[Image]A Saint-Flour.—Les paysans de la Planèze.
Mais les Anglais, l’ennemi séculaire, les compagnies, les routiers, les tuchins, les seigneurs et les rois de France,—là ne s’arrêtent pas les annales orageuses de Saint-Flour.
Voici les guerres de religion,—et Saint-Flour menacé de nouveau; Merle, qui tente de s’en emparer. Un assaut dont le souvenir, celui-ci, s’était transmis vivace, car, naguères encore, par une procession solennelle, où figuraient les descendants de celui qui avait sauvé la ville, cette victoire était célébrée. Un consul, le sieur Brisson, seigneur de la Chaumette et de la Queirole serait arrivé juste au moment où un trompette, déjà sur les remparts, allait sonner ville gagnée. Le sieur Brisson le tue, lui arrache son instrument... que l’on suspendit en trophée à un pilier de la cathédrale, avec cette inscription:Tuba proditorum.
Dans une autre version, les soldats de Merle se seraient introduits par un égout: Brisson les attendait à la sortie. On admet que les deux attaques aient pu se produire simultanément. Ce qui n’est pas discuté, c’estla valeureuse action du consul Brisson, qui fut récompensé de Henri III, par des lettres de noblesse pour lui et sa postérité, pour avoir sauvé Saint-Flour du chef des religionnaires.
Et Saint-Flour était en armes, toujours sur le qui-vive.
Cela put se relâcher après l’abjuration de Henri IV.
Mais les disettes, les épidémies, le peuple alors en insurrections successives, que d’autres épisodes encore—jusqu’à la Révolution, où Saint-Flour fut traité en suspect par Châteauneuf-Randon, émissaire de Carrier, qui obtint pour Aurillac, contre Saint-Flour, d’abord provisoirement, puis définitivement, d’être le chef-lieu départemental.
Il en coûta cher à Saint-Flour d’avoir prétendu à ce titre, les Sanflorains désarmés, la destruction des remparts arrêtée, attendu «qu’il importe d’établir promptement la ligne de démarcation entre les intrigants et les véritables montagnards sans-culottes, et de délivrer le peuple de toute confiance subjuguante; de le dégager de ses murs, de ses portes qui sont autant d’entraves à la liberté... des antiques murailles, qui existent depuis huit siècles autour de cette commune et qui, sous le nom defortificationsn’étaient qu’un objet d’agrément, qui, pendant l’hiver, garantissait de la violence des vents du Nord».
(Rien que pour ce motif ils eussent été d’une certaine utilité, déjà, car il y souffle le vent du Nord, hou, hou, hou, le vent de Saint-Flour. Mais, qualifier objet d’agrément ces murailles cuites et recuites aux flammes de l’incendie, dont les pierres devaient être chaudes encore de la fournaise allumée des siècles autour de ces enceintes, c’était par trop rudoyer l’histoire.)
Saint-Flour dut quitter son nom, s’appela «Fort-Cantal», qui parut arrogant, qu’il fallut changer contre «Fort-Libre».
Arrestations, dévastations, exécutions,—Châteauneuf-Randon terrorisa Saint-Flour et la Planèze,—églises saccagées, monuments détruits, fermes pillées,—tant d’atrocités qu’il paraît que longtemps après «le silence des ans témoignait du deuil de la cité—qui n’avait pas conservé une seule horloge».
Saint-Flour...
Ce n’est plus qu’une petite vieille en décrépitude, grelottante, et minable sous le vent lugubre, hou, hou, hou, le bon Dieu de Saint-Flour...
Hou, hou, hou...
D’où vient la légende du bon Dieu de Saint-Flour, qui fait hou, hou, hou? Est-ce de Florus, qui pour appeler les hommes de la vallée à ses prédications, se servait d’une corne d’auroch? Ne serait-ce pas plutôt du Christ d’airain qui, jadis, s’élevait, en face des tours massives de la cathédrale: «Il était creux, et l’artiste avait soigneusement ménagé, dans le côté, la plaie béante que fit au Crucifié la lance du légionnaire romain. L’image sainte devenait par cela même un énorme sifflet, une rudimentaire sirène, hurlant tristement, alors que, durant la longue période d’hiver, l’aquilon ventait furieux...»
Hou, hou, hou...
C’est à peu près tout ce que l’on entend dans la ville noire, au silence de ville morte...
Hou, hou, hou...
[Image]Saint-Flour.—La cathédrale.
Cependant la cité fut vivante et bien vivante: «Lisez les documents, l’ouvrier sanflorain savait fabriquer ses armes, sa poudre, tout comme ses souliers, ses vêtements. Il savait travailler l’or et l’argent en émail; sa marque de fabrique, un S avec une fleur de lis, a fait, au moyen âge, l’objet de lettres patentes qui donnent une idée générale du luxe d’alors. Ce luxe était grand. L’activité locale, appliquée surtout à la tisseranderie, la cordonnerie, la parcheminerie, la ganterie, la coutellerie, la teinturerie, alimentaient un commerce important. Les principaux débouchés de ce commerce étaient le Puy, Clermont, Lyon, surtout Lyon. Les transports se faisaient à dos de mulets par caravanes. En temps de trouble ou de guerre, des coureurs, presque organisés en service postal, avertissaient les caravanes. Les caravanes se dispersaient alors dans les villages. La «drapadura de la mayson de San-Flor», qui consistait dans la fabrication de trois espèces de draps communs, leblanc, lesaur(d’où le nom desaurel, puissorel), lebruousarrazi, jouissait autrefois de la réputation dont jouit aujourd’hui la fabrication de nos limousines... Le commerce était en honneur. MmeBlaud vendait du drap pendant que le docteur Blaud faisait de la médecine. Un inventaire de 1348 nous montre et les belles ceintures de soie à boutons et agrafes d’argent, dont se parait le docteur; et l’épée et la guisarme dont il s’armait pour défendre la ville, car tout homme valide était soldat de dix-huit à quarante ans; et ses quatre livres de médecine; et les pièces de drap de diverses provenances que vendait MmeBlaud, et la superbe couronne frettée d’argent avec des perles et des pierres dorées, qu’elle portait le jour de ses noces, et la belle bourse de velours vert dans laquelle le commerce et la science médicale serraient leursagnelset leursmoutonsd’or, leursflorinset leurs écus de Toulouse...»
