Te virgo sacer ordo colit, colit ordo profanus;Te Christi matrem cœlica turba colit.
Te virgo sacer ordo colit, colit ordo profanus;Te Christi matrem cœlica turba colit.
Te virgo sacer ordo colit, colit ordo profanus;
Te Christi matrem cœlica turba colit.
«Es deux costez du susdict estoient autres deux semblables, chascun ayant une guirlande de fleurs en teste, et portant en main une torche avec les deux escussons des deux premiers mystères joyeux de l’AnnonciationetVisitationde la Vierge.
«Tout après venoyent deux diacres revestus selon leur grade, portant deux belles haultes croix d’argent, suyvis d’un troisième qui tenoitl’aspergez en main, accompagné d’un petit porte-bénetier pour donner de l’eau bénite à ceux qu’il rencontroit par chemin.
«Le corps de messieurs de l’église et communauté de la ville suyvoit modestement deux à deux, en fort belle ordonnance; les rangs esloignez l’un de l’autre de six pas, tous parez, sur leurs aulbes ou surpelis de belles chappes de velours, de satin, de damas, en broderie d’or et de soie, mesme celle de feu MeBatuti, natif de Besse, conseiller du Roy au Parlement de Toulouse.
[Image]Vassivière.—La foule des pèlerins.
«Parmi ces messieurs estoient deux bourdonniers avec leurs bourdons d’argent doré et leurs chappes de damas blanc, lesquels, comme maistres de cérémonie, alloient et venoient pour entretenir l’ordre, et pour entonner les psaumes ou hymnes qu’on devoit chanter.
«Après marchoient trois autres jeunes enfants, accomodez comme leurs premiers compagnons, portant les trois autres mystères joyeux de laNativité, de laPrésentationet duRetrouvement au Temple.
«Vingt et cinq petits anges les talonnoient pas à pas, accoutrez comme il convient avec leurs aisles et perruques, portant chascun quelque mystère des trophées sacrez de la Passion de Nostre Seigneur Jésus-Christ, mesme le portraict au naturel du sainct suaire, envoyé de Besançon, cité impériale, par le P. M. Coyssard, lors recteur du collège de la Compagnie de Jésus, l’an 1601; tous conduits par l’archange saint Michel, comme leur capitaine, équippé de toutes pièces, la palme en main, en signe de victoire, chantant les litanies.
«Ceux-là passés, autres cinq enfans de mesme taille et de semblables habits, portoient autant de flambeaux avec les escussons des cinq mystères douloureux, savoir est: de l’Oraison au jardin, de laFlagellation, duCouronnement, duPort de Croixet duCrucifiement.
«A cinq ou six pas de là suyvoient les deux rangs des douze Apostres, habillez à l’antique de riches ornements avec leurs diadesmes, perruques, et fausses barbes convenables, ayant en mains les instruments de leurmartyre et autres marques pour estre mieux distingués et recognus du monde, chantant les litanies de Nostre-Dame ou quelques hymnes à propos.
«Les Prophètes marchoient après, fort majestueusement revestus à l’ancienne: Moyse avec ses cornes de rayons, David avec sa harpe, Salomon avec son sceptre et sa coronne, et ainsi des autres, chascun tenant l’escripteau de sa prophétie, ou figure, concernante Nostre Sauveur ou Nostre Dame, comme Moyse:Ipsa conteret caput tuum, et Rubus incombustus, ou Scala Jacob, non est hic aliud nisi domus Dei et porta cœli; Salomon:Hortus conclusus, fons signatus; Ésaïe:Ecce virgo concipiet, etc., etc.
«Icy les cinq mystères glorieux de laRésurrection, de l’Ascension, de laMission du Saint-Esprit, de l’Assomption de la Viergeet de sonCouronnement, estoient portez à la façon des autres par cinq jeunes garçons avec leurs torches et coronnes de roses, comme quatre autres semblables qui les accompagnoient, couverts de grandes escharpes de tafetas de couleur et de beaux rasoirs blancs par-dessus, portant des chandeliers et cierges avec les saints noms deJésuset deMariedans des chappeaux de fleurs.
«Le chœur des musiciens marchoyt immédiatement, tous revestus de beaux surpelis ou de belles aulbes, et les petits choristes avec leurs tunicelles, suyvis de M. le curé qui, paré d’une magnifique chappe, portoit le saint reliquaire de la glorieuse Vierge, costoyé de deux diacres, avec leurs riches tuniques, chascun tenant un encensoir en main. Après venoient six anges, deux desquels portoyent deux vases pleins de diverses fleurs avec des distiques en latin, et les autres quatre autant de gros cierges sur des chandeliers, escussonnés des mystères de laNativité,Annonciation,PurificationetAssomption de Nostre Dame.
