Chapter 3

Nous sortîmes de la cabane, reprit Amasis, au milieu d’une nuit obscure, à la lueur enfumée des torches de sapin. Nous traversâmes d’abord un vaste champ de pierres, où l’on voyait çà et là des squelettes de chevaux et de chiens fichés sur des pieux. De là nous arrivâmes à l’entrée d’une grande caverne, creusée dans le flanc d’un rocher tout blanc[7]. Des caillots d’un sang noir, répandu aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c’était le temple de Mars. Dans l’intérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le long des murs, des têtes et des ossements humains ; et au milieu, sur une pièce de roc, s’élevait jusqu’à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, qu’elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé qu’au dieu de la guerre. On y distinguait cependant sa massue hérissée de pointes, ses gants garnis de têtes de clou, et son horrible baudrier où était figurée la mort. A ses pieds était assis le roi du pays, ayant autour de lui les principaux de l’État. Une foule immense de peuple répandue au-dedans et au-dehors de la caverne gardait un morne silence saisi de respect, de religion et d’effroi.

[7]C’est Montmartre. (Note de l’auteur.)

[7]C’est Montmartre. (Note de l’auteur.)

Tor-Tir leur adressant la parole à tous, leur dit :

« O roi, et vous, iarles, rassemblés pour la défense des Gaules, ne croyez pas triompher de vos ennemis sans le secours du dieu des batailles. Vos pertes vous ont fait voir ce qu’il en coûte de négliger son culte redoutable. Le sang donné aux dieux épargne celui que versent les mortels. Les dieux ne font naître les hommes que pour les faire mourir. Oh ! que vous êtes heureux que le choix de la victime ne soit pas tombé sur l’un d’entre vous ! Lorsque je cherchais en moi-même quelle tête parmi nous leur serait agréable, prêt à leur offrir la mienne pour le bien de la patrie, Niorder, le dieu des mers, m’apparut dans les sombres forêts de Chartres ; il était tout dégouttant de l’onde marine. Il me dit d’une voix bruyante comme celle des tempêtes : J’envoie, pour le salut des Gaules, un étranger sans parents et sans amis. Je l’ai jeté moi-même sur les rivages de l’Occident. Son sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants de Pluton ! »

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu’un Gaulois assis auprès du roi s’élança jusqu’à moi ; c’était Céphas.

« O Amasis ! ô mon cher Amasis ! s’écria-t-il. O cruels compatriotes ! vous allez immoler un homme venu des bords du Nil pour vous apporter les biens les plus précieux de la Grèce et de l’Égypte ? Vous commencerez donc par moi, qui lui en donnai le premier désir, et qui le touchai de pitié pour vous, si cruels envers lui. »

En disant ces mots, il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi, je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice. Cependant, personne de l’assemblée n’osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes se jetant au milieu d’eux, m’arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi me prenant dans ses bras, me dit :

« Quoi ! c’est vous, malheureux étranger, que Céphas regrettait sans cesse ! O dieux ennemis de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bienfaiteurs que pour les immoler ! »

Alors, il s’adressa aux chefs des nations, et leur parla avec tant de force des droits de l’humanité, que d’un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l’esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes, de ne sacrifier à l’avenir aucun homme innocent, et de n’offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir irrité, voulut en vain s’opposer à cette loi : il se retira en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l’île voisine. Jusqu’au moment de notre arrivée dans l’île, j’avais été si troublé, que je n’avais été capable d’aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j’eus repris l’usage de mes sens, et que je vins à envisager le péril extrême auquel je venais d’échapper, je m’évanouis. Oh ! que l’homme est faible dans la joie ! il n’est fort qu’à la douleur. Céphas me fit revenir, à la manière des Gaulois, en m’agitant la tête et en soufflant sur mon visage.

Dès qu’il vit que j’avais recouvré l’usage de mes sens, il me prit les mains dans les siennes et me dit :

« O mon ami, que vous m’avez coûté de larmes ! Dès que les flots de l’Océan, qui renversèrent notre vaisseau, nous eurent séparés, je me trouvai jeté, je ne sais comment, sur la rive gauche de la Seine. Mon premier soin fut de vous chercher. J’allumai des feux sur le rivage ; je vous appelai ; j’engageai plusieurs de mes compatriotes, accourus à mes cris, de visiter dans leurs barques les bords du fleuve, pour voir s’ils ne vous trouveraient pas : tous nos soins furent inutiles. Le jour vint, et me montra notre vaisseau renversé, la carène en haut, tout près du rivage où j’étais. Jamais il ne me vint dans la pensée que vous eussiez pu aborder sur le rivage opposé, dans le Belgium ma patrie. Ce ne fut que le troisième jour, que vous croyant noyé, je me déterminai à y passer pour y voir mes parents. La plupart étaient morts depuis mon absence : ceux qui restaient me comblèrent d’amitiés ; mais un frère même ne me dédommage pas de la perte d’un ami. Je retournai presque aussitôt de l’autre côté du fleuve. On y déchargeait notre malheureux vaisseau, où rien n’avait péri que les hommes. Je cherchais votre corps sur le rivage de la mer, et je le redemandais le soir, le matin et au milieu de la nuit, aux nymphes de l’Océan, afin de vous élever un tombeau près de celui d’Héva. J’aurais passé, je crois, ma vie dans ces vaines recherches, si le roi qui règne sur les bords de ce fleuve, informé qu’un vaisseau phénicien avait péri dans ses domaines, n’en avait réclamé les effets, qui lui appartenaient suivant les lois des Gaules. Je fis donc rassembler tout ce que nous avions apporté de l’Égypte, jusqu’aux arbres mêmes, qui n’avaient pas été endommagés par l’eau, et je me rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bénissons donc la providence des dieux, qui nous a réunis et qui a rendu vos maux encore plus utiles à ma patrie que vos présents. Si vous n’eussiez pas fait naufrage sur nos côtes, on n’y eût pas aboli la coutume barbare de condamner à l’esclavage ceux qui y périssent ; et si vous n’eussiez pas été condamné à être sacrifié, je ne vous aurais peut-être jamais revu, et le sang des innocents fumerait encore sur les autels du dieu Mars. »

Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n’oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s’appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple, la barbe et les cheveux longs. Son palais était bâti de troncs de sapins, couchés les uns sur les autres. Il n’y avait pour porte que de grands cuirs de bœufs qui en fermaient les ouvertures. Personne n’y faisait la garde, car il n’avait rien à craindre de ses sujets ; mais il avait employé toute son industrie pour fortifier sa ville contre les ennemis du dehors. Il l’avait entourée de murs faits de troncs d’arbres, entremêlés de mottes de gazon, avec des tours de pierre aux angles et aux portes. Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qui veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait eu cette île de la nymphe Lutétia, sa mère, dont elle portait le nom. Elle n’était d’abord couverte que d’arbres, et Bardus n’avait pas un seul sujet. Il s’occupait à tordre, sur le bord de son île, des câbles d’écorce de tilleul, et à creuser des aulnes pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrages de ses mains aux mariniers qui descendaient ou remontaient la Seine. Pendant qu’il travaillait, il chantait les avantages de l’industrie et du commerce, qui lient tous les hommes. Les bateliers s’arrêtaient souvent pour écouter ses chansons. Ils les répétaient et les répandaient dans toutes les Gaules. Bientôt il vint des gens s’établir dans son île, pour l’entendre chanter, et pour y vivre avec plus de sûreté. Ses richesses s’accrurent avec ses sujets. L’île se couvrit de maisons, les forêts voisines se défrichèrent, et des troupeaux nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voisins. C’est ainsi que ce bon roi s’était formé un empire sans violence. Mais lorsque son île n’était pas encore entourée de murs, et qu’il songeait déjà à en faire le centre du commerce dans toutes les Gaules, la guerre pensa en exterminer les habitants.

Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d’écorce d’orme, débarquèrent sur son rivage septentrional, tout vis-à-vis de Lutétia. Ils avaient à leur tête le iarle Carnut, troisième fils de Tendal, prince du Nord. Carnut venait de ravager toutes les côtes de la mer Hyperborée, où il avait jeté l’épouvante et la désolation. Il était favorisé en secret, dans les Gaules, par les druides, qui, comme tous les hommes faibles, inclinent toujours pour ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il vint trouver le roi Bardus et lui dit :

« Combattons, toi et moi, à la tête de nos guerriers : le plus faible obéira au plus fort ; car la première loi de la nature est que tout cède à la force. »

Le roi Bardus lui répondit :

« O Carnut ! s’il ne s’agissait que d’exposer ma vie pour défendre mon peuple, je le ferais très volontiers : mais je n’exposerais pas la vie de mon peuple, quand il s’agirait de sauver la mienne. C’est la bonté et non la force, qui doit choisir les rois. La bonté seule gouverne le monde, et elle emploie, pour le gouverner, l’intelligence et la force, qui lui sont subordonnées, comme toutes les puissances de l’univers. Vaillant fils de Tendal, puisque tu veux gouverner les hommes, voyons qui de toi ou de moi est le plus capable de leur faire du bien. Voilà de pauvres Gaulois tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois vêtus et nourris, en me refusant à moi-même des habits et des aliments. Voyons si tu sauras pourvoir à leurs besoins. »

Carnut accepta le défi. C’était en automne. Il fut à la chasse avec ses guerriers ; il tua beaucoup de chevreuils, de cerfs, de sangliers et d’élans. Il donna ensuite, avec la chair de ces animaux, un grand festin à tout le peuple de Lutétia, et vêtit de leurs peaux ceux des habitants qui étaient nus. Le roi Bardus lui dit :

« Fils de Tendal, tu es un grand chasseur : tu nourriras le peuple dans la saison de la chasse ; mais au printemps et en été, il mourra de faim. Pour moi, avec mes blés, la laine de mes brebis et le lait de mes troupeaux, je peux l’entretenir toute l’année. »

Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé avec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouloir se retirer.

Bardus voyant son obstination, fut le trouver à son tour et lui proposa un autre défi.

« La valeur, lui dit-il, convient à un chef de guerre ; mais la patience est encore plus nécessaire aux rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de nous deux portera le plus longtemps cette longue solive. »

C’était le tronc d’un chêne de trente ans. Carnut le prit sur son dos ; mais impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le chargea sur ses épaules, et le porta, sans remuer, jusqu’après le coucher du soleil, et bien avant dans la nuit.

Cependant, Carnut et ses guerriers ne s’en allaient point. Ils passèrent ainsi tout l’hiver, occupés de la chasse. Le printemps venu, ils menaçaient de détruire une ville naissante qui refusait de leur obéir ; et ils étaient d’autant plus à craindre, qu’ils manquaient alors de nourriture. Bardus ne savait comment s’en défaire, car ils étaient les plus forts. En vain il consultait les plus anciens de son peuple ; personne ne pouvait lui donner de conseils. Enfin il exposa son embarras à sa mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.

