face disparurent. Cela devenait comique, à la fin, et les buveurs s’esclaffèrent, devant cette outrance des éléments.
Toutefois, lorsqu’ils furent las du spectacle, ils réclamèrent les cartes, mais Golo refusa net de faire un quatrième à la manille : son ouvrage le réclamait.
— Ton ouvrage ? tu ne vas pas nous ennuyer avec ton ouvrage ! D’abord, nous ne faisons qu’un tour. Allons, reste donc ! sans cela, tu vas nous forcer à jouer au piquet voleur.
Farcette, lui aussi, insistait, pour la forme seulement, car il le connaissait, l’ouvrage de Golo : « c’était de l’ouvrage pressé ; il y avait une particulière qui attendait sa commande. » Et comme Carrouge et Chandelle s’étonnaient, Farcette, tirant la langue de côté, clignait de l’œil et se répandait en gestes équivoques.
Le menuisier n’écoutait rien, plantait là les camarades. Farcette a dit vrai sans doute. Cendrine est seule aujourd’hui et il faut en profiter… En profiter, mais non comme le pense cet imbécile, en profiter pour s’arracher le cœur enfin, à jamais ! Tout à l’heure, sous ce même ciel funèbre et malade, Cendrine aura cessé d’exister pour lui. Et, devant cette solution si proche, il goûta un instant cette satisfaction étrange que procure l’irrémédiable, et cette espérance de repos qui adoucit leur défaite aux vaincus. Il se trouvait brave, très brave, au point de chasser, sans s’y attendrir, l’idée qu’il sentait poindre en lui, d’un événement mystérieux, d’un désastre surnaturel qui surviendrait peut-être, et lui livrerait Cendrine pour toujours.
Il remontait la rue. Autour des maisons la vie avait cessé. Ni chiens sur les portes, ni poules sur les fumiers, ni pigeons sur les toits. Quant à ce qui se passait à l’intérieur, impossible de le deviner à travers les carreaux givrés, tout blancs comme des yeux d’aveugle. A gauche, le ruisseau descendait, grelottant entre deux franges de glaçons. Partout le silence ; seul, venant d’une ferme, le ronflement rythmé d’un tarare allait s’accélérant. Chez Albert, tout était clos aussi ; aucune fumée ne montait du toit, et la neige, dans la cour, était intacte : il n’y avait pas à en douter, Cendrine était chez son père, et, sans hésitation, Golo prit le chemin du Roc.
Lorsqu’il arriva au petit mur, il dut s’arrêter un peu, tellement l’émotion l’étreignait. La maison où il avait aimé était devant lui et il se rappelait l’avoir vue jadis, toute blanche comme aujourd’hui, par un même jour finissant. Bien qu’il essayât de se raidir, des souvenirs innocents d’affection enfantine lui revinrent d’un seul coup, évoquant la joie de leurs jeux d’hiver. Dans cette allée, un soir, en revenant de l’école, ils s’étaient lancé des boules de neige, jusqu’à la nuit ; une autre fois, il avait modelé près de la porte un bonhomme qui brandissait un sabre de bois : c’était Bismarck, et, à la brune, Cendrine en avait eu peur. Plus tard, l’année qui avait précédé son départ, il l’avait poursuivie à travers le jardin, la menaçant de lui fourrer de la neige dans le cou. Longtemps elle avait couru, suivie de Castillo qui jappait ; il l’avait prise enfin, mais la neige dans ses mains avait fondu, et c’étaient ses doigts fiévreux qu’il lui coulait dans la poitrine tiède et ferme… Et dire que c’était le même jardin, la même neige, et que ce n’était plus la même Cendrine !
Elle était là pourtant, en train de balayer l’allée devant la maison, les mains rouges sortant de ses mitaines, et la figure pâlie sous le capulet de laine brune qui, serré au menton, ne laissait voir que l’ovale du visage.
Golo avait franchi la grille. Comme un tapis sous ses pieds la neige empêchait Cendrine de l’entendre. Il était près d’elle, à la frôler presque, lorsqu’elle l’aperçut.