«La saincte Image, laquelle couronnée à l’impériale (comme son divin Enfant-Jésus, en son giron) d’une couronne garnie de pierres précieuses, et affublée d’une robe d’un grand prix, assise comme dans un throne ou tabernacle ouvert, à quatre colonnes revestues de toile d’or, et un surciel frangé, très riche. L’Image saincte de la Vierge estoit portée sur les espaules d’un diacre et soubs-diacre fort honorablement habillez de fines aulbes et de fort excellentes dalmatiques, comme l’arche d’alliance, figure de la mère de Dieu, ne pouvoit estre portée que sur les espaules de deux lévites sanctifiez. Deux anges l’accompagnoyent avec deux flambeaux: à celui de droite estoient attachées les armes du roy, my-parties de France et de Navarre, avec cet escripteau:S. Maria Deum pro rege nostro christianiss. exora, ut in æternum vivat cum beatis, et à celuy de sénestre celles de M. le Dauphin, comte d’Auvergnes, escartellées de France et de Dauphiné, ayant au milieu dans un petit escu la tour d’argent en champ d’azur parsemé de fleurs de lys d’or sans nombre, avec ce rouleau:Fiat pax in virtute tua, et abundantia in turribus tuis, et le tout dans deux braves chapeaux de triomphe, tissus artistement de branches de lierre ressemblantes à du verd laurier.
«Après tout cela venoient quatre hommes robustes portant (comme lesexplorateurs de la terre promise portèrent en un levier le gros raisin), deux à deux, les deux grands cierges du Roy et de la Royne de Nostre-Dame, pesants et fort gros, chascun ayant les armoiries et livrées au blason d’iceux qui les suivoyent avec leur train royal, instruments de musique, fifres, tambours, trompettes, enseignes, et tout plein de soldats armez.»
Inutile de dire que les dons affluaient, que le trésor s’accroissait, et que Vassivière connut l’ère des splendeurs et des magnificences... Aussi les désastres de l’oubli, de l’indifférence, de l’ingratitude...
Ses richesses attirèrent les voleurs, et, la Vierge noire, qui avait frappé de cécité le sergent coupable d’un larcin de seize deniers, se laissa dépouiller en 1669, de lampes, de ciboires, de calices, de colliers, de cœurs, de chaînettes, de chasubles, de robes, etc.; une partie seulement fut recouvrée, et l’un des voleurs arrêté, brûlé sur la grande place de Saint-Flour.
[Image]Environs de Vassivière.—Le lac Chauvet.
D’ailleurs, aux siècles suivants, le prestige de la Vierge noire périclita, au point que la Révolution le trouva tout à fait délaissé; la chapelle fut fermée, pas même revendiquée comme bien national: les fermiers de la montagne de Vassivière se l’approprièrent et en firent une grange à foins. Ce ne fut qu’au commencement de ce siècle que la chapelle fut restaurée; l’image d’autrefois avait été si mutilée qu’il fallut en dresser une copie, où l’on fit entrer les débris de l’ancienne, «de même que dans la construction d’un navire on fait entrer, comme gage de protection, le vieux bois qui a résisté à toutes les tempêtes, et qui a fidèlement rendu au rivage des milliers de passagers...»
Un chemin de croix de pierres, montant à Vassivière, un autel en plein air, deux ou trois misérables auberges, un pauvre groupe d’humanité, dans ces parages de vaste solitude, composent à présent l’aspect ordinaire de ce pèlerinage... Mais, deux fois l’an, àla montée, àla descente, toute la région pendant un jour, une semaine, est traversée de pèlerins,de processions, sur les routes de Besse, de Latour, d’Église-Neuve. On y vient de Compains, d’Espinchal, du Valbéleix, du Chambon, de Saint-Victor, de Saint-Diéry, de Saint-Anastaize, etc.
Au jour du pèlerinage, des files de monde arrivent par toutes les dressières de la montagne; il trotte des milliers de charrettes bondées de gens sur les routes: tout le plateau n’est qu’une forêt de brancards de voitures dételées: la multitude fourmille là, dînant, priant, chantant: mais ce ne sont plus les somptueux cortèges de l’an 1609!
Au lieu de musiciens «aux beaux surpelis», de petits anges «à aisles et perruques», etc., etc., les bannières, croix, emblèmes, sont portés, ou suivis par de simples prêtres, des paysans en blouse, des enfants de chœur pris au catéchisme, des jeunes gens coiffés de vulgaires «canotiers» ou «panamas», des fillettes, fières de leurs ombrelles et de leurs chapeaux de la ville; après le clergé, les costumes des sapeurs-pompiers, les casquettes des fanfares, voilà à peu près tout ce qui tranche sur les redingotes des notables, les feutres à larges bords des montagnards, l’accoutrement banal des paysannes qui n’ont guère conservé de jadis que, çà et là, quelque coiffe, quelque bijou... Et puis, au lendemain, les cierges éteints, l’encens évanoui, les cantiques tus, les pèlerins en allés, le plateau de Vassivière recommence d’être vide et silencieux, avec sa petite chapelle, la sacristie où l’on vend de menus objets de piété, les trois ou quatre sordides débits, à l’anneau desquels le curé de passage attache sa monture, le temps d’une génuflexion et d’une prière; où le voiturier donne l’avoine aux chevaux pendant que l’on s’arrête aux béquilles déposées par ceux à qui la noire image a fait retrouver leurs jambes, les ex-voto de cire, les naïves inscriptions de souvenir et de reconnaissance...
