CHAPITRE XXIII

"Cette terre vous sera arrachée, comme la tente d'une nuit."Isaie.

Bien entendu, je ne revis ni M. Jasmin-Brutelier, ni Florentin Muzat, ni leurs amis. Certes, ils ne m'oubliaient pas, mais ils s'en remettaient au hasard du soin de nous réunir de nouveau; je supposai même qu'ils me cherchaient dans les diverses estaminets de l'arrondissement, où ils s'efforçaient de retrouver Françoise.

Je retournai chez M. Delavigne. Une vieille dame rose et blonde, qui ressemblait à une poupée mécanique, se tenait assise dans un coin de la boutique et agitait devant elle un éventail sur lequel était peint un clair de lune romantique. Un gros monsieur en redingote, aux cheveux d'un noir outrageant, faisait à voix basse ses recommandations à M. Delavigne.

--Soyez tranquille, dit le coiffeur, très haut, vos collègues n'y verront rien. Elle aura quelques cheveux gris artistement semés, de-ci, de-là, comme des pâquerettes dans un pré. Dame, avec l'âge, monsieur le doyen, il faut savoir faire quelques sacrifices! Mais ne craignez rien, vous aurez toujours l'air aussi jeune!

Le gros monsieur mit un doigt sur ses lèvres et s'éloigna discrètement.

A son tour, la vieille dame chuchota quelques mots à l'oreille de M. Delavigne. Je l'aurais sûrement vu rougir de les prononcer, si son visage n'était isolé de ma vue par un laquage minutieux.

--Bien, répondit M. Delavigne, de sa même voix forte et timbrée. Je vais vous donner cette crème de beauté, madame de Prunerelles! Avec elle, ces petits accidents n'arriveront plus. C'est un produit parfait, je vous le jure. Aucune rougeur, aucune ride ne peut lui résister.

Je me demandai en quoi ces rougeurs, ces rides pouvaient affecter Mme de Prunerelles, puisqu'elle couvrait le tout du même vernis rose et compact, mais j'abandonnai bientôt ce sujet de réflexions, car M. Delavigne venait à moi.

--Monsieur Salerne, me dit-il, vous enfin! Ah! quel bonheur! Je suis aussi heureux de vous revoir que si on me donnait vingt francs, tenez, de la main à la main, sans que j'aie rien fait pour les gagner. Que vous faut-il? Un bon complet, n'est-ce pas? Ma parole, il y a bien six mois qu'on ne vous a aperçu dans le quartier!

Je lui racontai la cause de mon absence; il en fut extrêmement affecté et ne parut reprendre goût à la vie que lorsque je lui eus affirmé que mon frère était enfin hors de danger.

--Dieu soit loué! me dit-il. Moi aussi, j'ai eu un frère. Oh! je n'avais pour lui ni grand attachement, ni grande antipathie. Je ne l'aurais pas assassiné comme Caïn, mais je ne lui aurais pas donné ma part de lentilles, comme Esaü. Il habitait l'Espagne, je ne l'ai pas vu une fois en vingt ans, et nous ne nous écrivions jamais. Mais il est mort, et, lorsque je l'ai appris, il m'a semblé d'abord que ça m'était tout à fait égal. Et puis, je me suis souvenu d'un timbre du Guatemala, avec un oiseau dessus, qu'il m'avait donné quand j'avais sept ans, et j'ai pleuré pendant trois jours.

Je demandai à M. Delavigne s'il avait appris la mort de Valère Bouldouyr. Ce fut même de ma part une parole bien imprudente, car sa surprise fut si vive qu'il faillit me couper une oreille.

--Mort, monsieur Bouldouyr, mort! A qui se fier, Seigneur!

Je crus un moment que jamais M. Delavigne ne se remettrait à sa besogne et que la mousse sécherait sur mon visage, sans que ma barbe fût endommagée.

