The Project Gutenberg eBook ofL'Aumone

The Project Gutenberg eBook ofL'AumoneThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'AumoneAuthor: Max Du VeuzitRelease date: December 25, 2008 [eBook #27617]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUMONE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: L'AumoneAuthor: Max Du VeuzitRelease date: December 25, 2008 [eBook #27617]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont

Title: L'Aumone

Author: Max Du Veuzit

Author: Max Du Veuzit

Release date: December 25, 2008 [eBook #27617]Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Daniel Fromont

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUMONE ***

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Max du Veuzit (pseudonyme d'Alphonsine Vavasseur-AcherMme François Simonet) (1876-1952),L'aumône(1909)]

Comédie en un Acte

Max du VEUZIT

PRIX: 1 Franc

1909

Tous droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous pays

Une cuisine de gens aisés à la campagne, au bord de la route.

Au fond: à droite, une fenêtre; à gauche, porte sur la route.

Au milieu de la scène: une table et des tabourets de paille.

A gauche: vaste cheminée et porte donnant sur chambre.

A droite: un buffet et une porte vitrée qui laisse apercevoir un jardin.

Madame Servois et Jeanne cousent assises près de la cheminée. Gertrude achève de ranger dans le buffet la vaisselle qui est encore sur la table.

Pauvre père Mathurin!

Il n'a pas de veine!

Mais comment cet accident lui est-il arrivé?… Ce n'était pas la première fois qu'il conduisait un attelage.

Sûr! Voici plus de dix ans qu'il est charretier chez les Bredel… il a l'habitude des chevaux!

Bah! Il suffit d'une fois.

Et puis… une supposition… peut-être qu'il avait pris un coup de trop.

Oh, c'est bien possible.

On dit qu'il boit plus souvent qu'à son tour.

Oui, malheureusement.

Enfin, j'ai promis à sa pauvre femme d'aller lui porter quelques provisions.

Ca mettra du beurre dans leur soupe qui ne doit pas être bien grasse en ce moment?

Nous irons ensemble, Gertrude, quand vous aurez fini.

Je n'en ai plus pour bien longtemps.

JEANNE, regardant sa mère avec tendresse

Ma bonne maman!… Tu penses toujours aux malheureux.

MADAME SERVOIS, soupirant

C'est que je n'ai pas toujours été heureuse moi-même… moi aussi, j'ai connu la misère… autrefois…

GERTRUDE, familièrement

Du temps de votre premier mari.

MADAME SERVOIS, même ton

Oui… Avec lui, j'ai eu bien du malheur.

Il buvait aussi.

MADAME SERVOIS, lentement

Et quand il avait bu, il était méchant et brutal… Il criait; il cassait tout; il frappait fort!… Il passait tout son temps au cabaret.

GERTRUDE, avec conviction

C'était un fainéant.

MADAME SERVOIS, soupirant

Et le reste, donc!…

Pourtant… au commencement? dans les premiers temps?

Oh! Ca a toujours été la même chose! Quand nous nous sommes mariés nous avions une petite maison, un gentil mobilier, quelques économies; six mois après, notre pauvre argent était mangé et nous en étions réduits à vendre nos meubles… J'avais à peine dix-neuf ans, toute jeune mariée, que déjà il me délaissait…

Oh!

MADAME SERVOIS, à Jeanne

Tu étais à peine née qu'il fuyait le logis sous prétexte qu'un enfant était une charge trop lourde pour lui…

Si c'est point honteux!

Quand j'essayai de le retenir auprès de moi, de le raisonner, il répondait à mes supplications par des injures, à mes larmes par des coups.

Quel gueux!

Pauvre mère!

Elle était toute petite, Jeanne, elle ne souvient pas. Moi, je me rappelle…

Enfin tout cela est bien loin.

Il ne faut plus y penser, maman.

Non… Je suis heureuse à présent.

Avec monsieur Servois ce n'est pas la même chose.

Celui-ci, c'est un brave homme!

Oh, oui! papa est bon!

