Autour de moi se lève la horde des gens qui m'ont aimé et qui ne m'aiment plus, qui ne m'ont jamais aimé, qui me haïrent depuis toujours, qui m'envient, les pauvres! qui me craignent—pauvre de moi!—ou qui me détestent tout simplement parce qu'ils sentent en moi de la vie encore!—et une âme. Il en est dont j'ai trompé les espérances, il en est dont j'ai déjoué les calculs et il en est aussi qui me sont sympathiques et pitoyables.
Ils ont l'air de se relayer, de me faire un mur d'horreur, une escorte de méchanceté et j'ai l'air de ne pas les voir: c'est que par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu'ils imposent à la vie, à travers le brouillard insidieux qu'ils jettent sur la ville, je ne veux regarder qu'une petite lumière tremblante, la lumière de notre amour.
Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m'éblouir, m'aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne peux voir à mes côtés, me gênant, m'écrasant de leurs hanches, les gens qui m'en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui me sont ennemis parce qu'ils ne me connaissent pas et que je n'ai pas une tête humaine.
Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu'on traverse sur une impériale d'omnibus, qu'on traverse en musique, avec des bruits de prolonges d'artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu'est, ce qui fut la lumière de notre amour? Je m'en éblouis, je m'en aveugle, sans être bien sûr de l'apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son leurre, de son irréalité parce que c'est si près de moi qu'elle brûle, parce que c'est en moi qu'elle brûle, parce que c'est de moi, de moi seul qu'elle se nourrit.
Torche pâle qui dort parmi l'or du printemps,flamme pâle qui râle, tu agonises, n'est-ce pas? et tu t'éteins, tu t'es éteinte sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j'ai une preuve: je ne puis plus pleurer.
Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles fidèles, les larmes m'ont fui comme tout m'a fui et se sont réfugiées chez des infortunés plus heureux.
J'ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les livres que j'ouvrais dans mon lit, d'une main morne, les mots noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un instant ton cher fantôme d'argent profond, ces livres, ces mots se mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m'émouvaient de par ta vertu d'émotion et je t'y retrouvais cachée et je t'y retrouvais couchée, me souriant, m'appelant, me regrettant.
Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s'enfonçaient dans les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces mots me sautaient à la gorge, au cœur et t'offraient àmoi, pas très proche, belle et inaccessible—et mienne. Des mots naissaient sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», «maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous quand nous étions l'un à l'autre et des mots de vulgarité que nous faisions entrer dans des ciels d'élégance. Je laissais se fermer le livre qui m'avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal, ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien; c'étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie! des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me donnaient de la confiance en l'avenir, des larmes qui me rendaient du courage. Et je m'en allais chercher d'autres larmes. Ah! j'en trouvais par les chemins! C'étaient les chemins que j'avais pris jadis pour aller à toi—et qui me rappelaient tout de toi—et tes discours.
Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand amour, que nous nous aimions plus et mieux que les autres, par-dessus les autres, que nous avions mis en notre amour la somme d'ardeur et de pureté qui emplit l'univers.Les amants de tous les temps et d'avant les temps s'étaient aimés pour nous, vers nous et c'était une chaîne d'amour à laquelle des anneaux s'étaient ajoutés, sans fin, une chaîne de baisers à laquelle des baisers s'étaient unis d'instant en instant, une chaîne de foi, de fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui épaississait sa lumière et son secret, son immensité légère, sa claire richesse autour de notre foi, de notre fièvre, de nos baisers.
Tu me disais: «S'ils savaient (ils, c'étaient ceux qui nous faisaient du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),—s'ils savaient comme nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: «Ah! nous nous aimons bien» et, simplement: «S'ils savaient, si l'on savait!»
Et c'est fini et je ne puis plus pleurer. J'ai recherché mes larmes sur les routes où je les avais perdues et j'ai cherché aussi les discours d'hier, tes discours, chérie, que j'avais rafraîchis et retrempés de mes larmes, mais j'ai le cœur sec, roide et d'une fièvre sèche et dévorante.
Les journaux m'ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit d'un banquet où l'on a fêté Tortoze, où l'on a «arrosé» et consacré sarosette nouvelle d'officier de la Légion d'honneur.
Il est la plus jeune rosette de France.
Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et éloquent,—et c'était entre hommes. Et ça me rappelle un autre banquet, le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis pour la première fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en dehors du temps, avant l'âge. Je n'y étais pas.
Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma chambre-souvenir.
Il y a quelqu'un!
Il y a quelqu'un chez moi!
Elle peut-être.
Je m'attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l'autre chez moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie!
Et j'entre comme un fou.
Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, ployée, brisée, s'abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à la fois vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, une forme zigzague et flageole, c'est lui, lui, Tortoze!
Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici.
Et je ne puis que le voir.
Qu'en vais-je faire?
Il s'offre!
Non!
Il défie!
Il menace!
Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n'ai pas osé songer à toi depuis des semaines et des mois parce que j'avais peur de voir se lever, d'un coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les mortifications, les tortures que tu infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu viens toi, injures, tu viens toi, Mort.
Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, ailleurs et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, étroitement, atrocement, tu l'as gardée, tu t'es acharné, tu as été le couteau.
Lève-toi! Va-t'en! Je t'ai toujours détesté. Il a fallu que Claire passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que nous ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. J'étais trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans toi.
Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas, tu l'as dépravée légalement, tu l'as usée, tu l'as ennuyée, tu l'as obsédée.
Et elle t'aimait, et elle t'aime, elle t'aime encore. Tu survis à notre amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre éternité.
Je vais te crier tout cela. J'ouvre la bouche:
«... Tortoze!» dis-je...
Mais tu me fermes la bouche, tout de suite.
Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu te laisses contempler un instant en ton navrement, en ton horreur, puis, de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu t'évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi deux syllabes lentes et espacées:
—Là... là...
Ah! j'ai mal et j'ai plus mal.
Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de mon amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m'ont abandonné devant toi, je ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n'ai plus vu que toi et comment tu es ici.
Ces gens qui t'ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui t'ont attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t'ont loué dans ta vie et dans ton être, ces gens t'ont fait plonger plus atrocement en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton malheur. Te voici, chancelant après les derniers compliments et les dernières étreintes, ne sachant où aller, fuyant même le lupanar obligatoire et officiel et te fuyant toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation et voulant y courir, pour mieux oublier la brûlure de ta gloire et l'ironie de ton apothéose, te voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, à travers les pièges des policiers et de la propriété privée, en ce domicile que tu ne connaissais pas.
Tu ne l'éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou presque, et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu pleures, tu pleures.
Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, poissé de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet après-midi. Et tu es un esclave en effet, l'esclave, le servant de ta douleur, de ma douleur aussi et de la douleur totale, de la grande douleur du monde.
Ah! ta pauvre face, Tortoze!
Tu n'inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se perd à vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur.
Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c'est le délice et la beauté et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une effroyable fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me suis chassé à cause de mon orgueil et je ne vois que de l'horreur, où nous sommes côte à côte. Je veux te consoler.
—Je vous affirme...
Mais j'ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu arrêtes mes dénégations, mes protestations et—qui sait?—mes excuses.
Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, si pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, tu t'y agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des meurtrissures, et tu hoquètes:
«Là... là...»
Ah! pauvre homme! j'ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, cimenté de mes larmes, de mon sang, de tout moi et j'ai évoqué votre couple... Ah! Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres.
J'évoque maintenant une table que je connais,et où s'attablent des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes n'ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord de la quarantaine comme des crapauds au bord d'un marais avant d'y plonger, de s'y envaser et d'y disparaître. Des demoiselles viennent leur tenir compagnie, manger avec eux, les embrasser de temps en temps, en y mettant les dents. Et c'est le pire néant, la parodie de la volupté et la parodie même de la noce.
Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t'approches de cette table-là. Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais ta femme si tu ne me l'avais prise. Tu me l'as reprise toute. Il en reste ici, n'est-ce pas, et tu t'en rends compte, obscurément, profondément, sans pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton intelligence précise d'ingénieur.
Tu ne peux être malheureux d'une façon précise. Mais tu es si malheureux!
Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais de la posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma lointaine maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: tu vois ici quelque chose que tu n'as pas eue, des sensations, des rêves qui te débordent et tu te lamentes vers eux.
Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j'ai mal et tu as mal.
Tu t'obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais en même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans le lit et tu t'embarrasses dans ta syllabe, dans ton cauchemar, dans tes deux lettres hagardes: «Là... là...»
Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous penchons-nous pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à nous aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect humain qui te tient, qui me tient, même en ce moment.
Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures, évadé de ta gloire, de ta vie, tu n'oses pas, tu ne voudrais pas me serrer la main.
Il y a que j'ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que nous avons trop mal l'un pour l'autre.
Mais j'ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je n'ai pas pleuré, à cause que tu pleurais.
Je vais pleurer ailleurs,—où je ne serai pas chez moi.
Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, tout de même, par pleurer dans les bras l'un de l'autre, et tu ne me le pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma chambre, je te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite...
Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: j'y suis venu pleurer à mon tour et je n'ai plus trouvé trace de tes larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s'ouvrait où, de larmes encore de diamants et d'or pâle, s'écartelait ta croix de la Légion d'honneur,—offerte par une souscription spontanée,—oubliée, reniée, vomie, qu'il me faut te restituer, te renvoyer, qu'il me faut, sans phrases, anonymement, comme si je te l'avais volée, te reclouer au cœur.
... De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent encore du salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement transformé, déguisé en salle de spectacle, des conversations de couloirs ont improvisé les couloirs et l'on rit comme entre des strapontins et l'on chuchote comme en des coulisses.
Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de gâteaux secs où des dames s'assoient, s'établissent, s'éternisent, sans boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour protéger les consommations.
Que suis-je venu faire en cette galère?
Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, exhiber ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d'un serrement de main, d'une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma pâleur et ma colère.
J'ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l'autre», l'amie, Alice. Elle m'a serré la main, les paupières baissées sur des visions neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour se rappeler tout à fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle m'a annoncé qu'elle avait des choses à me dire. Je l'ai implorée d'un ton bref, je les ai exigées, ces choses.
Elle m'a demandé du temps, de l'isolement. Je lui ai fait un désert d'un regard, et elle a senti en ce même regard que des siècles tombaient,—qui ne tombaient plus. Elle a parlé—sous cent yeux, devant cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un secret, devant des chacals qui happaient une douleur.
Elle ne m'a rien appris: tout cela, je le savais, je l'avais deviné, ça m'était venu en mes hallucinations, en mes larmes: c'était une confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis accroché à cette messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier de tristesse, à cette courtière de deuils: je l'ai suivie d'une femme à peine connue à une femme inconnue, d'un député à un colonel, d'un chansonnier à un marchand; elle cherchaitd'ici, de là, un mot affectueux, un compliment, un sourire à rendre; ombre noire, me tenant, me soutenant à sa robe claire, je l'escortais sinistrement, elle avait encore autour d'elle, parmi ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance changeante, le souffle de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette fausse atmosphère de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de la désespérance de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet appartement élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l'obscurité étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi.
Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d'humoristes et des mots d'imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les paroles restent sur toi que tu ne m'as pas rapportées, qui te dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité de résignation, de désespoir et d'espérance, des silences aussi pleins d'amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te quitterai pas, je m'enivre de cette auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi, sans t'effleurer; je chancelle, je suis sans force, je continue. Va toujours, petite femme, je n'ai pas pris tout ce que j'ai à te prendre. Mais ça viendra.
Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, dessous, ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,—et des camarades sont survenus qui m'ont voulu consoler, qui m'ont voulu divertir, qui ont voulu m'exiler de ma patrie d'horreur et de voluptueuse lamentation. Ils ont étalé leur amitié comme une nappe, ont placé dessus des friandises de récits, d'ironies, de diffamations, de courage et d'opinions hardies, ont organisé une dînette autour de moi et m'y ont convié.
J'ai mangé du bout des dents—le cœur ne mange pas—et j'ai ruminé mon affaissement, encore, toujours. On m'a laissé à moi-même, au néant.
Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les salutations et les mots de passe—car tout le monde te connaît et te reconnaît ici, affreusement—et j'ai recherché entre ces mots, entre ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette odeur de larmes, d'ennui et de lâcheté envers le sort. Je l'ai retrouvée: je n'en étais pas assez ivre, je m'en suis enivré, tout à fait. Tu te glissais entre des chaises, tu t'occupais d'hommes et de femmes, et, bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant la fête de ma fièvre et demon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon désir d'ivresse, impatient et alangui, farouche, je restais sur toi, happant férocement une indécise tristesse, une nuance de résignation, de révolte et de trouble espérance, un lointain d'élégie—qui n'étaient pas à toi.
Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, comme une pluie de cendres, s'élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce fut le brouhaha galant, le tumulte discret des causeries mondaines: on m'avait volé mon dolent et cher souvenir.
Chérie, chérie, ne m'abandonne pas ainsi: je n'ai pas peuplé de toi ce salon trop plein, je ne t'ai pas assise sur une de ces chaises légères, je ne t'ai pas fait sourire aux endroits plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu'à toi, là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus en plus et m'enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante foule qui parle, qui écoute, qui pense même—et qui n'est pas triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires, en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.
Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du talent—ici. Ils disent, ils échangentles plus belles choses du monde: ce sont des silences où l'on savoure et où l'on achève de comprendre, c'est l'essor des sous-entendus, des insinuations, puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui éclaire, tout ce qu'on appelle feu d'artifice, joute oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.
Je sais, hélas! un mot qu'ils ne diront pas, un pauvre mot glacé et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité, un mot qu'ils ne ramasseraient même pas dans un petit bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de théâtre, ce n'est pas la voix qu'il faut.
Un monsieur tout à l'heure, s'est épuisé en imitations, il nous a restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: il ne t'a pas imitée, mon inimitable amante, il n'a pas imité ta voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de cœur, comme il y a des voix de tête—et ça ne s'imite pas.
Ah! c'eût été une profanation—et je la désire: entendre ta voix; entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu'on mele donne, qu'on me le jette, qu'on m'en tue. Que le monsieur s'essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n'est pourtant pas difficile?
Mais n'y pensons plus: d'ailleurs on n'imite plus, on ne dit plus.
On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et ce sont, lâchées d'on ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes filles.
Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles m'assiègent, me cernent—pourquoi? Parce que je suis du souvenir, du rêve, de l'horreur, qu'elles le sentent, de leur instinct flaireur et déterreur, et qu'elles veulent y remédier, de leur médiocrité.
Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie d'Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, aujourd'hui, c'est le jour de sortie du Conservatoire. Et, farouche admirateur du dos d'une lente vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il troue la poitrine devant laquelle il s'est situé, pour atteindre ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s'en enivrer et s'y perdre. Il le désire, il le possède,et c'est, en cette nuit qui s'achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe—et j'ai à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!
Et j'ai de jeunes filles autour de moi qui me grignottent vivant, qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.
Je suis malade! je souffre et ce n'est pas d'elles que je souffre! je me souviens pour ne pas les regarder. Et j'ai aimé, j'aime d'un amour qui n'est pas de leur monde. Elles s'emparent de moi, prennent livraison de moi, s'offrent mes grimaces de douleur, mes étouffements, mon silence même qu'elles violent, auquel elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des conversations qui s'engagèrent l'année dernière, et affectent de me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n'avais pas de cœur.
Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue qui reprend avec celle dontje viens d'entendre le nom et dont j'ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet énorme instinct de mal faire et de faire mal.
«Et votre pâle fiancée?» m'a demandé tout à coup une fille dont j'ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»
J'ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la méchanceté que je n'ai pas, la blessant, l'apeurant cruellement, vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler d'elle. Ça porte malheur.»
Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d'autres, cependant que, délivré des bêtes, je m'en vais agoniser à ma guise, prisonnier de l'ombre chérie et prisonnier de la petite ombre qui me crispe et qui me sourit.
Quand j'avais faim, jadis, il n'y a pas si longtemps, des gens, m'ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce que, toujours, j'ai écouté ce qu'on m'a dit. Aujourd'hui et hier, les gens m'ont dit: «On ne meurt pas d'amour.»
Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble.
Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec la souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des fragments de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des yeux, des morceaux de paysages que je ne vis pas, mal dégagé d'un suaire d'horreur et de la peau d'un autre être qui serait mal revenu des pays lointains, des enfers et du fond des lacs de cauchemars.
Et, dès mon réveil, je me mets à être malade.
C'est l'impression que j'ai tout le corps roidi mais d'une mauvaise roideur, molle, si j'ose dire, et cassante et d'une lassitude et d'une inconsistance! C'est non une pointe au cœur mais le cœur hérissé de pointes, hérissé, sans plus, saignant de petits filets de sang et zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de larmes et ne voulant pas sombrer.
Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins tuant sans amour d'ailleurs et longuement une triste veuve, lui demandent naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est atteint.
J'ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes, car les poignards parlent le matin, s'ils touchent le cœur. Et, ça dure, ça dure.
A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin.
Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s'éveille peu à peu, bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille morts: je ne lui en veux pas de sa coquetterie dans l'agonie: il a mal, comme moi. Et rauques, des pensées, des souvenirs, des gémissements rôdent autour.
Vous savez comment ça s'appelle: ça s'appelle la folie.
Ça consiste en des idées fixes autour d'une idée fixe—ou d'une image. Ce sont d'ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent, c'est une ronde, une sarabande d'idées fixes, des mots qui reviennent, qui se suivent et qui m'étouffent en ma chambre trop étroite, et, au milieu, au bord, un élan vers mon épée qui sommeille toute droite et grave et qui se laisse regarder quand je la regarde, sans me donner un conseil et sans me déconseiller.
Et, en ce cauchemar, c'est, comme un vomissement, des larmes qui s'arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir.
Je pleure en dedans.
D'ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même.
Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense même plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même.
Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter ton visage, tes traits, tes cheveux.
Je t'ai en moi, si profondément! Je t'ai en moi! Je t'ai en moi! Et, tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si ingénieusement que je n'en sais rien.
Et c'est la fatigue, non l'absence, qui me tue.
Quoi qu'il en soit, je meurs,—et je meurs debout. Car je me lève et je vais par les rues et je m'enferme en mon bar ordinaire où passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis mais moins, parce qu'il fait chaud et que peu de gens sont encore à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je m'évertue à ne pas penser, à m'anéantir, pour ne pas mourir de penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître claire mais ce n'est pas ma faute, c'est la logique coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les principes de guérison.
Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie dantesque) d'Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour avoir à se fatiguer ensuite et d'oublier leurs méninges, pour les retrouver, avec des béquilles, à l'heure pâle de la convalescence.
Aujourd'hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces qui furent pour moi, l'un après l'autre, un néant épuisant, un néantévidé, une chaîne de néant, étroite. J'ai attendu le dimanche avec toute l'impatience que me permettaient ces jours affreux.
J'ai encore la superstition du temps, des changements de lune et des retours de semaine. Dimanche, c'était un cycle nouveau, une ère qui s'ouvrait. Ç'a été le digne couronnement d'une semaine infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends les escaliers d'un omnibus, comme jadis on descendit du pilori.
Je tombe sur Ahasvérus Canette.
Il me tend sa lente main, s'informe de ma santé!—ma santé,—m'interdit d'être malade, d'une voix qui ronronne et m'ordonne de l'inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera une bonne nouvelle.
Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. Est-ce que j'ai la tête d'un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!
Mais je l'invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en aura, de la sorte, un qui mangera.
Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes d'importun,pour me demander sans préambule, des affiches illustrées pour son sergent quand il était soldat et des billets de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu'on m'eût impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me les accordait pour Canette, d'enthousiasme, par prédestination. Voici que Canette s'est dérangé de son bonheur; il est très fier, un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de son soin d'ensemble d'amant en exercice et m'objurgue, la bouche pleine:
—Guérissez, ça n'a pas de bon sens de se crever comme ça.
Je ne me crève pas, je crève: c'est plus facile.
Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C'est vague et c'est un voyage—et c'est un spectacle dont je me passerais.
Car voici des mois que, douloureusement et, après tout, involontairement, j'ai passé à épurer mon amour.
Mon amour s'est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas le souiller, mais l'alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge,sans époque, saint. Je l'ai reculé de mon vide—en amour l'absence, comme les campagnes, compte double—jusqu'aux siècles et jusqu'aux infinis préséculaires où l'on aimait, sans savoir, avant de savoir ce qu'était la vie, où l'on aimait dans le chaos, avant la création, avant Dieu.