Lutétia lui dit :

« Mon fils, vous avez quantité d’histoires anciennes et curieuses que je vous ai apprises dès votre enfance ; vous excellez à les chanter : défiez le fils de Tendal aux chansons. »

Bardus fut trouver Carnut et lui dit :

« Fils de Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses sujets, et d’être ferme et constant dans les travaux ; il doit savoir bannir de leurs pensées les opinions qui les rendent malheureux : car ce sont les opinions qui font agir les hommes, et qui les rendent bons ou méchants. Voyons qui de toi ou de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point par des combats qu’Hercule se fit suivre dans les Gaules, mais par des chants divins qui sortaient de sa bouche comme des chaînes d’or, enchaînaient les oreilles de ceux qui l’écoutaient, et les forçaient à le suivre. »

Carnut accepta avec joie ce troisième défi. Il chanta les combats des dieux du Nord sur les glaces ; les tempêtes de Niorder sur les mers ; les ruses de Vidar dans les airs ; les ravages de Thor sur la terre, et l’empire de Hæder dans les enfers. Il y joignit le récit de ses propres victoires ; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.

Pour le roi Bardus, voici ce qu’il chanta :

« Je chante l’aube du matin ; les premiers rayons de l’aurore qui ont lui sur les Gaules, empire de Pluton ; les bienfaits de Cérès, et le malheur de l’enfant Loïs. Écoutez mes chants, esprits des fleuves, et répétez-les aux esprits des montagnes bleues.

» Cérès venait de chercher par toute la terre sa fille Proserpine. Elle retournait dans la Sicile, où elle était adorée. Elle traversait les Gaules sauvages, leurs montagnes sans chemins, leurs vallées désertes et leurs sombres forêts, lorsqu’elle se trouva arrêtée par les eaux de la Seine, sa nymphe, changée en fleuve.

» Sur la rive opposée de la Seine se baignait alors un bel enfant aux cheveux blonds, appelé Loïs. Il aimait à nager dans ses eaux transparentes, et à courir tout nu sur ses pelouses solitaires. Dès qu’il aperçut une femme, il fut se cacher sous une touffe de roseaux.

» Mon bel enfant, lui cria Cérès en soupirant, venez à moi, mon bel enfant ! A la voix d’une femme affligée, Loïs sort des roseaux. Il met en rougissant sa peau d’agneau, suspendue à un saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable, et, présentant la main à Cérès, il lui montre un chemin au milieu des eaux.

» Cérès, ayant passé le fleuve, donne à l’enfant Loïs un gâteau, une gerbe d’épis et un baiser ; puis lui apprend comme le pain se fait avec le blé, et comment le blé vient dans les champs. Grand merci, belle étrangère, lui dit Loïs ; je vais porter à ma mère vos leçons et vos doux présents.

» La mère de Loïs partage avec son enfant et son époux le gâteau et le baiser. Le père, ravi, cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre se couvre d’une moisson dorée, et le bruit se répand dans les Gaules qu’une déesse a apporté une plante céleste aux Gaulois.

» Près de là, vivait un druide. Il avait l’inspection des forêts. Il distribuait aux Gaulois, pour leur nourriture, les faînes des hêtres et les glands des chênes. Quand il vit une terre labourée et une moisson : Que deviendra ma puissance, dit-il, si les hommes vivent de froment ?

» Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où étiez-vous quand vous vîtes l’étrangère aux beaux épis ? Loïs, sans malice, le conduit sur les bords de la Seine. J’étais, dit-il, sous ce saule argenté ; je courais sur ces blanches marguerites ; je fus me cacher sous ces roseaux, car j’étais nu. Le traître druide sourit : il saisit Loïs, et le noie au fond des eaux.

» La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle s’en va dans les bois et elle s’écrie : Où êtes-vous, Loïs, Loïs, mon cher enfant ? Les seuls échos répètent Loïs, Loïs, mon cher enfant ! Elle court tout éperdue le long de la Seine. Elle aperçoit sur son rivage une blancheur : Il n’est pas loin, dit-elle ; voilà ses fleurs chéries, voilà ses blanches marguerites. Hélas ! c’était Loïs, Loïs son cher enfant !

» Elle pleure, elle gémit, elle soupire ; elle prend dans ses bras tremblants le corps glacé de Loïs ; elle veut le ranimer contre son cœur : mais le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le corps du fils, et le corps du fils glace déjà le cœur de la mère : elle est près de mourir. Le druide, monté sur un roc voisin, s’applaudit de sa vengeance.

» Les dieux ne viennent pas toujours à la voix des malheureux ; mais aux cris d’une mère affligée, Cérès apparut. Loïs, dit-elle, sois la plus belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de Loïs se développent en calice plus blanc que la neige ; ses cheveux blonds se changent en filets d’or. Une odeur suave s’en exhale. Sa taille légère s’élève vers le ciel ; mais sa tête se penche encore sur les bords du fleuve qu’il a chéri. Loïs devient lis.

» Le prêtre de Pluton voit ce prodige, et n’en est point touché. Il lève vers les dieux supérieurs un visage et des yeux irrités. Il blasphème, il menace Cérès ; il allait porter sur elle une main impie, lorsqu’elle lui cria : « Tyran cruel et dur, demeure ! »

» A la voix de la déesse, il reste immobile. Mais le roc ému s’entr’ouvre ; les jambes du druide s’y enfoncent ; son visage barbu et enflammé de colère se dresse vers le ciel en pinceau de pourpre ; et les vêtements qui couvraient ses bras meurtriers se hérissent d’épines. Le druide devient chardon.