Le vent... à peu près tout ce qui passe dans ces rues tortueuses, enchevêtrées, où ne pénètre guère le soleil, la lumière,maisons massives, aux ouvertures barrées de fer, aux portes assurées de verrous et de chaînes, aux fenêtres soupçonneuses, inquiètes et défiantes encore... Des bâtiments de couvents, de séminaires, une ancienne église devenue halle aux blés, quelque fenêtre, quelque portail Renaissance, un Palais de Justice, qui ne s’anime qu’aux sessions d’assises,—le chef-lieu judiciaire maintenu à Saint-Flour avec l’évêché, débris de sa fortune caduque...
[Image]Saint-Flour et le torrent du Lander.
Excepté aux chemins de passage, aux quartiers des boutiques, l’herbe fait des cadres aux pavés des rues, frange les murs. Après quelques minutes sur la Promenade, sans promeneurs, après quelques minutes vers les vestiges de l’enceinte des fortifications, qui défendait l’entrée de Saint-Flour du côté de la plaine, il n’y a plus à visiter que la cathédrale, tout à la pointe du cap, au bord de la falaise à pic, sur une placette entourée d’échoppes et d’auberges aux étages surplombants...
La plus pauvre que je sache, cette cathédrale, dans le vent qui l’assiège de toutes parts...!
Une façade nue comme une façade de forteresse, et deux tours larges et courtes, qui s’écrasent dessus... «aucun style d’architecture, d’un effet détestable», condamne Mérimée.
Peut-être l’architecte a-t-il dû s’incliner à la nécessité, pour loger la «grosse cloche» où se lisait:Je m’appelle Marie-Thérèse—cinq cents quintaux je pèse—qui ne veut pas me croire me pèse,—me repèse et me mette à mon aise. Douze cordonniers, assis en cercle, pouvaient travailler sous sa circonférence. A la Saint-Crépin, tous les cordonniers de la ville s’assemblaient pour banqueter, dans le clocher, au-dessous de cette grosse cloche; si forte, qu’elle ne se brisa pas, lorsque, sur l’ordre de Châteauneuf-Randon, elle fut précipitée d’en haut... il fallut la chauffer à rouge...
Quant à l’intérieur de la cathédrale, un huissier même dresserait unprocès-verbal de carence: rien, néant, comme après un sac, un pillage. Les chapelles paraîtraient à l’abandon, les saints oubliés, n’était quelque bout de cierge qui brûle, là ou là; des chandeliers de zinc; les dalles suintent, humides...
On regarde un marbre, le tombeau de Mgrde Pompignac, et l’on s’en va.
On a froid et l’on est triste...
Il ne semble pas que la prière puisse dépasser ces voûtes, elle doit se figer, grelottante, aux lèvres du plus croyant...
Avant le dîner, je m’attarde à la petite plate-forme des Roches, tout à la pointe de l’escarpement derrière la cathédrale et d’où la vue circule des bords du Lander, qui coule au bas du roc, jusqu’à la Margeride...
Un coup de sifflet perce, dans le silence et les hou hou hou du vent..., un énorme œil rouge brûle dans le crépuscule, c’est le chemin de fer...
[Image]Marchande sanfloraine.
Tandis qu’exilé sur son socle de lave, Saint-Flour, désheuré, agonise et meurt, une cité nouvelle s’agglomère, commence à grouiller, et ce faubourg qui longtemps n’exista que par quelques tanneries le long du ruisseau, progresse, s’agrandit, centralise les affaires. Tout le négoce, tout l’avenir est là, vers cette petite gare d’où, à l’arrivée, certains soirs, Saint-Flour vous apparaît comme une fumée dans les nues...
Mais est-ce du cauchemar d’avoir tout ce jour évoqué les siècles tumultueux de la brave cité?...
Dans l’ombre venante, ce sont des trompettes, des chevauchées, des pas pressés de foule...
Oui, des réservistes, des manœuvres, de la troupe qui monte, de partout, envahit les rues et les places, et, dans les ténèbres, fait résonner le sol d’un fracas de masses en marche..., un vacarme grondant d’appels,de voix, d’armes, de hennissements, tout cela tu, soudain, à l’extinction des feux...
Ç’a été la rafle totale de tout ce que peut contenir Saint-Flour de victuailles...
Plus rien à manger, mais rien, rien aux hôtels...
Plus une pièce, toutes converties en chambrées...
