[Image]Une fileuseaveyronnaise.
Malgré la conversation, échauffée par lesaliqueurs, de mon conducteur, cela languit effroyablement, et, après je ne sais combien de parties, de huit heures à dix heures, les cartons nous tombent des mains; seuls, lesmanilleurspersistent, infatigables, l’entraînement sans doute...
Enfin, après combien de temps somnolent dans mon recoin, les oreilles abasourdies de tant demanille de trèfle,manillon de carreau, deje casse et recasse,—cassé le carreau,cassé le cœur,cassé le pique,—j’entends les cloches.
Je sors, par la nuit fourmillante d’étoiles au-dessus des étendues de neige, je me dirige vers l’église.
Alors, oui, cela vaut la peine d’avoir roulé tout le jour en voiture, d’avoir subi cette terrible soirée d’auberge...
De toutes les pentes, de tous les sentiers, de toutes les dressières, il descend, monte, zigzague, des files de gens, de femmes dans leurs mantes, d’hommes dans leurs limousines, avec des lanternes, des torches; cela fait des points de lumière, comme des grains d’un chapelet de feu éparpillés, qu’une main invisible reprend, rassemble, qui viennent s’enfiler à la suite, par les ruelles qui mènent à l’église...
Là, contre un pilier, dans ce vaste vaisseau de ténèbres, où fument des lampes à pétrole, comme luminaire, où flottent des banderoles de fête, où une fanfare prélude, accordant des cuivres rauques, je regarde les fidèles, dans un fracas de sabots et de chaises, souffler leurs lanternes, s’installer...
Un suisse, à casque blanc, costume de franc-tireur, déambule, frappant le sol de sa hallebarde...
Des vieilles tisonnent leurs chaufferettes...
Le plus grand nombre se bousculent à s’agenouiller devant le Jésus sur la paille, qui rappelle les Jésus d’épicerie posés sur quelques chalumeaux, les crèches des boutiques que les gamins de Paris retrouvent, au réveil, contre leurs souliers...
[Image]A Conques.
Cela me ramène, vous ne voudriez pas qu’il en fût autrement, aux noëls de mon enfance, si loin, que tant d’autres ont suivis, banalement vides, la nuit gâchée aux mangeailles traditionnelles, dans le brouhaha où j’étais plus seul, souvent, avec tous, que je ne suis ici, étranger, dans cette nef du Rouergue... Et, dans cet isolement, certes, je jouis plus vivement de la fête où je devais être ce soir, où se tourne tout mon cœur, que je n’aurais fait, y assistant, dans l’éparpillement de la pensée et des paroles...
Après la messe, tout ce monde repart; le chapelet de lanternes s’égrène par le pays...
Je rentre à l’auberge, où je croyais à de la joie, des chansons, de la ripaille...
Rien que lesmanilleurs, qui n’ont point cessé, imperturbables, tout à leur affaire...
«Mais il n’y a plus de réveillon, me confie le patron, trop de misère aujourd’hui... Ah! oui, il s’en mangeait de la saucisse et du boudin... Mais à présent avec le phylloxera...»
J’obtiens une tasse de thé, une infusion—de je ne sais toujours pas quelles tristes herbes,—et je gagne ma chambre glacée, où je couche tout vêtu, où je ne m’endors pas, suivant longtemps du regard les falots, les grains de feux des paroissiens, comme des grêlons qui roulent, dégringolent du bourg par les ruelles tortueuses, s’éteignent...
Bientôt, il ne reste plus d’éveillés à Conques que les joueurs de manille, et, après leur départ dont je suis averti par le verrouillement des portes derrière eux—que moi!...
[Image]Grand’mère.
[Image]Les monts d’Aubrac.—Nasbinals.
L’Aubrac.—D’Aumont à Nasbinals.—Le rhabilleur Pierrounet.—Les gasparous; Jérémie; les Cantalès.
[Image]
Prenezla voiture de Constant, et vous ne regretterez pas la promenade. Le trajet est long, d’Aumont à Nasbinals, à Aubrac, la route monotone, mais d’une monotonie immense, exaltée jusqu’à la puissance et à la grandeur, par ces landes grises, vertes, rousses, interminables, ces pinèdes chétives, ces étendues de pierraille ou de mornes flaques, où la route terrible se traîne avec l’air de n’aller nulle part, comme une craquelure, un fendillement dusol éclaté sous le ciel torride, et qui menace de se perdre à travers un désert de landes mamelonnées de bruyères, de genêts, de fougères brûlés par la force de la canicule; d’heure en heure, une douzaine de toits groupés, des femmes, des enfants en haillons, sur leur seuil misérable où sèchent, pour le feu de l’hiver, des mottes d’herbes et des bouses; et de nouveau, des cantons vides, semés çà et là de blocs erratiques, couchés comme des dolmens, debout comme des menhirs, des cubes, des pyramides formidables, arrêtés le long des pentes, précipités dans les creux, comme expulsés de la terre ou chus du ciel, ou comme abandonnés, matériaux en trop, qui n’ont pu servir lors de la construction du monde!
CONSTANTCOURRIER DE NASBINALSDemeurant Hôtel Castanier, à AUMONT.——VOITURES A VOLONTÉConduit chez PIERROUNET, rabilleurNasbinals——PRIX MODÉRÉS
Paysages dépareillés, dont le caractère hybride ne s’atténue un peu que vers Nasbinals,—le bourg important de la région,—grâce à des prairies, des bois, de l’eau, cette rivière, le Bès, qui ne sait trop non plus—comme la route—d’où il vient ni s’il va quelque part!
Perspectives éplorées, farouches aspects qui recommencent de se développer dès que la route a dépassé les bois et les cultures pour gravir jusqu’au faîte du plateau, et courir à travers les pacages, qui s’étalent jusqu’à l’horizon indéfiniment, comme une mer morte, un immobile océan de gazon d’où, seuls, dans l’immense cercle désert qu’embrasse le regard, les burons émergent,—comme des dos de rochers marqués de balises,—signalés qu’ils sont d’une branche dépouillée, rien qu’un plumet de feuilles au bout, que les buronniers, les montagniers, les Cantalès, comme on les appelle ici, plantent contre la cabane, à la Saint-Jean.
Mais arrêtons-nous à Nasbinals, allons rendre visite à Pierrounet, rhabilleur: rhabilleur, rebouteur, c’est tout un...
Vous n’avez pas fait la route sans dépasser quelque charrette, un malade couché sur des sacs, de la paille, sans rencontrer quelque paysan au bras en écharpe; peut-être même avez-vous accompli le voyage à côtéd’une vieille pâtissante, ou d’un enfant dont on ne pouvait apaiser les pleurs; tous allaient chez Pierrounet,—avec qui il y a toujours de l’espoir, même quand le médecin a abandonné le malade...
Pierrounet! Avec lui, toujours de la ressource, et n’allez pas douter de son infaillibilité dans ce pays de dolmens, de grottes de fées, de clapas de magiciens!
[Image]Pierrounet.
Les montagnards d’aujourd’hui ont en Pierrounet la confiance invétérée de leurs ancêtres aux divinités païennes, aux eaux du lac Saint-Andéol où, à des fêtes, ils jetaient les linges des malades, des objets, des monnaies.
Pierrounet!
Pas un prêtre, pas un médecin de la région n’oserait contester son pouvoir. Il guérit où la science renonce, où la prière est demeurée inutile. On vous racontera qu’il a confondu les plus malins de Montpellier: devant la faculté assemblée, il aurait tordu les pattes d’une brebis en tire-bouchons, et les aurait redressées ensuite de quelques attouchements, et la brebis se serait mise à cabrioler et Pierrounet aurait défié tous les professeurs présents: «Faites-en autant»! se serait-il écrié. Aussi sa renommée se propage au loin, vers la souffrance et la douleur.
Il n’y a pas que Constant, d’Aumont, qui lui amène du monde. Il vient du monde de toutes les parties du département et de toutes les parties du monde...; il en vient tant que le courrier de Nasbinals, à cause de Pierrounet, soumissionne le transport des dépêches à trois cents francs par an, au lieu de trois mille francs, devis fixé par l’administration.
Pierrounet est le grand guérisseur de l’Auvergne: il ne se luxe pas un poignet, il ne se fracture pas une jambe, il ne se démet pas unmembre, que tout de suite l’on ne songe à gagner Nasbinals, où Pierrounetpetasse(raccommode) les gens, jour et nuit...
Ainsi célèbre, opérant au vu et au su de tous, Pierrounet est loin du rebouteur habituel, obscur, que possède chaque village; Pierrounet pratique au clair soleil, sur les routes; car ce Pierrounet, que le voiturier interpelle à un tas de cailloux, c’est le Pierrounet fameux: il est cantonnier: ce n’est qu’après sa journée, ou aux heures des repas (encore les prend-il souvent dans le fossé, contre le talus d’un champ) qu’il reçoit chez lui: le reste du temps, il faut le rejoindre sur les chemins...
[Image]D’Aumont à Nasbinals.
A l’auberge, un va-et-vient nombreux de tous les jours est dû à la réputation de Pierrounet; les médecins vous expliquent que ce n’est pas autre chose que du massage, une certaine habileté, de la dextérité acquise en soignant les bêtes; ils accordent qu’il peut se rendre maître d’une foulure, d’une entorse, que là se limite son savoir. Ses clients, au contraire, lui confèrent des dons universels; pas de maladies dont ils ne soient assurés qu’il doive triompher.
Pierrounet: le voici, le soir où je passe ici, dans son petit jardin; il est vêtu bourgeoisement d’une veste de rase noire; son visage allongé et doux s’encadre de barbe taillée à la mode du pays; il garde demi-clos des yeux d’un bleu vague, l’air un peu d’un tranquille bedeau, dont les cinquante ans se seraient écoulés à servir le curé et à sonner les cloches. Il marmonne des réponses, plus qu’il ne parle...
Pendant que nous sommes là, arrivent en croupe un grand gars, unevieille femme. Pierrounet semble bien intimidé de la présence des étrangers; nous le laissons à ses malades...
Pendant que ceux-ci s’en remettent à Pierrounet de les soulager, d’autres, en foule, gravissent quelques kilomètres encore jusqu’à Aubrac... par une route de plus en plus sinistre, bordée maintenant d’aiguilles, de termes de granit, érigés pour signaux aux mois de neige... maintenant qu’a disparu la Domerie, le monastère dont les douze moines-chevaliers escortaient les voyageurs à travers la montagne...
[Image]Route d’Aubrac l’été.
C’est la contrée des pacages où transhument quatre-vingt mille bêtes, dont trente à quarante mille vaches, qui s’établissent par troupeaux de cinquante, cent, deux cents bêtes dans leurs «montagnes» respectives—on désigne par «montagne»un bien;—de petites vaches au mufle noir, aux poils frisés entre les cornes fines; solitude que peuplent, l’été, ces vacheries espacées, silence où carillonnent les sonnailles du bétail—solitude et silence que lesgasparousseuls dérangent, et le tambour de Jérémie, aussi... en attendant la création prochaine d’un Sanatorium projeté.
Lesgasparous,—ainsi dénomme-t-on les centaines de pensionnaires des trois ou quatre hôtels qui composent, avec l’église et les ruines de la Domerie, toute la station d’Aubrac,—lesgasparoussont les malades en cure d’air et de petit-lait; malades qui se portent assez bien pour la plupart, des «Parisiens» originaires de l’Auvergne, de la Lozère, du Cantal, de Rodez, de Saint-Chély, de Saint-Urcize, de Laguiole, qui prennent des vacances, du repos: il n’est pas troisgasparousexpédiés ici par la Faculté; c’est d’eux-mêmes qu’ils s’imposent le traitement, avecune foi absolue; au moindre malaise, untour au paysest le remède que s’ordonne le montagnard.
D’ailleurs, ils n’attendent pas d’être «à l’article de la mort» pour y recourir. Dès qu’ils se sentent «quelque chose qui ne va pas», ils songent au pays; et comme les enfants qui ne confient qu’à leur mère le soin de dorloter leurs chagrins, eux, tout de suite, tournent les yeux vers la montagne, ne comptent que sur elle, n’espèrent qu’en elle: le petit-lait—lo gaspo,—à Aubrac, le raisin à Entraygues, les eaux à la Chaldette, à Sainte-Marie, à Vic, à Cransac, à Chaudesaigues, voilà d’où ils espèrent la santé; et il faut que cela réussisse, pour qu’ils consentent à la dépense de temps et d’argent...
[Image]Route d’Aubrac l’hiver.
Aubrac, au fort de la saison, reçoit donc nombre degasparous, des buveurs sérieux, convaincus, qui suivent le régime exactement: matin et soir, ils montent vers les burons, où se boit lagaspo, non plus les ordinaires burons, toujours sordides, mais de confortables burons aménagés en buvettes; chacun fait remplir son écuelle et revient s’asseoir dans l’herbe, où, par groupes, lentement, à petites gorgées, se vident les grands bols. L’heure de lagaspoet l’heure du repas voient legasparouponctuel, au buron ou à l’hôtel. L’après-midi, la foule cherche le frais dans les bois de Gandillac, où les hommes se coupent des bâtons, «le drillier», le traditionnel drillier, une racine d’alizier au manche à double bec qu’ils portent tous en guise de canne, l’écorce pelée, et dont, tout le jour, ils chassent les pierres, tranchent les hautes tiges, se fouettent les jambes, en espérant lagaspodu soir...
Des «sociétés» s’installent sous le couvert, un litre à portée de la main, et un jeu de cartes.
Il ne reste là-haut que les amateurs de quilles, et, sous le porche d’une grange, refuge de la colonie en cas de pluie,—des femmes qui tricotent, en cheveux, à l’aise, une camisole lâche, une jupe et un tablier. Les hommes ont quitté la veste ou la blouse, déboutonné leurs cols, ouvert leurs gilets de lustrine, desserré la ceinture des cottes bleues ou despantalons de velours, les pieds dans de vastes pantoufles de tapisserie, aux couleurs éclatantes, qui représentent des têtes de chiens, des damiers, des as de trèfle ou de carreau, des dominos, cent sujets variés...
[Image]Aubrac.
Mais la principale distraction est fournie par Jérémie—que l’on entend bien avant de le voir. Jérémie! Le casino d’Aubrac à lui tout seul! Jérémie, le tambour, un brave nain à tête longue, si petit que la fleur qu’il mâchonne, d’une bouche lui traversant toute la face, tombe presque sur sa caisse, et que la caisse traîne sur ses sabots; Jérémie, battant du tambour de l’aube à la nuit, à toutes réclamations des dames, à chaque petit verre des messieurs, et puis pour le plaisir aussi, bien sûr; Jérémie, qui ne marche qu’avec une caisse,—il en a une collection, offertes par souscription,—une caisse brillante et sonore, toute neuve; Jérémie, dont la tête n’apparaît jamais qu’encadrée dans le triangle vertigineux de ses baguettes!
Le petit-lait, l’air natal, du lard, des saucisses, des viandes farcies,des crêpes de blé noir, de la fourme et des cabecous, les aubades, les plans et les rataplans de Jérémie, les cartes et les quilles, cela suffit en semaine aux habitués d’Aubrac.
Le dimanche, la bourrée—la bourrée violente des Cantalès, des buronniers descendus dans les auberges vider des saladiers de vin chaud.
Lesgasparous, aux jambes dégénérées, qui essayaient de se mêler aux montagniers, se retirent vite, font cercle, regardent virer, dans une formidable cadence, les grands et forts, blonds et blancs Cantalès—«les plus Celtes des Celtes»—dont quelques-uns ont posé des litres en équilibre sur leur tête et continuent, graves et rythmiques, de tourner et tourner, au grand émerveillement des spectateurs...
[Image]A Nasbinals.
[Image]Au Puy.Les bords de la Borne.L’église Saint-Michel sur le rocher d’Aiguilhe.
Dans le Velay.—Notre-Dame du Puy; les orgues d’Espaly; le château de Polignac; les oracles d’Apollon.—La population du massif central.—L’homme contemporain des volcans.—Saint-Julien de Brioude.—Les gorges de l’Allier.—La Chaise-Dieu.—Mœurs du Velay.—Notre-Dame de la Dentelle.
[Image]
Cene sont que de hâtives et faibles notes, un regard rapide et bousculé, sur une région qui m’est restée trop longtemps étrangère, que j’aurais confondue certainement dans mon «amour du pays»—si je l’avais connue plus tôt...
Pourquoi faut-il que j’aie tergiversé de la sorte, et, jusqu’à ces dernières années, exclu de mes pérégrinations le Velay, que je ne soupçonnais pas être de l’Auvergne autant quecela,—puisque c’était le Velay, et ses habitants des Vellaves, et non des Arvernes.
Le Velay, comme l’Auvergne, dresse de ses origines ignées des témoins considérables avec le Meygal, le Mézenc, le cratère de Bar, et ces cônes, ces obélisques, ces phonolithes, ces blocs volcaniques, ces dykes étrangement debout dans le bassin du Puy, et ces murailles basaltiques, et ces empâtements énormes de déjections plutoniennes qui se sont amassées en assises farouches, en piédestaux grandioses pour ces châteaux, ces chapelles qui font corps avec, tellement que l’on ne sépare pas l’œuvre de l’homme de la création de la nature.
[Image]Le Puy.—Vue panoramique.
Magnifiques désordres, toujours nouveaux, comme la tempête, surprenant encore lorsque l’on revient du Cantal et du Puy-de-Dôme et que, obsédé de la vision la plus récente de ces cataclysmes du sol, on peut se croire blasé, se tenir convaincu que nulle part et jamais plus l’on n’assistera à rien de pareil ni d’égal.
Une fois de plus, l’imagination est brusquée, assaillie, bouleversée, comme roulée et tordue; pas d’horizons pour les yeux où se poser, se reprendre, à travers ce pêle-mêle d’aspects brisés, enchevêtrés, qui s’écroulent, se relèvent, se chevauchent, s’écrasent, s’enfoncent, s’élancent, bondissent, retombent, dans quel chaos!
Nous tâcherons de nous y débrouiller, comme d’un observatoire, du sommet du Rocher Corneille, sur le mont où s’étagent les gradins de la ville, où s’est établie la cathédrale, où s’est érigée à près de quarante mètres au-dessus de ses flèches, à cent trente mètres au-dessus de la ville basse, des places, boulevards et bâtiments modernes, la statue dela Vierge, Notre-Dame de France, provenant de la fonte de deux cents canons enlevés à Sébastopol.
[Image]Le Puy.—Sous le porche de la cathédrale.
(«Le Rocher Corneille, vu de la route de Lyon, après le pont Saint-Jean, offre une configuration assez singulière: au-dessous d’un quartier de roche représentant un lapin au gîte, on remarque, comme sculpté en bas-relief, sur un fond presque noir, un profil colossal auquel on donne vulgairement le nom de Henry IV. Certes, l’illusion y prête beaucoup, mais il est très vrai qu’il existe une certaine ressemblance: c’est le nez aquilin, la moustache prédominante, le menton et la barbe allongée. La fraise même qui orne le col se trouve formée par un buisson de verdure.»)
Je me suis engagé, au hasard, par un dédale inextricable de ruelles en échelles, de montueuses spirales, encaissées entre de longs et hauts murs, aux tournants desquelles, dans un silence, une torpeur de ville espagnole, son délabrement et sa puanteur aussi, dans le rectangle d’ombre et de fraîcheur d’une impasse, éclatent les caquets d’un cercle de dentelières, pittoresques par quelques détails de vêtements, débraillées à la chaleur, manœuvrant, de doigts habiles, le jeu des écheveaux sur les jolis tambours...
Dans le va-et-vient, les hésitations, les zigzags maladroits des touristes sans guide, je serais bien incapable de redire mon trajet.
Je n’ai gardé que des impressions par taches sur la mémoire. Mais des taches vives, indélébiles...
D’ailleurs, je ne tenterais pas d’aboutir là où il me semble que toutes descriptions, même de Mérimée, n’ont point réussi à «rendre» la basilique, à dégager sa personnalité, son caractère singulier...
Discerner les modifications, les agrandissements successifs, fixer des dates, indiquer les influences de style sensibles dans les corrections et les additions, cataloguer les fragments de sculpture, et, après inspection des voûtes en coupoles oblongues de la grande nef contrebutées par les bas-côtés, classer l’édifice en romano-byzantin, cela, fort utile, nécessaire, ne fait pas apparaître, cependant, à l’esprit le plus attentif et le plus inventif, ce qui, par le rythme mystérieux et sûr des lignes, monte, des pierres ajoutées aux pierres, d’indéfinissable, d’émouvant et de certain par quoi nous sommes arrêtés et conquis...
Certes, l’effet n’est pas banal de la façade blanche et rouge, avec son portail aux colonnes de porphyre, au bout du long escalier qui, partant de la pente dure de la rue des Tables, bifurque sur les côtés, mais donne toujours l’illusion qu’il s’enfonce dans l’église, comme jadis où il pénétrait jusqu’au centre: ce qui faisait dire «que l’on entrait à Notre-Dame par le nombril, et que l’on en sortait par les oreilles».
Disposition hardie,—l’édifice suspendu dans le vide, par dessus l’escarpement,—qui avait été nécessitée, lorsque le palier de roc où posait le monument primitif avait manqué pour un établissement plus vaste. Aussi, suivant Viollet-le-Duc, pour permettre aux pèlerins d’arriver processionnellement jusqu’à l’image vénérée...
[Image]Le rocher d’Espaly.
Mais cette vue de front ne laisse pas soupçonner le reste, le cloître, le clocher, le porche latéral, les bâtiments religieux voisins, la masse de la cathédrale, où l’on arrive par les chemins que j’avais pris, où l’on ignore, alors, l’alignement principal.
On ne s’oriente guère, tout d’abord... et lorsque l’on s’est expliqué cette position originale, unique, il reste du doute et du trouble.
Notre-Dame du Puy est bien Notre-Dame de la Montagne, déconcertante, fuyante et insaisissable, tenant du sommet et de l’abîme; c’est par cette impression que l’on est envahi, dont l’on conserve lahantise, plus que l’on ne se souvient des époques successives, des géométries et des agencements de l’édifice; la tradition locale que ce serait un cerf qui aurait tracé sur le sol l’enceinte de la future église autour d’un dolmen sur lequel était apparue la Vierge, s’explique mieux que la vérité historique, rapportant aux hommes le projet spontané de situer là une basilique...
[Image]Aiguilhe et Polignac vus du rocher Corneille.
Par ce lundi de l’Assomption, où je montai à Notre-Dame, il pesait sur tout la lourdeur d’un lendemain de fête; on rencontrait encore nombre de pèlerins attardés de la veille; et, d’autre part, comme c’était marché, les campagnards profitaient de leur venue à la ville pour concilier leurs intérêts et la dévotion; entre deux emplettes, ou après leurs affaires, ils se rendaient là-haut fléchir le genou devant la vierge noire rapportée de Palestine par saint Louis, ou sa copie plutôt; et la grosseur du cierge allumé par les bonnes femmes en sabots, corsages lacés, chapeaux de feutre noir sur le bonnet, qui traversaient le sanctuaire, sans doute, se proportionnait à ce que les porcs, les poulets ou le beurre se vendaient.
Si j’ai pu douter, jadis, de loin, que le Velay fût de l’Auvergne, il m’aurait suffi de quelques secondes, même aveugle, pour me désabuser absolument.
Oh! pas d’erreur possible! Cela sentait le buron, l’étable, les gens et les bêtes comme en champ de foire, à en perdre l’odorat! Il faut que le Père éternel ait les narines éprouvées pour ne point défaillir, et tomber du ciel, à cet encens de ses fidèles montagnards...
A tous les recoins des porches, à tous les angles des marches, des mendiantes se traînaient, ou des dentelières offrant les bandes de passements ou de guipures, ou bien des marchands se tenaient à leurs étalages, dévastés par la foule de la veille, de médailles, de statuettes, d’images, de scapulaires, de croix, de coquilles, de livres saints, de bénitiers, de crucifix. Des baudets, des chevaux, des files de paysans chargés autant que leurs bêtes dévalaient, ajoutant à mes réminiscences d’Espagne, qui s’accrurent encore, après avoir gravi par les entailles du roc jusqu’à Notre-Dame de France, d’où la cathédrale, la ville, tout le bassin du Puy, avec ses racines et ses troncs de volcans, se hérissent sous les regards; par la lumière de ce jour-là, avec ses maisons pressées, entre lesquelles les ruelles ne sont plus qu’un trait de vide entre les toitures, rien ne s’ouvrant que les carrés des courettes intérieures, bordées de cloîtres, des établissements religieux qui pullulent ici, dans l’atmosphère fauve de ce mois d’août desséché, où les murs, les toits, tout semblait de terre cuite, de poterie jaune et rouge, je respirai comme une bouffée d’Espagne, j’éprouvai la sensation d’une Tolède française, auvergnate...
Enfin, c’est de ce point seulement que l’on comprend l’impossibilité de séparer, de voir, à part de la ville, la cathédrale qui compose, avec elle et le rocher, un tout inextricable, indivisible et unifié encore par les siècles...
Mais, ici, je ne m’inquiéterai point à crayonner des notes sur mon calepin de route: George Sand n’a point écrit en vain! Il n’est point de sites de la Haute-Loire où elle n’ait fait évoluer les amants errants de ses livres, à qui il ne fallait rien moins que la coupe des cratères pour bannir l’oubli de leurs chagrins: «Quant à la beauté du Velay, je ne pourrais jamais la décrire. Je n’imaginais pas qu’il y eût, au cœur de la France, des contrées si étranges et si imposantes. C’est encore plus beau que l’Auvergne que j’ai traversée pour y arriver. La ville du Puy est dans une situation unique probablement; elle est perchée sur des laves qui semblent jaillir de son sein et faire partie de ses édifices. Ce sont des édifices de géants; mais ceux que les hommes ont assis aux flancs et parfois au sommet de ces pyramides de laves ont été vraiment inspirés par la grandeur et l’étrangeté du site...»
[Image]Espaly.—Les Orgues.
Dans le mêmeMarquis de Villemer, George Sand décrit aussi la quille gigantesque qui porte l’église Saint-Michel et la falaise des orgues d’Espaly, et l’énorme table où se dressait Polignac, masses épaisses, aux tours effilées, dans l’amphithéâtre de montagnes qui cernent le bassin du Puy, debout comme des colonnes commémoratives des éruptions, parmi les coulées qui couvrent le pays, ou le jonchent de blocs et de récifs, de trachytes, de phonolithes, de brèches, de scories, de cendres: «De la cathédrale, on descend pendant une heure pour gagner le faubourg d’Aiguilhe, où se dresse un autre monument à la fois naturel et historique, qui est bien la plus étrange chose du monde. C’est un pain de sucre volcaniquede trois cents pieds de haut, où l’on monte par un escalier tournant jusqu’à une chapelle byzantine nécessairement toute petite, mais charmante et bâtie, dit-on, sur l’emplacement et avec les débris d’un temple de Diane. On raconte là une légende... Une jeune fille, une vierge chrétienne, poursuivie par un mécréant, s’est précipitée, pour lui échapper, du haut de la plate-forme: elle s’est relevée aussitôt; elle n’avait aucun mal. Le miracle fit grand bruit. On la déclara sainte.L’orgueil lui monta au cœur, elle promit de se précipiter de nouveau, pour montrer qu’elle disposait de la protection des anges; mais cette fois, le ciel l’abandonna, et elle fut brisée comme une vaine idole...» Le fait est qu’il y avait de quoi lasser la patience la plus angélique. Ce que George Sand omet de répéter, ce sont les tribulations du propriétaire du jardin où ces atterrissements s’effectuaient; la foule envahissait son jardin, emportait de la terre en souvenir, et il dut prévoir le moment où le fond allait lui manquer: il établit une surveillance et fixa un tarif...
[Image]Polignac.
«Il y a auprès du Puy, et faisant partie de son magnifique paysage, un village qui couronne aussi une de ces roches isolées, singulières, qui percent ici la terre à chaque pas. Cela s’appelle Espaly, et le rocher porte aussi des ruines de château féodal et des grottes celtiques. Une de ces grottes est habitée par un pauvre vieux ménage dont la misère est navrante. Les deux époux sont là dans la roche vive, avec un trou pour cheminée et pour fenêtre. La nuit, on bouche, en hiver, la porte avec de la paille, en été, avec le jupon de la vieille femme. Un grabat sans draps et sans matelas, deux escabeaux, une petite lampe de fer, un rouet, et deux ou trois pots de terre, voilà tout le mobilier...»
C’est sur le point culminant de ces prismes basaltiques figurant des orgues fantastiques, au-dessus de la Borne, que fut le château où pour lapremière fois l’on salua Charles VII roi de France. Les châteaux du Velay! Quelle énumération, que nous ne tenterons pas dans cette description cursive: château de Saint-Vidal, château de Bouzols, château de la Roche-Lambert; que d’autres!
[Image]Château de Saint-Vidal.
Enfin, voici le manoir de Polignac qui «se présente de loin comme une ville de géants sur une roche d’enfer. C’est la plus forte citadelle du moyen âge dans le pays; c’était le nid de cette terrible race de vautours sous les ravages desquels tremblaient le Velay, le Forez et l’Auvergne. Les anciens seigneurs de Polignac ont laissé, partout, dans ces provinces, des souvenirs et des traditions dignes des légendes de l’Ogre et de Barbe-Bleue. Ces tyrans féodaux détroussaient les passants, pillaient les églises, massacraient les moines, enlevaient les femmes, mettaient le feu aux villages, et cela, de père en fils, pendant des siècles... Leur citadelle était inexpugnable. Le rocher est taillé à pic de tous les côtés. Le village est groupé au-dessous, porté par la colline qui soutient le bloc de lave...»
[Image]Bords de la Loire.—Le château de Bouzols.
[Image]La Roche, près de Brioude.
L’après-midi que j’y passai, le manoir de Polignac différait quelque peu de celui en ruines, de naguère; nombre d’ouvriers y travaillaient à restaurer le donjon, à déblayer, çà et là; pour l’instant, les démolitions et réfections faisaient de notre promenade aux ruines une visite à un chantier où la pierre grinçait, tout encombré de matériaux, d’outils, d’appareils...; ces travaux empêcheront les ruines de s’effondrer, de se niveler; il suffira de ces quelques lambeaux raffermis pour étonner des siècles encore le voyageur le moins renseigné à qui quelques pans de pierre, sur ces assises redoutables, continueront de redire l’orgueil et la puissance de cette forteresse dont les seigneurs s’appelaient à juste titre rois des montagnes..... Et quels rois! Qu’étaient-ce que les autres, chétifs, auprès d’eux! Les Polignac ne descendaient-ilspas de Sidoine Apollinaire—ou d’Apollon,—leur château élevé sur les ruines d’un temple de ce dieu; lisez là-dessus une page curieuse, sur les antiquités de la Haute-Loire: «Vers la frontière de l’Auvergne et du Velay, sur le haut rocher de Polignac, il a existé un temple d’Apollon, fameux par ses oracles. L’époque de sa fondation remonte aux premières années de notre ère puisque déjà, en l’an 47, l’empereur Claude y vint en pompe, comme pour accréditer la puissance du dieu, et qu’il y laissa des preuves de sa piété et de sa munificence. Les débris et les issues mystérieuses, que l’on retrouve encore sur le rocher, dans son sein et ses environs, révèlent les moyens secrets employés par les prêtres pour faire parler leur divinité et en imposer aux peuples. Au bas du rocher était uneÆdicula: c’est là que les pèlerins ou consultants faisaient leur première station, qu’ils déposaient leurs offrandes et exprimaient leurs vœux. Unconduit souterrain communiquait de cetteÆdiculaau fond d’une grande excavation percée en forme d’entonnoir, depuis la base jusqu’à la cime du roc. C’est par cette énorme ouverture que, prononcés même à voix basse, les vœux, les prières et les questions des consultants parvenaient à l’instant même en haut du rocher, et que là, recueillis par les collèges des prêtres, les réponses se préparaient pendant que les croyants, par une pente sinueuse et longue, arrivaient lentement au but de leur pèlerinage. Les réponses étant prêtes, les prêtres chargés de les transmettre se rendaient dans des salles profondes contiguës à un puits dont l’orifice venait aboutir au sein du temple.
[Image]Le château de Domeyrat.
«Ce puits, couronné par un autel, était fermé par une petite voûte hémisphérique, présentant dans sa partie antérieure la figure colossale d’Apollon, dont la bouche entr’ouverte, au milieu d’une barbe large et majestueuse, semblait toujours prête à prononcer les suprêmes décrets. C’est aussi par cette ouverture qu’au moyen d’un long porte-voix, les prêtres, du fond des antres du mystère et de la superstition, faisaient sortir ces oracles fameux qui, en portant dans les esprits le trouble, le respect et la persuasion, retardèrent de quelques siècles le triomphe complet et le règne du christianisme...»
A remonter le cours des générations et des religions qui eurent ici leur vie et leurs autels, inévitablement on arrive à l’interrogation «si l’homme existait?», à l’époque des cataclysmes volcaniques où s’abîme la contemplation d’aujourd’hui.
[Image]A Brioude.
[Image]Brioude.—Église Saint-Julien.
[Image]Vallée de l’Allier.Les montagnes du Velay.
M. Marcellin Boule, le savant géologue à qui l’on doit déjà de si importants travaux, va nous répondre avec netteté et précision, pour le Velay et pour l’Auvergne, et pour tout le massif central: «Dès l’époque quaternaire, à laquelle remontent les premières traces humaines qu’on ait positivement constatées en France, le massif central fut habité. L’homme préhistorique y eut le spectacle de phénomènes grandioses, puisqu’on a trouvé des restes osseux aux environs du Puy en Velay, sous des déjections volcaniques. Plus tard, à l’âge du renne, il s’établit un peu partout dans les vallées. Au début de la période actuelle, une nouvelle race, différant des premières non seulement par ses caractères physiques, mais encore par sa manière de vivre, vint mener sur les hauts plateaux une existence pastorale. Cette race, munie d’un outillage de pierre perfectionné, haches polies, pointes de flèches délicatement travaillées, a laissé de nombreux monuments, dont les plus connus, les dolmens, s’élèvent encore sur le sol de tout le massif, y compris la région des Causses... Il est possible que ces hommes aient été les ancêtres directs des Celtes de l’ancienne Gaule. Mais il est plus probable que les Celtes des historiens résultent du mélange de ce vieil élément autochtone à tête courte ou brachycéphale, et d’éléments envahisseurs venus de l’Orient; ceux-ci apportant avec eux une civilisation plus avancée et caractérisée par l’emploi des métaux; les populations celtiques furent ensuite victimes d’invasions multipliées, se faisant par deux voies différentes. Vers le Sud, les Phéniciens, les Grecs et les Romains fondèrent successivement de nombreuses colonies; vers le Nord, le pays qui devait devenir la France ne cessa d’être envahi par les races blondes à tête allongée, dont les traits principaux forment encore la caractéristique des populations actuelles. Toutes ces vagues humaines venaient se heurter au pied du massif central où les races primitives se conservaient relativement pures, et où Jules César put apprécier leur valeur guerrière. Les principales peuplades gauloises du centre de la France étaient les Lémovices, dans le Limousin; les Bituriges, les Brannovices, les Ségusiaves, dans les plaines de l’Allier, de la Loire et du Forez; les Arvernes, en Auvergne;les Vellaves, dans le Velay; les Gabales, dans le Gévaudan; les Rutènes, dans le Rouergue; les Volques Arécomiques, dans les Cévennes. A partir de cette aurore de l’histoire de la nation française, le massif central, paisible sous la domination romaine, fut à l’abri des incursions. C’est dans les grandes plaines qui l’entourent que le sang des envahisseurs, Francs et Normands au Nord, Maures au Sud, se mêla librement au sang gaulois, et que les confusions ethniques s’augmentèrent davantage. Les seuls croisements qui vinrent modifier les caractères primitifs des hommes du centre furent ceux qu’entraînent les relations commerciales et les rapports de voisinage. Les longs siècles qui correspondent à l’histoire de France n’eurent pour effet que d’établir et remanier les divisions politiques, et de rendre plus pittoresques les sites du massif central en les ornant de châteaux forts, de manoirs, d’églises, de chapelles, de constructions de toutes sortes, dont les ruines produisent un si bel effet au milieu des montagnes... On peut s’attendre, d’après cela, à retrouver encore, dans le massif central, une population très semblable aux Celtes, tels que ces derniers nous sont connus par les données historiques ou archéologiques. C’est, en effet, ce qui arrive. Au point de vue anthropologique, les populations du massif central se divisent en deux groupes d’importance fort inégale. A l’Est, dans le Limousin, dont les collines et les plateaux étaient d’accès facile, nous trouvons des hommes à tête allongée, ou dolichocéphales, tantôt bruns, tantôt blonds. Les bruns sont nombreux dans les parties septentrionales du massif... On remarquera la localisation des types dolichocéphales,blonds, apparentés aux races venues du Nord et de l’Est, dans les parties basses du massif. Dans tout le reste du territoire, c’est-à-dire dans la partie la plus montagneuse, ce sont les brachycéphales (à tête ronde), aux cheveux bruns, aux yeux foncés, qui dominent. La brachycéphalie est extrême sur les plus hautes montagnes, dans le Cantal, la Haute-Loire, la Lozère, c’est-à-dire dans les régions les plus difficilement accessibles. Broca a fait remarquer que le type des Bas Bretons et des Auvergnats actuels pouvait être considéré comme celui des Celtes au temps de César et de Strabon. Ce type peut se caractériser par une brachycéphalie prononcée, des cheveux bruns ou châtain foncé, une capacité crânienne notablement plus forte que celle des Parisiens, un front large, des crêtes sourcilières très développées, une face élargie. «Le visage paraît aplati et de forme rectangulaire; les pommettes sont parfois fortes et écartées, la mâchoire inférieure, carrée. Le nez, à dos plutôt concave et à bout plutôt relevé, est peu saillant et comme implanté dans une dépression au milieu de la face. Dans son ensemble, la tête est grosse et plantée sur un cou relativement étroit que débordent les angles de la mâchoire. Ils sont robustes, bien musclés, ils ont des membres forts et trapus. (Topinard)...» Les races du centre de la France, qui trouvent dans la Haute-Auvergne leur expression la plus élevée, sont fortes, vigoureuses, douées de qualités plus solides que brillantes, de l’amour du travail, d’un grand sens pratique de la vie, la ténacité, la sobriété, l’économie, l’attachement au solnatal. La criminalité, dans le massif central, est au-dessous de la moyenne française. L’émigration verse chaque année des flots humains de la montagne dans la plaine et dans les grandes villes françaises, pour le grand profit physique et moral de ces dernières. Une grande partie de la population parisienne se recrute dans le massif central.»
Mais il faut quitter le Puy, qui s’enorgueillit de bien des choses encore: de posséder un soulier de la Vierge, nombre de pièces rares dans son musée Crozatier, les entrailles de Duguesclin, à l’église Saint-Laurent, une statue de La Fayette, la porte Pannessac, etc., etc.
Du Velay, encore,—avec, non loin, les châteaux de la Roche et de Lauriat, et de Domeyrat,—Brioude, où je ne pus qu’à grand’peine aborder, un soir de vent qui balayait affreusement la place de la belle église Saint-Julien, où les bourreaux de Dioclétien auraient lavé la tête du centurion Julianus, décollé pour la foi...