« Toi, dit la déesse des blés, qui voulais nourrir les hommes comme les bêtes, deviens toi-même la pâture des animaux. Sois l’ennemi des moissons après ta mort, comme tu le fus pendant ta vie. Pour toi, belle fleur de Loïs, sois l’ornement de la Seine ; et que dans la main de ses rois, ta fleur victorieuse l’emporte un jour sur le gui des druides. »

» Braves suivants de Carnut, venez habiter ma ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins ; de jeunes filles chantent jour et nuit son aventure dans mes champs. Chacun s’y livre à un travail facile et gai ; et mes greniers, aimés de Cérès, rompent sous l’abondance des blés. »

A peine Bardus avait fini de chanter, que les guerriers du Nord, qui mouraient de faim, abandonnèrent le fils de Tendal, et se firent habitants de Lutétia.

« Oh ! me disait souvent ce bon roi, que n’ai-je ici quelque fameux chantre de la Grèce ou de l’Égypte, pour policer l’esprit de mes sujets ! Rien n’adoucit le cœur des hommes comme de beaux chants. Quand on sait faire des vers et de belles fictions, on n’a pas besoin de sceptre pour régner. »

Il me mena voir, avec Céphas, le lieu où il avait fait planter les arbres et les graines réchappés de notre naufrage. C’était sur les flancs d’une colline exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand je vis les arbres que nous avions apportés, pleins de suc et de vigueur. Je reconnus d’abord l’arbre aux coins de Crète, à ses fruits cotonneux et odorants ; le noyer de Jupiter, d’un vert lustré ; l’avelinier, le figuier, le peuplier, le poirier du mont Ida avec ses fruits en pyramide : tous ces arbres venaient de l’île de Crète. Il y avait encore des vignes de Thasos, et de jeunes châtaigniers de l’île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes, entre autres le chanvre et le lin. C’étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu’on en faisait en Égypte, plus durables et plus souples que les peaux dont s’habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir à arroser lui-même ces plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d’un beau vert, portait toutes ses têtes égales à la hauteur d’un homme ; et le lin en fleurs couvrait la terre d’un nuage d’azur.

Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi, au plaisir d’avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons, fiers de leurs derniers succès, non contents de disputer aux Gaulois l’empire de la mer qui les sépare, se préparaient à les attaquer par terre, et à remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu’au milieu de leur pays. Ils étaient partis, dans un nombre prodigieux de barques, d’un promontoire de leur île, qui n’est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules, et ils étaient près d’entrer dans la Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l’abri des fureurs de Neptune. L’invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l’exécuter ; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes, et, par le nombre de ces feux et l’épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons, les troupes confédérées des Gaules se mirent en route, pour défendre l’embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs : c’étaient des peaux de loup, d’ours, de vautour, d’aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d’une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d’un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, toutes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d’y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer : ce qui était d’une facile exécution, attendu que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième, fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les troupes à découvert à la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsqu’ayant mis pied à terre, ils s’engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi, car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d’eux n’était disposé à obéir. Pendant qu’ils délibéraient, l’ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l’arrivée des Bretons, il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia, et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d’Héva ; tandis que lui, Céphas, combattrait les ennemis avec l’autre partie jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens qui brûlaient, comme moi, d’en venir aux mains, et de m’en donner le commandement.

« Je ne crains point les dangers, lui disais-je. J’ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n’ai point eu peur. »

Céphas balança quelques moments. Enfin, il me confia les jeunes gens de sa troupe, en leur recommandant, ainsi qu’à moi, de ne pas s’écarter de sa division.

L’ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s’avancèrent vers lui, en jetant de grands cris ; mais, comme ils l’attaquaient par petites troupes, ils en furent aisément repoussés ; et il aurait été impossible d’en rallier un seul, s’ils n’étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s’ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu’une seule colonne, longue, grosse et épaisse, qui s’avançait vers nous à petits pas, tandis que leurs barques se hâtaient d’entrer dans le fleuve, pour nous prendre à revers. Je l’avoue, je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu’il sortit tout-à-coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches, de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d’entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J’allais oublier moi-même que j’avais l’exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés ; il était suivi de toute l’armée.

« Invoquons Hercule, me dit-il, et chargeons. »

La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai à mon poste, et nous chargeâmes, les piques baissées. Le premier ennemi que je rencontrai, fut un habitant des îles Hébrides. Il était d’une taille gigantesque. L’aspect de ses armes inspirait l’horreur ; ses épaules et sa tête étaient couvertes d’une peau de raie épineuse ; il portait au cou un collier de mâchoires d’hommes, et il avait pour lance le tronc d’un jeune sapin, armé d’une dent de baleine.

« Que demandes-tu à Hercule ? me dit-il. Le voici qui vient à toi. »

En même temps, il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie, que, si elle m’eût atteint, elle m’eût cloué à terre, où elle entra bien avant. Pendant qu’il s’efforçait de la ramener à lui, je lui perçai la gorge de l’épieu dont j’étais armé : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais ; et ce Breton tomba en mordant la terre, et en blasphémant les dieux.