— C’est encore toi ? fit-elle ; eh bien, vrai, tu en as du toupet !
Et, décidée à ne pas s’occuper de lui davantage, elle continua à balayer.
Golo restait un peu abasourdi de cet accueil. Bien qu’à cette heure il fût médiocrement possédé de soucis vaniteux, il lui était désagréable de constater que sa crânerie avec le charron, l’autre jour, n’avait servi de rien et que Cendrine, en femme pratique, n’hésitait pas à sacrifier son amour-propre à sa tranquillité. Il ne s’indigna point, eut simplement un sourire ironique et attristé.
— Alors, reprit-il doucement, c’est tout ce que tu trouves de gentil à me dire ? C’est comme ça que tu reçois les anciens camarades ?
Et comme elle faisait semblant de ne pas l’entendre, lui, très calme, mettait la main sur le balai, et l’obligeait à se tourner vers lui.
— Allons, ne fais pas ta méchante. Aujourd’hui je ne t’ennuierai pas longtemps ; mais, vois-tu, j’ai des choses à te dire…
— Dis-les vite alors, car il ne fait pas bon ici à ne pas bouger. Seulement, je te préviens ; si c’est pour me parler de la vieille histoire, tu peux t’en aller tout de suite. Ça t’amuse peut-être, tout ça ; moi, ça ne m’amuse pas, mais là, pas du tout : tu m’en as fait avoir assez, des tracas, depuis un mois, avec tes manies de passer et de repasser tout le temps devant chez nous. C’est-il que tu deviens fou ? Comme si je ne la connaissais pas, ta figure !… Non, c’est trop bête, à la fin !
Plus doucement encore, il répondit :
— C’est justement parce que ça va finir que je suis venu encore ce soir. Seulement, il faut que tu m’aides un peu à te débarrasser de ma présence. Ah ! j’en ai assez, moi aussi, de cette vie d’abruti que je mène depuis ma rentrée du régiment, à me manger les sangs pour une qui se moque de moi !… Sois tranquille, si j’avais pu te mépriser comme tu me méprises, il y aurait beau temps que tu n’entendrais plus parler de Golo. Eh bien ! un moyen de t’oublier, il y en a un, mais il n’y en a qu’un, et je vais le prendre : demain, je quitte le pays ; nous ne nous reverrons plus.
Sa voix tremblait. Il répéta :
— Non, nous ne nous reverrons plus.
Devant cette douleur qu’elle ne comprenait pas, mais dont aujourd’hui, pour la première fois, elle devinait la violence, Cendrine resta un instant interdite, cherchant ses mots.
— Vraiment, fit-elle enfin, vraiment tu n’es pas raisonnable. Voyons, il n’y a pas de bon sens !… il ne faut pas te monter la tête comme cela. Et puis, t’en aller où ? Il paraît qu’on ne trouve pas de l’ouvrage partout comme on veut, par le temps qui court. Et le père Hénocque, qu’est-ce qu’il va dire, ce pauvre vieux ?
Golo ne répondit rien, Cendrine continua :
— Reste donc ici, et ne pense plus à l’ancien temps. Quand on se rencontrera, on se dira bonjour. Là, vrai, maintenant, qu’est-ce que tu veux de plus ? Et qu’est-ce qui nous arriverait, une supposition qu’on se revoie ? un tas de contrariétés, et ça serait tout.
Golo, silencieusement, approuvait de la tête.
— Je sais bien, dit-il enfin, et c’est justement pour cela qu’il faut que je m’en aille. Mais voilà, je n’aurais jamais voulu quitter Villebard sans me réconcilier avec toi, ni partir sans une parole d’amitié qui me donne du courage, car j’en ai besoin, va !
— De l’amitié, repartit Cendrine, de l’amitié, mais bien sûr que j’ai de l’amitié pour toi ! S’il ne fallait que ça pour te consoler !…
— Il y aurait bien encore autre chose, fit Golo, mais peut-être que tu ne voudras pas. Et pourtant…
Il n’acheva pas ; un silence se fit. A l’autre bout du jardin, le père Rutel, en gilet de tricot à manches, enlevait soigneusement, avec une pelle de bois, la neige qui recouvrait son carré de choux verts montés. Il savait qu’au coucher du soleil, durant ces soirs d’hiver où la campagne est recouverte, les pigeons ramiers, pressés par la faim, s’abattent avidement sur cette verdure inespérée. Il méditait un affût et terminait ses préparatifs. En se retournant, il aperçut Golo, et lentement, l’air goguenard, sa petite tête enfouie dans une grosse casquette en poil de lapin, il marcha vers le couple.
— Qu’est-ce qu’il te veut encore, celui-là ? demanda-t-il à Cendrine.
— Oh ! rien… il vient me dire adieu avant de quitter Villebard.
— Tiens, il s’en va ! Quelle idée, donc ? Et où ça, qu’il va ?
Golo ne répondit rien.
— Je ne sais pas, dit Cendrine au bout d’un moment.
— Ah ! reprit le vieux…, et comme ça, il fait sa tournée d’au revoir. Eh bien, ça me remet un peu avec lui, ce brigand-là !… Nous étions camarades, dans les temps.
— C’est vrai, fit Golo, mais vous savez, père Rutel, moi, je ne vous en veux pas.
— Moi non plus, mon garçon ; seulement, à rester là, comme ça tous les deux, vous allez empêcher les pigeons de descendre : le moment approche…
En effet, le soir tombait. Décidément, il faisait plus doux ; le ciel s’était éclairci. Au couchant, de longues barres, couleur de soufre, s’étiraient à l’horizon. Une lumière mourante éclairait obliquement les pétales des roses de Noël qui pointaient de la neige.
— On s’en va, reprit Golo, on s’en va. Mais, comme je te le disais tout à l’heure, il y a encore une chose que je voudrais bien te demander. Voyons, Cendrine, puisque je vais partir et que nous ne nous reverrons jamais, laisse-moi t’embrasser une fois, une fois seulement ; tu ne peux pas me refuser cela. Après, tu seras tranquille pour toujours, je te le promets.
— M’embrasser ? répondit-elle, avec un rire un peu forcé, m’embrasser ? Eh bien, tu ne te gênes pas ! Tu as de jolies idées ! Non, mais, tu n’es pas autrement malade ?… Et puis, si Albert vient à le savoir, il m’en fera, une vie !
— Ce n’est pas moi qui irai lui dire, puisque je pars demain matin, riposta Golo ; et à moins que ce ne soit toi, je ne vois pas comment… Allons, tu n’auras pas le cœur de me refuser.
Le père Rutel, de plus en plus inquiet du résultat de son affût, intervint brusquement :
— Comment, ce n’est pas encore fini, vos grimaces, depuis le temps ?… Il s’en va et il veut t’embrasser ? Eh bien, en voilà une affaire ! Embrasse-la, Golo, c’est moi qui te le permets… Ah merci ! pour une fricassée de museaux, du diable si c’est la peine de s’enrhumer !
Alors, sans rien dire, Cendrine tendit la joue ; et lui, saisit son ancienne à bras le corps. Ce baiser, désiré depuis si longtemps, il l’obtenait enfin, et, dans cette possession d’une minute, il s’efforçait de prendre la revanche de son attente. Toutes les ardeurs d’autrefois, si mal étouffées, flambaient d’une flamme dernière ; son être entier se ramassait dans cette étreinte rude et folle, se projetait hors de lui-même avec une sorte de fureur, comme s’il eût souhaité transmettre à la femme qu’il perdait le sort qui avait fait de lui un malheureux. Elle le repoussait, à la fin :
— Allons, c’est assez, sois raisonnable.
Il la regarda une dernière fois, résumant toute sa personne, puis, craignant sans doute d’affaiblir l’image qu’il allait emporter dans sa mémoire, sans dire un mot, sans tourner la tête, il s’enfuit sur le chemin, comme un voleur.
Cendrine regagnait la maison, le père Rutel retournait à ses ramiers, un peu de vent s’était levé, et, dans le jardin qu’envahissait la nuit, un petit moulin qui servait à épouvanter les moineaux, grinçait au bout de sa perche.