[Image]Besse.—Une boutique.
[Image]Un buron sur les flancs du Plomb du Cantal.
Le Puy-Mary; le Plomb du Cantal: deux frères ennemis; mitre d’évêque et bonnet phrygien. L’oustau...
[Image]
Plombset Puys—les sommets cantaliens... Et des géants auvergnats, voici les deux visages qui me sont le plus familiers, le Plomb du Cantal et le Puy-Mary, formidables et doux hercules...
Bien jeune, j’ai joué à leurs pieds, gravi leurs flancs, monté sur leurs épaules, jusqu’aux burons, parmi les hameaux, les bourgs, les villes qu’ils abritent débonnairement, à l’ombre de leurs barbes et de leurs chevelures de bois et de forêts.
Ils étaient si pleins de mansuétude à mon égard!
Lorsque je me souviens de tant de courses et d’ascensions, si facilesalors, je suis prêt à croire qu’ils y mettaient du leur, baissaient le dos, aplanissaient les pentes pour moi...
Ils souriaient, placides, toujours...
[Image]Le Roc des Ombres vu du bois Mary.
Ils se laissaient chevaucher, sans grogner, comme ces grands vieux chiens dociles qui se prêtent à toutes les gamineries, se laissent tirer la queue, secouer les oreilles...
[Image]Le puy Mary.
Cela a bien changé, depuis quelques années; le Plomb et le Puy ne paraissent plus me reconnaître, rébarbatifs; ils me regardent de toute leur hauteur, désormais; ils semblent fâchés; ils ne m’ont pas plus tôt aperçu qu’ils enfoncent sur leur front d’épais bonnets de nuées, sous quoi ne se distingue plus rien de leurs traits, de leur mine.
Que me reprochent-ils!
Si je le savais du moins, par où, quand, j’ai pu froisser leur susceptibilité?
Mais ils restent muets. En vain, je me confesse. Jamais je n’ai parlé ni écrit d’eux en termes dont ils auraient pu se formaliser!
[Image]Rayonnement des vallées autour du puy Mary.—Vallée de la Santoire et de l’Impradine.
Il est vrai que je ne leur ai pas reconnu la stature du mont Blanc, la sveltesse de certaines Alpes, l’ossature déliée et nerveuse des Pyrénées... Mais, en revanche, n’ai-je point assez vanté la carrure de nos cimes auvergnates, de ces monts, doyens du globe, patriarches de la création,survivants des époques héroïques de feu ou de glace, et qui, aujourd’hui encore, font la pluie et le beau temps, commandent les vents et les eaux, dominent et règnent, en tyrans absolus, sur de vastes régions!
Faut-il répéter mon admiration, redire ma tendresse filiale pour ces ancêtres respectables? Les ai-je délaissés? Est-ce que, à chaque minute de liberté, je n’ai pas couru vers eux?
Et ils s’enferment dans leurs brouillards, impossible d’atteindre jusqu’à leurs crêtes hostiles.
Ce ne peut être le hasard: il suffit que je projette de monter pour que ces mauvaises têtes s’enveloppent de vapeurs compactes. Nombre de fois, j’en ai été pour de faux départs, des nuits incertaines à l’auberge du Lioran, ou dans la cabane du cantonnier, au Plomb ou au Puy, des matinéesà espérer que ça se lèverait...
Oh! bien oui, les grisailles du matin, c’était de l’encre de Chine à midi...
En attendant des années meilleures, des jours propices, et que le courroux dont je suis victime s’apaise, contentons-nous seulement d’escalader des entassements de papier, en chantant à la gloire de ces irascibles Plombs et Puys! Peut-être pardonneront-ils, devant la sincérité et la ténacité de mes sentiments, car vous pourriez vous faire plus inaccessibles et arrogants encore, ô Plombs et Puys de mon pays; je ne cesserai de diriger mes pensées et mes pas vers vous, pèlerin assoiffé de connaître où je ne suis point allé, de retourner où j’ai traversé déjà, où celui que je suis brûle de retrouver celui que je fus, le moi fuyant du passé dont les atomes usés et perdus au long des routes ne se ressaisissent, ne se rassemblent et revivent ainsi pour nous-mêmes qu’une seconde, en apparition et en évocations d’ombres qui vous ressemblent comme un frère, à des angles de chemins, à des tournants de vie...
Plombs et Puys de notre Cantal, qui donc vous aima plus que moi? Dans la mémoire et le cœur duquel de vos enfants ont germé des nostalgies pareilles?
Et c’est pour vous-mêmes, exclusivement, que je vous aimai, en souvenir de quelques mois d’enfance...
D’autres remontent à vous pour y rejoindre des êtres chers, le grand-père ou l’aïeule, des parents, des amis... Ils ont quelque part place à la grande table, ou sous la cheminée...
Moi, dans ce mien pays, où je n’ai que des tombes à visiter, c’est en étranger que je marchais, que je faisais halte au soir à la table, au lit de rencontre...
Des fumées que le vent balançait au-dessus des chaumes dans le crépuscule, nul méandre, nulle spirale ne s’élevait d’un toit, d’un âtre où je fusse convié...