Enfin M. Delavigne parut reprendre ses esprits:

--Voici bien des années, monsieur Salerne, dit-il enfin, que je fréquente ce quartier. J'y ai fait un grand nombre d'observations, car, avant tout, monsieur Salerne, ne vous y trompez pas, je suis un observateur. Eh bien! je suis bien forcé de reconnaître que peu à peu tout le monde finit par mourir. C'est une chose que l'on ne sait pas en général. On a peine à l'imaginer et, certainement, on ne le croirait pas, si l'esprit d'observation n'était pas là pour nous faire toucher du doigt une aussi triste réalité! M. Bouldouyr y a donc passé comme les autres! Je n'aurais jamais cru cela de lui. Il semblait si sûr de soi, si tranquille, si peu sujet eux erreurs et aux faiblesses de ce monde. Quelle leçon, monsieur Salerne! Voilà comment s'en vont les plus forts, les plus énergiques. Qu'attendre des autres?

Après un moment de silence, M. Delavigne me demanda ce qu'était devenue cette jeune fille que l'on voyait toujours appuyée à son bras. Je fus forcé de reconnaître qu'elle avait mystérieusement disparu.

--Je dois vous avouer que je l'ai aperçue récemment, me dit M. Delavigne, avec beaucoup de prudence. J'hésitais à vous le raconter car vous m'avez interdit une fois, un peu vivement, de revenir sur ce sujet... Vous savez, monsieur Salerne, que je suis un homme simple et de goûts modestes. Il m'eût, certes, été plus agréable de vivre dans un milieu élégant et mondain, où mes qualités d'observateur eussent trouvé un champ plus large; mais je dois me restreindre au milieu plus simple où la destinée m'a fait naître. Aussi, pour me distraire de mes occupations vulgaires, vais-je de temps en temps à la _Promenade de Vénus_ jouer aux dominos ou résoudre les rébus de _l'Illustration,_ avec quelques amis de mon goût, quelques bons garçons comme moi que rien ne réjouit davantage qu'une saine intimité et la satisfaction d'une compréhension mutuelle.

Ici, M. Delavigne perdit le fil de son discours en tentant sournoisement de me noyer; mais je résistai victorieusement à cet assaut, et je ressorts de mon bain d'écume, soufflant, grognant et à demi étouffé, pour entendre le récit de mon coiffeur.

--Donc, un de ces soirs, j'étais assis sur une banquette, quand je vis entrer cette belle jeune fille que vous savez, avec un gros monsieur rouge et content, admirablement bien rasé et passé au cosmétique. On se serait fait la barbe devant ses cheveux, tant ils ressemblaient à un miroir! Ils s'assirent tous deux à côté de moi, et le gros monsieur commanda un bock. Je fus très attristé de penser que cette demoiselle n'était ni avec M. Bouldouyr, ni avec ce jeune homme à favoris blonds, avec qui je l'ai rencontrée souvent et que vous me disiez être son fiancé. Mais je remarquai qu'elle portait une alliance. D'ailleurs, elle tutoyait son compagnon. Ici encore, monsieur Salerne, mon don d'observation m'a appris que jamais les jeunes filles n'épousent les garçons avec qui elles ont été fiancées!

--Et que disaient-ils? m'écriai-je, en proie à la plus grande agitation. Pour l'amour de Dieu, mon bon monsieur Delavigne, tâchez de vous rappeler leurs paroles!

--Ce gros monsieur si bien rasé adjurait le jeune femme de devenir raisonnable. -"Mais je le suis, je le suis, répondait-elle d'un air résigné." -"Non, disait-il, pas encore, mais je crois que vous le deviendrez à mon exemple." Et puis ils parlèrent d'un héritage, d'une ville qu'ils allaient habiter et dont j'ai oublié le nom.

--Était-elle triste? Gaie?

--Ni l'un ni l'autre, il me semble, mais tranquille et indifférente. Elle avait l'air d'être mariée depuis très longtemps.

--Et lui, comment se comportait-il avec elle? vous a-t-il paru gentil maussade ou brutal?

--Oh! pas brutal toujours! Mais comment Vous dire? Prétentieux, puéril, protecteur...

Je reconnaissais bien dans ce portrait mon déplorable filleul! Que n'avais-je eu, malgré mon âge encore tendre, la bonne idée de l'étrangler, le jour où ses parents m'avaient demandé de le tenir sur les fonts baptismaux!

