The Project Gutenberg eBook ofGringalette

The Project Gutenberg eBook ofGringaletteThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: GringaletteAuthor: Hugues RebellRelease date: September 21, 2013 [eBook #43782]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by the Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net (This book was produced from scannedimages of public domain material from the Google Printproject.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK GRINGALETTE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: GringaletteAuthor: Hugues RebellRelease date: September 21, 2013 [eBook #43782]Most recently updated: October 23, 2024Language: FrenchCredits: Produced by the Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net (This book was produced from scannedimages of public domain material from the Google Printproject.)

Title: Gringalette

Author: Hugues Rebell

Author: Hugues Rebell

Release date: September 21, 2013 [eBook #43782]Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by the Online Distributed Proofreading Team athttp://www.pgdp.net (This book was produced from scannedimages of public domain material from the Google Printproject.)

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HUGUES REBELLFemmes châtiées.—Deuxième sérieGringaletteUn Jeu de FemmeLes Révoltées de BresciaLa Comédie chez la PrincesseLa CrinolinePARISLIBRAIRIE DESBIBLIOPHILESPARISIENS13, Faubourg Montmartre, 131905

HUGUES REBELL

Femmes châtiées.—Deuxième série

PARISLIBRAIRIE DESBIBLIOPHILESPARISIENS13, Faubourg Montmartre, 13

1905

Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6 à 505Le présent est No

Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 5, et cinq cents sur papier de Hollande numérotés de 6 à 505

Le présent est No

Droits de reproduction et de traduction réservés.

Par suite d'un incendie qui s'était déclaré la veille, après le spectacle, et qui promptement étouffé, avait causé quelques dégâts, le cirque Cusani faisait relâche. Bichot Lagingeole, le clown favori du public, dont le nom éclatait en grosses lettres sur tous les programmes comme s'il devait en être l'attrait principal, Bichot qui ne pouvait montrer son long corps dégingandé et sa face ahurie, taillée en sabre, sans mettre en gaieté toute une salle, Bichot se reposait ce soir-là de ses farces triomphales et fatigantes. Mais habitué à veiller fort tard et ayant dormi tout le jour il n'avait point sommeil; aussi se leva-t-il à peu près à l'heure de la représentation, plus embarrassé par ce congé inattendu que par les exercices les plus difficiles. Il se demandait à quoi il allait bien employer son temps.

—Sinous nouspromenions? dit-il enfin.

Il laissa son chapeau pointu et sa culotte bouffante à un clou de sa logette, et revêtit un costume de ville fort commun et déjà râpé, mais qui ne laissait en rien deviner l'acrobate, puis il alla chercher la petite Juzaine qui était à l'écurie auprès de la belle jument blanche Reine-de-Mai.

—Allons, Juzaine, vite! mets-toi quelque chose sur la tête, prends ton manteau. Nous allons en ballade.

—Oh! chic! s'écria la fillette qui bondit aussitôt de l'écurie dans le couloir, s'élança légèrement vers la logette du clown et revint un instant après, habillée pour sortir.

Bichot lui prit la main et ils montèrent les étroites ruelles de la butte Montmartre. Tout en haut, rue Gabrielle, Bichot connaissait un petit restaurant où il allait quelquefois déjeuner ou jouer à la manille. Il se proposait d'y souper avec Juzaine.

Ils étaient sans doute pressés d'arriver et dans leur hâte ils ne se parlaient point, mais on remarquait chez le clown à sa manière de tenir Juzaine, de régler sa marche sur celle de l'enfant, de se pencher de temps à autre vers elle, comme une affectueuse sollicitude.

Juzaine paraissait avoir une douzaine d'années. Bien qu'elle ne vînt pas même à l'épaule de son compagnon, elle était déjà grande, elle était surtout joliment grassouillette, et, sous ses beaux cheveux d'un blond pâle, son teint avait l'éclat et la fraîcheur rosée dont Rubens se plaît à embellir ses nymphes et Hoppner ses gracieux visages de jeunes filles.

Elle semblait aussi toute heureuse d'être à côté de Bichot; sautait les flaques d'eau et descendait les trottoirs avec des gambades et des élans de plaisir.

Au cirque on prétendait qu'elle était la fille du clown; la vérité est qu'il l'avait ramenée de Belgique; on ne savait rien de plus. Il lui témoignait une tendresse toute paternelle à laquelle il mêlait peut-être une passion moins désintéressée et qui n'aurait pas été innocente si Juzaine avait eu l'âge d'y répondre.

A l'entrée de la rue Gabrielle, Juzaine abandonna la main de son compagnon et se mit à courir.

—Je vais en avant, cria-t-elle, je veux voir ce qu'ils vont nous donner à briffer.

Bichot voulut courir derrière elle, mais à était-elle arrivée au restaurant qu'elle revint sur ses pas.

—Tout est fermé, dit-elle, les volets sont sur les vitres.

—Il y a peut-être du monde à l'intérieur, fit Bichot étonné, mais non, je ne vois pas de lumière aux fenêtres.

A ce moment il aperçut une ombre contre la porte. Une fillette était assise sur le seuil.

—Que fais-tu là, Gringalette? lui demanda le clown.

—J'fais rien, répondit l'enfant avec un accent triste et découragé.

—Où sont ton papa et ta maman?

—J'sais pas.Ilsles ont emmenés.

—Qui les a emmenés?

—Les flics.1

[1]Les sergents de ville.

[1]Les sergents de ville.

—Et pourquoi, sang d'un taureau! Qu'ont-ils fait? Qu'est-il arrivé?

—J'sais pas.

—Alors tu es toute seule dans la maison?

—J'suis pas dans la maison. J'suis dehors. Quand j'suis arrivée de l'école, ce matin, tout était barricadé.

—Et où as-tu mangé?

—J'ai pas mangé... depuis hier.

—Pauvre gosse! s'écria Bichot ému. Eh bien, viens avec nous.

Gringalette ne demandait pas mieux. Juzaine et Bichot n'étaient pas des étrangers pour elle. Souvent, le soir, lorsqu'elle venait leur servir de la bière ou du lait, le clown la faisait asseoir à ses côtés, malgré les cris de la patronne qui ne voulait pas que sa fille «fainéantât», et les deux enfants ouvraient de grands yeux, ou éclataient de rire de compagnie aux merveilleuses histoires que leur contait Bichot.

Il les fit entrer dans un café, demanda des saucisses, de la choucroute, du poulet, des oranges, une bouteille de vin; et Gringalette, après s'être jetée sur les victuailles avec une voracité de chienne affamée, après avoir honoré de ses jolies dents jusqu'aux os et aux écorces, oublia son chagrin, et montra la plus vive gaieté.

La soirée se passa en plaisanteries qui, comme de coutume, égayèrent aux larmes Juzaine et Gringalette. Vers minuit, comme la plupart des clients se retiraient et qu'on éteignait le gaz ici et là, le clown demanda:

—Où vas-tu coucher, ma petite Gringalette?

L'enfant ne souffla mot et redevint triste.

—Allons! dit Bichot, tu n'es pas grosse, et Juzaine, je pense, voudra bien te faire une petite place dans son lit. N'est-ce pas, Juzaine?

Pour toute réponse, Juzaine se jeta au cou de Gringalette et l'embrassa avec emportement.

—J'espère que vous serez de bonnes amies!

—Mais nous le sommes déjà! répliqua Juzaine.

—Et que vous ne vous disputerez pas trop, ajouta Bichot en souriant.

Ils rentrèrent au Cirque Cusani et le clown assista à leur coucher. Gringalette était toute honteuse parce qu'elle ne savait comment cacher toute la misère de ses vêtements qui, croyait-elle, devait mieux apparaître à la lumière de la lampe électrique qui ne laissait dans l'ombre aucun coin de la logette. Elle serrait ses jambes maigres et gauchement dénouait ses bottines éculées, s'imaginant toujours que les yeux du clown et de Suzanne étaient fixés sur les trous de ses bas et les déchirures de son jupon. Enfin à demi déshabillée et sur l'invitation de Bichot, elle s'allongea dans le lit, et, un instant après, Juzaine venait s'étendre à côté d'elle.

Le clown regarda les deux enfants dont les têtes se touchaient, comme liées l'une à l'autre par leurs cheveux mêlés. Du même âge à peu près que Suzanne, Gringalette était loin d'avoir le charme rose et grassouillet de sa compagne de lit; maigriotte, noiraude, elle n'offrait rien d'agréable, au premier coup d'œil, mais pour peu qu'on l'examinât, on était attiré par ses yeux singuliers; tantôt d'une reposante douceur, tantôt d'un étrange éclat, ils n'avaient point la naïve indifférence de leur âge, mais variaient sans cesse d'expression au point de laisser tout ignorer de l'âme qui les illuminait: âme de femme déjà, peut-être bonne, peut-être perfide, certainement passionnée.