Je ne croyais plus guère au bonheur quand je l'ai rencontré… l'autre m'avait abandonnée… j'étais toute seule avec ma petite Jeanne… découragée!… Quand je pense que je refusais de l'épouser… parce qu'il fallait d'abord que je divorce.

Eh, bien!

Le divorce! Ce mot-là me faisait peur à cause du mariage religieux qu'on ne peut pas briser. Et puis, il fallait un tas de formalités! (à Jeanne) Je ne savais même pas ce qu'était devenu ton père.

JEANNE, riant

Tu ne le sais même pas encore.

MADAME SERVOIS, geste d'indifférence

Non, mais à présent!… (Elle se lève et plie son ouvrage) Allons,Gertrude; c'est fini?

GERTRUDE, qui achève de balayer

Voilà! Ca y est!

Je vais m'apprêter (Elle se dirige vers l'appartement de gauche).Mettez dans le panier le pain tout entier qui est au bas du buffet.

Bien.

Il faudra prendre aussi les oeufs et le morceau de lard que j'ai préparés.

(Elle sort)

GERTRUDE, après un temps

Sûrement qu'elle en a vu de toutes les couleurs, votre pauvre mère!

Hélas!

Une fière chandelle qu'elle doit au Bon Dieu d'avoir mis monsieur Servois sur sa route… un brave coeur celui-là!… et qui vous aime comme si vous étiez sa fille.

Mais moi-même, je le considère comme mon père… C'est lui qui m'a élevée, aimée, protégée… l'autre ne compte pas pour moi.

Vous ne l'avez jamais revu?

Jamais.

Vous le rappelez-vous, seulement?

Non, j'étais toute petite… J'avais deux ans à peine quand il a disparu.

C'est tout de même drôle qu'il ne soit jamais revenu!… (avec mépris) Pas même cherché à savoir ce que sa femme et son enfant étaient devenus. Quel homme!

JEANNE, simplement

Il est peut-être mort.

GERTRUDE, geste de doute

Heu… ces gas-là! (un temps) Vous n'avez jamais souhaité le revoir, hein?

Lui? oh!… Il me fait peur! C'est comme de l'aversion que je ressens… Nous sommes si heureux ainsi!… D'abord, c'est fini, il n'est plus rien: maman s'est remariée…

Oui, mais c'est quand même votre père; il a des droits sur vous… s'il voulait vous emmener avec lui.

JEANNE, protestant

Oh, ça!…

MADAME SERVOIS, tendant un paquet à Gertrude

Mettez encore ceci dans le panier.

Maman, pense donc à me rapporter de la laine.

Pour ton tricot? Bien!… Tu n'as pas besoin d'autre chose?

Non, c'est tout. Je vais coudre en vous attendant.

C'est ça. (Elle va vers la porte de la route et s'arrête brusquement. A Jeanne) Ah, dis donc. Si le cordonnier apportait les bottes de ton père, paye-le… J'ai mis vingt-cinq francs sur le buffet.

JEANNE, va au buffet et regarde l'argent

Oui, les voilà… Entendu, maman.

Eh bien, à tout à l'heure.

Elle sort suivie de Gertrude qui porte le panier.

JEANNE, puis MORAND, le Garde-Chasse

Jeanne coud en chantonnant quand la porte s'ouvre et Morand apparaît fusil en bandoulière.

MORAND, entrant

Bonjour, mademoiselle Jeanne.

JEANNE, se retournant

Tiens! Bonjour, monsieur Morand!

Je n'ai pas voulu passer devant votre porte sans entrer.

JEANNE, réservée

C'est gentil cela… Qu'est-ce qui vous amène de notre côté.

Mon métier… mon métier de garde-chasse (Avec éclat) Il y a un fichu vagabond qui rôde aux alentours depuis ce matin.

Est-ce qu'il a fait du mal?

MORAND, bourru

Comme toujours!

Il a braconné sur vos terres?