On nous improvise des couchettes dans une maison non louée, une des maisons à pic et dans le roc, où nous descendons, descendons plusieurs étages, pour nous trouver dans des chambres vertigineuses, sur le vide, une maison qui pouvait servir de caserne, de corps de garde aux temps critiques...
Nous nous couchons, nous dormons...
Taratata, taratata, à peine le jour, nous sommes hors du lit, à des sonneries, les clairons, le réveil, un assaut?
Non, le régiment qui repartait...
Et, Saint-Flour, l’illusion enfuie, se rendort; plus rien d’autre à faire désormais que d’attendre la mort, en écoutant les sifflets de locomotives dans la vallée, sans comprendre, comme les vieillards à bout, qui ne peuvent plus que hocher la tête, dans les conversations, aux choses trop nouvelles...
[Image]A Saint-Flour.
[Image]Dans la Planèze.—Près de Tanavelle.
La Planèze.—Le menhir de Saint-Menais.—Le solitaire de Cussac.—Alleuze; Aymerigot-Marchès.—Les peurs; la chasse volante.—Sainte-Marie; le pont de Tréboul.—Chaudesaigues; le viaduc de Garabit.—La bête du Gévaudan.
[Image]
Cependantautour de ce roi momifié, que représenterait Saint-Flour, au milieu de la petite Égypte qu’est la Planèze, la vie se poursuit, difficile, mais de la vie...
Difficile, car l’expression de petite Égypte, voire celle de petite Limagne, voire celle de grenier de la Haute-Auvergne sont bien ambitieuses, pour cetteplained’une maigre fertilité, la Planèze, basse et haute, dix-huit kilomètres sur des sommets nivelés en plateau de basalte. Elle donne des grains; et des chevaux, des mulets, des moutons s’y élèvent. Maisles récoltes sont aléatoires, avec le climat hasardeux, si aventureuse, la vie, sur celle Planèze, que lePlanézardémigre, comme les autres montagnards...
Mélancolique traversée aux grisailles de l’automne, parmi ces labours et toujours ces labours, sans arbres, un désert avec des croix aux carrefours des routes, des dolmens, des menhirs; çà et là, de temps à autre, quelque berger, le feutre sur les yeux, enveloppé dans sa limousine, assis sur un brancard de sa cabane roulante, sonlobritcontre lui; de temps à autre quelque hameau affaissé dans un repli de terrain,—le seul Tanavelle pointant, visible de partout, dressé sur une butte, avec l’église émergeant comme un phare de cette mer aux vagues de sillons monotones, à perte de regard, jusqu’au large du ciel...
[Image]Château de Sailhant.
Aux haltes du voiturier, aux groupes d’habitations que signalent les rares bouquets d’arbres de cette pauvre Beauce suspendue aux cimes cantaliennes, que n’anime plus la diligence de Murat à Saint-Flour, depuis le chemin de fer de Neussargues on peut vérifier les descriptions usuelles de ces masures-étables où les Planézards, faute de combustible, cohabitent avec le bétail, couchés l’hiver les trois quarts du temps, pour lutter contre le froid, n’ayant à brûler que de la tourbe de Valuéjols, d’Ussel, de Tanavelle, le peu de bois qu’ils tirent du Lioran, ou des bosquets de l’Alagnon...
Pourtant nous trouverons à glaner quelques pages, au hasard du souvenir et des lectures, sur ces terres avares de la Planèze, et le pays rayonnant de Saint-Flour...
A Andelat se voyaient les ruines du château de Sailhant qui fut occupé par les Anglais, auXIVesiècle,—à quatre kilomètres de Saint-Flour! Il appartint à Anne Dubourg, chancelier de France; son fils, chef huguenot, y fut brûlé dans un four,—et, naguère, il était, avec sa cascade, la propriété de Mary Raynaud, député invalidé du Cantal, financier en fuite, qui l’avait reconstruit, dans le même temps qu’il faisait poser l’électricité à Pierrefort, où elle n’a jamais pu s’acclimater, où elle n’existe que par des poteaux et des fils... Ainsi Pierrefortapparaît comme un bêta d’oiseau pris aux lacs... Après l’emplacement du château, et l’église typique, moitié temple, moitié citadelle, pouvant être défendue, reliée aux fortifications, montrant encore des meurtrières, cela compose à peu près, avec la ferme modèle de La Chassagne, toutes les curiosités de ce chef-lieu de canton, que j’admire fort tout de même: c’est le mien!
[Image]A Pierrefort.
Près de Coltines, le dolmen de Bardon sert d’abri aux pâtres, tandis qu’à Talizat, un menhir, surmonté d’un saint Menais, fut, auXVesiècle, l’objet d’une dévotion empressée.
On dit que les couleuvres aiment le lait, au point de téter les vaches, qui s’y prêtent et s’y habituent, très aises d’être soulagées de la sorte. Ici, une petite couleuvre aurait pénétré jusque dans l’estomac d’un pâtre endormi, qui avait bu du lait. Il était en proie à d’atroces convulsions; sa mère le porte au menhir de Saint-Menais: après des prières, l’enfant rendit un reptile que l’on tua et suspendit à la pierre; depuis, il n’y a plus eu de serpents à Talizat.