Après les avoir contemplées un instant, le clown se pencha vers Juzaine et lui donna un long baiser qu'on lui rendit, puis il souhaita le bonsoir à Gringalette. En se couchant, il les regarda encore. Déjà Juzaine était endormie, quant à Gringalette il l'entendit sangloter. Il revint à leur lit. Les joues de Gringalette étaient humides de larmes.

—Voyons ma petite Gringalette, qu'as-tu à pleurer comme ça?

Elle ne répondit point d'abord; enfin, comme il la pressait:

—J'ai, j'ai... que tout à l'heure tu ne m'as pas embrassée!

Bichot ne voulut pas, pour si peu, prolonger la peine de Gringalette.

—Quelle gosse, tout de même, répétait-il, quelle gosse, nom d'un taureau!

Gringalette resta au cirque. En allant aux nouvelles Bichot apprit que les parents de la petite étaient soupçonnés d'avoir participé à un vol, suivi d'assassinat, qui avait eu lieu quelques mois plus tôt. Que deviendrait-elle s'il n'en prenait pas soin? Dans la rue, ou aux enfants assistés, son sort devait être à peu près le même. Il gagnait assez pour la nourrir; ce serait une camarade pour Juzaine, et plus tard peut-être deviendrait-elle une artiste.

En attendant que la vocation de Gringalette lui fût clairement révélée, il s'occupait surtout de Juzaine. Mais à voir avec quelle exactitude attentive il dirigeait les exercices, on n'eût rien deviné de la tendre affection qui l'attachait à l'enfant. C'était un maître sans indulgence, soucieux seulement de développer et de mettre en valeur les talents de son élève. C'était peut-être aussi plus qu'un maître.

Chaque jour, dans l'après-midi, un valet d'écurie amenait Reine de Mai, la jument blanche, dans l'arène; elle s'arrêtait brusquement en secouant deux ou trois fois sa belle tête et en s'ébrouant pour se préparer à la course. Alors, toute légère, toute fine, sous une grosse robe en toile, pliant sur ses jambes, puis bondissant très haut, mue, eût-on dit, par des ressorts, arrivait Juzaine. Le valet lui tendait le creux de la main pour qu'elle y mît le pied et sautât sur le cheval.

—Non! non! criait une voix. Pas de bêtises! Qu'elle monte toute seule!

C'était Bichot qui arrivait un long fouet à la main.

Obéissante, Juzaine s'appuyait sur le garrot de la jument, se haussait sur la pointe du pied, puis d'un élan vif, elle était montée. Reine de Mai, bonne, docile, avant de sentir battre contre sa peau les petites jambes de la cavalière, ne se serait pas d'elle-même permis le moindre mouvement, mais Bichot se montrait moins patient, et d'un claquement de fouet il forçait la jument à partir; parfois Juzaine n'avait pu encore s'enlever et elle restait une ou deux minutes accrochée à l'encolure ou bien, mal assise, elle glissait très vite à terre et il lui fallait remonter sans que Reine de Mai interrompît sa course.

Juzaine accomplissait d'autres prouesses et devenait une très habile écuyère. Bichot voulait qu'elle se tînt debout sans selle sur Reine de Mai, et qu'elle dansât au trot de la jument. La fillette n'y arrivait pas sans peine; d'autant que Bichot ne laissait passer aucune faute. Une cinglade à la croupe de la jument, et une autre, dirigée plus haut, plus doucement, mais qu'une jeune chair devait néanmoins sentir, punissait à la fois la bête et l'enfant comme s'ils ne formaient qu'une seule et même personne.

—Allons! recommençons! criait Bichot.

Et toute rouge de honte, la chevelure dénouée, les yeux pleins de larmes, la jupe collée aux flancs, Juzaine essayait de faire mieux ou du moins de contenter son professeur.

D'ordinaire les exercices se terminaient par une course aux cerceaux qui rendait Juzaine comme folle. Folle du désir de bien faire, folle de s'agiter ainsi dans l'espace, folle de la peur de tomber, folle de la crainte des coups de fouet. Et Bichot aussi semblait fou à ce moment. Les claquements et les cinglades se succédaient au hasard, accompagnant le trot régulier de Reine de Mai.

—Plus haut, plus haut! criait-il aux valets d'écurie perchés sur les escabeaux qui levaient au passage de l'écuyère les grands cercles de papier.

Et plus haut dans l'air s'élançait Juzaine; les mains collées au corps, crevant et déchirant la soie des cerceaux, retombant tantôt debout, tantôt assise sur la jument, et laissant une minute dans le vent de la course entrevoir sous la robe soulevée son joli derrière épanoui où l'exercice et les coups de fouet dessinaient peu à peu une double rose.

Soit économie, soit sévérité de maître qui tient à ce que ses élèves sentent bien ses remontrances, Bichot voulait que Juzaine réservât ses maillots pour la représentation. Peut-être aussi cette exigence avait-elle une autre cause; on en était même persuadé lorsqu'on voyait de quels yeux brillants il suivait cette voltige et ces apparitions blanches, puis pourpres, de la chair, tendue, arrondie, pareille à un astre en feu environné de nuages, au milieu de la jupe envolée et des papiers épars.

Et de plus en plus insensé il fouaillait et criait sans interruption jusqu'à ce que hors d'haleine il donnât d'un geste l'ordre de finir.

Alors Reine de Mai, s'arrêtant brusquement, Juzaine, toute rouge, toute haletante, sautait à terre et tombait dans les bras de Bichot qui oubliant sa sévérité de tout à l'heure l'étreignait avec une tendresse passionnée, baisait les yeux en larmes et les joues tout humides de la fillette.

—Une autre fois, par exemple, ma petite, disait-il, il ne faudra pas attendre trois tours de cirque pour sauter.

Mais le reproche était prononcé d'une voix douce comme une caresse.

Gringalette assistait à ces exercices dans une complète immobilité. Elle ne perdait pas de vue Juzaine un seul instant, les yeux illuminés d'on ne sait quel désir.

Tous trois rentraient dans la logette où Bichot, quand il était content, versait à Juzaine un petit verre de malaga. Une fois Gringalette prit le verre des mains de Juzaine et le tendit au clown pour qu'il le lui remplît. Il eut un moment d'hésitation.

—En veux-tu, aussi, toi? C'est pas pour les fainéantes, tu sais, fit-il, en riant.

A ces mots Gringalette retirait son verre, sans souffler mot, demeurait un instant la tête basse, puis éclatait en sanglots. Bichot se retournait vers elle et la considérait avec surprise.

—Je voudrais bien savoir quelle araignée trotte dans sa ciboule, par exemple! Lui ai-je refusé du malaga? Tiens, voilà la bouteille; bois-la toute, ma fille, et soûle-toi. Ça m'est bien égal!

Mais Gringalette repoussait la bouteille en haussant les épaules.

—Pourrais-je savoir quelle indisposition a Mademoiselle? demandait Bichot de plus en plus étonné.

Gringalette ne répondit rien.

—Laissons-la marronner, et allons manger un morceau avant la représentation.

Il allait partir quand se ravisant:

—Tu ne viens pas, Gringalette? Nous n'avons pas le temps d'attendre!

La faim décidait la petite à sortir avec ses compagnons, mais elle marchait derrière eux, et au restaurant elle s'asseyait sans prononcer une parole. Cependant elle essuya ses larmes et fit grand honneur à l'omelette savoureuse que le garçon venait de servir; aussi Bichot crut-il le moment arrivé d'obtenir une explication.

—Gringalette, nous direz-vous à présent pourquoi vous êtes ce soir gentille comme un crin et riante comme une porte de prison?

Alors sans se presser, en regardant son assiette, et d'une voix entrecoupée:

—Pourquoi que vous m'avez appelée fainéante?

—Moi, je t'ai appelée fainéante? C'était donc pour plaisanter.

—Non, non, continua-t-elle, c'était pas pour plaisanter. C'est vrai que j'suis fainéante, mais à qui la faute? Est-ce que je voudrais pas turbiner comme Juzaine, est-ce que je ne voudrais pas m'cavaler, sur Reine-de-Mai ou sur l'Arabe, est-ce que j'serais pas capable d'être écuyère, moi aussi?

—Ecuyère! ma pauvre Gringalette, mais c'est difficile d'être écuyère: tout le monde n'y arrive pas.

—Vous ne savez pas si je pourrais le devenir. Vous ne m'avez jamais fait monter à cheval!

—Tu y monteras, je te promets. Et tu verras comme c'est agréable. Ton derrière recevra le fouet plus souvent peut-être qu'il ne le désirerait.