Et Alice, c'est l'humanité, la mauvaise humanité de Claire. C'est l'histoire après la légende, la caricature de l'histoire après l'épopée, le procès-verbal après l'hymne. Alice, c'est le pendant raté d'un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné—avant, la compagne de chaîne qu'on retrouve dans les romans, après qu'on a oublié le bagne dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et toutes les vertus. Elle me fera toucher du doigt la terre perdue alors que je suis déjà dans la terre promise et elle me chassera de mon ciel amer sans me rendre le délice aboli.
Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment et à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin de cuisine—ou d'alcôve. Oui, je sais, j'ai tort. C'est un oiseau, c'est un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde d'ailleurs pour être responsable et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,—mais elle marche.
Et j'aime être seul comme je suis seul maintenant: il n'y a qu'Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue l'intéressant jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il se passe la langue sur les lèvres, un peu parce qu'il vient de boire—et pour se représenter ma joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner d'éclaircissement. Il ne sait pas. Il saurait que ce serait la même chose: il vend du mystère.
Mais à mon tour, je l'objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore demain: qu'il vienne ce soir me dire de quoi il s'agit.
Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me contraignant,—ou presque,—à l'accompagner, oh! pas jusqu'au bout: deux ou trois rues seulement.
J'aime mieux l'attendre. J'attends. Pourquoi? Parce que j'ai peur de moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon amour.
Ces nouvelles l'assagiront, jetteront sur sa haute flamme l'eau du Simoïs, qui n'est que nostalgique et qui coule encore entre les terres.
J'attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l'on peut. Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot est décent en parlant de M. Canette, oùM. Canette se retire pour attendre, attendre qu'on l'ait assez attendu, trop attendu, partout à la fois, pour attendre qu'on l'ait assez désiré, qu'on ait assez désespéré de lui, qu'on en ait fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut bien que M. Canette attende, lui aussi comme tout le monde.
Et c'est une raison de ses succès mondains. Du reste, généralement, il se contente de ne pas venir du tout, de faire banqueroute à ses promesses, aux songes qu'on a échafaudés fragilement sur son arrivée et de s'avancer dans le paysage qu'il a déçu, un soir par hasard, sans remords, sans une ironie trop grossière, en enfant mal élevé et gâté qu'il s'obstine laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur le front auguste du roi Bomba lui-même.
C'est sur le coup de dix heures et demie qu'étant descendu de ma place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre où j'écoutais plus ou moins la petite tragédie d'un petit poète que M. Ahasvérus Canette,—il a repris son nom d'Ahasvérus à cause de sa littérature et des revues jeunes où il collabore—a empli mon horizon de son gilet de combat, bleu azur moiréde reflets mauves, de son monocle et de sa visible et parfaite tranquillité d'âme.
«J'ai un service à vous demander», m'a-t-il coulé à brûle-pourpoint, après avoir pris la peine de me présenter—c'est moi qu'il présente—à un petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un organe d'éthique bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), un des piliers nomades de la décentralisation morale.
Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore!
—Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie. Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l'attends à deux heures et demie.
—C'est que, dis-je, j'ai invité à déjeuner votre ami Capry.
—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à deux heures moins le quart, voilà.
Il s'est exprimé avec la rondeur qu'il met en toutes choses. Il a parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.
Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase et d'enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un escalier dethéâtre. C'est tout de suite un scandale où il convie des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c'est tout de même un malheur qui passe mon espérance.
Je m'en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je l'écarte. Alors, pour le plaisir, il m'injurie:
—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.
Je fuis, j'ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c'est bien fait pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de mon mal? J'ai si mal et j'ai mal d'une façon si nouvelle, où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon corps, et pour mon âme!
J'ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, à vif, j'ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j'ai tes baisers d'hier, d'hier, n'est-ce pas? qui me déchirent la lèvre,j'ai mes conversations secrètes avec toi, qui m'ouvrent toutes grandes les portes de l'au-delà et j'ai la douceur de mourir pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre. Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit maintenant et bientôt sera presque de l'existence, j'en meurs douloureusement, et j'espère que c'est autant de douleurs de moins pour toi.
Si Ahasvérus savait combien la privation qu'il m'a infligée me prive peu! S'il savait combien m'indiffère cette pauvre Alice et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui trouvent que je baisse, qui s'étonnent et qui en sont heureux, savaient combien ils m'amusent!
Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, je mourrai le jour de la naissance de l'enfant, de celui que j'appelle l'Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l'univers même.