Si ce n'était que çà: il m'a détruit deux nids de faisans… histoire de dévaster… pour s'amuser! Ces êtres-là ont une rage bête contre la propriété des autres!… Sans compter qu'il a failli mettre le feu à un tas de fagots sur la lisière du bois.

Comment?

Il aura voulu cuire le produit de quelque larcin et il est parti sans éteindre le feu qu'il avait allumé à deux pas d'une meule de bois. Si on ne me l'avait pas signalé et si je n'y étais pas allé aussitôt, ça y était! D'un temps pareil, tout aurait flambé comme des allumettes.

C'est imprudent, en effet.

On devrait les coffrer tous ces gas-là… Ah, ils en donnent du fil à retordre! Aussi, si je le pince, il n'y coupe pas.

Ne soyez pas trop sévère, monsieur Morand.

Ah! Ca ne sera que de la bonne justice. De la pitié avec ces gueux-là, c'est de la misère qu'on se réserve.

Mais s'il n'est coupable que d'une imprudence avec le feu?… Ce n'est pas un crime, cela!

Et mes deux nids de faisans!

Vous êtes certain que c'est lui qui les a détruits.

Qui voulez-vous que ce soit? Je suis bien sûr de ne pas me tromper en l'accusant!… Et puis, si ce n'est pas lui, il paiera en une fois pour tous les tours qu'il a joués et dont il n'a pas rendu compte. Allez, mademoiselle Jeanne, ces rôdeurs-là ne sont guère dignes de pitié et il ne faut pas vous émouvoir pour eux.

Peut-être avez-vous raison… moi, pourtant, de crainte d'accuser injustement un innocent, j'aimerais mieux laisser en liberté dix coupables.

Parce que vous êtes bonne et puis vous êtes une femme. Les femmes ça a tout de suite la larme à l'oeil! Avec ces vauriens-là, faut des hommes… Et des hommes solides comme moi! Pas d'indulgence, ni de sentiment: de la poigne, voilà!… Mais, je cause… je bavarde sans seulement vous demander des nouvelles de vos parents.

Je vous remercie, ils vont bien: papa est parti au marché dès ce matin.

Et madame Servois? Elle n'est pas là, donc, que je ne la vois pas?

Elle est sortie avec Gertrude. Elles sont parties chez la mère Mathurin et ne seront pas longtemps absentes.

Vous êtes seule, alors?

Oui.

Vous n'avez pas peur?

JEANNE, riant

Peur? En plein jour! oh, non!

Votre maison est loin des autres.

Je ne suis pas peureuse.

Ca vaut mieux à la campagne… (Il pose son fusil près de la porte) Savez-vous mademoiselle Jeanne que je suis bien content de vous avoir vue aujourd'hui.

JEANNE, poliment

Moi aussi monsieur Morand.

MORAND, joyeux

Vrai!… Si vous saviez comme ça me fait plaisir que vous me disiez ça.

Ah!

MORAND, gauchement

Il y a longtemps que… quand vous étiez au bourg, en pension, je vous regardais souvent… Je voyais bien que vous deviendriez une jolie fille…

JEANNE, toujours polie

Vous êtes bien aimable.

Vous n'étiez pas plus haute que ça… treize ans, peut-être!… et déjà, je me disais, cette fillette-là quand elle sera grande, ça sera une belle luronne.

JEANNE, éclatant de rire

Vraiment! Je promettais tant que ça!

Oui, vous avez toujours été jolie… (Un temps; plus gauchement encore)Si vous saviez comme je vous aime, mademoiselle Jeanne!

JEANNE, sérieusement

Allons, monsieur Morand, il ne faut pas me parler de ça.

Si, permettez-moi…

Non, je ne dois pas vous écouter… Voyons, à quoi pensez-vous?… Je suis une fille honnête.

Mais qui dit le contraire, mademoiselle Jeanne? Est-ce que vous me supposeriez des intentions. Si je vous dis que je vous aime, c'est parce que c'est vrai… j'espérais que peut-être vous consentiriez à devenir ma femme.

JEANNE, embarrassée

Vous voulez m'épouser?