Du lait, qui giclait dans la gerle sous les doigts du vacher, à la porte des étables, nulle écuelle n’était tirée à mon intention...
Des tourtes et des pompes, que l’on sortait des fours, que les ménagères emportaient toutes chaudes, rousses et blanches, sur leurs têtes, pas une croûte n’avait cuit pour moi...
Et lorsque je tombais à quelque endroit, sur une fête, il aurait fallu m’y mêler, pour voir comme j’aurais été reçu à la bourrée, sans personne pour dire: «C’est un tel... de là... faites-lui place», puisque jen’avais personne et n’étais de nulle part...
Ainsi, lorsque je revenais vers vous, n’était-ce point pour autre chose que pour vous,—ô Plombs et Puys, où s’assouvissait ma passion de silence et de solitude,—et vous pouvez croire que mon but n’était pas de prendre des notes, et d’amasser des documents pour les livrer, un jour, lorsque la nécessité me contraindrait à de la copie; tout ce que je rapportais de vous, c’était, glissée entre deux feuillets de mon poète de ce moment-là, quelqu’une de ces violettes rétives, de ces chétifs œillets qui poussent sur vos plateaux et dans vos précipices; c’était, dans mavalise, quelque lambeau de caillou, quelque tronçon de lave et de basalte qui, loin de la montagne, me composaient des reliques aussi précieuses que les bribes d’os ou les rogatons de chair calcinée d’un martyr pour les fidèles.
[Image]Les brouillards du puy Mary.
Oh! il fallait bien que je vous aimasse pour aller jusqu’à tourner les pages des livres, brochures, thèses géologiques où s’inscrivent leshypothèses, les systèmes, les découvertes de vos origines,—où je comprenais si peu, si mal, l’esprit récalcitrant à ces études, jusqu’au jour où le père Rames, un savant qui était un poète, m’initia à la genèse des volcans et des glaciers, dans la nuit des temps... Ah! lui possédait leSésame, ouvre-toi, des rocs les plus fermés...
Il vous ouvrait le globe terrestre comme on partage un fruit.
En moins de temps qu’il ne lui en fallait, à ce pharmacien comme Aurillac n’est pas prêt d’en compter d’autres de si tôt, en moins de temps qu’il ne lui en fallait pour préparer un flacon d’huile de ricin ou un cachet d’antipyrine, ce prestidigitateur de la matière vous avait entraîné, dans les entrailles de la montagne... et, pour le reste de l’existence, on avait, devant les yeux, toutes les phases fantastiques du feu et de l’eau,—comme si l’on y avait assisté!
Mais ce n’est point avec M. Rames, seulement, que j’allais m’entretenir de vous.
Est-ce que je ne relançais pas, au Muséum, l’élève de Rames, le distingué professeur, M. Boule, de science accrue chaque jour, qui me mettait au courant des derniers problèmes vous concernant, et des solutions proposées...
Car rien de vous ne m’était indifférent...
Oui, je vous ai aimés jusque-là, jusqu’à forcer ma mémoire pénible à emmagasiner tout cela, qui s’y morfondait vite, d’ailleurs, dont il ne me reste mie...
Le Plomb du Cantal, le Puy Mary!
Et, cependant, c’est la brouille entre nous.
A mes récents voyages, je n’ai pu atteindre ni à l’un ni à l’autre, tout de suite refrognés et grondants, dès que je me hasardais...
Seraient-ils jaloux l’un de l’autre, celui-ci de mes sentiments pour celui-là, et réciproquement?
Pourtant, ils n’ont rien à s’envier, chacun régnant sur son territoire propre, maîtres incontestés, redoutables seigneurs aux vassaux incorruptibles, humblement rangés sans velléité de s’affranchir?... Est-ce pour quelques pouces d’altitude qu’ils se détesteraient, l’un 1,858 mètres, l’autre 1,787 mètres? Est-ce là ce qui ferait des frères ennemis, de ces jumeaux soudés par le Lioran, des rivaux soupçonneux envers qui divise entre eux ses hommages, ses louanges et ses sentiments? Ce serait là de bien futiles motifs, de bien piètres raisons pour ébranler la sérénité de pareils colosses; mais les grands sont si sensibles aux petites choses!
Enfin, agissons ici comme avec les hommes.
Faisons de notre mieux, disons vrai,—et tant pis pour le Puy Mary, s’il nous garde rancune de constater que le Plomb du Cantal est à soixante-douze mètres de plus que lui au-dessus du niveau de la mer.
Et tant pis pour le Plomb du Cantal s’il nous boude de ce que nousconstatons, avec tous les géographes, que le Puy Mary préside à plus de vallées.
[Image]Le puy Griou.
Ne peut-on trancher le conflit, accorder les adversaires, en égalisant les mérites, par cote mal taillée, comme on règle les comptes litigieux, en déclarant que si l’un est de chef plus altier, l’autre est de flancs et de galbe moins lourds...
