Chapter 5

« Le marbre de la dalle m’écorchant tant soit peu le cul, j’allais sur la pointe du pied chercher certain coussin de soie mauve ; puis, me rasseyant béatement dans mon angle arcadien, j’étendais sans bruit les jambes… C’était là encore un de mes spectacles favoris ; mes maigres jambes de voyageur sans but ! Je les contemplais avec amour, ces vieilles jambes de grand lièvre hasardeux ; je les caressais d’une main attendrie ; leur ombre avait mesuré tout l’ennui des chemins de la terre ! Et voilà que la fée de la Musique venait elle-même sur ses pieds de soie ancienne se pencher sur les guêtres poudreuses et craquelées ; la fée de la Musique, monsieur le chevalier ! la fée de la Musique adressait de tendres paroles à mes jarrets fossiles de fou courant ! « Vous souvient-il, nobles jambes (je vous le rapporte mot pour mot), vous souvient-il de l’herbe humide foulée jadis à Marlow, sur les bords d’une rivière brumeuse sillonnée de cygnes gris ? Avez-vous quelque mémoire, ô voyageuses, de l’écho moussu qui sommeille à Windsor, qui sommeille et qui parle si doucement en rêve ? Glisserez-vous encore sur les boues jaunes du Ghetto de Varsovie ? Comme ils sont loin, les seuils du hameau italien de Dresde ! O ombre impatiente et superbe ! L’eau impériale de la Néva te connaît ; les lacs incolores de la Moscovie se souviennent de toi ; les cailloux des Carpathes et les galets de la mer du Nord soupirent ton nom dans leurs rêves. Que cherchais-tu donc, courant de la sorte ? Routes, plaines, sentiers, rues et canaux, Londres et Saint-Pétersbourg ! Qu’as-tu donc trouvé, courant et cherchant de la sorte ? »

« D’un geste de César surpris de la largeur des horizons d’Empire, je lui montrais naïvement Clarice-Annalena… Alors un encens miroitant de mélodies se répandait par toute la chambre, un éther assoupissant de musiques, une haleine de tous les rires de désenchantement et de mépris, une vapeur de tous les soupirs de tristesse et d’amour… Des lampes s’éteignaient quelque part très loin dans les brumes de la nuit éplorée, très loin, très loin, plus loin que le lointain des mers… D’étranges foules de jadis grouillaient devant mes yeux. Les dames de Longhi ôtaient leurs masques, la muraille m’apparaissait nue… Je dodelinais un peu de la tête… Encore une note… encore une poussée de vent contre la fenêtre… J’étendais mes jambes de voyageur… Encore une lueur de la chevelure en or de harpe sonnant doux de l’Orphée… et Pinamonte s’endormait dans la mélancolie du bonheur.

« Telles étaient les amours de notre galant berger : tendres et singulières, ridicules et lamentables. Rien, d’ailleurs, n’en a mieux marqué l’étrange bizarrerie que ma tragique obstination à aggraver un mal dont je me sentais mourir. Je voyais approcher avec terreur le moment où les soupçons fondés et les raisons de tourmente réelles ne suffiraient plus à mes sens émoussés par la douleur et l’angoisse. La pensée où j’étais qu’il me faudrait, tôt ou tard, renoncer à ma délicieuse torture me fit redoubler d’ardeur dans ma recherche des éléments inconnus de l’amour. Je fis de mon âme un lieu secret et redoutable. Je m’y enfermai avec le cher fantôme obsesseur et l’adorable idée fixe de ma passion ; j’y élaborai avec une sage patience le sentiment philosophal, l’élixir de parfaite douleur qui en devait éterniser le voluptueux martyre. Je créai des soucis nouveaux, insoupçonnés, puérils et savamment tourmenteurs ; des scrupules extravagants, minutieux et rongeurs ; des composés étranges de lasciveté d’enfer et de séraphique sentimentalité. Torturé par la haine, martyrisé par l’amour, j’en étais arrivé à me croire en commerce tant avec les démons qu’avec les anges, et je rapprochais l’image ensemble adorée et exécrée de mon amour tantôt de l’affreux téraphim des Cabbalistes et tantôt de l’habitant immaculé des sphères suprêmes de Swedenborg. D’autres fois, je confiais au papier les cris de ma détresse et les soupirs de mes amoureuses songeries… De grâce, monsieur le chevalier, laissons en paix ces pauvres riens d’antan ; ne me pressez point de vous les faire connaître. Il n’est que trop vrai de dire qu’ils furent écrits avec une plume trempée dans le Phlégéton ; cependant je préfère abandonner à votre fantaisie le soin de se former une image des joies et des tourments de ma passion. J’estime prudent, alors qu’on entreprend de montrer son cœur à nu, de soumettre au plus sévère contrôle et sa mémoire et son imagination ; car il est peu commun qu’en pareille occasion l’expression demeure au-dessous de la vérité. Comme qu’il fasse, l’amoureux narrateur dira toujours plus qu’il n’est besoin de dire ; et, pour peu qu’il relâche les rênes à sa fantaisie, voilà son récit submergé par le pathos. L’insinuation suffit la plupart du temps en semblable matière. Imaginez donc d’abord votre propre cœur tout débordé de passions tendres et farouches ; ensuite de quoi transvasez cette amoureuse lave dans le cœur du dernier Brettinoro ; c’est encore là le plus sûr moyen de vous former une idée quelque peu précise de mes ravissements et de mes souffrances. De ces dernières surtout, hélas ! Car je ne me lassais point d’entretenir dans mon cœur la sombre flamme qui le dévorait ; j’étais affamé de volupté et de tourmente, et ma haine égalait mon amour. Oui, je haïssais ma chère maîtresse ; je la voyais morte dans mes rêves ; son cadavre immonde, putride, sanieux et boursouflé nageait au milieu d’un fleuve d’immondices ; des caïmans ailés, scrofuleux et gluants ; des crapauds paralysés, dégonflés, luisants sous le suint venimeux des écrouelles ; des insectes gigantesques à demi écrasés, squameux, pustuleux, poilus et gras ; les monstres les plus hideux de la fable et de la fièvre violaient tour à tour la liquéfaction du cadavre adoré !

« Ma triste cervelle devint le rendez-vous nocturne de la plus crapuleuse compagnie ; des petits-maîtres cribreux s’y aboutaient de fort dégoûtante façon avec leurs déesses bubonneuses et nauséabondes ; des moines entripaillés, papuleux et turbulents, repus de la chair de leurs propres bâtards, y noyaient le remords de leur gourmande paternité dans des vins mixtionnés de menstrue de diablesse et de lait de nonnain ; des boucs concupiscents, tout parés de fontanges et de banderilles envenimées, y courtisaient de furieuse façon la passivité des papes magnifiques et folâtres de la Renaissance ; des fœtus polycéphales, marinés et livides, illustraient parfois de leurs puérils ébats ces fougueuses et mélancoliques séances ; ce pendant qu’une horrible Clarice-Annalena, impératrice des Gaupes et reine de Lesbos, invariablement étendue sur un visqueux monceau de vermine aveugle et de jeunes amoureuses éventrées, présidait, du haut de son trône excrémentiel et sanglant, aux funèbres visions de ma cervelle amollie.

« Au reste, les infâmes soucis de mes veilles n’avaient que fort peu de chose à envier aux songes de mes nuits ignominieuses. Mes réveils surtout vous eussent semblé navrants et grotesques outre mesure. J’enveloppais tout d’abord de regards venimeux ma maîtresse encore assoupie ; l’odeur fade et vaporeuse de sa chevelure me faisait souvent répugnance ; la vue de certains de ses membres me faisait tressaillir ; et toujours l’immobilité de son sommeil me rappelait celle de la mort. D’un saut brusque et désespéré, je quittais l’amoureuse couche ; j’inondais d’eau fraîche ma lamentable tête et tout mon corps d’énergumène ; j’avalais en soupirant quelques gouttes d’Hoffman et par là-dessus une pauvre tasse de chocolat et trois ou quatre tartines ; puis, m’installant au chevet de Manto, j’arrachais la belle à l’étreinte de Morphée au moyen d’insinuantes et patelines caresses, dont tour à tour mes doigts de meurtrier badin ou mes mâchoires d’amoureuse hyène enserraient son col de cygne éblouissant et gracieux. Pour innocents que fussent ces simulacres de strangulation, ils ne laissaient pas de procurer à ma très chère des réveils fort brusques et tout secoués d’épouvante. Les grands yeux d’Annalena s’ouvraient à l’improviste (vous eussiez dit, cher chevalier, de deux aloès du Ténare s’arrachant aux terreurs d’un séculaire cauchemar) ; des serpents effarouchés se cabraient dans la chevelure de la déesse ; et tandis qu’un frisson des plus troublants secouait son corps flexible et délicat, la friponne trop aimée, joignant ses petites mains savantes, s’écriait plaintivement : « O cruel ami ! ô barbare amant ! quand donc cesserez-vous de tourmenter la tendre compagne de vos jours ? Estimez-vous donc à ce point plaisant de parfaire avec les griffes de la cruauté l’ouvrage sanglant des flèches de Cupidon ? »

« A ces préoccupations extravagantes, à ces mélancolies de l’âme et de la chair venaient souvent se joindre des soucis d’un ordre plus vulgaire ; car l’amour inquiet des solitaires et des jaloux ne laisse pas que de ressembler par certains côtés aux libéralités pleines de calcul et d’hésitation des avares. Mon ensorceleuse, qui était fort loin de manquer d’esprit, avait parfaitement pénétré la nature de mes sentiments et mesuré la profondeur de mon amour. Sa vanité ne pouvait demeurer insensible à l’aveugle adoration d’un amant dont le renom de bel esprit égalait l’illustre naissance ; elle connaissait le prix des sacrifices que je consommais chaque jour dans la seule vue de m’assurer son attachement et sa fidélité ; et je ne doutais pas qu’il n’entrât dans les transports dont elle payait ma tendresse pour le moins autant de reconnaissance que de caprice sensuel. L’étonnement où la mettaient les violences de ma passion et l’orgueilleuse joie qu’elle en ressentait prêtaient souvent à sa physionomie un air de triomphe qui en rehaussait à mes yeux la noblesse et l’éclat. Mon imagination enflammée voyait chaque jour s’épanouir davantage les charmes de mon amie ; l’exaltation croissant dans la même mesure, je fus bientôt amené à considérer la beauté d’Annalena comme une œuvre de ma chair et de mon esprit et comme un trésor péniblement amassé par mes soins. D’autre part, mon amour me mettait souvent dans de grands embarras ; car la Sulmerre aimait à vivre avec honneur et ne se pouvait abstenir de la gloire du monde. Le concours aux fêtes qu’elle donnait était d’ordinaire fort nombreux ; et malgré que je souscrivisse à ses moindres désirs, jamais elle n’a rien su économiser sur mes présents.

