The Project Gutenberg eBook ofL'Histoire merveilleuse de Robert le DiableThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le DiableAuthor: Thierry SandreRelease date: June 24, 2021 [eBook #65684]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HISTOIRE MERVEILLEUSE DE ROBERT LE DIABLE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le DiableAuthor: Thierry SandreRelease date: June 24, 2021 [eBook #65684]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
Title: L'Histoire merveilleuse de Robert le Diable
Author: Thierry Sandre
Author: Thierry Sandre
Release date: June 24, 2021 [eBook #65684]Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSON
THIERRY SANDRE(PRIX CONCOURT 1924)L’HISTOIRE MERVEILLEUSEDEROBERT LE DIABLEROMANAMIENSEDGAR MALFÈRE1925
THIERRY SANDRE(PRIX CONCOURT 1924)
ROMANAMIENSEDGAR MALFÈRE1925
DIXIÈME MILLE
L’HISTOIRE MERVEILLEUSEDER O B E R T L E D I A B L E
DU MÊME AUTEUR:
VERS:
ESSAIS:
ROMANS:
TRADUCTIONS:
EN PRÉPARATION:
Le prix Goncourt 1924 a été décerné à Thierry Sandre pourLeChèvrefeuille,Le Purgatoire, etLe Chapitre Treized’Athénee.
BIBLIOTHÈQUE DU HÉRISSONTHIERRY SANDREL’Histoire MerveilleusedeRobert le DiableREMISE EN LUMIÈREPOUR ÉDIFIER LES PETITSET DISTRAIRE LES AUTRESAMIENSEDGAR MALFÈRE1925Dixième mille
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Il a été tiré:
Copyright 1925 by Edgar Malfère.
A l’incomparable Fagus
Robert le Diable, personnage légendaire, eut une longue popularité dans les campagnes françaises. Mais la littérature, envahissant tout, a peu à peu détruit nos légendes, soit que par esprit démocratique elle les négligeât comme indignes d’un peuple éclairé, soit quelle s’en emparât pour en tirer d’ambitieuses moutures à l’usage d’une élite. Aujourd’hui, Robert le Diable n’est plus guère connu que par le souvenir d’un opéra de Meyerbeer (1831), dont le livret, œuvre de Scribe et de G. Delavigne, n’emprunte à la légende oubliée que le nom du héros.
La légende même de Robert le Diable nous est conservée, sous forme de roman en vers octosyllabiques, par deux manuscrits de la BibliothèqueNationale,—l’un(Fr. 25.516)de la fin du XIIIᵉ siècle, l’autre(Fr. 24.405)de la fin du XIVᵉ ou du commencement du XVᵉ,—celui-ci plus abondant que celui-là pour le début et plus concis pour le reste.
Deux éditions en ont été publiées:—en 1837, par G.-S. Trébutien(Paris, Silvestre),qui suivit le plus ancien manuscrit;—en 1903, par E. Löseth(Paris, Société des Anciens Textes Français)qui donna le même texte, avec les variantes du second manuscrit, et put établir que l’auteur anonyme, probablement picard, vécut probablement dans la seconde moitié du XIIᵉ siècle.
Il existe aussi unMiracle de Notre-Dame de Robert le Diable,qui est du XIVᵉ siècle; qui a été publié à Rouen en 1836 par Frère et Leroux de Lincy; qui, adapté plus tard par Edouard Fournier sous le titre deMystère de Robert le Diable,fut joué sur la scène du Théâtre de la Gaîté; et qu’enfin publièrent Gaston Paris et Ulysse Robert dans le tome VI desMiracles de Notre-Dame (Paris, 1881, Société des Anciens Textes Français).Sauf pour le dénouement, qui s’y fait par un mariage, ce mystère met enaction le récit du roman dont nous venons de parler.
C’est en s’inspirant de ces différents textes,—en traduisant parfois de près le manuscrit le plus ancien du roman et parfois en l’adaptant à cause de certaines longueurs qui le surchargent,—mais toujours, malgré de légères libertés, avec le souci de maintenir le dessein des vieux poètes, qu’on a composé la présenteHistoire merveilleuse de Robert le Diable.
ECOUTEZ-MOI, grands et petits. Je veux vous conter une histoire merveilleuse à souhait. C’est une histoire de jadis et c’est l’histoire de Robert le Diable.
Jadis, voilà longtemps, fort longtemps, il y avait un duc de Normandie très riche, très valeureux, aimé de tous ses vassaux, et réputé pour sa bravoure et sa justice. Il eût été le plus heureux des hommes, s’il avait eu l’espoir qu’après sa mort son duché passât en de bonnes mains. Mais nul enfant ne lui était né qui réjouît sa vieillesse, et le duc se désolait de n’avoir pas d’héritier.
Plus encore que le duc, se lamentait la duchesse. Elle était fille de comte, et douce, et gentille, et pleine de toutes sortes de qualités. On l’aimait bien aussi. Elle accueillait les pauvres gens avec des paroles tendres; nul ne s’adressait à la duchesse sans obtenir d’elle réparation ou récompense. Et comme on connaissait quel était son chagrin de n’avoir pas d’enfant, chacun la plaignait et s’attristait de sa peine.
Vainement, pendant de longues années, le duc et la duchesse avaient prié Dieu de leur accorder un témoignage vivant de sa bienveillance. Ils avaient fait de grandes promesses, ils avaient fait de grandes prières: ils demeuraient sans enfant.
Souvent, la duchesse, pour pleurer, se retirait dans le château, tandis que le duc courait les bois à la poursuite de quelque cerf. A mesure que les années s’ajoutaient aux années, elle souffrait davantage. Elle songeait aux malheureuses femmes qui n’ont pas toujours à manger pour elles-mêmes et qui doivent néanmoins nourrir trois ou quatre petits, et elle songeait à elle, qui aurait pu élever si facilement tantd’enfants, et qui n’en avait pas un seul. Et elle se croyait haïe de Dieu, que ses prières ne touchaient pas.
Or, un jour après la Pentecôte, tout le pays apprit une nouvelle inespérée: c’est que la duchesse allait enfin être mère. Dans le duché, gens d’en haut et gens d’en bas en firent de belles fêtes. Du premier au dernier, et depuis le duc jusqu’au plus humble vilain, tous se réjouirent, tant par affection pour la duchesse que par contentement personnel, à la pensée qu’un héritier digne de leur duc leur maintiendrait en paix et prospérité la campagne et les bourgs.
Hélas, je vous le dis tout de suite: ils ne se doutaient pas de ce qui les menaçait.
** *
L’enfant naquit. C’était un fils. Le duc manda les évêques pour le baptême. L’enfant reçut le sel, l’huile et l’eau; on lui donna le nom deRobert, puis on le remit aux nourrices chargées de le nourrir. Il venait à peine de naître, il se montra tout aussitôt méchant et terrible.
Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Nuit et jour, il pleure et crie sans raison. Quoi qu’on fasse, il ne s’apaise jamais. Que la nourrice, pour essayer de le calmer, lui offre le sein, il crie encore et la mord furieusement. Il ne laisse pas un instant de repos à ceux qui l’ont en garde. On ne sait ce qu’il veut, on ne sait comment le satisfaire, on n’ose pas s’approcher de lui, car ses cris en redoubleraient. Les nourrices surtout le craignent, car il les blesse toutes l’une après l’autre; tellement, qu’elles durent se résoudre à l’allaiter au moyen d’un cornet d’ivoire; mais, pour se venger d’elles, et ne pouvant plus les mordre, il les bourrait de coups de pied. Quel enfant, Seigneur, quel enfant! Et que promet pareille enfance? La duchesse et le duc se le demandaient avec inquiétude.
Joignez que Robert grandissait merveilleusement. Il grandissait plus en un jour qu’un autre en une semaine. Robuste à miracle et beau comme pas un, il étonnait ceux qui levoyaient. Mais sa précoce beauté s’éclipsait devant son effronterie aussi précoce.
Avant l’âge, il apprit à marcher en se traînant d’escabelle en escabelle. C’était un jeu pour lui, et quel jeu! Ne s’amusait-il pas, en effet, à renverser escabelles et bancs sur les nourrices et les servantes? Plus tard, au reste, il eut un autre jeu: quand il marcha seul et put courir, il s’amusa par toute la maison à soulever la poussière; ou bien, s’il rencontrait un chevalier, il lui en lançait à poignée en plein visage, puis, le coup fait, il s’enfuyait, riant aux éclats. Voilà de jolis jeux, n’est-ce pas, pour un enfant?
** *
Il trompait de façon incroyable toute espèce de surveillance. On le croyait ici, il était là-bas. Cent fois dans la journée, il s’échappait, en quête d’un mauvais tour à tenter. Il se glissait partout, effrayait les servantes, brutalisait les valets interdits, et s’attaquait au premier venu.
Les plus respectables vassaux de son père ne l’intimidaient point. Tandis que, par déférence pour le duc, ils ne résistaient pas, lui les mettait joyeusement à mal, déchirant robes et manteaux; et, si la victime faisait mine de se fâcher, il lui infligeait quelque outrage plus grave. De quoi les autres ne se plaignaient peut-être pas; mais peu à peu, à mesure que Robert grandissait et commettait de pires incongruités, les visiteurs devenaient plus rares à la porte du château. Il n’était pas de seigneur si bien apparenté qui ne redoutât de se trouver chez le duc en face de Robert. Et clercs et prêtres, jadis reçus et traités au château avec tant d’égards, imitaient prudemment les seigneurs.
Robert eut quinze ans; les avanies qu’il infligeait étaient de plus en plus pénibles. Quant aux enfants de son âge, fils de seigneurs ou fils de vilains, dont il avait recherché la compagnie, mais à leur dam, ils le fuyaient à qui mieux mieux, le respect les retenant et la force leur manquant. Ils ne le nommaient entre eux que Robert le Diable.
Robert le Diable! Il méritait ce nom, sans nul doute, car il s’attaquait à quiconque se présentait devant lui, chevalier ou goujat, homme ou femme, mais spécialement aux gens d’église. Tout ce qui était d’église excitait sa fureur, jusqu’aux objets du culte et autres précieux ornements, qu’il détruisait avec plaisir chaque fois qu’il en trouvait l’occasion. Combien de magnifiques vitraux de chapelles ne brisa-t-il pas à grands coups de pierres jetées? Il s’acharnait sur les malheureux qui se laissaient prendre par lui en flagrant délit de dévotion. De cela principalement on s’effrayait autour de lui, et l’on se répétait tout bas ce nom que les enfants lui avaient donné: Robert le Diable.
** *
Le duc, à qui les plaintes arrivaient, perdait chaque jour un peu plus d’espérance et de contentement. Il réprimandait Robert, lui remontrait l’indignité de sa conduite, l’exhortait à changer de manières, et n’obtenait rien.Et il en venait à se demander s’il ne regrettait pas d’avoir tant prié pour un fils qui était un tel fils.
La duchesse de son côté pleurait, comme elle avait pleuré quand elle se lamentait d’être sans enfant; mais ses larmes étaient plus amères qu’autrefois. Elle s’accusait d’avoir mis au monde un vrai démon dont elle devinait qu’il n’irait qu’empirant, et, humble et contrite, elle s’enfermait dans sa chambre, où elle se morfondait en secret.
Cependant, vigoureux, alerte, beau, très beau, mais cruel, mais pervers, mais redoutable, très redoutable, Robert atteignit ses vingt ans. Il avait tout pour plaire d’abord à tout le monde, mais à qui le connaissait il était odieux.
—«Seigneur», disait au duc la duchesse, «puisqu’il aime tant à se battre et qu’il a le sang si vif, que ne l’armez-vous chevalier? N’est-il pas d’âge à tenter les aventures et la guerre? Adoubez-le, vous le verrez se départir à l’instant de sa méchanceté, n’en doutez point, et tous ses vices tourneront à vertu.»
—«Pour l’amour de vous», répondit le duc,«j’en ferai l’épreuve, Madame, et puissiez-vous ne vous tromper point!»
Robert pressenti ne témoigna qu’une grande joie de ce qu’on lui promettait.
—«Mais c’est dur métier, Robert, que métier de chevalier», lui dit le duc sévèrement, «et métier qui exige bon cœur autant que bon bras, et cœur loyal autant que bras fort. Jamais chevalier ne doit s’attaquer qu’à plus puissant que lui, il doit protection aux faibles, défense aux chétifs, et respect aux serviteurs de Dieu. Saurez-vous bien vous amender, Robert, et devenir bon chevalier?»
—«Je m’amenderai», dit Robert.
—«Je vous adouberai donc», conclut le duc.
La duchesse déjà souriait d’espoir. Avait-elle trouvé le moyen de sauver son fils?
** *
Dans la nuit de la Pentecôte de sa vingtième année, Robert devint chevalier.
A Argences, ville qui est près de Caen, eurentlieu les honneurs, la fête et les réjouissances. Le duc fit grandement les choses. Des épées, des lances, des écus et des chevaux furent offerts à cent gentilshommes en don d’amitié. On distribua de l’or et de la monnaie aux vilains. Les valets et les jongleurs reçurent de dignes étrennes. Bref, la fête fut parfaite, et parfaite surtout à cause de Robert, qui se montra fort enjoué, fort doux, et véritablement méconnaissable. De quoi tout le monde se réjouit davantage, et le duc plus que quiconque.
Au lendemain de l’assemblée, Robert devait faire ses premières armes au Mont Saint-Michel, en Bretagne.
