SOMMAIRE

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.Ab. pour l'étranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.N° 1. VOL. 1.--SAMEDI 4 MARS 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.SOMMAIRENotre but.--Le Gouverneur des îles Marquises.--Le Curé médecin, nouvelle.--Nouvelles diverses.--Décorations militaires des troupes indigènes de l'Inde.--Monument de Molière.--Sauvetage du Télémaque.--Revue des Tribunaux; M. Caumartin, M. Sirey.--Assassinat de M. Drummond.--Affaire Marcellange.--Affaire Montély.--Mlle Maxime et M. V. Hugo.--Chronique musicale.--Une Fleur, romance, par Mme Pauline Viardot-Garcia.--La Duchesse d'Orléans.--Espanero.--Promenade du Boeuf-Gras.--Revue des Théâtres.--Chronique des Cours publics.(Annonces.--Manuscrits de Napoléon.--Modes.--Bulletin commercial et Mercuriales.--Rébus.[N.D.T. Ces derniers articles ne sont pas reproduits dans le présent document; ils sont absent de l'édition reliée qui nous a servi de source.])NOTRE BUT.Puisque le goût du siècle a relevé le mot d'Illustration, prenons-le! nous nous en servirons pour caractériser un nouveau mode de la presse nouvelliste.Ce que veut ardemment le public aujourd'hui, ce qu'il demande avant tout le reste, c'est d'être mis aussi clairement que possible au courant de ce qui se passe. Les journaux sont-ils en état de satisfaire ce désir avec les récits courts et incomplets auxquels ils sont naturellement obligés de s'en tenir? C'est ce qui ne paraît pas. Ils ne parviennent le plus souvent à faire entendre les choses que vaguement, tandis qu'il faudrait si bien les entendre que chacun s'imaginât les avoir vues. N'y a-t-il donc aucun moyen dont la presse puisse s'enrichir, pour mieux atteindre son but sur ce point? Oui, il y en a un; c'est un moyen ancien, long-temps négligé, mais héroïque, et c'est de ce moyen que nous prétendons nous servir: lecteur, vous venez de nommer la gravure sur bois.L'essor extraordinaire qu'a pris depuis quelques années l'emploi de ce genre d'illustration semble l'indice d'un immense avenir. L'imprimerie n'a plus seulement pour fonction de multiplier les textes: on lui demande de peindre en même temps qu'elle écrit. Les livres ne parlent plus qu'à moitié, si le génie de l'artiste, s'inspirait de celui de l'écrivain, ne nous traduit leurs récits en brillantes images; et l'on dirait qu'il en est désormais de toute littérature descriptive comme de celle du théâtre, que l'on ne connaît bien qu'après l'avoir vue représentée. Pourquoi donc cette association si heureuse du dessin avec les signes ordinaires du langage ne s'étendrait-elle pas hors des bornes dans lesquelles elle s'est contenue jusqu'ici? Pourquoi ne ferait-elle pas irruption hors des livres? Ce mouvement n'est-il pas même déjà commencé par les recueils désignés sous le nom de Pittoresques? Nous ne faisons donc que le continuer en lui imprimant ici une nouvelle direction; et en nous hasardant à lui ouvrir la carrière du nouvellisme, nous ne doutons pas de réussir, car il est évident que nulle part il n'est susceptible de porter de meilleurs fruits.Les recueils pittoresques ne sont au fond que des livres composés d'articles variés, et publiés feuille à feuille. C'est donc sur un terrain tout différent et vierge jusqu'à ce jour que nous prétendons nous placer. Puisque la bibliothèque pittoresque est fondée, et que la librairie n'a plus à cet égard que des perfectionnements matériels à chercher, fondons d'un autre côté du nouveau, et ayons désormais des journaux qui sachent frapper les yeux par les formes séduisantes de l'art.Quelqu'un s'étonnera-t-il? S'inquiétera-t-on de savoir comment nous espérons soutenir un tel programme? Nous demandera-t-on sur quels chapitres un journal a besoin d'illustration? Pensera-t-on que nous allons être réduits aux monuments, aux sujets généraux d'instruction, au rétrospectif, et qu'en définitive nous ne serons différenciés que par les dimensions du format des recueils du même genre qui existent déjà? Il nous est trop facile de répondre.Toutes les nouvelles de la politique, de la guerre, de l'industrie, des moeurs, du théâtre, des beaux-arts, de la mode dans le costume et dans l'ameublement, sont de notre ressort. Qu'on se fasse idée de tout ce qu'entraîne de dessins de toute espèce un tel bagage. Loin de craindre la disette, nous craindrions plutôt l'encombrement et la surcharge.La plupart du temps il est impossible, en lisant un journal, de se faire une idée nette de ce dont il est question, parce qu'il serait nécessaire pour cela d'avoir sous les yeux une carte géographique et qu'il serait trop long d'en chercher une. Que l'on m'imprime dix colonnes sur les terrains en litige entre l'Angleterre et les États-Unis, j'aurai plutôt compris avec dix lignes, si l'on a eu soin d'y accoler une carte précise du pays. Cette carte est la pièce essentielle du procès, et faute de la posséder, tout demeure confus. Il faut en dire autant de toutes les nouvelles politiques qui se rapportent à des contrées éloignées. Qui ferait profession d'être assez versé dans la géographie pour suivre sans difficulté, sur les récits abrégés des journaux, les mouvements des armées de l'Afghanistan, dans l'Inde, dans la Chine, dans le Caucase, même dans l'Algérie? Nous compléterons donc notre texte par des cartes toutes les fois que les cartes lui seront utiles. Voilà un genre d'illustration dont personne ne contestera la convenance: mais ce n'est pas assez; les cartes ont par elles-mêmes quelque chose de trop sec et de trop peu vivant. Au moyen de correspondances, et, quand il le faudra, de voyages, nous les soutiendrons par les vues des villes, des marches d'années, des Hottes, des batailles. Qui n'éprouvera une joie plus vive en voyant les faits d'armes de nos frères d'Algérie retracés d'après nature, au milieu de ces sauvages montagnes, devant ces hordes barbares, au pied de ces ruines romaines, qu'en les lisant simplement dans les bulletins?La Biographie nous offre une large scène. Nous voulons qu'avant peu il n'y ait pas en Europe un seul personnage, ministre, orateur, poète, général, d'un nom capable, à quelque titre que ce soit, de retentir dans le public, qui n'ait payé à notre journal le tribut de son portrait. Qui ne sait que l'on comprend mieux le langage et les actions d'un homme quand on a vu ses traits? C'est un instinct de notre nature qu'il nous semble avoir un commencement de connaissance avec les gens, du jour où nous connaissons leur figure. Même nous entendons ne point nous borner aux figures isolées, et les scènes souvent si passionnées et si vives des assemblées délibérantes, non-seulement en France, mais en Espagne, en Angleterre, partout où la conduite officielle des Etats se marque à la vue, ces étonnantsmeetingsde la démocratie d'outre-mer, enfin toutes les grandes cérémonies publiques ou religieuses, auront leur place toutes les fois que l'occasion en sera digne.Arrivons tout de suite au théâtre: ici notre affaire, au lieu d'analyser souplement les pièces, est de les peindre. Costumes des acteurs, groupes et décorations dans les scènes principales, ballets, danseuses, tout ce qui appartient à cet art où la jouissance des yeux tient une si grande place; Français, Opéras, Cirque-Olympique, petits théâtres, tout et de toutes parts viendra se réfléchir dans nos comptes-rendus, et nous tâcherons de les illustrer si bien, que les théâtres, s'il se peut, soient forcés de nous faire reproche de nous mettre en concurrence avec eux, en donnant d'après eux à nos lecteurs de vraisspectacles dans un fauteuil.On pense bien que nous ne nous ferons pas faute d'introduire aussi nos lecteurs aux expositions de peinture: c'est là que nous triompherons. Nous ne nous contenterons pas de donner, comme les autres journaux, des jugements tout nus, auxquels l'immense majorité du public, celui de l'étranger et des départements, n'a le plus souvent rien à voir ni à entendre. A côté du jugement, nous aurons soin de donner les pièces sur lesquelles il se fonde: et, sans avoir besoin de se déplacer, tout le monde pourra se faire au moins une idée générale des morceaux qui, chaque année, attirent le plus l'attention.Enfin, la vie coulante fourmille d'événements qui tombent sous notre loi: nous ne parlons pas de l'extraordinaire, les choses de tous les jours nous suffisent, et il n'y en a malheureusement que trop, soit dans les affaires judiciaires, soit dans un catalogue désigne dans les journaux sous le nom de faits divers, qui, par leur importance désastreuse, demandent que le crayon les reproduise exactement à l'esprit. Qui n'aurait voulu planer un instant à vol d'oiseau sur tant de grandes villes en proie, ces dernières années, à l'incendie? qui n'aurait été curieux de la vue de ce terrible Rhône remplissant la plaine de Tarascon comme un lac en mouvement, ou transformant Lyon en une Venise? qui ne voudrait se représenter la mer durant ces ouragans furieux dont tous les ports gémissent, les vaisseaux à la côte, les sauvetages, les désolations des rivages? Et comment tout indiquer ici? Les voyages de découvertes, les scènes des pays lointains, les colonies, les ateliers remarquables, même les chemins de fer qui vont s'ouvrir, et dont nous suivrons avec soin la construction sur les points on elle présentera aux regards quelque chose soit de singulier, soit de grandiose.Nous terminerons notre programme par un mot sur les modes. Il ne s'agit pas seulement de celles du costume, que nous ne négligerons cependant pas: il s'agit aussi pour nous de ces modes d'ameublement qui tiennent de si près à l'art et qui ont porté si haut la gloire de la France; bronzerie, carrosserie, ébénisterie, orfèvrerie, bijouterie, toutes ces branches brillantes de l'industrie parisienne occuperont dans nos colonnes la place qui leur est due, et nous servirons peut être à accélérer la dispersion dans le monde de ces innombrables essaims de formes riches, élégantes, destinées à l'embellissement de tant d'usages de la vie, et qui étendent sur le monde l'empire de notre patrie comme il s'y est longtemps étendu par la seule forme du langage.En voilà assez pour marquer ce que nous voulons faire, et peut-être pour inspirer le désir de le voir. Concluons donc cette préface, et commençons notre oeuvre en priant le public, qui vient d'en entrevoir les difficultés, de ne point s'étonner si nous ne nous élevons que progressivement à la hauteur du service nouveau que nous ne craignons pas d'embrasser.Le Gouverneur des îles Marquises.Le capitaine Bruat,gouverneur des îles Marquises.Armand Bruat, né en Alsace, doit avoir de quarante-cinq à quarante-six ans. Il entra au service en 1814, à bord du vaisseau-école de Brest, où il fut remarqué par sa hardiesse, qui devint proverbiale.En 1815, il s'embarqua sous les ordres du commandant Bouvet, puis fit une campagne à Copenhague, au Brésil et aux Antilles, sur le brickle Hussard.Quelques mois après son retour (1817), il s'embarqua sur la corvettel'Espérance, qui tint trois ans la station du Levant. Il se signala dans un incendie et dans un coup de vent, où il se jeta à la mer pour sauver un homme; ce qui lui valut d'être mis deux fois à l'ordre du jour par le capitaine de vaisseau Grivel, aujourd'hui vice-amiral. A la fin de cette campagne, il passa enseigne, et fut l'un des premiers promus des écoles.Divers embarquements se succédèrent alors pour lui (1819 à 1824) surle Conquérant,le Foudroyant, enfin sur la frégatela Diane, où il resta trois ans comme officier de manoeuvre; il alla ainsi des stations de Terre-Neuve à celle du Sénégal. Dans cette dernière, il se jeta de nouveau à la mer pour sauver un homme, et ne fut lui-même sauvé miraculeusement qu'après avoir lutté deux heures et demie contre les vagues.En 1824, il s'embarqua sur la corvettela Diligente, comme officier de manoeuvre, pour une laborieuse campagne dans la mer du Sud, et contribua activement à la prise du piratele Quintanilla, qui avait fait tant de dommages au commerce de toutes les nations. Il fut fait, au retour, lieutenant de vaisseau, à la demande de l'amiral Rosamel. Il fut demandé alors par le capitaine de vaisseau Labretonnière, et embarqué sur leBreslawcomme officier de manoeuvre.Il était en 1827 surle Breslaw, à Navarin; c'est le vaisseau qu'il montait qui dégagea l'amiral russe et força un vaisseau qui combattaitl'Albionde couper ses câbles et de se jeter à la côte. Le feu de ce vaisseau fit aussi couler la frégate que montait l'amiral turc, ainsi qu'une autre frégate. Bruat fut décoré pour sa conduite dans ce combat.L'année suivante, il fut mis à l'ordre du jour pour être allé sonder jusque sous les canons du château de Morée, et il obtint le commandement du brickle Silène.Ce fut sur ce brick qu'il alla croiser jusque, sous les forts d'Alger, et exécuter de nombreuses prises même en vue du port; ce fut également alors qu'en suivant le commandant d'Assigny, qui montait le brickl'Aventure, il fit naufrage sur les côtes d'Afrique. Sur les 200 hommes qui formaient l'équipage des deux bricks, 410 furent massacrés. Les preuves de dévouement que donnèrent les deux officiers sont connues. Parvenus à Alger après mille dangers et mille souffrances, ils refusèrent le logement que le dey leur avait fait offrir chez les consuls d'Angleterre et de Sardaigne, et ne voulurent pas quitter leurs hommes. C'est à leur énergie et leur dévouement que l'on doit la conservation des équipages échappés au fer des Bédouins. Cet épisode de la campagne d'Alger a acquis une juste célébrité.Dans le cours de sa captivité, le capitaine Bruat trouva moyen de faire parvenir à l'amiral Duperré une note sur l'état et les ressources de la place; M. de Bourmont, à qui elle fut transmise, félicita publiquement, le capitaine de cet acte patriotique, qui l'exposait à de graves dangers.Depuis 1830, la carrière militaire du capitaine Bruat est des plus actives. En 1830, il obtint le commandement du brickle Palinure, celui du brickle Grenadieren 1832, en 1835 celui du brickle Ducouédic, qui accompagna dans le Levant la frégatel'Iphigénie, montée par le prince de Joinville. Dans cette traversée, le bâtiment ayant été démâté de son grand mât et du petit mât de hune durant la nuit, il répara ces grosses avaries sous vergues en trois fois vingt-quatre heures. Il fut ensuite attaché à la station de Lisbonne sous les ordres du capitaine Turpin, et c'est dans le Tage qu'au mois de mai 1838 il reçut sa nomination de capitaine de vaisseau, passa sous les ordres de l'amiral Lalande, à bord du vaisseaul'Iéna, et devint son capitaine de pavillon.C'est en cette qualité qu'il commanda ce vaisseau de 92 canons pendant deux ans, et qu'il prit part à cette belle campagne du Levant, où nous avons montré l'escadre la plus exercée et la plus imposante que la France ait eue depuis la paix. L'exercice à feu fut poussé à bord del'Iénaà un tel degré d'habileté pratique, qu'on parvint à y tirer plus d'un coup de canon à la minute. Les manoeuvres, les évolutions d'escadre, furent remarquées même des Anglais.Par suite du rappel de l'amiral Lalande, le capitaine Bruat passa sur le vaisseaule Triton, et fit partie de l'escadre d'évolutions aux ordres de l'amiral Hugon. Dans une sortie d'hiver,le Tritonreçut un terrible coup de vent qui dispersa l'escadre, alors composée de cinq vaisseaux et une frégate. Il y eut presque à tous les bords de graves avaries; maisle Triton, dont la coque était vieille, et dont les réparations dataient de loin, fut en danger. Il eut six pieds d'eau dans sa cale, et les pompes suffisaient à peine à étancher cette voie; ce ne fut pourtant qu'après une lutte de plusieurs jours, et après s'être aperçu que les liaisons du bâtiment soutiraient beaucoup, que le capitaine Bruat se décida à relâcher à Cagliari, où il se répara promptement, et revint à Toulon en compagnie du vaisseaule Neptune.En juillet 1841, il quitta le commandement du vaisseau, et fit partie du conseil des travaux de la marine. C'est pendant qu'il était à ce poste qu'on l'a appelé au gouvernement des îles Marquises et au commandement de la subdivision navale.Pendant les courts séjours qu'il a faits à terre, M. Bruat fut attaché comme aide-de-camp à MM. les amiraux de Rigny et Duperré, ministres de la marine.M. Bruat emporte avec lui une maison en bois qu'il fera monter à son arrivée aux îles Marquises. Cette maison, que le ministre de la marine a fait construire par M. Potter, entrepreneur, est couverte en zinc; elle se compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, au rez-de-chaussée, auquel on parvient par un perron de six marches, vestibule, antichambre, bureau, cabinet de travail, salle à manger, salon de réception, salle de billard; au premier étage, chambres, cabinets, et pour l'habitation personnelle du gouverneur et de sa famille.Ce bâtiment, dont nous donnons ici le dessin, a 18 mètres de longueur en façade, 17 de profondeur et 12 d'élévation.Maison en bois construite à Paris et qui doit être transportée aux iles Marquises.Le Curé médecin.NOUVELLE.Il y a quelques années, je passais dans un petit village de la Bretagne; j'étais seul et à pied, c'était un dimanche; l'horloge de l'église sonnait midi, les cloches annonçaient la fin du service, et je me trouvais sur la petite place en face même du porche; la porte ouverte laissait voir les cierges allumés, le prêtre à l'autel et les paysans à genoux: Dieu est l'hôte naturel du voyageur fatigué; j'entrai. Au moment même, le prêtre qui officiait, et dont je n'avais vu d'abord que les cheveux blancs, se retourne vers les assistants, et me montre une belle figure d'octogénaire; il semblait ému, et dit d'une voix légèrement troublée:«Mes amis, il y a aujourd'hui cinquante ans que j'ai été ordonné prêtre; je dirai la messe demain pour remercier Dieu de m'avoir si long-temps gardé à son service; si vous pouvez y venir tous, venez, vous me ferez plaisir. Après la messe, on distribuera chez moi du pain blanc toute la journée aux pauvres qui se présenteront.»Étais-je disposé à l'attendrissement par une solitude de quelques semaines? je ne sais, mais l'imprévu de cette allocution, l'âge de ce curé, l'accent de sa voix, me causèrent une émotion assez vive: ce qui m'entourait vint y ajouter encore; un murmure réprimé par la sainteté du lieu, mais rendu plus touchant par la contrainte même, sortit de toutes les bouches; il s'échangea, entre ce vieillard et cette population, des regards d'enfants et de père..., et je me promis bien de rester jusqu'à la cérémonie du lendemain.Après l'office, mêlé aux paysans qui sortaient, j'appris que ce prêtre avait quatre-vingt-deux ans; que, né à Nantes d'une famille riche, et porté par elle vers les plus hauts honneurs ecclésiastiques, il n'avait voulu être que curé de village, curé de ce village, parce qu'il n'en connaissait ni de plus pauvre ni de plus petit, et que sa fortune pourrait suffire à tous les habitants. Il était là depuis cinquante ans, et, depuis cinquante ans, pas une larme qu'il n'eût essuyée, pas une joie qu'il n'eût consacrée, pas un seul auquel il n'eût ditcourageou bientant mieux; c'est lui qui avait enseveli les aïeux, élevé les pères, reçu les enfants; toutes les portes qui mènent à Dieu, depuis le baptême jusqu'à l'extrême onction, c'est lui qui les leur avait ouvertes. Il n'était pas le curé, il était l'aïeul de cette population.Ce fut donc pour moi une joie sincère, quand, le soir, me promenant sur la place, je vis cet homme vénérable, qui avait appris que j'étais voyageur, s'approcher de moi en m'offrant l'hospitalité. Dormir sous ce toit qui avait abrité tant de vertueuses pensées, me semblait une bonne préparation pour la journée du lendemain, et j'attendis avec impatience cette cérémonie, dont le nom même, que je venais d'apprendre, excitait ma curiosité; ce nom, en effet, est plein de charme, et cette fête est une des plus naïves et des plus poétiques de la religion chrétienne. Pour peindre tout ce qu'il y a de tendre et d'intime dans l'union de l'homme avec la Divinité, l'Église a emprunté leur langage aux affections humaines: le prêtre est l'époux, l'Église est l'épouse; et lorsque cinquante ans se sont écoulés dans cette union céleste, chose bien rare, quoiqu'un seul des époux puisse mourir, la religion a sa fête de réjouissance comme le monde, elle célèbre la cinquantaine, et cette cinquantaine s'appellele mariage du curé.Le lendemain donc, dès le matin, j'entendis frapper au presbytère, et je vis entrer d'abord cinq ou six prêtres des villages environnants, puis des paysans chargés de fleurs. Le vieux curé était dans sa chambre et les attendait; ils y montèrent, j'y montai avec eux; nous le trouvâmes assis sur un fauteuil en bois de chêne, sa belle chevelure disposée avec soin, son visage tout brillant d'une saine fraîcheur, son corps couvert d'un vêtement noir, réservé pour ce jour. Il nous accueillit par un signe de tête, et les paysans ayant, selon l'usage, parsemé toute la chambre de branches fleuries, la cérémonie de la parure commença. C'était l'image fidèle des mariages humains, et tout ce qui se passe de délicat, de gracieux, autour des jeunes fiancés, transporté ainsi dans cette austère union et auprès de cette vieillesse vénérable, tirait un charme infini de ce désaccord même. Les six prêtres figuraient les assistants du mariage; comme ceux-ci, ils portaient le costume des fiançailles: une étole blanche, une chasuble blanche aussi, un surplis nouveau; ils s'approchèrent du vieillard, qui se leva, et se mirent en devoir de l'habiller; l'un prit la chape, l'autre prit le surplis, et lui, souriant avec des larmes dans les yeux, il les laissait faire, se prêtant naïvement à tous ces apprêts, et donnant à ce spectacle, qui fera sourire peut-être, lui donnant un caractère touchant par sa candeur octogénaire.Cependant, tandis que ceci se passait dans la maison de l'époux, on préparait et on parait aussi la fiancée.... l'église. Dès le matin, les habitants l'avaient habillée de blanc pour ainsi dire; des draps semés de fleurs couvraient les murs; les parois intérieures, l'autel, le clocher même, étaient entourés de guirlandes; de l'église jusqu'au presbytère s'étendait un chemin tout jonché de branches d'ébéniers et de lilas, et de chaque côté de cette voie, s'échelonnant sur les divers plans du terrain et rouvrant la place entière, toute la population du village, toute en habit de fête, toute les yeux fixés sur la demeure du curé; les malades mêmes s'y étaient fait transporter, et, comme sur le passage des apôtres, on voyait là des paralytiques, des aveugles, des mourants, que n'y amenait cependant pas l'espoir de la guérison. Tout étant prêt, et la cloche de l'église ayant donné le signal, le vieillard quitta la maison nuptiale, les prêtres se rangèrent autour de lui, et au milieu de ce saint cortège, il traversa la petite prairie qui menait au village, d'un pas sûr, et chantant d'une voix ferme les saints cantiques. Il se croyait maître de lui-même; mais quand, au détour du sentier, il vit tout à coup la place si remplie.... quand il vit tout cet aspect de fête, quand il a aperçut cette petite église, seul but de tous ses pas depuis cinquante ans, où il avait tant prié, tant espéré, tant aimé Dieu et les hommes, et qui, elle aussi, s'était embellie pour le recevoir, son coeur se troubla, ses jambes fléchirent, et il arriva déjà ému à l'église. L'office commença.... c'était une messe d'actions de grâces.... et la sainte gravité du rituel, la présence de son Dieu, commençaient à raffermir son âme..., quand soudain, au moment duO Sulutaris, lorsque tout faisait silence.... soudain, dis-je, d'un des bas-côtés de l'église qui formait une sorte de chapelle... partit, s'élança un choeur de voix qui avaient toute la pureté des voix célestes et toute l'émotion des voix humaines; le vieux prêtre se retourna vivement; ce chant n'était pas celui de l'office, ce chant lui était inconnu.... Il fixe ses regards sur l'enfoncement un peu sombre.... debout, vêtues de robes blanches, huit jeunes filles chantaient; il les regarde, c'étaient de nobles demoiselles des châteaux environnants, qui étaient venues, quelques-unes de deux lieues, pour ce jour, avaient appris un chant composé à dessein pour cette cérémonie, et venaient offrir au vieillard qui les dirigeait ce qu'elles avaient de plus pur, leurs voix de dix-huit ans.... Ce fut le dernier coup: ébranlé déjà par tant d'émotions réprimées, frappé par cette joie imprévue, l'octogénaire perdit sa force sur lui-même; il chercha de la main le fauteuil placé près de l'autel, s'y laissa tomber.... et ses mains ayant couvert son visage, ses larmes s'échappèrent avec force. On interrompit le service; il ne pouvait le continuer; à quatre-vingts ans le bonheur est une fatigue et quelquefois un danger; on le porta dans la sacristie, et l'on fit écouler de l'église la population attristée et inquiète. Pendant les premiers moments, il fut agité d'un tremblement qui nous faisait peur, mais, peu à peu, de bons soins et de douces paroles l'ayant calmé, il demanda qu'on lui laissât prendre un peu de repos. Les ecclésiastiques sortirent pour aller porter de ses nouvelles aux habitants qui se pressaient à la porte de l'église, et il ne resta que moi auprès de lui.Un magnifique soleil de juin éclairait la campagne, il me fit ouvrir la fenêtre.... s'assit en face, et bientôt je vis ses paupières se fermer, sa tête s'abaissa, et un sommeil pur comme son âme, profond comme le silence qui nous entourait, descendit sur lui.Alors se passa une de ces scènes que l'on voit, que l'on sent, mais que l'on ne décrit pas plus qu'on ne les oublie.La sacristie avait une porte et une fenêtre donnant toutes deux sur une verte prairie qui descendait, par une pente douce, jusqu'à un large ruisseau d'eau vive; j'avais ouvert la porte et je m'étais mis sur le seuil, regardant la prairie, et gardant le vieillard. Après quelques instants écoulés, je vois poindre, au bas de la pente, deux jeunes filles qui avaient traversé le ruisseau sur une planche, espérant savoir si leur vieil ami se trouvait mieux; je leur fis signe qu'il reposait, et de s'éloigner; mais alors, derrière ces deux soeurs, arrivèrent trois jeunes femmes pressées de la même inquiétude, puis des jeunes gens, puis des vieillards... tous s'approchant pas à pas, et promettant le silence par leurs gestes. Je les maintenais à quelque distance...; «Il dort, mes amis, il dort.