A Coren, unefont-salado, des eaux minérales exploitées des Romains: dans les fouilles, on a recueilli des monnaies d’empereurs et d’impératrices, d’Auguste à Marc-Aurèle, des bracelets gaulois, une statuette en hêtre, des noix et noisettes d’il y a dix-huit siècles, des débris de poteries, sans doute, des offrandes à la divinité de la source; des offrandes en reconnaissance comme aujourd’hui, à la fontaine de Salins, les parents des enfants guéris de la teigne, en neuf jours, déposent des pièces de monnaie... A Coren, se battirent en duel Gaspard, marquis d’Espinchal, et le comte Sailhant du Rochain, que sa femme avait avisé de l’obsessiondu marquis envers elle. Le comte et les deux témoins de d’Espinchal furent tués, dans cette multiple rencontre...
[Image]Les ternesRoute de Pierrefort.
Près de Valuéjols, Lescure, le pèlerinage de Notre-Dame de Visitation, qui se révéla à Jean Paillé, au Peuch de Besse; le berger visionné fut traité de simple, d’abord. Cependant au bout de sept années de misère telle «que l’on changeait un char de foin pour une tourte de pain», après grêles et gelées les habitants assistaient à ce prodige, la cessation des orages, aux prières de Jean Paillé. On consent à bâtir une chapelle, mais au bourg, non à cette lande des quatre vents, là-haut. La vierge, comme celle de Besse, se refuse à descendre. «Quelques hommes de Lescure, froissés de n’avoir pu garder la vierge au milieu de leur village, se prêtaient de mauvaise grâce à la construction de la nouvelle chapelle. L’un deux, entre autres, nommé Bellet-Redon, répondit au berger qui le pressait de concourir comme tout le monde à ce saint travail: «Va, va, nos vaches ne s’y écorneront pas.» Et, le lendemain, il trouvait les quatre cornes de ses vaches dans la crèche. De là, les cornes de vache jadis appendues comme des trophées aux colonnes du retable.
A Cussac, Amantins était venu de Clermont, pour se mortifier. Le solitaire avait près de lui sa fille. Pour augmenter sa mortification, il résolut de s’en séparer: «Tu ne viendras qu’une fois l’an,—au printemps, quand les marguerites seront venues.»—Hélène partit, pria toute la nuit; c’était après Noël; la neige couvrait la terre... Au réveil, la maison d’Hélène était entourée de fleurs: tout le village la suivit, et les fleurs fendaientla glace, s’épanouissaient sous les pieds d’Hélène. Amantins reçut sa fille avec de gros transports—et ne la renvoya pas.
A Villedieu, une admirable église inachevée; aux Ternes, encore d’Espinchal, qui jeta, dans les oubliettes du château, un page amoureux de la marquise, le condamnant à mourir de faim, pendant que sa famille recevait de lui, de mois en mois, d’Italie, des lettres que le marquis lui avait fait écrire...
[Image]La coulée de lave de Tagenac.
A Sériers, à Lavastrie, des pierres druidiques. A Neuvéglise, les ruines du manoir de Rochegonde, où Aimerigot-Marchès, la terreur de la Planèze et du Carladès fut prisonnier, Aimerigot-Marchès, une figure d’audace et d’aventure dont Froissart a si vivement tracé le portrait,—avec nombre d’inexactitudes historiques. Descendant des Marchès, de la Manche et du Limousin, fils d’un Aiméric-Marchès, qui servait le parti français, Aimerigot, vers 1371, présenté par un oncle, son tuteur, au prince anglais, guerroya dans les troupes de Lancastre, occupa Carlat, sous Pierre de Galard. Plus tard, il est lui-même à la tête d’une petite bande, et ne tarde pas à se faire battre, et emprisonner à l’Artige. Sa liberté recouvrée, il se hâte à d’autres expéditions. Dès lors, il est partout, à Chastel-sur-Murat, aux châteaux de Fortuniers, de Chavanon. Le voicicapitaine des Fortuniers, sous les murs de Saint-Flour, traitant pour un pâtis. Il vend Fortuniers, pour courir ailleurs, dévaste la terre de Mercœur, s’empare de la place, par ruse, «s’étant avancé benoîtement, sans troupes, pour parler au portier, lui prit la main par la fenêtre et lui laissa le choix de perdre la vie ou de donner les clefs.» Mercœur, château de la dauphine d’Auvergne, qui dut le racheter!... car, c’est l’une des caractéristiques d’Aimerigot, qu’il fut «plus spéculateur que conquérant». Il avait là tous bénéfices. La chose vendue, il venait la reprendre,—en effet, il ne tarda pas à piller derechef les terres du dauphin,—tandis qu’il eût été dans l’impossibilité d’assurer ses prises. Il se faisait de bonnes rentes de ces rachats, des rentes payées exactement, crainte de récidive; ensus, «le comte dauphin le festoyait à sa table.» Sa réputation devint telle qu’il n’est plus une prise importante, un coup d’audace qu’on ne lui attribue.
A son compte,Froissartmet les déprédations de la garnison anglaise d’Alleuze qui, durant sept ans, ravagea de Nevers à Montpellier.
Il est à Châteauneuf de Saint-Nectaire, il est dans l’arrondissement de Mauriac. On ne compte plus les forteresses sous ses ordres. Il les évacue, pour entrer à la solde du comte d’Armagnac, se dirige sur l’Espagne, ne tarde pas à se repentir...
[Image]Vue générale de la Planèze.
