Chapter 2

IVLE PORTRAITQQuoiqu’ellene donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage absolu des salons, la marquise ne vît pluspersonne, elle recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mmede Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient,car Mmede Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin d’un morceau desPuritainspour dire quelque chose. C’étaient ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière, et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que Mmede Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale,et qu’elle appelait religieusementsa patène.Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux. Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le mot charmant devaghezza, avait pu devenir cette autre tête, d’un sourire si net, d’un regard si spirituel,d’un caractère si positif, même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,—habile comédienne, mais heureusement impuissante.—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant dans sa pensée;—vous ne trouvez donc pas qu’il ressemble?—Non,—répondit-il, regardant toujours.—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais alors je n’avais pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait était frappant.—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une chambre,—pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans lesconditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup moins souffrir qu’elle ne l’affectait.M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir.—Vous croyez donc—reprit-elle avec un accent de reproche dont il fut complètement la dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais si timide qu’on m’avait donné le nom dela Sauvage du Dauphiné.Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle en remarquant son sourire,—vous neme croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu autrefois.—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?—fit Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mmede Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de l’idéalité davantage.—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui, très certainement, je le crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais maintenant.—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—repritvivement M. de Maulévrier.—Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait.—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous me dites là des galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux.—Mais ceci est terriblement absolu,—fit Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la suprématie du pape.—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit Mmede Gesvres;—la suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible infidélité.Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amourtranscendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres jeunes gens quise ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, cespatitiexercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa le plus beaupuffque l’on eût vu depuis longtemps.—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il tout haut—un amour semblable à celui que vous venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi.Et c’était vrai. Mmede Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinctdu ridicule, prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona audix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du regard. Avait-elle joué pendant quelques mois—tout en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme, mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères, la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas continuer un pareil rôle près de Mmede Gesvres. L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût sublime, échappé au ridicule qui l’attendait.

Q

Quoiqu’ellene donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage absolu des salons, la marquise ne vît pluspersonne, elle recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mmede Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient,car Mmede Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin d’un morceau desPuritainspour dire quelque chose. C’étaient ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière, et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que Mmede Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale,et qu’elle appelait religieusementsa patène.

Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux. Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le mot charmant devaghezza, avait pu devenir cette autre tête, d’un sourire si net, d’un regard si spirituel,d’un caractère si positif, même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,—habile comédienne, mais heureusement impuissante.

—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant dans sa pensée;—vous ne trouvez donc pas qu’il ressemble?

—Non,—répondit-il, regardant toujours.

—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais alors je n’avais pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait était frappant.

—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une chambre,—pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?

En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans lesconditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup moins souffrir qu’elle ne l’affectait.

M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir.

—Vous croyez donc—reprit-elle avec un accent de reproche dont il fut complètement la dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais si timide qu’on m’avait donné le nom dela Sauvage du Dauphiné.

Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.

—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle en remarquant son sourire,—vous neme croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu autrefois.

—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?—fit Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mmede Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de l’idéalité davantage.

—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui, très certainement, je le crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais maintenant.

—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—repritvivement M. de Maulévrier.—Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait.

—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous me dites là des galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux.

—Mais ceci est terriblement absolu,—fit Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la suprématie du pape.

—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit Mmede Gesvres;—la suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible infidélité.

Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amourtranscendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres jeunes gens quise ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, cespatitiexercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa le plus beaupuffque l’on eût vu depuis longtemps.

—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il tout haut—un amour semblable à celui que vous venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi.

Et c’était vrai. Mmede Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinctdu ridicule, prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona audix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du regard. Avait-elle joué pendant quelques mois—tout en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme, mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères, la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas continuer un pareil rôle près de Mmede Gesvres. L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût sublime, échappé au ridicule qui l’attendait.

VL’AVEUQQuoiqueM. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mmede Gesvres sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme, l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était un amour d’hommede vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très amer.Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua longtemps encore degarder sur les sentiments qu’il avait pour elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux dans les sentiments et dans la pensée.Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde traite en souveraines, échoua contre Mmede Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’ilavait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la devise des Ravenswood. Elleattenditle moment de la revanche avec une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise, aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours, Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plussuppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mmede Gesvres put inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à Mmede Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été un conte arabe.Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme:—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais ma pauvre amie, Mmed’Anglure, que deviendrait-elle si elle savait cela?Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mmed’Anglure, de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours,n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la pente qui l’entraînait. Il jura à Mmede Gesvres qu’il n’aimait plus Mmed’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans l’affection dévouée de Mmed’Anglure, et que, malgré cette affection dont il avait été reconnaissant, Mmed’Anglure l’avait toujours épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste,en insultant si menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable. Mmede Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de cette pauvre petite Mmed’Anglure, qui était bien la meilleure des créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement, tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour qu’il s’en vantât après comme ce matelot dansCandide, qui se vante fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais implacablement, avecun langage hypocrite et léger qui ne lui donnait aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de l’amour.

Q

QuoiqueM. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mmede Gesvres sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme, l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était un amour d’hommede vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très amer.

Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.

Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua longtemps encore degarder sur les sentiments qu’il avait pour elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux dans les sentiments et dans la pensée.

Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde traite en souveraines, échoua contre Mmede Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’ilavait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la devise des Ravenswood. Elleattenditle moment de la revanche avec une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise, aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours, Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plussuppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mmede Gesvres put inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à Mmede Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été un conte arabe.

Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme:

—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais ma pauvre amie, Mmed’Anglure, que deviendrait-elle si elle savait cela?

Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mmed’Anglure, de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours,n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la pente qui l’entraînait. Il jura à Mmede Gesvres qu’il n’aimait plus Mmed’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans l’affection dévouée de Mmed’Anglure, et que, malgré cette affection dont il avait été reconnaissant, Mmed’Anglure l’avait toujours épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste,en insultant si menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable. Mmede Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de cette pauvre petite Mmed’Anglure, qui était bien la meilleure des créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement, tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour qu’il s’en vantât après comme ce matelot dansCandide, qui se vante fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais implacablement, avecun langage hypocrite et léger qui ne lui donnait aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de l’amour.

VILES DERNIÈRES COQUETTERIESAAdater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de Maulévrier crut être aimé de Mmede Gesvres, et dès lors il se mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement, à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrierpouvait très bien penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau, posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper, et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle nevoulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle ivresse des bonheurs non partagés,—un grand délire qui finit par une grande angoisse,—tandis que sous l’impression de tous les égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace, mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas pardonné à ceux que le vertige entraînait?D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mmede Gesvres l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par tous les moyens possibles la passion qu’ellea inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite; résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être la limite que Mmede Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire, avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté. Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette femme, mais pas ailleurs! C’est envain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie, le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège des femmes. Et encore, se disait-il,—car il s’était mis à raisonner depuis peu,—de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-visdes autres, de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il, enchanté de sa découverte,—pourquoi pas toutes les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent que le fameuxto be or not to bede l’écolâtre de Shakespeare, car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mmede Gesvres qu’elle n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut, Mmede Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes, et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait de sentiments ou de sensations, lebon sens se voilait tout à coup, la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait.Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui n’étaient pas inaccessibles.Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont l’amour a soif.Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis, autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de quelque divinité inexorable.Elle, tranquillement assise, le regardait, pâleet frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau) qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose, et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables rigueurs.Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait aimer les soufflets.Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe descendant du ciel: Mmede Gesvres ne méritait point une si douce image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour retournerbriser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un exemple:C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle, sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements dangereux.M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été.Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujourset dont elle avait senti, à travers le vêtement, les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mmed’Anglure, mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le motjamais, qu’elle lui montra avec une malice triomphante.A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de Maulévrier demandait?Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus.Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de Russie.

A

Adater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de Maulévrier crut être aimé de Mmede Gesvres, et dès lors il se mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement, à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrierpouvait très bien penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau, posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper, et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle nevoulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle ivresse des bonheurs non partagés,—un grand délire qui finit par une grande angoisse,—tandis que sous l’impression de tous les égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace, mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas pardonné à ceux que le vertige entraînait?

D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mmede Gesvres l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par tous les moyens possibles la passion qu’ellea inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite; résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».

Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être la limite que Mmede Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire, avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté. Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette femme, mais pas ailleurs! C’est envain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie, le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège des femmes. Et encore, se disait-il,—car il s’était mis à raisonner depuis peu,—de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-visdes autres, de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il, enchanté de sa découverte,—pourquoi pas toutes les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent que le fameuxto be or not to bede l’écolâtre de Shakespeare, car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mmede Gesvres qu’elle n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut, Mmede Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes, et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait de sentiments ou de sensations, lebon sens se voilait tout à coup, la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait.

Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui n’étaient pas inaccessibles.

Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont l’amour a soif.

Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis, autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de quelque divinité inexorable.

Elle, tranquillement assise, le regardait, pâleet frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau) qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose, et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.

Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables rigueurs.

Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait aimer les soufflets.

Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe descendant du ciel: Mmede Gesvres ne méritait point une si douce image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.

C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour retournerbriser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un exemple:

C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle, sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements dangereux.

M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été.

Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujourset dont elle avait senti, à travers le vêtement, les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mmed’Anglure, mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le motjamais, qu’elle lui montra avec une malice triomphante.

A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de Maulévrier demandait?

Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus.

Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de Russie.