--Nous ne le réveillerons pas, laissez-nous approcher de la fenêtre... permettez-nous de le voir dormir...» J'accordai la fenêtre; et voilà tous ces visages qui se collent au grillage de la croisée, toutes ces têtes qui s'échelonnent les unes au-dessus des autres, toutes immobiles, silencieuses, ne vivant que pour regarder. De nouveaux venus étaient arrivés, qui avaient autant de titres que les premiers (ils l'aimaient), il fallut céder aussi le seuil de la porte; je me mis en dedans au lieu d'être en dehors, et l'embrasure se remplit comme la croisée. Cependant la foule augmentait par derrière, et pressait ceux qui étaient devant; une des plus avancées franchit le seuil et vient se coller à côté de moi, contre la muraille: «Vous ne m'attendiez pas, me dit-elle tout bas...» Bientôt une seconde suit qui fait reculer la première, puis une troisième, puis peu à peu se glissa le long des parois toute une rangée de jeunes filles qui se faisaient bien minces pour laisser plus d'intervalle entre elles et lui. Un second cercle s'ajouta bientôt au premier; le vieillard dormait toujours, et une de ses mains pendait le long du fauteuil; la chaleur avait donné à ses joues un coloris plus vif; sur son front presque chauve s'élevaient de légères gouttelettes de sueur qui brillaient dans ses rares cheveux blancs; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres comme s'il eût revu la cérémonie du matin. A ce moment, poussée par un besoin irrésistible de respect et de tendresse, la jeune fille qui était la plus proche de lui met un genou en terre; ce mouvement se communique à tous les assistants, et en une seconde, tous ces fronts s'abaissèrent, tous ces genoux se plièrent lentement en silence, et formèrent autour du vieillard un cercle d'enfants inclinés et appelant sa bénédiction... S'éleva-t-il alors quelque bruit qui arriva jusqu'à son oreille? s'échappa-t-il de toutes ces âmes qui volaient vers la sienne une émanation, un souffle, je ne sais quoi d'insaisissable qui alla le trouver jusqu'au sein du sommeil?... qui peut le dire? Mais à cet instant, un soupir sortit de sa poitrine, sa respiration qui était un peu hâtée se ralentit; ses lèvres entr'ouvertes s'agitèrent, et peu à peu, soulevant le poids qui les oppressait, ses yeux s'ouvrirent lentement. Oh! que fut ce premier regard jeté autour de lui? Étonné, stupéfait, il ne comprenait pas; il n'osait pas remuer; il croyait rêver encore! Enfin, ses idées se rassemblent; il s'appuie sur les bras de son fauteuil, et se lève. Un rayon de soleil, qui traverse alors la fenêtre, tombe sur lui et l'enveloppe tout entier d'une lumière qui semblait divine; ses mains tremblantes se dressèrent au-dessus de toutes ces têtes penchées, et retombèrent bientôt sur elles avec sa bénédiction et ses larmes.... Sa vie avait sa récompense.On ne voulut pas qu'il retournât dans sa maison, on l'y porta, et tout le jour se passa dans des plaisirs que créa sa générosité et que sanctifia sa présence. Le soir venu, la fête terminée, nous rentrâmes au presbytère avec mon brave curé, et j'étais assis devant la fenêtre ouverte, regardant la nuit toute brillante d'étoiles, livré aux émotions nouvelles pour moi de cette journée..., et me taisant, quand il s'approcha de moi et il dit, en me frappant sur l'épaule: A quoi donc pensez-vous, mon jeune hôte?--Je pensais, lui dis-je, à votre vie, qui s'est écoulée comme cette lune s'avance dans le ciel, calme, pure, sans un souffle de vent, sans un nuage.--Sans un nuage! sans un nuage! me dit-il en souriant; si ma vie est un astre, c'est un astre qui s'est bien obscurci un moment.--Comment cela? Vous n'êtes jamais sorti de ce village.--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai été médecin... célèbre... et guillotiné.--Guillotiné!--Du moins à ce que prétend plus d'un brave homme à Nantes: je ne le crois pas tout-à-fait, malgré cela; mais ils le soutiennent.--Racontez-moi cette histoire.--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez à votre tour, vous pouvez l'intitulerle Médecin malgré lui. Je commence:Pendant la Terreur, je fus dénoncé au tribunal révolutionnaire, et des soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers paysans et même défendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive à Nantes; on m'avait indiqué une maison cachée dans un faubourg de cette ville, à la porte de la campagne, et habitée par une pauvre jeune femme, mère de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour éviter même le soupçon du mystère, j'écrivis au-dessus de ma porte.Aubry, médecin. Un de mes amis m'avait prêté un diplôme. Mon étiquette me semblait une carte de sûreté, et je m'endormis tranquille: je comptais sans les clients.E. Legouvé(La suite à la prochaine livraison.)Nouvelles diverses.Suisse.--La Suisse entre dans une phase nouvelle. En suivant la rotation prescrite par le parte fédéral entre les trois cantons directeurs, Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fédérales se trouve pour deux années, à partir du 1er janvier 1843, confiée au conseil d'état du canton de Lucerne. C'est à Lucerne que se réunira la diète, et c'est le chef du gouvernement de ce canton qui en sera le président. Or, le canton de Lucerne, qui, ainsi que Berne et Zurich, était au nombre des cantons radicaux, a subi récemment une contre-révolution; le clergé catholique y a repris tout l'ascendant qu'il avait perdu, et le nonce du pape, qui avait quitté le canton pour s'établir à Schwitz, est rentré dans Lucerne. Ces faits, qui seraient sans importance s'ils n'avaient d'influence que sur ce canton, acquièrent de la gravité à cause de la situation nouvelle de Lucerne, chef du gouvernement fédéral. Berne par ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances religieuses, seront en méfiance, et de cette situation délicate peuvent sortir de grands périls pour la Suisse, agitée par de profondes divisions.Genève vient de voir encore la sédition troubler ses murs. Le grand conseil était occupé à délibérer, à l'Hôtel-de-Ville, sur un projet de loi, quand une émeute a éclaté; heureusement elle a été bientôt réprimée. Il y a une fraction de parti à Genève qui semble ne pas comprendre que le premier devoir des hommes qui se disent les amis par excellence de la liberté, est de se soumettre à la volonté de la majorité exprimée par les voies légales.Angleterre.--La conduite habile du ministère de sir Robert dans l'Inde et à la Chine l'a affermi et lui assure un long avenir; ses forces et son autorité morale ont été doublées. Le traité avec la Chine va ouvrir au commerce et à l'industrie du Royaume-Uni des débouchés nouveaux. La Russie, la Hollande et les États-Unis profiteront des avantages que l'Angleterre a conquis, car l'Angleterre est de toutes les nations du monde celle qui redoute le moins la concurrence.Un traité vient d'être conclu entre la Russie et l'Angleterre. Les avis sont partagés sur les avantages que peuvent s'en promettre les deux états contractants, et les rapports qui en résulteront pour eux. Les uns ont vu dans ce traité la preuve d'une liaison de plus en plus intime entre la Russie et l'Angleterre; à les entendre, une profonde pensée politique se cache sous une convention commerciale, et la Russie n'aurait dérogé à ses principe, administratifs que pour complaire à l'Angleterre et la détacher tout à fait de l'alliance française. D'autres, au contraire, n'ont vu dans cette convention qu'un acte fort insignifiant, un petit traité de navigation. Ce traité, il est vrai, ne modifie pas les tarifs et n'offre pas à l'Angleterre un débouché nouveau: mais il permet aux négociants et aux industriels anglais de s'établir en Russie, d'y apporter des capitaux, et pour une nation aussi habile et aussi entreprenante que l'Angleterre c'est un grand avantage, auquel la Russie ne saurait prétendre.Le Parlement anglais s'est réuni. D'abord les discussions qui s'y sont élevées n'ont pas eu un grand intérêt. Elles ont seulement fait connaître que tout n'est pas fini entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet du droit de visite. La première ne veut pas renoncer au droit qu'elle s'arroge de visiter tout navire en pleine mer, pour s'assurer de la nationalité du pavillon. Les États-Unis soutiennent, au contraire, qu'en pleine mer aucun navire n'a droit de police sur un autre navire, et que celui qui se permet d'aborder un bâtiment, malgré le pavillon dont il se couvre, donne droit légitime de plainte, et agit à ses risques et périls.La motion de lord Hovirk sur la crise qui, dans le milieu de l'année dernière, a désolé les districts manufacturiers, a engagé le combat entre le ministère, ou plutôt sir Robert Peel et les radicaux. Cet homme d'état, qui garde dans ses paroles une prudente mesure, parait s'efforcer de tenir dans son administration un sage milieu entre les tories exagérés et les whigs. Il a terminé un éloquent discours par des paroles qui semblent indiquer, de la part du gouvernement anglais, le désir de maintenir entre la France et la Grande-Bretagne une bonne et honorable intelligence.--Les affaires d'Orient en sont toujours au même point. La révolte de Syrie n'est point apaisée. Les Druses ont paru vouloir se concerter contre l'ennemi commun, mais n'ont pu s'entendre. Les Turcs ayant échoué dans leurs attaques, ont recours à la corruption et à la ruse, et cherchent à diviser leurs ennemis. Le divan et la diplomatie européenne luttent toujours de finesse, de souplesse et d'insistance.Décorations militaires des troupes indigènes de l'Inde.--Les journaux anglais ont beaucoup loué le gouverneur-général de l'Inde d'avoir créé unnouvel ordre d'honneurpour décorer les Indiens auxiliaires qui, disent les mêmes journaux, «se sont généralement si bien conduits devant nos derniers triomphes.» Il y a cependant des victoires qui ne doivent inspirer que des regrets aux vainqueurs l'armée anglaise a-t-elle beaucoup à se glorifier des affreuses représailles qu'elle a exercées sur les Afghans, de la dévastation des villes sans défense, du massacre des populations désarmées? Ces actes ont été blâmés au sein même du Parlement anglais, et pourtant le gouvernement semble vouloir en consacrer le souvenir en créant, tout exprès pour les vainqueurs de Caboul, une sorte de Légion-d'honneur.--Les journaux ont donné ces jours-ci la description d'une mappemonde chinoise, qui a un mètre de hauteur sur 67 centimètres, et la Chine occupe seule les trois quarts et demi de cette surface. Tout à fait dans un coin est reléguée une petite mer où l'on voit quatre îles d'une dimension très-exiguë, ce sont la France, l'Angleterre, le Portugal et l'Afrique; un peu plus loin est la Hollande, plus grande à elle seule que tous les pays que nous venons de nommer.France.--Par suite des travaux qui s'exécutent aux Invalides pour le monument de l'Empereur, l'on a fermé la grande arcade qui conduit de l'église sous le dôme. Sur cette cloison, les décorateurs viennent de construire un rétable immense en carton, composé de deux ordres d'architecture. Au milieu de ce rétable on a figuré l'apothéose de saint Louis, patron de l'église des Invalides.État actuel du monument de Molière, rue deRichelieu.--On nous communique la lettre suivante, adressée à l'un des souscripteurs pour le monument de Molière:«Vous me demandez, mon cher ami, où en est le monument de Molière, pour lequel vous avez souscrit, et dont vous vous étonnez de ne plus entendre parler. Ne pouvant supposer qu'on l'ait inauguré à huis clos, vous me demandez comment il se fait que la ville de Paris, avec ses ressources, une souscription considérable et un subside de cent mille francs voté par les Chambres, ne soit pas venue à bout, en cinq ans de temps, d'achever un ouvrage, matériellement parlant, de si peu d'importance, surtout lorsqu'on le compare à l'Hôtel-de-Ville, que nous avons vu sortir de terre comme par enchantement. A cela, mon ami, je vous répondrai que la Ville n'a pas tant de tort que vous le pourriez croire; que les travaux, en ce qui concerne l'architecte, sont complètement terminés, mais que le retard dont vous vous plaignez a été attribué à l'un des sculpteurs qui, sur les instances quelque peu comminatoires du préfet de la Seine ou du ministre de l'Intérieur, s'est engagé à livrer sa statue vers le commencement de l'été; j'ajouterai que l'inauguration en aura lieu, ou le 4 juin, date de la première représentation duMisanthrope, ou le 5 août, date de celle duTartufe. En attendant cet heureux moment, il en est du monument de Molière comme de l'achèvement du Louvre, comme de l'hôtel de Breteuil, rue de Rivoli, comme de la place du Carrousel, comme de tant d'autres monuments ou places qui jouissent du privilège d'irriter ou d'humilier journellement le bourgeois de Paris. On ne peut aujourd'hui approcher du futur monument de Molière qu'à distance très-respectueuse, défendu qu'il est par les débris de l'ancienne fontaine, par une barricade de pavés, par une fortification en planches et par un ruisseau d'un cours des plus irréguliers, et fort peu limpide. Ne pouvant vous donner une idée juste de ce que sera ce monument, je vous envoie, par la voie de notre nouveau journal, celui que la population parisienne a le loisir de contempler depuis le commencement des travaux. Vous savez seulement qu'au théâtre on n'aime pas à voir longtemps le rideau baissé, et que lorsque l'entr'acte dure trop longtemps, le public s'impatiente et finit par siffler.»Sauvetage du Télémaque.La Seine se jette dans l'Océan à 40 kilomètres environ du Havre-de-Grâce, à l'extrémité d'une vaste baie qui se rétrécit peu à peu en prenant la forme d'un entonnoir. La petite ville de Quilleboeuf (1,344 habitants), habitée principalement par des pilotes et par des pêcheurs, et située en face du village du Tancarville, domine sur la rive gauche l'embouchure de fleuve. Labarre de flotde la Seine offre un spectacle curieux. Quand la mer monte, elle refoule avec une force extraordinaire les eaux de la Seine, qui, ne pouvant plus descendre, s'élèvent de plusieurs mètres dans leur lit jusqu'au delà de Rouen. A la marée descendante, au contraire, le fleuve se précipite si impétueusement dans la mer, que, quand un navire a le malheur de toucher sur un banc de sable, il est immédiatement submergé. Les naufrages sont d'autant plus fréquents dans ce passage dangereux et difficile, que les nombreux bancs de sable qui l'obstruent changent souvent de position à chaque marée; aussi, en descendant ou en remontant la Seine, tous les touristes remarquent-ils de distance en distance des mâts de navires submergés, élevant encore leur tête chancelante au-dessus du niveau du fleuve.Le 1er janvier 1790, deux bâtiments, une goëlette et un brick, quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé et allongé: son nom primitif leTélémaque avait été changé; il devait s'appeler désormais le Quinlanadoine. A peine ces deux bâtiments furent-ils partis, que les autorités de Rouen donnèrent l'ordre de les arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils renfermaient des valeurs considérables appartenant, soit à la famille royale, soit à des émigrés de la noblesse et du clergé. La goëlette fut prise dans la Seine, et on saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant auTélémaque, il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il échoua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la Seine, à 120 mètres du quai de Quilleboeuf, et bientôt il fut presque entièrement couvert par les sables.A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg trois cents hommes, sous la conduite d'un ingénieur en chef qui avait pour mission de releverle Télémaque; mais après trois mois de travaux inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été faites par diverses sociétés, qui se sont ruinées sans obtenir aucun résultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus récentes, de celles de M. Magny et de M. Taylor.Sauvetage du Télémaque devant Quilleboeuf, fig. 1.Une brochure publiée en 1842 évalue à 80 millions les richesses qui doivent être englouties dansle Télémaque; mais cette estimation ne repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen furent embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire naufragé... On a parlé aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espèces appartenant à Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu'à ce jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre, ont dû s'embellir en vieillissant.Le 1er août 1837, par un arrêté composé de douze articles et signé de six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral secrétaire d'État Rosamel, et du commissaire de l'inscription à Honfleur, le ministre de la Marine accorda à M. Magny le privilège de travailler pendant trois années au sauvetage duTélémaque. En cas de réussite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquièmes de la cargaison, l'autre cinquième étant réservé par l'État pour la caisse des invalides de la marine. Plus tard ce privilège fut prolongé de trois années. Après avoir dépensé 65,000 fr., M. Magny renonça à ses espérances. En 1841, M. David, ex-associé de M. Magny, tenta de nouveau le sauvetage à ses frais; on croit même qu'il déplaça le navire de quelques mètres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le 19 juin 1842, M. Taylor forma une société en commandite, au capitale de 200,000 fr. divisé en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa à ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables où ils étaient enfouis les 80 millions de francs embarqués à bord duTélémaque.Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était servi du procédé suivant: on ancrait au-dessus du bâtiment naufragé des chalands, grands bâtiments plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur la rivière, puis on passait autour de sa coque des chaînes que l'on attachait à bord des chalands, dans l'espérance qu'elles soulèveraient leTélémaqueà la marée montante; mais les chaînes, mal ajustées d'ailleurs, et ne supportant pas un poids égal, se rompaient l'une après l'autre dès que la mer commençait à monter; en conséquence, M. Taylor adopta le nouveau système de sauvetage que représente la planche placée ci-dessous.Sauvetage du Télémaque, fig. 2.On planta d'abord tout autour duTélémaqued'énormes pilotis; puis, après avoir établi sur ces pilotis un échafaudage solide, on passa des chaînes sous la coque du navire dans laquelle on enfonça en outre un certain nombre de barres de fer; ces chaînes et ces barres de fer furent ensuite amarrées à une espèce de pont mobile, qu'on exhaussa insensiblement à l'aide de moyens mécaniques. En soulevant ce pont, on devait nécessairement soulever leTélémaque, puisqu'il y était solidement attaché. Au mois de décembre dernier, on l'avait ainsi amené jusqu'à fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et surtout le manque d'argent forcèrent M. Taylor à cesser ces intéressants travaux. On redescendit leTélémaquesur la couche de sable où il avait reposé pendant plus de cinquante ans, et on le débarrassa de tous ses liens. Les pilotis sont seuls restés debout à la place où on les a plantés. Poursuivi par ses créanciers, M. Taylor s'enfuit à Londres. Il paraît qu'il a trouvé de l'argent, car il vient de revenir en France, et il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars prochain. On nous assure qu'il a renoncé au moyen dont nous avons donné la description, et qu'il se propose d'employer désormais des appareils de plongeurs récemment inventés en Angleterre; au lieu d'enlever leTélémaqueet de le conduire à terre, on le dépècera au fond de la mer, et on en retirera....... tout ce qu'il contient.Revue des Tribunaux.Belgique.--M. Caumartin et M. Sirey.--Le 20 novembre 1842, un événement déplorable se passait à une heure du matin, dans la maison n° 11 de la rue des Hirondelles à Bruxelles, habitée par mademoiselle Catinka Heinefetter, artiste de l'Académie royale de musique.Maison de Mlle Heinefetter, rue des Hirondelles, àBruxelles.Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude, les circonstances de ce drame:Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arrivé à Bruxelles depuis quelques heures, s'était rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle Catinka Heinefetter, à laquelle il venait faire une réclamation importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-là au concert de M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures mademoiselle Heinefetter rentra, accompagnée de plusieurs personnes qu'elle avait invitées à souper. Elle offrit à M. Caumartin de lui faire mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prétexte qu'il était fatigué et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprès du poêle placé dans la cheminée.A minuit et quelques minutes, les convives se retirèrent. Mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie quittèrent le salon, où M. Caumartin resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M. Milord de Lavillette, son ami. Tout à coup M. Sirey, qui, le matin même, avait fait à mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le 1,700 fr., et qui avait occupé la place d'honneur à son côté pendant le souper, s'écria: «Il est temps d'en finir.» Rapprochant de M. Caumartin, il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M. Caumartin donna un soufflet à M. Sirey, qui l'avait traité de polisson, et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents à M. Caumartin, que le sang jaillit en diverses places, puis il se réfugia dans la chambre de mademoiselle Heinefetter.Cependant, après s'être plaint vivement à M. Lavillette de l'odieux traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait à regagner son hôtel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, «Ah! tu n'es pas encore parti, s'écria-t-il en s'adressant à M. Caumartin; eh bien! je vais te jeter par la fenêtre.» En même temps il s'avança vers son adversaire, séparé de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond. Une lutte s'engagea. Blessé à la cuisse d'un coup de couteau, M. Caumartin saisit sa canne qu'il avait déposée en entrant au coin de la cheminée, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait à lui porter son adversaire. Malheureusement cette canne était une canne à dard. M. Sirey en saisit l'extrémité inférieure, c'est-à-dire le fourreau qui resta entre ses mains et se précipita imprudemment sur son adversaire, armé malgré lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin eût eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-même et tomba entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: «Je suis blessé.» Quelques secondes après, il rendait le dernier soupir.«Vous l'avez tué!» s'écrièrent mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--Éperdu, hors de lui, M. Caumartin alla aussitôt chercher un médecin; un quart d'heure après il ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard, qui le croyait fou. Arrivés à la porte de la maison, ils apprirent que M. Sirey était mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna à son cocher l'ordre de le conduire au ministère de la Justice. Cependant il changea d'avis en chemin; rentré à son hôtel, il prit sa malle, et se fit mener à Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en Hollande, et, peu de temps après, il revint à Paris, pour déclarer qu'il était prêt à se constituer prisonnier, et pour charger de sa défense le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.Mademoiselle Catinka Heinefetter s'était d'abord retirée à Liège, chez sa soeur, mademoiselle Sabina; mais quatre ou cinq jours après la mort de M. Sirey, elle reparut sur le théâtre de Bruxelles. Le public habitué à l'applaudir, l'accueillit très-froidement.M. Sirey était marié à une jeune femme et père de deux enfants. Il y a huit ans, il avait eu le malheur de tuer en duel, à la suite de discussions d'intérêt, un de ses parents. M. Durepaire.--Accusé d'homicide volontaire commis avec préméditation, il comparut le 26 août 1836 devant la cour d'assises de la Seine, M. Crémieux fut chargé de sa défense. Le jury l'acquitta, mais la cour, considérant qu'il était l'auteur de la mort de M. Durepaire, le condamna à payer par corps à la veuve de sa victime, en qualité de tutrice de sa fille mineure, la somme de 10,000 fr.Le Code d'instruction criminelle belge exige qu'un accusé qui n'est pas détenu préventivement se constitue prisonnier un mois avant le jour indiqué pour l'ouverture des débats du procès. Dans une lettre en date du 19 février 1813, et publiée par les journaux judiciaires, M. Caumartin déclare que l'arrêt de mise en accusation ne lui a pas encore été notifié.«Cependant, ajoute-t-il, au moment où je me disposais à partir pour Bruxelles, on fait annoncer dans les journaux de Belgique et répéter par la presse de Paris que la famille Sirey va, en vertu de l'art. 7 du Code d'instruction criminelle, me poursuivre devant les tribunaux français. Je ne veux pas, en quittant mon pays, avoir l'air de fuir devant une menace et perdre ainsi le bénéfice de ma comparution volontaire devant la justice belge; quelque pénibles que soient pour moi ces lenteurs, que je me suis toujours efforcé d'abréger, je vais encore attendre ici l'effet de cette menace déclarant à l'avance que j'accepte toutes les juridictions qu'on voudra choisir, et que je suis prêt à donner l'explication de ma conduite partout où l'on jugera à propos de me la demander.»De son côté, M. Sirey père vient de démentir cette nouvelle, et il somme M. Caumartin d'aller se constituer prisonnier à Bruxelles.LeCommerce Belgecontenait, ces jours derniers, une note ainsi conçue: «Parmi les pièces à conviction qui seront produites dans cette affaire, se trouve l'arme avec laquelle le meurtre a été commis et la canne qui la renferme, ainsi que les habillements que portait M. Caumartin dans la fatale soirée. La canne est en bambou, surmontée d'une figure chinoise; elle est cassée à la partie inférieure; la lame a de 31 à 32 centimètres de longueur; le pantalon en drap noir et la chemise portent à l'endroit de la cuisse un trou formé par un instrument tranchant, et sur la partie de la chemise qui correspond à ce trou, on remarque une grande tache de sang, ce qui ferait présumer que M. Caumartin a été blessé à la cuisse, on remarque également des taches de sang à la manche gauche de la chemise: au gilet en velours, deux boutons sont arrachés et la doublure du dos est déchirée; l'habit, de drap marron, est arraché au parement gauche et près du collet. Ces pièces à conviction ont été transmises depuis quelques jours à la cour d'assises.»Chambre de Mademoiselle Heinefetter, où est mort M. Sirey.Plan de l'appartement de Mademoiselle Heinefetter.AEndroit où le meurtre a été commis.--BEndroit où Mlle Heinefetter prétend avoir vu retirer le stylet de la plaie par Caumartin.--CTache de sang. Endroit où Sirey a rendu le dernier soupir.--aMlle Heinefetter--bM. Sirey.--cMme B.--dMme J.--eMme de K.--fM. D..... de Liège.--gM......de Liège.--hM. L.--iGuéridon où étaient placés des objets de fantaisie.--jPlace qu'occupait M. Caumartin pendant le souper.--kPoêle.--lCheminée.--mCauseuse.--nDivan.--oGuéridon où étaient deux bouteilles et verres vides.--pPiano droit de Mlle H.--oLit.--rCheminée.--sDivan.--tLit.--uDivan.--vLit--xDivan.Assassinat de M. Drummond, Secrétaire de sir Robert Peel, par M'Naughten--Les Assassins des ministres anglais: Felton(1628); Guiscard (1710); Bellingham (1812).--Le vendredi, 20 janvier dernier, à 7 heures du soir, M. Drummond, secrétaire particulier de sir Robert Peel, se rendait de son domicile aux bureaux de la trésorerie, lorsqu'un jeune homme lui tira, presque, à bout portant, un coup de pistolet.--M. Drummond, atteint à la partie inférieure du dos, tomba évanoui.--Pendant que les personnes accourues au bruit de la détonation s'empressaient de lui prodiguer les premiers secours, des policemen arrêtaient l'assassin, qui n'essaya même pas de fuir, et qui s'écria: «Il (ou elle) ne m'ennuiera pas plus longtemps.»L'état de M. Drummond n'inspira d'abord aucune inquiétude. Les chirurgiens appelés auprès du blessé reconnurent que la balle avait traversé les côtes et s'était logée dans l'abdomen; ils en opérèrent l'extraction sans peine, mais ils commirent l'imprudence de saigner leur malade trois fois de suite. Épuisé par cette perte de sang, M. Drummond succomba le mercredi suivant, 25, à onze heures du matin. On avait craint une inflammation; pour la prévenir, on fit mourir le malade de faiblesse. C'est un moyen infaillible dont la médecine moderne se sert fréquemment; aussi laRevue médico-chirurgicale de Londresvient-elle de publier un article de M. Wardrop sur les dangers des saignées avec cette épigraphe:Le sang est la vie.Cependant l'assassin avait été conduit à lastation-house(maison d'arrêt) du bureau de police de Bow-street. Il déclara être Écossais, et se nommer M'Naughten, mais il refusa de révéler les motifs qui l'avaient déterminé à commettre un pareil crime.--On trouva sur lui:Deux billets de 5 livres sterling.3 livres sterling en or.Un reçu de la banque de Glasgow de 7501. st.Total2507518,55018,875fr.Dès le lendemain M'Naughten fut amené à l'audience du bureau de police de Bow-street. Après avoir reçu les dépositions des agents de police et des autres individus qui avaient été témoins du crime, M. Hall avertit le prévenu qu'il était libre de parler ou de se taire. «Je n'ai rien à dire,» répondit M'Naughten; mais un quart d'heure s'était à peine écoulé, qu'il demanda à être ramené à l'audience. «Oui, s'écria-t-il, les tories m'ont chassé de ma ville natale; ils m'ont poursuivi de ville en ville, car ils sont décidés à me perdre. Je ne puis être tranquille ni le jour ni la nuit. Ce sont les tories qui m'assassinent, je le prouverai.»La justice anglaise est plus expéditive que la justice française. A Paris les voleurs et les assassins restent souvent six mois en prison avant d'être jugés. Le 2 février, c'est-à-dire douze jours après la perpétration de son crime, l'assassin de M. Drummond comparut devant la cour criminelle centrale de Londres. Lecture faite de l'acte d'accusation, le greffier lui demanda, selon l'usage, s'il se reconnaissait coupable ou non coupable. M'Naughten sembla ne pas comprendre cette question; on fut obligé de la lui répéter. «J'étais désespéré,» répondit-il.«Vous devez dire, répliqua le greffier,guilty or not guilty, coupable ou non coupable.»M. Clarkson, avocat de M'Naughten, s'étant levé pour répondre, lord Abinger, le président de la cour, le pria de se rasseoir et de garder le silence, M. Clarkson obéit. M'Naughten demeura pendant quelques minutes plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup il s'écria: «Je suis coupable d'avoir tiré un coup de pistolet.--Vous êtes seulement coupable d'avoir tiré un coup de pistolet? lui demanda lord Abinger.--Oui, milord, répondit M'Naughten d'une voix faible.--Une dernière fois, je vous somme de me répondre, lui dit alors le greffier. Êtes-vous coupable ou non coupable?--Not guilty,» répondit l'accusé.Ces formalités préliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M. Clarkson, qui n'avait pas eu le temps nécessaire pour préparer la défense de son client, prononça le renvoi de l'affaire à une autre session.M'Naughten sera donc, selon toute probabilité, jugé dans la première quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes contenté de raconter succinctement les faits tels qu'ils se sont passés; avant de rapporter les bruits contradictoires qui ont couru à Londres, nous attendrons que les débats nous aient révélé les mystères de ce crime incompréhensible. M'Naughten est-il réellement privé de l'usage de sa raison, ou avait-il conçu le projet d'assassiner le chef du ministère anglais, et a-t-il pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant à présent, de répondre avec certitude à une pareille question.«En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, s'est signalée la tranquille fureur d'égorger les hommes avec le glaive prétendu de la loi.» En effet, les Anglais ont toujours fait un usage immodéré du bourreau. Un autre historien a même prétendu que c'était à Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au delà du détroit, l'exécuteur des hautes oeuvres,--d'écrire l'histoire de son pays. Toutefois, si les exécutions capitales ont été, à certaines époques, trop fréquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze mille sous le seul règne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un très petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'état qui se sont succédé sur le tronc ministériel depuis sir Thomas Mores jusqu'à sir Robert Peel, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, trois seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont été assassinés, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif, M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval expirèrent à l'instant même, Harley ne reçut qu'une blessure sans gravité.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et Bellingham, un espion mécontent et un fou, ne vengeaient que des injures personnelles, et ils se contentèrent de prendre la première victime que leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de Buckingham, le trop célèbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi qu'il le déclara lui-même, sauver sa religion et son pays en exécutant l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des Communes, avait condamné comme traître.Felton était un fanatique. Dans sa prison et à l'audience de la cour du banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupât le bras droit avant de l'exécuter.«Je ne puis faire droit à votre demande, lui répondit le président de la cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui ont frappé leur victime dans le palais du roi, ou les prévenus qui ont jeté des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vousn'aurez donc que la loi et rien de plus, vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!--Je vous remercie, milord,» répondit Felton en faisant à la cour un profond salut.Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications à celles du condamné; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu à Tyburn, mais sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupât la main droite.Sous le règne de la reine Anne, le ministère anglais avait à sa solde un certain nombre d'espions étrangers, allemands, italiens, espagnols, polonais et français. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prétend qu'il devait cette pension à la libéralité de Saint-John, dont il avait plus d'une fois préparé et partagé les parties de plaisir. En 1711, le chancelier de l'échiquier Harley le réduisit de 100 livres sterling. Guiscard, furieux de cette diminution, offrit ses services à la cour de Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal à un banquier de Paris, nommé Moreau, ayant été interceptée, il se vit accusé de haute trahison, arrêté et conduit devant le conseil privé pour y être interrogé. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la salle du conseil, il demanda à parler en particulier à Saint-John. Son ancien protecteur lui répondit qu'il ne pouvait pas accorder une pareille faveur à un homme accusé d'un crime d'État. Guiscard, de plus en plus exaspéré, s'avança alors vers la table auprès de Harley, comme pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il tenait à la main en s'écriant. «A toi donc.» Heureusement pour Harley, la lame du canif se brisa contre un os, à quelques centimètres du manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de légères blessures, mais qui le renversèrent à terre.--Cependant, à la vue du sang qui s'échappait de la poitrine de son collègue, Saint-John s'était levé et avait tiré son épée en disant: «Ce misérable a tué M. Harley.» Les autres conseillers privés imitèrent son exemple, et se précipitèrent sur l'assassin. Guiscard se défendit en désespéré. Accablé par le nombre, il fut enfin forcé de se rendre, et on le transféra à Newgate, où il mourut quelques jours après des suites de ses blessures.--Le geôlier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant une légère rétribution, à tous les curieux qui se présentèrent pour le voir, jusqu'à ce que la reine eût ordonné qu'on l'ensevelit.Ce coup de canif, habilement exploité, rétablit sur une base solide la fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'échiquier retarda à dessein sa guérison, et quand il reparut à la Chambre des communes, l'orateur lui adressa des félicitations ridicules.--La reine le nomma lord trésorier, et l'éleva à la pairie avec les titres de comte d'Oxford et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre. Enfin le Parlement fit une loi qui prononçait la peine de mort contre les individus coupables d'avoir frappé un conseiller privé dans l'exercice de ses fonctions.Cent deux ans après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 11 mai 1812, à cinq heures un quart, au moment où M. Perceval, alors premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des communes, un individu embusqué derrière la porte lui tira, presque à bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le côté gauche de la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant et tomba. La mort fut presque instantanée. M. Smith et d'autres membres de la Chambre, ayant relevé le premier ministre, le transportèrent dans les appartements de l'orateur, mais il ne donnait déjà plus aucun signe de vie.Dés que l'émotion causée par ce fatal événement se fut un peu calmée, un des membres de la Chambre s'écria: «Où est le scélérat qui a tiré ce coup de pistolet?» A ces mots, l'assassin s'avança d'un pas ferme, et répondit avec un sang-froid extraordinaire: «Je suis ce malheureux.» Il n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient l'accablaient de questions, il ajouta: «Je me nomme Bellingham, c'est une injure privée... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de justice de la part du gouvernement qui m'a porté à commettre ce crime.» On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit à la barre de la Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son siège, le général Gascogne s'écria: «Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme Bellingham.»La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre répandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginèrent que le coup de pistolet tiré par Bellingham était le premier signal d'une insurrection prête à éclater: ils firent fermer toutes les portes, et ils se décidèrent à ne sortir qu'après s'être assurés qu'ils n'avaient aucun danger à redouter. Le lendemain, ils rédigèrent une adresse au prince régent, et quelques jours après ils votèrent à l'unanimité une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million 250,000 fr.) pour l'éducation de ses enfants.Le soir même de l'attentat, Bellingham fut interrogé par un comité de la Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demandé s'il n'avait rien à dire pour sa défense: «J'ai avoué le fait, répondit-il, je l'avoue encore; mais je désire vous soumettre mes moyens de justification. Le gouvernement a toujours refusé de faire droit à mes justes réclamations. Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience m'absout.» Il ne paraissait nullement ému; seulement quand les témoins déclarèrent qu'ils avaient reçu le dernier soupir de M. Perceval, il versa quelques larmes. Transférée Newgate, il conserva la même impassibilité jusqu'au jour de son procès.Bellingham avait alors quarante-deux ans. Né à Saint-Neot, dans le comté de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de Londres; puis il alla s'établir à Archangel en qualité de commis, chez un négociant russe. Des spéculations sur les bois le ramenèrent en Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses espérances de gain trompées, et il retourna à Archangel, où il ne fut pas plus heureux. Fatigué de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement russe le lit mettre en prison. Dès qu'il recouvra sa liberté, il revint en Angleterre, se maria à Londres et alla exercer à Liverpool la profession d'assureur. A peine fixé dans cette ville, il demanda au ministère anglais la réparation du préjudice que lui avait fait éprouver le gouvernement russe. Les ministres lui ayant répondu que ses réclamations n'étaient pas fondées, il rédigea une pétition au Parlement, et il la remit lui-même à M. Perceval, qui la lui rendit peu de temps après avec un refus formel. Dès lors il ne songea plus qu'à tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont il se prétendait victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait à ses coups.Quatre jours après la perpétration de son crime, Bellingham comparaissait devant la cour d'assises d'Old-Bailey. Ses défenseurs voulurent essayer de prouver qu'il ne jouissait pas de l'usage complet de sa raison; il s'y opposa: «Je ne suis pas un insensé, dit-il dans sa défense, je savais ce que je faisais; personne n'éprouve plus de chagrin que moi de la mort de M. Perceval; je n'avais contre lui aucun motif d'inimitié personnelle. J'ai frappé en lui le chef d'un ministère qui a refusé de réparer les injustices commises à mon égard. On ne peut pas me condamner comme un assassin, car je n'avais, je le répète, aucun motif d'inimitié personnelle contre M. Perceval.»La cour entendit cependant quelques témoins, qui déclarèrent que le père de l'accusé Bellingham était mort fou et que lui-même avait souvent donné des preuves d'aliénation mentale. Malgré ces dépositions, et malgré le singulier système de défense adopté par l'accusé, les jurés rendirent, sans même délibérer, un verdict de culpabilité. Condamné à mort par la cour, Bellingham subit sa peine le 18 mai devant la prison de Newgate. Il mourut avec un sang froid remarquable, et jusqu'au moment où il fut lancé dans l'éternité, il persista à déclarer qu'il n'éprouvait aucun sentiment de repentir.Ainsi le fanatisme, la colère et la folie ont, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, à peu près à la même époque, en 1628, en 1711 et en 1812, déterminé Felton, Guiscard et Bellingham, à assassiner trois ministres anglais, le duc de Buckingham, Harley et Perceval. Si M'Naughten a tué M. Drummond en croyant tuer sir Robert Peel, quelle cause a armé son bras? Nous l'ignorons encore, mais le procès qui va se juger à la cour criminelle centrale de Londres, et dont nous rendrons compte dans notre prochain numéro, répandra peut-être sur ce crime mystérieux quelques rayons de lumière.Affaire Marcellange.-Rejet du pourvoi de Jacques Besson.Dans son audience du 16 février 1843, la Cour de cassation (chambre criminelle), a rejeté, après un délibéré de trois heures, le pourvoi de Jacques Besson, condamné à mort, au mois de décembre, par la Cour d'assises de Lyon, pour crime d'assassinat commis sur la personne de M. de Marcellange. Me Béchard avait développé cinq moyens de cassation à l'appui du pourvoi. Combattus par Me Achille Morin, au nom et dans l'intérêt des parties civiles, ces cinq moyens ont été successivement repoussés par M. le procureur-général Dupin, qui a terminé son réquisitoire en ces termes.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.Ab. pour l'étranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.Ab. pour l'étranger. 3 mois, 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an 40 fr.