—Je recevrai des coups... parce que ça vous amusera de m'en donner.

—Oh! ça ne m'amusera pas, mais je ne connais pas d'autre manière d'apprendre... M. Cusani et n'importe quel écuyer serait à ma place qu'il n'agirait pas différemment.

—Eh bien, dit résolument Gringalette, on me fouettera. Tant pis!

Juzaine se mit à rire.

—Mademoiselle Gringalette, dit-elle, je vois bien, consentirait à avoir les fesses à vif pour venir tirer sa révérence au public et faire la gracieuse. C'est que Mademoiselle Gringalette aime les applaudissements et les succès, et je comprends ça, quand on est si jolie!

Elle s'arrêta, effrayée du regard étincelant de sa compagne.

—Oui, s'écria Gringalette, j'aimerais les succès et les bravos, et les messieurs qui vous lancent des fleurs et des oranges. Est-ce que tu ne les aimes pas, toi? Pourquoi ne les aimerais-je pas aussi, moi? Parce que j'suis moins gironde? Mais tu ne t'es donc pas regardée, ma pauv'petite, tu as une tête de veau, oui, je le répète, une tête de veau!

Et elle éclata d'un rire forcé et sonore tandis que Juzaine, les poings menaçants, se rapprochait d'elle et lui jetait à la face toutes les plus grossières injures qu'elle connaissait.

—Espèce de crève-la-faim, finit-elle par dire, on ira te boucler dans le ballon,2avant qu'il soit longtemps, avec tes sales dab et dabuche3.

[2]Prison.

[2]Prison.

[3]Tes père et mère.

[3]Tes père et mère.

—Allons, silence, Juzaine, dit Bichot, et toi, Gringalette, asseois-toi, tout de suite!

—Elle insulte mes parents, la canaille, grondait Gringalette, qui s'était jetée sur Juzaine, et, saisissant un couteau sur la table, le brandissait contre elle.

Bichot dut lui arrêter le bras.

—Du calme, voyons!

—Non j'me calmerai pas. Puis, c'est vous qui êtes cause de tout ça. Pourquoi que vous m'avez prise et pourquoi que vous me gardez puisque j'suis bonne à rien. Dites-le donc!

—Mais je te trouve bonne à quelque chose. J'ai parlé hier de toi à M. Cusani. On te fera danser la valse, le quadrille et les rondes dans la pantomime du prochain carnaval.

Gringalette s'était subitement radoucie.

—Vrai? je danserai au Carnaval?

—Puisque je te le dis.

—Et je monterai à cheval?

—Oui, mais plus tard. Attends un peu. A présent il faut que nous revenions au cirque pour la représentation. Mais avant vous allez me faire le plaisir de vous embrasser gentiment, comme de bonnes camarades.

—Elle m'a appelée tête de veau, fit Juzaine en pleurnichant.

—Elle a dit des cochonneries sur ma famille.

—Avec ça que tu n'en disais pas autant sur ta sainte famille quand ils venaient de te trousser le jupon devant nous pour te rincer le derrière!

—Qu'on parle mal de papa, j'le défends pas, parce que d'abord, c'est pas mon père et puis y a d'autres raisons... mais maman, c'est pas la même chose, j'veux qu'on la respecte, et si Juzaine avait le malheur de lâcher un mot comme tout à l'heure!...

—Elle ne recommencera plus. Embrassez-vous maintenant. Il est tard. Il faut que nous rentrions.

Les deux fillettes obéirent à contre-cœur. Elles se tendirent et se touchèrent la joue en détournant les yeux l'une de l'autre. C'était la paix que souhaitait le clown, mais une paix bien provisoire. Les adversaires semblaient encore trop animées de colère pour suspendre longtemps les hostilités.

Dans la nuit Bichot fut réveillé par des cris; il éclaira aussitôt la logette: les cris cessèrent, mais il vit le drap qui recouvrait le lit des fillettes se soulever en des mouvements lents ou subits; les épaules sombres de Gringalette apparurent, puis la nuque blonde de Juzaine comme si successivement elles se vautraient l'une sur l'autre pour s'étouffer.

Le clown se leva, fut devant le lit d'un bond, découvrit les corps enlacés; les dents qui mordent; les mains qui s'étreignent enchaînées, ou libres vont pincer, égratigner, meurtrir la chair; les derrières tendus, gonflés par l'effort ou aplatis par la défaite. Les combattantes étaient d'égale force; en une minute tour à tour Juzaine était sur Gringalette; puis Gringalette sur Juzaine.

—Ah! saloperies! gronda-t-il.

Et, les tirant avec violence par les cheveux, il les eut bien vite séparées; à toutes deux avec une impartiale libéralité, il gifla les joues, claqua les fesses. Gringalette était haletante, mais elle ne paraissait ni surprise de la soudaine intervention du clown, ni fatiguée de la lutte. Elle ne songeait pour le moment qu'à protéger son derrière; aux premiers coups du clown, elle s'était vite placée sur le dos, et les cuisses, les reins collés au drap, elle luttait de toute sa force contre Bichot qui avait entrepris de la retourner sur le ventre pour lui administrer, à l'endroit le moins osseux de sa personne, une vigoureuse correction.

—C'est Juzaine qui a commencé, disait-elle.

—Non, c'est elle, reprenait Juzaine, qui s'était mise à pleurer.

Bichot, arraché à un sommeil dont il avait grand besoin, n'était pas en humeur de faire le justicier.

—Eh bien! que je vous entende encore, se contenta-t-il de dire, et je vous promets que cette fois vous n'écoperez pas!

Gringalette eut un coup d'œil d'aspic pour sa compagne. Le clown n'avait pas donné raison à Juzaine; cela lui parut un premier triomphe.

La nuit se passa sans autre incident.

Le lendemain, MlleAmélia Cusani, la fille du directeur, devait monter en haute école. Comme le costume adopté pour ce genre d'exercice est assez simple, MlleCusani tenait à le relever par le luxe de quelques joyaux précieux et d'une cravache à pomme d'or d'un travail délicat et enrichie de merveilleuses émeraudes. Quelle ne fut pas sa surprise, au moment de s'habiller pour la représentation, de ne pas voir à côté de sa jupe d'amazone et de son haut-de-forme la cravache qu'elle venait d'y placer quelques minutes auparavant. Elle la fit chercher par les écuyers. Elle-même courut en chemise par tout le cirque, comme affolée de cette perte. On ne la trouva point. Elle était si désolée qu'elle ne voulait pas paraître en public. Son père dut l'y contraindre. Quel dépit lorsqu'elle dut se montrer avec une cravache vulgaire de quelques francs! Elle en pleurait de rage.

—Mademoiselle, dit un écuyer à la fin de la représentation, je viens de retrouver votre cravache.

Le visage de la jeune fille s'illumina.

—Où donc cela?

—Dans la loge de Bichot, sur le lit de Juzaine.

—La petite coquine! Elle voulait me la voler, c'est sûr!

Et comme Juzaine passait dans un couloir, en toilette de cirque, elle l'arrêta brusquement par le bras.

—C'est vous qui avez pris ma cravache?

—Moi, Mademoiselle!

—Oui, vous. Ne faites pas l'étonnée. Cela ne servirait à rien. Je suis édifiée sur votre compte.

A ce moment, M. Cusani accourut.

—Ah! j'en apprends de belles. Vous êtes une escroqueuse, il paraît?

—Je ne sais pas ce que vous voulez dire, Monsieur.

—Comment osez-vous, répliqua Cusani, filouter vos maîtres, friponne que vous êtes! Vous êtes aussi maladroite dans vos actes que dans vos façons. Vous deviez bien penser qu'en volant ce soir la cravache de ma fille sans la mieux cacher, vous seriez découverte.

Juzaine écoutait avec stupeur; on eût dit qu'on lui parlait une langue inconnue dont elle n'entendait pas un mot. Quand M. Cusani eut achevé, elle rougit de honte: elle avait compris enfin!

—Monsieur, dit Juzaine, vous n'avez pas le droit de me soupçonner sans raison, et je ne vous permets pas de m'accuser ainsi en public!

—Ah! tu ne me permets pas... je vais te demander la permission peut-être.

—Vous êtes un insolent.

—Si tu le prends sur ce ton-là, nous allons voir ça, par exemple! Comme je vais te rabattre le caquet et moucher ton esbrouffe!

Tout en parlant de la sorte, le gros Cusani s'était jeté sur Juzaine qui, vainement, avait essayé de fuir, repoussée vers lui par Mademoiselle Cusani, par les écuyers et les valets. Il l'avait acculée à l'écurie et, après une courte lune, il la força de s'agenouiller et la traîna vers une stalle vide, la tête tournée vers le ratelier. Toute une foule, parmi laquelle se trouvaient des spectateurs, les suivait, très intéressée.