Cependant, nos troupes réunies en un seul corps étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers, les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l’empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées ; leurs fronts se heurtent ; ils se repoussent en mugissant ; et soit qu’ils reculent ou qu’ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps à corps. Cependant, cette colonne, qui nous surpassait en nombre, nous accablait de son poids, lorsque le roi Bardus vint la charger en queue, à la tête de ses soldats qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l’étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs, et s’enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et l’on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, je dis à Céphas :

« Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi ; pour moi, je vous dois l’honneur. J’avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l’exemple, et j’en étais incapable, lorsque votre présence m’a rassuré. Je croyais que les initiations de l’Égypte m’avaient fortifié contre tous les dangers ; mais il est aisé d’être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. »

Céphas me répondit :

« O Amasis ! il y a plus de force à avouer ses fautes, qu’il n’y a de faiblesse à les commettre. C’est Hercule qui nous a donné la victoire ; mais après lui, c’est la surprise qui a ôté le courage à nos ennemis, et qui avait ébranlé le vôtre. La valeur militaire s’apprend par l’exercice, comme toutes les autres vertus. Nous devons en tout temps nous méfier de nous-mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre expérience ; nous ne devons compter que sur le secours des dieux. Pendant que nous nous cuirassons d’un côté, la fortune nous frappe de l’autre. La seule confiance dans les dieux couvre un homme tout entier. »

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu’on brûlât les ennemis prisonniers, parce que ceux-ci en usent de même à l’égard des Gaulois qu’ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l’assemblée des Gaulois, et je leur dis :

« O peuples ! vous voyez par mon exemple si les dieux approuvent les sacrifices humains. Ils ont remis la victoire dans vos mains généreuses : les souillerez-vous dans le sang des malheureux ? N’y a-t-il pas eu assez de sang de versé dans la fureur du combat ? En répandrez-vous maintenant sans colère et dans la joie du triomphe ? Vos ennemis immolent leurs prisonniers : surpassez-les en générosité, comme vous les surpassez en courage. »

Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l’esclavage.

Je fus donc cause qu’on abolit la loi qui les condamnait au feu. C’était aussi à mon occasion qu’on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules ; une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît !

Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d’honneurs et d’applaudissements. Le premier soin du roi, à son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d’abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l’attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir, et d’une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits nous étaient défendus avant leur maturité, par leur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient à les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées et les coins cotonneux, exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, saupoudrés de poudre blanche. Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne ; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr’ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal.

« On voit bien, dit le roi, que ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne sont pas, comme les semences des arbres de nos forêts, à une hauteur où l’on ne puisse atteindre. Ils sont à la portée de la main. Leurs riantes couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums l’odorat, et ils semblent formés pour la bouche par leur forme et leur rondeur. »

Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût :

« O vrai présent de Jupiter ! dit-il ; aucun mets préparé par la main de l’homme ne leur est comparable : ils surpassent en douceur le miel et la crême. O mes chers amis, mes respectables hôtes ! vous m’avez donné plus que mon royaume : vous avez apporté dans les Gaules sauvages une portion de la délicieuse Égypte. Je préfère un seul de ces arbres à toutes les mines d’étain qui rendent les Bretons si riches et si fiers. »

Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d’eux goûtât de ces fruits merveilleux. Il leur recommanda d’en conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et de son peuple, je sentis que le plus grand plaisir de l’homme était de faire du bien à ses semblables.

Céphas me dit :

« Il est temps de montrer à mes compatriotes l’usage des arts de l’Égypte. J’ai sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos machines ; mais jusqu’ici elles sont restées inutiles, sans que j’osasse même les regarder, car elles me rappelaient trop vivement le souvenir de notre perte. Voici le moment de nous en servir. Ces froments sont mûrs ; cette chenevière et ces lins ne tarderont pas à l’être. »

Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l’usage des moulins pour réduire le blé en farine, et les divers apprêts qu’on donne à la pâte pour en faire du pain. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé, l’avoine et l’orge, de leurs écorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d’arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l’eau, pour le séparer de son chaume, à le sécher, à le briser, à le teiller, à le peigner, à le filer, et à tordre ensemble plusieurs de ces fils pour en faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les machines. Nous leur enseignâmes à tendre les fils du lin sur des métiers, pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux font passer aux jeunes filles les longues nuits de l’hiver dans l’innocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes l’usage de la tarière, de l’herminette, du rabot et de la scie, inventée par l’ingénieux Dédale ; comment ces outils donnent à l’homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d’arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d’une infinité de fruits, et à extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes ; mais nous leur donnâmes un grand désir d’en multiplier les ceps, non-seulement par l’excellence de leurs fruits, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l’île de Thasos, que nous avions sauvés dans des urnes.

Après leur avoir montré l’usage d’une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l’homme, nous leur apprîmes à découvrir ceux qu’elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de l’eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Danaüs ; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, on les forge sur l’enclume, pour les diviser en tables et en lames ; comment, par des travaux plus faciles, l’argile se façonne, sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes bien davantage en leur montrant des bouteilles de verre, faites avec du sable et des cailloux. Ils étaient ravis d’étonnement de voir la liqueur qu’elles renfermaient se manifester à la vue, et échapper à la main.

Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure Trismégiste, qui traitent des arts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration n’eut plus de bornes. D’abord, ils ne pouvaient comprendre que la parole pût sortir d’un livre muet, et que les pensées des premiers Égyptiens eussent pu se transmettre jusqu’à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu’ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d’eux-mêmes. Les merveilles de la chimie et de la magie, les divers phénomènes de la physique, les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais lorsque nous leur eûmes prédit une éclipse de lune, qu’ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu’ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l’astre de la nuit s’obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent à nos pieds en disant :

« Certainement, vous êtes dieux ! »

Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait à toutes nos instructions.