N° 1. VOL. 1.--SAMEDI 4 MARS 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.

Notre but.--Le Gouverneur des îles Marquises.--Le Curé médecin, nouvelle.--Nouvelles diverses.--Décorations militaires des troupes indigènes de l'Inde.--Monument de Molière.--Sauvetage du Télémaque.--Revue des Tribunaux; M. Caumartin, M. Sirey.--Assassinat de M. Drummond.--Affaire Marcellange.--Affaire Montély.--Mlle Maxime et M. V. Hugo.--Chronique musicale.--Une Fleur, romance, par Mme Pauline Viardot-Garcia.--La Duchesse d'Orléans.--Espanero.--Promenade du Boeuf-Gras.--Revue des Théâtres.--Chronique des Cours publics.(Annonces.--Manuscrits de Napoléon.--Modes.--Bulletin commercial et Mercuriales.--Rébus.[N.D.T. Ces derniers articles ne sont pas reproduits dans le présent document; ils sont absent de l'édition reliée qui nous a servi de source.])

Puisque le goût du siècle a relevé le mot d'Illustration, prenons-le! nous nous en servirons pour caractériser un nouveau mode de la presse nouvelliste.

Ce que veut ardemment le public aujourd'hui, ce qu'il demande avant tout le reste, c'est d'être mis aussi clairement que possible au courant de ce qui se passe. Les journaux sont-ils en état de satisfaire ce désir avec les récits courts et incomplets auxquels ils sont naturellement obligés de s'en tenir? C'est ce qui ne paraît pas. Ils ne parviennent le plus souvent à faire entendre les choses que vaguement, tandis qu'il faudrait si bien les entendre que chacun s'imaginât les avoir vues. N'y a-t-il donc aucun moyen dont la presse puisse s'enrichir, pour mieux atteindre son but sur ce point? Oui, il y en a un; c'est un moyen ancien, long-temps négligé, mais héroïque, et c'est de ce moyen que nous prétendons nous servir: lecteur, vous venez de nommer la gravure sur bois.

L'essor extraordinaire qu'a pris depuis quelques années l'emploi de ce genre d'illustration semble l'indice d'un immense avenir. L'imprimerie n'a plus seulement pour fonction de multiplier les textes: on lui demande de peindre en même temps qu'elle écrit. Les livres ne parlent plus qu'à moitié, si le génie de l'artiste, s'inspirait de celui de l'écrivain, ne nous traduit leurs récits en brillantes images; et l'on dirait qu'il en est désormais de toute littérature descriptive comme de celle du théâtre, que l'on ne connaît bien qu'après l'avoir vue représentée. Pourquoi donc cette association si heureuse du dessin avec les signes ordinaires du langage ne s'étendrait-elle pas hors des bornes dans lesquelles elle s'est contenue jusqu'ici? Pourquoi ne ferait-elle pas irruption hors des livres? Ce mouvement n'est-il pas même déjà commencé par les recueils désignés sous le nom de Pittoresques? Nous ne faisons donc que le continuer en lui imprimant ici une nouvelle direction; et en nous hasardant à lui ouvrir la carrière du nouvellisme, nous ne doutons pas de réussir, car il est évident que nulle part il n'est susceptible de porter de meilleurs fruits.

