CXXIVQuant aux soupirs—de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on désire être entendus—et quant aux regards de colombe mourante, elle les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire: aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là.
Quant aux soupirs—de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on désire être entendus—et quant aux regards de colombe mourante, elle les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire: aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là.
CXXVEt puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy n’en avait.
Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy n’en avait.
CXXVIMais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute, personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était railleur,—railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté par unMadame, quand elle l’avait appeléAloys.
Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute, personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était railleur,—railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté par unMadame, quand elle l’avait appeléAloys.
CXXVII«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il en se levant, et il chancelait,—je vous demanderai, madame, la permission de me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition de grimaces charmantes—aboutissaient à un résultat négatif dont elle était intérieurement humiliée.—«Il sera minuit tout à l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!»
«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il en se levant, et il chancelait,—je vous demanderai, madame, la permission de me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition de grimaces charmantes—aboutissaient à un résultat négatif dont elle était intérieurement humiliée.—«Il sera minuit tout à l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!»
CXXVIIIOui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration de les aimer.—Elle resta immobile, quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme—plus froide que du poison—lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité, de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la blessure?
Oui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration de les aimer.—Elle resta immobile, quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme—plus froide que du poison—lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité, de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la blessure?
CXXIXLe lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu!
Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu!
CXXXElle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il en relevant sa cravate gommée,—M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup plus dangereux.»
Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il en relevant sa cravate gommée,—M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup plus dangereux.»
CXXXIEt après ce jugement, digne d’unhomme accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement en lui-même,—excepté quand Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait—c’était sûr—depuis la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux.
Et après ce jugement, digne d’unhomme accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement en lui-même,—excepté quand Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait—c’était sûr—depuis la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux.
CXXXIIEt puis il fallait une tutrice à ses filles,—une espèce de mère qui leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans. Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des filles bien élevées à la première déclaration.
Et puis il fallait une tutrice à ses filles,—une espèce de mère qui leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans. Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des filles bien élevées à la première déclaration.
CXXXIIIEt toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de ce qu’il regrettait le premier.
Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de ce qu’il regrettait le premier.
CXXXIVJe sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme un joueur en perte,—car j’avais joué et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et sonore, quoique silencieuse,—la doublure de celle de la veille.
Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme un joueur en perte,—car j’avais joué et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et sonore, quoique silencieuse,—la doublure de celle de la veille.
CXXXV«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai encore.—Une femme se penchait timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce n’était pas la scène charmante de l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi jolie que ta Juliette.
«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai encore.—Une femme se penchait timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce n’était pas la scène charmante de l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi jolie que ta Juliette.
CXXXVITa Juliette!—Cet amour de mes premiers rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide et hardie!—vêtue seulement des jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et Juliette l’avait oublié.
Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide et hardie!—vêtue seulement des jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et Juliette l’avait oublié.
CXXXVIIMais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu arrondi;—mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et allons juger, après cela!
Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu arrondi;—mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et allons juger, après cela!
CXXXVIIIEt il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher.
Et il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher.
CXXXIXLe reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle auréole!—Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé.
Le reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle auréole!—Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé.
CXLJe ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois.
Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois.
CXLIEt cela, dit d’une voixpleine de larmes, d’une voix de première représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature, et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant.
Et cela, dit d’une voixpleine de larmes, d’une voix de première représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature, et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant.
CXLIICe fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était pleine,—cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors. Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de Dorff,—mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il était rentré dans la vie—mais qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux.
Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était pleine,—cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors. Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de Dorff,—mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il était rentré dans la vie—mais qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux.
CXLIIIIl était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose quand le cœur faisait par trop mal.Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises muettes des grands cœurs,—combats de taureaux invisibles,—soulever son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.
Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose quand le cœur faisait par trop mal.
Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises muettes des grands cœurs,—combats de taureaux invisibles,—soulever son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.
CXLIVLa veille du mariage de Joséphine, la chronique disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un jour avec les petites d’Artinel.
La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un jour avec les petites d’Artinel.
CXLVCe n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais la chronique est si menteuse!—que le partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement charmant,—digne du mépris de toutes les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il était fort gai.
Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais la chronique est si menteuse!—que le partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement charmant,—digne du mépris de toutes les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il était fort gai.
CXLVIMais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage; car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous marions;—ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de l’esprit humain.
Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage; car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous marions;—ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de l’esprit humain.
CXLVIIAvec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de rigueur,—cette bague qu’on appelle si singulièrement unealliance, et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit: «Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»
Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de rigueur,—cette bague qu’on appelle si singulièrement unealliance, et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit: «Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»
CXLVIII«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour, si riche en développements inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre, et sous cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»
«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour, si riche en développements inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre, et sous cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»
CXLIX«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne repoussa point le compliment.—«Oui! vous avez raison,—repris-je;—nous avons tous nosbagues d’Annibaldans la vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...»
«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne repoussa point le compliment.—«Oui! vous avez raison,—repris-je;—nous avons tous nosbagues d’Annibaldans la vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...»
CLJoséphine eut donc, madame, une position dans le monde,—plus un mari et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude ou manière d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.
Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde,—plus un mari et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude ou manière d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.
CLIJe parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant, avec les jeunes femmes qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame, qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le crapaud que Champfort conseille—pour être un homme du monde—d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi.
Je parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant, avec les jeunes femmes qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame, qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le crapaud que Champfort conseille—pour être un homme du monde—d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi.
TABLEL’AMOUR IMPOSSIBLEDédicace3Préface5PREMIÈRE PARTIEI.Une Marquise auXIXesiècle9II.La première entrevue26III.Maulévrier36IV.Le portrait46V.L’aveu55VI.Les dernières coquetteries63VII.L’intimité72DEUXIÈME PARTIEI.La Comtesse d’Anglure89II.Patte de velours104III.Les fausses confidences112IV.Le fond de l’abîme121V.Explication137VI.L’impénitence finale148VII.La vie158LA BAGUE D’ANNIBALLa Bague d’Annibal181Paris.—Imp. A.Lemerre, 6, rue des Bergers.—4-4514.
Paris.—Imp. A.Lemerre, 6, rue des Bergers.—4-4514.
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