Il nous dit :

« A vos lumières et à vos bienfaits, je suis tenté de vous prendre pour quelques-uns des dieux supérieurs ; mais aux maux que vous avez soufferts, je vois que vous n’êtes que des hommes comme nous. Sans doute vous avez trouvé quelque moyen de monter dans le ciel, ou les habitants du ciel sont descendus dans l’heureuse Égypte, pour vous communiquer tant de biens et tant de lumières. Vos sciences et vos arts surpassent notre intelligence, et ne peuvent être que les effets d’un pouvoir divin. Vous êtes les enfants chéris des dieux supérieurs ; pour nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux infernaux. Notre pays est couvert de stériles forêts habitées par des génies malfaisants, qui sèment notre vie de discordes, de guerres civiles, de terreurs, d’ignorances et d’opinions malheureuses.

— Les dieux, lui répondit Céphas, n’ont été injustes envers aucun pays, ni à l’égard d’aucun homme. Chaque pays a des biens qui lui sont particuliers, et qui servent à entretenir la communication entre tous les peuples, par des échanges réciproques. La Gaule a des métaux que l’Égypte n’a pas ; ses forêts sont plus belles ; ses troupeaux ont plus de lait, et ses brebis plus de toison. Mais, dans quelque lieu que l’homme habite, son partage est toujours fort supérieur à celui des bêtes, parce qu’il a une raison qui se développe à proportion des obstacles qu’elle surmonte ; qu’il peut, seul des animaux, appliquer à son usage des moyens auxquels rien ne peut résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné l’empire sur la terre en éclairant sa raison de l’intelligence même de la nature, et en ne confiant qu’à lui l’élément qui en est le premier moteur.

Céphas parla ensuite à Omfi et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et à la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et à la tyrannie ; de la métempsycose et des autres mystères de la religion de l’Égypte, autant qu’il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois, consolés par ses discours et par nos présents, nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit :

« Je ne veux adorer que Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il doit protéger particulièrement les rois, qui sont chargés du bonheur des nations. Je veux aussi honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la terre, afin qu’elle présente au roi des dieux les vœux de mon peuple. »

En même temps, il ordonna qu’on élevât un temple à Isis, à quelque distance de la ville, au milieu de la forêt ; qu’on y plaçât sa statue, avec l’enfant Orus dans ses bras, telle que nous l’avions apportée dans le vaisseau ; qu’elle fût servie avec toutes les cérémonies de l’Égypte ; que ses prêtresses, vêtues de lin, l’honorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche l’homme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et à tracer les caractères ioniques. Il fut si frappé de l’utilité de l’écriture, que dans un transport de sa joie, il chanta ces vers :

« Voici des caractères magiques, qui peuvent évoquer les morts du sein des tombeaux. Ils nous apprendront ce que nos pères ont pensé il y a mille ans ; et dans mille ans, ils instruiront nos enfants de ce que nous pensons aujourd’hui. Il n’y a point de flèche qui aille aussi loin, ni de lance aussi forte. Ils atteindraient un homme retranché au haut d’une montagne ; ils pénètrent dans la tête malgré le casque, et traversent le cœur malgré la cuirasse. Ils calment les séditions ; ils donnent de sages conseils, ils font aimer, ils consolent, ils fortifient ; mais, si quelque homme méchant en fait usage, ils produisent un effet contraire. »

« Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes de ton pays sont-elles plus belles que les nôtres ? Te reste-t-il quelque chose à regretter en Égypte ? Tu nous as apporté ce qu’il y a de meilleur : les plantes, les arts et les sciences. L’Égypte tout entière doit être ici pour toi. Reste avec nous, tu régneras après moi sur les Gaulois. Je n’ai d’autre enfant qu’une fille unique, qui s’appelle Gotha : je te la donnerai au mariage. Crois-moi, un peuple vaut mieux qu’une famille ; et une bonne femme, qu’une patrie. Gotha demeure dans cette île là-bas, dont on aperçoit d’ici les arbres : car il convient qu’une jeune fille soit élevée loin des hommes, et surtout loin de la cour des rois. »

Le désir de faire le bonheur d’un peuple suspendit en moi l’amour de la patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc ce prince de me faire conduire au lieu qu’habitait sa fille, afin que, suivant la coutume des Égyptiens, je pusse me rendre agréable à celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Cette vieille me fit embarquer avec elle, dans un bateau chargé de provisions, et, nous laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans l’île où demeurait la fille du roi Bardus. On appelait cette île l’Ile-aux-Cygnes, parce que ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dans les roseaux qui bordaient ces rivages, et qu’en tout temps ils paissaient l’anserina potentilla, qui y croît abondamment. Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des aulnes, au milieu d’une pelouse toute jaune des fleurs de l’anserina. Elle était entourée de cygnes, qu’elle appelait à elle en leur jetant des grains d’avoine. Quoiqu’elle fût à l’ombre des arbres, elle surpassait ces oiseaux en blancheur, par l’éclat de son teint, et de sa robe qui était d’hermine. Ses cheveux étaient du plus beau noir ; ils étaient ceints, ainsi que sa robe, d’un ruban rouge. Deux femmes, qui l’accompagnaient à quelque distance, vinrent au-devant de nous. L’une attacha notre bateau aux branches d’un saule ; et l’autre, me prenant par la main, me conduisit vers sa maîtresse. La jeune princesse me fit asseoir sur l’herbe, auprès d’elle ; après quoi, elle me présenta de la farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écorces de bouleau, avec du lait de chèvre dans une corne d’élan. Elle attendit ensuite, sans me rien dire, que je m’expliquasse sur le sujet de ma visite.