Les recueils pittoresques ne sont au fond que des livres composés d'articles variés, et publiés feuille à feuille. C'est donc sur un terrain tout différent et vierge jusqu'à ce jour que nous prétendons nous placer. Puisque la bibliothèque pittoresque est fondée, et que la librairie n'a plus à cet égard que des perfectionnements matériels à chercher, fondons d'un autre côté du nouveau, et ayons désormais des journaux qui sachent frapper les yeux par les formes séduisantes de l'art.

Quelqu'un s'étonnera-t-il? S'inquiétera-t-on de savoir comment nous espérons soutenir un tel programme? Nous demandera-t-on sur quels chapitres un journal a besoin d'illustration? Pensera-t-on que nous allons être réduits aux monuments, aux sujets généraux d'instruction, au rétrospectif, et qu'en définitive nous ne serons différenciés que par les dimensions du format des recueils du même genre qui existent déjà? Il nous est trop facile de répondre.

Toutes les nouvelles de la politique, de la guerre, de l'industrie, des moeurs, du théâtre, des beaux-arts, de la mode dans le costume et dans l'ameublement, sont de notre ressort. Qu'on se fasse idée de tout ce qu'entraîne de dessins de toute espèce un tel bagage. Loin de craindre la disette, nous craindrions plutôt l'encombrement et la surcharge.

La plupart du temps il est impossible, en lisant un journal, de se faire une idée nette de ce dont il est question, parce qu'il serait nécessaire pour cela d'avoir sous les yeux une carte géographique et qu'il serait trop long d'en chercher une. Que l'on m'imprime dix colonnes sur les terrains en litige entre l'Angleterre et les États-Unis, j'aurai plutôt compris avec dix lignes, si l'on a eu soin d'y accoler une carte précise du pays. Cette carte est la pièce essentielle du procès, et faute de la posséder, tout demeure confus. Il faut en dire autant de toutes les nouvelles politiques qui se rapportent à des contrées éloignées. Qui ferait profession d'être assez versé dans la géographie pour suivre sans difficulté, sur les récits abrégés des journaux, les mouvements des armées de l'Afghanistan, dans l'Inde, dans la Chine, dans le Caucase, même dans l'Algérie? Nous compléterons donc notre texte par des cartes toutes les fois que les cartes lui seront utiles. Voilà un genre d'illustration dont personne ne contestera la convenance: mais ce n'est pas assez; les cartes ont par elles-mêmes quelque chose de trop sec et de trop peu vivant. Au moyen de correspondances, et, quand il le faudra, de voyages, nous les soutiendrons par les vues des villes, des marches d'années, des Hottes, des batailles. Qui n'éprouvera une joie plus vive en voyant les faits d'armes de nos frères d'Algérie retracés d'après nature, au milieu de ces sauvages montagnes, devant ces hordes barbares, au pied de ces ruines romaines, qu'en les lisant simplement dans les bulletins?

La Biographie nous offre une large scène. Nous voulons qu'avant peu il n'y ait pas en Europe un seul personnage, ministre, orateur, poète, général, d'un nom capable, à quelque titre que ce soit, de retentir dans le public, qui n'ait payé à notre journal le tribut de son portrait. Qui ne sait que l'on comprend mieux le langage et les actions d'un homme quand on a vu ses traits? C'est un instinct de notre nature qu'il nous semble avoir un commencement de connaissance avec les gens, du jour où nous connaissons leur figure. Même nous entendons ne point nous borner aux figures isolées, et les scènes souvent si passionnées et si vives des assemblées délibérantes, non-seulement en France, mais en Espagne, en Angleterre, partout où la conduite officielle des Etats se marque à la vue, ces étonnantsmeetingsde la démocratie d'outre-mer, enfin toutes les grandes cérémonies publiques ou religieuses, auront leur place toutes les fois que l'occasion en sera digne.

Arrivons tout de suite au théâtre: ici notre affaire, au lieu d'analyser souplement les pièces, est de les peindre. Costumes des acteurs, groupes et décorations dans les scènes principales, ballets, danseuses, tout ce qui appartient à cet art où la jouissance des yeux tient une si grande place; Français, Opéras, Cirque-Olympique, petits théâtres, tout et de toutes parts viendra se réfléchir dans nos comptes-rendus, et nous tâcherons de les illustrer si bien, que les théâtres, s'il se peut, soient forcés de nous faire reproche de nous mettre en concurrence avec eux, en donnant d'après eux à nos lecteurs de vraisspectacles dans un fauteuil.

On pense bien que nous ne nous ferons pas faute d'introduire aussi nos lecteurs aux expositions de peinture: c'est là que nous triompherons. Nous ne nous contenterons pas de donner, comme les autres journaux, des jugements tout nus, auxquels l'immense majorité du public, celui de l'étranger et des départements, n'a le plus souvent rien à voir ni à entendre. A côté du jugement, nous aurons soin de donner les pièces sur lesquelles il se fonde: et, sans avoir besoin de se déplacer, tout le monde pourra se faire au moins une idée générale des morceaux qui, chaque année, attirent le plus l'attention.

Enfin, la vie coulante fourmille d'événements qui tombent sous notre loi: nous ne parlons pas de l'extraordinaire, les choses de tous les jours nous suffisent, et il n'y en a malheureusement que trop, soit dans les affaires judiciaires, soit dans un catalogue désigne dans les journaux sous le nom de faits divers, qui, par leur importance désastreuse, demandent que le crayon les reproduise exactement à l'esprit. Qui n'aurait voulu planer un instant à vol d'oiseau sur tant de grandes villes en proie, ces dernières années, à l'incendie? qui n'aurait été curieux de la vue de ce terrible Rhône remplissant la plaine de Tarascon comme un lac en mouvement, ou transformant Lyon en une Venise? qui ne voudrait se représenter la mer durant ces ouragans furieux dont tous les ports gémissent, les vaisseaux à la côte, les sauvetages, les désolations des rivages? Et comment tout indiquer ici? Les voyages de découvertes, les scènes des pays lointains, les colonies, les ateliers remarquables, même les chemins de fer qui vont s'ouvrir, et dont nous suivrons avec soin la construction sur les points on elle présentera aux regards quelque chose soit de singulier, soit de grandiose.

Nous terminerons notre programme par un mot sur les modes. Il ne s'agit pas seulement de celles du costume, que nous ne négligerons cependant pas: il s'agit aussi pour nous de ces modes d'ameublement qui tiennent de si près à l'art et qui ont porté si haut la gloire de la France; bronzerie, carrosserie, ébénisterie, orfèvrerie, bijouterie, toutes ces branches brillantes de l'industrie parisienne occuperont dans nos colonnes la place qui leur est due, et nous servirons peut être à accélérer la dispersion dans le monde de ces innombrables essaims de formes riches, élégantes, destinées à l'embellissement de tant d'usages de la vie, et qui étendent sur le monde l'empire de notre patrie comme il s'y est longtemps étendu par la seule forme du langage.

En voilà assez pour marquer ce que nous voulons faire, et peut-être pour inspirer le désir de le voir. Concluons donc cette préface, et commençons notre oeuvre en priant le public, qui vient d'en entrevoir les difficultés, de ne point s'étonner si nous ne nous élevons que progressivement à la hauteur du service nouveau que nous ne craignons pas d'embrasser.

Le capitaine Bruat,gouverneur des îles Marquises.

Armand Bruat, né en Alsace, doit avoir de quarante-cinq à quarante-six ans. Il entra au service en 1814, à bord du vaisseau-école de Brest, où il fut remarqué par sa hardiesse, qui devint proverbiale.

En 1815, il s'embarqua sous les ordres du commandant Bouvet, puis fit une campagne à Copenhague, au Brésil et aux Antilles, sur le brickle Hussard.

Quelques mois après son retour (1817), il s'embarqua sur la corvettel'Espérance, qui tint trois ans la station du Levant. Il se signala dans un incendie et dans un coup de vent, où il se jeta à la mer pour sauver un homme; ce qui lui valut d'être mis deux fois à l'ordre du jour par le capitaine de vaisseau Grivel, aujourd'hui vice-amiral. A la fin de cette campagne, il passa enseigne, et fut l'un des premiers promus des écoles.

Divers embarquements se succédèrent alors pour lui (1819 à 1824) surle Conquérant,le Foudroyant, enfin sur la frégatela Diane, où il resta trois ans comme officier de manoeuvre; il alla ainsi des stations de Terre-Neuve à celle du Sénégal. Dans cette dernière, il se jeta de nouveau à la mer pour sauver un homme, et ne fut lui-même sauvé miraculeusement qu'après avoir lutté deux heures et demie contre les vagues.

En 1824, il s'embarqua sur la corvettela Diligente, comme officier de manoeuvre, pour une laborieuse campagne dans la mer du Sud, et contribua activement à la prise du piratele Quintanilla, qui avait fait tant de dommages au commerce de toutes les nations. Il fut fait, au retour, lieutenant de vaisseau, à la demande de l'amiral Rosamel. Il fut demandé alors par le capitaine de vaisseau Labretonnière, et embarqué sur leBreslawcomme officier de manoeuvre.

Il était en 1827 surle Breslaw, à Navarin; c'est le vaisseau qu'il montait qui dégagea l'amiral russe et força un vaisseau qui combattaitl'Albionde couper ses câbles et de se jeter à la côte. Le feu de ce vaisseau fit aussi couler la frégate que montait l'amiral turc, ainsi qu'une autre frégate. Bruat fut décoré pour sa conduite dans ce combat.

L'année suivante, il fut mis à l'ordre du jour pour être allé sonder jusque sous les canons du château de Morée, et il obtint le commandement du brickle Silène.

Ce fut sur ce brick qu'il alla croiser jusque, sous les forts d'Alger, et exécuter de nombreuses prises même en vue du port; ce fut également alors qu'en suivant le commandant d'Assigny, qui montait le brickl'Aventure, il fit naufrage sur les côtes d'Afrique. Sur les 200 hommes qui formaient l'équipage des deux bricks, 410 furent massacrés. Les preuves de dévouement que donnèrent les deux officiers sont connues. Parvenus à Alger après mille dangers et mille souffrances, ils refusèrent le logement que le dey leur avait fait offrir chez les consuls d'Angleterre et de Sardaigne, et ne voulurent pas quitter leurs hommes. C'est à leur énergie et leur dévouement que l'on doit la conservation des équipages échappés au fer des Bédouins. Cet épisode de la campagne d'Alger a acquis une juste célébrité.

Dans le cours de sa captivité, le capitaine Bruat trouva moyen de faire parvenir à l'amiral Duperré une note sur l'état et les ressources de la place; M. de Bourmont, à qui elle fut transmise, félicita publiquement, le capitaine de cet acte patriotique, qui l'exposait à de graves dangers.

Depuis 1830, la carrière militaire du capitaine Bruat est des plus actives. En 1830, il obtint le commandement du brickle Palinure, celui du brickle Grenadieren 1832, en 1835 celui du brickle Ducouédic, qui accompagna dans le Levant la frégatel'Iphigénie, montée par le prince de Joinville. Dans cette traversée, le bâtiment ayant été démâté de son grand mât et du petit mât de hune durant la nuit, il répara ces grosses avaries sous vergues en trois fois vingt-quatre heures. Il fut ensuite attaché à la station de Lisbonne sous les ordres du capitaine Turpin, et c'est dans le Tage qu'au mois de mai 1838 il reçut sa nomination de capitaine de vaisseau, passa sous les ordres de l'amiral Lalande, à bord du vaisseaul'Iéna, et devint son capitaine de pavillon.

C'est en cette qualité qu'il commanda ce vaisseau de 92 canons pendant deux ans, et qu'il prit part à cette belle campagne du Levant, où nous avons montré l'escadre la plus exercée et la plus imposante que la France ait eue depuis la paix. L'exercice à feu fut poussé à bord del'Iénaà un tel degré d'habileté pratique, qu'on parvint à y tirer plus d'un coup de canon à la minute. Les manoeuvres, les évolutions d'escadre, furent remarquées même des Anglais.

Par suite du rappel de l'amiral Lalande, le capitaine Bruat passa sur le vaisseaule Triton, et fit partie de l'escadre d'évolutions aux ordres de l'amiral Hugon. Dans une sortie d'hiver,le Tritonreçut un terrible coup de vent qui dispersa l'escadre, alors composée de cinq vaisseaux et une frégate. Il y eut presque à tous les bords de graves avaries; maisle Triton, dont la coque était vieille, et dont les réparations dataient de loin, fut en danger. Il eut six pieds d'eau dans sa cale, et les pompes suffisaient à peine à étancher cette voie; ce ne fut pourtant qu'après une lutte de plusieurs jours, et après s'être aperçu que les liaisons du bâtiment soutiraient beaucoup, que le capitaine Bruat se décida à relâcher à Cagliari, où il se répara promptement, et revint à Toulon en compagnie du vaisseaule Neptune.

En juillet 1841, il quitta le commandement du vaisseau, et fit partie du conseil des travaux de la marine. C'est pendant qu'il était à ce poste qu'on l'a appelé au gouvernement des îles Marquises et au commandement de la subdivision navale.

Pendant les courts séjours qu'il a faits à terre, M. Bruat fut attaché comme aide-de-camp à MM. les amiraux de Rigny et Duperré, ministres de la marine.

M. Bruat emporte avec lui une maison en bois qu'il fera monter à son arrivée aux îles Marquises. Cette maison, que le ministre de la marine a fait construire par M. Potter, entrepreneur, est couverte en zinc; elle se compose d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, au rez-de-chaussée, auquel on parvient par un perron de six marches, vestibule, antichambre, bureau, cabinet de travail, salle à manger, salon de réception, salle de billard; au premier étage, chambres, cabinets, et pour l'habitation personnelle du gouverneur et de sa famille.

Ce bâtiment, dont nous donnons ici le dessin, a 18 mètres de longueur en façade, 17 de profondeur et 12 d'élévation.

Maison en bois construite à Paris et qui doit être transportée aux iles Marquises.

NOUVELLE.

Il y a quelques années, je passais dans un petit village de la Bretagne; j'étais seul et à pied, c'était un dimanche; l'horloge de l'église sonnait midi, les cloches annonçaient la fin du service, et je me trouvais sur la petite place en face même du porche; la porte ouverte laissait voir les cierges allumés, le prêtre à l'autel et les paysans à genoux: Dieu est l'hôte naturel du voyageur fatigué; j'entrai. Au moment même, le prêtre qui officiait, et dont je n'avais vu d'abord que les cheveux blancs, se retourne vers les assistants, et me montre une belle figure d'octogénaire; il semblait ému, et dit d'une voix légèrement troublée:

«Mes amis, il y a aujourd'hui cinquante ans que j'ai été ordonné prêtre; je dirai la messe demain pour remercier Dieu de m'avoir si long-temps gardé à son service; si vous pouvez y venir tous, venez, vous me ferez plaisir. Après la messe, on distribuera chez moi du pain blanc toute la journée aux pauvres qui se présenteront.»

Étais-je disposé à l'attendrissement par une solitude de quelques semaines? je ne sais, mais l'imprévu de cette allocution, l'âge de ce curé, l'accent de sa voix, me causèrent une émotion assez vive: ce qui m'entourait vint y ajouter encore; un murmure réprimé par la sainteté du lieu, mais rendu plus touchant par la contrainte même, sortit de toutes les bouches; il s'échangea, entre ce vieillard et cette population, des regards d'enfants et de père..., et je me promis bien de rester jusqu'à la cérémonie du lendemain.

Après l'office, mêlé aux paysans qui sortaient, j'appris que ce prêtre avait quatre-vingt-deux ans; que, né à Nantes d'une famille riche, et porté par elle vers les plus hauts honneurs ecclésiastiques, il n'avait voulu être que curé de village, curé de ce village, parce qu'il n'en connaissait ni de plus pauvre ni de plus petit, et que sa fortune pourrait suffire à tous les habitants. Il était là depuis cinquante ans, et, depuis cinquante ans, pas une larme qu'il n'eût essuyée, pas une joie qu'il n'eût consacrée, pas un seul auquel il n'eût ditcourageou bientant mieux; c'est lui qui avait enseveli les aïeux, élevé les pères, reçu les enfants; toutes les portes qui mènent à Dieu, depuis le baptême jusqu'à l'extrême onction, c'est lui qui les leur avait ouvertes. Il n'était pas le curé, il était l'aïeul de cette population.

Ce fut donc pour moi une joie sincère, quand, le soir, me promenant sur la place, je vis cet homme vénérable, qui avait appris que j'étais voyageur, s'approcher de moi en m'offrant l'hospitalité. Dormir sous ce toit qui avait abrité tant de vertueuses pensées, me semblait une bonne préparation pour la journée du lendemain, et j'attendis avec impatience cette cérémonie, dont le nom même, que je venais d'apprendre, excitait ma curiosité; ce nom, en effet, est plein de charme, et cette fête est une des plus naïves et des plus poétiques de la religion chrétienne. Pour peindre tout ce qu'il y a de tendre et d'intime dans l'union de l'homme avec la Divinité, l'Église a emprunté leur langage aux affections humaines: le prêtre est l'époux, l'Église est l'épouse; et lorsque cinquante ans se sont écoulés dans cette union céleste, chose bien rare, quoiqu'un seul des époux puisse mourir, la religion a sa fête de réjouissance comme le monde, elle célèbre la cinquantaine, et cette cinquantaine s'appellele mariage du curé.