« Les affections sincères ne sont pas plus gratuites en ce monde que les amours vénales, et le dévouement le plus profond n’y triomphe qu’à grand’peine des habitudes de luxe et du goût de l’ostentation. Bref, les choses en vinrent au point que je me vis souvent contraint, au plus fort des angoisses de l’amour et de la jalousie, à m’aventurer dans des calculs dont les chiffres, tracés d’une main tremblante de passion, s’allaient égarer jusque dans les manuscrits des poèmes inspirés par la plus dispendieuse des Muses. A mes tragi-comiques alarmes de dément venaient donc parfois se mêler des soucis mille fois plus risibles encore d’homme raisonnable. Je tremblais en outre qu’un galantin vulgaire, profitant d’un de ces stupides abandons dont les belles sont coutumières, ne profanât d’un même coup et l’idole de mon amour et l’autel de mes sacrifices ; ma passion s’élevait quelquefois jusqu’au noble aveuglement d’un auteur pour son ouvrage, et cependant je me sentais bassement jaloux de mes libéralités. Je me perdais aussi en vains efforts pour maintenir l’équilibre, chaque jour plus hésitant, entre un cœur de plus en plus lourd et une bourse d’heure en heure plus légère ; et les pensées contradictoires que je roulais continuellement dans mon esprit me faisaient souvent l’impression de provenir de quelque colloque obscur, burlesque et passionné entre le plus anxieux des Harpagons et le plus ombrageux des Maures de Venise.

« Les jours de grand concours à laRiva dell’ Olio, je m’esquivais de chez la Mérone et m’allais ensevelir dans l’humide obscurité de mon terrier Barozzi. Là je retrouvais mes compagnons des jours anciens, taciturnes témoins d’une vie aventureuse : l’antique Giovanni au visage parcheminé, à la livrée de toile d’aragne ; les longues missives à l’odeur de mousse et de larmes, confidences d’amis depuis longtemps perdus, oubliés ou morts ; les manuscrits passés, pleins de griffonnages jaunis, linceuls historiés d’une ambition mort-née ; le pauvre portrait de Benjamin, oui, chevalier, le pauvre portrait écailleux de Benjamin, dérobé un soir à Manto et emporté amoureusement sur mon cœur ; les passeports périmés, minutieux et méfiants, aux aigles de Prusse et de Russie ; la tabatière de Stanislas, le petit couteau ciseleur d’initiales et de cœurs, souvenir du quadragénaire de l’île Saint-Louis ; le couvercle de boîte où, enfant, je m’étais essayé à représenter le château de Brettinoro avec le parc, le saule de Don Quixote, le banc moussu et l’amoureuse fontaine…

« Pauvres, pauvres choses de jadis ! Avec quel morose délice je reniflais leurs odeurs mélangées de fruit et de tombeau, de pluie d’avril et de souris, de rêve et de réalité ! Comme elles m’avaient bien su dépeindre, dans le temps évanoui, ce grand amour d’enfant qui se nourrissait maintenant de mon cœur de vieil homme, cette fabuleuse fleur éclose au jardin d’innocence ! Avec quel tendre mépris je relisais toutes ces introductions, méditations, objections, remarques ! Naïf fatras de sentiments à fleur de cœur maladroitement déguisés en raisonnements ; de préjugés doctement présentés sous forme de déductions ; nudité d’âme bariolée de prétintailles d’esprit ! Et comme toutes choses me paraissaient obscures et mesquines venant de ma vie d’homme, et claires et profondes venant de ma vie d’enfant ! Amour, amour ! O maître du royaume céleste de la Simplicité ! — Je rangeais tous ces souvenirs devant moi sur une table, je les contemplais, tournais et retournais, cajolais ; je leur parlais, je m’en gaussais doucement… En vérité, chevalier, rien n’est plus doux au cœur de la joie que le regret de la tristesse !

« Certain jour que je musais de la sorte au milieu d’objets familiers, la fantaisie me vint d’aller voir dame Gualdrada dans son logis sous les combles. En dépit de la curiosité que m’inspirait mon étrange hôtesse, j’avais jusque-là borné mon commerce avec elle à l’échange de quelques propos courtois à la rue ou sur les escaliers ; et Giovanni, qui, en curieux qu’il était de toutes choses, la visitait fort souvent et la connaissait assez bien pour l’avoir fait jaser, sans cesse me reprochait en riant mon indifférence à son endroit. Ayant donc résolu d’en finir une bonne fois avec cette rengaine, je m’armai de courage et je grimpai lestement l’escalier en colimaçon qui conduisait au réduit de la vieille. Je trouvai fée Carabosse besicles au nez, frileusement blottie dans un fauteuil boiteux et penchée sur un volumineux traité de démonologie. A ma vue, elle se leva d’un air empressé et me fit la révérence. Son triste visage verruqueux et jauni s’éclaira soudain du franc sourire de deux yeux gris et larmoyants, démesurément grossis par les verres doubles qui les abritaient. Elle porta humblement à ses lèvres tremblantes la main que je lui tendais, et ses paroles cérémonieuses, prononcées d’une voix douce et chevrotante, me parurent venir du fond de l’autre siècle. Je fus bientôt éclairé sur la vie et les goûts de la vieille par l’inspection rapide que je fis de sa mélancolique demeure. Les trois cabinets humides et sombres qui la composaient servaient d’arène aux ébats d’un grand crapaud terreux, d’un chat noir et d’une poule infirme de la même couleur, sans cesse sautillant à cloche-pied sur des meubles non moins attendrissants qu’elle-même. Une grande armoire à porte de verre offrit à ma vue un amas confus d’objets poudreux et bizarres, tels que cassettes en bois rouge ou jaune curieusement ciselées, coiffures de Hurons hérissées de plumes aux cent couleurs, massues peinturlurées de sauvages des îles, armes très anciennes de fabrication espagnole, et mille autres objets dont le nom même m’était inconnu. Je ne tardai pas à découvrir dans l’humeur babillarde de l’hôtesse une clef à tout ce mystère. Au temps de sa jeunesse, la pauvre bossue avait eu la faiblesse de prêter l’oreille aux madrigaux et rodomontades d’un grand escogriffe de bravo qui n’en voulait qu’à la dot rondelette dont il la savait pourvue. Gualdrada étant orpheline et le diable se mêlant de l’affaire, le mariage fut bientôt conclu. Peu de temps après la cérémonie, Sciancato, le jeune époux, fait la rencontre d’une troupe d’échappés des galères qui s’ouvrent à lui de leurs beaux projets de piraterie et de chasse aux trésors. Sciancato, las de sa vie oisive aux crochets d’une infirme, acquiesce sur heure et se laisse revêtir de la dignité de capitaine. Une cassette disparaît du coffre de Gualdrada, une vieille galiote est frétée et voilà notre galant bravo en équipage de boucanier. L’infortunée Gualdrada, follement éprise de son fripon, conjure, s’arrache les cheveux, emplit l’air de prières et de lamentations… En vain ! Le mât est dressé ; l’insensible Sciancato s’embarque. Tout est-il prêt ? Partons ! — Il donne le signal, il part, il est parti. Voilà donc dame Gualdrada abandonnée, désespérée, et quasi ruinée par-dessus : car de son bien fort honnête il ne lui reste guère que la maison Barozzi. A force de tourner et de retourner les cartes pour soi-même, l’idée lui vient de se faire diseuse de bonne aventure. Cependant l’ingrat Sciancato réapparaît un beau jour à l’improviste, chargé de riche butin et de présents bizarres. Une semaine de joie délirante — et le voilà reparti. Dix ans, quinze ans, vingt ans… Le petit corps maigrit, la grande bosse s’arrondit, les beaux cheveux de la laide grisonnent sous les fontanges… Hélas ! perdu à jamais ! Pas un signe de vie… Dans quelles eaux profondes, amères et sauvages s’envasent ses os jaunis de noyé d’autrefois ! Sur quel horizon de pourpre et de deuil se balance son squelette de pendu sans nom ?

« Durant tout ce récit (que dame Gualdrada se plaisait visiblement à étendre outre mesure), j’avais fort à faire de retenir et le rire satanique qui me serrait la gorge et les pleurs importuns que la compassion envoyait à mes yeux. — Eh quoi, me disais-je, ce terrible et doux amour se fait-il donc un jeu de me poursuivre sans cesse sous ses aspects les plus nobles ou les plus lamentables ? Où que se pose mon pas, toujours un secret ressort fait bondir de dessous terre un petit monstre à tête de dieu ou de diabletot ! Il règne sur ma pensée, il gouverne le monde. Le voici, le voilà ! Ici, là, là-bas, plus loin, partout ! Les fils invisibles qui mettent en branle le paillasse bigarré de l’univers se viennent nouer tous à la petite griffe du traître cajoleur et cruel. Il tire ; le satellite papillonne éperdument autour de sa fleur astrale ; la turbulente marée s’enfle de mille seins impatients ; la sève gronde, le sang s’allume, le germe crie vers la lumière ; les bras de la prière se lèvent au ciel ; tout le ventre, toute la chair de la terre est en travail ! Il tire, le sacripant, il tire ! Le gosier de la tendre Philomèle souffle ses bulles d’âme aux couleurs de larmes et de sang ; l’amoureuse vipère quitte son réduit horrible, se dresse et vient tendre une oreille avide ; la brise se réveille, le pollen vole en baisers duvetés et fécondants ; la coccinelle allume sa lanterne ; l’araignée d’eau au cœur du nymphéa, poursuit son bien-aimé velu ; le barde accorde son luth dans la tour du Nord ; Pinamonte presse à deux mains son cœur rapide de fou ; et dame Gualdrada, un fichu argenté sur sa bosse sautillante, court à la lucarne et braque sur le vieux port nébuleux la longue-vue du boucanier qu’elle ne doit plus revoir… Jamais ? Ah ! ah ! Jamais, hélas !