Celui-ci, le Puy Mary, d’Aurillac, apparaît officier dans le ciel, avec ses deux pointes en mitre d’évêque, a-t-on comparé, ou se cabrer comme un taureau dont les cornes aiguës fouillent les nuages; il se termine en croissant, en arc. Par Mandailles, par Fontanges et le Bois Noir; par Murat, par le Lioran, on fait l’ascension en quelques heures. En vingt minutes, par la route de Murat à Salers, qui contourne le sommet.
Mais c’est par la difficulté qu’il faut prendre.
Par la voiture et la route, on ne sait rien de la montagne que sa masse confuse, rien de son intimité, du mystère de ses bois, de ses eaux, de ses pierres, de ses fleurs, des perspectives, des paysages, des horizons, soulevé petit à petit dans l’allégresse de la lutte physique, de la conquête...
A la cime, l’œil est éperdu, tout d’abord, devant l’immensité du panorama, où le regard plane sur des vallées «rayonnantes comme les jantes d’une roue gigantesque dont le puy forme le moyeu», traverse les étendues vers le Cantal, la Corrèze, vers Bort, l’Artense, les monts Dore, le Cézallier, le Luguet, le Limon, la Margeride, les Cévennes de la Lozère, l’Aubrac, les Cévennes de l’Aveyron, revient se poser sur les pitons proches, le Griou et le Griounel, deux pains de sucre pointus, qui font les enfants de chœur du Puy Mary... Et la vue parcourt tout ce cirque de Mandailles, fermé par les pics en cercle qui figurent une partie de l’ancien cratère, parmi lesquels le Chavaroche, un autre vassal du Puy Mary...
A mesure que l’on se débrouille et s’oriente, l’empire du Puy Mary se révèle de plus en plus prodigieux. De là descendent toutes ces vallées tributaires. Ces flaques au fond des gorges et des ravins, où piétinent les troupeaux, ces razes de rien du tout, comme des rigoles d’arrosage d’un champ, où semble stagner une eau aveugle et sourde, ce sont les sources d’intrépides ruisseaux, de vaillantes rivières qui, tout à l’heure, commenceront de batailler avec les cailloux, d’attaquer les rocs, ouvriront leurs grands yeux verts aux fleurs et aux feuillages des bords, aux nuages du ciel, et, comme des fillettes à leur premier bal, courront follement, chantantes et claires, à travers les campagnes et les villages, se jeter à d’autres rivières, à des fleuves, à la mer. Vous les aviez, ruisselets hésitants à s’échapper, à se mettre en route;... le temps de lever les yeux, et vous les avez, là-bas, viteforcies, celles du Puy Mary et celles des pentes voisines, et du Cantal, la Rue, la Sumène, la Santoire, la Mars, l’Auze, la Maronne, la Cère, etc., qui, turbulentes ou calmes, dévalent à qui mieux mieux, cascadent, bondissent ou serpentent vers les basses terres; et les monts paternels les contemplent longtemps et loin dans leurs courses, ne les perdent de vue que lorsque, gaillardes, éprouvées, elles n’ont plus que faire d’être surveillées, enserrées dans le berceau des vallées étroites,—élargies, abaissées, à l’horizon.
Il n’y a pas que de ses vallées, de ses rivières, de l’espace qu’il domine que le Puy Mary puisse s’enorgueillir, mais aussi des hameaux bas, des cités ardues, de tout le peuple épars sur ses gradins, sur les crêtes et dans les replis, de ses hommes et de leurs troupeaux, dont les chants et les clochettes roulent d’écho en écho, tintent de l’aube au crépuscule, par les mois d’estivage...
Le Plomb du Cantal, où nous pouvons accéder d’ici par le faîte de cette admirable muraille volcanique, dont il est avec le Puy Mary l’un des énormes piliers, le Plomb du Cantal, à son tour, triomphe dans la nue, mais sans grâce. On en est réduit à le comparer à un chaudron renversé, un peu bossué; c’est l’aspect le plus fréquent sous lequel on l’aperçoive. J’ai longtemps cherché quelque image moins vulgaire, sans y réussir: un jour, mais je ne me souviens plus exactement d’où, j’aurais juré qu’il se terminait en forme de bonnet phrygien. Voilà qui prêtait à la phrase, quipermettait d’épiloguer sur ce bonnet phrygien à soixante et onze mètres au-dessus de la mitre épiscopale du Puy Mary!
[Image]Le Massif du Cantal.
Mais je suis seul de mon avis, on juge ma comparaison un peu risquée! Comment faire changer d’opinion en un jour au suffrage universel, à une majorité des plus absolues qui veut que le Plomb représente uniquement un fond de chaudron; aussi, à peine, timidement, oserais-je publier ma comparaison. De ce fond de chaudron, ou de ce bonnet phrygien, le spectacle est moins varié que du Puy Mary. N’empêche que le Plomb a de quel côté appliquer sa vue, soit qu’il veuille la cantonner aux vallons immédiats entaillés à sa base, soit qu’il la prolonge aux quatre points cardinaux, sans jalouser son rival. Si l’un a Salers, l’autre a Saint-Flour. Et le Plomb du Cantal ne manque point, non plus, de bétail à bon poil et de bouviers, aux bras et aux genoux solides pour tasser la fourme, aux poumons profonds pour lui chanter la Grande, et lo lo lo lo lo léro lo!... et lo lo lo lo loléro lo...