Oh oui!… Je serais si heureux! (Un temps) Eh bien?… Vous ne me dites plus rien.

La surprise… Je m'attendais si peu…

MORAND, se rapprochant d'elle

Mademoiselle Jeanne, je vous en prie, dites-moi que vous voulez bien?

JEANNE, ennuyée

Mais… je ne sais pas…

Je vous aime tant… Vous n'allez pas me repousser.

JEANNE, même jeu

C'est que…

Il y a pourtant joliment longtemps que je vous aime… j'hésitais à vous en parler, vous paraissiez si fière. Mais, maintenant… voyons, donnez-moi une réponse.

JEANNE, même jeu

Que voulez-vous que je vous dise.

Vous savez bien si vous voulez oui ou non?

Donnez-moi le temps de réfléchir… d'en parler à mes parents.

MORAND, hochant la tête et tristement

Si vous demandez à réfléchir c'est que vous ne m'aimez pas.

Comprenez, monsieur Morand: ce que vous me demandez là est si grave… pensez donc, c'est pour toute la vie!… Quelques jours de réflexion ne sont pas de trop… Si je vous répondais aujourd'hui d'une façon quelconque, et que, demain, je regrette ce que je vous aurais dit.

C'est parce que vous ne voulez pas, je vois bien… C'est une façon de me dire non.

Du tout!… Pourtant, si vous tenez absolument à avoir une réponse, je serai obligée de…

Non, non! ne dites rien!… Tout de suite vous me repousseriez. J'aime mieux attendre.

C'est ça… attendez… Plus tard, nous en recauserons.

(Silence embarrassé).

MORAND, après un temps de réflexion

Oui, c'est ça nous en recauserons… Mais quand?… fixez-moi un délai?

JEANNE, ennuyée

Quand?… dans un mois voulez-vous[?]

Un mois!

Dame!

C'est trop long, voyons!

Alors, dans… dans quinze jours?

Soit! dans quinze jours.

JEANNE, après un temps

Maintenant, monsieur Morand, je vais vous demander de me quitter… après ce que vous m'avez dit, il ne faut pas rester là quand je suis seule. Si mon père arrivait et qu'il apprenne… il serait fâché contre vous.. dans votre intérêt, il vaut mieux ne pas le contrarier.

Vous avez raison. Je pars… Donnez-moi seulement un petit mot d'espoir. Jeanne, voulez-vous?… C'est si dur de m'en aller comme ça.

Non! Je ne puis rien ajouter à ce que je vous ai dit… Mes parents vous donneront ma réponse plus tard.

MORAND, tristement

Et c'est tout?

C'est tout!

(Morand remet silencieusement son fusil sur l'épaule, puis il ouvre la porte du fond et inspecte les environs).

MORAND, se retournant vers Jeanne après avoir refermé la porte

Je vais me remettre à la poursuite de mon homme… Si vous le permettez, je passe par le jardin, je vais faire le tour par les champs.

Faites… Au revoir, monsieur Morand.

Au revoir, mademoiselle Jeanne. A bientôt, vous savez…

(Il sort par la porte de droite. Jeanne s'accoude sur la table pensivement).

JEANNE, puis un VAGABOND

JEANNE, réfléchissant

Etre la femme de monsieur Morand! Je n'y aurais jamais songé… (Un temps, elle hoche la tête) Non, non!… Il doit être dur, brutal… Il a la voix rude… le geste brusque… Ce ne doit [pas] être un homme bien commode… Non!… je dirai à maman de refuser. (Un temps) Et puis, le fils Baron… lui aussi veut m'épouser… et il me plaît beaucoup plus.

(Elle reprend son ouvrage. Bientôt la porte du fond s'ouvre et un vagabond apparaît. Elle a peur, veut crier, mais l'homme la rassure).

JEANNE, toute saisie

Ah!… cet homme!…

Non, non! n'appelez pas… n'ayez pas peur… J'ai soif! Un verre d'eau seulement, s'il vous plaît? Il fait si chaud!

(Jeanne se lève craintivement, va au buffet et prend une cruche et un verre. Elle pose le tout sur la table).