« Et je contemplais, avec un triste étonnement mêlé d’autant de dégoût que de pitié, l’antique abandonnée si risible, si dolente. « Qui l’eût pensé, disaient les petites lèvres grises, desséchées et tremblantes ; qui donc l’eût soupçonné, monseigneur ? Après une lune de miel si tendre, si passionnée ! Car il m’aima bien, oh ! j’en suis sûre, il m’aima bien et il m’aime aujourd’hui encore, oui, oui. » Et la petite tête de sorcière faisait « oui, oui », et la grosse bosse faisait « oui, oui », et tout le petit corps lamentable de poupée d’hôpital faisait « oui, oui » aussi, avec un bruissement de squelette d’oiseau, d’arbrisseau gelé, de poudreuse bestiole empaillée qu’un courant d’air fait danser sur le mur. O Amour, ô cruel Amour, que fais-tu donc ici ? Réponds, c’est Pinamonte, ton fidèle, ton fervent qui te parle ! O Amour, que fais-tu là ? Et l’Immense, l’Impénétrable, le Terrible, le Doux me répondait par les larmes et les soupirs de l’infortunée : « Je suis ici parce que je suis partout. Je suis la douleur et la joie, l’espoir et le souvenir ; je suis ici parce que je suis le Moment, le grand Moment d’éternité. Je suis en Gualdrada parce que Gualdrada est une chose, parce que je suis en toutes choses, parce que toutes choses sont en moi. Je suis la Beauté et l’Adoration, la Douleur et la Pitié ; je suis dans le ciel le Père de tout sublime, et sur la terre je suis le Fils lapidé, sanglant, couvert de crachats. Et dans ton cœur je suis cela qui désire et la grande nuit silencieuse, froide et sourde sur les Oliviers, et la croix dont l’ombre couvre la terre, et les Dominations universelles, et la Résurrection sans fin. Je suis l’œil de l’aveugle, l’oreille du sourd ; et quand j’apparais à la sœur éplorée sous ma forme véritable, le frère se lève du cercueil. »

« Le secret de Gualdrada avait certes de quoi surprendre par soi-même ; mais j’y trouvai plus de singulier encore après que la vieille m’eut assuré n’en avoir jamais soufflé mot à qui que ce fût, pas même à mon vieux serviteur, que je savais pourtant être si fort de ses amis. Je ne sus tout d’abord que comprendre au choix que la nécromancienne avait fait de moi pour confident ; bientôt cependant je pris garde que l’amour avait deviné l’amour, et que sous l’entretien ouvert du roquentin et de la vieille courait le murmure secret d’un colloque de Sciancato et d’Annalena. Seuls les demi-aveux se trompent de confident ; la sincérité entière, la sincérité amoureuse s’adresse toujours à qui la connaît, à qui l’aime, à qui l’attend. Le treizième prince souverain de Brettinoro recevait la confession de dame Gualdrada ; et cela ne manquait, à coup sûr, ni de charme ni de grandeur. Tout en prêtant l’oreille aux jérémiades de la sorcière, j’observais attentivement, dans une glace haute, l’image qu’y envoyait notre groupe bizarre. Toutes choses étaient telles qu’elles devaient être dans la scène offerte à ma vue ; l’harmonie y régnait parfaite, tant au physique qu’au moral, et le cadre s’y adaptait à merveille. Dans la clarté d’une fenêtre ternie, pleine de vieux ciel vaporeux, la petite bossue tapie au creux d’un immense fauteuil instable et gémissant, brodé d’oiseaux jaunis, de fleurs effilochées, de bergerettes et de Colins rapiécés ; devant elle, sur un tabouret éventré, Pinamonte, les jambes nonchalamment étendues, le menton à la poignée de l’épée. Flic flac, le crapaud. Tic tic tic, la poule. Ronron, le chat. L’armoire toute pleine du tumulte muet des souvenirs ; sur la muraille, les ébats inquiétants de trois grandes araignées immortelles et de deux cloportes de cimetière, gras et lourds ; de vieilles cartes éparpillées çà et là ; de la poussière et de l’irrémédiable partout. Avez-vous jamais joué, dans les petits coins humides d’un appartement délaissé, avec une petite fille blonde qui dit : « N’allons point là, de grâce ; là, sûrement c’est le diable » ?

« Tout soudain, le désir me banda du talon à la nuque de voir Annalena nue au milieu de cette désolation et de cette poudre. Prenant brusquement congé de la devineresse, je courus m’enquérir auprès de Giovanni du jour et de l’heure où la sorcière s’absentait de son antre. Le factotum m’apprit qu’elle manquait rarement une messe ou un prêche, et qu’il avait accoutumé de l’accompagner chaque dimanche à San-Maurizio pour vêpres. C’était un vendredi ; jamais jour du Seigneur ne fut attendu avec plus d’impatience. Je m’ouvris à Manto de mon bizarre caprice. Tout d’abord elle n’en fit que rire, m’appelant vieux damoiseau perverti ; mais bientôt, à la peinture que je lui fis de la scène projetée, ses beaux yeux d’écolière se remplirent de certains feux secrets bien propres à mettre en branle tous les diables de l’enfer. Elle me suggéra même de…

....................

… La crainte aussi où nous étions de voir apparaître d’un moment à l’autre le gros bonnet et les besicles de fée Carabosse… Il n’était que temps… Pardonnez, chevalier, au scabreux de ces détails…

....................

« Environné que j’étais de rivaux réels et sans cesse traqué par des traîtres imaginaires, je ne pouvais goûter un seul instant de repos de cœur ou de calme d’esprit ; et mes misérables jours se consumaient dans l’attente des pires catastrophes et la préméditation des plus cruelles vengeances. Je pestais à tout moment contre l’humanité entière ; je maudissais le destin, les dieux, la création et jusques aux entrailles qui m’avaient conçu. Toutefois, au plus fort de mes souffrances et de mes emportements, je ressentais, dans le secret de ma chair et de mon âme, une sorte de plaisir obscur et singulier qui me paraissait être composé de titillante angoisse et de délice rongeur et dont je ne saurais vous donner quelque idée qu’en le comparant à la pollution pleine de mystère et d’épouvante des pendus. Tout en exécrant ces sensations avilissantes et sinistres, je ne me pouvais empêcher d’en acérer sans cesse l’aiguillon infâme et douloureux. Harcelé sans trêve par la plus libidineuse et la plus folle des jalousies, je recourais à la ruse et, usant (Dieu seul sait avec quelle maladresse !) du classique stratagème des départs inopinés, j’allais, sous les plus fantasques travestissements, me poster à certain coin de rue obscur d’où je pouvais, la plupart du temps sans être inquiété de personne, surveiller durant des heures le vieux palais mélancolique de ma maîtresse. Il eût été plus sage, sans contredit, de confier la belle à la garde de quelque duègne avisée ou de la faire surveiller par une troupe de triste-à-pattes agiles et grassement rémunérés de leurs offices ; mais ce moyen vulgaire de s’assurer la fidélité d’une amante répugnait à un amour fantasque dont l’objet, pour étranger qu’il fût aux vertus des anges, ne m’en paraissait que mieux pénétré des charmes redoutables que l’imagination prête aux esprits des ténèbres.

« D’une autre part, tout en maudissant l’amour et les soupçons jaloux qui faisaient de ma vie un supplice, il n’était rien au monde que je redoutasse tant qu’une découverte de trahison qui m’eût peut-être à jamais délivré de mes tourments ; car, semblable en cela à la plupart des humains, je préférais l’illusion dont se bercent les doutes au désenchantement qu’apporte avec soi toute certitude. L’innocent stratagème des espionnages nocturnes se recommandait donc le plus naturellement du monde à mon esprit par l’avantage double qu’il paraissait m’offrir de flatter mes goûts romanesques et d’épargner dans le même temps à mon cœur les tristesses d’un désabusement définitif. C’était à la fois le plus délicieux des irritants et le plus bénin des remèdes à ma souffrance. Que le sentiment même le plus douloureux est donc une exquise chose ! Oui, monsieur le chevalier, de mes accès de voluptueuse méfiance j’ai gardé le souvenir le plus vivant et le plus attendri ; mon cœur désenchanté les aime encore de toute la nostalgie que peut inspirer à un vieux joueur ruiné l’évocation des précieuses angoisses du brelan. Blotti dans mon humide cachette tel un fauve en ses écoutes, ou debout et figé dans une immobilité de saint cloué à sa niche, je suivais passionnément du regard le mouvement des lumières et des ombres dans les appartements de ma belle ; je tressaillais au plus faible bruit ; l’approche d’un passant réveillait dans mon cœur de douloureux échos ; je me sentais environné de sombres mystères, de haines implacables, de dangers sans nom. Plein de craintive fureur, je surveillais attentivement la morne et silencieuse ruelle ; dans chaque cavalier qui la traversait, je pensais reconnaître un rival, un vil larronneau d’amour ; dans chaque vieille qui y traînait son pas attardé, une infâme appareilleuse travaillant à ma perte. La nuit m’enveloppait de ses ombres humides ; les pluies et les grêles de l’automne me fouettaient le visage ; des ivrognes prophétiques m’accablaient d’injures ; je demeurais insensible sous les affronts.