Écoutez les plaintes queFroissartlui met à la bouche, au sujet d’Alleuze, bien pathétiques, encore que ce soit par erreur: «Trop étoit Aimerigot Marcel courroucé, et bien le montra, de ce que le fort d’Aloyse-de-lez-Saint-Flour avoit rendu ni vendu pour argent et s’en véoit trop abaissé de seigneurie et moins craint; car le temps qu’il l’avoit tenu à l’encontre de toute la puissance du pays, il étoit douté plus que nul autre, et honoré des compagnons et gens d’armes de son côté, et tenoit et avoit tenu toujours au châtel d’Aloyse grand état, bel, bon et bien pourvu; car ses pactis lui valoient plus de vingt mille florins par an. Si étoit tout triste et pensif quand il regardoit en soi comme il se déduiroit, car son trésor, il ne vouloit point diminuer; et si avoit appris tous les jours nouveaux pillageset nouvelles roberies dont il avoit aux parties fait la plus grand’partie du butin, et il véoit à présent que ce profit lui étoit clos. Si disoit et imaginoit ainsi en soi, que trop tôt il s’étoit repenti de faire bien, et que de piller et rober en la manière que devant il faisoit et avoit fait, tout considéré, c’étoit bonne vie. A la fois il s’en devisoit aux compagnons qui lui avoient aidé à mener celle ruse, et disoit:—Il n’est temps, ébattement ni gloire en ce monde que de gens d’armes, de guerroyer par la manière que nous avons fait! Comment étions-nous réjouis, quand nous chevauchions à l’aventure et nous pouvions trouver sur les champs un riche abbé, un riche prieur, marchand, ou une route de mulles de Montpellier, de Narbonne, de Limoux, de Fougans, de Béziers, de Toulouse et de Carcassonne, chargés de drap de Bruxelles ou de Moûtiers-Villiers, ou de pelleterie venant de la foire au Lendit, ou d’épiceries venant de Bruges, ou de draps de soie de Damas ou d’Alexandrie? Tout étoit nôtre ou rançonné, à notre volonté. Tous les jours, nous avions novel argent. Les vilains d’Auvergne et de Limousin nous pourvéoient, et nous amenoient en notre châtel les blés, la farine, le pain tout cuit, l’avoine pour les chevaux et la litière, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons tous gras, la poulaille et la volaille. Nous étions gouvernés et étoffés comme rois; et quand nous chevauchions tout le pays trembloit devant nous. Tout étoit nôtre allantet retournant. Comment prîmes-nous Carlac, moi et le bourg de Companel? Et Caluset, moi et Perrot le Bernois? Comment échelâmes-nous, vous et moi, sans autre aide, le fort châtel de Merquer, qui est du comte Dauphin! je ne le tins que cinq jours, et si en reçus, sur une table, cinq mille francs. Et encore quittai-je mille pour l’amour des enfants du comte Dauphin! Par ma foi, cette vie étoit bonne et belle, et me tiens pour trop déçu de ce que j’ai rendu ni vendu Aloïse, car il faisoit à tenir contre tout le monde; et si étoit au jour que je le rendis, pourvu pour vivre et tenir, sans être rafraîchi d’autres pourvéances, sept ans. Je me tiens de ce comte d’Armagnac trop vilainement déçu. Olim Barbe et Perrot le Bernois le me disoient bien que je m’en repentirois. Certes, de ce que j’ai fait, je me repens trop grandement.»
[Image]Alleuze.—La vieille église sous la neige.
[Image]Alleuze.—Les ruines du château.
Si Aimerigot ne prononça pas ce beau discours sur Alleuze qu’il ne posséda point, toujours est-il qu’il était urgent de se loger «pour se recueillir», comme il dit à sa troupe. Ayant échoué devant Nonette, il se rabat sur la Roche-de-Vendais. Le recueillement fut bref. Le château fortifié pour tenir contre les assauts, «les aventureux» sont renforcés de tous les pillards de la région, et l’on recommence «à courir sur ce pays, et à prendre prisonniers, et à rançonner, et à pourvoir le fort de chairs, de farine, de cires, de vins, de sel, de fer, d’acier, et de touteschoses qui leur pouvoient servir...» Voisins inquiétants pour la Tour, Merquer, Oudable, Chillac, Blère, et qui «se faisaient renommer et connoître en moult de lieux». Aussi, résolut-on de réduire Aimerigot. Le vicomte de Meaux et ses gens, envoyé du roi, des chevaliers et écuyers d’Auvergne, quatre cents lances et des arbalétriers genevois, assiégent la Roche-de-Vendais, et s’en emparent. Mais Aimerigot, s’étant évadé, mettait sa femme en sûreté et cachait ses trésors dans le lit de la Sumène. La fortune tournait. Aimerigot convoite Carlat, le château de Merle qu’il «échelle» sans succès. Il se souvient d’un cousin, Jean de Tournemire, va l’implorer. Celui-ci le livre à Charles VI pour de l’argent et une charge d’écuyer d’écurie. C’est bien fini. Aimerigot est conduit à la Bastille... «Ainsi paye fortune les gens, conclutFroissart. Quand elle les a élevés et mis tout haut sur la roue, elle les renverse tout bas jus en la boue... On lui trancha la tête, et puis fut écartelé, et chacun des quartiers mis et levésur une estache aux quatre souveraines portes de Paris... A celle fin Aimerigot Marcel vint. De lui, de sa femme et de son avoir, je ne sais plus avant.»
[Image]La Roche-Vendeix, vue de la route de la Bourboule.