--Ils restèrent ainsi, à côté de moi près d'une demi-heure; puis, au moment de s'en aller, ce monsieur fit observer au garçon qu'il lui avait donné une pièce douteuse. "Rappelle-toi toujours ceci, dit-il à sa femme, en se tournant vers elle, ici-bas, chacun ne pense qu'à nous tromper. La sagesse est de se méfier de tout le monde!"

Hélas! la sagesse de Françoise eût consisté surtout à se méfier de lui! Mais que pouvait-elle faire contre le destin?

Je quittai M. Delavigne en proie à une grande mélancolie. Derrière la vitrine de sa boutique, une tête de cire continuait a sourire, du même sourire coquet, morne et froidement aguicheur, et je fis la réflexion, je m'en souviens bien, que la tête de cire de mon coiffeur eût certainement constitué l'épouse la meilleure et la plus raisonnable qu'eût pu souhaiter Victor Agniel!

"La marquise, au comte qui lui donne la main. -C'est inconcevable que le temps ait changé comme cela d'un moment à l'autre!Le comte. -Mais, madame, c'est une chose toute simple, et qui arrive tous les jours."Carmontelle.

Du temps passa. Des semaines d'abord, puis des mois me séparèrent de ce morceau de ma vie où j'avais connu Valère Bouldouyr et ses amis. Je pensais souvent à eux et à Françoise, mais le souvenir que j'en gardais devenait chaque jour plus vague, plus indistinct. Il me semblait avoir rêvé cet épisode plutôt que l'avoir vécu. Parfois, le soir, au coin de mon feu, au retour d'une expédition sur les quais ou chez un lointain bouquiniste, - plus ou moins fructueuse! - j'essayais de me représenter les traits de mon vieil ami ou de sa nièce. Déjà, leur image me fuyait: je croyais toujours que j'allais saisir leur physionomie dans sa réalité, dans son relief, mais ce n'était jamais qu'une image à demi perdue, comme un daguerréotype, et qui fondait, pour ainsi dire, devant mon regard.

Le printemps ramena la vie et la gaîté sous les charmilles du Palais-Royal que l'hiver avait rendues âpres et nues. Je vis de nouveau le paulownia, tout contracté, ouvrir dans un bois charbonneux ses étoiles d'un violet pâle; de riches couleurs coururent sur les parterres, les cris des enfants montèrent jusqu'à ma fenêtre; puis l'été combla de son haleine de fournaise le tranquille et noir quadrilatère aux pilastres réguliers.

Et je saluai l'anniversaire de la disparition de Françoise, puis de mon départ pour Nantes.

Un soir d'août, je lisais un de ces livres métaphoriques, obscurs et musicaux, qui me rappelaient le jeunesse de Valère Bouldouyr, quand la sonnette de mon appartement tinta. Peu après, on introduisit un grand jeune homme blond. Je me levai, et soudain je dressai les bras en signe de surprise: c'était Lucien Béchard.

Il avait beaucoup changé; il me sembla plus viril et plus triste. Ses favoris étaient rasés, ses cheveux courts; une moustache en brosse se hérissait au-dessus de ses lèvres. Hâlé, les épaules élargies, la voix sonore, il me rappelait à peine le voyageur de commerce romantique, qui m'avait quitté, voici plus d'un an!

Tant de souvenirs douloureux entraient avec lui dans la pièce que je ne savais que lui dire et qu'il se taisait pareillement. Enfin il vint s'asseoir dans un fauteuil bas, de l'autre côté de mon bureau.

--Je suis arrivé, il y a cinq jours, fit-il, sans hausser la voix. Ma première visite est pour vous. Je suis si ému de vous voire, Pierre! Il me semble que tout n'est pas fini...

Il ajouta:

--Vous vous en souvenez, mon voyage ne devait être que de six mois. Mais j'ai demandé à le prolonger. Je savais que je n'avais plus rien à faire ici. Je reviens avec la situation brillante que l'on m'avait offerte et que le succès de mon voyage a justifiée. A quoi bon, maintenant? Elle ne peut plus me servir à rien! Étiez-vous là quand Valère est mort?

Je lui racontai ce que vous savez déjà, mon absence de Paris, mon retour, ma surprise.

--Et _elle,_ savez-vous pourquoi elle m'a quitté sans un mot, sans un adieu, pour épouser ce M. Agniel?