« Ces risibles extravagances vous étonnent, chevalier. Elles ne laissaient pas que de me surprendre moi-même. Car — je ne saurais trop le redire — l’étrange dédoublement dont je souffrais n’avait en aucune sorte altéré ma raison, et l’ancien Brettinoro circonspect et désabusé ne se lassait point de chanter pouilles au nouveau Pinamonte inconséquent et fougueux, lui remontrant cent fois du jour l’ingénuité de sa tendresse et la grossièreté de ses dérèglements. « O tête folle d’amoureux grison, ô le plus lâche des Benedetto, ô le plus misérable des Guidoguerra ! » — ainsi m’invectivais-je dans le coin obscur qui servait d’observatoire à ma trop soupçonneuse passion ; — « ô la plus infortunée des dupes de l’amour ! Quelle folie est la tienne ! N’aperçois-tu pas l’abîme que le plus risible des aveuglements creuse sous tes pas ? Vieux ramier roucouleur et déplumé ! Trop impétueuse ganache ! Descends en toi-même ; peut-être en est-il temps encore ! Qu’adviendra-t-il, Pinamonte duDiavolo, le jour où ta bourse, déjà fort allégie, sera tout au plus propre à servir de mouchoir à ton nez larmoyant ou de torche-cul à ton foireux désespoir de barbon ? Ah ! par le Styx, est-ce là le fruit des sages conseils de M. de la Bretonne ? Debout, Brettinoro ! Ami de Lauraguais, émule de Briqueville, secoue cette torpeur ; tes songes sont perfides ; les pires calamités te guettent. »

« Cependant, l’infortuné jaloux demeurait sourd aux exhortations de la raison et Brettinoro jouait par-devant Pinamonte le rôle ingrat d’un Cassandre. Si atroces et ridicules que fussent mes amoureuses angoisses, elles ne laissaient pas de me paraître préférables à l’horrible solitude d’esprit et de cœur qui me rendait odieux jusqu’au souvenir de mes jeunes ans. Dans ces conflits intérieurs l’avantage demeurait régulièrement à l’amour ; et, tout en méprisant la Sulmerre, je me surprenais quelquefois à caresser l’extravagant projet de m’en assurer l’entière possession par le moyen d’une union légale. Tant il est vrai que la triste raison humaine, pitoyable assemblage de préconceptions obscures, de résignations craintives et de jugements spécieux, finit toujours par céder à la persuasion sournoise et subtile du Sentiment, lequel est l’essence même et l’unique gouvernant d’une humanité inconsciente et d’un monde tout pénétré d’un terrible et tendre mystère.

« Au surplus, toutes ces moqueries et tous ces reproches n’eurent jamais d’autre effet que d’exaspérer inutilement le sentiment de ma faiblesse et de mon ridicule. Le sel brut et tranchant de mes moroses plaisanteries ravivait cruellement, dans mon cœur, le feu des blessures que la passion y faisait chaque jour. Ineptes à me guérir de ma folie, ces tardifs regrets étaient tout au plus propres à me rappeler le danger que je courais de me perdre dans l’opinion du monde. Je rougissais de jouer un rôle de jaloux ténébreux dans une intrigue où mes frivoles rivaux n’apercevaient sans doute qu’une farce des plus vulgaires ; et j’avais en outre tous les sujets du monde de redouter que, se lassant des ridicules du roquentin, la malveillance des entours n’en vînt à s’attaquer à l’honneur du gentilhomme. Le conflit de tant de sentiments contraires passait ma raison. Je m’étonnais que le mépris et la crainte pussent occuper une place si grande dans un cœur comblé de tendresse. Je répugnais aussi quelque peu à soumettre au jugement du monde une passion qui élevait parfois mon âme jusqu’à Dieu ; et je n’arrêtais de maudire mon amour que pour me reprocher mon ingratitude. « Insensé ! criais-je alors ; insensé ! Te laisseras-tu jusqu’au dernier jour opprimer par l’habitude du mensonge et la tyrannie du préjugé ? Ne sais-tu pas que l’être aimé, mauvais ou bon, noble ou méprisable, n’est jamais autre chose qu’une vaine apparence et que la fin de tout amour est dans le sein de l’Être unique ? Qu’importe donc le combustible, si la flamme s’élève au ciel ? Crains-tu d’être moqué par la foule des sots ? L’objet de ta flamme est plein de grâce, comment saurais-tu être ridicule ? Est-ce ton propre jugement que tu redoutes ? Ton amour est sincère ; si le prêtre le condamne, quel ange de pureté véritable l’oserait seulement accuser ? Mais non ! Je lis tout autre chose en ta pensée de vieux ladre hypocrite ; l’image du rival jeune et pauvre obsède ta triste cervelle. L’avarice, dans ton misérable cœur, dispute la première place à la jalousie. Et c’est là ton ridicule, et c’est là ton impureté ! »

« L’attitude pleine de grandeur et de défi qui accompagnait ces soliloques violents ; l’image hautaine et farouche que me renvoyaient, à de tels moments, les miroirs ; le son autoritaire de la voix, la vivacité du geste, tout semblait devoir renforcer l’éloquence des paroles et rétablir enfin le calme dans mon âme… Hélas ! rien ne pouvait égaler pour mon cœur l’attrait bizarre de l’anxiété ! Après une heure ou deux d’apaisement, les soucis jaloux reprenaient sur moi leur empire, et je frissonnais dans ma terreur comme la phalène crépite dans le feu meurtrier. Qu’il soit dit, toutefois, en ma faveur, que le monde semblait avoir pris à tâche d’entretenir l’angoisse qui me dévorait. La sotte envie faisait déjà courre sur mon compte les bruits les plus singuliers ; Giovanni m’en rapporta quelques-uns qui me donnèrent tout lieu de faire des réflexions sérieuses. La Sulmerre passant pour fort riche, moi pour totalement ruiné, tels de mes détracteurs m’accusaient d’être aux crochets de mon amie, tels autres de chercher à me rendre maître, par le moyen d’un mariage scandaleux, de sa fortune mal acquise ; quelques pécores allaient même plus outre, poussant la méchanceté jusqu’à nous soupçonner tous deux d’un commerce criminel avec les princes de l’Amitié !

« Irrité à l’excès par ces sottes calomnies, j’eus recours à la ruse et je m’ingéniai à tromper sur la nature réelle de mes sentiments toute la tourbe héraldique et écrivassière qui composait les entours de la Mérone. L’entreprise, sans nul doute, était des plus délicates ; car le vulgaire des palais ne se laisse pas si aisément berner, dans les choses de la vie, que la canaille des rues. Néanmoins, mes efforts furent couronnés de tout le succès dont ils me paraissaient être dignes. M’appliquant sans cesse à déguiser mes sentiments, je ne tardai guère à passer maître dans l’art de la dissimulation, et bientôt j’eus la satisfaction de lire sur tous les visages le désappointement causé par le rapide attiédissement d’une passion que l’on imaginait volontiers grosse de ridicules désastres et fertile en scandales de plus d’une espèce. Quelque mépris que j’eusse pour mon entourage, je m’étonnais de n’y rencontrer pas un qui fût à tout le moins capable d’apprécier l’habileté dont je faisais preuve en affectant, au plus fort de ma tragique passion, des dehors de mauvais sujet en quête d’aventures divertissantes et passagères. Seule ma friponne d’ensorceleuse pénétrait le secret mélancolique de mon âme ; même elle me semblait quelquefois touchée d’une certaine compassion ; car la friponne avait la fibre fort sensible et ne manquait ni d’esprit ni d’entrailles. Toutefois, ses attendrissements n’étaient que de fort courte durée, et ils s’achevaient pour l’ordinaire dans quelque accès d’hystérique hilarité à laquelle je ne me pouvais tenir, la plupart du temps, de faire écho ; tant le contraste me paraissait plaisant que je surprenais sans cesse entre mon humeur naturelle et le caractère d’emprunt du personnage que je faisais devant l’envieuse galerie.

« Je devais donc bientôt comprendre qu’une compagnie qui se laissait de si bon cœur donner la berne était tout au plus digne de mon mépris ; et cette pensée suffit à me dégoûter du succès trop aisé de ma feinte. Je ne tardai point, au surplus, de reconnaître dans l’habileté de ma simulation une preuve de plus à la déchéance de ma volonté, et dans mon obstination à céler mon atroce angoisse le plus grave symptôme du mal dont elle tirait origine. Je me faisais horreur, je prenais en pitié et mon cœur et mon âme ; d’heure en heure je sentais croître ma haine instinctive de la fausseté ; mes innocentes affectations m’apparaissaient dans la fièvre anxieuse de l’insomnie, sous les traits odieux du mensonge et de la démence ; enfin je finis par me persuader que le sens même de l’honneur m’était devenu étranger et que, sous le masque de ses viles bravades, ma faiblesse s’était transfigurée en lâcheté. Rien ne m’a jamais donné plus de tourment que cette crainte où j’étais de perdre le peu d’énergie qui me restait encore et de me transformer en marionnette docile entre les doigts charmants et capricieux d’une créature. En quelque lieu que je portasse mes pas, la silencieuse obsession m’y suivait comme un chien fidèle.

« Vous riez, monsieur le chevalier ; hélas ! apprenez donc que ma folie m’accompagnait partout sous la forme d’un chien véritable ! J’étais devenu sujet à des visions ; non contente de tourmenter nuit et jour ma pauvre cervelle, l’horrible idée fixe me glaçait en m’apparaissant sous l’aspect répugnant d’un vieux roquet galeux, famélique et larmoyant… O le petit corps dévoré de pustules, les maigres pattes, le cul pelé, enflé, l’écarlate nature en éternelle érection, du spectre rogneux, du chien immonde de mon âme ! Immodeste et funèbre image ! Je l’ai sans cesse devant les yeux ; le temps ne l’a point fait pâlir ; le trépas ne la saurait effacer de ma mémoire. Hélas ! non. Vienne la mort, le cadavre boursouflé de l’affreux animal suivra ma barque au fil du Léthé. Par toutes les fois que je me reporte à cette époque horrible de ma vie, le frisson du dégoût me secoue de la perruque aux talons. La tombe ne m’inspire ni crainte ni amour. L’éternité n’a plus rien à m’apprendre.