Aimerigot-Marchès, Alleuze! Une épouvante traîne encore dans les ombres de cette silhouette déjetée, des quelques pierres, fragments de tours et de logis encore droits du château au sommet d’une butte, cernée de la boucle de deux rivières, surgissement de repaire cauteleux, enfoncé et au guet.
Sur un autre point, un village encore porte un nom abhorré, Brezons, vers le Plomb du Cantal; pourtant, Charles de Brezons, lui, n’était pas un hors la loi, un condottiere à la solde de quiconque; «homme fatal, catholique sans entrailles, célébrité de sang» qui, par les Guise, en 1560, devint gouverneur du haut pays. Les protestants, dès sa nomination, fuient de toutes parts. Tout lui est prétexte à égorgements. Une pierre, tombée d’une fenêtre, à Aurillac, l’effleure: on tue les huit personnes de la maison, sans savoir si la pierre avait été lancée, ou si sa chute était due au hasard. C’étaient des massacres d’inoffensifs calvinistes, réunis en famille pour prier dans les granges. C’étaient pillages, vols et viols, toutes les cruautés contre les réformés. Sanglantes annales pour ce petit Brezons au clocher branlant, au calvaire où je me suis tant écorché les genoux, à grimper par le rocher, où je resterais de longues pages, si je m’écoutais,à redire les miens, à pleurer sur les morts, à m’attendrir sur l’oustau et l’hort...
Pourtant, je ne puis omettre le château de la Bouël, que ne dépasse jamais l’agasse, les pies ayant été excommuniées à la suite d’une foule de vols; et le château du Grand-Roc, qui recèle un énorme trésor.
Et lacasso boulento, la chasse volante, le grand veneur qui traverse à de certains minuits la vallée, vêtu de flammes, poussant de son fouet de feu, à travers l’espace sa meute rouge et ses piqueurs flamboyants!
Etlas fados de Fareiro, les fées de Farère, sous une grotte merveilleuse, en pendentifs de basalte!
Et ledrac, diablotin malfaisant, «qui tourmente le sommeil des bergers, leur tire la couverture, cache leurs vêtements, ou va les mouiller dans le ruisseau voisin... C’est encore lui qui détache dans l’ombre les chevaux de l’écurie, et galope sur eux au clair de la lune.» Cependant, avec quelques prévenances, on peut gagner ledrac—en lui disposant une jatte de lait dans un coin, en laissant la porte entre-bâillée pour qu’il puisse venir, l’hiver, se réchauffer à l’âtre...
Et lespeurs, lespeurs...
Oh! rien que de me rappeler, je n’oserais tourner la tête, mettre les pieds dans le jardin, par ce soir où j’écris, et au moindre craquement des planchers, c’est un frisson...
Les peurs! Des peurs, à chaque croix des chemins, des peurs autour de chaque moulin!
[Image]Brezons.
Oh! l’histoire de la borne, que déplace un paysan, clandestinement, empiétant sur le champ voisin, dont le maître est mort, et qui entend une voix lui crier:Planto la borno, planto la dritto, plante la borne, plante-lajuste, une voix qui ne cesse que lorsque la pierre est remise en place.
Et le mort, enterré à un endroit où il ne veut pas, par de mauvais héritiers,—qui trouvent sa pierre défaite, tous les matins, jusqu’à ce qu’il soit inhumé aux lieux voulus!
Mais je n’ai point en mémoire que ces contes de la veillée effrayants, pendant que dehors la chouette ulule...
Tout cela s’évanouissait avec le jour, à chercher des nids, à barboter dans la rivière, monter aux cerisiers, aux noyers, à se barbouiller de prunelles, suivant la saison.
Et les chèvres, ces chèvres noires, diaboliques, que nous apprivoisions avec du sel.
Et la grosse jument, qu’à deux ou trois en croupe, l’on menait au pré, d’où on la ramenait.
Et le four, avec sa gueule rouge, le four d’où sortaient les tourtes sentant lecramé, lespompescuites pour nous, dont nous étions si friands.
Et la place de l’église, le dimanche, lescastagnares, à la sortie de la messe, avec leurs paniers de fruits et de châtaignes.
Et les terribles orages, la grêle,—toutes les cloches de la vallée sonnées pour écarter la foudre et les grêlons!
Et le loup, le loup que les hommes qui l’avaient tué portaient dans les maisons, récoltant des œufs et du lard, pour leur récompense, le loup duPetit chaperon rouge, que nous pouvions voir et toucher, «un loup pour de vrai», impunément!
Mais passons!
Voici Cézens, avec son clocher à peigne, où Pierrouti sert la messe, braconne un lièvre, et chante la bourrée comme pas un.
Donnons une ligne à Oradour, d’où sortait un Jacques d’Oradour, maître d’hôtel de Marguerite de Valois, qui assista au supplice de la Môle, pour rapporter à la reine de Navarre la tête coupée, qu’ils ensevelirent ensemble.
Et gagnons Sainte-Marie, où la source du Rouvelet attire quelques buveurs, près des gorges de la Truyère, entre des falaises de rocs blancs et verts, les plus étranges. Sur la rivière, le pont de Tréboul, un chef-d’œuvre de pont, simple et charmant! Mais comment expliquer le prestige d’une ligne, l’harmonie de ces quelques traits de pierre; et, pour la Truyère, qui vient de Garabit, du viaduc unique, après toutes les merveilles et les hardiesses du fer, peut-elle s’attarder à ce pont d’un charme bien démodé, sans doute, depuis quelque cent ans...