Le lendemain donc, dès le matin, j'entendis frapper au presbytère, et je vis entrer d'abord cinq ou six prêtres des villages environnants, puis des paysans chargés de fleurs. Le vieux curé était dans sa chambre et les attendait; ils y montèrent, j'y montai avec eux; nous le trouvâmes assis sur un fauteuil en bois de chêne, sa belle chevelure disposée avec soin, son visage tout brillant d'une saine fraîcheur, son corps couvert d'un vêtement noir, réservé pour ce jour. Il nous accueillit par un signe de tête, et les paysans ayant, selon l'usage, parsemé toute la chambre de branches fleuries, la cérémonie de la parure commença. C'était l'image fidèle des mariages humains, et tout ce qui se passe de délicat, de gracieux, autour des jeunes fiancés, transporté ainsi dans cette austère union et auprès de cette vieillesse vénérable, tirait un charme infini de ce désaccord même. Les six prêtres figuraient les assistants du mariage; comme ceux-ci, ils portaient le costume des fiançailles: une étole blanche, une chasuble blanche aussi, un surplis nouveau; ils s'approchèrent du vieillard, qui se leva, et se mirent en devoir de l'habiller; l'un prit la chape, l'autre prit le surplis, et lui, souriant avec des larmes dans les yeux, il les laissait faire, se prêtant naïvement à tous ces apprêts, et donnant à ce spectacle, qui fera sourire peut-être, lui donnant un caractère touchant par sa candeur octogénaire.

Cependant, tandis que ceci se passait dans la maison de l'époux, on préparait et on parait aussi la fiancée.... l'église. Dès le matin, les habitants l'avaient habillée de blanc pour ainsi dire; des draps semés de fleurs couvraient les murs; les parois intérieures, l'autel, le clocher même, étaient entourés de guirlandes; de l'église jusqu'au presbytère s'étendait un chemin tout jonché de branches d'ébéniers et de lilas, et de chaque côté de cette voie, s'échelonnant sur les divers plans du terrain et rouvrant la place entière, toute la population du village, toute en habit de fête, toute les yeux fixés sur la demeure du curé; les malades mêmes s'y étaient fait transporter, et, comme sur le passage des apôtres, on voyait là des paralytiques, des aveugles, des mourants, que n'y amenait cependant pas l'espoir de la guérison. Tout étant prêt, et la cloche de l'église ayant donné le signal, le vieillard quitta la maison nuptiale, les prêtres se rangèrent autour de lui, et au milieu de ce saint cortège, il traversa la petite prairie qui menait au village, d'un pas sûr, et chantant d'une voix ferme les saints cantiques. Il se croyait maître de lui-même; mais quand, au détour du sentier, il vit tout à coup la place si remplie.... quand il vit tout cet aspect de fête, quand il a aperçut cette petite église, seul but de tous ses pas depuis cinquante ans, où il avait tant prié, tant espéré, tant aimé Dieu et les hommes, et qui, elle aussi, s'était embellie pour le recevoir, son coeur se troubla, ses jambes fléchirent, et il arriva déjà ému à l'église. L'office commença.... c'était une messe d'actions de grâces.... et la sainte gravité du rituel, la présence de son Dieu, commençaient à raffermir son âme..., quand soudain, au moment duO Sulutaris, lorsque tout faisait silence.... soudain, dis-je, d'un des bas-côtés de l'église qui formait une sorte de chapelle... partit, s'élança un choeur de voix qui avaient toute la pureté des voix célestes et toute l'émotion des voix humaines; le vieux prêtre se retourna vivement; ce chant n'était pas celui de l'office, ce chant lui était inconnu.... Il fixe ses regards sur l'enfoncement un peu sombre.... debout, vêtues de robes blanches, huit jeunes filles chantaient; il les regarde, c'étaient de nobles demoiselles des châteaux environnants, qui étaient venues, quelques-unes de deux lieues, pour ce jour, avaient appris un chant composé à dessein pour cette cérémonie, et venaient offrir au vieillard qui les dirigeait ce qu'elles avaient de plus pur, leurs voix de dix-huit ans.... Ce fut le dernier coup: ébranlé déjà par tant d'émotions réprimées, frappé par cette joie imprévue, l'octogénaire perdit sa force sur lui-même; il chercha de la main le fauteuil placé près de l'autel, s'y laissa tomber.... et ses mains ayant couvert son visage, ses larmes s'échappèrent avec force. On interrompit le service; il ne pouvait le continuer; à quatre-vingts ans le bonheur est une fatigue et quelquefois un danger; on le porta dans la sacristie, et l'on fit écouler de l'église la population attristée et inquiète. Pendant les premiers moments, il fut agité d'un tremblement qui nous faisait peur, mais, peu à peu, de bons soins et de douces paroles l'ayant calmé, il demanda qu'on lui laissât prendre un peu de repos. Les ecclésiastiques sortirent pour aller porter de ses nouvelles aux habitants qui se pressaient à la porte de l'église, et il ne resta que moi auprès de lui.

Un magnifique soleil de juin éclairait la campagne, il me fit ouvrir la fenêtre.... s'assit en face, et bientôt je vis ses paupières se fermer, sa tête s'abaissa, et un sommeil pur comme son âme, profond comme le silence qui nous entourait, descendit sur lui.

Alors se passa une de ces scènes que l'on voit, que l'on sent, mais que l'on ne décrit pas plus qu'on ne les oublie.

La sacristie avait une porte et une fenêtre donnant toutes deux sur une verte prairie qui descendait, par une pente douce, jusqu'à un large ruisseau d'eau vive; j'avais ouvert la porte et je m'étais mis sur le seuil, regardant la prairie, et gardant le vieillard. Après quelques instants écoulés, je vois poindre, au bas de la pente, deux jeunes filles qui avaient traversé le ruisseau sur une planche, espérant savoir si leur vieil ami se trouvait mieux; je leur fis signe qu'il reposait, et de s'éloigner; mais alors, derrière ces deux soeurs, arrivèrent trois jeunes femmes pressées de la même inquiétude, puis des jeunes gens, puis des vieillards... tous s'approchant pas à pas, et promettant le silence par leurs gestes. Je les maintenais à quelque distance...; «Il dort, mes amis, il dort.--Nous ne le réveillerons pas, laissez-nous approcher de la fenêtre... permettez-nous de le voir dormir...» J'accordai la fenêtre; et voilà tous ces visages qui se collent au grillage de la croisée, toutes ces têtes qui s'échelonnent les unes au-dessus des autres, toutes immobiles, silencieuses, ne vivant que pour regarder. De nouveaux venus étaient arrivés, qui avaient autant de titres que les premiers (ils l'aimaient), il fallut céder aussi le seuil de la porte; je me mis en dedans au lieu d'être en dehors, et l'embrasure se remplit comme la croisée. Cependant la foule augmentait par derrière, et pressait ceux qui étaient devant; une des plus avancées franchit le seuil et vient se coller à côté de moi, contre la muraille: «Vous ne m'attendiez pas, me dit-elle tout bas...» Bientôt une seconde suit qui fait reculer la première, puis une troisième, puis peu à peu se glissa le long des parois toute une rangée de jeunes filles qui se faisaient bien minces pour laisser plus d'intervalle entre elles et lui. Un second cercle s'ajouta bientôt au premier; le vieillard dormait toujours, et une de ses mains pendait le long du fauteuil; la chaleur avait donné à ses joues un coloris plus vif; sur son front presque chauve s'élevaient de légères gouttelettes de sueur qui brillaient dans ses rares cheveux blancs; un sourire de bonheur errait sur ses lèvres comme s'il eût revu la cérémonie du matin. A ce moment, poussée par un besoin irrésistible de respect et de tendresse, la jeune fille qui était la plus proche de lui met un genou en terre; ce mouvement se communique à tous les assistants, et en une seconde, tous ces fronts s'abaissèrent, tous ces genoux se plièrent lentement en silence, et formèrent autour du vieillard un cercle d'enfants inclinés et appelant sa bénédiction... S'éleva-t-il alors quelque bruit qui arriva jusqu'à son oreille? s'échappa-t-il de toutes ces âmes qui volaient vers la sienne une émanation, un souffle, je ne sais quoi d'insaisissable qui alla le trouver jusqu'au sein du sommeil?... qui peut le dire? Mais à cet instant, un soupir sortit de sa poitrine, sa respiration qui était un peu hâtée se ralentit; ses lèvres entr'ouvertes s'agitèrent, et peu à peu, soulevant le poids qui les oppressait, ses yeux s'ouvrirent lentement. Oh! que fut ce premier regard jeté autour de lui? Étonné, stupéfait, il ne comprenait pas; il n'osait pas remuer; il croyait rêver encore! Enfin, ses idées se rassemblent; il s'appuie sur les bras de son fauteuil, et se lève. Un rayon de soleil, qui traverse alors la fenêtre, tombe sur lui et l'enveloppe tout entier d'une lumière qui semblait divine; ses mains tremblantes se dressèrent au-dessus de toutes ces têtes penchées, et retombèrent bientôt sur elles avec sa bénédiction et ses larmes.... Sa vie avait sa récompense.

On ne voulut pas qu'il retournât dans sa maison, on l'y porta, et tout le jour se passa dans des plaisirs que créa sa générosité et que sanctifia sa présence. Le soir venu, la fête terminée, nous rentrâmes au presbytère avec mon brave curé, et j'étais assis devant la fenêtre ouverte, regardant la nuit toute brillante d'étoiles, livré aux émotions nouvelles pour moi de cette journée..., et me taisant, quand il s'approcha de moi et il dit, en me frappant sur l'épaule: A quoi donc pensez-vous, mon jeune hôte?--Je pensais, lui dis-je, à votre vie, qui s'est écoulée comme cette lune s'avance dans le ciel, calme, pure, sans un souffle de vent, sans un nuage.

--Sans un nuage! sans un nuage! me dit-il en souriant; si ma vie est un astre, c'est un astre qui s'est bien obscurci un moment.

--Comment cela? Vous n'êtes jamais sorti de ce village.

--J'en suis sorti pendant trois mois; et dans ces trois mois, j'ai été médecin... célèbre... et guillotiné.

--Guillotiné!

--Du moins à ce que prétend plus d'un brave homme à Nantes: je ne le crois pas tout-à-fait, malgré cela; mais ils le soutiennent.

--Racontez-moi cette histoire.

--Je le veux bien, mon jeune ami. Et si jamais vous la racontez à votre tour, vous pouvez l'intitulerle Médecin malgré lui. Je commence:

Pendant la Terreur, je fus dénoncé au tribunal révolutionnaire, et des soldats vinrent jusqu'ici pour me prendre; mais averti par mes chers paysans et même défendu par eux, j'eus le temps de m'enfuir. J'arrive à Nantes; on m'avait indiqué une maison cachée dans un faubourg de cette ville, à la porte de la campagne, et habitée par une pauvre jeune femme, mère de deux enfants. J'y prends une petite chambre, et, pour éviter même le soupçon du mystère, j'écrivis au-dessus de ma porte.Aubry, médecin. Un de mes amis m'avait prêté un diplôme. Mon étiquette me semblait une carte de sûreté, et je m'endormis tranquille: je comptais sans les clients.E. Legouvé

(La suite à la prochaine livraison.)

Suisse.--La Suisse entre dans une phase nouvelle. En suivant la rotation prescrite par le parte fédéral entre les trois cantons directeurs, Zurich, Berne et Lucerne, la direction des affaires fédérales se trouve pour deux années, à partir du 1er janvier 1843, confiée au conseil d'état du canton de Lucerne. C'est à Lucerne que se réunira la diète, et c'est le chef du gouvernement de ce canton qui en sera le président. Or, le canton de Lucerne, qui, ainsi que Berne et Zurich, était au nombre des cantons radicaux, a subi récemment une contre-révolution; le clergé catholique y a repris tout l'ascendant qu'il avait perdu, et le nonce du pape, qui avait quitté le canton pour s'établir à Schwitz, est rentré dans Lucerne. Ces faits, qui seraient sans importance s'ils n'avaient d'influence que sur ce canton, acquièrent de la gravité à cause de la situation nouvelle de Lucerne, chef du gouvernement fédéral. Berne par ses opinions et ses tendances politiques, Zurich par ses croyances religieuses, seront en méfiance, et de cette situation délicate peuvent sortir de grands périls pour la Suisse, agitée par de profondes divisions.

Genève vient de voir encore la sédition troubler ses murs. Le grand conseil était occupé à délibérer, à l'Hôtel-de-Ville, sur un projet de loi, quand une émeute a éclaté; heureusement elle a été bientôt réprimée. Il y a une fraction de parti à Genève qui semble ne pas comprendre que le premier devoir des hommes qui se disent les amis par excellence de la liberté, est de se soumettre à la volonté de la majorité exprimée par les voies légales.

Angleterre.--La conduite habile du ministère de sir Robert dans l'Inde et à la Chine l'a affermi et lui assure un long avenir; ses forces et son autorité morale ont été doublées. Le traité avec la Chine va ouvrir au commerce et à l'industrie du Royaume-Uni des débouchés nouveaux. La Russie, la Hollande et les États-Unis profiteront des avantages que l'Angleterre a conquis, car l'Angleterre est de toutes les nations du monde celle qui redoute le moins la concurrence.

Un traité vient d'être conclu entre la Russie et l'Angleterre. Les avis sont partagés sur les avantages que peuvent s'en promettre les deux états contractants, et les rapports qui en résulteront pour eux. Les uns ont vu dans ce traité la preuve d'une liaison de plus en plus intime entre la Russie et l'Angleterre; à les entendre, une profonde pensée politique se cache sous une convention commerciale, et la Russie n'aurait dérogé à ses principe, administratifs que pour complaire à l'Angleterre et la détacher tout à fait de l'alliance française. D'autres, au contraire, n'ont vu dans cette convention qu'un acte fort insignifiant, un petit traité de navigation. Ce traité, il est vrai, ne modifie pas les tarifs et n'offre pas à l'Angleterre un débouché nouveau: mais il permet aux négociants et aux industriels anglais de s'établir en Russie, d'y apporter des capitaux, et pour une nation aussi habile et aussi entreprenante que l'Angleterre c'est un grand avantage, auquel la Russie ne saurait prétendre.

Le Parlement anglais s'est réuni. D'abord les discussions qui s'y sont élevées n'ont pas eu un grand intérêt. Elles ont seulement fait connaître que tout n'est pas fini entre l'Angleterre et les États-Unis, au sujet du droit de visite. La première ne veut pas renoncer au droit qu'elle s'arroge de visiter tout navire en pleine mer, pour s'assurer de la nationalité du pavillon. Les États-Unis soutiennent, au contraire, qu'en pleine mer aucun navire n'a droit de police sur un autre navire, et que celui qui se permet d'aborder un bâtiment, malgré le pavillon dont il se couvre, donne droit légitime de plainte, et agit à ses risques et périls.

La motion de lord Hovirk sur la crise qui, dans le milieu de l'année dernière, a désolé les districts manufacturiers, a engagé le combat entre le ministère, ou plutôt sir Robert Peel et les radicaux. Cet homme d'état, qui garde dans ses paroles une prudente mesure, parait s'efforcer de tenir dans son administration un sage milieu entre les tories exagérés et les whigs. Il a terminé un éloquent discours par des paroles qui semblent indiquer, de la part du gouvernement anglais, le désir de maintenir entre la France et la Grande-Bretagne une bonne et honorable intelligence.

--Les affaires d'Orient en sont toujours au même point. La révolte de Syrie n'est point apaisée. Les Druses ont paru vouloir se concerter contre l'ennemi commun, mais n'ont pu s'entendre. Les Turcs ayant échoué dans leurs attaques, ont recours à la corruption et à la ruse, et cherchent à diviser leurs ennemis. Le divan et la diplomatie européenne luttent toujours de finesse, de souplesse et d'insistance.

Décorations militaires des troupes indigènes de l'Inde.

--Les journaux anglais ont beaucoup loué le gouverneur-général de l'Inde d'avoir créé unnouvel ordre d'honneurpour décorer les Indiens auxiliaires qui, disent les mêmes journaux, «se sont généralement si bien conduits devant nos derniers triomphes.» Il y a cependant des victoires qui ne doivent inspirer que des regrets aux vainqueurs l'armée anglaise a-t-elle beaucoup à se glorifier des affreuses représailles qu'elle a exercées sur les Afghans, de la dévastation des villes sans défense, du massacre des populations désarmées? Ces actes ont été blâmés au sein même du Parlement anglais, et pourtant le gouvernement semble vouloir en consacrer le souvenir en créant, tout exprès pour les vainqueurs de Caboul, une sorte de Légion-d'honneur.

--Les journaux ont donné ces jours-ci la description d'une mappemonde chinoise, qui a un mètre de hauteur sur 67 centimètres, et la Chine occupe seule les trois quarts et demi de cette surface. Tout à fait dans un coin est reléguée une petite mer où l'on voit quatre îles d'une dimension très-exiguë, ce sont la France, l'Angleterre, le Portugal et l'Afrique; un peu plus loin est la Hollande, plus grande à elle seule que tous les pays que nous venons de nommer.