« Dégoûté outre mesure de mon double rôle de gai luron et de patito plaintif, sans trêve je roulais dans mon esprit mille vengeurs projets de rupture et de fuite ; cependant, de quelque côté que je me tournasse au fond de mon ridicule désespoir, partout je ne rencontrais que les mailles serrées des pièges tendus par l’amour. A quels moyens de délivrance n’eus-je pas recours dans ma risible détresse ? A quels vices n’ai-je pas fait appel dans cette recherche d’un dérivatif à ma lâche aberration ? Arrosant de champagne mes victoires au passe-dix ; noyant dans le Nuits mes défaites au quincove, je courais du tripot au cabaret et du cabaret au bordel public, partout salué roi des brelandiers et empereur des biberons. Où chercher le Scarron capable de décrire la bouffonne exubérance de mes ivresses, le Hogarth digne de peindre la burlesque mélancolie de mes heures de remords ? Combien de fois, dans le tumulte de mes idées, me suis-je enfui, la nuit, du palais de la Mérone, pour courir, dans l’appareil succinct du déduit, les cheveux aux vents, l’œil égaré, l’ordure aux lèvres, réveiller le placide Giovanni, gardien de mon logis et confident de mes peines ? Les rues sont désertes, les canaux dorment profondément. Je cours, je bondis, je vole dans les ténèbres. Mon bras desséché et glacé agite une lanterne morte. L’amour, la jalousie, la conscience de mon ridicule, la crainte du déshonneur, la haine de mes rivaux inconnus me poursuivent comme autant dediavolosenflammés. Zèbre, élan, je franchis marches, ponts et barrières ; taureau, j’enfonce à coups de tête et de pieds la porte de ma maison ; enfin, Antisthène et roquentin, je tombe essoufflé, larmoyant, maugréant, épuisé, dans les bras paternels du vieux serviteur de ma famille.

« C’en est fait, c’en est fait de moi, Giovanni ! Me voici seul, tout seul au monde ! Ouvre-moi tes bras secourables ! Toi, du moins, maraud du diable, tu ne m’auras pas trahi ! Sais-tu ce que c’est qu’être seul, tout seul au monde ? Horreur ! Ah ! profonde horreur ! Toutefois, admire la générosité de mon âme, la grandeur de ma résolution ; car nous partons, Giovanni, nous plions bagage, nous abandonnons sur l’heure et pour jamais l’affreux séjour de la sottise, de l’envie et de la perfidie. Nous sommes des héros, nous autres, des Brettinoro, des San Benedetto, des Guidoguerra de la première croisade… Eh quoi ! tu n’admires pas mon calme, ce me semble, Giovanni fidèle et sage ; cependant mon courroux est plein de mesure et d’auguste majesté. O joie ! l’heure de la vengeance a sonné. Nous sommes libres ! Libres comme l’habitant de l’air, indépendants comme l’âme des philosophes superbes ! Adieu, Venise, cité maudite, cabanon de l’Italie ! — Brisons là, Giovanni ; les propos sont hors de saison ; il nous faut, — palsanguié ! — des actes, rien que des actes, à nous autres ! »

Sans témoigner le plus faible étonnement, sans me marquer le moindre doute au sujet de ma soudaine résolution, le discret Giovanni, parfait connaisseur du cœur humain, se mettait aussitôt à l’œuvre ; tout en pestant comme un beau diable, je l’y aidais de mon mieux ; livres, vêtements, cartons et bibelots s’engouffraient allègrement et pêle-mêle dans les coffres voraces. Tout était prêt, maintenant ; la nuit pâlissait ; à l’instant de boucler le dernier sac, les doigts de rose de l’aurore venaient se joindre aux nôtres. L’aube du grand jour était là, monsieur le chevalier ! Giovanni hélait les faquins, distribuait les ordres, marchandaillait avec les gondoliers, s’informait des bâtiments en partance. Mon rire satanique dominait les disputes, les chansons, les rires, les lazzi ; cavalièrement perché sur quelque meuble renversé, je me donnais des airs de conquérant, ma badine se transformait en bâton de maréchal ; je coquetais avec mon infortune ; je prodiguais à droite et à gauche le maroufle et le maraud, je réconfortais dame Gualdrada, je me sentais puissant et victorieux ; — songez donc, chevalier ! J’avais vaincu l’amour, des dieux le plus redoutable ! Enfin le précautionné Giovanni ouvrait toutes grandes les portes et donnait le signal du départ ; la joyeuse caravane des faquins le suivait en désordre ; rieur et belliqueux, je fermais la marche. Nous descendions à la rue. Ah ! chevalier, à la rue ! A la rue, hélas !… La ville encore pâle de sommeil, le silence, l’odeur de l’eau… Je cessais aussitôt de faire le rodomont et redevenais le pitoyable Pinamonte ; la mélancolie du départ agrippait sauvagement mon cœur, l’affreux fantôme de ma solitude ancienne me menaçait de dessous les ponts ; les regards des passants, les couleurs du ciel, l’odeur du vent, les lueurs des fenêtres, tout, tout me parlait de l’atroce solitude qui m’attendait là-bas, là-bas quelque part, là-bas n’importe où, bien loin, bien loin. Une avalanche de vieille neige spongieuse et sale s’abîmait dans mon cœur ; le soleil funèbre du passé éclairait ma mémoire ; et, par toutes les fois que ma pensée s’arrêtait sur mon cruel destin, une image ridicule et répugnante me traversait l’âme en clochant : celle de mon pauvre vieux chien abandonné, famélique et galeux. Ciel ! que la Sulmerre était donc près ! Que la Chine de son Benjamin était loin ! Annalena ! Annalena ! O douceur d’accepter toutes les humiliations ! O bonheur de se résigner à dormir sa vie d’incrédulité, d’abandon et d’ennui entre les bras berceurs et perfides de Manto ! Toutes choses à l’entour me paraissaient mornes et misérables ; je me sentais prêt à succomber sous l’horrible faix de l’atmosphère, de l’azur, de la vie… Me tournant alors d’un air piteux vers mon vieux valet : « Giovanni », balbutiais-je : « fidèle Giovanni ! Tu me comprends ; l’âme humaine n’est que caprice et faiblesse ; toi-même, ami maraud, ne te plains-tu pas quelquefois de ton cœur trop sensible ? Ah ! Giovanni, qu’avons-nous fait là ? Où courons-nous ? Quel démon nous chasse de ces lieux ? Eh quoi ! ne trouverons-nous jamais l’abri où reposer nos vieux os de vagabonds ? » Giovanni feignait de demeurer insensible à ma prière et, suivi du cortège des portefaix, continuait tranquillement sa marche. La tête basse, le cœur me gourmant avec fureur par tout le corps, depuis les genoux jusqu’à la racine de la perruque ; le sang glacé de lâcheté, l’âme honteuse jusqu’à la mort, les yeux brûlés de larmes, je suivais en chancelant l’équipe joyeuse des porteurs. Finalement, la colère et le désespoir me faisant secouer toute fausse honte, d’un air terrible je donnais à mes gens l’ordre de rebrousser chemin. A ma première tentative de délivrance j’eus la témérité de fuir jusqu’à Trieste ; à la seconde, le courage de me traîner jusqu’au port ; mais à partir de la troisième, jamais je ne me trouvai la fermeté de dépasser le coin de ma rue.

« Ainsi le vieux corbeau déshabitué de la liberté reprenait régulièrement son vol vers la cage adorée et maudite ; et jamais oiseau évadé et battu par les autans et les pluies des mers n’a goûté plus repentantes joies ni plus tendres cajoleries de retour. Mais ces pures délices du revoir n’étaient que de courte durée ; car je revenais à mes soupçons, à mes rancœurs, comme on s’en retourne vers de vieilles amitiés chagrines et ressasseuses. Pouvait-il en être autrement des mélancoliques plaisirs de nos réconciliations ? Ma frivole amante me les mesurait plus souvent au gré de sa fantaisie que selon le désir secret de son cœur ; et, lors même que les épanchements de sa pardonnante tendresse paraissaient marquer moins de méfiance ou de hâte, ma trop vigilante jalousie ne laissait jamais d’en interrompre le cours par quelque absurde éclat.

« Je ne m’étendrai par sur nos sottes et bruyantes querelles ; le souvenir que j’en ai gardé m’emplit de dégoût et d’angoisse ; car elles dégénéraient quelquefois en véritables rixes, au cours desquelles l’amoureux tyran laissait la place libre au bourreau énervé. A ces honteux combats la furieuse luxure apportait souvent ses armes, et les traités de paix étaient pour lors scellés avec des larmes, du délice, et quelquefois du sang. Des accalmies sournoises et taciturnes succédaient pour l’ordinaire à ces tempêtes du cœur et des sens ; malheureusement je ne les ai jamais su occuper qu’à étourdir par de vaines ratiocinations les sages repentirs qui me tourmentaient ; et, rejetant de la sorte tout le fardeau de la faute sur les chères épaules de mon ensorceleuse, je ne tardais pas à redevenir la proie de mes soupçons et de mes désirs de fuite et de vengeance. Pour tout autre que vous, le naturel serait inexplicable d’un homme parfaitement conscient de sa faiblesse et cependant sans cesse occupé d’héroïques projets de délivrance ; mais telle est la folie des vrais fervents de l’amour de rechercher un amer plaisir aux pensées et aux sentiments qui les paraissent contrarier de la façon la plus cruelle et la plus sûre du monde.