Plus loin, c’est Chaudesaigues, où l’on se rend de Saint-Flour, en voiture par une route à travers l’abîme, la côte de Lanneau.
A Chaudesaigues, ce ne sont plus tant des buveurs que des baigneurs, quoique l’eau soit potable et digestive comme le thé; elle sourd à 80°. Aussi, les rhumatisants envahissent-ils l’établissement, sur le Remontalou, aux mois d’été. Mais on peut descendre à Chaudesaigues, sans que cesoit pour les étuves, Chaudesaigues, toute fumante dans cette cuve profonde que cerclent les montagnes, où l’on imagine qu’elle a dû choir du ciel, tomber comme un aérolithe, et que c’est sa chute qui a creusé le trou où la voici, avec ses maisons bâties en gneiss, comme encadrées par des angles de granit.
[Image]Gorges de la Truyère.—Le pont de Tréboul.
Par les rues et les places, où des saints sont nichés aux encoignures, on ne rencontre que femmes allant préparer leurs repas; leurs pots de soupe, plongés dans l’eau minérale, y cuisent comme au bain-marie; cette eau est employée pour tous les usages, pour dégraisser les laines, plumer les volailles, épiler les cochons, cuire les œufs, faire le pain; les tripes à la mode de Caen, et le gras-double lyonnaise sont des mets grossiers comparés aux tripoux de Chaudesaigues, paquets de tripes et de pieds de moutons, qui blanchissent comme neige et deviennent un régal fort délicat.
Les maisons sont chauffées par cette eau, qui se distribue dans des branchements de bois, des canaux de maçonnerie, avec écluses; elle circule dans les logements, traverse un bassin, s’échappe et va se perdre à la rivière; l’écluse permet de refuser l’eau, quand on n’en a pas besoin. La laine, travaillée ici, était fort recherchée jadis, aussi tout le monde tricotait, les femmes, les enfants et les vieillards. Naturellement, ces eauxfurent connues des Romains, des fouilles l’attestent. Et Chaudesaigues fut embelli des châteaux de Montvallat, de Couffour, de Fornels, dont le ruisseau nourrirait des moules ayant des perles.
Mais qu’est-ce que cela, et le pont de Lanneau et le moulin du Tour, et la cascade du Gurguttut, et la brèche de la Porte d’Enfer, auprès des luxueux projets d’avenir où se passionne le canton!
Toute cette chaleur, toute cette force perdues, la source du Par et les autres étant fort abondantes, on voudrait en tirer profit. Il y a quelques années, un plan m’avait séduit, des serres naturelles, à toutes les températures, où tout pousserait, qui donneraient à ce pays pelé toutes les plantes, toutes les couleurs, toutes les odeurs, jusqu’aux flores extravagantes des tropiques. Voyez-vous les petites maisons à passerelles des bords du Remontalou, enguirlandées de ces végétations exorbitantes, de toutes les palmes exotiques. Voyez-vous Chaudesaigues dans les orangers, les orchidées, les grenadiers, les cactus...
Mais cela est sous terre encore, et, avec le genêt et la bruyère des rocs, ici on ne connaît toujours, jusqu’à présent, que lesfucusqui foisonnent dans les vapeurs mêmes de l’eau qui s’échappe.
Mais cela ne causerait à personne, ces jardins et ces parcs rêvés dans cette sombre corbeille de montagnes, plus d’étonnement que l’on n’en éprouve en remontant vers Saint-Flour, à découvrir le viaduc de Garabit, du fond de la vallée, des ravins de la Truyère, paysages où l’homme ne s’est guère manifesté, paysages les mêmes qu’il y a des siècles, paysages de pierre et d’eau, où rien d’aujourd’hui, sous cette canicule, ne marquait que nous fussions en Auvergne, en ce siècle-ci plutôt qu’il y a six mille ans! Aperçue de l’abîme, cette voie ferrée jetée d’une crête à l’autre de la vallée, comme accrochée aux nuages, qui franchit à cent vingt-deux mètres au-dessus de la rivière, une distance de cinq cent soixante-quatre mètres, sur un arc de fer de cent soixante-cinq mètres d’ouverture, n’est guère plus large que le fil des danseurs de corde,—et c’est sur ce câble qu’on voit courir un train à travers l’espace...
Ne rentrons point à Saint-Flour, sans une pointe vers la Margeride, ses forêts sévères de hêtre et de sapin, vers la Lozère, refuge des bêtes fabuleuses, dont quelques-unes ne furent que trop réelles, d’ailleurs, entre autres la bête dite du Gévaudan, qui dévora soixante-six personnes, en blessa soixante-onze, vers 1760-1765. Les pâtres ne se louaient plus; personne n’osait plus s’aventurer aux champs; l’imagination surexcitée du peuple ne voyait plus que cette bête féroce; les uns la dépeignaient de la taille d’un taureau d’un an avec des pattes aussi fortes que celles d’un ours, et six griffes énormes de la longueur d’un doigt, le poitrail aussi fort que celui d’un cheval, le corps aussi long que celui d’un léopard, la queue grosse comme le bras, et au moins de quatre pieds de long, les yeux de la grosseur de ceux d’un veau et étincelants.