Il s’y rendit accompagné de force chevaliers et d’une escorte magnifique. Tout le long du chemin, il conserva son humeur charmante. Il riait gentiment avec les chevaliers ses compagnons. Ses compagnons néanmoins se regardaient chaque fois que le cortège passait devant une église ou une chapelle: le nouveau chevalier négligeait en effet d’y descendre faire les oraisons que fait d’ordinaire tout nouveau chevalier qui se rend à son premier tournoi.
Le tournoi du Mont Saint-Michel, de par la qualité des chevaliers qui allaient y prendre part, promettait d’être l’un des plus somptueux dont on eût jamais parlé.
Il fut de ceux dont on parle longtemps.
A peine entré dans la lice, Robert étonna.
Il désarçonna l’un après l’autre en se jouant les meilleurs chevaliers. Il portait des coups merveilleusement redoutables. Toute l’assistance frémissait de sa témérité et de son bonheur. Mais, brusquement, elle s’indigna.
Réveillé par le plaisir de la lutte, Robert s’emportait. Comme s’il eût à mener une guerre à mort, il poursuivait les chevaliers, les désarçonnait, s’arrêtait au-dessus d’eux, et menaçait de leur couper la tête, en riant de les obliger à demander grâce.
Des cris s’élevèrent. Les chevaliers, déçus, ne voulurent plus affronter Robert furieux. Mécontents, ils se retirèrent. Le tournoi fut bientôt déserté.
La fête s’acheva dans la consternation générale. Et le duc reprit tristement le chemin de son château.
** *
Robert, triomphant et joyeux de sa victoire, ne songea qu’à renouveler ailleurs son triomphe.
Fier de sa lance, il courut à tous les tournois dont il apprenait la nouvelle. On le vit chevaucher ainsi par la Bretagne, par la France et par la Lorraine.
A tous les tournois il se présentait. Mais, dès qu’il entrait dans la lice, la lutte courtoise, qui est de règle entre chevaliers, dégénérait en bataille véritable et combat sanglant.
Robert chevalier était resté, hélas! le Robert de toujours.
Peu à peu, partout, à son approche, les tournois se suspendirent. Peu à peu, l’on n’entendit plus annoncer de tournoi. Les chevaliers ne se souciaient point de risquer sans raison leur vie et leur honneur.
** *
Satisfait du renom qu’il s’était acquis, et n’ayant plus le loisir de l’accroître, puisque les chevaliers refusaient de se rencontrer avec lui, satisfait de la crainte qu’il inspirait et de son audace indomptée, Robert s’en revint au château de son père.
Il s’en revint en laissant sur sa route des traces de son passage. C’était sa joie de voir fuir devant lui vilains et bourgeois, vieillards et damoiselles. Il revint au château, précédé d’une gloire sinistre.
Abusant de sa force et de l’impunité que lui valait son rang, il s’abandonnait à tous ses désirs, maltraitait le menu peuple, inventait des brimades souvent tragiques et réservait au clergé ses entreprises les plus hardies.
Il commit tant d’excès que nul n’en sait le compte exact. A quoi bon les détailler? Il en commit tant que le bruit s’en répandit au loin, jusqu’à Rome, et si bien que le Pape, fatiguédes prières qu’on lui en adressa, excommunia Robert, et menaça d’excommunier le duc, et tout le duché, si le scandale ne cessait point.
Le duc prit alors une décision griève: il interdit sa maison à Robert et le bannit de son domaine, lui enjoignant de n’y plus reparaître jamais, sous peine de déchéance immédiate. S’il en eut du chagrin, je vous le laisse à penser: un père ne chasse pas son fils sans que le cœur lui saigne. Mais que dirons-nous de la duchesse, mère désespérée, qui n’avait que la ressource de cacher sa honte au fond du château?
** *
Robert, lui, ne s’émut point.
—«Tête-Dieu!» s’écria-t-il. «Mon père me chasse? Croit-il donc qu’on me puisse ainsi ravir son héritage? J’y ai droit, je le veux, je l’aurai. Me croit-il donc sans volonté? Je sais ce que je veux. Ah! l’on se fâche? Il paraît que j’ai fait mal? C’est bien, je ferai pis.»
Il sortit du château, plein de morgue et de résolution. Sans tarder, il réunit une bande de francs vauriens, larrons habitués à toutes les audaces, coupe-jarrets, tire-laine, garnements et chenapans dont le commerce lui était agréable.
—«A mon ordre!» leur dit-il. «Il passe sur les chemins des pèlerins et des marchands plus chargés d’or que vous: nous changerons les rôles. Vous êtes pauvres et les abbayes normandes sont riches: nous les pillerons, et les richesses en deviendront nôtres. Suivez-moi, c’est moi qui commande.»
Il les emmena dans une forêt, près de Rouen, ville qui est sur la Seine. Là fut leur retraite et leur réduit. De là, ils partirent pour des embuscades et des assauts.
Jusqu’alors, Robert avait agi seul, et ses forfaits, tout exécrables qu’ils étaient, n’avaient pas eu le caractère monstrueux qu’ils prirent par la suite. Chef de bande, en effet, Robert organisa d’affreux brigandages et se rendit coupable de crimes démesurés.
En peu de temps, l’épouvante gagna tout le pays.
Avant la fin de l’année, vingt abbayes avaient été incendiées, sans préjudice des horreurs infligées aux occupants, moines ou nonnes, et le nombre des attentats commis un peu partout, sur des voyageurs, marchands ou pèlerins, dames ou damoiselles, dans la campagne ou dans les bourgs, était incroyable. Ils brûlaient, pendaient, égorgeaient, détroussaient, pillaient.
La peur et la colère grondaient dans tout le duché.
** *
A bout de patience, le duc fit proclamer qu’on eût à s’emparer de Robert et de ses bandits, afin que justice impitoyable fût tirée de leurs crimes. Mais, loin de rassurer les vassaux, l’annonce faite à son de trompe en tous lieux aggrava la panique.
—«Pour narguer le duc, Robert va se venger contre nous!» se disaient moines et paysans.
Et tous de s’éloigner, abandonnant abbayes et masures.
Cependant l’ordre lancé par le duc avait troublé quelques-uns des bandits. Plusieurs songeaient déjà que la mesure était comble et le châtiment peut-être imminent; plusieurs reprochaient à Robert, mais en eux-mêmes, sans oser le lui dire à la face, de les avoir entraînés trop loin; plusieurs avaient des remords et commençaient à se prendre en horreur. D’autres persévéraient avidement, rageusement, dans la voie où Robert les conduisait. Et Robert reconnaissait bien ses fidèles.
Pour réveiller les indécis, il résolut de frapper un coup d’audace.
** *
Le duc tenait sa cour dans le moment au château d’Arques. La duchesse s’y trouvait aussi. Or il y avait dans le voisinage une abbaye fameuse, que le duc et la duchesse protégeaient entre toutes.
—«C’est là que j’irai», dit Robert. «Le duc verra que je ne crains point ses menaces.»
Sitôt conçu, sitôt exécuté.