Voilà… Buvez! (Elle verse un verre de cidre).

LE VAGABOND (voix traînante et sourde qu'il gardera jusqu'à la fin)

Merci. (Jeanne recule jusqu'à sa place) Le soleil tape sur la route et il n'y a pas d'eau dans la campagne… votre maison est la première que je rencontre. Je suis entré. D'un temps pareil on ne refuserait pas un verre d'eau, même à un chien.

Buvez.

(Elle reprend son ouvrage sans perdre l'homme de vue).

Oui… tout de suite.

(Il tire un tabouret de dessous la table et s'asseoit).

JEANNE, à part

Oh!… Est-ce qu'il va rester?

Ca semble bon de se reposer à l'ombre.

(Il examine autour de lui).

JEANNE, à part

Comme il regarde!… Ah!! Il a dû voir l'argent sur le buffet… J'ai peur!

LE VAGABOND (un temps)

Vous êtes seule?

JEANNE, épouvantée, à part

Oh!… (haut) Non, il y a du monde à côté.

Non! elles sont parties les autres…

JEANNE, à part

Mon Dieu!

Je les ai vues s'éloigner… le garde aussi est parti.

JEANNE, à part

Il surveillait la maison… il sait que je suis seule! (Le vagabond s'est accoudé sur la table) Il ne boit pas! Comme il regarde.

(L'homme la regarde longuement).

Je vous fais peur… il ne faut pas! Ne craignez rien!…

JEANNE, à part

Oh oui, j'ai peur!

Je ne suis pas un malfaiteur… un malheureux seulement! Je ne voudrais pas vous faire du mal à vous… vous m'avez si gentiment versé à boire tout à l'heure… Je vais vous quitter quand j'aurai bu… mais il fait si frais ici… on est mieux que sur la route! N'est-ce pas, vous voulez bien que je reste un peu… Vous ne voulez pas me chasser comme ça.

JEANNE, avec effort

Non, non… reposez-vous (à part) C'est l'argent qui l'attire. Comment faire.

(L'homme l'examine de nouveau très longuement, puis donne un grand coup de poing sur la table).

Ah misère! Etre là comme un chien!! (Jeanne effrayée se lèvre brusquement) Non, n'ayez pas peur… Bien sûr que je ne voudrais pas vous faire du mal… une enfant… une enfant comme elle! (Un temps, à Jeanne) Parce que j'ai eu une fille, autrefois, quand j'avais une femme et une maison… J'étais jeune, je travaillais… et puis, j'ai tout perdu… ah malheur! (nouveau coup de poing sur la table) Par ma faute!

JEANNE, la voix étranglée de peur

Par votre faute?

Oui… la boisson, la misère. Et tout seul à présent… misérable… toujours tout seul.

Elles sont mortes?

Je les ai quittées… pour ne pas les nourrir.

JEANNE, reculant encore

Oh!

Longtemps j'ai marché… loin, bien loin… devant moi, sans savoir… jamais tranquille, traqué comme une bête dangereuse.

(Jeanne a gagné le buffet et s'y appuie, de façon à cacher l'argent).

JEANNE, à part

C'est peut-être un voleur… ou bien un assassin!

LE VAGABOND, continuant son monologue

Je ne les ai pas revues, les autres… La mère? Eh la mère qu'importe! Une femme, on l'oublie! Mais l'enfant, ma chair, mon sang!… ma fille, grandie, belle!… belle peut-être comme vous qui m'écoutez en ce moment…

JEANNE, très troublée

Qu'est-ce qu'il dit?

La revoir, ma fille! combien de fois l'ai-je souhaité… Je voulais la voir avant de mourir… (à voix basse) Alors je l'ai cherchée… longtemps cherchée…

JEANNE, malgré elle

Et vous l'avez revue.

(L'homme la fixe étrangement).