« Le souci de venger un outrage sinon avéré, du moins fort probable, n’était pas étranger à la facétie de mes haines enamourées et de mes fuites rétives ; toutefois, il n’y jouait qu’un rôle secondaire. Certes, je prenais un malin plaisir, tant que duraient les préparatifs du voyage, à me représenter les scènes de surprise ou de désespoir auxquelles ma disparition soudaine devait donner lieu : la consternation, l’accablement, la honte de la Mérone, la colère de son frère Alessandro, l’étonnement des jeunes roquets de sa suite, les railleries des galants surannés de sa cour, les cailletages de l’office, la belle humeur de Labounoff, l’admiration enfin sournoise et mêlée de dépit que devait inspirer à mes rivaux la fermeté d’un grand seigneur sacrifiant l’amour à l’honneur, le bonheur à l’orgueil et le plaisir au dédain. Quelque agrément, toutefois, que je trouvasse à caresser ces images vengeresses, je les oubliais sitôt que, l’heure des adieux suprêmes sonnant, la triste réalité m’ordonnait de passer du projet à l’exécution ; car la charmante et cruelle nostalgie m’attendait au seuil de ma maison, la funèbre fleur du souvenir à la main. Je m’abandonnais alors à la sombre joie du regret, à la mortelle ivresse du désespoir ; et je retournais à mon lamentable naturel d’Antisthène et de Pinamonte.

« Mes belles résolutions de rupture m’étaient donc pour l’ordinaire soufflées par la voix de la colère et de la honte ; cependant il fallait qu’il y eût en elles un attrait plus puissant que la vengeance même, puisqu’en dépit du piteux résultat de mes fuites antérieures je ne laissais pas d’en poursuivre la réalisation. Sans contredit, la vengeance est déjà une sorte de volupté et rien, à mon sens, ne ressemble moins qu’elle à l’amour de la justice ; car, en usant de représailles, nous nous soucions moins d’offrir un exemple de justice que de nous payer de nos peines par le plaisir que nous trouvons à faire souffrir à notre tour. Si grave que soit un outrage, nous n’en élucidons jamais les mobiles que par le moyen d’un calcul approximatif, singulièrement dans les choses de l’amour ; et il y demeure toujours quelque point obscur, à cause qu’il n’est donné à personne de pénétrer entièrement l’âme du coupable. Quelque large, par contre, que puisse être dans l’acte de vengeance la part que nous y voulons faire de l’impulsion, la préméditation n’en demeure pas moins un fait avéré ; de sorte que les raisons de la vengeance apparaissent toujours plus claires et plus certaines que les mobiles de l’outrage.

« Mon cas était cependant plus complexe, car au désir de chagriner la Sulmerre se joignait la bizarre envie de tourmenter mon propre cœur. Vous connaissez déjà, monsieur le chevalier, la tristesse de mes séparations d’avec Annalena. Pour comble d’infortune, ou peut-être pour surcroît de ridiculité, au deuil de mon amour venait se joindre le regret absurde des êtres et surtout des objets témoins de mon capricieux bonheur. « Hélas ! Pinamonte, vieille tête folle ! » — soupirais-je sottement dans mon cœur — « tu traîneras tes pas de vagabond sur toutes les routes du monde ; mais, comme que tu fasses, évocateur solitaire et nostalgique, tu ne les entendras plus retentir dans les appartements de ta chère cruelle ! Ce ciel qui s’arrondit au-dessus de ta tête, tu le connaîtras pour ton malheur, sans doute longtemps encore ; mais jamais plus tu ne le contempleras du vieux balcon fleuri de la Maison du Bonheur. Te souvient-il de l’aubade que les gondoliers te donnèrent l’an passé sous les fenêtres de ta belle ? Tu l’entendis dans le demi-sommeil, au fond du grand lit ancien tout parfumé des songes d’Annalena assoupie. Brettinoro de malheur, Guidoguerra du diable ! Et ce petit coin obscur entre la cheminée et le bahut de chêne, où tu t’allais blottir durant les absences de ton amie ? Le cul sur le marbre dur et froid du dallage, les yeux perdus au ciel faux du plafond, un livre non coupé à la main, quelles délicieuses heures de tristesse et d’attente, ô vieille ganache, tu y sus vivre ! Le jour mourait dans les hautes fenêtres vaporeuses ; le crépuscule t’enveloppait de confidentielle et profonde musique ; ton âme d’étourdi suivait le vol d’un gros taon ivre d’amour et de sommeil, petite voix de basse de l’été, minuscule toupie d’Allemagne des vieux jours. Vivre et mourir dans ce coin de chambre sentimental, te disais-tu ; eh oui, y vivre et mourir ; pourquoi donc pas, monsieur de Pinamonte, ami des petits coins obscurs et poussiéreux ? Ici, la méditative aragne vit puissante et heureuse ; ici le passé se recroqueville et se fait tout petit, vieille coccinelle prise de peur… Ironique et rusée coccinelle, ici le passé se retrouve et demeure introuvable aux doctes lunettes des collectionneurs de jolités. Ici tu trouves mille remèdes à l’ennui et une infinité de choses dignes d’occuper ton esprit durant l’éternité : l’odeur moisissante des minutes d’avant trois siècles ; le sens secret des hiéroglyphes en chiures de mouches ; l’arc triomphal de ce trou de souris ; l’effilochement de la tapisserie où se prélasse ton dos arrondi et osseux ; le bruit de rongeur de tes talons sur le marbre ; le son de ton éternûment poudreux, chanson en fausset de Leporello ; l’âme, enfin, de toute cette vieille poussière de coin de salle oublié des plumeaux… Et tu pleurais, vieux Pinamonte, en vérité ! Tu te surprenais à pleurer… Car, enfant, tu avais déjà le goût des combles de châteaux et des coins de bibliothèques à rossignols, et tu lisais avidement, sans y entendre un traître mot, les privilèges hollandais des in-folios de Diafoirus… Ah ! fripon, les délicieuses heures que tu sus vivre, en ta scélératesse, dans les réduits saupoudrés de nostalgie dupalazzoMérone ! Comme tu y gâchais ton temps à pénétrer l’âme des choses qui ont fait le leur ! Avec quel bonheur tu t’y métamorphosais en vieille pantoufle égarée, échappée au ruisseau, sauvée des balayures ; en dé dépareillé que le pied d’un joueur a fait rouler là il y a cent ans ; en tête de poupée de bois oubliée dans ce coin de salle par une petite fille au siècle dernier… Mystère des choses, petits sentiments dans le temps, grand vide de l’éternité ! Tout l’infini trouvait place dans cet angle de pierre, entre la cheminée et le coffre de chêne… Brettinoro ! Guidoguerra ! Où sont à cette heure, où sont, morbleu ! tes grandes félicités d’araignée, tes profondes méditations de petite chose gâtée et morte ? Et cette descente de lit, cette mélancolique descente de lit dont le jardin laineux occupait, au réveil, ton esprit somnolent ?

« O San Benedetto ! Pitoyable fou ennemi de ton cœur ! Songe à la lampe, à la lampe si vieille qui te saluait du plus loin à la fenêtre de tes pensées, à la fenêtre haute brûlée de soleils anciens, et que tu nommais ta Rowena… La clarté chevrotante de la lampe se taira désormais… Que pensera de toi, pauvre âme ombrageuse et félonne ! que pensera de toi, durant les nuits d’hiver et de délaissement, la vieille lampe amie ? Que penseront de toi les objets qui te furent doux, si fraternellement doux ? Leur obscure destinée n’était-elle pas étroitement unie à la tienne ? Tu as donné beaucoup de ton âme et communiqué un peu de ta vie même à ces humbles choses ; les veux-tu trahir à présent, les veux-tu abandonner, replonger dans leur néant, ô toi trop tendre hier, ô toi trop cruel aujourd’hui ? Les choses immobiles et muettes n’oublient jamais : mélancoliques et méprisées, elles reçoivent la confidence de ce que nous portons de plus humble, de plus ignoré au fond de nous-mêmes. O Pinamonte duDiavolo! Ton âme est bien plus près des choses que de ce triste toi-même que tu appelles ta raison. Ta raison ! frivole ennemie du silence, pauvre chose mobile, bruyante, gonflée d’illusions et d’alarmes ! Songe aux objets, aux ternes objets sans nom, confidents muets de ton amour. Ils vivent plus longtemps que les hommes ; ne méprise pas leur silence ; leur silence est si vieux ! Il a trop de choses à dire. Tu pars, Pinamonte ; tu t’éloignes, Brettinoro ! Tu fuis, Guidoguerra ! Tes longues jambes de fou et tes rêves d’impossible t’emportent ; la tempête de ton courroux t’enlève comme une plume arrachée au messager ailé. Barbare ! N’as-tu pas pitié, du moins, des fleurettes roses, des rosettes trémières sur la veste azurée du prince Labounoff ? Ah ! ton amour, ton pauvre amour d’avant un an ! Ton oreiller de demi-sommeil, gonflé de fleurs et de musiques ; ton illusion, ta foi — ah ! pauvre de toi et de ton amour ! Songe à la fête du duc di B…, songe à la terrasse, à la galerie, au murmure du jet d’eau ! Hélas ! le sourire béat, la face rouge et la bedaine orgueilleuse du Moscovite fougueux, ingénu, madré et dupé !

« Vagabond des jours sans soleil, aventurier des nuits sans lune ! Tu ne dois plus revoir la Vénus mutilée du jardin, ni les marches boiteuses du perron ; tu ne dois plus entendre le bruit d’oiseaux des avirons, ni le galop des rats siffleurs, des vieux rats confidents de tes insomnies, ni le croassement de la girouette là-bas, là-bas si loin déjà, sur le toit surchargé de ciel vieux de la maison Mérone ! Toutes ces choses sont loin, bien loin, elles ne sont plus, elles n’ont jamais été, le Passé n’en a plus mémoire… Regarde, cherche et t’étonne, frémis… Toi-même, tu n’as déjà plus de passé ; tu as tué ton amour, gaspillé l’or chantant de ton âme, grossièrement renié ta foi unique, anéanti ta réalité suprême, écrasé sous le talon le grain de blé doux de ton cœur.

« La foudre a frappé l’oasis ; un seul arbre est resté debout au milieu du désert. Le vieil arbre de ta solitude ne portera plus de fruits ; le vent du sud a soufflé, le cœur des dattes est pourri. Meurs, ouvre-toi à la vermine, blanchis comme l’eau, et tombe et t’émiette dans le vent, vieil arbre du désert, sans fruits et sans oiseaux, sans palme et sans écorce, sans brise et sans rosée ! Seul, tout seul à jamais au milieu du désert !