—Nous allons voir à présent si tu fais la faraude, ma fille.

Et il releva les jupes légères qui formèrent au-dessus des reins comme une vaste auréole. De Juzaine, dans cette attitude, la tête, les épaules étaient complètement cachées; les pieds disparaissaient presque sous la paille de l'écurie; on n'apercevait que les fesses grassouillettes, un peu foncées par la clarté du tulle qui les environnait, saillantes, tendues malgré elles, et si bien en chair, si serrées par la frayeur que la fente s'en distinguait à peine sous le maillot collant et rosé. On eût dit, sous les larges feuilles d'un arbuste des tropiques, un beau fruit, à peine mûr, mais qui ravit déjà les yeux.

MlleCusani contemplait avec un visible plaisir ces grâces secrètes que Juzaine n'avait jamais laissé deviner qu'une seconde, dans une rapide voltige, et qu'elle offrait en spectacle, ce soir-là, malgré elle, pour qu'on les flétrît, et dans une posture qui les rendait ridicules. Gringalette, se faufilant au milieu du public, était arrivée auprès de sa jeune directrice et, comme elle, se délectait à cette humiliante exposition, non moins qu'à la pensée des sévices cruels qu'annonçaient ces préparatifs. La lueur de leurs regards, le sourire qui desserrait leurs lèvres, exprimaient la joie féroce et sans déguisement des jeunes filles.

—Pas de maillot! criait-on dans le public.

—C'est ça, pas de maillot! répéta Gringalette entre ses dents et avec une crainte vague que Bichot fût présent et l'entendît.

—Déculotte-la, papa, qu'elle le sente bien! glapissait MlleCusani. Veux-tu un canif?

—Je crois, faisait Cusani en tenant Juzaine entre ses jambes, je crois que, tout à l'heure, vous ne ferez plus la fière quand nous vous aurons fourbi devant le monde le médaillon.

Et il allait lui déchirer le maillot lorsque MlleCusani, tournant la tête avec inquiétude, dit à son père:

—Papa, dépêche-toi. Si la police allait arriver?

—Qu'elle arrive! repartit Cusani. Je n'en ai pas peur. J'ai bien le droit de corriger une voleuse, je suppose.

Puis, comme s'il n'était pas si tranquille qu'il essayait de le paraître:

—Passe-moi un fouet, une cravache, vite!

MlleCusani lui tendit une légère badine, qu'il leva sur les chairs tremblantes de Juzaine; mais le coup qu'il voulait porter fut donné dans le vide. Brusquement Bichot, surgissant du couloir, s'était élancé sur le directeur, lui avait arrêté la main et, le repoussant du genou, l'envoya tomber à quelques pas.

Il releva Juzaine et, se frayant un chemin à travers la foule, il rentra avec la fillette tout en pleurs dans sa loge où il s'enferma.

—Arrêtez les voleurs! criait M. Cusani qui s'était relevé. Je ne veux pas que ces misérables passent la nuit sous mon toit.

Il fit grand bruit et, accompagné par sa fille, il proféra nombre d'injures à la porte de Bichot, mais n'obtenant aucune réponse et fatigué de cette scène, il alla se coucher après avoir donné l'ordre à deux valets d'écurie d'empêcher le clown de se sauver avant l'arrivée de la police. Mais soit qu'on eût négligé de la prévenir, soit qu'elle ne jugeât pas utile de se déranger, la police ne parut pas et laissa Bichot pleurer à son aise avec la pauvre Juzaine qu'il essayait vainement de consoler et dont il ne sut que partager le chagrin.

Dès le matin, M. Cusani, qu'un peu de sommeil avait calmé, vint avec sa fille frapper à la logette du clown. Bichot lui ouvrit. Il y eut une explication, puis des excuses de la part du directeur, qui ne voulait point se priver de deux artistes qui étaient l'honneur de sa troupe.

—J'avais bu trop de champagne, dit-il en les quittant. Oubliez ma brutalité... Certainement quelqu'un vous en veut et a essayé de vous faire passer pour des voleurs.

L'attitude de Gringalette était si embarrassée et, la veille, elle avait si bien encouragé Monsieur Cusani à châtier Juzaine que les soupçons du clown s'étaient portés aussitôt sur elle, et il ne lui laissait aucunement ignorer. Il n'était pas sûr qu'elle fût coupable; mais cette incertitude, loin de l'apaiser, excitait d'autant plus son irritation.

Elle éclata un beau jour que, rentrant dans sa loge à l'improviste, il surprit Gringalette, des ciseaux aux doigts, occupée avec Juzaine d'une façon fort singulière. Les exercices de la matinée, la chaleur du jour, avaient fatigué la petite écuyère, qui dormait profondément. Gringalette profitait de ce sommeil pour couper les beaux cheveux blonds de la fillette. Déjà de longues boucles étaient éparses à terre et sur le lit. L'étonnement, la colère du clown furent extrêmes; et Gringalette, qui ne s'attendait point à le voir, laissa, de stupeur, tomber ses ciseaux.

—Canaille! s'écria-t-il.

Elle voulut sourire, mais vite l'expression narquoise de son visage disparut et fit place à de l'épouvante, tant la fureur de Bichot semblait terrible. Il lui frappa la tête d'abord violemment, à lui laisser croire qu'il allait l'assommer. Elle eut une voix si plaintive pour demander grâce qu'il s'arrêta, ému de pitié malgré lui; mais le sourire qui revint sur les lèvres de la fillette comme si, en dépit de sa faiblesse corporelle, elle se sentait réellement la plus forte, l'exaspéra et lui rendit toute sa colère. Alors il se décida à la meurtrir d'une façon ignominieuse et qui brisât son orgueil. Il la courba vers la terre, puis la chevauchant à reculons, il la saisit par le ventre, comme une enfant.

Ce fut un curieux spectacle que le corps à corps de cette fillette à la face malicieuse et de ce grand clown dégingandé, spectacle dont Juzaine, qui venait de s'éveiller, put jouir tout à son aise. Quand Bichot eut troussé la courte jupe et la chemise, apparurent des fesses jaunes et longues dont la fente ici et là se creusait en des replis sombres; des fesses qui semblaient rire d'une gaieté railleuse. Bichot qui avait pris sa ceinture, se mit à les fouetter vigoureusement. Alors les jambes de la victime battirent l'air, et son corps souple se redressa, parut s'enrouler comme un serpent. Sa figure, toute rouge, se retourna vers le clown et lui fit mille grimaces pour le narguer. Mais vainement Gringalette voulait-elle paraître moqueuse; à chaque coup, il lui fallait faire un effort pour ne pas crier, tous ses traits se contractaient, en même temps que la douleur entr'ouvrait de force les fesses qui essayaient de dérober au supplice leur chair la plus sensible.

Vaincue et châtiée, mais non pas soumise, elle luttait, se défendait toujours. Etait-ce des larmes, était-ce des éclairs de colère qui brillaient dans ses yeux? Elle essayait de saisir en arrière et à la volée la ceinture du clown, ou encore de le mordre; elle parvenait à le griffer.

Tout a coup, au milieu des valets et des écuyers qui étaient venus assister à cette féroce fessée, MlleCusani montra son nez retroussé, son visage rieur et curieux. Gringalette l'aperçut, et alors toute la résistance qu'elle avait jusqu'ici opposée à son bourreau cessa; on eût dit qu'elle venait de sentir subitement la cruauté du fouet; elle poussa des cris de bête et, sans plus essayer d'arrêter le clown, elle s'abandonna aux coups avec une sorte de désespoir.

—Allons, Monsieur Bichot, dit MlleCusani, je ne sais pas ce qu'elle a fait, mais elle en a assez; voyez comme elle saigne!

—C'est une infection, Mademoiselle. C'est elle qui vous a volée, il n'y a plus de doute, et vous voyez ce qu'elle a fait à la pauvre Juzaine! Si je n'étais arrivé, elle lui rasait la tête ainsi qu'à une galeuse.

Enfin, il lâcha Gringalette, que MlleCusani fit coucher sur le lit d'une loge voisine. Elle fermait à demi les yeux, comme si elle était près de s'évanouir, et respirait avec difficulté. Un verre de Porto que lui apporta MlleCusani la réconforta un peu.

Elle resta au cirque, mais ne coucha plus dans la loge du clown. La directrice lui offrit un lit dans un cabinet proche de sa chambre.

Cette correction publique l'avait profondément humiliée; elle en avait perdu son narquois et malicieux sourire. Elle ne pouvait rencontrer Juzaine sans murmurer entre ses dents ou lui lancer quelque injure; au contraire, elle ne semblait point garder rancune à Bichot; elle essayait même de lier la conversation avec lui, mais ses paroles n'obtenaient aucune réponse.