Et—c'est la folie—je pense au général Bugeaud qui annonça par un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là.Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis même pas dégoûté de la vie, je n'y crois plus.
Et je ne connais plus que l'immense souffrance, maligne église qui enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n'a pour prêtres que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par l'escalier de service.
... Voici que je meurs.
On ne sait pas que je meurs.
Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, pour souffrir et pour mourir.
Et ça n'est pas un événement.
Personne n'est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d'un sourire ou pour m'offrir encore un reflet, un regain de vie en la caresse d'un regard aimant. C'est que ma concierge se promène puisque c'est dimanche et c'est aussi que, loin, je ne sais où, ignorante et insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, alitée elle aussi, souffre comme moi, halète comme moi, est presque aussi pâle et plus en sueur que moi, parmi un concours de médecins et d'amis, devant le monde entier, et que, de sa souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une existence va naître.
D'elle!
Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n'ai pas le droit d'être le père. Je meurs d'avoir créé, je meurs d'avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans voir cet enfant, d'avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, d'avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs d'avoir senti trop profondément que je faisais, que j'avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va naître.
Je n'ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en mieux, en tout neuf.
Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d'un enfant à quelqu'un.
Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.
Et, pauvre enfant, voici que je m'attendris sur toi. Voici que, au moment suprême, qu'à ce moment si lent où, d'ordinaire, quand on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment où l'on aperçoit sa vie en vêtementsblancs et noirs se pencher sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme un tout petit enfant le pauvre mort qu'on est déjà, au moment où l'on sent cette vie frémissante s'éloigner de soi, s'en aller vers une autre enveloppe humaine, au moment où l'on se pleure, où l'on se hait, où l'on se regrette, je ne puis songer à moi, m'attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence, je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant, mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j'en perçois un, énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, si j'ose dire—et j'ose dire en ce moment suprême—m'enlace tout entier, me prend et m'enlève—m'enlève jusqu'au ciel ou jusqu'au gouffre infernal—et c'est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...
Et, en mes sommeils énormes, j'ai eu un rêve, une fois.
Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de chair qu'on oublie, sans y attacher d'importance et qu'on retrouve accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste assez pour vagir, jem'imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu entrerais sans joie en ce monde et que j'irais à travers les rues et la vie, accompagné et suivi d'une foule d'enfants, patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la paternité que les satisfactions honnêtes—et père jusqu'au point où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m'arrêter en des parties de baccara.
Et je rêvais—quelle ironie—que j'étais le mari de ta mère—et qu'elle était grosse.
Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et j'avais la petite vanité de l'homme qui s'affirme plus homme du fait qu'il a engendré un petit—comme une bête et que sa femelle le couve—douloureusement. Et je rêvai qu'un cri, un beau soir, un cri jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre demafemme un seul cri—mais quel cri!—me faisait sortir de mon indifférence, m'arrachait à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait père, exclusivement, férocement, si tendrement, jusqu'à la mort, cette mort, qui est là, qui s'impatiente, mais qui, courtoisement, attend la vie pour entrer en même temps qu'elle.
Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, quile poussais en la nature et l'au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est peu de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un cri. J'avais bien dîné dans mon rêve, je n'avais pas de nausées, moi, je n'avais pas mal à l'estomac comme ma pauvre femme, je rentrais en chantant un refrain en vogue, et j'avais, pour égayer un peu la malade, pour apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries toutes fraîches, quelques scandales, et cette menue monnaie de l'indifférence, des baisers.
Pâle, sinistre, grandie de toute l'angoisse et de tout l'émoi des gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes les épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, elle me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend pas la langue, un homme qui n'est pas du pays de Souffrance. Doucement elle me demandait: «D'où viens-tu, mon ami? Je crois qu'il est tard.—Tu crois, lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu ne sais pas l'heure?—Non», fit-elle, simple. Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas. Elle regardait en dedans, la prunelle conquise par l'immensité de ses entrailles, l'œil fixé sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si grosseet si aiguë, semblait s'éloigner en l'ombre des avenirs. Puis elle devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une flamme d'enfer et d'apothéose, tandis que, de son âme et de son ventre, ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, en pleine âme. C'était une révélation—et quelle révélation! un tourbillon, tout le monde dansant autour de moi, tous les remords s'enfonçant en moi. C'était un mal atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées, broyées, comme élastiques, comme électriques, une morsure, un coup de massue.
