Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.Prix de chaque N° 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.N° 5 Vol. I.--SAMEDI 1 avril 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.SOMMAIRE.1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur.Portrait.--Courrier de Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique. --Vente de la Galerie Aguado.Gravure.--Beaux-Arts:Salon de 1843.Salle des Sculptures.--Manuscrits de Napoléon:Deuxième lettre sur l'Histoire de la Corse.--Chronique musicale:Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la Sorbonne.Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec uneGravure.--Revue d'Horticulture.Deux Gravures.Miscellanées:L'Habit et le Moine.--Deux gravuresOuverture du Tunnel de la Tamise.Quatre Gravures. Caricature.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Observations météorologiques.--Modes:Orfèvrerie.Gravure.--Problème d'échecs.--Rébus.Premier Avril.Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:Arrive donc, implacable comète;Finissons-en: le monde est assez vieux.C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé, qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de fournir encore une longue carrière.»Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici, petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons, Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères. Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels, les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine, désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin, amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année? Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi, d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner; non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les nerfs! --Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore, mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins, partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève... j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire; je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour, vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu, Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf! Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il? --Ce qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va, cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes, étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au nez. --«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier, commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un bon poisson d'avril.»Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits meurent àla lune rousse!Que de fleurs s'y laissent prendre, et que de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul, et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier, Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville, madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc. Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement. Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre. Attendons.M. de Lamartine.POÈTE ET ORATEUR.Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans sa cinquante-troisième année, et le chantre desMéditations, qui, aux applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu près une égale renommée.LesMéditationset lesHarmonies, que le poète publia de 1820 à 1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après, auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire, et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la perfection de la forme. Dans lesMéditations, surtout dans les secondes de 1823, et dans lesHarmonies, si la phrase n'atteint pas complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français, poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications postérieures de M. de Lamartine, dansJoceleyn, qui parut, comme on sait, en 1835, et surtout dansla Chute d'un Ange, publiée trois ans après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche, s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adoptéla Chute d'un Ange, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le plus souvent oubliée dans laChute d'un Ange. Tout y flotte, aucun contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme, et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à 1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia sonVoyage en Orient, curieux et poétique agenda, où il avait consigné jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu sous le nom departi social, qui, par quelques côtés, s'inspirant du saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste, dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur deChild-Harold, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale, même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses d'épargne:«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité, les prolétaires?...«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer, devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à l'instruction, à la propriété.»M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi, que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse... Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la société, c'est l'amour!...»Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le dernier des individus, en France, pourrait élever une maison d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État! Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de la génération future seraient des industriels en enseignement, des industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement, quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»Courrier de Paris.LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois, piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe, arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M. Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de l'arrivée à Paris de mademoiselle Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M. Catholique, accompagnée d'il signor Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle du roi de Naples.Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuisutjusqu'àsi. Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les pièces curieuses, entre le dimanche de laPassionet le dimanche desRameaux. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, noslionnes, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelleLucrèce, le poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, à l'adoration et à l'insulte.Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, admirateur prématuré deLucrèce, se trouvait assis à côté duCharivari, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. Ponsard.Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés deLucrèceet ses charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la lame de Tolède et du poison des Borgia.M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout comme un autre.»Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la main tragique:«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze jours tu pourras en donner un autre.«Ton affectionné camarade,...UN REPAS HOMÉRIQUE.DepuisLes infiniment petits, si spirituellement chantés par notre grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque apparence de grandeur et de solennité.Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y tenir et se l'assimiler.Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.L'Illustrationne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui, d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de terre.Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé, pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières, cuisaient les pommes de terre.Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une machine, au bruit de mille cris joyeux.Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en présence de ce rosbif merveilleux.On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent aujourd'hui.Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque famille ruinée.VENTE DE LA GALERIE AGUADO.C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans legrand salondu musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des enchères.Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs; puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendreun portraitdu Tintoret, 316 fr.; unsaint François d'Assise, d'Augustin Carrache, 505 fr.; unChrist mort, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'Espérance, de Vélasquez. 29 fr.Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles leGénie de l'architecture, a été adjugée à 175 fr. LeJésus remettant à saint Pierre les clefs du Paradis, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en 1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il n'était ni l'un ni l'autre.La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite des tableaux par le prix d'adjudication.Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels laMort de sainte Claire, la plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat, entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme, escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au prix de 19,000 fr.L'Annonciation, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; laMadone dans sa gloire, 17,900 fr.: lesaint François d'Assise en prière, figure d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de 13,100 fr.; deux toiles moins importantes, laJeune fille aux poissonset l'Enfant à la tourte, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour atteindre un prix élevé. Unportrait d'homme, signéBertholomeus Estebanus Murillo fecit, 1652, a été payé 315 fr.Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom dela Dame à l'éventail, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.; les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: laJeune femme et le Nègre, à l,200 fr.; leportrait de la comtesse de Neubourgà 900 fr.; unportrait d'Infante, à 1,080 fr.; leportrait en pied d'un Corregidor, à 1,600 fr.Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquableSaint Hugues changeant le repas des Chartreux, n'a pu dépasser 1,725 fr. La bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues, évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.LaDescente de croix, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; laVierge et l'Enfant Jésus, du même peintre, tableau d'un ton clair, traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deuxchefs-d'oeuvre, suivant le catalogue,Pythagoreet lePhilosophe cynique, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'Atelier de saint Joseph,n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à 430, 182 et 95 fr.L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions. L'Archange saint Michel terrassant le démon, présenté comme le frère jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, laVierge et l'Enfant Jésus, a été mis sur table à 10,000 fr., et les enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr. Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une charmanteVue de Venise, de Canaletti, 2,200 fr.; laVierge, l'Enfant Jésus et saint Jeandu Guide, 5,880 fr.; uneMadonedu Corrège, 1,600 fr.;l'Enlèvement d'un berger par une déesse, de l'Albane, 2,550 fr.;les Génies de la Musique, du Dominiquin, 1,105 fr.;Andromède, du Guerchin, 3,050 fr.;Deux enfants, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait uneDéposition de croix, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original. Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr., duRepos de Diane, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange, portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. LeJason vainqueur du dragon, et l'Ulysse abordant à l'île desPhéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au mérite de ces riches compositions.Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il représente laDélivrance de saint Pierre par un ange; mais l'apôtre et son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une merveilleuse dextérité. On a payé saDélivrance de saint Pierretrois fois plus cher que laDéposition de croixde Van Dick: 15,300 fr.Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi ont-ils été vendus:une tête de Vieillard, 1,300 fr.;portrait de deux Enfants, 1,010 fr.;deux Mendiants endormis, 1,310 fr.(Vente de la galerie Aguado.)La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était nombreuse pour assister à la vente de laNymphe couchéeet de laMadeleine, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de cechef-d'oeuvre. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété; le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces défauts, laMadeleineest devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue 59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:
N° 5 Vol. I.--SAMEDI 1 avril 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.
SOMMAIRE.1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur.Portrait.--Courrier de Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique. --Vente de la Galerie Aguado.Gravure.--Beaux-Arts:Salon de 1843.Salle des Sculptures.--Manuscrits de Napoléon:Deuxième lettre sur l'Histoire de la Corse.--Chronique musicale:Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la Sorbonne.Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec uneGravure.--Revue d'Horticulture.Deux Gravures.Miscellanées:L'Habit et le Moine.--Deux gravuresOuverture du Tunnel de la Tamise.Quatre Gravures. Caricature.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Observations météorologiques.--Modes:Orfèvrerie.Gravure.--Problème d'échecs.--Rébus.