Il avait refusé, malgré la promesse faite naguère, de lui apprendre à danser. Il ne voulait plus s'occuper d'elle, et c'était MlleCusani qui lui montrait la valse et certaines danses espagnoles pour qu'elle figurât avec des jeunes filles et des enfants dans un grand bal donné au cirque lors du Carnaval.

Cette fête dont elle espérait tant de plaisir ne lui causa que du dépit. Elle fut vivement irritée, ainsi que MlleCusani, de voir que tous les applaudissements étaient allés aux danses équestres de Juzaine.

Comme pour renouveler le triomphe de la petite écuyère, le cirque Cusani donna le même spectacle deux jours après. Mais au moment où Juzaine se disposait à monter en selle, un valet d'écurie accourut, effaré.

—Eh bien, dit-elle, vous ne m'amenez pas Reine-de-Mai?

—Mademoiselle, Reine-de-Mai est couchée dans sa stalle. Il n'y a pas moyen de la faire lever. Elle doit être malade.

Juzaine, qui éprouvait pour sa jument toute l'affection d'une amie, fut très émue. Elle entra dans l'écurie, s'approcha de Reine-de-Mai, lui donna de petites tapes, lui caressa l'encolure, l'embrassa. Mais Reine-de-Mai, qui savait si bien d'ordinaire reconnaître les attentions de sa jeune maîtresse, parut cette fois insensible. Elle demeura couchée; son œil était terne et immobile, et Juzaine observa qu'elle avait le ventre très enflé.

—Pauvre Reine-de-Mai! répétait Juzaine qui avait les larmes aux yeux. Il faut qu'on aille chercher le vétérinaire dès ce soir.

A ce moment, M. Cusani parut, suivi de sa fille en jupe d'amazone.

—Il ne s'agit pas de vétérinaire, dit le directeur, il s'agit de vous, Juzaine. On vous attend. Si Reine-de-Mai est malade, prenez Frimousse que vous avez déjà montée.

—Ah! non, s'écria MlleCusani. Je garde Frimousse. Qu'elle monte Le Kabyle.

—Mais Le Kabyle a trop de fougue. Elle ne pourra rien en faire.

—Tant pis! dit MlleCusani, moi je garde Frimousse.

Juzaine fut obligée de prendre Le Kabyle.

C'était un magnifique cheval noir à la crinière et à la longue queue flottante, vif, docile quand il se sentait conduit par une main solide, mais prêt à s'abandonner à toutes ses fantaisies dès que son cavalier était neuf, inexpérimenté, faible ou indulgent.

Juzaine, on l'a vu, n'était point une novice dans l'art de l'équitation, mais elle connaissait mal Le Kabyle. Elle sut pourtant le maîtriser durant une partie de la représentation. Le spectacle se terminait par une grande pantomime:Scènes du Far-West, où Juzaine figurait une jeune Américaine, fille d'un cowboy, que veulent enlever, puis que se disputent des Pawnies. Prisonnière d'un Indien, qui l'emportait en croupe du Kabyle, elle parvenait à rompre ses liens et, se dressant sur le cheval, elle frappait son ravisseur. A ce moment, un Indien à pied, qui n'avait point paru aux répétitions et dont la venue subite parut surprendre les autres acteurs de la pantomime, s'approcha du cheval et lui tira de côté, mais presque à bout portant, un coup de pistolet. Devant ce jet de feu et de fumée, Le Kabyle fit un écart et se leva sur ses pattes de derrière. Ce mouvement fut si brusque et si inattendu que Juzaine, qui se tenait alors tout debout sur le cheval, fut jetée à terre. La cavalerie des Indiens arrivait par derrière au galop. Ils ne purent retenir leurs chevaux. Juzaine fut piétinée. Un cri étrange, à la fois atroce et comique, cri d'oiseau blessé et poursuivi, cri de perroquet effarouché, remplit le cirque, et l'on vit attifé en burlesque, coiffé de son petit chapeau pointu et vêtu de sa culotte bouffante semée de grenouilles noires, Bichot écarter les Indiens et les écuyers, se précipiter entre les chevaux et se jeter sur Juzaine. Comme les spectateurs n'attendent que du plaisir, et que la tournure et la voix du clown avaient le don d'exciter l'hilarité, on crut pendant quelques minutes à une nouvelle farce du comique, et il y eut une fusée bruyante de rires; mais cette gaieté eut un arrêt soudain, terrible, lorsqu'à la stupeur des écuyers, au désarroi des mimes, aux hurlements et aux lamentations de Bichot, il fallut bien que le public reconnût sa méprise et un accident peut-être mortel. Monsieur Cusani eut beau paraître en habit noir, saluer le public et annoncer que «la chute de cheval de MlleJuzaine était sans gravité et que la représentation allait continuer», sa venue ne dissipa point l'impression tragique de la foule, non plus d'ailleurs que les danses les plus gracieuses de sa fille et de Gringalette. La douleur du clown, s'arrachant les cheveux de désespoir, derrière Juzaine inanimée, que deux écuyers se hâtaient de transporter hors de la salle, était un spectacle trop saisissant pour qu'on pût, d'une minute à l'autre, l'oublier.

Juzaine était réellement morte, et le pauvre clown qui la pleurait ressentait davantage son malheur à la vue de ce visage si joli il n'y avait qu'un instant et à présent défiguré par les sabots des chevaux. Le nez et l'œil droit étaient écrasés; il n'y avait plus de traces de lèvres, et les dents fines, dans cette bouche découverte, paraissaient hideuses. Les beaux cheveux blonds eux-mêmes étaient éclaboussés de sang. Jamais la mort ne fut plus cruellement profanatrice.

Le chagrin du clown touchait tout le monde, mais Bichot demeurait indifférent aux témoignages d'intérêt ou d'amitié que lui prodiguaient ses camarades. Il semblait inconsolable.

Le soir de l'enterrement, comme il pleurait, agenouillé devant le lit vide de Juzaine, des cheveux effleurèrent sa joue, et une voix douce lui chuchota à l'oreille:

—Maintenant qu'Elle n'est plus là, veux-tu que je sois ta fille et m'aimer un peu?

Il tressaillit à ces paroles et leva la tête avec une sorte de terreur.

Gringalette était devant lui.

Il la regarda longtemps comme s'il cherchait à lire dans ce visage qui voulait paraître triste pour lui complaire, mais dont les yeux, involontairement, avaient un sourire. Sans doute une image effrayante passa dans son esprit; il se couvrit le front, il écarta Gringalette avec horreur et sortit en courant comme un insensé. Des écuyers qui le rencontrèrent ont rapporté qu'il les arrêtait en leur disant: «Je suis un misérable! J'ai recueilli, j'ai nourri moi-même l'assassin de mon enfant.»

Et à chacun il répétait ces paroles.

Depuis on ne l'a plus jamais revu.

MlleTrébuchet, l'une des plus ferventes dévotes de la paroisse Saint-Jacques du Haut-Pas, qui venait chaque jour assister à la première messe, arrivait, par faute de sa pendule, un peu en retard ce matin-là, et gagnait sa chaise avec plus de hâte et moins de componction que d'habitude, lorsque le bedeau l'arrêta par le bord de son châle.

—Vous ne savez donc pas ce qui est arrivé, Mademoiselle, chuchocha-t-il?

MlleTrébuchet parut très étonnée. Depuis des années, la vie s'écoulait pour elle d'un flot si semblable qu'elle n'imaginait même pas que le lendemain pût différer de la veille.

—Un grand malheur! continua le bedeau qui se composa un visage de circonstance et leva les yeux vers la voûte de l'église comme s'il eût espéré y apercevoir le visage de Dieu, un grand malheur!

—M. l'abbé Palloy ne dit pas la messe de sept heures?

Elle ne prévoyait pas dans le cours de son existence de révolution plus considérable.

—Non, répondit le bedeau d'un ton d'infini dédain, l'abbé Palloy ne dit pas sa messe.

—Il est malade? demanda-t-elle avec inquiétude.

—Il vaudrait mieux qu'il fût malade, et même qu'il fût mort.

Alors se penchant à l'oreille de MlleTrébuchet, il murmura d'une voix à peine sensible:

—Il vient d'être arrêté par la police... pour affaire de mœurs... Il paraît que ce qu'il a commis est abominable.

—Mon Dieu! Mon Dieu! soupira Mademoiselle Trébuchet qui chancela et dut s'appuyer sur une chaise.