LE VAGABOND, avec effort

Non!… (Jeanne respire, soulagée) Mais quand je l'aurai trouvée, j'irai vers elle et je lui parlerai… je lui dirai… (Il se lève et s'adresse directement à Jeanne) J'ai mal agi envers ta mère et envers toi… Je t'ai donné le droit de me mépriser, de me repousser… pourtant, je suis quand même ton père!…

JEANNE, bouleversée

Grand Dieu! Qu'est-ce que cela signifie?

LE VAGABOND, continuant

Est-ce que tu peux voir un étranger en moi? Toi qui donnerais le nécessaire au malheureux frappant à ta porte peux-tu me refuser, à moi, le superflu d'une bonne parole, d'un baiser?…

JEANNE, même jeu

Pourquoi me dit-il tout ça?

Oui! je lui dirai ça à ma fille si elle était devant moi… comme vous, vous êtes là…

JEANNE, violemment émue

Ah!

LE VAGABOND, continuant toujours son monologue

Mais qu'est-ce qu'elle répondrait quand je lui tiendrais ce langage?… Elle a d'autres affections, d'autres devoirs! Est-ce qu'elle voudrait, pour un instant seulement, me les sacrifier ces affections et ces devoirs? Est-ce qu'elle pourrait, pendant une minute, remonter le courant de mépris qui la sépare de moi?… Non, non! sans doute…

JEANNE, même jeu, à part

Mon Dieu! je crois comprendre.

Pourtant, une bonne parole, un geste de pitié, un baiser de pardon, elle ne peut pas vraiment me les refuser?… Aurait-elle à le regretter, ce geste de miséricorde?… Je suis le vagabond, le passant… demain je serai loin, je n'aurai fait que traverser sa vie.

JEANNE, à part

Est-ce que ce serait lui?… lui!… Mais non, il l'aurait déjà dit.

LE VAGABOND, s'avançant encore vers elle

Voyons, vous qui avez son âge et qui peut-être lui ressemblez; dites-moi qu'est-ce qu'elle me répondrait, ma fille? qu'est-ce qu'elle ferait si elle était là… à votre place? (Jeanne se tait n'osant plus le regarder. Tristement, après un temps:) Hein? Vous ne répondez pas. Je vous fais peur… je suis trop misérable… Vous êtes trop belle, trop sage pour vous occuper d'un gueux de mon espèce. Et puis vous travaillez… (Il recule vers la porte) Je ne veux pas vous déranger plus longtemps… Vous m'avez donné un verre de cidre. Merci! C'est tout ce que vous me deviez… Merci! Je pars. Je vais continuer ma route… Adieu.

JEANNE, le retenant

Non!… Ne partez pas encore.

Pourquoi me retenez-vous?

JEANNE, s'essuyant les yeux

Vous voyez, vos paroles m'ont émue.

Je vous dérange?

JEANNE, bouleversée

Non! restez!… restez[.] Tenez, il me vient une idée… J'ai une mère que j'aime profondément, un père qui m'a élevée et protégée; je me dois complètement à eux… Pourtant, avant que vous ne partiez, je veux bien répondre à vos questions, à vous, un inconnu… un étranger!… Je veux bien me figurer un instant, être votre enfant… la fille que vous avez perdue…

LE VAGABOND, se rapprochant

Alors?

Alors… L'enfant doit ignorer les fautes de son père, le mot de pardon même ne doit jamais être prononcé. (Joignant le geste à ses paroles) Si j'étais votre fille, j'irai vers vous, comme ça… je vous prendrais les mains, vous tendrais mon front, me jetterais dans vos bras…

(Il l'a prise dans ses bras. Elle reste la tête appuyée sur son épaule).

LE VAGABOND, à voix basse

Oh! le rêve!… le beau rêve!… ma fille! ma fille est là!… Je la tiens, je la serre contre moi… ma fille est dans mes bras!…

(On entend du bruit au dehors).

JEANNE, se dégageant vivement

Ecoutez!

LE VAGABOND, tremblant

On vient!

C'est ma mère.

Hélas! Le beau rêve est fini!

Il faut nous séparer.

Voilà la réalité.

JEANNE, suppliante

Partez… il le faut.