[Image]Le Plomb du Cantal et la vallée de Brezons.
Le Plomb et le Puy, qu’ils ne se chamaillent pas: ils sont égaux pour leurs sujets, dont ils n’ont à redouter aucune trahison! Ce qu’elle exige, la montagne, de l’endurance de ses enfants, ne leur est payé en retour que de la vie la plus précaire: cependant, émigrants, les voilà en proie aumal du pays, le cœur chaviré et les bras cassés au regret du sol revêche..., où le pain est noir, où ne grimpe pas la vigne, où le soleil brûle, le jour, où le vent souffle glacé, les soirs, mais où fume le toit de l’oustaudes parents ou du maître. L’oustau, la maison de guingois, aux auvents à demi écroulés, avec l’hortderrière, et, devant, lecouder...; avec ses fumiers contre l’étable et la soue aux porcs, ses broussailles et fagots, le bois de brûle pour l’hiver, le tronc creusé où arrive l’eau de l’abreuvoir... A l’intérieur, l’âtre avec sa crémaillère à anneaux, ses landiers de fer, sontuilepour les bouriols, le coffre à sel, la chaise ducouârrou, l’armoire et l’horloge enfumées: dans la souillarde, brillent des cuivres, lesferratset la fontaine! L’oustau, avec ses lits à quenouille à couverture en cotonnade à flamme, et rideaux de razille verte! L’oustau, bien vieux, bien disloqué, tout enbringues, mais l’oustau! Or, mieux que les villes joyeuses et dorées, ils aiment leurs plateaux faméliques des plombs et des puys; mieux que tout, ils aiment le Plomb et le Puy, dépenaillés, comme deux pauvres, sous le ciel, avec leurroupede gazon et de poils-de-bouc élimée, trouée par endroits, montrant la chair—le roc à nu—comme la peau par les trous des guenilles...
[Image]A la foire de Riom-ès-Montagne.
[Image]Aurillac.—Les rives de la Jordanne vues du pont Rouge.
La Cère et la Jordanne.—Le Pas de Compaing; le Pas de la Cère.—Vic-sur-Cère.—Jean de la Roquetaillade.—Les orpailleurs.—Aurillac; Gerbert; M. Rames.—Les gorges de la Cère.
[Image]
Lorsquel’on est au faîte, il n’y a plus qu’à descendre, et, si l’on tient à ne point s’égarer, à ne point, en croyant dévaler, se trouver soudain devant d’autres sommets à gravir, le mieux est de se fier à quelqu’un de ces ruisselets qui savent hardiment se frayer la route, enjambent les rocs, se faufilent aux interstices des barrières les plus impraticables, et lorsqu’ils ne peuvent s’insinuer par les défauts du terrain, scient patiemment les obstacles les plus résistants, comme a fait la Cère de la muraille de lave, qui lui coupait le passage vers Trémoulet.
Laissons-nous donc guider par cette vaillante petite Cère, par la Jordanne, pressée de la rejoindre, toutes deux se précipitant par leurs chemins parallèles, se disputant à qui gagnera la première la calme et splendide plaine d’Arpajon, loin des embûches innombrables de la montagne.
[Image]A Trémoulet.—Croquis d’un intérieur.
Laissons-nous guider par les filles de ces deux sublimes taciturnes, obstinés là-haut à garder leurs distances, ce Plomb et ce Puy: elles, issues de l’un et de l’autre, sans souci de ces haines préhistoriques où s’immobilisent ces burgraves de basalte, ne poursuivent qu’un rêve, séparées, de se rencontrer, de faire route ensemble, plus fortes ainsi pour déjouer les méchants génies qui les obsèdent, s’acharnent à les retenir dans les ravins, les précipices, les défilés cauteleux. Et, tout le long de leur course, elles nous feront leurs confidences, en ralentissant leur fuite aux endroits commodes, pour nous permettre d’errer dans les villes, l’histoire et la légende.
Au début, elles n’ont pas grand’chose à nous narrer, ou ce qu’elles balbutient dans le gazon et la fange, nous ne l’entendons guère, et de l’obscur d’où elles émergent, elles ne nous rapportent rien qui intéresse: c’est qu’elles ne savent rien, sans doute, et qu’à l’heure où elles naissent elles ignorent bien totalement le passé fabuleux du volcan et du glacier.
Ce n’est que plus loin qu’elles jaseront de leurs impressions de route, au spectacle rapide des choses et des gens, car c’en est vite fini de muser aux riens du départ, elles ont des étapes scabreuses en perspective, et il leur faut se hâter tout de suite...