Suivi de ses gens, Robert força la porte de l’abbaye. Une soixantaine de nonnes y vivaient. Il se rua dans la maison, l’épée basse. Les nonnes terrifiées attendaient leur destin sans remuer. Robert, qui ne se contenait plus, leur enfonçait son épée dans la gorge. Il en tua plus de cinquante. Ce fut un carnage indescriptible. La maison retentissait de cris et de gémissements.
Robert riait d’un rire sauvage. Une torche à la main, il parcourut l’abbaye, des dortoirs aux étables et de la chapelle aux cuisines, mettant tout à feu. Il courait comme un forcené, et riait, sans se soucier de ses gens, ni de rien, ni de personne. Puis, son œuvre achevée, il sortit de la maison en flammes, toujours courant et riant toujours.
Alors il s’aperçut qu’il était seul. Ses compagnons avaient disparu.
Il éclata de rire.
Bondissant en selle, il piqua son cheval. Des hennissements de la bête affolée, toute la forêt sonna. Furieux, toujours furieux, les éperons ensanglantés, Robert brochait vers la ville. Et il riait toujours, et son visage était hideux à voir.
** *
A son arrivée, une surprise l’arrêta net dans la cour du château. Il eut l’impression subite que le château était désert. Debout sur sa selle au milieu de la cour, il regarda de droite et de gauche, en haut et en bas. Nul ni nulle ne se montrait.
Il appela. Nul ni nulle ne répondit à ses cris.
Robert réfléchit profondément.
—«Se sont-ils tous enfuis?» se demanda-t-il. «Mais pourquoi?»
Il ne riait plus.
Et il eut tout à coup la révélation de sa destinée.
Il éprouvait qu’une force inconnue le dominait, qui faisait de lui un être odieux à tout le monde et que tout le monde évitait. Il n’avait le plus souvent que des impulsions mauvaiseset de féroces desseins, et, chaque fois qu’il méditait quelque action, une pensée aussitôt le saisissait, irrésistible et le précipitait vers le mal.
—«D’où vient», se dit-il, «que je sois tel?» Il baissait la tête.
—«Suis-je donc né tel?» se dit-il.
Il songea soudain à sa mère.
—«Elle n’a jamais paru devant moi fort assurée», se dit-il encore.
Puis il leva la tête vers le ciel.
Et il s’écria:
—«Par les clous et la croix, par la naissance et la mort de Jésus-Christ qui fit et créa le monde! je jure que je saurai pourquoi je suis si méchant.»
** *
Robert marcha tout droit vers la chambre de sa mère.
En l’apercevant, la duchesse se dressa. Lui, tira sort épée, claire et tranchante. La duchessetomba quasi pâmée aux pieds de son fils.
—«Mon fils», dit-elle, «que veux-tu faire? Quelle faute ai-je commise, que tu tires ton épée contre moi?»
Robert répondit:
—«Il faut que vous me disiez promptement, ou promptement vous mourrez, pourquoi je suis si impie et si plein de malheur que je ne puisse voir créature de Dieu sans lui vouloir mal aussitôt.»
—«Mon fils», dit la duchesse, «à Dieu ne plaise que je te conte la vérité! Tu en aurais tant de chagrin et tant de honte, que tu me tuerais quand tu le saurais. Et tu n’aurais pas pitié de moi.»
—«Point!» répondit Robert. «Puisque vous en savez la vérité, contez-la moi donc tout de suite exactement. Et si vous m’en cachez la moindre chose, vous voyez cette épée tranchante?»
Il n’acheva point.
—«Las!» dit la duchesse, «toute la faute me revient.»
—«A vous, ma mère?»
—«A moi, mon fils.»
—«Et pourquoi donc?»
—«Parce que, désespérée de n’avoir point d’enfant après dix-sept années de mariage, je fus assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur, et assez téméraire pour croire que l’Autre m’exaucerait mieux.»
Robert murmura:
—«L’Autre? Ils m’appellent Robert le Diable.»
La duchesse poursuivit:
—«Ce fut un jour que ton père s’en était allé chasser au bois, que je fis ma détestable prière. Quand le duc revint, il me trouva toute en larmes, il me prit dans ses bras pour me consoler, et ce fut ce jour-là que d’avance je te perdis par ma faute.»
Elle sanglotait. Elle acheva:
—«Beau fils, je n’ai plus rien à te dire.»
Robert ne répondit rien.
Comme sa mère le lui avait annoncé, il eut tant de chagrin et de honte qu’il en demeurait confondu.
Mais il ne tua point la duchesse. Il pleurait.
** *
Robert pleurait. Lourdes, les larmes lui coulaient tout le long du visage.
Il dit soudain:
—«Ma mère, je vous le jure ici: désormais, s’il plaît à Dieu, le vrai martyr, le Diable n’aura plus rien de moi. Qu’il s’y efforce! Je ne suis plus à son service, et je le frustrerai de l’un des siens.»
Il dit encore:
—«Ma mère, je vous le jure ici: je m’en irai sans plus attendre, à pied, tout seul, et mendiant ma vie, jusques à Rome. Je m’en irai vers le Pape, pour lui demander pénitence de mes péchés et de mes crimes. Je ne suis plus Robert le Diable, ma mère, voici le terme.»
Il jeta loin de lui son épée.
—«Adieu, ma mère,» dit-il enfin. «Vous saluerez mon père de ma part. Il m’avait banni de sa maison et dépossédé de mon héritage. Mais peu me chaut de son duché. Ce n’est pointtelle récompense que je veux reconquérir, c’est mon pardon de Dieu.»
Ainsi fit-il tout aussitôt.
Il se coupa les cheveux, se déchaussa, changea ses vêtements de seigneur contre un vieux froc de pèlerin, s’arma d’un bâton, et s’en alla.
Et la duchesse, folle de chagrin, de honte, et d’espérance, le regarda qui s’en allait, et elle pleurait, et elle disait:
—«Adieu, cher fils! Je perds mon fils, je perds ma joie.»
SANS s’attarder en route et sans faire halte dans aucun château, dans aucun bourg, dans aucune ville, marchant seul et priant Dieu, peinant beaucoup et se reposant peu, Robert, à force de cheminer, atteignit enfin Rome.
Il se présenta le jour même au palais du Pape. Mais il eut beau heurter, appeler, et crier: il ne put arriver jusqu’au Saint-Père. Perdu dans la foule des quémandeurs, il fut éconduit comme les autres.
Il s’attrista. Mais il ne désespéra point.
Comme il était homme de ressource, et joint qu’il ne pouvait tenter rien de plus pourl’instant, il s’enquit des habitudes et du caractère du Pape. Et il se trouva quelqu’un pour lui apprendre tout ce qui l’intéressait.