1er Avril.--M. de Lamartine, poète orateur.Portrait.--Courrier de Paris: Les Flûtes et les Violons; le Bal et la Charité; M. Ponsard et Lucrèce; Soirée chez Bocage; l'Empereur et le Joaillier; le Galop de Melpomène; Simple lettre.--Un Repas homérique. --Vente de la Galerie Aguado.Gravure.--Beaux-Arts:Salon de 1843.Salle des Sculptures.--Manuscrits de Napoléon:Deuxième lettre sur l'Histoire de la Corse.--Chronique musicale:Théâtre-Italien; l'Orphéon; Salle de la Sorbonne.Portraits de Lablache et de madame Grisi. Séance générale de l'Orphéon. Une scène de don Pasquale, au Théâtre-Italien.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, par F. G., première partie, avec uneGravure.--Revue d'Horticulture.Deux Gravures.Miscellanées:L'Habit et le Moine.--Deux gravuresOuverture du Tunnel de la Tamise.Quatre Gravures. Caricature.--Bulletin bibliographique. --Annonces.--Observations météorologiques.--Modes:Orfèvrerie.Gravure.--Problème d'échecs.--Rébus.
Voici le printemps! Avril nous rit de toutes parts; dans les jardins il verdoie, il se mire au bord de l'eau, il embaume nos marchés, et dans les salons où l'on danse encore et jusque sur les pauvres fenêtres des plus humbles rues, avril en fleurs se rit de la comète. Saluons le mois d'avril, et comme lui narguons la queue de sa majesté flamboyante. Cette fois-ci encore nous nous serons trop hâtés de chanter:
Arrive donc, implacable comète;Finissons-en: le monde est assez vieux.
C'est la lune qui est vieille. Charles Fourier eut raison une fois, ô lune! Ce fut contre toi, quand il osa t'appeler un vieux soleil usé, qui, n'étant plus bon pour le jour, ne sert plus que la nuit. Mais la terre! «Notre terre est un petit astre bien vigoureux, capable de fournir encore une longue carrière.»
Dans les champs déjà les trois labours sont donnés, et dès l'aube on entend de toutes parts retentir dans les fermes des voix saines, fortes et confiantes.--«Allons, enfants! après ce bon fumage, voici le moment de semer les orges sur ce sol riche et ameubli. Le 15 avril passé, il ne serait plus temps. Toi, l'aîné, taille les ruches. Vous, hors d'ici, petites, allez écheniller les haies et les arbres des vergers. Allons, Blaise, hardi! voici le moment ou jamais de labourer les jachères. Vas-tu rester encore tout le jour les bras pendants à penser à ta bergère? Bine les topinambours, Blaise; sarcle les lins et les pastels, les gaupes, les camelines. Allons, Blaise, et les camomilles, les pavots, les moutardes? Sus, venez, venez tous; il ne fait plus froid; il ne fait pas encore chaud: vite et ferme à l'ouvrage!»