Je lui dis ce que j'avais appris, ce que je soupçonnais. Béchard, machinalement, mettait en équilibre de menus bibelots sur une pile de brochures. Soudain, l'une d'elles bascula, et l'édifice entier roula sur le sol.

--Personne ne saura ce que j'ai souffert là-bas! Moi-même, je ne me doutais pas que je l'aimais à ce point. Un soir, à Sao-Polo, j'ai pris mon revolver et je l'ai armé... Ce qui m'a sauvé, je crois, c'est le désir de savoir la vérité. Il n'est pas possible qu'elle m'ait menti, qu'elle ait joué la comédie. Alors?

Il leva la tête, sa belle tête brunie et mélancolique.

--Il faut que vous me rendiez un service, dit-il. Nous irons la voir ensemble.

--Mais personne au monde ne sait où elle est!

--Allons donc! On ne disparaît pas comme cela. Ne vous occupez de rien, je ferai les recherches nécessaires. Je ne vous demande que de m'accompagner le jour où je connaîtrai le lieu où elle se cache. Comme vous êtes l'ami de son mari, vous pourrez tout de même entrer chez elle, et vous lui demanderez une entrevue en mon nom. Je veux la revoir encore une fois, une dernière fois...

Je le lui promis. Il répétait:

--Je veux savoir, savoir... Je ne peux pas croire qu'elle m'ait trahi. Il y a quelque chose que je ne comprends pas.

J'admirai cette sorte de foi en Françoise, et je me demandai si j'aurais eu la force de la garder ainsi, dans le cas où cette mésaventure me fût advenue. Et cependant, au fond de moi-même, je conservais la même conviction; j'étais, il est vrai, plus désintéressé dans la question.

Il m'apprit, avant de me quitter, que c'était par son ami Jasmin-Brutelier qu'il avait été tenu au courant de tous ces événements.

--Il est heureux, lui, conclut-il. Il n'est pas seul au monde...

Pendant quinze jours, je fus sans nouvelles de Lucien Béchard. Il reparut au bout de ce laps de temps.

--Êtes-vous toujours décidé à m'accompagner? me dit-il en entrant.

--Plus que jamais!

--Eh bien! j'ai trouvé la piste de Françoise. Son mari a acheté une étude de notaire à Aubagne, qui est une toute petite ville, près de Marseille. Ils y vivent tous les deux. J'ai leur adresse. Quand partons-nous?

Le surlendemain, Lucien Béchard et moi nous prenions à la gare de Lyon le train de 8 heures 15.

"Le souffle est la mort, le souffle est la fièvre, le souffle est révéré des dieux; c'est par le souffle que celui qui dit la parole de vérité se voit établi dans le monde suprême."Atharva-Véda (Liv.XI).

A peine arrivés à Marseille, nous partîmes pour Aubagne. Un tramway nous y conduisit, qui, pendant une heure, nous fit rouler dans les flots de poussière, entre des arbres si blancs qu'ils semblaient couverts de neige. Bientôt, nous vîmes autour d'un double clocher se serrer plusieurs étages de maisons décolorées, aux tons éteints, tassées les unes contre les autres, avec la disposition des minuscules cités italiennes, qui sont venues à l'appel de leur campanile.

Nous descendîmes au commencement d'un boulevard, que signalait une fontaine et au milieu duquel un marché de melons occupait plusieurs mètres carrés. L'ombre légère des platanes allait et venait sur de bourgeoises façades, d'un bon style provincial.

--Est-il possible qu'elle vive ici! murmura Lucien Béchard, jetant un regard de mépris aux habitants qui vaquaient de-ci, de-là, plus paysans que citadins, l'air indifférent et inoccupé.

Mais je ne partageais pas le dédain de mon compagnon de route. Quelque chose me plaisait dans l'atmosphère de la petite ville provençale, dans son aspect rustique (j'y voyais surtout des marchands d'objets aratoires), dans son silence et son désoeuvrement, dans son grand soleil blanchâtre qui s'engourdissait à demi, dans ses cours ombragés et poussiéreux.

--Cours Beaumond, m'avait dit Lucien.

Nous le trouvâmes sans peine: vaste esplanade, fermée sur trois côtés par des maisons de deux étages, aux volets demi-clos, et que la rue de la République longe en contre-bas. Quatre rangs de hauts platanes poudreux y formaient deux voûtes fraîches, et au milieu, un grand bassin d'eau presque putride, verte comme une feuille, portait un motif en rocaille, dont la fontaine était tarie.

Nous distinguâmes tout de suite l'habitation de Victor Agniel; c'était une façade en trompe-l'oeil, peinte à l'italienne, couleur de fraise écrasée, avec de faux pilastres et de fausses corniches café au lait.

J'y sonnai hardiment.

--Monsieur Agniel est en voyage, me dit une servante mal tenue. Il ne reviendra pas avant après-demain. Madame est sortie, mais elle rentrera pour déjeuner... Si Monsieur veut revenir cet après-midi.

Je laissai ma carte et rejoignis Béchard.

--Nous avons de la chance, lui dis-je, je crois que nous verrons Françoise toute à l'heure.

Mais il me jeta un coup d'oeil douloureux et ne me répondit pas. Nous flânâmes un moment encore sur le cours; trois ouvrières, sorties d'une usine toute proche, se moquèrent de nous; des mouchoirs de couleur, serrés autour de la tête, protégeaient leurs cheveux. La plus belle, les genoux croisés, laissait voir qu'elle avait les jambes nues, des jambes rondes, musculeuses et brunes. Un certain air d'animalité heureuse, de joie de vivre puissante, animait ces jeunes femmes, et toutes celles que nous rencontrâmes ensuite en déambulant par les rues.

Nous nous réfugiâmes pour déjeuner dans une salle de restaurant, profonde et froide. La personne qui nous servit, haute et singulièrement fine, mais d'une pâleur étrange, avait l'air du moulage en cire d'une vierge siennoise. Et comme intrigué, je lui demandais son origine, elle me répondit en rougissant qu'elle était de partout.

Cependant, Lucien Béchard se montrait de plus en plus nerveux. Il repoussait les plats, buvait à peine, regardait l'horloge avec désespoir.

--Nous ne pouvons tout de même pas nous présenter chez Mme Agniel avant deux heures, lui dis-je.

Il consentit à partager avec moi un peu de café et de vieille eau-de-vie. Au moment de partir, il étendit sa main maigre sur mon bras.

--Pierre, me dit-il, j'ai presque envie de n'y plus aller!

Je haussai les épaules et il me suivit. Le cours Beaumond était plus solitaire encore et plus silencieux que le matin. Au pied d'un arbre, une vieille femme y moulait son café.

--Vous verrez qu'elle ne nous recevra pas, fit Béchard.

Mais la domestique nous avertit que Madame allait descendre; puis elle nous fit entrer dans un grand salon obscur. Au bout d'un moment, nous finîmes par distinguer des meubles recouverts de housses, une garniture de cheminée ridicule et des tableaux invraisemblables dans d'énormes cadres dorés.

Et soudain la porte s'ouvrit, et Françoise parut:

--Mes amis! Dit-elle, tout simplement.

Elle nous tendait une main à chacun, et j'eus envie de pleurer en y posant mes lèvres.

--Vous, vous! répétait-elle. Que je suis heureuse de vous voir! Lucien, vous m'avez donc pardonné?

Nous ne savions que répondre à si simple accueil; nous étions, je pense, préparés aux colloques les plus pathétiques, mais pas à cette naïve spontanéité!

--On n'y voit pas beaucoup, fit-elle, en s'asseyant. Mais cela vaut mieux!

Je ne la distinguais pas très bien, mais elle me parut changée: j'eus l'impression d'une nymphe de marbre, soumise à l'incessante action de l'eau et qui en demeure comme voilée.

Et nous parlâmes du passé; elle m'interrogea longuement sur l'oncle Valère et sur ses derniers jours. Elle n'avait appris sa mort que longtemps après, par un mot de Marie Jasmin-Brutelier.

--J'ai craint d'abord que ma disparition n'ait contribué à sa mort. Mais c'est impossible, n'est-ce pas?

Nous n'osâmes pas la détromper. Et tout à coup, Lucien éclata:

--Oh! Françoise, Françoise, pourquoi m'avez-vous traité ainsi?