Quand j’eus goûté, suivant l’usage, aux mets qu’elle m’avait offerts, je lui dis :

« O Gotha ! je désire devenir le gendre du roi votre père ; et je viens, de son consentement, savoir si ma recherche vous sera agréable. »

La fille du roi Bardus baissa les yeux et me répondit :

« O étranger ! je suis demandée en mariage par plusieurs iarles, qui font tous les jours à mon père de grands présents pour m’obtenir ; mais ils ne savent que se battre. Pour toi, je crois, si tu deviens mon époux, que tu feras mon bonheur, puisque tu fais déjà celui de mon peuple. Tu m’apprendras les arts de l’Égypte, et je deviendrai semblable à la bonne Isis de ton pays, dont on dit tant de bien dans les Gaules. »

Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu, et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise. Elle ajouta ensuite :

« Quoique tu viennes d’un pays rempli de toute sorte de richesse et d’industrie, il ne faut pas croire que je manque de rien, et que je sois moi-même dépourvue d’intelligence. Mon père m’a élevée dans l’amour du travail, et il me fait vivre dans l’abondance de toutes choses. »

En même temps, elle me fit entrer dans son palais, où vingt de ses femmes étaient occupées à lui plumer des oiseaux de rivière, et à lui faire des parures et des robes de leur plumage. Elle me montra des corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu’elle avait elle-même tissues ; des vases d’étain en quantité ; cent peaux de loup, de marte et de renard, avec vingt peaux d’ours.

« Tous ces biens, me dit-elle, t’appartiendront, si tu m’épouses, mais ce sera à condition que tu ne m’obligeras point de travailler à la terre, ni d’aller chercher les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que tu auras tués dans les forêts ; car ce sont des usages auxquels les maris assujétissent leurs femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point du tout : que si tu t’ennuies un jour de vivre avec moi, tu me remettras dans cette île où tu es venu me chercher, et où mon plaisir est de nourrir des cygnes, et de chanter les louanges de la Seine, nymphe de Cérès. »

Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus, et à la vue de tout ce qu’elle appelait des biens ; mais, comme la véritable richesse d’une femme est l’amour du travail, la simplicité, la franchise, la douceur, et qu’il n’y a aucune dot qui soit comparable à ces vertus, je lui répondis :

« O Gotha ! le mariage chez les Égyptiens est une union égale, un partage commun de biens et de maux. Vous me serez chère comme la moitié de moi-même. »

Je lui fis présent alors d’un écheveau de lin, crû et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie, et me dit :

« Mon ami, je filerai ce lin, et j’en ferai une robe pour le jour de mes noces. »

Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez, si couvert de poils qu’à peine on lui voit les yeux. Elle me dit :

« Ce chien s’appelle Gallus ; il descend d’une race très fidèle. Il te suivra partout, sur la terre, sur la neige et dans l’eau. Il t’accompagnera à la chasse, et même dans les combats. Il te sera en tout temps un fidèle compagnon, et un symbole de mon attachement. »

Comme la fin du jour approchait, elle m’avertit de me retirer, de ne point descendre à l’avenir par le fleuve, mais d’aller par terre le long du rivage, jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me chercher. Je pris congé d’elle, et je m’en revins chez moi en formant dans mon esprit mille projets agréables.

Un jour que j’allais la voir par un des sentiers de la forêt, suivant son conseil, je rencontrai un des principaux iarles, accompagné de quantité de ses vassaux. Ils étaient armés comme s’ils eussent été en guerre. Pour moi, j’étais sans armes, comme un homme qui est en paix avec tout le monde. Cet iarle s’avança vers moi d’un air fier, et me dit :

« Que viens-tu faire dans ce pays de guerriers, avec tes arts de femme ? Prétends-tu nous apprendre à filer le lin, et obtenir, pour ta récompense, Gotha ? Je m’appelle Torstan. J’étais un des compagnons de Carnut. Je me suis trouvé à vingt-deux combats de mer, et à trente duels. J’ai combattu trois fois contre Vittiking, ce fameux roi du Nord. Je veux porter ta chevelure aux pieds du dieu Mars, auquel tu as échappé, et boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux. »

Après un discours si brutal, je crus que ce barbare allait m’assassiner ; mais, joignant la loyauté à la férocité, il ôta son casque et sa cuirasse, qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues, en m’en donnant le choix.

Il était inutile de parler raison à un jaloux et à un furieux. J’invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers ; et choisissant l’épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu’à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses vassaux nous environnaient comme témoins, en attendant que la terre rougît du sang de leur chef ou de celui de leur hôte.

Je songeai d’abord à désarmer mon ennemi, pour épargner sa vie ; mais il ne m’en laissa pas le maître : la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu’il voulut me porter fit sauter un grand éclat d’un chêne voisin. J’esquivai l’atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence.

« Quand tu t’inclinerais, me dit-il, jusqu’aux enfers, tu ne saurais m’échapper. »

Alors, prenant son épée à deux mains, il se précipita sur moi avec fureur ; mais, Jupiter donnant le calme à mes sens, je parai du fort de mon épée le coup dont il voulait m’accabler, et lui en présentant la pointe, il s’en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux de sang sortirent à la fois de sa blessure et de sa bouche ; il tomba sur le dos ; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent vers le ciel, et il expira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris. Mais ils me laissèrent aller sans me faire aucun mal ; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à la cité en déplorant ma victoire.