A la ville, le même jour, mais pas à la même heure, à Paris, par exemple, et dans la Chaussée d'Antin, au fond de quelque élégant boudoir à peine ouvert à midi sur un jardin dont la pelouse renaissante et les arbres aux bourgeons dorés font enfin songer à la villa lointaine, désertée en octobre pour l'hiver de Paris: «Que l'air est doux ce matin, amie. Voici pourtant la belle saison; où la passerons-nous cette année? Y a-t-on pensé?--Déjà tes idées champêtres! Dans un mois ou deux, à la bonne heure.--Mais enfin, alors?... Un mois est sitôt passé! Moi, d'abord, votre Suisse m'ennuie, me tue, et je n'y veux pas retourner; non, je n'y retournerai pas.--Et moi, le seul nom de votre château héréditaire me fait bâiller, et votre Bretagne sauvage me prend sur les nerfs! --Nous irons pourtant.--Ce sera donc avant d'aller aux eaux?--Aux eaux, madame!... Ah! mon Dieu... votre santé n'a jamais été plus florissante. Irons-nous donc encore aux eaux cette année?--Je l'ignore, mais j'y irai.--Hé bien! madame, alors... oh! alors, Claire, du moins, partons dès demain pour la Bretagne, ou bien je n'aurai eu, comme toujours, aucun vrai plaisir cette année: je n'aurai pas été une semaine entière un peu avec toi.--Mais c'est donner une idée fixe, une monomanie! Hors vous, qui songe à quitter Paris aux premiers jours d'avril?--Il me semble, quand on a montré toutes ses parures...--Et ma coiffure de camélias au coeur de diamants?--Tu as fané toutes tes robes.--Et mon corsage garni de violettes de Parme?--Tiens, mets un châle, Claire, et regarde: au jardin les pruniers sont en fleurs; on ne va plus au bal.--On va encore au théâtre, et toujours à...--Achève... j'entends; on n'ose pas dire: Et toujours à l'église. Vois-tu, Claire; je gage que là-bas, autour de la nouvelle pièce d'eau, du grand balcon du château nos lilas vont être superbes.--Et ici, les derniers concerts!--C'est vrai. Eh bien! restons; restons encore quelques jours.»
Et cependant, dans quelque atelier bruyant des faubourgs Saint-Antoine ou Saint-Marceau: «Tiens, voilà Vivarais! Te voilà donc de retour, vieux? Et ta jambe de bois, comment te porte-t-elle? Sois le bienvenu, Vivarais!... Vivarais, sais-tu la grande nouvelle?--Non, j'arrive; ouf! Mais, avez-vous déjeuné?--Comment, tu ne sais rien?--Qu'y a-t-il? --Ce qu'il y a! Mais, en ta qualité de blessé de juillet, c'est toi qui aurais dû nous l'apprendre. Le programme de l'Hôtel-de-Ville, mon ami.--Que voulez-vous dire?--Oui, Vivarais! ce fameux programme que tu as si longtemps réclamé partout à cor et à cri, il est affiché, mon ami!--Où ça?--Sur la place de la Concorde, gravé sur l'obélisque en beaux caractères romains et en bon français, visible depuis ce matin seulement, mon vieux!--Faut que j'aille voir ça--Vas-y, mon enfant; va, cours, et reviens vite; nous t'attendons pour déjeuner.»
Et voilà Vivarais parti, clopin-clopant; il passe en courant à l'Hôtel-de-Ville, et, dans son élan, tire sa casquette, sans trop regretter sa bonne jambe qu'il perdit là. Il arrive au Louvre et fait sonner fièrement sur le pavé sa jambe de bois déjà usée, en donnant un regret à ses frères morts qu'il n'y voit plus. Le voilà qui traverse les Tuileries; il s'arrête devant le Spartacus, mais la brise printanière et le frais parfum des feuilles naissantes font doucement diversion à ses pensées politiques, et déjà il arrive sur la place, il est au pied de l'obélisque. Voyez avec quelle émotion religieuse il en regarde toutes les faces, et comme il cherche partout, et de tous ses yeux, quelque chose à lire; mais il n'y voit gravés qu'inintelligibles hiéroglyphes, étranges figures, oiseaux muets, mystérieux animaux qui semblent se moquer de lui. Il s'informe aux passants du programme; on lui rit au nez. --«Ce que vous cherchez, ça sera plutôt à la colonne de la Bastille, lui dit un gamin; c'est là qu'on a mis tous les morts de juillet.--L'infatigable boiteux y court; on le renvoie à la colonne Vendôme; de là à l'Arc-de-triomphe de l'Étoile; de l'Arc-de-triomphe au Panthéon. Il reprend enfin, essoufflé et rendu, le chemin de l'atelier, commençant à comprendre qu'on s'est joué de lui, et se souvenant trop tard qu'on et au premier avril. Il entre en jurant, et tous de rire.--«Nous avons déjeuné, Vivarais; mais il te reste, pour ta part, un bon poisson d'avril.»