France.--Par suite des travaux qui s'exécutent aux Invalides pour le monument de l'Empereur, l'on a fermé la grande arcade qui conduit de l'église sous le dôme. Sur cette cloison, les décorateurs viennent de construire un rétable immense en carton, composé de deux ordres d'architecture. Au milieu de ce rétable on a figuré l'apothéose de saint Louis, patron de l'église des Invalides.

État actuel du monument de Molière, rue deRichelieu.

--On nous communique la lettre suivante, adressée à l'un des souscripteurs pour le monument de Molière:

«Vous me demandez, mon cher ami, où en est le monument de Molière, pour lequel vous avez souscrit, et dont vous vous étonnez de ne plus entendre parler. Ne pouvant supposer qu'on l'ait inauguré à huis clos, vous me demandez comment il se fait que la ville de Paris, avec ses ressources, une souscription considérable et un subside de cent mille francs voté par les Chambres, ne soit pas venue à bout, en cinq ans de temps, d'achever un ouvrage, matériellement parlant, de si peu d'importance, surtout lorsqu'on le compare à l'Hôtel-de-Ville, que nous avons vu sortir de terre comme par enchantement. A cela, mon ami, je vous répondrai que la Ville n'a pas tant de tort que vous le pourriez croire; que les travaux, en ce qui concerne l'architecte, sont complètement terminés, mais que le retard dont vous vous plaignez a été attribué à l'un des sculpteurs qui, sur les instances quelque peu comminatoires du préfet de la Seine ou du ministre de l'Intérieur, s'est engagé à livrer sa statue vers le commencement de l'été; j'ajouterai que l'inauguration en aura lieu, ou le 4 juin, date de la première représentation duMisanthrope, ou le 5 août, date de celle duTartufe. En attendant cet heureux moment, il en est du monument de Molière comme de l'achèvement du Louvre, comme de l'hôtel de Breteuil, rue de Rivoli, comme de la place du Carrousel, comme de tant d'autres monuments ou places qui jouissent du privilège d'irriter ou d'humilier journellement le bourgeois de Paris. On ne peut aujourd'hui approcher du futur monument de Molière qu'à distance très-respectueuse, défendu qu'il est par les débris de l'ancienne fontaine, par une barricade de pavés, par une fortification en planches et par un ruisseau d'un cours des plus irréguliers, et fort peu limpide. Ne pouvant vous donner une idée juste de ce que sera ce monument, je vous envoie, par la voie de notre nouveau journal, celui que la population parisienne a le loisir de contempler depuis le commencement des travaux. Vous savez seulement qu'au théâtre on n'aime pas à voir longtemps le rideau baissé, et que lorsque l'entr'acte dure trop longtemps, le public s'impatiente et finit par siffler.»

La Seine se jette dans l'Océan à 40 kilomètres environ du Havre-de-Grâce, à l'extrémité d'une vaste baie qui se rétrécit peu à peu en prenant la forme d'un entonnoir. La petite ville de Quilleboeuf (1,344 habitants), habitée principalement par des pilotes et par des pêcheurs, et située en face du village du Tancarville, domine sur la rive gauche l'embouchure de fleuve. Labarre de flotde la Seine offre un spectacle curieux. Quand la mer monte, elle refoule avec une force extraordinaire les eaux de la Seine, qui, ne pouvant plus descendre, s'élèvent de plusieurs mètres dans leur lit jusqu'au delà de Rouen. A la marée descendante, au contraire, le fleuve se précipite si impétueusement dans la mer, que, quand un navire a le malheur de toucher sur un banc de sable, il est immédiatement submergé. Les naufrages sont d'autant plus fréquents dans ce passage dangereux et difficile, que les nombreux bancs de sable qui l'obstruent changent souvent de position à chaque marée; aussi, en descendant ou en remontant la Seine, tous les touristes remarquent-ils de distance en distance des mâts de navires submergés, élevant encore leur tête chancelante au-dessus du niveau du fleuve.

Le 1er janvier 1790, deux bâtiments, une goëlette et un brick, quittèrent Rouen pour se rendre à Brest. Le brick venait d'être réparé et allongé: son nom primitif leTélémaque avait été changé; il devait s'appeler désormais le Quinlanadoine. A peine ces deux bâtiments furent-ils partis, que les autorités de Rouen donnèrent l'ordre de les arrêter, car le bruit s'était répandu qu'ils renfermaient des valeurs considérables appartenant, soit à la famille royale, soit à des émigrés de la noblesse et du clergé. La goëlette fut prise dans la Seine, et on saisit à bord l'argenterie de la famille royale. Quant auTélémaque, il échappa d'abord à toutes les poursuites, mais, le 3 janvier, il échoua sur un banc de sable en voulant passer la barre de flot de la Seine, à 120 mètres du quai de Quilleboeuf, et bientôt il fut presque entièrement couvert par les sables.

A la nouvelle de ce naufrage, le gouvernement fit partir de Cherbourg trois cents hommes, sous la conduite d'un ingénieur en chef qui avait pour mission de releverle Télémaque; mais après trois mois de travaux inutiles, on abandonna cette entreprise. Depuis 1790 jusqu'en 1843, de nouvelles tentatives, aussi infructueuses que la première, ont été faites par diverses sociétés, qui se sont ruinées sans obtenir aucun résultat satisfaisant. Nous parlerons seulement des plus récentes, de celles de M. Magny et de M. Taylor.

Sauvetage du Télémaque devant Quilleboeuf, fig. 1.

Une brochure publiée en 1842 évalue à 80 millions les richesses qui doivent être englouties dansle Télémaque; mais cette estimation ne repose sur aucune donnée certaine. Quelques personnes encore vivantes affirment seulement avoir entendu dire que des caisses remplies d'un métal fort lourd et garnies de cercles en fer par un tonnelier de Rouen furent embarquées pendant la nuit du 1er janvier 1790 à bord du navire naufragé... On a parlé aussi, mais vaguement, de 2,500,000 Fr. en espèces appartenant à Louis XVI, de l'argenterie des abbayes de Jumièges et de Saint-George, etc.; cependant nul fait positif n'est venu jusqu'à ce jour confirmer ces bruits, qui, comme toutes les nouvelles de ce genre, ont dû s'embellir en vieillissant.

Le 1er août 1837, par un arrêté composé de douze articles et signé de six membres du conseil d'administration de la marine, du vice-amiral secrétaire d'État Rosamel, et du commissaire de l'inscription à Honfleur, le ministre de la Marine accorda à M. Magny le privilège de travailler pendant trois années au sauvetage duTélémaque. En cas de réussite, M. Magny devait avoir pour sa part quatre cinquièmes de la cargaison, l'autre cinquième étant réservé par l'État pour la caisse des invalides de la marine. Plus tard ce privilège fut prolongé de trois années. Après avoir dépensé 65,000 fr., M. Magny renonça à ses espérances. En 1841, M. David, ex-associé de M. Magny, tenta de nouveau le sauvetage à ses frais; on croit même qu'il déplaça le navire de quelques mètres; mais il ne fut pas plus heureux que M. Magny. Enfin, le 19 juin 1842, M. Taylor forma une société en commandite, au capitale de 200,000 fr. divisé en 2,000 actions de 100 fr. chacune, et il proposa à ses actionnaires d'employer des moyens nouveaux pour retirer des sables où ils étaient enfouis les 80 millions de francs embarqués à bord duTélémaque.

Jusqu'à cette époque, en effet, on s'était servi du procédé suivant: on ancrait au-dessus du bâtiment naufragé des chalands, grands bâtiments plats de six cents tonneaux, servant au transport des marchandises sur la rivière, puis on passait autour de sa coque des chaînes que l'on attachait à bord des chalands, dans l'espérance qu'elles soulèveraient leTélémaqueà la marée montante; mais les chaînes, mal ajustées d'ailleurs, et ne supportant pas un poids égal, se rompaient l'une après l'autre dès que la mer commençait à monter; en conséquence, M. Taylor adopta le nouveau système de sauvetage que représente la planche placée ci-dessous.

Sauvetage du Télémaque, fig. 2.

On planta d'abord tout autour duTélémaqued'énormes pilotis; puis, après avoir établi sur ces pilotis un échafaudage solide, on passa des chaînes sous la coque du navire dans laquelle on enfonça en outre un certain nombre de barres de fer; ces chaînes et ces barres de fer furent ensuite amarrées à une espèce de pont mobile, qu'on exhaussa insensiblement à l'aide de moyens mécaniques. En soulevant ce pont, on devait nécessairement soulever leTélémaque, puisqu'il y était solidement attaché. Au mois de décembre dernier, on l'avait ainsi amené jusqu'à fleur d'eau; mais le mauvais temps, la crainte des glaces, et surtout le manque d'argent forcèrent M. Taylor à cesser ces intéressants travaux. On redescendit leTélémaquesur la couche de sable où il avait reposé pendant plus de cinquante ans, et on le débarrassa de tous ses liens. Les pilotis sont seuls restés debout à la place où on les a plantés. Poursuivi par ses créanciers, M. Taylor s'enfuit à Londres. Il paraît qu'il a trouvé de l'argent, car il vient de revenir en France, et il annonce la reprise des travaux de sauvetage pour le mois de mars prochain. On nous assure qu'il a renoncé au moyen dont nous avons donné la description, et qu'il se propose d'employer désormais des appareils de plongeurs récemment inventés en Angleterre; au lieu d'enlever leTélémaqueet de le conduire à terre, on le dépècera au fond de la mer, et on en retirera....... tout ce qu'il contient.

Belgique.--M. Caumartin et M. Sirey.--Le 20 novembre 1842, un événement déplorable se passait à une heure du matin, dans la maison n° 11 de la rue des Hirondelles à Bruxelles, habitée par mademoiselle Catinka Heinefetter, artiste de l'Académie royale de musique.

Maison de Mlle Heinefetter, rue des Hirondelles, àBruxelles.

Voici, suivant une version dont nous ne pouvons garantir la parfaite exactitude, les circonstances de ce drame:

Un jeune avocat du barreau de Paris, M. Caumartin, arrivé à Bruxelles depuis quelques heures, s'était rendu, le 19 novembre, chez mademoiselle Catinka Heinefetter, à laquelle il venait faire une réclamation importante. Mademoiselle Heinefetter chantait ce soir-là au concert de M. Laborde. M. Caumartin attendit son retour.--A onze heures mademoiselle Heinefetter rentra, accompagnée de plusieurs personnes qu'elle avait invitées à souper. Elle offrit à M. Caumartin de lui faire mettre un couvert, mais celui-ci refusa, sous prétexte qu'il était fatigué et resta assis, pendant tout le temps que dura le souper, auprès du poêle placé dans la cheminée.

A minuit et quelques minutes, les convives se retirèrent. Mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie quittèrent le salon, où M. Caumartin resta seul avec M. Sirey, le fils du jurisconsulte de ce nom, et M. Milord de Lavillette, son ami. Tout à coup M. Sirey, qui, le matin même, avait fait à mademoiselle Catinka Heinefetter un cadeau de la valeur le 1,700 fr., et qui avait occupé la place d'honneur à son côté pendant le souper, s'écria: «Il est temps d'en finir.» Rapprochant de M. Caumartin, il lui intima l'ordre de se retirer.--Une altercation s'ensuivit, M. Caumartin donna un soufflet à M. Sirey, qui l'avait traité de polisson, et un duel fut convenu pour le lendemain; alors M. Sirey, s'armant de sa canne, en appliqua plusieurs coups tellement violents à M. Caumartin, que le sang jaillit en diverses places, puis il se réfugia dans la chambre de mademoiselle Heinefetter.

Cependant, après s'être plaint vivement à M. Lavillette de l'odieux traitement qu'il venait de subir, M. Caumartin se disposait à regagner son hôtel, lorsque M. Sirey rentra dans le salon, «Ah! tu n'es pas encore parti, s'écria-t-il en s'adressant à M. Caumartin; eh bien! je vais te jeter par la fenêtre.» En même temps il s'avança vers son adversaire, séparé de lui par la table, et il s'arma d'un couteau rond. Une lutte s'engagea. Blessé à la cuisse d'un coup de couteau, M. Caumartin saisit sa canne qu'il avait déposée en entrant au coin de la cheminée, et il essaya de parer les nouveaux coups que cherchait à lui porter son adversaire. Malheureusement cette canne était une canne à dard. M. Sirey en saisit l'extrémité inférieure, c'est-à-dire le fourreau qui resta entre ses mains et se précipita imprudemment sur son adversaire, armé malgré lui d'un poignard.--Avant que M. Caumartin eût eu le temps de retirer sa main, M. Sirey s'enferra lui-même et tomba entre les bras de M. de Lavillette son ami, en disant: «Je suis blessé.» Quelques secondes après, il rendait le dernier soupir.

«Vous l'avez tué!» s'écrièrent mademoiselle Heinefetter et sa dame de compagnie, accourues enfin au bruit de la dispute.--Éperdu, hors de lui, M. Caumartin alla aussitôt chercher un médecin; un quart d'heure après il ramenait avec lui, chez mademoiselle Heinefetter, M. le docteur Allard, qui le croyait fou. Arrivés à la porte de la maison, ils apprirent que M. Sirey était mort. A cette nouvelle, M. Caumartin donna à son cocher l'ordre de le conduire au ministère de la Justice. Cependant il changea d'avis en chemin; rentré à son hôtel, il prit sa malle, et se fit mener à Malines; de cette ville, des chevaux de poste le conduisirent en Hollande, et, peu de temps après, il revint à Paris, pour déclarer qu'il était prêt à se constituer prisonnier, et pour charger de sa défense le bâtonnier de l'ordre des avocats, M. Chaix-d'Est-Ange.

Mademoiselle Catinka Heinefetter s'était d'abord retirée à Liège, chez sa soeur, mademoiselle Sabina; mais quatre ou cinq jours après la mort de M. Sirey, elle reparut sur le théâtre de Bruxelles. Le public habitué à l'applaudir, l'accueillit très-froidement.

M. Sirey était marié à une jeune femme et père de deux enfants. Il y a huit ans, il avait eu le malheur de tuer en duel, à la suite de discussions d'intérêt, un de ses parents. M. Durepaire.--Accusé d'homicide volontaire commis avec préméditation, il comparut le 26 août 1836 devant la cour d'assises de la Seine, M. Crémieux fut chargé de sa défense. Le jury l'acquitta, mais la cour, considérant qu'il était l'auteur de la mort de M. Durepaire, le condamna à payer par corps à la veuve de sa victime, en qualité de tutrice de sa fille mineure, la somme de 10,000 fr.

Le Code d'instruction criminelle belge exige qu'un accusé qui n'est pas détenu préventivement se constitue prisonnier un mois avant le jour indiqué pour l'ouverture des débats du procès. Dans une lettre en date du 19 février 1813, et publiée par les journaux judiciaires, M. Caumartin déclare que l'arrêt de mise en accusation ne lui a pas encore été notifié.

«Cependant, ajoute-t-il, au moment où je me disposais à partir pour Bruxelles, on fait annoncer dans les journaux de Belgique et répéter par la presse de Paris que la famille Sirey va, en vertu de l'art. 7 du Code d'instruction criminelle, me poursuivre devant les tribunaux français. Je ne veux pas, en quittant mon pays, avoir l'air de fuir devant une menace et perdre ainsi le bénéfice de ma comparution volontaire devant la justice belge; quelque pénibles que soient pour moi ces lenteurs, que je me suis toujours efforcé d'abréger, je vais encore attendre ici l'effet de cette menace déclarant à l'avance que j'accepte toutes les juridictions qu'on voudra choisir, et que je suis prêt à donner l'explication de ma conduite partout où l'on jugera à propos de me la demander.»

De son côté, M. Sirey père vient de démentir cette nouvelle, et il somme M. Caumartin d'aller se constituer prisonnier à Bruxelles.

LeCommerce Belgecontenait, ces jours derniers, une note ainsi conçue: «Parmi les pièces à conviction qui seront produites dans cette affaire, se trouve l'arme avec laquelle le meurtre a été commis et la canne qui la renferme, ainsi que les habillements que portait M. Caumartin dans la fatale soirée. La canne est en bambou, surmontée d'une figure chinoise; elle est cassée à la partie inférieure; la lame a de 31 à 32 centimètres de longueur; le pantalon en drap noir et la chemise portent à l'endroit de la cuisse un trou formé par un instrument tranchant, et sur la partie de la chemise qui correspond à ce trou, on remarque une grande tache de sang, ce qui ferait présumer que M. Caumartin a été blessé à la cuisse, on remarque également des taches de sang à la manche gauche de la chemise: au gilet en velours, deux boutons sont arrachés et la doublure du dos est déchirée; l'habit, de drap marron, est arraché au parement gauche et près du collet. Ces pièces à conviction ont été transmises depuis quelques jours à la cour d'assises.»

Chambre de Mademoiselle Heinefetter, où est mort M. Sirey.