La Cère, de la Font-de-Cère, d’où elle sourd, des revers du Cantal et du Lioran, n’est que peu de temps à mener l’existence exclusivement alpestre qui fut celle de la Cère de jadis. Aujourd’hui, immédiatement, elle entend le sifflet des locomotives, le halètement terrible du convoi poussif d’Aurillac vers Murat, qui remonte laborieusement la rampe de la vallée avec le fracas de tremblement de terre, de tremblement de fer, des matériels honteux de vétusté, que la Compagnie réserve aux bénévoles voyageurs du haut pays, wagons où refuseraient d’être incarcérées des vaches de la plaine qui auraient quelque habitude de regarder passer destrains. Heureusement, le tout s’engloutit sous la percée du Lioran, ne sera rendu à la lumière que deux kilomètres plus loin, dans les sapins, après la traversée du tunnel, interminable, avec ces machines essoufflées, à croire que l’on ne reverra jamais le soleil, que c’est pour un voyage au centre de la terre que l’on s’est embarqué...
[Image]La Font-de-Cère.
Aussi, à cette fumée, à cet ébranlement, comme d’une éruption, la rivière s’est-elle esquivée prudemment aux creux du val, où elle se querelle avec mille blocs chus des hauteurs, qui lui encombrent la voie, vers Saint-Jacques-des-Blats, des ennemis pour rire, qu’elle tourne, saute, submerge, légère, agile, maligne, un peu grisée, comme un prisonnier aux primes heures d’air libre, de ciel ouvert, après l’évasion...
Mais voici le point noir, des milliers de points noirs, qui seront des quartiers de montagne cassée, écroulée, jonchant le lit encaissé de la Cère d’un chaos fantastique.
Il semble que la montagne ait voulu se jeter au-devant de la rivière, désespérément, toute, pour s’opposer à ce qu’elle passe.
Après des siècles et des siècles, tous ces blocs, debout, couchés, dans des équilibres extraordinaires sur les flancs de l’abîme, sont en postures de combat, comme une horde épique de titans, aux prodigieuses armures de mousses et de lichens, armés d’arbres entiers, des troncs qui ont germé dans les fentes.
[Image]Le puy Lioran.
A travers cet horrible Pas de Compaing, où l’on ne va pas sans angoisse, par la route en corniche parallèle à la Cère et au chemin de fer, qui suit l’autre rive, où l’œil s’affole à ce vertigineux cataclysme, la Cère se glisse, tant bien que mal, s’échappe par gouttes ici, s’élance par flots là... et, en avant... voilà des éternités que cette armée de rocs garde le passage, et que passe la Cère!
[Image]Tunnel du Lioran.—Naissance de l’Alagnon.
Où ne passerait-elle pas, elle qui si près de là va passer le Pas de la Cère.
[Image]Le Pas de Compaing.
Il ne s’agit plus de cailloux, même monumentaux, gigantesques, àtromper. Il ne s’agit plus de cabrioles de chèvres. Cette fois, une digue de lave se dressait, une épaisse cloison, comme une soudure entre les deux pentes de la montagne. Ailleurs, nous l’avons vu, de lâches rivières, devant de telles barricades, ont préféré s’arrêter court et, parties pour courir le monde, finir en lacs oisifs, comme le Chambon. La Cère ne s’est pas résignée à cet emploi de citerne accidentelle. Elle a rongé, limé la muraille volcanique, comme n’auraient pu des milliards de scieurs de long, et c’est ainsi que dans les guides ce haut fait est inscrit glorieux, comme à l’ordre du jour: «La rivière a coupé perpendiculairement une coulée de laves; l’escarpement de la roche mesure environ cent mètres.»
Le travail des eaux a fendu la montagne; mais, par-dessus, le bois, divisé avec elle, a étendu ses branches, enchevêtré ses ramures, qui tamisent le jour, d’où ne filtre qu’une lumière pâle, une lumière enchantée, une lumière d’aurore et de crépuscule, une lumière de paradis et de rêve; et je n’ai vu nulle part, à de l’herbe et à des feuilles, des couleurs tendres et vives, une fraîcheur pure et délicate, comme à la végétation de cette crypte merveilleuse, abritée de toutes souillures de l’atmosphère, et qui ne reçoit du soleil que l’effleurement et la caresse. Spectacle inoubliable, soit que d’en bas, parmi les rocs éboulés, on mesure de l’œil ces deux falaises monumentales jusqu’aux bois qui pendent à leurs bords, là-haut, minuscules, soit que d’en haut, de ces arbres énormes, le front se penche sur le vide effroyable...
Mais cela ne suffit pas à notre intrépide perce-montagnes.
[Image]Le Pas de la Cère.
La Cère continue son œuvre, se démène avec acharnement pour élargir le canal serré entre ces deux prodigieuses falaises, où elle ne pénètre qu’en se faisant toute mince, comme de profil, alors qu’elle voudrait arriver de front, se bousculant toute, avide de l’inconnu que masquaient ces parois formidables...
Et que sa curiosité était légitime!
Quel tableau pour cette onde émigrant par cette faille d’une vallée à peine entaillée, comblée çà et là comme par un déluge de rocs, quel tableau que celui qui s’encadre, dans l’estuaire de Vic, sur le large d’Arpajon! Les falaises,—tout à l’heure un compas fermé,—écartant leurs branches toutes grandes en même temps qu’elles s’abaissent, s’inclinent, s’effacent...
Du coup, la Cère modère son allure, la règle presque à la lenteur des trains s’époumonnant sur les pentes, s’accordant de flâner un peu après tant d’effrénés galops, avec sauts de montagnes en guise de haies...