On lui apprit ainsi, parmi des choses moindres, que, quotidiennement, au lever du jour, dans sa chapelle particulière de Saint-Jean, le Pape chantait sa messe, et que nul étranger jamais n’y assistait, parce que des gardes en écartaient tous les curieux; puis, que nul, sous quelque motif que ce fût, n’était autorisé à s’approcher du Saint-Père jusqu’au moment de son retour au palais; et que là nul ne pénétrait, s’il n’était mandé par le Pape.
Or, pour Robert, ce fut assez. Il résolut de parler au Pape dans sa chapelle, audace que personne avant lui n’avait eue.
** *
Un soir, après vêpres, comme la nuit tombait, quand il vit le lieu sombre et tranquille, Robert se glissa dans la chapelle de Saint-Jean,et se cacha tout droit sous la plus belle stalle, qui était la stalle même du Pape.
Au lever du jour, le Pape vint, accompagné de deux prêtres chenus. Il n’était suivi que des huissiers ordinaires qui devaient, selon leur rôle, défendre les portes pendant la durée de l’office pontifical.
Bien caché, Robert entendit toute la messe. Mais, sitôt qu’elle fut dite, il bondit hors de sa cachette et courut vers le Pape.
Risquant sa vie pour se sauver, Robert se prosterna vivement et cria, d’une voix dolente:
—«Pitié! Pitié!»
A son cri, les huissiers accouraient déjà, menaçants, de toutes parts.
Mais le Pape à son tour cria:
—«Que nul ne touche à cet homme!»
** *
Les huissiers avaient reculé. Robert, pécheur contrit, commençait a supplier le Pape.
—«Ami», lui dit le Pape, «qui êtes-vous?Qui vous a mis dans cette grande peine où je vous vois? Si vous le savez, dites-le nous.»
—«Seigneur», répondit Robert, «la grande peine que j’ai, je veux vous la dire. Je suis le plus grand pécheur de ce monde.»
Il continua:
—«Le duc des Normands est mon père, et la duchesse fut ma mère. Pendant dix-sept ans, elle pria Dieu de lui accorder la grâce d’un enfant. Sans doute ne sut-elle pas l’en prier avec assez de ferveur; elle n’obtint rien pendant dix-sept ans: voilà du moins ce que je puis dire. Elle en eut un si grand chagrin qu’elle fut assez imprudente pour douter de Dieu Notre Seigneur et assez téméraire pour croire que l’Autre l’exaucerait. Voilà du moins ce qu’elle m’a pu dire. Né d’une naissance si funeste, j’ai, depuis mon premier jour, résisté et bataillé contre Notre Seigneur Dieu en toutes circonstances et en tous endroits. Mon âme ne m’appartient plus, Seigneur, et je suis perdu sans rémission, si je ne reçois de vous le remède qu’il me faut.»
Puis, sans attendre, Robert confessa tous sespéchés, tous ses méfaits, et tous ses crimes. Mot à mot, il les exposa tout au long. Une telle honte l’accablait qu’il pleurait, tête basse, en les exposant, inquiet et craintif, et, de temps en temps, il regardait le Pape à la dérobée.
Le Pape écoutait.
Robert se tut.
Devant tant de péchés, tant de méfaits, et tant de crimes, le Pape hésitait. Il ne répondit d’abord pas.
La figure mouillée de larmes, les yeux brûlés, le cœur meurtri, Robert s’émut de ce silence.
Il s’écria de nouveau:
—«Pitié, Seigneur! Pitié!»
** *
Le Pape eut pitié.
—«Ami», dit-il, «sais-tu ce que tu feras? Tu resteras avec moi jusqu’à demain, mais pas davantage. Demain, au petit jour, je te donnerai une lettre. Tu t’en iras vers les montagnes, à la forêt de Marabonde. Là, tu suivras lechemin principal. Tu arriveras à une fort belle fontaine, au fond de la vallée. Tu prendras à droite le long du ruisseau. Tu trouveras un manoir et une chapelle. Tu n’appelleras ni ne crieras. Tu frapperas trois coups au postichet, trois coups et rien de plus, et tu t’assiéras. Tu attendras que vienne t’ouvrir l’ermite qui habite là. Il n’y a pas au monde un ermite qui lui soit comparable, même de loin, et il n’est pas de jour que Dieu ne fasse pour lui des miracles. Trois fois par an, je vais me confesser à ce saint homme. Il est précieux. A maint pécheur il fut utile. Porte-lui mon salut, donne-lui la lettre que je te remettrai. Il saura qui tu es et ce que tu désires. Et il t’imposera, lui, la pénitence dont tu as besoin. Va, lève-toi, n’aie plus d’inquiétude.»
Robert, tout joyeux, baisa les deux pieds du Pape.
** *
Le lendemain matin, le Pape appela Robert, lui remit, écrite et scellée, la lettre qu’il luiavait promise, et lui ordonna de s’en aller au bois où demeurait l’ermite.
Voilà Robert qui s’en va.
Il s’en va, il se hâte, il veut gagner au plus tôt la miséricorde divine, il veut se tirer au plus tôt de sa peine mortelle.
Il marche vers les montagnes, il s’engage dans la forêt, il suit le chemin principal, il marche toujours, il arrive à la fontaine qui est au fond de la vallée, il prend à droite le long du ruisseau, il marche encore.
Il a tant marché par le bois, qu’il arrive enfin vers le soir à l’ermitage.
Voici l’ermitage, avec sa petite porte. Robert saisit le marteau et frappe trois coups au postichet.
Et voici l’ermite qui vient. Il est vieux et gris. Il vient lentement en s’appuyant sur une béquille.
Il a ouvert le postichet.
—«Dieu vous garde!» dit-il.
Robert s’incline devant le vieillard. Puis il le salue au nom du Pape de Rome, et lui présente la lettre scellée.
L’ermite a pris la lettre. Il lit lentement, d’un bout à l’autre, sans rien omettre, et, à mesure qu’il lit, il s’émeut. Et quand il a tout lu, il s’assied. Il pleure.
—«Mon frère», dit l’ermite, «le malheur vous accompagnait quand vous êtes venu sur cette terre. Vous cherchez maintenant la pénitence des péchés dont vous êtes grevé. Hélas! il n’est pas d’homme qui fasse tant pour l’amour de Dieu qu’il soit capable de vous imposer la pénitence nécessaire. Quant à moi, je ne saurais m’y enhardir.»
Robert s’alarme. Il regarde l’ermite.
L’ermite continue:
—«Je vous promets du moins que je ferai pour vous tout ce que je pourrai. Demain matin, quand je serai au plus secret de mes oraisons, quand je croirai tenir Notre Seigneur, je le prierai qu’il daigne m’inspirer. Si Dieu veut avoir pitié de vous, il m’inspirera, et je saurai la pénitence qu’il vous impose. Repentez-vous jusque-là de vos péchés, mon frère, afin que demain vous en puissiez être lavé.»