Plan de l'appartement de Mademoiselle Heinefetter.AEndroit où le meurtre a été commis.--BEndroit où Mlle Heinefetter prétend avoir vu retirer le stylet de la plaie par Caumartin.--CTache de sang. Endroit où Sirey a rendu le dernier soupir.--aMlle Heinefetter--bM. Sirey.--cMme B.--dMme J.--eMme de K.--fM. D..... de Liège.--gM......de Liège.--hM. L.--iGuéridon où étaient placés des objets de fantaisie.--jPlace qu'occupait M. Caumartin pendant le souper.--kPoêle.--lCheminée.--mCauseuse.--nDivan.--oGuéridon où étaient deux bouteilles et verres vides.--pPiano droit de Mlle H.--oLit.--rCheminée.--sDivan.--tLit.--uDivan.--vLit--xDivan.

Assassinat de M. Drummond, Secrétaire de sir Robert Peel, par M'Naughten--Les Assassins des ministres anglais: Felton(1628); Guiscard (1710); Bellingham (1812).--Le vendredi, 20 janvier dernier, à 7 heures du soir, M. Drummond, secrétaire particulier de sir Robert Peel, se rendait de son domicile aux bureaux de la trésorerie, lorsqu'un jeune homme lui tira, presque, à bout portant, un coup de pistolet.--M. Drummond, atteint à la partie inférieure du dos, tomba évanoui.--Pendant que les personnes accourues au bruit de la détonation s'empressaient de lui prodiguer les premiers secours, des policemen arrêtaient l'assassin, qui n'essaya même pas de fuir, et qui s'écria: «Il (ou elle) ne m'ennuiera pas plus longtemps.»

L'état de M. Drummond n'inspira d'abord aucune inquiétude. Les chirurgiens appelés auprès du blessé reconnurent que la balle avait traversé les côtes et s'était logée dans l'abdomen; ils en opérèrent l'extraction sans peine, mais ils commirent l'imprudence de saigner leur malade trois fois de suite. Épuisé par cette perte de sang, M. Drummond succomba le mercredi suivant, 25, à onze heures du matin. On avait craint une inflammation; pour la prévenir, on fit mourir le malade de faiblesse. C'est un moyen infaillible dont la médecine moderne se sert fréquemment; aussi laRevue médico-chirurgicale de Londresvient-elle de publier un article de M. Wardrop sur les dangers des saignées avec cette épigraphe:Le sang est la vie.

Cependant l'assassin avait été conduit à lastation-house(maison d'arrêt) du bureau de police de Bow-street. Il déclara être Écossais, et se nommer M'Naughten, mais il refusa de révéler les motifs qui l'avaient déterminé à commettre un pareil crime.--On trouva sur lui:

Dès le lendemain M'Naughten fut amené à l'audience du bureau de police de Bow-street. Après avoir reçu les dépositions des agents de police et des autres individus qui avaient été témoins du crime, M. Hall avertit le prévenu qu'il était libre de parler ou de se taire. «Je n'ai rien à dire,» répondit M'Naughten; mais un quart d'heure s'était à peine écoulé, qu'il demanda à être ramené à l'audience. «Oui, s'écria-t-il, les tories m'ont chassé de ma ville natale; ils m'ont poursuivi de ville en ville, car ils sont décidés à me perdre. Je ne puis être tranquille ni le jour ni la nuit. Ce sont les tories qui m'assassinent, je le prouverai.»

La justice anglaise est plus expéditive que la justice française. A Paris les voleurs et les assassins restent souvent six mois en prison avant d'être jugés. Le 2 février, c'est-à-dire douze jours après la perpétration de son crime, l'assassin de M. Drummond comparut devant la cour criminelle centrale de Londres. Lecture faite de l'acte d'accusation, le greffier lui demanda, selon l'usage, s'il se reconnaissait coupable ou non coupable. M'Naughten sembla ne pas comprendre cette question; on fut obligé de la lui répéter. «J'étais désespéré,» répondit-il.

«Vous devez dire, répliqua le greffier,guilty or not guilty, coupable ou non coupable.»

M. Clarkson, avocat de M'Naughten, s'étant levé pour répondre, lord Abinger, le président de la cour, le pria de se rasseoir et de garder le silence, M. Clarkson obéit. M'Naughten demeura pendant quelques minutes plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup il s'écria: «Je suis coupable d'avoir tiré un coup de pistolet.

--Vous êtes seulement coupable d'avoir tiré un coup de pistolet? lui demanda lord Abinger.

--Oui, milord, répondit M'Naughten d'une voix faible.

--Une dernière fois, je vous somme de me répondre, lui dit alors le greffier. Êtes-vous coupable ou non coupable?

--Not guilty,» répondit l'accusé.

Ces formalités préliminaires accomplies, la cour, sur la demande de M. Clarkson, qui n'avait pas eu le temps nécessaire pour préparer la défense de son client, prononça le renvoi de l'affaire à une autre session.

M'Naughten sera donc, selon toute probabilité, jugé dans la première quinzaine du mois de mars. Nous nous sommes contenté de raconter succinctement les faits tels qu'ils se sont passés; avant de rapporter les bruits contradictoires qui ont couru à Londres, nous attendrons que les débats nous aient révélé les mystères de ce crime incompréhensible. M'Naughten est-il réellement privé de l'usage de sa raison, ou avait-il conçu le projet d'assassiner le chef du ministère anglais, et a-t-il pris M. Drummond pour sir Robert Peel? Il est impossible, quant à présent, de répondre avec certitude à une pareille question.

«En Angleterre surtout, plus qu'en aucun autre pays, a dit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique, s'est signalée la tranquille fureur d'égorger les hommes avec le glaive prétendu de la loi.» En effet, les Anglais ont toujours fait un usage immodéré du bourreau. Un autre historien a même prétendu que c'était à Jack Ketch,--ainsi s'appelle, au delà du détroit, l'exécuteur des hautes oeuvres,--d'écrire l'histoire de son pays. Toutefois, si les exécutions capitales ont été, à certaines époques, trop fréquentes en Angleterre,--il y en eut soixante-douze mille sous le seul règne de Henri VIII,--on n'y compta jamais qu'un très petit nombre d'assassinats.--Ainsi, parmi tous les hommes d'état qui se sont succédé sur le tronc ministériel depuis sir Thomas Mores jusqu'à sir Robert Peel, c'est-à-dire pendant plus de trois siècles, trois seulement, le duc de Buckingham, Harley et M. Perceval, ont été assassinés, le duc de Buckingham avec un poignard, Harley avec un canif, M. Perceval d'un coup de pistolet. Le duc de Buckingham et M. Perceval expirèrent à l'instant même, Harley ne reçut qu'une blessure sans gravité.--Enfin les assassins de Harley et de M. Perceval, Guiscard et Bellingham, un espion mécontent et un fou, ne vengeaient que des injures personnelles, et ils se contentèrent de prendre la première victime que leur offrit le hasard. Felton seul, quand il frappa au coeur le duc de Buckingham, le trop célèbre mignon du roi Charles Ier, croyait, ainsi qu'il le déclara lui-même, sauver sa religion et son pays en exécutant l'homme que la plus haute cour criminelle du royaume, la Chambre des Communes, avait condamné comme traître.

Felton était un fanatique. Dans sa prison et à l'audience de la cour du banc du roi, il se glorifia de son crime commis, dit-il, pour le bien de son pays; il demanda comme une faveur que le bourreau lui coupât le bras droit avant de l'exécuter.

«Je ne puis faire droit à votre demande, lui répondit le président de la cour, car la loi ne punit de la perte de leur main que les assassins qui ont frappé leur victime dans le palais du roi, ou les prévenus qui ont jeté des pierres aux juges dans l'exercice de leurs fonctions. Vousn'aurez donc que la loi et rien de plus, vous serez pendu par le cou jusqu'à ce que mort s'ensuive. Que Dieu ait pitié de votre âme!

--Je vous remercie, milord,» répondit Felton en faisant à la cour un profond salut.

Le roi Charles Ier joignit vainement ses supplications à celles du condamné; la cour demeura inflexible. Felton fut pendu à Tyburn, mais sans avoir pu obtenir du bourreau qu'il lui coupât la main droite.

Sous le règne de la reine Anne, le ministère anglais avait à sa solde un certain nombre d'espions étrangers, allemands, italiens, espagnols, polonais et français. Au nombre de ces derniers se trouvait un individu qui se faisait appeler le marquis de Guiscard, et qui touchait une rente annuelle de 500 livres sterling (12,500 fr.). On prétend qu'il devait cette pension à la libéralité de Saint-John, dont il avait plus d'une fois préparé et partagé les parties de plaisir. En 1711, le chancelier de l'échiquier Harley le réduisit de 100 livres sterling. Guiscard, furieux de cette diminution, offrit ses services à la cour de Versailles; mais une lettre qu'il adressait par la voie du Portugal à un banquier de Paris, nommé Moreau, ayant été interceptée, il se vit accusé de haute trahison, arrêté et conduit devant le conseil privé pour y être interrogé. Sa rage ne connut plus de bornes. A peine introduit dans la salle du conseil, il demanda à parler en particulier à Saint-John. Son ancien protecteur lui répondit qu'il ne pouvait pas accorder une pareille faveur à un homme accusé d'un crime d'État. Guiscard, de plus en plus exaspéré, s'avança alors vers la table auprès de Harley, comme pour lui parler, et il le frappa dans la poitrine avec un canif qu'il tenait à la main en s'écriant. «A toi donc.» Heureusement pour Harley, la lame du canif se brisa contre un os, à quelques centimètres du manche. Guiscard lui porta de nouveaux coups qui ne lui firent que de légères blessures, mais qui le renversèrent à terre.--Cependant, à la vue du sang qui s'échappait de la poitrine de son collègue, Saint-John s'était levé et avait tiré son épée en disant: «Ce misérable a tué M. Harley.» Les autres conseillers privés imitèrent son exemple, et se précipitèrent sur l'assassin. Guiscard se défendit en désespéré. Accablé par le nombre, il fut enfin forcé de se rendre, et on le transféra à Newgate, où il mourut quelques jours après des suites de ses blessures.--Le geôlier fit embaumer son cadavre, et le montra moyennant une légère rétribution, à tous les curieux qui se présentèrent pour le voir, jusqu'à ce que la reine eût ordonné qu'on l'ensevelit.

Ce coup de canif, habilement exploité, rétablit sur une base solide la fortune chancelante de Harley. Le chancelier de l'échiquier retarda à dessein sa guérison, et quand il reparut à la Chambre des communes, l'orateur lui adressa des félicitations ridicules.--La reine le nomma lord trésorier, et l'éleva à la pairie avec les titres de comte d'Oxford et de Mortimer.--A la mort de Rochester, il devint premier ministre. Enfin le Parlement fit une loi qui prononçait la peine de mort contre les individus coupables d'avoir frappé un conseiller privé dans l'exercice de ses fonctions.

Cent deux ans après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 11 mai 1812, à cinq heures un quart, au moment où M. Perceval, alors premier ministre, franchissait le seuil du vestibule de la Chambre des communes, un individu embusqué derrière la porte lui tira, presque à bout portant, un coup de pistolet.--La balle entra par le côté gauche de la poitrine et traversa le coeur. M. Perceval fit quelques pas en avant et tomba. La mort fut presque instantanée. M. Smith et d'autres membres de la Chambre, ayant relevé le premier ministre, le transportèrent dans les appartements de l'orateur, mais il ne donnait déjà plus aucun signe de vie.

Dés que l'émotion causée par ce fatal événement se fut un peu calmée, un des membres de la Chambre s'écria: «Où est le scélérat qui a tiré ce coup de pistolet?» A ces mots, l'assassin s'avança d'un pas ferme, et répondit avec un sang-froid extraordinaire: «Je suis ce malheureux.» Il n'essaya pas de fuir, et comme les personnes qui l'entouraient l'accablaient de questions, il ajouta: «Je me nomme Bellingham, c'est une injure privée... Je sais ce que j'ai fait... C'est un refus de justice de la part du gouvernement qui m'a porté à commettre ce crime.» On s'empara de lui, on le fouilla et on le conduisit à la barre de la Chambre. L'orateur ayant repris sa place sur son siège, le général Gascogne s'écria: «Je crois que je connais le meurtrier; il se nomme Bellingham.»

La nouvelle de l'assassinat commis sur la personne du premier ministre répandit d'abord une certaine terreur dans les deux Chambres du Parlement anglais. Les membres des Communes et les lords s'imaginèrent que le coup de pistolet tiré par Bellingham était le premier signal d'une insurrection prête à éclater: ils firent fermer toutes les portes, et ils se décidèrent à ne sortir qu'après s'être assurés qu'ils n'avaient aucun danger à redouter. Le lendemain, ils rédigèrent une adresse au prince régent, et quelques jours après ils votèrent à l'unanimité une pension de 200 livres sterling (50,000 fr.) pour la veuve de M. Perceval, et une somme de 50,000 livres sterling (1 million 250,000 fr.) pour l'éducation de ses enfants.

Le soir même de l'attentat, Bellingham fut interrogé par un comité de la Chambre des Communes. John Hippesley lui ayant demandé s'il n'avait rien à dire pour sa défense: «J'ai avoué le fait, répondit-il, je l'avoue encore; mais je désire vous soumettre mes moyens de justification. Le gouvernement a toujours refusé de faire droit à mes justes réclamations. Je suis le plus malheureux de tous les hommes, mais ma conscience m'absout.» Il ne paraissait nullement ému; seulement quand les témoins déclarèrent qu'ils avaient reçu le dernier soupir de M. Perceval, il versa quelques larmes. Transférée Newgate, il conserva la même impassibilité jusqu'au jour de son procès.

Bellingham avait alors quarante-deux ans. Né à Saint-Neot, dans le comté de Hunting, il entra, jeune encore, dans une maison de banque de Londres; puis il alla s'établir à Archangel en qualité de commis, chez un négociant russe. Des spéculations sur les bois le ramenèrent en Angleterre; mais il eut le malheur de voir ses espérances de gain trompées, et il retourna à Archangel, où il ne fut pas plus heureux. Fatigué de ses plaintes et de ses menaces incessantes, le gouvernement russe le lit mettre en prison. Dès qu'il recouvra sa liberté, il revint en Angleterre, se maria à Londres et alla exercer à Liverpool la profession d'assureur. A peine fixé dans cette ville, il demanda au ministère anglais la réparation du préjudice que lui avait fait éprouver le gouvernement russe. Les ministres lui ayant répondu que ses réclamations n'étaient pas fondées, il rédigea une pétition au Parlement, et il la remit lui-même à M. Perceval, qui la lui rendit peu de temps après avec un refus formel. Dès lors il ne songea plus qu'à tirer une vengeance éclatante de l'injustice dont il se prétendait victime: il jura de tuer le premier ministre que le hasard offrirait à ses coups.

Quatre jours après la perpétration de son crime, Bellingham comparaissait devant la cour d'assises d'Old-Bailey. Ses défenseurs voulurent essayer de prouver qu'il ne jouissait pas de l'usage complet de sa raison; il s'y opposa: «Je ne suis pas un insensé, dit-il dans sa défense, je savais ce que je faisais; personne n'éprouve plus de chagrin que moi de la mort de M. Perceval; je n'avais contre lui aucun motif d'inimitié personnelle. J'ai frappé en lui le chef d'un ministère qui a refusé de réparer les injustices commises à mon égard. On ne peut pas me condamner comme un assassin, car je n'avais, je le répète, aucun motif d'inimitié personnelle contre M. Perceval.»

La cour entendit cependant quelques témoins, qui déclarèrent que le père de l'accusé Bellingham était mort fou et que lui-même avait souvent donné des preuves d'aliénation mentale. Malgré ces dépositions, et malgré le singulier système de défense adopté par l'accusé, les jurés rendirent, sans même délibérer, un verdict de culpabilité. Condamné à mort par la cour, Bellingham subit sa peine le 18 mai devant la prison de Newgate. Il mourut avec un sang froid remarquable, et jusqu'au moment où il fut lancé dans l'éternité, il persista à déclarer qu'il n'éprouvait aucun sentiment de repentir.

Ainsi le fanatisme, la colère et la folie ont, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, à peu près à la même époque, en 1628, en 1711 et en 1812, déterminé Felton, Guiscard et Bellingham, à assassiner trois ministres anglais, le duc de Buckingham, Harley et Perceval. Si M'Naughten a tué M. Drummond en croyant tuer sir Robert Peel, quelle cause a armé son bras? Nous l'ignorons encore, mais le procès qui va se juger à la cour criminelle centrale de Londres, et dont nous rendrons compte dans notre prochain numéro, répandra peut-être sur ce crime mystérieux quelques rayons de lumière.

Affaire Marcellange.-Rejet du pourvoi de Jacques Besson.Dans son audience du 16 février 1843, la Cour de cassation (chambre criminelle), a rejeté, après un délibéré de trois heures, le pourvoi de Jacques Besson, condamné à mort, au mois de décembre, par la Cour d'assises de Lyon, pour crime d'assassinat commis sur la personne de M. de Marcellange. Me Béchard avait développé cinq moyens de cassation à l'appui du pourvoi. Combattus par Me Achille Morin, au nom et dans l'intérêt des parties civiles, ces cinq moyens ont été successivement repoussés par M. le procureur-général Dupin, qui a terminé son réquisitoire en ces termes.


Back to IndexNext