Elle parut stupéfaite et hésita un moment.

--Hélas! répondit-elle enfin, j'ai peur de ne pas savoir m'expliquer... Si vous m'aviez vue dans ma famille, vous comprendriez mieux. Je suis une pauvre petite bourgeoise, au fond, vous savez. Quand j'ai rencontré l'oncle Valère, il m'a fait croire de trop belles choses. Il m'a expliqué que j'étais sa fille spirituelle, que je serais sa revanche sur la vie. Il me rendait pareille à lui, romanesque, exaltée, n'aimant que ce qui est poétique et sublime. Et quand j'étais avec lui, il me semblait qu'il avait raison et que je ne serais heureuse qu'à condition de lui ressembler. C'était cette Françoise-là que vous rencontriez, Lucien... Et puis, je le quittais, et je rentrais chez moi, dans cet intérieur morne, pratique, terre à terre; alors il me fallait bien reconnaître que j'étais surtout une Chédigny. Je ne comprenais plus rien aux magnifiques illusions de l'oncle Valère; ces instants passés auprès de lui auprès de vous, me semblaient un rêve, un rêve que j'aurais voulu faire durer, mais dont je savais bien qu'il s'évanouirait un jour...

Elle se tut quelques secondes, puis continua:

--Il s'est évanoui! Un jour, je me suis trouvée seule, sans espoir de m'évader, odieusement traitée par une famille impitoyable et n'ayant d'issue que dans un mariage moins pénible encore que la vie que je menais. Comment aurais-je lutté, Lucien, et avec quels éléments de succès? Si vous aviez été en France, j'aurais pu m'échapper, vous rejoindre peut-être... Mais en Amérique du Sud! Vous attendre? Mais vous-même n'auriez plus su me découvrir, ni m'appeler! Et puis, la petite François était morte. Je savais que je vous aimais, que je vous aimerai toujours, mais avec la meilleure part de moi-même, et cette part-là n'avait plus le droit de vivre. Elle est toujours là quelque part, qui rêve, enfermée au coeur de ma conscience. Mais c'est comme si une morte vous aimait... Moi, je suis Mme Victor Agniel, et l'autre, là-bas, tout au fond, n'a plus de nom: c'est un fantôme.

--Au moins, dis-je, ému, n'êtes-vous pas malheureuse?

--Ni heureuse, ni malheureuse. J'ai une fille, j'ai un ménage à diriger, j'ai une maison à surveiller. Victor est gaspilleur et désordonné, il faut que je sois toujours présente pour avoir l'oeil à tout.

--Lui, m'écriais-je, l'homme si raisonnable!

--Raisonnable? fit-elle, en souriant. C'est un vrai enfant! Il n'a que des projets absurdes et des inventions excentriques. Il faut sans cesse que je le ramène au bon sens. Non, je ne suis pas malheureuse, ajouta-t-elle, avec énergie. Victor est bon, avec ses airs suffisants et solennels, et je suis assez libre. Nous passons de longs mois à la campagne, - c'est par hasard que vous me trouvez ici en ce moment, - j'ai beaucoup de bêtes et je les aime. Je ne suis pas malheureuse, mais il y a l'autre, là-dedans, qui se plaint toujours, elle ne pense qu'au passé...

Il y eut un long silence.

--Voyez-vous, dit Françoise, il ne faut jamais prendre l'escalier d'or. Les grands poètes l'ont en eux-mêmes, dans leur propre pensée, mais le rêve des grands poètes, on ne le réalise pas dans ce monde, en tournant le dos au réel. Je crois que l'oncle Valère se trompait sur le sens de la poésie... Je vous demande pardon de vous dire ces choses, ajouta-t-elle, confuse. Vous les comprenez mieux que moi.

Et se tournant vers Lucien:

--Il faut vous marier, Lucien. Donnez-moi la joie d'être heureuse de votre bonheur!

--Oui, oui, répondit-il.

Mais je vis qu'il avait hâte de prendre congé de Françoise.

--Vous reviendrez, dit-elle. Victor sera content de vous voir! Ce n'est pas un ogre, vous savez!

Nous le lui promîmes et nous la quittâmes.