VIIL’INTIMITÉCCependantles choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps. L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la vie, du moins à Paris.M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mmede Gesvres.Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette grande charmeresse qui le lanternait avecces réserves qu’elle avait l’art et la puissance de lui faire subir.Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle question, cem’aimez-vous? importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore, même quand on y a répondu.Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris!Tous ces moyens duTraité du Princedes femmes n’étaient plus de mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mmede Gesvres n’y répondait pas.M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était dela haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,—car ces douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents qui ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver longtemps cette idée quand il avait entendu si souvent Mmede Gesvres, dans ses jours de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre pour si peu.Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi.Mmede Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir un sentiment vrai et digne d’elle, Mmede Gesvres était arrivée avec triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé avec une épéeflamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être Mmede Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec une hypocrisie mélancolique, sadernière conquête. Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la moralité des femmes?—tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds.Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent toutdoucement à la confiance, car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit:«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends.«Bérangère»En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, Mmede Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite.Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la chose! Mmede Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui qu’elle n’aimait pas!Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de candeur et de pureté, au borddes lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne, l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement éprouver.Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout à coup dans Mmede Gesvres.Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, ilest vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée, put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes.Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité n’étanche pas.«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.» Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de langage et de façons dans Mmede Gesvres, il cherchait, par tous les moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre.Les dévouements y deviennent de plus en plus impossibles.Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on entoure l’objet préféré.Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage.Et Mmede Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante:—Je ne douteplusde votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous crois.M. de Maulévrier a avoué depuis qu’ellel’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à regarder le ciel, comme dansCorinne: c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez heureux, si vous le pouvez, d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel j’avais compté.Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez si je suis franche, je m’en plains à vous.Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la plus épouvantable fatuité.—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui!—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle, en haussant ses splendides épaules avec un mépris de reine offensée,—et que vous voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour?L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier, tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une créature inférieure.Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence?—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,—il faut que je vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mmede Vicq, que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous brouillerons jamais?C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en dehors de toutes les illusions de l’amour.Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes, cachait de solide et de bon; il comprit surtoutce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une telle prière.Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus.—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle en respirant longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas.Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le blessait.M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur, car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier avec Mmede Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ceserait vainement m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous!Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer, vous, et vous êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous les deux à ne les séparer jamais.»Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et des hommes que vous auriez raison de mépriser, Raimbaud,—je ne puis me méprendre à ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans l’horrible sensation de monnéant. Vous qui m’aimez, votre position vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous!Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des douleurs profondes et surmontées.—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends Laurette.—Et Laurette, qui ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil de la seconde et annonça Mmed’Anglure.Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux.Mmed’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait le rencontrer... c’était étrange.—Faites entrer,—dit la marquise avec sagrâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles.Et la comtesse d’Anglure entra.FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

C

Cependantles choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps. L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la vie, du moins à Paris.

M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mmede Gesvres.

Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette grande charmeresse qui le lanternait avecces réserves qu’elle avait l’art et la puissance de lui faire subir.

Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle question, cem’aimez-vous? importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore, même quand on y a répondu.

Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris!

Tous ces moyens duTraité du Princedes femmes n’étaient plus de mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mmede Gesvres n’y répondait pas.

M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était dela haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,—car ces douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents qui ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver longtemps cette idée quand il avait entendu si souvent Mmede Gesvres, dans ses jours de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre pour si peu.

Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi.

Mmede Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir un sentiment vrai et digne d’elle, Mmede Gesvres était arrivée avec triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé avec une épéeflamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être Mmede Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec une hypocrisie mélancolique, sadernière conquête. Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la moralité des femmes?—tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds.

Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.

Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent toutdoucement à la confiance, car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit:

«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends.«Bérangère»

«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends.

«Bérangère»

En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, Mmede Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite.

Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la chose! Mmede Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui qu’elle n’aimait pas!

Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de candeur et de pureté, au borddes lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne, l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.

Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement éprouver.

Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout à coup dans Mmede Gesvres.

Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, ilest vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.

Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée, put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes.

Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité n’étanche pas.

«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.» Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de langage et de façons dans Mmede Gesvres, il cherchait, par tous les moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre.Les dévouements y deviennent de plus en plus impossibles.

Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on entoure l’objet préféré.

Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage.

Et Mmede Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante:

—Je ne douteplusde votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous crois.

M. de Maulévrier a avoué depuis qu’ellel’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à regarder le ciel, comme dansCorinne: c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.

—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez heureux, si vous le pouvez, d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel j’avais compté.Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez si je suis franche, je m’en plains à vous.

Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la plus épouvantable fatuité.

—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui!

—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle, en haussant ses splendides épaules avec un mépris de reine offensée,—et que vous voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour?

L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier, tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une créature inférieure.

Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence?

—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,—il faut que je vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mmede Vicq, que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous brouillerons jamais?

C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en dehors de toutes les illusions de l’amour.

Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes, cachait de solide et de bon; il comprit surtoutce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une telle prière.

Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus.

—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle en respirant longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas.

Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le blessait.

M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur, car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier avec Mmede Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.

Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.

—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ceserait vainement m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous!

Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer, vous, et vous êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous les deux à ne les séparer jamais.»Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et des hommes que vous auriez raison de mépriser, Raimbaud,—je ne puis me méprendre à ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans l’horrible sensation de monnéant. Vous qui m’aimez, votre position vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous!

Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des douleurs profondes et surmontées.

—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends Laurette.—Et Laurette, qui ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil de la seconde et annonça Mmed’Anglure.

Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux.

Mmed’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait le rencontrer... c’était étrange.

—Faites entrer,—dit la marquise avec sagrâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles.

Et la comtesse d’Anglure entra.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE


Back to IndexNext