« Telles étaient mes réflexions, monsieur le chevalier, tels étaient les cris de mon regret. Mes confidences manquent de mesure, mes aveux de pudeur ; ne me regardez pas, ne m’interrogez pas, ne me condamnez pas ; j’ai honte, je rougis de mon vieux cœur. Pardonnez-moi, ou si vous me jugez indigne de votre indulgence, pardonnez du moins à l’amour, à la vie, à l’éternelle tendresse qui pleure et chante au cœur de toutes choses !

« Mon sang, mon corps, mon âme ne m’appartenaient plus. Je répugnais à séparer, ne fût-ce qu’en pensée, mon destin de celui de la Mérone. Absent de mon ensorceleuse, je me prenais à douter tant de la réalité des choses que de ma propre existence effective. Tout haletant d’une angoisse sans nom, je descendais à la rue ; pensant, en tout sérieux, être devenu invisible, j’adressais la parole aux inconnus ; leurs réponses me causaient de la surprise, parfois même de l’effroi. Je palpais tous les objets qui se présentaient à ma vue, et m’étonnais de sentir encore et d’être matière. Car je n’imaginais pas, en l’absence de la Sulmerre, de raison ou de semblant de raison à mon être. Je ne pouvais admettre que ma chair pénétrée d’amour pût tomber sous d’autres sens que ceux de mon amante. Une journée — que dis-je ! — une heure de séparation suffisait à me jeter dans un état de prostration indescriptible, dans un anéantissement où mon désir et mon attente semblaient seuls me survivre. Le pressentiment du revoir précipitait dans mon cœur le mouvement secret de la vie ; l’approche de ma très chère, le froissement de sa robe, le timbre magique de sa voix me faisaient sursauter, chanceler, gémir ; son embrassement m’emplissait d’une joie immense, divine, toujours nouvelle. — Eh quoi ! la Mérone était loin de moi le temps d’un souffle encore, et la voici là, à mes genoux ? Elle, grands dieux ! Elle-même ? Et ce n’est pas un rêve ! Elle, mon impossible amour, en chair et en os, en rires et en baisers ! — Je ressuscitais, criant au miracle. Maintenant le malheur, la douleur, la mort elle-même étaient à jamais bannis de mon destin. Je me jetais aux pieds de ma déesse, je sanglotais dans son giron ; elle était la perdue et la retrouvée, la petite fille prodigue de tous les jours, de tous les instants ; mon âme n’avait pas d’autre désir que de célébrer avec une joie toujours égale la quotidienne fête du revoir. Jugez, monsieur le chevalier, de la profondeur de ma passion ! Et cependant toute cette belle folie s’efforçait en vain d’endormir un seul instant, dans mon misérable cœur, les souffrances que me causaient les pointes de la jalousie ou les tiraillements de l’amour-propre, de la vanité, de l’avarice et de la peur. Mon amour était un furieux combat de faiblesses contraires, de désirs inconciliables et de vices ennemis. Il n’y avait d’égal à mon désir de révolte que le besoin d’aimer sans fin ; à la soif d’aimer, que le souci de fuir ; et je ne savais plus de quel côté me venait le conseil du bon sens, ni de quel horizon soufflait le vent de ma folie.

« Toutefois, après quelques mois d’une lutte acharnée, le sentiment finit par l’emporter sur ce qui me restait encore de raison, m’enseignant dans le même temps que ses victoires ont pour effet non d’abaisser, mais d’ennoblir et de grandir le vaincu. Je conquis, je pacifiai le monde de mon esprit. Ce qui jusqu’alors n’avait été qu’une flamme dans mon cœur devint aussi une clarté dans ma cervelle. Je m’appliquai avec ardeur à l’étude de la géométrie. (Frivole chevalier, est-ce donc à ce point plaisant ?) Oui, je retournai avec joie à mes chères sciences mathématiques si longtemps négligées. Je reconnus dans mon pouvoir logique la conscience de mon sentiment. L’amoureuse harmonie de l’entendement humain m’enivra ; tout y est nombre, tout y est cadence ; la réalité des choses et des mots est dans le rythme ; l’univers tout entier est un chant éperdu d’amour. Que de qualités ne nous reste-t-il pas à découvrir, à conquérir, à approfondir en nous-mêmes ! Tout nous est offert dans notre sentiment ; toutes les nouveautés, toutes les formes du progrès y sont mises depuis l’éternité. Je me pris à chérir ma raison d’un amour de père. Contemporain du commencement des choses, historiographe sempiternel du sentiment créateur, je fis danser ma raison, je la fis sauter comme une petite fille. J’eus pitié d’elle ; je lui enseignai l’amour ; je lui appris à penser juste, à parler vrai. La miséricorde humaine n’est que trop souvent un déguisement du mépris ; mais notre mépris pardonnant de la partie raisonnante de l’être est une source de charité sainte et véritable. Car c’est par l’amer amour de la raison que commence en ce monde l’amour divin de l’ennemi ; et la fin dernière de toute critique est dans l’aveugle adoration. Qui que vous soyez, vous êtes et toute la richesse et toute la pauvreté de la terre, tout l’amour pardonnant et tout l’entendement affamé de pardon. Le drame du Paradis perdu se joue depuis les âges dans votre sein anxieux ; la conscience de l’amour sans cesse y usurpe les droits de l’amour même ; et de ce que Dieu est en vous, vous concluez à la divinité de votre être pensant. Si bien que la torture que met dans votre cœur le mensonge d’Adam appelle à grands cris le feu du ciel sur l’arbre monstrueux de science, arbre désormais stérile, mais dont la chair sans écorce vous menace encore des trois grands clous sanglants de la nuit du Rachat.

« L’amour pardonnant de ma misérable raison eut pour effet d’atténuer, dans une certaine mesure, le dégoût apitoyé que m’a toujours donné le spectacle de la pauvreté et de la laideur. « Le Seigneur est gracieux et plein de compassion. » Je ne suis pas de ceux qui vendent l’huile parfumée de l’amoureuse pour en distribuer le prix parmi les quémandeurs des carrefours. Je ne suis pas une mesure pour le sentiment ; j’abandonne aux Iscariotes les calculs de la charité. Mon amour du pauvre n’est pas un masque pour ma haine du riche. Et je me méfie des miséricordieux du temps ; ils sont, de par leur nature, quelque peu partisans de la louisette. La dureté du riche est quelquefois ignorance et paresse ; mais la haine du pauvre est toujours le produit d’un calcul erroné. Le cœur du riche est insensible, soit. Mais le cœur du pauvre est mauvais. Le pauvre est la raison du monde : il est formidable, orgueilleux et aveugle. Il n’est point la victime du mensonge social ; il est l’incarnation même du grand Mensonge, du forfait irréparable. Quand la Vérité apparaîtra, une pierre à la main ; quand les dents du monstre seront brisées, le pauvre sera guéri et non vengé. Car la pauvreté est une maladie, une lèpre de la terre, un cancer dévorant dans notre cœur. Que le riche fornique jusqu’à l’aube dans la salle du festin, je n’irai pas lécher sous la table les plaies de Lazare. Lazare usera du glaive et sera maître demain ; et il aura ses prostituées et ses pauvres. Je doute des révolutions, anticipants stériles de la révélation. Le cœur de la Vérité n’est pas un cœur de créature, chatoyant et friable ; l’amour n’est pas une aumône de femme perdue. Le cœur de la Vérité est une pierre dans un torrent, ivre de pureté, de tumulte et de lumière ; et l’Amour est le maître terrible de la Jérusalem nouvelle. L’Homme est venu, mais bien peu de chose est venu de l’Homme. L’Homme reviendra bientôt sous sa forme véritable, qui est celle du maître de la Jérusalem nouvelle. Et ce sera — croyez-m’en bien, chevalier, — l’affaire de beaucoup moins qu’un instant de notre vie terrestre.

« J’allai vers les pauvres. Ils accueillirent ma sincérité avec méfiance, je pénétrai leur secret sans étonnement. Que de choses je reconnus en eux qui étaient miennes ! D’un monde où l’on ne pense pas ce que l’on dit à un monde où l’on ne peut dire ce que l’on pense, le passage n’a guère de quoi surprendre. Je m’assis à la table du travailleur ; je me penchai sur le grabat de l’agonisant, je jetai de la nourriture dans la gueule horrible de la faim. Et la vue des pleurs infâmes de la reconnaissance me fit frissonner de dégoût. Certain jour, un très vieux soldat infirme se jeta à mes pieds, m’appelant son sauveur. Mon cœur s’emplit d’un tumulte affreux. « A l’épée ! à l’épée ! Achève-le ! Tu feras l’aumône quand ton amour saura multiplier les pains. Aujourd’hui, il faut tuer, il faut tuer ! »

« En dépit de mon soin à tenir secrètes ces ébauches de charité, Clarice en eut connaissance. Sa bonté animale d’enfant sensuelle s’éprit aussitôt de cet idéal médiocre. Il y avait beaucoup d’un garçon et d’un charmant garçon en elle. Elle voulut me suivre dans mes pèlerinages aux mansardes ; j’eus toutes les peines du monde à l’en dissuader. Il est trop tôt dans le jour du temps pour les fiançailles de l’amour et de la pitié. Il faut plus de soleil, il faut un grand midi d’amour pour faire de la petite racine amère de notre pitié une chose illuminée de fleurs et enivrante aux abeilles. L’Homme, l’Homme approche ! Il marche sur la mer, suivi du cortège saint des montagnes enamourées. Il est beau, puissant, terrible ; la première pierre de Jérusalem rayonne dans sa main ; il baise la gueule ensanglantée du monstre vaincu, expirant. Toute la chair humaine flamboie de pitié immense et joyeuse ! Car elle est immense et joyeuse, la pitié qui accourt au-devant de la force et de la beauté !