Elle crut qu'elle allait devenir folle. L'idée que le bon abbé Palloy, son confesseur, était un criminel, qu'on pouvait le confondre à présent avec le mauvais larron ou le Judas de son chemin de Croix était insupportable à sa pensée; elle eût admis plus facilement la simultanéité du jour et de la nuit.

Ce ne fut qu'en récitant machinalement des prières qu'elle parvint peu à peu à dominer son trouble. Elle entendit la messe de huit heures et demeura longtemps en oraison après que le prêtre eut quitté l'autel.

Lorsqu'elle sortit de l'église, elle se sentit plus calme, mais avec un vif besoin de confidence. Elle ne pouvait garder pour elle seule le secret d'une telle aventure. Volontiers elle l'eût crié aux passants, mais elle préférait en instruire sa jeune amie Valentine Chassériau.

Comment MlleTrébuchet, femme d'un âge mûr, d'une dévotion scrupuleuse, d'une vie modeste et tranquille, était-elle liée avec cette petite personne, coquette et évaporée, qui souriait aux jeunes gens et dont jasait tout le quartier? Une circonstance les avait rapprochées. Le tuteur de Valentine était un parent de Mademoiselle Trébuchet, et comme il habitait La Rochelle et que Valentine désirait achever son éducation à Paris, il lui avait confié sa pupille. Deux ans plus tard, Valentine se mariait, malgré les conseils de MlleTrébuchet, avec un professeur connu pour son anticléricalisme. A cette occasion, MlleTrébuchet avait tenté une rupture, mais son âme tendre s'y était refusée. Valentine et l'abbé Palloy étaient ses seules attaches terrestres; elles en étaient d'autant plus fortes.

Mademoiselle se dirigea vers une haute maison de la rue Claude-Bernard. Elle monta au second étage et fut introduite par une bonne, jeune, de visage aimable et fort proprement vêtue. L'appartement n'avait rien de fastueux; les appointements de M. Chassériau ne permettaient pas à sa femme d'être aussi dépensière qu'elle l'eût souhaité; mais Valentine était de ces personnes qui, faute de pouvoir posséder des meubles vraiment beaux, préfèrent à une simplicité qui ne tire point l'œil l'imitation banale et grossière du luxe. Il y avait de faux canapés Louis XVI, de faux bahuts Henri II, de petites tables de Mapple achetées aux ventes publiques, des lambeaux de tentures liberty, et, pour harmoniser cet assemblage disparate, des rubans partout: aux fauteuils, aux tapis, aux rideaux, aux cadres. La bibliothèque, les livres mêmes du professeur en étaient entourés. On eût dit l'intérieur d'une «étudiante» ou d'une petite provinciale de la galanterie, et l'on juge que le châle noir, la capeline sombre et le long visage jaune et osseux de MlleTrébuchet s'y trouvaient quelque peu dépaysés.

Bien qu'il fût onze heures, Valentine était encore au lit. En cette chaude matinée, elle avait rejeté les draps à ses pieds et, tournée vers l'ombre de la muraille, la chemise de soie noire retroussée sur les reins, c'était la médaille fendue et poinçonnée de sa personne qu'elle présentait aux regards.

—Que tu es paresseuse, ma pauvre Valentine! s'écria MlleTrébuchet en entrant; mais voyant à quel interlocuteur inattendu elle avait affaire, elle parut très choquée et détourna pudiquement les yeux. Quelle indécence! fit-elle, si au lieu d'une dame de mon âge, ç'avait été son mari ou sa bonne qui fût entrée dans sa chambre; joli et édifiant spectacle, en vérité!

Les réflexions de MlleTrébuchet, proférées à haute voix, éveillèrent la dormeuse.

Mouvant toute une vague d'odeurs: la senteur forte de sa chair unie aux pénétrants parfums des essences, Valentine se retourna brusquement et montra son autre figure, un petit nez fin aux ailes palpitantes, aux narines voluptueuses, des dents riantes dans une bouche large et molle comme un fruit; des yeux brillants et calins sous leurs longs cils, et une chevelure sombre, ébouriffée, dont la double crinière cachait les seins menus laissés à découvert par la chemise trop lâche.

—Ah! c'est vous, Mademoiselle, s'écria Valentine. Vous êtes bien aimable de venir me voir; mais vous auriez bien dû ne pas venir si tôt.

—Si tôt! Il y a cinq heures que je suis debout.

—Oh! vous, vous êtes une sainte.

—Ce n'est pas un acte de sainteté de se lever de bonne heure; seulement on a tort de passer comme vous ses journées dans son lit, surtout quand on a un ménage, un mari...

—Oh! mon mari, vous savez bien qu'il ne rentre que le soir, pour dîner...

—Vous avez d'autres obligations, vous le savez, que de préparer le repas de votre mari... Il me semble, Valentine, que vous devenez bien indifférente à la religion, que vous négligez vos devoirs de chrétienne. Le matin, vous devriez assister à la messe...

—Mais vous-même, Mademoiselle, il me semble que vous ne prêchez pas d'exemple.

—J'ai entendu la messe il y a deux heures et, si je ne m'occupe pas aujourd'hui de mes œuvres ordinaires, c'est que je suis pour le moment incapable de penser à quoi que ce soit, sinon au grand malheur qui vient de m'arriver.

—Vous avez perdu de l'argent?

—J'ai perdu, ce qui est bien plus douloureux pour moi, mon confesseur, le vénérable abbé Palloy, qui vient d'être arrêté sur une dénonciation que j'ai toute raison de croire calomnieuse. Je venais vous demander un conseil. Malgré votre jeunesse, vous connaissez bien mieux que moi les choses de ce monde, et peut-être sauriez-vous ce que je dois faire pour le voir, et même pour obtenir sa mise en liberté. Au besoin votre mari, qui est très instruit, connu pour son savoir et son honorabilité, pourrait nous aider. Il ne s'agit pas ici de combattre ou de défendre la religion, mais de sauver un innocent, accusé à tort, j'en suis persuadée.

Valentine se mordit les lèvres, se gratta la tête, rejeta sur son dos les touffes de cheveux qui lui couvraient la gorge et ne répondit pas.

—Qu'avez-vous! s'écria MlleTrébuchet surprise. Le service que je vous demande n'a rien d'extraordinaire.

—Il m'est impossible de vous le rendre, répliqua vivement Valentine.

—Et pourquoi cela?

—Parce que c'est mon mari lui-même qui a fait arrêter l'abbé Palloy.

—Votre mari! mais c'est donc un monstre. Et quels griefs peut-il avoir contre notre malheureux vicaire?

—Mais comment voulez-vous que je le sache?

—Vous le savez, j'en ai la conviction. Votre mari ne s'est pas déterminé à un acte pareil sans vous en avertir.

—Pourquoi m'aurait-il averti? Il ne me parle pas de ses affaires.

—Ce ne sont pas ses affaires, mais les vôtres. Vous avez vu l'abbé Palloy chez moi, vous avez entendu sa messe, peut-être vous êtes-vous confessée à lui. Si votre mari a songé à ce digne prêtre, c'est que vous lui en avez parlé. Qu'avez-vous pu lui dire?

—Je ne lui ai rien dit à son sujet, je vous assure. Seulement, Victor, depuis quelque temps, est devenu très jaloux; il s'est imaginé que l'abbé Palloy fleuretait avec moi.

—Voyons, votre mari n'a pas encore perdu la raison. Comment se serait-il imaginé de lui-même que l'abbé Palloy vous courtisait? Si l'abbé Palloy est venu vous voir, ce n'est que dans la journée; il ne sort jamais après six heures. Or, vous m'avez dit plusieurs fois que votre mari ne rentrait que fort tard dans la soirée à cause de ses cours et de ses leçons.

—Il est rentré une fois dans l'après-midi; l'abbé était venu quêter chez moi pour une œuvre de charité. Cette visite a donné des soupçons à Victor.

—Et c'est sur de pareils soupçons qu'il aurait pu le faire arrêter! Valentine, vous me trompez. Vous savez la vérité et vous ne voulez pas me la dire; mais vous me la direz, je vous le promets; et je ne m'en irai pas d'ici que vous ne me l'ayez dite complètement!

Valentine, petite créature faible, se sentit vaincue par la volonté de MlleTrébuchet; elle eut une mine craintive, imploratrice; puis d'une voix gémissante:

—Je vous assure, Mademoiselle, que je ne suis pas coupable. Il ne faut pas m'en vouloir... C'est une aventure bien singulière.

—Pour le moment, il s'agit de ne me rien cacher, dit MlleTrébuchet en s'asseyant tout près du lit; si vous avez commis une faute, vous devez la réparer. Qu'est-il arrivé, voyons!