Au moment de franchir le seuil, je me retournai. Comme la naïade semblait usée derrière le voile d'eau, qui l'avait séparée de nous et qui l'en isolait encore!

Le battant de la porte se referma doucement.Nous fîmes quelques pas en silence. Lucien marchait sans rien voir.

--Excusez-moi de vous laisser un moment, me dit-il soudain. J'ai besoin de me sentir seul. Voulez-vous que nous nous retrouvions au restaurant, ce soir, à sept heures? Nous reprendrons le tramway ou le train, après le dîner.

Il s'en alla, au hasard, à travers les rues, et je le regardai longtemps qui marchait au hasard, abandonné à sa tristesse, à ses chimères défuntes.

Et je m'en fus aussi, dans une direction différente, n'ayant guère d'autre but que lui et songeant à mon tour au passé. Un boulevard ombragé me jeta dans un chemin rocailleux, escarpé. Je le suivis, entre des maisons jaunes, pavoisées de linges pendus, et des murs décrépits. Puis, au delà d'un jardin d'aloès et d'arbres de Judée, je vis s'ouvrir un gouffre d'azur, et quelques pas de plus me portèrent sur un vaste espace.

C'était une grande aire ensoleillée qui dominait la ville et ses alentours. Des brins de paille brillaient encore entres ses cailloux ronds. Deux chapelles de Pénitents s'y succédaient, toutes deux ruineuses, aveuglantes de blancheur, portant avec orgueil des façades Louis XIV, dans une sorte de désert où retentissait une école de clairons. A l'un des bouts du vaste espace, montait le clocher pointu de l'église, dont la cloche pendait comme un gros liseron de bronze. Plus haut que l'esplanade même, le cimetière multipliait ses édifices et ses croix.

Une paix magnifique, un grand conseil d'acceptation et de sagesse, tombait de ce lieu éblouissant et poussiéreux, comme retiré en dehors du siècle, entre la Nature et la Mort.

J'allai jusqu'à la pointe du promontoire.

Des deux côtés, des étages de terrasses grimpaient, avec un mouvement insensible, d'insaisissables ondulations de terrains, courant d'un élan unanime jusqu'au pied des hautes falaises, couleur de l'air, qui fermaient le pays. Des oliviers, des agglomérations d'arbres sombres, des saules à éclairs, des pyramides de cyprès, se suivaient, se mêlaient, laissant, de-ci, de-là, transparaître une muraille pâle, une maison comme élimée par le temps, une usine écrasée de soleil. Tout cela allait, comme une seule masse, mourir au bas d'un contrefort de la colline, rond et puissant comme la tête de l'humérus, et plus haut, le sommet de Garlaban émergeait à la façon d'une table.

En me retournant, je voyais, au premier plan, le vaisseau d'une des chapelles Louis XIV, au flanc duquel un clocher lézardé penchait la tête. Cette longue nef se continuait par un mur fait d'oranges et de roses sèches, semé de cailloux blancs, qui portait à son front des genêts desséchés et des pins bleuâtres et qui tombait à pic sur un gazon pelé.

Les moindres détails de ce paysage classique se gravaient dans mon esprit. Tout respirait ici l'amour de la terre, la fête silencieuse des saisons, les pensées sereines, qui s'exhalent de l'âme purifiée, quand elle a accepté de faire corps avec le réel.

En me retournant, j'aperçus, s'enfonçant sous les voûtes à demi effritées des vieilles maisons, une rude pente de pierre, qui, par un autre détour, menait aussi à ce plateau spacieux. Cela me remit en mémoire l'étrange escalier de Valère Bouldouyr et les paroles de Françoise. Je tournai de nouveau la tête vers Garlaban. Une buée bleuâtre flottait sur toute chose, voilant même le soleil brutal. Une poésie sacrée, un lyrisme religieux, s'élevaient du sol brûlant et dur, tout tramé de morts et de racines. Les arbres fumaient dans l'or de l'après-midi. Les champs tranquilles se soulevaient avec béatitude, et l'on entendait, malgré les cigales, des bruits de scierie monter des paisibles vallons.

Je compris alors que l'on n'atteint pas la sagesse en gravissant un escalier d'or et que la vérité importe seule au monde.

Paris, juin 1919 - Vitznau, juillet 1921.


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