« Quand Annalena s’irritait de mes refus, je lui répondais avec un petit sourire hypocrite : « Patience, ma chère enfant, patience. Rien ne presse, à la vérité. Je suis si loin encore de connaître les vrais pauvres ! » La raison n’était ni mauvaise ni feinte, malgré que j’en eusse une autre, et meilleure et plus rare, que je cachais jalousement. Il est prudent, alors que l’on détient deux explications d’une chose, de garder la plus simple pour soi ; à cause que la moins claire réussit souvent mieux à convaincre un esprit non initié, j’entends naïvement épris encore des pauvres pensées profondes. Cette seconde raison mystérieuse, la voici : rien ne nous diminue tant aux yeux du prochain que notre pitié d’un mal irrémédiable. La charité apparaîtra belle aux créatures de l’amour quand elle saura rendre la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement aux paralytiques et la vie aux morts. Louis le Grand défendait aux blessés de ses guerres la porte de Versailles. Le cœur du roi connaissait le cœur de l’homme.

« Ma fantasque charité avait deux compagnes : la mélancolie des soirs et l’exaltation des matins. L’une traînait ordinairement à sa suite, par les ruelles malades et nauséabondes, mon fidèle ami le roquet, génie galeux, obscène et famélique ; l’autre, un gringalet de philosophe banni de France, fort âgé et d’allure inquiétante, que les cabaretiers du port et les tenanciers de maisons déshonnêtes saluaient révérencieusement du nom de vicomte de Flagny. Ce M. de Flagny appartenait à l’espèce d’hommes qu’il suffit d’apercevoir une fois pour en rêver toute la vie, sans que jamais au souvenir de leur personne se vienne mêler celui du temps et du lieu où l’on en fit rencontre. Il avait une tête de crapaud jovial sur un corps de sauterelle méfiante, un équipement crasseux et l’habitude de parler du temple de Salomon en lutinant matrones, filles et fillettes. Je le voyais deux ou trois fois de la semaine aux séances de nuit d’une de ces confréries soi-disant secrètes qui pullulaient alors dans toute la Vénétie, sans autre objet apparent que de rapprocher des hommes fort différents de naissance et d’opinion, mais voués au même culte bizarre du mystère et de l’insécurité. Le vin et l’éloquence coulent à flots, ici la cruche se vide et l’église trébuche ; là les verres s’emplissent à nouveau et le temple grandit à vue d’œil. Le prince allemand fraternise avec l’auteur d’un libelle fameux ; le tonsuré entretient à voix basse le voyant ; l’affilié de Genève paraît : le front du maître se rembrunit. L’intempérant Flagny marmonne, entre deux vins, le psaume CXLIX :

« Que la haute louange de Dieu soit dans leurs bouches et une épée à deux tranchants dans leurs mains.

« Pour tirer vengeance des païens, pour châtier le peuple.

« Pour mettre son roi dans les chaînes, ses nobles dans les fers.

« Pour exécuter le jugement écrit. Cet honneur-là doit appartenir à tous ses saints. »

« Que la part de l’enfant dans les entreprises de l’homme apparaît grande à qui pénètre véritablement l’esprit des associations de ce genre ! Comme le sot discours de réception vous eût fait rire que je soufflai d’une voix de flamme et de vent par-dessus les cent perruques d’une assemblée ébahie et charmée ! L’amour est si haut, si profond, si pur, si formidable ! N’importe pas que vous lui fassiez dire ou faire ceci ou cela : son esprit embrasse toutes choses ; ses épaules sont puissantes ; n’ayez crainte d’ajouter un peu d’aimante sottise au fardeau d’infamies que le dieu porte si allègrement. Prince allemand, auteur de libelles, tonsuré, devin, tout s’agite, s’écrie, se lève d’un bond, accourt ; je suis applaudi, caressé, bousculé, assourdi ; des clameurs inquiétantes éclatent de tous côtés : « l’Initié, l’Annonciateur, le second Baptiste ! Bethabara nouvelle avant la Jérusalem céleste ! » La porte retentit de trois coups furieux ; silence. La surprise, la terreur se viennent peindre sur tous les visages… Eh quoi ! ne serait-ce vraiment que l’affilié de Genève ? Le front du maître se rassérène…

« M. de Flagny suivait pour l’ordinaire mes galops d’amour au petit trot de son dada de la fraternité. Je faisais halte, de temps à autre, pour l’attendre ; il me rejoignait au bout d’un moment éternel, de l’air le plus innocent et le plus satisfait du monde ; et je l’accueillais d’une décharge formidable de railleries et de malédictions. Le bonhomme cependant ne manquait ni d’esprit ni de cœur ; mais il demeurait attaché par un cordon invisible aux entrailles de sa terre maternelle ; sa vue s’arrêtait à la sotte muraille de l’horizon, et, malgré qu’il parlât souvent de la nature avec des larmes dans les yeux et dans la voix, jamais je ne prenais le change ; à cause que je sentais qu’il donnait ce nom sacré non pas à l’amour, principe des choses, mais à une combinaison de forces et de lois, à un assemblage d’univers déterminés, à une immensité formée de petits coins précis, accueillants aux poids et aux mesures. Je suais sang et eau pour lui faire entendre raison ; savoir, qu’il n’est point de réalité en dehors de l’amour, lequel est Esprit saint ou Esprit de vérité, c’est-à-dire adoration de Dieu pour soi-même à travers l’homme ; qu’en cette sainte Trinité réside toute sagesse ; que la connaissance, enfin, est de la relation des choses et non des choses en elles-mêmes. L’excellent homme n’avait point de cesse qu’il ne fût retombé dans l’erreur commune aux philosophes de la nature. Confondant le principe des choses avec l’enchaînement des lois auxquelles les choses sont soumises, il tirait du concept de la nature celui du « naturel », jouait inconsciemment sur les deux mots, faisait de la nature une chose « naturelle », créait une loi suprême de l’absolue nécessité des lois, et aboutissait fatalement à la vieille idée du faux et du vrai, sans prendre garde que ce qui apparaît faux en tant que contraire à la loi imposée à la raison peut fort bien être vrai au regard du principe révélé au sentiment.

« L’abus des grands mots et des vieux crus fumeux faisait parfois s’enfler la verve en véhémence et dégénérer la controverse en dispute ; alors la confrérie des ganaches mystiques se divisait d’abord en deux camps ennemis, se morcelait ensuite en petits groupes incohérents, et finalement se désagrégeait en individualités bachiques et inconciliables. Quand donc l’assemblée se trouvait de la sorte partagée entre autant d’opinions qu’elle comptait de têtes, quelqu’un des inspirés courait ouvrir toutes grandes les portes d’un salon adjacent, et une foule folâtre de belles de tous pays accourait joindre son gai ramage à la rumeur sourde et courroucée de cent monologues extravagants.

« C’était là, pour moi, le signal ordinaire du départ ; car d’abord que mon cœur de vieux roué eut goûté de l’amour véritable, le spectacle de l’orgie n’eut plus rien à m’offrir qui ne révoltât et mon esprit et mes sens. Rien n’est odieux à la tendresse comme le simulacre de la passion et le faux semblant de la joie ; et je ne sache rien qui soit plus près de la peine qu’un plaisir qui laisse l’âme indifférente. En dépit de la sympathie, de l’admiration même que le vicomte avait ressentie à la première vue de mon ensorceleuse, il cherchait quelquefois à me retenir au milieu des mauvais sujets en moquant mes passions exclusives de jeune époux vertueux ; mais je répondais invariablement à ces facéties par un éloge de l’amour, du grand amour solitaire qui trouve sa joie non dans la fidélité à son sujet, mais dans le simple respect de soi-même. Et dans le temps que j’étourdissais le bonhomme de mille arguments plus ou moins contradictoires, je le poussais tout doucement vers la porte de la rue et là le jetais, grelottant et ahuri, dans le grand silence de l’aube, dans le large silence vide, blafard et insensible du jour nouveau.

« Je ne sais rien qui soit plus délicieusement navrant qu’une promenade à l’aventure dans les quartiers pauvres d’une grande cité, surtout après une nuit dépensée en débauches raffinées et coûteuses. Dès ma prime jeunesse, j’ai recherché avec passion ce morose plaisir si riche en contrastes désolants. Aussi bien n’est-il pas de cul-de-sac si obscur en Europe, depuis Whitechapel à Londres jusqu’à Freta à Varsovie, que je ne connaisse mieux que le monde de mon propre cœur, si plein d’amertume et de ténèbres. Je suis l’ami des vieilles fenêtres hypocrites, le confident des portes hostiles et verrouillées, le complice des caves où quelqu’un descendit jadis qui n’est jamais remonté… Ma mémoire est une ville étrange où la rue du Chant-des-Oiseaux de Francfort conduit à Soho et àMile End Roadà travers les rues basses de Kieff et le Ghetto de Venise. Et mon âme est une église Saint-Clément Danes fuligineuse et suintante au milieu d’un enchevêtrement hideux de ruelles crapuleuses de Hambourg ou de Naples. Je sais quelles pierres deFleet-Streetont frémi sous les pas de vagabond de Samuel Johnson, quelles fenêtres de l’île Saint-Louis ont surveillé les allées et venues de Restif et de Jean-Jacques, quelles vitres de l’avenue des Tilleuls ont tinté sous les doigts de Gluck. Mon cœur est tout près des choses immobiles, ternes et muettes, et un secret instinct guide mes vieilles jambes fébriles vers les lieux désolés où quelque peine monstrueuse espère encore le rachat. Qu’une clarté vaporeuse de taverne d’East Endattire mon regard, aussitôt une voix singulière me chuchote à l’oreille : « Entre ; ici tu pourrais bien rencontrer ton âme perdue. » J’aperçois un coin de mur moussu et pisseux, une gouttière rouillée et crevée, un tas d’ordures ou n’importe quel autre objet charmant de la même espèce ; et je m’arrête, et je m’attarde là à rêver de quelque maîtresse d’autrefois, laide et vicieuse ; à regretter un être qui est mort et que je n’ai jamais aimé ; à remémorer des instants lointains et vides dont je me soucie comme de moi-même… Je ne sais quel morose crapaud engraissé d’immondice et d’amertume en moi coasse nuit et jour, à demi écrasé sous la pierre lourde et glacée de mon cœur.


Back to IndexNext