Après une courte hésitation, Valentine se décida enfin à des aveux. Sa confession fut d'abord timide; mais peu à peu elle s'enhardit jusqu'à prendre des allures cyniques dont ne réussirent pas à la corriger les appels indignés et fréquents de son interlocutrice.

—Un jour, fit-elle, ou plutôt une nuit, j'étais si piquée de l'indifférence, de la froideur de Victor que je cherchais tous les moyens de lui être désagréable. Au dîner, il avait attaqué les ordres religieux et le clergé avec la fureur qu'il montre d'ordinaire lorsqu'il aborde ce sujet.

«—Ces prêtres que tu ne peux souffrir, lui dis-je tout à coup, n'ont pas votre âme sèche et brutale d'universitaires. Ils sont tendres, prévenants, amoureux.

«—Comment peux-tu le savoir? me demanda-t-il.

«—Mais tu sais bien, lui répondis-je, que j'ai été élevée par des religieuses. Je voyais—c'est tout naturel—l'aumônier du couvent. Je me confessais à lui. Je l'aimais beaucoup, et il me témoignait lui-même la plus vive affection. Ah! je l'ai bien regretté, je le regrette encore!»

Ce fut tout ce que je lui dis ce soir-là, mais je sentis bien que je l'avais offensé, quoiqu'il ne m'eût soufflé mot. La blessure était faite, et j'allais, souvent sans le vouloir, l'élargir.

Le lendemain, au repas, il n'eut pas pour moi une parole. Il paraissait fort préoccupé. Comme nous nous déshabillions pour nous mettre au lit:

«—Qu'as-tu donc ce soir? lui demandai-je.

«Alors, sans répondre à ma question:

«—Tu m'as parlé hier de l'aumônier du couvent où l'on t'a élevée. Tu m'as avoué qu'il te témoignait une grande affection. Est-ce qu'il t'embrassait?

«—Oui, quelquefois, comme un père peut embrasser un enfant.

«—Seulement ce n'était pas ton père, et il n'en avait pas les droits... Et il te caressait?

«—Il me donnait de petites tapes sur les joues, et aussi par dessus ma robe.

«—Ah! il te donnait de petites tapes... A propos, il était ton confesseur; quelles pénitences t'infligeait-il?

«—Quelles pénitences?... Mais le chapelet à réciter, quelquefois tout entier, quand je n'avais pas été sage.

«—Et il ne te battait pas?

«J'eus grande envie de lui éclater de rire à la face, mais je me contins, et me ravisant:

«—Oh! s'il me battait! tu connais le proverbe: qui aime bien châtie bien.

«—Il t'a battue souvent?

«—Plusieurs fois.

«—Et à quel âge as-tu quitté le couvent?

«—A seize ans.

«—Et il te battait encore?

«—Sans doute. Pour dire vrai, je ne m'en souviens plus.»

Cette fois encore nous en restâmes là, mais je pris dans la suite un malin plaisir à irriter sa jalousie.

Un jour que je m'attardais en déshabillé devant mon miroir, il me reprocha ma lenteur et me dit de presser ma toilette. Je fus fort dépitée de son observation et qu'il n'eut pas eu un regard pour ce que je lui laissais voir de ma personne.

«—Ah! tu ne ressembles guère à notre ancien aumônier, m'écriai-je. Ce n'est pas lui qui serait resté indifférent à ce que je te montrais tout à l'heure.

«Voilà mon mari rouge de colère.

«—Qu'est-ce que tu viens de dire? Qu'est-ce que tu viens de dire? Répète-le.

«—Calme-toi d'abord, je te prie.

«—Je veux avoir des explications. Avoue-le; il t'a prise, il t'a eue avant moi.

«—Tu sais bien que non, répliquai-je en souriant.

«—Enfin que signifie ta phrase de tout à l'heure?

«—Que notre aumônier cherchait toutes les occasions de nous voir... de contempler notre beauté.

«—Le misérable!

«—Ce n'était pas un misérable. J'en aurais fait tout autant à sa place. C'était si facile pour lui! Je me rappelle le cours d'instruction religieuse. Un jour, je me frottais sur mon banc le derrière qui me démangeait. A la fin de la classe, l'abbé m'appelle, me conduit dans le petit cabinet où l'on mettait les livres d'étude. «Vous souffrez, mon enfant? me demanda-t-il.—Non, Monsieur l'abbé.—Vous ne pouviez tenir en place tout à l'heure.» Je rougissais et ne répondais rien. «Déshabillez-vous, me dit-il, et comme je déboutonnais ma pèlerine: non, par en bas! Relevez votre robe et étendez-vous sur ce banc.» Juge si j'étais honteuse. Il m'écarte les jambes. «Petite coquine, que faisiez-vous tout à l'heure? Que faites-vous la nuit? Vous n'êtes pas sage. Vous allez être punie. Retournez-vous!» Cette fois, je dois me coucher sur le ventre, les jupons retroussés, et comme je me demande, toute palpitante d'émotion, ce qui va m'arriver, je reçois un coup sur les fesses qui m'arrache un cri de douleur. Je sens les ongles de l'aumônier s'incruster aux creux et aux pleins de ma chair, tandis qu'il me recommande de ne plus crier si je ne veux pas augmenter la rigueur de mon châtiment. Il continue à me frapper, d'abord de ses larges paumes, puis de la souple baguette qui sert au maître de géographie pour montrer les cartes. Je lui obéis, je retiens mes cris, mais, à demi-voix, je le supplie de me pardonner: «Monsieur l'abbé! Monsieur l'abbé! je vous en prie, ne me battez plus! J'ai trop mal!» Mais il ne s'arrêtait pas. Ah! comme il me cinglait. Il ne m'eut pas plutôt dit de me rajuster que j'éclatai en sanglots. Je n'osais pas rentrer dans la cour de récréation, les yeux rouges et comme meurtris. Quelque écolière indiscrète avait surpris la scène et était venue la raconter à mes condisciples; les grandes chuchotaient en me regardant; si je m'approchais, elles faisaient semblant de ne pas me voir, comme si la fessée que j'avais reçue m'avait déshonorée et rendue infréquentable. L'abbé, lui, me considérait en souriant. Il m'appela: «Ecoutez-moi, mon enfant. C'est pour votre bien que je vous ai punie. Dites-moi que vous ne m'en voulez pas. Et donnez-moi un baiser de paix.—Non, Monsieur l'abbé, lui répondit-je en lui tendant la joue, je ne vous en veux pas.» C'était vrai. Même après une fessée aussi rude, je n'avais pas de haine pour lui. S'il m'administrait un jour des claques sur le derrière, une autre fois, pour me récompenser, il m'apportait des bonbons. Et puis, quoique gosse, je sentais bien qu'il s'amusait à me corriger, et de temps à autre je me résignais ainsi à lui faire plaisir.

«—L'infâme!... L'infâme!» répétait mon mari tout troublé, et comme je prenais ma figure naïve, il haussait les épaules.

—Vraiment, s'écria MlleTrébuchet fort surprise, cela le divertissait tant, votre aumônier, de vous donner le fouet?

—Mais non! répliqua Valentine; seulement je m'amusais à conter des histoires à Victor pour l'agacer un peu. J'ai été élevée par une institutrice, et j'avais alors pour confesseur le curé de Saint-Michel dont je n'apercevais le visage que par le guichet du confessionnal.

—Alors, vous mentiez ainsi, par plaisir!... Mais c'est indigne!

—On voit bien que vous n'avez jamais eu de mari!

—Enfin! quel rapport peut avoir ce récit avec l'arrestation de notre malheureux vicaire?

—Vous allez le voir, répondit Valentine... Toutes ces confidences avaient exaspéré la jalousie de Victor bien plus que je ne me serais imaginée. En lui donnant de vagues soupçons, je ne songeais qu'à lui enlever quelque peu de sa belle assurance, à le rendre moins confiant dans ses propres mérites, moins sûr de mon affection et, par là même, plus amoureux. Quand je m'aperçus qu'il était si ému de mes fausses confidences, je fus très effrayée, mais il était trop tard.

—Il n'est jamais trop tard, observa Mademoiselle Trébuchet, pour se repentir et réparer le mal que l'on a fait.

—Je me serais déshonorée à ses yeux, dit Valentine, en lui avouant que j'avais menti. Il s'imaginait réellement que l'aumônier ne s'était pas borné à me découvrir le derrière, que les corrections qu'il m'infligeait n'étaient qu'un prétexte pour prendre avec moi les plus grandes libertés. «Jure-moi, me disait-il, qu'il n'a pas été ton amant.» Je le lui jurai. Mon serment ne réussissait pas à le convaincre. «Tu ne me feras pas croire, disait-il, que ce prêtre n'a pas essayé de te revoir à Paris depuis que tu es mariée.» Pour le persuader, je dus inventer encore une histoire et mentir à nouveau.