Elle s’était signalée en dévorant à de brefs intervalles des vieillesfemmes et des pastoures, leur tranchant la tête de ses dents, aussi aisément que d’un rasoir, courant du Gévaudan sur l’Auvergne, suivant qu’elle était traquée d’ici ou de là; c’est la commune de Lorcières qu’elle désolait de ses incursions; cela avait pris le caractère d’une calamité publique. Ici, une femme, le long du béal de son moulin; là, une vieille qui gardait des bestiaux; un mari et sa femme qui moissonnent; une jeune fille ramassant des lentilles; une autre qui file avec ses compagnes, sont attaqués, blessés, dévorés.
[Image]Chaudesaigues.—L’établissement thermal.
Des battues de cent paroisses s’organisent, l’évêque de Mende ordonne des prières, expose le Saint-Sacrement; la bête disparaît,—mais terrifie d’autres contrées,—pour, l’hiver suivant, fondre à nouveau sur Lorcières. D’autres victimes succombent à cette reprise du carnage. Il fallut quele lieutenant des chasses du roi fut envoyé avec des gardes-chasse, des limiers, des chiens courants; encore mit-il trois mois à tuer la bête phénoménale, qui était de l’espèce des loups, de taille démesurée, avec quarante dents au lieu de vingt-six; elle fut embaumée et expédiée à Paris...
Naturellement, elle avait fait beaucoup de petits, dans l’esprit des gens; et, longtemps, la Margeride fut censée contenir les plus abominables monstres...
Le déboisement en est venu à bout, mieux que les faulx et les fusils, et peut-être a-t-il suffi de la mort de quelques vieilles bonnes femmes pour ensevelir avec elles cespeursde la Planèze, et ledracdont les enfants d’aujourd’hui souriront; tout en faisant l’availlantet sans croire au sabbat, elles me reviennent ces peurs, à chaque voyage...
Je ne puis m’empêcher de hâter le pas, lorsque, dans le soir, par là-bas, quelque chien «aboie au perdu...»
[Image]Descente de la Planèze sur Brezons.
[Image]Lac des Sauvages.
La vie de la montagne.—Massiac; sainte Madeleine et saint Victor.—Murat; Bredons; route de Salers.—Les burons.—Salers, Mauriac, Riom-ès-Montagnes.—Allanche, Marcenat, Condat, Champs, Bort.—La Tour d’Auvergne; foire aux cheveux.—Champagnac-les-Mines; lendemain de grève; la montagne qui brûle.
[Image]
Çaet là, par les monts du Luguet, les monts Cézallier, l’Artense, le Combraille, voilà de l’Auvergne à parcourir, dans la vie de la montagne, du buron, dans les nuages, jusqu’au puits de la mine... avec les montagniers et les troupeaux sur les cimes, les charbonniers dans les forêts, les mineurs dans le sous-sol de la terre...
A Massiac, brusquement, la vigne meurt en face des sapins qui naissent; la vigne ne reparaît qu’au delà d’Aurillac, à Maurs, assis dans les châtaigniers...
[Image]Église de Bredons.
A Massiac, se dressait le château de «ce grand diable d’Espinchal» qui survécut à sa condamnation à mort par les Grands Jours,—graciépar Louis XIV, pour avoir heureusement négocié le mariage du grand Dauphin avec la princesse de Bavière: ce Gaspard, dont les méfaits et crimes tiennent douze pages d’énumération, devint comte, en outre, et reçut encore le portrait du roi, enrichi de diamants: réconcilié avec sa femme, il s’éteignit dans la paix du Seigneur, un prêtre à son chevet! A Massiac, sur les deux parties de laChaudsque divise l’Alagnon, l’une, dans l’ébriété des vignes, l’autre, dans le navrement des sapins, portent chacune sa chapelle: «Les deux parties de la Chauds ont reçu leur nom de deux dévots personnages qui s’y étaient retirés: saint Victor avait un ermitage sur l’une, sainte Madeleine sur l’autre, et, actuellement encore, chacun d’eux y a une chapelle bâtie en son honneur. De leur dévote retraite, les deux anachorètes pouvaient se voir, mais la rivière les empêchait de communiquer ensemble. Cependant, Madeleine désirait beaucoup consulter Victor sur les choses divines; enfin, elle l’obtint du ciel, et y parvint par un miracle, suivant la tradition. Un jour, la sainte s’avance sur le bord de sa montagne, son chapelet à la main, et, après avoir appelé Victor, le lui jette en l’air. A l’instant même, le chapelet s’étend miraculeusement; il se prolonge d’une montagne à l’autre, dans toute sa longueur, et forme un pont qui les joint toutes deux par le sommet. Alors l’anachorète et sa sainte voisine s’approchent pour faire leur pieux colloque. Enfin, toutes les fois que Madeleine voulait demander à Victor quelque conseil, elle employait le même moyen. Mais, pour éviter toute occasion de scandale et de chute, elle ne se permettait point d’aller jusque chez lui, ni nel’autorisait à venir chez elle: tous deux s’arrêtaient à mi-chemin sur le pont; et, pendant leur entretien, ils restaient ainsi exposés aux regards et, par conséquent, à l’admiration des gens du voisinage.»
Dans le canton de Massiac, à Védrines, une légende dit «qu’il y a mille ans, tous les habitants du village périrent, après avoir mangé d’une anguille monstrueuse, fécondée par un serpent». La bête du Gévaudan n’a commis que bien peu de ravages auprès de cette monstrueuse anguille,—qui devait bien mesurer la distance de Massiac à Murat.
Sur le trajet, les ruines d’Aurouze, de Merdogne.