Je rendis compte à Céphas et au roi de ce qui venait de m’arriver.

Pendant que je m’entretenais avec eux, nous aperçûmes, sur le bord opposé de la Seine, le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait sur l’herbe comme un morceau de neige. Ses amis et ses vassaux l’entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi :

« Le sang se paie par le sang ; que l’Égyptien périsse ! »

Le roi ne répondit rien à cet homme ; mais quand il fut parti, il me dit :

« Votre défense a été légitime ; mais ce serait ma propre injure, que je serais obligé de m’éloigner. Si vous restez, vous serez, par les lois, obligé de vous battre successivement avec tous les parents de Torstan, qui sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. D’un autre côté, si je vous défends contre eux, ainsi que je le ferai, vous entraînerez cette ville naissante dans votre perte ; car les parents, les amis et les vassaux de Torstan ne manqueront pas de l’assiéger, et il se joindra à eux beaucoup de Gaulois que les druides irrités contre vous excitent à la vengeance. Cependant, soyez sûr que vous trouverez ici des hommes qui ne vous abandonneront pas dans le plus grand danger. »

Aussitôt il donna des ordres pour la sûreté de la ville, et on vit accourir sur ses remparts tous les habitants, disposés à soutenir un siége en ma faveur. Ici, ils faisaient des amas de cailloux ; là, ils plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes de fer. Cependant, nous voyions arriver le long de la Seine une grande foule de peuple. C’étaient les amis, les parents, les vassaux de Torstan, avec leurs esclaves ; les partisans des druides, ceux qui étaient jaloux de l’établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques ; d’autres traversaient la forêt en longues colonnes. Tous venaient s’établir sur les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. Il m’était impossible désormais de m’échapper. Il ne fallait pas compter d’y réussir à la faveur des ténèbres ; car, dès que la nuit fut venue, les mécontents allumèrent une multitude de feux, dont le fleuve était éclairé jusqu’au fond de son canal.

Dans cette perplexité, je formai en moi-même une résolution qui fut agréable à Jupiter. Comme je n’attendais plus rien des hommes, je résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver cette ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux, qu’ils vinrent à mon secours.

Omfi se présenta devant nous, tenant à la main une branche de chêne, sur laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui avait pensé m’être si fatal, je frissonnai ; mais je ne savais pas que l’on doit souvent son salut à qui l’on a dû sa perte, comme aussi l’on doit souvent sa perte à qui l’on a dû son salut.

« O roi ! dit Omfi, ô Céphas ! soyez tranquilles ; j’apporte de quoi sauver votre ami. Jeune étranger, me dit-il, quand toutes les Gaules seraient conjurées contre toi, voici de quoi les traverser sans qu’aucun de tes ennemis ose seulement te regarder en face. C’est ce rameau de gui qui a crû sur cette branche de chêne. Je vais te raconter d’où vient le pouvoir de cette plante, également redoutable aux hommes et aux dieux de ce pays. Un jour Balder raconta à sa mère Friga qu’il avait songé qu’il mourait. Friga conjura le feu, les métaux, les pierres, les maladies, l’eau, les animaux, les serpents de ne faire aucun mal à son fils ; et les conjurations de Friga étaient si puissantes, que rien ne pouvait leur résister. Balder allait donc dans les combats des dieux, au milieu des traits, sans rien craindre. Loke, son ennemi, voulut en savoir la raison. Il prit la forme d’une vieille, et vint trouver Friga. Il lui dit : Dans les combats, les traits et les rochers tombent sur votre fils Balder, sans lui faire de mal. Je le crois bien, dit Friga ; toutes ces choses me l’ont juré. Il n’y a rien dans la nature qui puisse l’offenser. J’ai obtenu cette grâce de tout ce qui a quelque puissance. Il n’y a qu’un petit arbuste à qui je ne l’ai pas demandée, parce qu’il m’a paru trop faible. Il était sur l’écorce d’un chêne ; à peine avait-il une racine. Il vivait sans terre. Il s’appelle Mistiltein. C’était le gui. Ainsi parla Friga. Loke aussitôt courut chercher cet arbuste ; et venant à l’assemblée des dieux pendant qu’ils combattaient contre l’invulnérable Balder, car leurs jeux sont des combats, il s’approcha de l’aveugle Hæder.

« Pourquoi, lui dit-il, ne lances-tu pas aussi des traits à Balder ?

— Je suis aveugle, répondit Hæder, et je n’ai point d’armes. »

» Loke lui présente le gui de chêne, et lui dit :

« Balder est devant toi. »

» L’aveugle Hæder lance le gui : Balder tombe percé et sans vie. Ainsi le fils invulnérable d’une déesse fut tué par une branche de gui lancée par un aveugle.

» Voilà l’origine du respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.

» Plains, ô étranger ! un peuple gouverné par la crainte, au défaut de la raison. J’avais cru, à ton arrivée, que tu en ferais naître l’empire par les arts de l’Égypte, et voir l’accomplissement d’un ancien oracle fameux parmi nous, qui prédit à cette ville les plus grandes destinées ; que ses temples s’élèveront au-dessus des forêts ; qu’elle réunira dans son sein des hommes de toutes les nations ; que l’ignorant viendra y chercher des lumières, l’infortuné des consolations, et que les dieux s’y communiqueront aux hommes comme dans l’heureuse Égypte. Mais ces temps sont encore bien éloignés. »

Le roi nous dit, à Céphas et à moi :

« O mes amis ! profitez promptement du secours qu’Omfi vous apporte. »


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