—Malheureuse enfant! soupira Mademoiselle Trébuchet.

—Je ne pouvais pas agir autrement. Il me fallait à tout prix le rassurer, endormir cette jalousie du passé que j'avais irritée si étourdiment. Surtout, je ne voulais pas qu'il me jugeât coupable. En reconnaissant que ses soupçons n'étaient pas illusoires, en flattant sa manie d'anticléricalisme, je pensais qu'il me croirait plus volontiers. «Je ne te cacherai pas, dis-je un soir à Victor, que mon ancien aumônier a essayé de me revoir; il est venu sonner à cette porte, et malgré moi il a pénétré ici. Après s'être informé de ma vie et de mes dévotions, peu à peu il m'a parlé du couvent; il m'en a rappelé les exercices, les actes de piété, quelquefois sur un ton grave et religieux, mais le plus souvent avec des familiarités insinuantes, des sous-entendus libertins qui m'ont tellement choquée que je lui ai ordonné de se taire, le menaçant, s'il continuait ses propos inconvenants, d'appeler la femme de chambre pour le mettre dehors. Sans m'écouter, décidé sans doute à tout se permettre, il a essayé de m'enlacer; par bonheur je suis parvenue à me dégager de son étreinte, à gagner la chambre voisine, à m'y enfermer, le laissant dans un véritable état de folie amoureuse ou sensuelle. Mes trois petites nièces, Henriette, âgée de douze ans; Lise, qui a onze ans, et Emilie qui en a neuf, étaient à jouer à la maison; elles couraient de chambre en chambre et firent irruption en se bousculant dans la pièce où il était demeuré. Comme les deux plus grandes fillettes avaient renversé leur cousine, ce lui fut une raison suffisante pour les gronder; voyant qu'elles se moquaient de lui, il n'hésita pas à les gifler et à les battre. Etait-ce fureur de n'avoir pas réussi, besoin de trouver à cet amour trompé une compensation luxurieuse? Il saisit Henriette, la déculotta et à l'aide d'une embrasse de rideau il se mit à la fouetter avec une telle violence que la pauvre enfant, qui est très courageuse, poussa des hurlements que la bonne entendit de la cave. Elle reconnut la voix d'Henriette et remonta vite. J'étais si effrayée que je n'avais osé sortir de la chambre. «Madame, madame, me cria cette fille, le curé qui est à martyriser Mademoiselle Henriette!» A côté de ma bonne je repris courage, toutes deux nous arrachâmes ma petite nièce à ce barbare et nous le jetâmes à la porte. Henriette gémissait et de temps à autre portait la main à ses fesses qui saignaient jusque sur le plancher. Tandis que nous pansions la pauvre petite, Lise nous dit que l'abbé, avant de fouetter sa sœur, l'avait attachée à un fauteuil et qu'il l'avait pincée sous ses jupes à deux reprises et en des endroits qu'elle n'osait désigner: «Attends, s'était-il écrié, que j'en aie fini avec ta camarade, et je reviens accorder ta guitare». Nous découvrîmes au haut de ses cuisses et sur son derrière des meurtrissures profondes. Les ongles du prêtre avaient labouré, déchiré cette peau tendre et lisse comme un pétale de rose». Lorsque j'eus fini mon récit, je regardai Victor avec inquiétude: il ne m'avait pas interrompue une seule fois, il n'avait écoutée sans un geste et d'un visage impassible. Allait-il ne croire? «Quel monstre! s'écria-t-il enfin, et imaginerait-on qu'il puisse exister de telles passions! Et quand je songe que les pauvres enfants de tes sœurs ont failli être victimes de cette cruauté bestiale!... Ecoute, Valentine, tu vas écrire tout ce que tu viens de me raconter. Et tu demanderas aussi à la bonne et aux fillettes d'écrire ce qu'on leur a fait et ce qu'elles ont vu. L'infâme ne pourra repousser ces cinq accusations!... Je vais d'ailleurs moi-même interroger la bonne et les enfants.» Un résultat si imprévu m'atterra. Vainement dis-je à Victor que cette aventure regrettable n'aurait pas de suite et qu'il valait mieux l'oublier, je ne réussis pas à le détourner de ses projets de vengeance. La bonne ni les fillettes n'étaient pas à la maison, mais il allait les voir le lendemain. Aurais-je le temps de le prévenir, et au reste voudraient-elles, sauraient-elles répéter mes mensonges? Qu'arriverait-il s'il venait à s'apercevoir que tout ce que je lui avais raconté était faux? Je passai une nuit d'angoisses, sans un instant de sommeil. Dès le matin j'étais levée et je me trouvais à l'arrivée de la domestique. Je lui dis... ce que j'attendais de sa complaisance. Cette fille, qui comprenait mal mes raisons et craignait de s'engager dans une fâcheuse affaire, se refusa longtemps à se mettre dans mon jeu. Enfin ma bourse, que je vidai dans ses mains, la décida. Je courus aussitôt chez mes nièces. Henriette et Emilie, ravies des bonbons que je leur apportai, écrivirent tout ce que je voulus; mais Lise fit des façons: «Pisque z'ai pas vu l'curé, disait-elle... pisque z'ai pas eu le fouet.»

—«Si tu ne l'as pas eu, tu vas l'avoir!» m'écriai-je en la courbant vers la table et en la forçant à se lever de la chaise où elle était assise, comme si je me préparais réellement à la fesser. Elle eut peur, implora son pardon et se mit à écrire, à l'exemple de sa sœur et de sa cousine, ce que je lui dictai. Je commençais à être un peu plus rassurée et je ne fus pas trop émue quand mon mari rentra le soir et me demanda ma déposition ainsi que celles de la bonne et des enfants. «C'est bien, dit-il froidement, à présent il faut m'avouer le nom.—Le nom, quel nom? m'écriai-je de nouveau effrayée.—Le nom du misérable qui est venu ici, qui a essayé de te prendre de force et de souiller tes pauvres petites nièces!—Mais je ne sais pas son nom.—Tu ne sais pas son nom! Tu ne sais pas le nom de ton ancien aumônier! Prends garde, Valentine, je vais croire que tu es son complice.—Mais je vous jure!...»

Je ne trouvais plus une parole tant j'étais épouvantée. Il me serrait le bras si fort que je poussai des cris. Je crus qu'il allait me tuer: «On peut parfois pardonner à un adultère, disait-il, mais non pas une trahison pareille, et je serai sans pitié, sois-en sûre, pour une coquine qui s'est prostituée à un cabotin immonde comme ton galant.—Mais ce n'est pas mon amant, m'écriais-je, désespérée.—Ce n'est pas ton amant, alors pourquoi ne veux-tu pas me dire son nom? Si tu as pitié d'un tel scélérat, tu es digne d'aller avec lui.» Je sentis qu'il fallait parler, et je dis le nom que j'avais sur mes lèvres, le seul nom que ma mémoire m'offrit à ce moment; le nom du prêtre que vous me parliez sans cesse, le nom de l'abbé Palloy. Je vous assure que je le lançai par hasard, sans mauvaise intention, ne cherchant qu'à me disculper devant mon mari. Vous savez le reste!

Mademoiselle Trébuchet avait écouté avec stupeur cette confession sans repentir. Elle ne trouva qu'un mot pour exprimer son trouble.

—C'est abominable! C'est abominable! répétait-elle en levant les yeux et en joignant les mains; soudain elle se tourna vers Valentine dans un élan de colère si inattendu que la jeune femme, malgré l'apparence faible et vénérable de son interlocutrice, prit peur et eut un geste comme pour implorer sa grâce.

—C'est donc le diable qui est en toi, mauvaise fille! s'écria Mademoiselle Trébuchet.

—Je vous assure... je vous assure que c'est bien malgré moi que j'ai fait ces mensonges. Mon mari m'y a, pour ainsi dire, forcée.

—Tu mériterais qu'on te battît, qu'on t'assommât! continuait Mademoiselle Trébuchet en la menaçant de ses poings levés.

Enfin, les supplications, les yeux en larmes de Valentine ne la trouvèrent pas impitoyable; elle se calma un peu.

—Je veux bien te pardonner, dit-elle, mais à une condition: c'est que tu vas rétracter par écrit toutes les calomnies infâmes que tu as osé lancer contre notre saint vicaire, et tu feras rétracter aussi toutes celles qu'ont proférées, à ton instigation, ta domestique et tes petites nièces.

—Oh! Mademoiselle, que me demandez-vous?

—Rien que de juste et de naturel. Tu as obtenu de quatre personnes qu'elles mentent pour t'être agréable; tu obtiendras bien qu'elles disent la vérité pour sauver un innocent.


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