Et Vivarais, moitié riant, moitié grondant, déjeune dans un coin, seul et triste, se demandant tout bas pourquoi cet usage, et quelle peut être l'origine de cette mauvaise plaisanterie. En effet, pourquoi dit-on poisson d'avril plutôt que poisson de mai, de juin ou de juillet?
On a donné de ce dicton plusieurs explications historiques plus ou moins raisonnables qui sont connues de tout le monde, mais ne serait-ce pas plutôt à la nature même, et aux promesses charmantes, et si souvent menteuses, des premiers beaux jours, qu'il faudrait demander le mot de cette énigme? Tant de fois le brusque retour de l'hiver vient désoler alors nos campagnes, trop promptes à s'épanouir. Que de boutons à fruits meurent àla lune rousse!Que de fleurs s'y laissent prendre, et que de poitrines délicates! C'est bien avril qui pourrait chanter:
Hélas! que j'en ai vu mourir de jeunes filles!
Sait-on que ce gentil mois, si gai, mais si perfide, a ravi à lui seul, et à notre seule France, Jeanne de Navarre, madame de Montpensier, Gabrielle d'Estrée, madame de Sévigné, la duchesse de Longueville, madame de Maintenon, madame de Caylus, Diane de Poitiers, etc., etc. Avril fera-t-il jamais naître assez de fleurs pour en parer tant de tombes? C'est en ce mois que mourut aussi la Laure de Pétrarque.
Mais nous voici bien loin de la comète. Que nous voulait-elle? Ces souvenirs lui importent fort peu; c'est de l'avenir qu'elle nous aura parlé en passant. Que nous criait cette échevelée? Voilà comme nous sommes: nous ne comprenons jamais les prophéties qu'après l'événement. Certes, une comète de cette condition, et qui arrive si brusquement sans se faire annoncer, et qui est douée d'une si belle queue, devait pourtant avoir quelque chose de particulier à apprendre à la terre. Attendons.
Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans sa cinquante-troisième année, et le chantre desMéditations, qui, aux applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu près une égale renommée.
LesMéditationset lesHarmonies, que le poète publia de 1820 à 1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après, auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire, et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la perfection de la forme. Dans lesMéditations, surtout dans les secondes de 1823, et dans lesHarmonies, si la phrase n'atteint pas complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français, poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications postérieures de M. de Lamartine, dansJoceleyn, qui parut, comme on sait, en 1835, et surtout dansla Chute d'un Ange, publiée trois ans après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche, s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adoptéla Chute d'un Ange, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le plus souvent oubliée dans laChute d'un Ange. Tout y flotte, aucun contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme, et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.
M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à 1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia sonVoyage en Orient, curieux et poétique agenda, où il avait consigné jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu sous le nom departi social, qui, par quelques côtés, s'inspirant du saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste, dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur deChild-Harold, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale, même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses d'épargne:
«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité, les prolétaires?...
«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer, devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à l'instruction, à la propriété.»
M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:
«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi, que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse... Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la société, c'est l'amour!...»
Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:
«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le dernier des individus, en France, pourrait élever une maison d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État! Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de la génération future seraient des industriels en enseignement, des industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement, quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»
Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois, piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe, arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M. Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de l'arrivée à Paris de mademoiselle Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M. Catholique, accompagnée d'il signor Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle du roi de Naples.
Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuisutjusqu'àsi. Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?
D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz, pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les pièces curieuses, entre le dimanche de laPassionet le dimanche desRameaux. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, noslionnes, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant! quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.
Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé, son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe! Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur: depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.
Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelleLucrèce, le poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville. Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries, à l'adoration et à l'insulte.
Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal, admirateur prématuré deLucrèce, se trouvait assis à côté duCharivari, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman, le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M. Ponsard.
Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés deLucrèceet ses charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.
On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante, soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale; ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé, dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards; tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la lame de Tolède et du poison des Borgia.