D’ailleurs, comment ne point s’engourdir à la paresse, à travers ces moelleuses prairies, entre ces rideaux d’arbres frais, parmi ces cultures, ces bois qui s’étagent, ces fermes, ces châteaux, ces villages blottis, nichés dans les creux et sur les premiers gradins? Et, au-dessus des tables volcaniques étonnamment régulières, des rebords de basalte du doux berceau de hauts feuillages et de profondes verdures où la Cère indolemment semble de l’action incliner au rêve, quels superbes paysages aériens, les plateaux de pâturages, les burons, comme des barques esseulées dans l’infini des gazons et du ciel, aux écueils des cimes tourmentées, tailladées, déchiquetées. Et, sur toutes ces masses, la grâce, la fragilité de quelque brin d’herbe qui dresse, balance au soir une pointe rouge, une aiguille de feu, teinte du couchant...
Et voici Vic, Vic-en-Carladès, son ancien chef-lieu, et siège d’un bailliage, Vic-sur-Cère, Vic-les-Bains, encore que l’on ne s’y baigne guère, car la station ne compte quelques baignoires que depuis peu; en revanche, on y boit des eaux appréciées des Romains, longtemps oubliées, perdues, ensevelies sous des masses de dépôts, retrouvées par un pâtre dont les vaches léchaient les pierres suintantes d’eau minérale,—la fontaine salée,—aux vertus de laquelle la France devrait Louis XIV. Ce qui n’empêche pas les thermes vicois de péricliter encore jusqu’au milieu de ce siècle, où ils redevinrent en vogue parmi «les enfants du pays». De l’eau de Vic, ils en usaient pour tout, indifféremment, et en quelle quantité! Si les jets étaient peu abondants et le rendement limité, c’est que ces insatiables buveurs les tarissaient sans doute!
[Image]Près de Vic-sur-Cère.
Il y a une quinzaine d’années, la source présentait, au matin, l’aspect le plus pittoresque. L’établissement se composait de deux salles, une sorte de rez-de-chaussée enfoncé, où l’on descendait par quelques marches, et une salle au-dessus. En bas, on buvait. En haut, on dansait. Une petite fontaine contre le mur, un verre sur la pierre occupaient un angle.Dans le reste de la pièce, quelques caisses de bois, des bouteilles, des bouchons, pour l’exportation. Devant le robinet, assis, en tablier de cuir pour protéger les genoux rhumatisants, un homme charmant, cultivé: le propriétaire de ces eaux en baisse, emplissant du maigre débit, l’une après l’autre, ses bouteilles; les bouchant lui-même, mélancoliquement, pendant que quelque journalier les rangeait ou emballait,—le propriétaire des eaux, s’interrompant d’embouteiller, à chaque buveur qui s’approchait. Des buveurs qui avalaient des verres à la suite,—n’en costo pas mai,—il n’en coûte pas plus. Des buveurs qui en voulaient pour leur argent,—cent sous la saison,—qui, trois, quatre ou cinq verres absorbés, tiraient une bouteille encore... Cette bouteille, ils l’emportaient, les uns sur la promenade, les autres sur la route qui monte aux flancs boisés du Griffoul, où ils grimpaient s’isoler,—les eaux, à cette dose intensive, devenant forcément purgatives; d’autres, encore, aux quilles, au jeu près de là, où ils seflanquaient des suées, tout en nage. Ces buveurs? marchands de vin, cochers, frotteurs en villégiature, pour qui le confort, tout relatif, des auberges et cafés de Vic égalait le luxe des stations et des plages à la mode.
D’ailleurs, comme sites, il n’en est guère qui puissent rivaliser.
On ne rencontrait que gens en manches de chemise, en gilets de serge, en chaussons; les femmes, en cheveux, tabliers, camisoles, du moins le plus grand nombre... quelques familles d’étrangers. Les étrangers... ceux des grandes villes... les messieurs et les dames, qui se rassemblaient, eux, à l’Hôtel, chez le brave père Vialette, aux recettes succulentes!
[Image]La Bourrée.
Tomber des quillesoufaire un piquet, c’était le sport des hommes. Pour les femmes, tricoter. Et puis, pour beaucoup, après des litres ingurgités àla source, toutgonflesde tout ce liquide, gravir jusque chez Vialard, pour le vin blanc et les bouriols, et le salé; puis, au café, ensuite—le vermout ou le pernod,—tout cela de sept à dix heures du matin. Après quoi, si l’on en croit les maîtres de pension, ils n’arrivaient point àtenir de nourritureà leurs hôtes, mangeant comme quatre et renvoyant les plats nets: des repas de deux heures, avec danses entre les plats, dès qu’unmuseteur était dans la société. Car, avec l’eau, les crêpes, la jambe de porc, le vin blanc et la table d’hôte,—un bon somme par là-dessus,—la bourrée complétait le traitement, la bourrée partout en semaine; mais, le dimanche, surtout, à l’Établissement dans la salle au-dessus des Eaux, les gens du pays se joignant aux buveurs...