Cependant l’ermite emmène Robert au logement qu’il lui destine. Il lui sert ensuite du pain, des œufs, et de l’eau, pour le remettre des fatigues de la journée. Puis il lui apporte de l’herbe. Et Robert se fait un lit, et se couche, car la nuit est venue.
** *
Quand l’aube parut, le saint ermite se leva, prit sa chandelle et sa lanterne; puis il appela Robert et lui dit:
—«Venez, mon frère, à la chapelle.»
D’un bond, Robert fut debout.
Il suivit l’ermite. Mais, sitôt entré, il s’étendit de tout son long devant l’autel, et pria. Jamais prisonnier enchaîné ne pria si instamment Dieu de le délivrer de son enfer.
De son côté, l’ermite commençait à dire:
—«Introïbo...»
Lorsqu’il en fut à l’élévation, à l’instant qu’il tenait proprement le Corps de Notre Seigneur, l’ermite, d’un cœur simple et les yeux pleinsde larmes, pria Dieu de l’éclairer, et de lui envoyer l’inspiration dont il avait besoin pour ordonner à Robert une pénitence à la mesure de son repentir.
Alors il y eut un silence.
Et l’on raconte qu’à partir de ce moment l’ermite avait l’air rasséréné et qu’il s’empressa d’achever sa messe.
La messe achevée, il appela Robert:
—«Ami», dit-il, «écoutez une bonne nouvelle. Dieu consent que vous soyez sauvé. Quittez donc toute inquiétude: vous saurez bientôt ce que Dieu de vous exige. Je n’ai qu’une crainte: c’est que vous ne puissiez pas endurer la pénitence qui vous est imposée.»
—«Seigneur», répondit Robert, «sachez-le bien: il n’est rien au monde que je ne sois prêt à faire pour reprendre mon âme au Diable qui en veut sa part.»
—«Dieu vous aime», dit l’ermite, «puisqu’il vous inspira de venir jusqu’à moi. Écoutez donc, beau doux ami, et apprenez la pénitence que Dieu me révéla tout à l’heure.»
** *
Alors, l’ermite prononça:
—«Tout d’abord, de par Dieu, et sans faute, il faut que vous contrefassiez si parfaitement l’innocent et le fol, que l’on vous poursuive par les rues à coups de bâtons et de pierres, sans compter les huées qui vous accueilleront partout. Mais, où que vous soyez, gardez-vous de frapper personne! Faites-en seulement semblant, afin d’éloigner de vous les vilains et autres rustres qui vous attaqueront lâchement. Et ne laissez passer un seul jour sans amasser après vous le peuple de la ville, même si vingt mille gueux vous devaient assaillir, conspuer, battre, exciter, ou meurtrir.»
Robert ne répondit point.
** *
L’ermite continua:
—«Cette première pénitence, ami, est fort rude et cruelle. Mais l’autre est encore plus douloureuse. Dès que vous serez parti d’ici, et où que vous alliez et que vous vous trouviezpar la suite, gardez-vous de jamais parler, quoi que vous voyiez. Vous serez éternellement muet. Car, si une seule parole, quelle qu’elle soit, sort de votre bouche, quel que soit le besoin qui vous presse, vous retomberez aussitôt au pouvoir du Méchant. Néanmoins, quand vous recevrez de moi l’ordre de parler, vous pourrez le faire sans dommage. Veillez donc, Robert, et soyez sur vos gardes!»
Robert ne répondit point.
** *
L’ermite continua:
—«Robert, bel ami, écoutez maintenant la troisième pénitence qui vous est prescrite. Elle est rigoureuse et vous en souffrirez. Mais voici ce que Dieu vous commande. Quoi qu’il vous arrive, et quelle que soit la faim qui vous vienne, vous ne mangerez rien que vous n’aurez d’abord enlevé de force à la gueule d’un chien. Votre salut est à ce prix. Ami Robert, les trois pénitences que Dieu vous enjoint, vous les connaissez.»
Robert s’écria.
—«Je les ferai toutes les trois sans jamaisme permettre aucune faiblesse, même si je devais vivre encore mille années.»
—«Bel ami», dit le saint ermite, «écoutez ceci, que j’ajoute. Si jamais quelqu’un, qui que ce fût, vous ordonnait au nom de Dieu de faire quelque chose, quoi que ce fût, faites-le, pourvu qu’on vous rappelle, à preuve de vérité, les trois pénitences que je vous ai de par Dieu prescrites.»
Alors Robert se leva, prit rapidement congé du saint ermite, et se mit en route vers Rome.
LE lendemain matin, Robert, armé d’un bâton, arrivait à Rome.
Sitôt la porte de la ville franchie, il s’élança, courant, sautant, hennissant, contrefaisant le fol à merveille. Tant et si bien que, l’un après l’autre, les bourgeois sortirent de chez eux pour regarder l’étonnant personnage qui leur arrivait. Mais, dès qu’il en voyait un s’asseoir sur le seuil de sa maison, Robert se précipitait sur lui en le menaçant de son gourdin.
En peu de temps, toute la ville connut le fol. Des groupes nombreux de badauds se portaient à sa rencontre; d’autres le suivaient. Sur son chemin, les huées promises allaientpeu à peu croissant. Bientôt le reste s’ensuivit. On lui jeta de la boue, des ordures, des savates; on le frappa. Mais lui, qui allait son chemin, obliquait parfois, et parfois se retournait pour faire semblant de châtier les insolents. Et la populace reculait. Et lui se gardait bien de donner aucun coup. Et la populace revenait à l’attaque.
On comprit qu’il était plus sot que méchant, et qu’on pouvait le houspiller à plaisir, sans avoir rien à craindre de sa part. La foule, qui devient vite féroce, ne se priva point de s’amuser aux dépens du pauvre fol inoffensif. Et l’on en vint bientôt à le poursuivre avec des pierres.
Déjà Robert saignait de plusieurs coups reçus. Il commençait à faiblir. Il voulut s’échapper. Mais la foule s’était amassée autour de lui. Il suait à grosses gouttes. La force loi manqua, et l’haleine. Il crut qu’on voulait l’assommer sur place. Aussi, faisant un dernier effort, il s’ouvrit un passage, et, fuyant sans se retourner, il courut tout droit vers la tour maîtresse qui se dressait au cœur de la ville, et qui était la tour du palais de l’Empereur.
Maintenant, si vous voulez bien me prêter un peu d’attention, je vais vous conter quelque chose d’inouï, mais auparavant je vous parlerai de l’Empereur.
** *
L’Empereur dont je vous parle, et qui régnait alors à Rome, était assurément le meilleur empereur du monde. Il avait toutes les vertus: bravoure, générosité, courtoisie. Et il était aimé de tous ses sujets, sauf d’un seul qui le haïssait profondément, et qui était son propre Sénéchal, lequel avait pu oublier ses devoirs jusqu’à déclarer la guerre à son maître et seigneur.
Au reste, voici pourquoi.