Je tombai.
Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas assez.
Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement—oh! bien lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à peu j'entendis que j'étais malade. On parla vaguement de troubles cérébraux, de folie, d'hystérie même, que sais-je! Je sentis seulement que j'étais plus malade, très malade—et j'en fus très heureux. Les souffrances de la paternité!
Les imbéciles qui localisaient, qui bernaientma géhenne, qui ne me croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part ou partout, c'est de partout que je suis faible, c'est de là, partout, que la vie me fuit, puisqu'elle s'en va vers celui que j'ai engendré—et comme c'est juste. Eh! quoi, la mère souffrira et souffrira seule! Non! je souffre aussi, moi, le père! Et j'aurais eu peur, si j'avais souffert moins, que mon enfant ne fût moins mien, qu'il ne fût tout à sa mère—qui l'affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses pauvres cris que je n'entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de ses caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je souffrais aussi, moi.
Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une débilité si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour accrue, en une agonie progressive, une telle douceur, une telle tendresse, un tel délice!
En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais pâlis et agrandis, apercevaient d'éternels épithalames, le mariage incessant du néant et de la vie, l'annexion des limbes à la terre, du ciel au monde, une théorie infinie d'enfants, de sourires sur deux petitspieds hésitants, une théorie de héros aussi—c'est la même chose, les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, et parmi tout cela, épars, lumineux et subtil comme une buée de soleil et d'or, partout perceptible, partout souriant, partout héroïque et partout invisible, mon enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon lit, à mon rêve, à sa gloire, j'eus bientôt le sentiment que je ne te verrais jamais, mon enfant. Et c'étaient aussi toutes les délices avec Claire, que nous avions goûtées et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de nos souffrances, tout, tout—et l'éternité!
J'étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour n'avoir pas l'air de rien comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé et un peu méprisant, comme un homme de science doit l'être pour un dément, comme un homme qui guérit doit l'être pour un homme qui meurt. Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il m'affecter, moi qui étais, à travers les temps, rivé à un sourire, à une extase? Et à mesure que la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant, je me sentais plus léger, plus diaphane, plus inconsistant, je me sentais m'envoler, sans poids, comme les fantômes, les fantômes qui, de prèset de loin, veillent sur ceux qu'ils ont chéris ou qu'ils ont voulu chérir.
Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où je m'en vais, puisque j'ai obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici l'heure où j'entre en toi profondément, facilement, comme la malheureuse, comme la bienheureuse toute petite chose que je suis devenu, voici le moment où je m'anéantis absolument, où les mots me manquent, où les idées, les sourires et les désirs se fondent pour moi en un lit, en un ciel de repos et de néant.
Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais vivre, et je te lègue la vie que j'aurais voulu vivre, la beauté que j'aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant elle était belle. Je te lègue tout ce qui n'était pas à moi, et je te donne le monde, l'univers, avec ce qui me reste de mon être, ce que tu n'as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te lègue tout—excepté mes ennemis.
Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut beau, qui fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne pourras jamais savoir cet amour et tu ignoreras mon nom.Mais, profondément, tu le sentiras tout entier et tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je te guiderai.
Et, seul, petit enfant, je t'embrasse par-dessus la vie et la mort, et je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: le tien, le mien, cri de naissance, cri d'agonie. Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: vis!
Et toi, Claire! Claire!...
LIVRE PREMIERLe Venusberg au rez-de-chausséeI. Le premier chapitre, vraimentII. Petit panthéisme sentimentalIII. Lui!IV. Le cœur, le cerveau et les yeuxV. «Celle qui est trop gaie»VI. Les jeux de la lumière et du hasardVII. Etrennes lyriques et tragiquesVIII. Jadis et parallèlementIX. Le chapitre des enfantsX. L'ÉmoiLIVRE DEUXIÈMELe Mémorial de Sainte-HélèneI. La FoudreII. «Un bouffon manquait à cette fête»III. Le trou aux lettresIV. Le téléphone secret de la douleurV. Le lit de larmesVI. Livré aux bêtesVII. L'Apprentissage de la mortVIII. La Fin
Sceaux.—Imprimerie E. Charaire.
ACHEVÉ D'IMPRIMERLEX d'aout MCIIM