Oui… il le faut! Nous ne sommes, nous ne pouvons être que des étrangers… C'est ça la vie!… Merci… (Il gagne la porte) Adieu!

(Il lui envoie un baiser et il s'enfuit).

JEANNE, puis MADAME SERVOIS et GERTRUDE

C'était lui!

(On aperçoit Madame Servois et Gertrude à travers la fenêtre. VivementJeanne reprend sa place et son ouvrage).

MADAME SERVOIS, entrant suivie de Gertrude

J'ai eu peur! Quel est cet homme qui sort d'ici en courant? (Un temps)Hein?… dis?

JEANNE, très lentement

C'est un malheureux à qui j'ai fait l'aumône.

(Elle reste pensive. — Un long temps. — Madame Servois après avoir enlevé son châle, donne la laine à sa fille, puis aidée de Gertrude qui a changé de tablier, range dans le buffet les provisions qu'elles ont rapportées).

MORAND, entrant brusquement par la porte de droite

Bonjour, mesdames! Pardon de vous déranger… Vous n'auriez pas vu un homme passer par là… une sorte de chemineau. Le maréchal vient de me dire qu'il en a aperçu un, près de la mare, tout à l'heure.

JEANNE, se levant brusquement. A voix basse

Mon Dieu.

Je cours après depuis ce matin.

C'est peut-être l'homme qui sort d'ici…

JEANNE, vivement

Non! non! Ce n'est pas lui!… Ce ne peut pas être lui.

Pourquoi ça?

Comment était-il?

JEANNE, balbutiant

Un petit… gros… jeune…

Mais non! Un grand, maigre, vieux, dépenaillé autant que j'ai pu voir.

C'est mon homme!

Ah!

De quel côté est-il parti?

GERTRUDE, indiquant du bras, à travers la fenêtre

Par là. Il a tourné à gauche.

JEANNE, à part

Mon Dieu! Que faire?

Il a pris la petite sente qui monte à travers champs.

Il ne peut pas m'échapper, alors! Je le tiens.

JEANNE, à part

Il ne faut pas qu'il le rejoigne.

Merci mesdames!… Je file!

(Il va pour sortir).

JEANNE, l'appelant

Monsieur Morand!

MORAND, se retournant

Mademoiselle Jeanne?

J'ai… j'ai deux mots à vous dire.

Pas tout de suite.

Si, tout de suite.

Je suis un peu pressé, vous voyez… demain.

Non, pas demain… à l'instant! C'est… c'est au sujet de ce que vous m'avez demandé tout à l'heure.

MORAND, redescendant la scène

Ah bon!… alors?

J'ai pensé… Ce n'est pas la peine que vous attendiez quinze jours pour savoir… J'ai… j'ai réfléchi très vite et je me suis décidée tout à coup…

(En parlant, elle est allée se placer devant la porte comme pour empêcher Morand de sortir).

Vous vous êtes décidée?

Oui.

MORAND, inquiet

Et… dans quel sens?

JEANNE, avec effort

Voilà… eh bien… dans celui que vous souhaitiez.

MORAND, joyeux

Oh! C'est bien vrai?

JEANNE, faiblement

Oui.

MORAND, s'approchant d'elle

Vous voulez bien? Vous voulez bien!…

Oui, oui, c'est entendu!… mais je veux que vous parliez à ma mère à l'instant même.

(Elle lui retire son fusil).

Comment vous voulez?… comme ça?… tout de suite?

Mais oui, il le faut! (Elle le pousse vers sa mère. Il hésite. Bas à lui) Le fils Baron doit venir tout à l'heure demander ma main, il faut absolument que vous parliez avant lui… vous comprenez?

Oh oui! Si c'est ça…

JEANNE, à part

Enfin! (haut) Allez!

MORAND, s'avançant gauchement vers la mère

Madame Servois, il y a mademoiselle Jeanne qui m'a autorisé…

(Il continue à parler bas. Jeanne a entr'ouvert la porte et elle regarde au loin).

On ne le voit plus… il est sauvé!

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