L’Empereur avait une fille, si belle, que nul ne connaissait de femme plus belle. Elle était malheureusement affligée, depuis sa naissance, d’une cruelle infirmité: elle était muette. Elle entendait bien et comprenait tout ce que l’on disait; mais elle ne parlait pas; elle n’exprimait ses pensées que par signes. Or, comme elle était néanmoins la grâce et la beauté mêmes, le Sénéchal s’était épris d’elle, mais épris à ce point, qu’il eût accepté de s’en aller pieds nus et sans ressources à travers le monde, pourvu qu’il eût avec lui la blonde damoiselle.
Il l’avait demandée en mariage à l’Empereur. Mais l’Empereur, qui n’avait pas d’autre héritier, chérissait tendrement sa fille: il la lui refusa. S’il avait prétexté qu’elle était trop jeune, il aurait peut-être éconduit le Sénéchal sans l’irriter. Peut-être toutefois avait-il ses raisons, que nous ne connaissons pas, d’agir autrement.
Le Sénéchal pourtant était de haute naissance. Il possédait vingt bourgs, trente châteaux, et quatre villes en Lombardie. Sa famille était des mieux réputées et des plus glorieuses, et il n’y avait pas dans tout l’empire de seigneur qui comptât à son actif autant de terres que lui. Du refus de l’Empereur, il éprouva donc chagrin, honte, colère, et l’envie de se venger.
Voilà donc pourquoi le Sénéchal avait déclaréla guerre à l’Empereur. Il la mena rapidement et durement. Il envahit les terres impériales, les ravagea, et menaça Rome. En vain l’Empereur avait-il essayé de résister. Le Sénéchal, excellent guerrier, s’était ouvert par la force le chemin. Il n’assiégeait pas encore la ville. Il s’en tenait même à une assez grande distance, se contentant d’occuper les marches de l’empire, car il préférait peut-être intimider seulement l’Empereur et il craignait peut-être aussi de s’aventurer trop; mais les Romains craignaient qu’il ne poussât plus loin ses succès, et ils n’osaient non plus s’aventurer loin de leur capitale.
Or les choses étaient en cet état, quand Robert, contrefaisant le fol et poursuivi par la populace, se dirigea vers le palais de l’Empereur.
** *
A cette heure là, l’Empereur était à table.
Robert, courant et suant, se précipita sur la porte du palais. L’huissier de service voulutl’arrêter, avec son bâton. Mais Robert, harcelé par ses bourreaux, lui échappa savamment d’un bond de côté, et franchit le porche.
L’huissier appelait à l’aide. Et, tandis qu’à la porte du palais d’autres sergents contenaient la populace, quatre huissiers s’élancèrent à la poursuite du fol. Mais il était déjà loin d’eux.
Robert ne s’arrêta que devant l’Empereur, où il s’assit, souffla, et respira. Les huissiers cependant paraissaient, bâton à la main.
—«Qu’on le laisse!» cria l’Empereur. «Cet innocent est ici sous ma protection. Et qu’on lui donne à manger!»
On s’empressa d’obéir. On apporta du pain blanc, un hanap plein de vin, un plat de viande, et l’on posa le tout devant Robert.
Mais il se passa une chose inattendue. Le fou prit la viande, le pain et le vin, et jeta le tout loin de lui.
On s’étonna grandement.
—«Voilà certes un fol original!» dit l’Empereur. «Ne se nourrit-il que de son extravagance?»
Et il ajouta:
—«Eh bien! qu’on le laisse en repos. Il mangera quand il aura faim.»
Robert put respirer en paix, et se remettre de ses émotions de la journée. Nul ne l’importuna, nul même ne lui adressa la moindre parole. Et lui se garda bien de sonner mot.
Et le repas autour de sa folle personne continua.
** *
L’Empereur était assis plus haut que les convives, sous un dais somptueux.
A un certain moment, il laissa tomber sous la table un os qu’il tenait. C’était à dessein. C’était pour son chien favori, celui-là, et celui-là seul de tous ses limiers, qui avait de droit sa place près de l’Empereur pendant les repas.
Le chien avait vu tomber l’os sous la table. D’un coup de gueule, il le happa.
Mais il se passa alors une autre chose inattendue.
D’un bond, Robert s’était jeté sur le chien.Il lui arracha l’os de la gueule, l’emporta, et se mit à le ronger avidement, mais si avidement, qu’on eût dit qu’il allait le broyer entre ses dents.
L’Empereur éclata de rire.
—«Voici maintenant une autre merveille!» dit-il. «Jamais je n’ai rien vu de tel. Ce fol refuse le pain, la viande et le vin, et il enlève à mon chien un os où il n’y a rien à manger. C’est un innocent parfait!»
Sur quoi, l’Empereur débonnaire ordonna d’apporter au chien de la viande et du pain en abondance.
—«Puisqu’il ne veut manger qu’après le chien, servez le chien!» dit l’Empereur. «Il se pourra peut-être ainsi rassasier.»
Ainsi fut fait.
A mesure qu’on servait de la viande et du pain au limier, Robert lui sautait dessus en grimaçant, lui arrachait le morceau de la gueule, et le dévorait à belles dents. Et à chaque morceau, il manifestait son contentement avec force signes de joie vers l’Empereur.
** *
L’Empereur s’amusait fort du spectacle que lui offrait Robert. Toute l’assistance riait comme l’Empereur.
—«Jamais nous ne vîmes fol si fantaisiste!» disaient-ils.
Ils ajoutaient:
—«On ne devrait point maltraiter un fol si gentil.»
Et l’Empereur décida:
—«Je jure par ma barbe et ma tête que celui-là sera châtié qui le maltraitera. Tant que ce fol voudra demeurer à la Cour, j’interdis qu’on le touche. Il est venu à moi, je le protégerai. Et qu’il soit libre d’aller et venir à sa guise par le palais et par la ville! Telle est ma volonté.»
Cependant Robert s’était rassasié. Quand il n’eut plus faim, écoutez la troisième merveille que virent l’Empereur et tous les assistants.
Il prit du pain, en fit de gros moellons, en mit un dans sa bouche; puis, marchant à quatre pattes, lui qui était seigneur et gentilhomme et l’héritier du duc de Normandie, il se dirigea vers le chien, et, de sa bouche, lui mit le moellon de pain dans la gueule. Ainsi fit-il plusieurs fois, tant pour le pain que pour la viande, au grand étonnement de tous ceux qui le regardaient, et à la grande satisfaction du limier qui retrouvait ce qu’il avait cru perdre, et qui certainement n’avait jamais eu si copieuse ventrée que ce jour-là.
** *
Le repas achevé, le chien repu s’en alla vers son chenil, qui était dans un retrait, sous l’escalier de la chapelle particulière du palais impérial.
Moulu des coups dont la populace l’avait accablé, Robert, cherchant un gîte pour y dormir, suivit le chien. Et, content de sa journéeen dépit des horions qu’on ne lui avait pas épargnés, il s’étendit à côté du chien sous l’escalier de la chapelle.
Mais l’Empereur, mis en goût de curiosité par tout ce qu’il avait déjà vu de Robert, avait regardé ce que faisait son fou. Il alla donc à son tour vers le chenil, espérant y assister à quelque nouvelle extravagance de Robert.
L’Empereur fut déçu: Robert déjà dormait.
—«Qu’il se repose!» dit-il, «et que nul ne le trouble!»
** *
Robert dormit à loisir. Quand il s’éveilla, il avait soif. Il se signa, se leva, et se mit en quête d’un peu d’eau.
Le voilà parti, visitant la cour du palais, allant à droite, allant à gauche, montant, descendant, examinant chaque coin, prenant connaissance des lieux, entrant partout sans être arrêté ni chassé, et sans demander rien à personne. Errant ainsi, il pénétra dans un jardin magnifique, fort soigneusement entretenu, mais fort peu fréquenté.
Au bout du jardin, dans le verger, il y avait une fontaine. L’eau en était claire, pure et tentante. Robert l’éprouva bonne, et il se persuada qu’il n’avait jamais rencontré de fontaine comparable.
Elle était, il est vrai, délicieusement située. Un pin l’ombrageait. A l’entour, c’était la solitude fraîche des arbres, des fleurs ici, et là des légumes. Tout un côté du palais la dominait, mais, dans l’immense mur, il n’y avait qu’une fenêtre; encore était-elle fort petite, et juste assez large pour qu’une seule personne pût s’y accouder. Et je vous dirai sans plus attendre que c’était la fille de l’Empereur qui avait désiré qu’on lui perçât là cette fenêtre; car elle pouvait de là contempler toute la plaine environnante et même la mer, qu’elle aimait d’apercevoir dans le lointain. Et la charmante princesse venait souvent s’accouder à cette fenêtre.
Robert n’avait souci que de boire. Il but. Puis, sans regarder vers le mur et la fenêtre, il sortit du jardin et regagna son lit de paillesous l’escalier de la chapelle, où il s’endormit de nouveau, et si profondément qu’il ne se réveilla plus de toute la nuit.
** *
Le lendemain, à l’aube, le bon Empereur se leva pour entendre la messe, comme il faisait chaque jour.
Quelle joie pour Robert! De son réduit, qui est sous les degrés de la chapelle, il peut entendre la messe de l’Empereur.
Mais le jour s’est éclairé. Robert songe qu’il a sa pénitence à faire.
Et le voilà qui se met, comme la veille, à courir par les rues de la ville en contrefaisant le fol.
Il court, il sautille, il hennit ou brait, crie ou bêle, se démène, soulève derrière lui le scandale, car il ne doit pas se cacher, car il doit exciter les risées, les huées, et les coups des badauds.
Les scènes de la veille se renouvellent. La marmaille emboîte le pas à l’innocent, les sarcasmes éclatent; on bouscule le pauvre diable, on le houspille, on le tourmente; on le frappe, on le lapide; et tant et tant que, lapidé, frappé, tourmenté, houspillé, bousculé, moqué, injurié, Robert, n’en pouvant plus, prend enfin la fuite, et, hors d’haleine, gagne en toute hâte, à bout de forces, son lit de paille sous l’escalier de la chapelle.
Là, du moins, c’est pour lui la paix et le repos. A l’intérieur du palais, on observe la volonté de l’Empereur, nul n’inquiète Robert; il peut aller où bon lui semble.
Dans le chenil, Robert reprend haleine tranquillement en attendant l’heure du repas.
A l’heure du repas, il retrouve sa place de la veille sous les yeux de l’Empereur. Mais il n’aura pas à compter sur le hasard pour se nourrir. Le bon Empereur a déjà tout ordonné. Un valet a la charge de présenter au limier les mets que le fol ôtera de la gueule de son ami; car maintenant, déjà, le spectacle est plaisant de Robert et du chien se partageant leur nourriture, Robert attaquant le chien qui se laisse dérober, et le chien recevant ensuite du fol, quand le fol n’a plus faim, des morceaux de choix qu’il n’eut jamais, son entière vie de chien durant. Et, à la vérité, l’Empereur et toute l’assistance se délectent du spectacle.
** *
Mais à quoi bon développer lentement ce que fit Robert ce jour-là et les jours, les jours très nombreux, qui suivirent? Il faudrait répéter sans cesse les mêmes choses, et mon conte deviendrait fastidieux. Tout ce qu’il avait fait le jour de son arrivée à Rome, tout ce qu’il fit de nouveau le lendemain, je vous dirai seulement que Robert le fit et le refit pendant dix années pleines.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert courut à travers la ville en contrefaisant le fol, ameutant la populace derrière lui, recevant des coups sans jamais en rendre, subissant avec fermeté toutes les injures et tous les outrages.
Pendant dix années pleines, chaque jour, Robert eut sa place aux repas de l’Empereur et son lit de paille dans le chenil, sous les degrés de la chapelle. J’ajouterai toutefois que le limier était vite devenu son inséparable; et c’est de lui-même que, servi d’abord, il apportait à Robert les morceaux de viande ou de pain, et il restait devant lui jusqu’à ce que Robert les lui eût ôtés de sa gueule. Et chaque jour, pour se désaltérer, Robert allait boire à la fontaine du jardin, sous la petite fenêtre de la fille de l’Empereur.
Pendant dix années pleines, Robert fit rigoureusement sa pénitence. Pas une fois, il ne laissa entendre le son de sa voix. Tous le croyaient muet, muet depuis l’enfance, muet comme la fille de l’Empereur, tous sans exception. Et tous sans exception ignoraient son nom et son pays. Et si quelqu’un soupçonna que Robert fût de haute naissance et nullement le fol qui divertissait tout le monde par ses grimaces, vous l’apprendrez plus tard, quand il faudra.Mais sachez, dès à présent, que Robert ne commit rien pour se trahir. Il fit très rigoureusement sa pénitence. Et il la fit ainsi pendant dix années pleines.
Vous pensez bien qu’après ces dix années, et même plus tôt, il était si méconnaissable que ni son père, ni sa mère, s’ils vivaient encore, ni nul de ceux qui l’avaient approché dans son enfance ou sa jeunesse, n’eût pu dire en le voyant:
—«C’est Robert le Diable.»
** *
Toutefois, ces dix années que Robert fit ainsi sa pénitence à la cour de l’Empereur de Rome, il ne faut pas croire qu’elles se passèrent sans incidents dignes d’être rapportés. Oui, Robert fut tel que j’ai dit pendant dix années pleines, mais il le fut surtout, plus exactement, pendant sept années; car, à partir de la huitième année de son séjour à Rome, tout en continuant de mener l’existence que vous savez, il eut des aventures.
Et je vais vous conter ces aventures, qui sont surprenantes et merveilleuses à miracle, comme vous en pourrez juger, si vous daignez me prêter une oreille attentive.