M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M. Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M. l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial: que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout comme un autre.»
Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles, d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs, fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.
Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop: cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la main tragique:
«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze jours tu pourras en donner un autre.
«Ton affectionné camarade,...
DepuisLes infiniment petits, si spirituellement chantés par notre grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique, qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque apparence de grandeur et de solennité.
Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples, considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y tenir et se l'assimiler.
Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.
Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.
L'Illustrationne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui, d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.
Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de terre.
Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé, pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières, cuisaient les pommes de terre.
Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une machine, au bruit de mille cris joyeux.
Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en présence de ce rosbif merveilleux.
On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent aujourd'hui.
Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque famille ruinée.
C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans legrand salondu musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des enchères.
Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs; puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendreun portraitdu Tintoret, 316 fr.; unsaint François d'Assise, d'Augustin Carrache, 505 fr.; unChrist mort, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'Espérance, de Vélasquez. 29 fr.
Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles leGénie de l'architecture, a été adjugée à 175 fr. LeJésus remettant à saint Pierre les clefs du Paradis, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en 1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il n'était ni l'un ni l'autre.
La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite des tableaux par le prix d'adjudication.
Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels laMort de sainte Claire, la plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat, entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme, escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au prix de 19,000 fr.
L'Annonciation, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; laMadone dans sa gloire, 17,900 fr.: lesaint François d'Assise en prière, figure d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de 13,100 fr.; deux toiles moins importantes, laJeune fille aux poissonset l'Enfant à la tourte, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour atteindre un prix élevé. Unportrait d'homme, signéBertholomeus Estebanus Murillo fecit, 1652, a été payé 315 fr.
Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom dela Dame à l'éventail, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.; les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: laJeune femme et le Nègre, à l,200 fr.; leportrait de la comtesse de Neubourgà 900 fr.; unportrait d'Infante, à 1,080 fr.; leportrait en pied d'un Corregidor, à 1,600 fr.
Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquableSaint Hugues changeant le repas des Chartreux, n'a pu dépasser 1,725 fr. La bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues, évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.
LaDescente de croix, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; laVierge et l'Enfant Jésus, du même peintre, tableau d'un ton clair, traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deuxchefs-d'oeuvre, suivant le catalogue,Pythagoreet lePhilosophe cynique, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'Atelier de saint Joseph,n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à 430, 182 et 95 fr.
L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions. L'Archange saint Michel terrassant le démon, présenté comme le frère jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, laVierge et l'Enfant Jésus, a été mis sur table à 10,000 fr., et les enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr. Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une charmanteVue de Venise, de Canaletti, 2,200 fr.; laVierge, l'Enfant Jésus et saint Jeandu Guide, 5,880 fr.; uneMadonedu Corrège, 1,600 fr.;l'Enlèvement d'un berger par une déesse, de l'Albane, 2,550 fr.;les Génies de la Musique, du Dominiquin, 1,105 fr.;Andromède, du Guerchin, 3,050 fr.;Deux enfants, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.
Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait uneDéposition de croix, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original. Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.
Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr., duRepos de Diane, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.
L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange, portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. LeJason vainqueur du dragon, et l'Ulysse abordant à l'île desPhéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au mérite de ces riches compositions.
Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il représente laDélivrance de saint Pierre par un ange; mais l'apôtre et son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une merveilleuse dextérité. On a payé saDélivrance de saint Pierretrois fois plus cher que laDéposition de croixde Van Dick: 15,300 fr.
Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi ont-ils été vendus:une tête de Vieillard, 1,300 fr.;portrait de deux Enfants, 1,010 fr.;deux Mendiants endormis, 1,310 fr.
(Vente de la galerie Aguado.)
La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était nombreuse pour assister à la vente de laNymphe couchéeet de laMadeleine, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de cechef-d'oeuvre. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété; le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces défauts, laMadeleineest devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue 59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.
En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle: