Paris au bord de l'eau,

J'assistai à ces préparatifs avec l'intérêt qu'un ami devait y prendre. Le Génie avait su que Malvina, dans la première période de notre liaison, s'était mêlée de succès dramatiques, et qu'elle y avait déployé une certaine habileté de combinaisons. Cette circonstance me valut, de la part du grand homme, un redoublement de poignées de main et une place plus avancée dans son estime. Moi-même j'étais devenu un fanatique admirateur de son oeuvre, et, en toute occasion, je me livrais à une propagande illimitée. Je ne connaissais pas le premier mot de la pièce, mais je n'en étais que plus propre à en célébrer les beautés.La veille du jour décisif, le Génie passa en revue ses troupes et les anima par diverses harangues. La première s'adressa aux acteurs, c'est-à-dire à l'état-major de l'armée. Ils se montrèrent tous pleins de feu, résolus à vaincre ou à succomber glorieusement. Le grand homme parut content de cette attitude:«Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et j'aurai soin de tout le monde. Vous, Fier-à-Bras, je vous promets de vous comparer à un marbre de Farnèse; vous, Lame-de-Couteau, vous serez l'un des angles de l'obélisque de Luxor; vous, Contre-Basse, vous serez la note lugubre du chêne dodonien. Je ferai de tous les autres des propylées garnis de sphinx mystérieux, des memnoniums, des cryptes, des dolmen, des jardins de Sémiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages auront, en outre, un autographe. Je veux faire loyalement les choses.»Après l'état-major vint le tour des soldats. Cette troupe était en général mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Génie, dans le cours de son inspection, ne parut pas s'inquiéter du visage, mais il regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que l'on pût voir. Ce détail le satisfit, et après avoir laissé tomber sur ce bataillon aguerri un regard à la fois digne et caressant, il prit à part une espèce d'Hercule qui remplissait le rôle de chef de manoeuvre:«Mitouflet, lui dit-il en lui présentant un manuscrit, voici votre affaire; il faut étudier cela d'ici à demain.--Maître, vous serez obéi.--Attention surtout au manuscrit! Toutes les intentions y sont notées! Il y a le grand battement, le battement moyen et le petit battement.--Connu, maître!--Le petit battement, Mitouflet, pour les émotions douces! Ménageons la sensibilité du public. Le battement moyen, pour les vers à effet et les périodes à ciselures! Ceci est propre à tenir en haleine les connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement, il faut le garder pour les coups de théâtre, les temps de passion incandescente! Alors, Mitouflet, lancez-vous; un tremblement, un tonnerre, ce que vous voudrez, point de limites à votre admiration, Mitouflet; faites crouler la salle, le propriétaire a de quoi. Il la rebâtira. Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront.--Ce sera fait, maître.--Bien! Mitouflet; s'ils enlèvent la chose, ils auront tous un autographe; je me fends de ça.»Qu'on juge de l'enthousiasme qu'excitait, parmi ces hommes naïfs, ces enfants de nature, de pareils encouragements distribués sur le front de bataille. Est-il étonnant que des hommes ainsi préparés aient poussé l'admiration jusqu'au pugilat?Enfin le soleil se leva sur cette mémorable journée. Le bruit que l'ouvrage avait fait attira une grande affluence d'amateurs vers le bureau de location. On vint en prévenir mon ami le Génie:«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il? Des paysans, des gens qui se mêlent de juger, fi donc! Avoir une salle à douze degrés au-dessous de zéro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. Où peut-on être mieux? comme dit la romance.»Un effet, le public fut congédié, et l'on s'épargna même le petit simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le chef-d'oeuvre à son entrée dans le monde. C'était une phalange de marchands de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail, de proxénètes et de spéculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute littérature. A leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruines; puis quelques hommes et femmes du monde, qui sont de toutes les fêtes au même titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref, on devait y voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment à lui-même.Il m'en souvient: nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste. Le satin, la dentelle, le bouquet de violette de Parme, rien n'y manquait. Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de Mitouflet s'en aperçut, et compromit ma femme par un sourire; il semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de l'auteur: voilà un lien; touchez là, et travaillons de concert.En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premières scènes, Mitouflet ménagea ses moyens et préluda par le battement contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait, et qui, dans un premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces trois cents vendeurs de contre-marques et de chaînes de sûreté était particulièrement édifiante; vous eussiez dit de vrais juges, des êtres pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilater, s'épanouir, comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne parlaient que l'allemand. Mitouflet surtout avait une pose homérique: l'oeil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise où l'applaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il pouvait nuire.Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflet les saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu, il passa par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein: la légion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait pas dans l'expression de leur ravissement; peut-être même avaient-ils cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de l'idiome natal.En présence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point; elle vit que notre ami le Génie pouvait marcher seul, et que son affaire était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, l'ouvrage devait aller aux nues; il y alla et même au plus haut; le difficile était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille. Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas. Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petites disgrâces. Pourquoi se serait-il désespéré? Ne lui restait-il pas la confiance de sa force et l'estime de Mitouflet?Paris au bord de l'eau,I.Le jour commence à poindre; les brouillards se replient à l'horizon, le dôme du Panthéon, les tours jumelles de Notre-Dame, se détachent sur l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs rugissements, les chants des lavandières leur répondent sur l'autre bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore à leur manière. Les premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce, le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Iéna. Je me suis donné à moi-même la mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de décrire les populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les entraîne.Regardez sur les deux rives comme partout règnent le mouvement et le travail. Un énorme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz; quatre vigoureux compagnons, armés de longues perches, font mouvoir le radeau et le maintiennent contre les périls du courant. A coup sûr, si nous étions en Italie, les mariniers adresseraient une prière à la Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot tourbillonne; mais nous sommes à Paris, et l'équipage se borne à entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes, et le train sera amarré à côté de cinq ou six autres qui ont fait la même route et couru les mêmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu'à la ceinture, dépècent ces radeaux éphémères et transportent sur le rivage les bûches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que rien n'interrompt, ni les chaleurs de l'été, ni les froids précoces de l'automne, jusqu'à ce que la capitale ait la quantité de bois nécessaire pour se chauffer pendant une année. C'est ici le cas d'entrer un moment dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces trains se compose de dix-huitcouponsformant undécastère, ce qui fait quatre-vingt-un milledécastèresou huit cent dix millestères. Un stère égale unedemi-voieou un mètre cube. La consommation de Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille mètres cubes que nous amène la rivière. Ici c'est l'eau qui alimente le feu.Ce rude démenti aux proverbes leur a été infligé par un bourgeois de Paris, nommé Jean Rouvet, qui vivait sous Charles IX. Avant lui, les disettes de bois étaient extrêmement fréquentes. Les chroniques du Moyen-Age sont pleines du récit des émeutes et séditions occasionnées par le manque de combustible. Les amoureux et les poètes qui vont abriter leurs rêveries dans les allées des bois de Boulogne ou de Vincennes, ne se doutent pas qu'ils parcourent les derniers débris des vastes forêts dans lesquelles les rois chevelus menaient leurs chasses gigantesques. Le cor d'ivoire de Roland a bien des fois réveillé ces vieux échos qui ne redisent plus maintenant que la fanfare du clairon de l'infanterie légère. Peu à peu le gibier, chassé par le bruit de la cognée du bûcheron, manqua aux plaisirs royaux; bientôt après les arbres eux-mêmes firent défaut. Il fallut songer à chercher ailleurs des cerfs pour les rois et des bûches pour les Parisiens. Des ordonnances des douzième, treizième et quatorzième siècles attestent ce manque de bois. On mit en coupe réglée les forêts de Sénart et de Fontainebleau, ressources immenses qui n'empêchèrent pas cependant le même inconvénient de se reproduire. L'usage des chantiers n'était pas connu. Le port de la Grève était le seul marché où le bois se vendit. Les bateaux qui l'avaient transporté servaient de magasins. Malheur aux Parisiens si la rivière cesse d'être navigable! les deux tiers de la population seront obligés de souffler dans leurs doigts en demandant au ciel tantôt la crue, tantôt la baisse des eaux, tantôt enfin la cessation de la gelée. Quelle influence n'eût pas exercée à cette époque l'ingénieur Chevalier avec son baromètre! Mais alors on ne connaissait ni les baromètres ni les ingénieurs. Cet état de choses dura jusqu'au jour où enfin Jean Bouvet vint, tout aussi à propos que Malherbe, ce me semble.L'idée de Rouvet était si bonne, si juste, si raisonnable, que ses contemporains le traitèrent de fou. Je vous laisse à penser comment les bailleurs de fonds du temps de Charles IX durent recevoir un homme qui leur proposait de s'associer à une entreprise dont le but était d'approvisionner Paris de bois qu'on ferait venir par la Seine sans le secours d'aucun bateau, et sans craindre ni les inondations, ni la sécheresse, ni le gel, ni le dégel. Un de ces bailleurs de fonds, devançant Shakspeare de près d'un siècle, répondit à Jean Rouvet qu'il croirait à la possibilité d'exécution de son projet, lorsqu'il verrait les forêts se mettre en marche vers Paris et se vendre elles-mêmes sur le port de la Grève.Les forêts marchèrent en effet, quoi qu'en pût dire le Macbeth de la finance; mais Jean Bouvet était mort de chagrin et de misère, comme tous les inventeurs, quand ce prodige eut lieu. Un autre bourgeois, René Arnoul, prit l'idée abandonnée et la mit en pratique. Les petites rivières qui forment la partie supérieure du bassin de la Seine traversaient d'immenses forêts en quelque sorte vierges. Jean Rouve voulait qu'on y jetât les bûches, qu'on les abandonnât au courant, et qu'on leur fit ainsi parcourir sans frais un trajet considérable. Les bûches arrêtées ensuite à l'endroit où les rivières tombent dans la Seine ou dans ses grands affluents, devaient être réunies en train et dirigées sur Paris. C'est ce plan qu'exécuta René Arnoul en vertu d'une concession de Charles IX. Les lettres patentes qui investissaient l'industriel de son privilège furent signées deux jours avant la Saint-Barthélemi.C'est depuis lors que Paris a cessé de grelotter. Pour apprécier à sa juste valeur l'invention de Rouvet, il ne faut pas oublier que les canaux de Briare et d'Orléans n'existant pas, les bois traversés par ces canaux et par la Loire ne pouvaient envoyer leurs produits dans la capitale.Revenons maintenant aux trains de bois amenés sur le quai d'Austerlitz. Cette digression n'est pas aussi inutile qu'elle en a l'air; car j'ai à vous parler des débardeurs, et sans Rouvet les débardeurs n'existeraient pas. Je pourrais auparavant vous conduire au bal de l'Opéra; mais le temps des bals est passé: nous le reverrons l'an prochain. Observons d'abord le débardeur sur les lieux mêmes ou il a pris naissance, c'est-à-dire dans l'eau. Le débardeur est amphibie.Ni vous, ni moi, ne ferions de bons débardeurs. Hercule, Thésée, Samson, feu le géant Bihin, seraient tout au plus admis dans la corporation. On prendra une idée de la force que doivent avoir ces ouvriers, en sachant qu'un stère de bois rondin sorti de l'eau depuis deux ans pèse quatre cent seize kilogrammes, et qu'à la sortie de la rivière il a près d'un cinquième de plus de pesanteur.Concevez-vous que ce soient de pareils hommes que la mode ail pris pour type de l'esprit, de la gaieté, de la verve, et même de la finesse qu'on dépense dans une nuit de carnaval? Le débardeur est le héros de tous les bals autorisés et non autorisés; il fait partie de l'histoire de France; on l'a poétisé, idéalisé, élevé jusqu'à l'art. Garanti et les grisette parisiennes ont pris le débardeur sous leur protection, l'un en dessinant son costume, les autres en le portant. Je voudrais que les débardeurs du Café Anglais ou de la Cité d'Or pussent entendre une conversation de leurs collègues de la Râpée, ou seulement qu'ils assistassent à un de leurs déjeuners. Voici la carte de quelques-uns. Montre-moi ton menu, je te dirai qui tu es.Les débardeurs du port des Invalides prennent un verre d'eau-de-vie à trois heures du matin; à neuf heures, ils mangent la soupe et boivent un litre de vin; à midi, léger repas et léger litre, à six heures, souper et litre. Dans l'intervalle, ils consomment trois ou quatre litres et cinq à six petit-verres.Les débardeurs de presque tous les autres ports se livrent à la même consommation, et ne différent que par la quantité de litres et de petits verres. Ceux de Bercy ne boivent que du vin blanc et presque pas d'eau-de-vie. On voit qu'il va loin de là au débardeur délicat, pimpant, musqué, des vignettes et des albums. Les femmes des débardeurs de Bercy, de la Râpée, du port aux Vins, des Invalides, sont généralement blanchisseuses; celles des Tuileries s'adonnent généralement à la vente du beurre, des oeufs, du fruit, du poisson dans les marchés et dans les rues. Quand ces messieurs ne travaillent pas, ce sont ces dames qui les nourrissent. Malgré sa grossièreté et sa rudesse native, le débardeur n'est point complètement étranger au culte des Muses. Comme les potiers, les tisserands, les cordonniers, les menuisiers, les maçons, les vitriers, les débardeurs ont aussi leur poète dans le nommé Ferrand. Ce débardeur compose des chansons qui ne manquent ni d'esprit ni d'élégance.Gavard, le célèbre anatomiste, trop pauvre pour se livrer à ses études, joignit pendant quelque temps le métier de débardeur à celui d'étudiant. Caché parmi les ouvriers de la Râpée, il gagnait l'été de quoi suivre les cours pendant l'hiver. Ce dévouement peut témoigner de la force de son âme et de son tempérament.Chose extraordinaire! de tout temps la mode a pris les débardeurs sous sa protection. La fièvre philanthropique dont tous les esprits furent atteints dans les premières années du lègue de Louis XVI, produisit des miracles en faveur des débardeurs. Notre philanthropie est bien mesquine auprès de celle du dix-huitième siècle. La charpie pour les Grecs, produit des loisirs patriotiques de nos femmes de banquiers, pâlit singulièrement à côté du prix que fonda une réunion de marquises et de duchesses en faveur de l'inventeur du meilleur moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les livres de médecine étaient remplis de la nomenclature de toutes les maladies auxquelles les débardeurs étaient exposés. Outre les fièvres aiguës, les pleurésies, les péripneumonies, la toux, la dyspnée, et diverses autres affections de poitrine, il leur survenait encore, disait-on, des ulcères aux jambes extrêmement difficiles à guérir.In cruribus ulcéra sunt sanatu difficilia,dit un médecin qui florissait vers 1784. Il fallait, à tout prix, débarrasser ces pauvres débardeurs de la dyspnée et des ulcères, et nul doute que l'on n'y fût parvenu, car ce que femme veut, la médecine le veut, si la Révolution française n'eût disperse le club des amies des Débardeurs. De nos jours, un praticien dont le talent et la bonne foi ne sauraient être mis en doute, Parent-Duchâtelet, qui, lui aussi, s'était fait débardeur par amour de la science, a publié les résultats de son séjour parmi cette classe de la population. Ce rapport charmerait bien les marquises du dix-huitième siècle, si elles pouvaient revenir à la vie; elles y verraient que leurs chers débardeurs ne sont pas plus malheureux que les autres ouvriers; que le séjour dans l'eau n'occasionne pas autant de maladies qu'on le croyait; que ces ulcères difficiles à guérir, dont s'épouvantait l'ancienne médecine, ne sont qu'une affection peu dangereuse, commune à d'autres professions, et qu on désigne vulgairement sous le nom degrenouille. Parent-Duchâtelet a vu un débardeur de soixante-douze ans qui, après avoir passé la moitié de sa vie dans l'eau, absorbait ses litres et ses petits verres comme n'importe quel charpentier. Il est donc moins urgent qu'on ne le pensait au dix-huitième siècle de trouver un moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les débardeurs, eux-mêmes ne sentent pas charmés de voir se résoudre ce problème, car une découverte semblable diminuerait considérablement leur salaire.(Les vrais débardeurs, dessin de Daumier.)Mais nous voici en présence d'une nouvelle espèce de débardeurs: ce sont lesdéchireurs de bateaux, ainsi nommés parce qu'ils mettent en pièces les bateaux qui descendent, chargés de bois, la Haute-Loire, l'Allier et les autres rivières dont le cours ne peut se remonter. On évalue annuellement; trois ou quatre mille le nombre des embarcations ainsi écharpées. Du déchireur au débardeur il n'y a que quelques petits verres de différence. Nous en dirons autant deslâcheurs de trains, ou gens chargés de les faire passer sous les ponts, et nous terminerons par un tableau de la population des débardeurs ainsi qu'elle est répartie:Port de Bercy (deux rives)     112Port de la Râpée                92Port aux Vins                   40Port des Tuileries              40Clichy-la-Garenne               10Choisy-le-Roi                   30Canal Saint-Martin              12DÉCHIREURS DE BATEAUX.Ile des Cygnes                 150Gare Saint-Denis                 6Bassin de l'Arsenal              6Bassin de la Villette            5Sur divers points               11LACHEURS DE   TRAINS.Port des Invalides              17Port des Tuileries              14Ces diverses classes forment ce que nous pourrions appeler l'aristocratie de l'eau. Voici maintenant ses prolétaires. Voyez-vous là-bas ces hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vêtements délabrés, entrés dans la vase jusqu'au genou; ils agitent de vastes sébiles en bois, dans lesquelles ils lavent la boue comme si c'était le sable fantastique du Potose. Ces gens-là cherchent de l'or là où vous ne voyez que des immondices. Les ruisseaux de Paris tombent dans la Seine, et, avec eux, tout ce qu'ils peuvent emporter; de plus, on y jette les glaces et les neiges, elles entraînent une grande quantité de matières qui, ne surnageant pas, se précipitent et se déposent sur le fond jusqu'à une distance assez éloignée des bords. De ces causes, et de plusieurs autres ressortant des lois hydrauliques particulières aux fleuves, il est résulté que le sol de la Seine s'est considérablement exhaussé. En quelque endroit qu'on l'examine, jusqu'à cinq ou six pieds de profondeur, et quelquefois même davantage, il est composé de sable et de vase renfermant une foule de particules métalliques, fer, cuivre, plomb, étain, or et argent, quelquefois en petits lingots, ordinairement ouvragés; plus, des clous, des boutons de guêtres, des épingles, des fragments de toutes sortes d'ustensiles. Pour extraire les parcelles de métal, des malheureux entrent dans ce Pactole fangeux, y restent depuis le matin jusqu'au soir, et cela pendant six mois de l'année; ils gagnent quarante sous par jour. Quand le froid est trop vif, ils exercent leur industrie en fouillant les ruisseaux. C'est en voyant le fer aigu dont ils sont armés, et l'ardeur avec laquelle ils travaillent que le peuple les a surnommésravageurs.Pauvres gens, les trottoirs à rebords viennent de leur enlever cette ressource!Le nombre des ravageurs est connu: on en compte six dans file Saint-Louis, huit dans la Cité, cinq au pont Saint-Michel, deux à l'Hôtel-dieu.La population ouvrière vivant exclusivement de la rivière ne dépasse pas en tout six cent soixante-dix personnes; mais, dans cette promenade rapide, nous n'avons examiné que les industries avouées; que de gens viennent chercher sur les bords du fleuve les moyens de soutenir leur existence aléatoire! que de bohémiens, depuis le rôdeur de rivière, écumeur d'eau douce poursuivant sa proie la nuit de bateaux en bateaux, jusqu'au chiffonnier dressant son chien à lui rapporter l'immonde épave de l'égoût! Nous sommes loin d'avoir terminé notre exploration de la Seine; un autre jour nous reviendrons sur l'eau.Beaux-Arts.--Salon de 1843.(Voyez pages 44, 56, 68 et 88.)TABLEAUX.Les Crêpes, par M. Giraud.)M. Giraud.--Les Crêpes.--Tout l'esprit duColin-Maillardse retrouve dansles Crêpes;mais puisque M. Giraud possède si bien son dix-huitième siècle, puisque les Grâces poudrées n'ont plus de secrets pour son pinceau et qu'il sait tous les sourires de leurs bouches en coeur, toutes les fossettes de leurs mains potelées, aux ongles roses, puisque enfin elles lui ont appris l'art suprême de poser une mouche sur un beau visage assez galamment pour que personne ne soit tenté de regretter la place blanche ou vermeille qu'il nous dérobe ainsi, pourquoi ne laisserait-il pas le badinage pompadour? pourquoi ne viserait-il pas plutôt à cet idéal sérieux et charmant de Marivaux et de Watteau, ces deux poètes? On a appelé du nom de marivaudage le style précieux, les jolies fadeurs, les galanteries maniérées, elles imitateurs ont cru bien marivauder en perfectionnant, si je puis dire, les défauts du maître; mais ils oublièrent, la grâce réfléchie et le calme sourire de la belle Silvia: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?»--Et de même pour Watteau, grave avec tant d'afféterie, presque rêveur sous la poudre, et tendre comme le madrigal, d'esprit au moins, sinon de coeur: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'il peint?» Dès que le bruit des baisers se fait entendre, que les éclats de rire viennent troubler l'aimable comédie, que le galant badinage se tourne en joie libertine, «Fi, le vilain amour!» dit Angélique; et tout de suite nous revenons aux soupers de Diderot et aux fines parties de Trianon.Que M. Giraud nous pardonne ces restrictions; on a souvent reproché aux critiques cette fâcheuse habitude qu'ils ont de se demander, non point ce que l'artiste a voulu faire, mais ce qu'il aurait dû faire; et toujours les critiques retombent dans ce même défaut; telle est ta nature de leur esprit, qu'ils ne peuvent jamais voir le bien sans penser immédiatement au mieux. Si donc aujourd'hui nous nous étions uniquement demandé comme il convenait sans doute, ce que M. Giraud a voulu faire, si nous avions examiné simplement l'exécution de sa pensée, nous n'aurions eu que des éloges pour son tableau.(Posada navarraise, par M. Leleux.)M. Leleux.--L'Illustrationdonne aujourd'hui la gravure de laPosada navarraisede M. Leleux. Nous avons, dans un article spécial sur le salon carré, examiné en détail cette toile remarquable à différents titres; nous rappellerons volontiers à nos lecteurs que nous avions loué l'élégante simplicité, la vérité poétique, la riche fantaisie de M. Leleux; quant à nos critiques, nous ne les renouvellerons certainement pas:Semel est salis atque super. Il importe surtout de se rappeler les qualités par lesquelles une oeuvre a semblé recommandable.Nous regrettons de ne pouvoir joindre ici les gravures de deux tableaux dont la gracieuse idée a semblé d'autant plus charmante que d'ordinaire les peintres ne se mettent point en frais d'imagination, et se contentent volontiers des sujets les plus vulgaires et les plus rebattus: nous voulons parler desFils de la Viergeet duSoir;au moins essaierons-nous d'en donner une fidèle description, que saura d'ailleurs compléter l'imagination de nos lecteurs.--Les Fils de la Vierge.Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie,Naïve enfant,Croyait abandonné par la vierge MarieAu gré du vent;Dérobé par la brise à son voile de soie,Fil précieux,Quel est le chérubin dont le souffle t'envoieSi loin des cieux?La romance imaginait que le fil de la Vierge était enlevé par la brise à son voile de soie; l'idée du peintre nous semble encore plus gracieuse: Marie est assise avec l'enfant Jésus sur une nuée légère, que supporte de ses ailes et de ses mains levées,manibusque supinis, un bel ange planant au milieu de l'azur; la Vierge tient une blanche quenouille, elle file, et l'enfant Jésus abandonne au souffle du vent le fil sorti des mains de sa mère.--Jamais la touchante légende n'avait été si poétiquement traduite, et le tableau mérite de devenir populaire mieux encore que la romance.Quelques-uns, critiques sévères, ont reproché auxFils de la Viergede n'être proprement qu'une vignette, qu'un cul-de-lampe; mais pour cette toile, si modeste qu'elle soit, nous donnerions volontiers bien des tableaux de genre, bien d'immenses toiles historiques qui tapissent les murs du salon; de même, on a justement mis au premier rangla Guirlande de Fleursde M. Saint-Jean, dont la perfection dépasse les fameuses fleurs des maîtres hollandais.M. Gleyre.--Le Soir.--Le poète est assis sur la rive; la tête penchée, il suit d'un triste regard la barque qui s'éloigne toute chargée de ses espérances, de ses illusions, de ses belles amours; elles s'en vont, et sans retour, plus charnelles encore, plus jeunes, plus souriantes sous leurs épaisses couronnes, qu'elles n'étaient au jour fortuné où le gracieux essaim vint convier le poète à descendre le fleuve de la vie; en son aimable société. Aujourd'hui elles le laissent sur la rive, elles l'abandonnent, et voguent insoucieusement vers d'autres bords: amour, bonheur et gloire, tout lui échappe à la fois, et la brillante Théorie lui emporte toutes les joies de son coeur, tous les rêves de sa pensée:Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années?L'Amour effeuille ses roses dans le fleuve: la Gloire est debout, la palme à la main, toujours sereine et radieuse; les autres blanches figures, l'Amitié, l'Espérance et leurs soeurs, marient leurs voix douces aux sons de la lyre; et le poète délaissé recueille tristement, ces harmonies décroissantes, et plein de mélancolie il écouteL'adieu qu'en s'en allant chasse l'Illusion.Le tableau de M. Gleyre, au dire de chacun, mérite une des premières places dans l'Exposition de cette année; il se distingue d'abord par le choix infiniment poétique du sujet, par une heureuse et savante composition, par un choix exquis de détails; puis il se recommande encore par la peinture et le dessin. M. Gleyre n'a point fait comme ces poètes qui croiraient nuire à leur fantaisie et rogner les ailes à leurs pensers aériens, s'ils se préoccupaient terrestrement de la correction du style et de la pureté du langage; il a su avoir de l'imagination sans faire tort au bon goût; et, d'autre part, préciser sa rêverie de façon à ce qu'elle fût intelligible, sans lui rien ôter d'ailleurs de sa tristesse ni de sa poésie. C'est une excellente leçon littéraire pour tous nos jeunes rimeurs chimériques et mystiques, qui «boivent les regards soyeux de leurs maîtresses,» et se décorent volontiers du beau nom d'âmes incomprises.La Vengeance des TrépassésNOUVELLE.(Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)§ V.--La Terre-Sainte.Léonor n'avait pu cacher à don Christoval son entretien avec l'Égyptienne; celui-ci avait tourné la chose en plaisanterie et s'était moqué de la crédulité de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se furent remis en route, il s'aperçut que Léonor était silencieuse, qu'elle avait l'air abattu et préoccupé. Il jugea bien que la scène de la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne escarpée, à travers une vieille forêt, Christoval pensa qu'un peu d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage éclairé des premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous prétexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa à Léonor de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le sentier agreste qui côtoyait la route, Christoval, pressant doucement sous son bras le bras de Léonor, prit la parole en ces termes:«Ma chère Léonor, c'est toujours une imprudence de chercher à connaître l'avenir. Je suis fâché que vous ayez cédé à cette curiosité; mais enfin le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolongées. Quoique je n'attache pas de valeur aux prédictions de ces sortes de gens, j'avoue néanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles hasardées il peut se rencontrer quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Je ne crois pas à l'art des devins et des sorciers, mais je crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres instruments aveugles pour annoncer mystérieusement ses desseins et transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits très-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affecté hier soir de rire de votre superstition, je n'en ai pas moins réfléchi sérieusement aux détails que vous m'avez racontés. J'ai été frappé particulièrement d'un mot: «Le repos, dit la bohémienne, vous attend en Terre-Sainte!» Eh bien, il faut y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie, tous les pays nous sont indifférents. Courons donc la chance de trouver le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La Palestine? Point du tout!«Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visité, en Suisse, une petite île délicieusement située dans le lac de Constance: on l'appelle l'île de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou dix siècles, l'île Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de bénédictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui noire et triste ruine. Ce nom de l'île Sainte est resté dans la bouche du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propriétaires de Reichenau y firent fleurir la vertu et la piété, sans laquelle il n'y a point de vertu.«Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la France est trop rapprochée de l'Espagne, et les relations sont trop fréquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par découvrir notre asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agréable, chère amie, nous nous établirons à Reichenau. Il faut considérer votre fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous deux. J'écrirai à don Sébastien; cet ami fidèle et discret nous fera passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureuxen terre sainte, dans ce repli caché de l'univers, à l'abri de tous les oncles, de tous les archevêques et de tous les méchants du monde.»Léonor s'accorda à tout ce que disait don Christoval. La sérénité reparut sur son visage; il lui sembla démontré que les paroles de la bohémienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en avait démêlé le sens.Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et bénir leur union par l'Église. Cela était fort nécessaire, surtout pour Léonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnèrent Strasbourg. Ils allaient à petites journées, mais sans aucunement s'arrêter pour visiter les curiosités qui se trouvaient sur leur chemin. Léonor sentit un frisson au coeur lorsque, à l'entrée du mont de Kelh, se présentèrent à ses yeux les montagnes vaporeuses de la Forêt-Noire. Ce large fleuve, dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa tête ce ciel d'un bleu clair et profond, cette vallée semée de villages aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuplée d'aunes noirs, de saules au feuillage pâle et mélancolique; ces hommes avec leurs têtes blondes et leurs visages rosés, faisant retentir à ses oreilles un idiome guttural, étrange, tout lui causait une impression de peine et de malaise indéfinissable. Ce n'était plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle changeait d'atmosphère, qu'elle passait d'une nature ardente au sein d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il lui semblait renoncer pour jamais à sa chère patrie. Sa patrie serait désormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empêcher de tourner la tête, comme pour adresser un dernier regard, un regard d'adieu à l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais au delà duquel montait la flèche de Strasbourg, dans un horizon chargé de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupière; heureusement, don Christoval, occupé à acquitter le péage, ne s'en aperçut pas. Un moment après, tandis qu'il se récriait sur la beauté du pays qui s'ouvrait devant eux, Léonor se mit à réciter mentalement une prière en espagnol, pour marquer d'une action de piété son premier pas sur la terre étrangère et y commencer son séjour sous des auspices favorables.Ils voyagèrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la diligence les déposa quelques lieues avant Constance, dans la petite ville de Radolfszell, située au bord du lac Inférieur, en face de Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux époux se virent séparés du continent, voguant vers cette étroite bande de terre, perdue au milieu de l'eau, où ils venaient de si loin chercher la paix. L'heure était solennelle et tout portait à la méditation; le lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait à un océan de cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les collines verdoyantes de Thurgovie couronnées de jolies fabriques, glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussière lumineuse.Léonor éprouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amère, en se voyant au milieu de cette vaste étendue d'eau, sous un ciel étranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Désormais elle était seule au monde, seule avec son mari, qui, à vrai dire, abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle se balançait mollement sur les vagues, au bruit cadencé des rames, elle se rappelait ces vers d'un ancien poète qui semblaient s'adresser à elle et à don Christoval:Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,Toujours charmant, toujours nouveau!Le lac sur lequel ils voguaient rappelait à sa pensée ce lac funéraire qui, dans l'ancienne mythologie, séparait la terre des vivants du pâle royaume des morts. Toute sa vie passée se déroulait devant elle comme un rêve. Que de périls, que d'alarmes depuis le jour où elle avait fui son couvent! Mais là-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous dédommager du passé! Puisse cette île, cette terre sainte, nous donner en effet le repos que nous y promet la prédiction de la bohémienne!Puis elle était obsédée par un souvenir musical, celui de la chanson qui, deux fois déjà, s'était trouvée aux événements les plus graves de son existence. Une sorte de voix surnaturelle, à laquelle elle ne pouvait imposer silence, lui murmurait à l'oreille cet air populaire:Marinero del almaAyolè!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.«Marinier de mon âme, prends ton élan et mets la barque dans le golfe, car ton bonheur dépend de cet élan.»Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement à la situation. Dieu veuille, pensait Léonor, que la chanson dise cette fois la vérité!Don Christoval, de son côté, paraissait absorbé dans des réflexions non moins sérieuses.Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent, et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montèrent par une pente douce à la seule auberge qui se trouve dans l'île; auberge comme on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais troublée par les ris et les chants des buveurs; elle s'élève au milieu des ruines et sur le terrain de l'abbaye. Le bâtiment est un carré long, dont la façade étroite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'île); les fenêtres de la maison donnent à droite sur un joli jardin, dont les allées, bien sablées et bordées de buis, conduisent les voyageurs au perron de la porte d'entrée. Là foisonnent tout l'été ces fleurs vulgaires, si distinguées par leur éclat ou leur parfum: des roses, des pensées, du réséda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite des lis et des anémones; en automne, des dahlias et des tournesols. Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige quelque triste ellébore, la rose de Noël, ou de découvrir dans un coin, exposé au midi, le bouquet embaumé de l'héliotrope d'hiver.Les fenêtres du côté opposé donnent aussi sur un jardin; mais que celui-là est différent de l'autre? Il n'y vient qu'une forêt de plantes ombellifères, basses, maigres, décolorées, frissonnantes au moindre souffle du vent, au milieu desquelles se lèvent pressées dans une lugubre symétrie des croix de bois noir. Le propriétaire de cet enclos c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.On ne s'aperçoit de la population de l'île que par les croix de bois noir, et l'on s'étonne qu'il y ait tant de défunts dans un endroit ou l'on voit si peu de vivants.Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas à ce champ resserré: on retrouve à chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque parmi ces chaumières neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au milieu de ces prairies émaillées, de ces riants vignobles, on découvre ici un pan de mur, là un chapiteau sculpté, plus loin un tronçon de colonne, quelque saint mutilé couché dans l'herbe, les mains jointes, ou l'entrée basse et voûtée d'un souterrain fermé par les décombres, on sent que Reichenau tout entière appartient à la mort, et l'on croit, au pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.Léonor et Christoval avaient devant leur croisée attenante au jardin de l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les siècles avaient rongé le ciment, mais retenues aux arêtes et dans le milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'édifice dans toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux étages, comme l'attestaient au dehors deux rangs de petites fenêtres romanes assemblées. Ils apprirent que c'était la tour du monastère bâti par Charles Martel. L'église dans laquelle elle donnait entrée n'était que du temps de Charlemagne, et le choeur même avait été refait sous un roi dont l'âge a détruit la mémoire.Dès le lendemain de leur arrivée ils s'empressèrent d'aller visiter ce monument vénérable. Le sacristain qui les conduisait était un vieillard au visage semblable à celui d'un trépassé, mais avec des traits extrêmement doux et une physionomie mélancolique. Il parlait très-bien le français, que Léonor et don Christoval entendaient à peu près comme leur langue maternelle, possédait des connaissances en histoire et en architecture, et, grâce à l'obscurité de l'île, aujourd'hui très-peu visitée, n'avait rien de commun avec lesciceroniofficiels, race insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.«Regardez cette tour, leur dit-il; elle a précédé neuf autres tours qui ornaient les bâtiments de l'ancien monastère et qui ont disparu avec eux; vous en verrez le tableau tout à l'heure dans l'église. La tour de Charles Martel a déjà duré deux siècles de plus que n'a duré en Espagne le royaume des Maures, fondé en même temps qu'elle; elle est beaucoup plus vieille que l'établissement des Normands en Angleterre. Cependant elle a été incendiée deux fois par le feu des hommes et une fois par le feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminuée. La voilà! telle qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.«Nous voici dans le vaisseau, à l'entrée des trois nefs. Remarquez le péristyle où nous sommes; on ne le trouve que dans les églises de la plus haute antiquité. C'est dans ce péristyle, ou plutôt cenarthex, que se tenaient, aux jours de la primitive Église, les pénitents et les catéchumènes, séparés du reste des fidèles par cette rangée de piliers. Ce pilier-ci est encore de la première fondation, contemporain de la tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnaître à la différence de la forme.«Avançons dans cette nef latérale de gauche. Hélas! les vitraux sont brisés, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du pavé sont descellées et manquent çà et là. Il n'y a que les pierres tombales qui soient restées fidèles au sol où le doigt de la mort les avait fixées. Voilà, contre ces piliers, les tableaux dont je vous parlais: celui-ci représente le miracle de saint Pirminius, prenant possession de l'île, au septième siècle, et en chassant tous les reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant à la nage sur les eaux du lac, qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastère, et là, vous voyez l'ensemble des bâtiments au temps de leur splendeur, lorsque l'abbaye, semblable à une petite cité, renfermait huit cents moines et resplendissait de l'éclat des vertus et de la science; lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets des ducs, des comtes et des évêques; lorsqu'elle recevait dans son sein Charles le Gros, déposé par la diète de Tribur,--voilà sa tombe et son image en pied;--lorsque, enfin, elle était si puissante et si riche, que l'abbé pouvait aller à Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors Reichenau était grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par de fréquents miracles, dont vous voyez les principaux retracés dans ces peintures à demi rongées par l'humidité; les grands de la terre la comblaient de privilèges et de présents de toute sorte. Que reste-t-il de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine, un seul, âgé de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera représentée. Quand dom Sulzer aura cessé de vivre, quand la tour aura croulé... tout sera fini! Puissent mes yeux ne pas être témoins de cette double catastrophe!»L'aspect désolé de cette église ne justifiait que trop les plaintes douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes déchues d'un rang élevé, après l'avoir occupé longtemps, l'église de Reichenau retenait, au sein de son deuil et de sa misère, un je ne sais quel air d'importante majesté. La grandeur des dimensions, la forme du maître-autel, le choeur, entièrement revêtu de chêne noir et fermé dans toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu'à ces peintures envahies par les lichens verdâtres qui servaient de tapisserie à la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur éteinte et d'une gloire rentrée dans le néant. Le bon sacristain faisait admirer ces détails à Christoval et à Léonor. Il n'oublia pas d'exposer à leur vénération les reliques conservées dans le trésor de l'église: du sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans lequel Jésus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la crosse d'ivoire et de vermeil de l'abbé Mangold de Brandis; l'émeraude du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au dire des experts, qu'une masse de verre coloré; mais elle a été donnée et reçue pour une émeraude; pendant mille ans elle a été réputé émeraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualité.Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intéressantes merveilles, une porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu voûté, en costume de bénédictin, s'avança, traversa le choeur à pas lents, les yeux fixés à terre, et s'alla mettre à genoux sur les degrés de l'autel. «C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient toujours faire sa prière à cette heure. Venez,» ajouta-t-il en posant le doigt sur ses lèvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de l'église.Naturellement le sacristain fut questionné sur dom Sulzer; il en fit un éloge complet. «Dom Sulzer, dit-il, est aussi bon qu'il est savant, et c'est beaucoup dire! Si vous passez ici quelques jours, je vous conseille de l'aller voir. Il demeure là, dans cette maison blanche, à côté de la tour. Vous voyez le préau par la porte ouverte: ce sont les écoles; dom Sulzer les dirige. C'est par ses écoles que Reichenau se rendit jadis si célèbre dans le monde, et ses écoles subsistent encore. Il n'en sort plus, comme au temps passé, des papes, des cardinaux et des évêques. Hélas! elles ne forment plus que de pauvres enfants destinés à mener la charrue. Cependant, qui sait? Parmi ces enfants, Dieu peut, s'il lui plaît, susciter des princes de l'Église! Reichenau n'est pas encore tout à fait éteinte; il peut la rallumer et la faire luire de nouveau sur le monde. Peut-être ce que nous voyons n'est-il qu'un moment d'épreuve; peut-être, au milieu des rustiques écoliers de dom Sulzer, se cache celui qui doit un jour mettre le terme à cette épreuve cruelle! Le ciel a trop aimé Reichenau pour que je puisse croire qu'il l'abandonne à un malheur sans fin!... Pardon! Je retombe toujours dans ces illusions qui doivent vous paraître un radotage, une folie! C'est qu'à force de vivre avec dom Sulzer, j'ai pris ses sentiments de tendresse et de compassion pour cette infortune si profonde et si inconnue. Dom Sulzer a vécu soixante ans dans l'abbaye. Il y est entré petit garçon, car les pères avaient ainsi coutume de s'attacher ainsi les enfants qui annonçaient des facultés brillantes et du penchant à la piété. On les nourrissait, on les instruisait, et, quand venait l'âge de faire profession, ces jeunes gens se trouvaient tout façonnés à la vie monastique, déjà riches en savoir, et capables de faire pendant longues années honneur à l'ordre. Il possède toute l'histoire et les souvenirs de l'abbaye depuis son origine, et son bonheur est de les raconter. Vous verrez chez lui une foule de choses curieuses, notamment une collection de peintures représentant tous les prodiges qui se sont accomplis à Reichenau, à commencer par la vision du moine Wettin jusqu'à l'épouvantable apparition dont fut témoin dom Sulzer lui-même.»Léonor et Christoval ayant témoigné un vif désir d'entendre cette histoire, on s'assit au soleil, en face de la vieille tour, ayant sous les yeux l'extrémité verdoyante de l'île qui se perdait dans les eaux étincelantes du lac, et le sacristain reprit la parole en ces termes:AVENTURE DE DOM SULZER.«En ce temps-là, dom Sulzer n'était pas encore dom Sulzer, mais simple novice, petit abbé à sa première soutane, âgé de quinze à dix-sept ans, je suppose; car il ne m'a jamais lui-même raconté ce fait. Il n'en saurait entendre parler, et plusieurs personnes ayant essayé, à de longs intervalles, d'y faire allusion en sa présence, il a toujours été près de se trouver mal, tant les souvenirs de cette terrible histoire lui font encore d'impression après plus de soixante années!«A cette époque que je dis, il y avait dans l'île un homme de moeurs irréligieuses et même débauchées. C'était un riche bourgeois de Constance, qui s'était venu établir chez nous pour y vivre grassement de son bien. Quoiqu'il ne fût pas marié, il y avait toujours des femmes dans sa maison; il faisait des repas qui ressemblaient à des noces. Enfin, dans notre petit pays, où la vie a toujours été si réglée, il était un scandale pour tous, et pour plusieurs une pierre d'achoppement, car la contagion de son libertinage commençait à se répandre. Assez bon homme, au demeurant, et même très-charitable, à ce qu'on dit; mais quoique ce soit beaucoup, ce n'est pas tout!«Sous les règles de nos grands et sages abbés, comme l'abbé Hatton, l'abbé Waldo, ou Frédéric de Wartenberg, lorsque la discipline était dans toute sa vigueur et son énergie, vous pensez bien qu'il n'y en aurait pas eu pour longtemps à couper la racine de cet abus et à faire déguerpir de l'île cet intrus envoyé du démon. Mais alors c'était l'abbé Frédéric de Rosenegg, dont le mauvais gouvernement avait laissé dépérir le spirituel et le temporel du monastère. Le relâchement le plus funeste, sous le nom de tolérance, le relâchement précurseur de la décadence s'était introduit dans l'abbaye. Les pratiques extérieures étaient à peine maintenues, et le peu qu'on en conservait, par un reste de pudeur et de bienséance, paraissait encore bien lourd à porter. L'esprit des anciens moines s'était retiré de leurs successeurs. Ne vit-on pas,--vous pouvez me croire, car c'est un fait authentique,--ne vit-on pas l'abbé de Reichenau, ce même Frédéric de Rosenegg, aller manger chez ce libertin, dont par malheur le nom s'est perdu! Il existe encore quelques vieillards qui vous attesteront avoir vu passer l'abbé sur son petit cheval blanc, lorsqu'il se rendait chez ce réprouvé, qu'il nommait publiquement son ami. Aussi le ciel ne pouvait manquer de faire un exemple!«L'homme dont je vous parle avait un confesseur. Vous entendez bien que c'était pour la forme, à moins que ce ne fût pour augmenter d'autant le scandale de sa mauvaise vie. Ce confesseur était un moine de chez nous, honnête au fond du coeur, mais faible à l'excès. Il remontrait bien quelquefois à son pénitent la profondeur de l'abîme et la nécessité de s'en retirer par la pénitence tandis que le salut était encore possible; mais l'autre, avec des promesses et des ajournements, savait si bien tourner son homme, que le pauvre moine finissait toujours par céder, en sorte que le directeur était emporté par celui qu'il aurait dû retenir, et quitta le rôle de juge pour celui de complice. Vous allez voir le succès de ces déportements.«Une nuit, sur le coup d'une heure, voilà qu'on heurte, on sonne, on fait un étrange vacarme à notre porte. Le portier surpris se lève. «Eh vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a été pris d'un mal subit et inconnu; il demande son confesseur, le père Dominique.» On court éveiller le père Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui était comme sonfamulus, court à la sacristie chercher le viatique et les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas avec intention, mais par hasard, ou plutôt par l'ordre secret de la Providence. Le père Dominique ne prit que son bréviaire sous le bras et son bâton à la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques étaient retournés près de leur maître, sachant bien que le père Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'était au milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit était douce et claire, et l'on distinguait très-loin dans la campagne, car il faisait blanc comme de jour. Ils suivaient côte à côte un chemin bordé de haies. Quand je dis qu'ils étaient seuls, je ne compte pas un jeune chien élevé par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout à coup se mit à hurler d'une façon lamentable. Après avoir inutilement essayé de le faire taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin, le chien se tut de lui-même et se blottit dans un buisson. «Diable soit de la bête! dit le père Dominique impatienté. Il va nous retarder. Laisse-le!» Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux, plantée au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient agonisant dans son lit. «Où allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix grave.--On est venu nous dire que vous étiez à toute extrémité. J'allais vous confesser et vous donner l'extrême-onction.--N'allez pas plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans l'impénitence finale: je suis damné! damné pour avoir différé ma conversion; damné à cause de votre faiblesse coupable et de votre lâche indulgence. C'est vous qui m'avez précipité dans une éternité de douleurs. Vous qui êtes l'auteur de ma misère, il est juste que vous la partagiez. Venez donc!» En parlant ainsi, le mort allongea le bras et toucha l'épaule du père Dominique. Au même instant, sans bruit, sans secousse, ils disparurent tous deux, comme une fumée qui s'évanouit en l'air!... Dom Sulzer revint à l'abbaye. Il fut trois mois malade de la terreur qu'il avait éprouvée. On croyait qu'il succomberait; il guérit cependant; mais personne, depuis cette époque, ne l'a jamais vu rire.«Et savez-vous la place exacte où s'est accompli ce miracle? C'est celle où nous sommes assis. Retournez-vous: voilà, sur notre tête, la croix qui a été élevée en commémoration. On l'appelle la croix;du damné!»F. G.(La suite à un prochain numéro.)Le Commissaire-Priseur.On trouve dans les poètes antiques vingt-quatre manières différentes de représenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquième. Mon intention n'est pas de demander un brevet.Suivant moi, qui ne suis ni un poète antique, ni un poète moderne, le Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatière qui peut être en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte à la main un marteau, emblème de sa puissance.Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens suspendus à ses lèvres comme à celles d'un oracle, attendre avec une impatience fiévreuse le premier mot, ou plutôt le dernier mot qui allait sortir de sa bouche. Je conçois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a des moments où il peut se croire dieu.J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une célébrité européenne. Le combat a duré longtemps. A la fin, deux athlètes restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux décidés à vaincre ou à mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants pleine de fermeté; mais voici que les forces baissent, les assaillants ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille francs de plus! Dans ce moment suprême, à qui le sort accorde-t-il la victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de Grèce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchères les bas-reliefs du Parthénon; le rôle du commissaire-priseur atteint des proportions surhumaines. Il dispense souverainement la gloire à un pays.Mais ce n'est pas tout encore. On a parlé de l'influence du notaire et du médecin sur la société moderne. Je soutiens que le commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence qu'eux. Par l'inventaire, il pénètre dans le coeur des familles; par les secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractère; par la mise à prix, il mesure le degré des sentiments. Comment dérober quelque chose à l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrière les plus gros in-folio des bibliothèques, qui met la main sur des paquets noués de faveurs roses oubliés au fond d'un guéridon! Le commissaire-priseur sait le prix que vous mettez à vos reliques de famille, au portrait de votre mère, aux bagues de votre femme, à l'épée de votre aïeul. Le commissaire-priseur est un confesseur.Malheureusement il est sceptique.La monographie du commissaire-priseur nous entraînerait trop loin. Le métier est un des plus difficiles à exercer qui soient au monde. Il demande de l'éloquence et de la probité.Le commissaire-priseur serait presque artiste, si la sensibilité ne lui était pas interdite. Il faut qu'il vende avec la même impassibilité le lit doré du riche que ses enfants mettent à l'encan, et le grabat du pauvre saisi par un avide créancier. Son indifférence est une partie de son talent. Ce n'est pas la seule profession de notre temps qui demande les mêmes qualités, ou plutôt les mêmes défauts.Les Chemins-de-Fer en FranceLa loi qui décrète la construction des chemins de fer en France est celle du 11 juin 1842.Nous ne voulons faire ici ni l'éloge ni la critique de cette loi; nous la prenons comme un fait heureux, puisqu'elle a déjà des résultats visibles, puisqu'elle a fait cesser l'état d'incertitude qui pesait sur le pays, et que du jour de sa promulgation datent les études sérieuses qui en ce moment sillonnent la France entière.Nous voulons seulement aujourd'hui faire connaître le réseau voté, et les conditions du concours de l'État et des compagnies à la construction et à l'exploitation des lignes de ce réseau.Le ministre, dans son exposé de motifs, pose ainsi la question: «L'État, c'est l'ensemble du royaume; les lignes de l'État, les lignes gouvernementales, si je puis m'exprimer ainsi, sont donc celles qui intéressent le royaume entier, qui le traversent d'une extrémité à l'autre, qui joignent le nord au midi, l'est à l'ouest, l'Océan à la Méditerranée.»Voilà donc défini le réseau des grands chemins de fer, ceux à la confection desquels l'État est plus directement intéressé, et c'est sur ceux-là que vont se porter d'abord tous ses efforts, toutes ses ressources.En jetant les yeux sur la carte ci-après, on reconnaîtra aisément que toutes les lignes votées répondent bien à cette dénomination de lignes gouvernementales. L'art. 1er de la loi du 11 juin est ainsi conçu: «Il sera établi un système de chemins de fer se dirigeant:1° de ParisSur la frontière de Belgique, par Lille et Valenciennes;Sur l'Angleterre, par un ou plusieurs points du littoral de la Manche qui seront ultérieurement déterminés;Sur la frontière d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg;Sur la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette;Sur la frontière d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux et Bayonne;Sur l'Océan, par Tours et Nantes;Sur le centre de la France, par Bourges;2° De Bordeaux à Cette, par Toulouse.De la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhouse.On voit que pour quelques-unes de ces lignes, les points extrêmes seulement sont indiqués; pour d'autres, il y a des points intermédiaires obligés; pour celle d'Angleterre enfin, le point ou les points où devront aboutir le ou les chemins de fer sont encore en litige. Nous avons indiqué sur la carte les différents tracés qu'on étudie en ce moment pour résoudre la question.On peut y suivre également les prétentions rivales qui s'agitent autour des tracés de Paris à Dijon et de Paris à Nancy. Doit-on adopter un tronc commun pour ces deux lignes? Le chemin de Lyon passera-t-il par les vallées de l'Yonne, de la Seine, de l'Aude? aboutira-t-il à la gare de l'Hôpital ou à la barrière des Vertus? Le chemin de Nancy passera-t-il par les plateaux, par la vallée de la Marne, ou par Creil, Soissons et Reimsï Telles sont les questions qui se débattent en ce moment, mais dont aucune n'est encore résolue...Disons un mot du système mixte consacré par la loi. Trois puissances sont appelées à concourir à la confection des chemins de fer. L'État, qui a intitulé ses lignes gouvernementales, fait les frais de la 'construction, terrassements et ouvrages d'art, et de l'achat du tiers des terrains nécessaires à l'assiette du chemin. Les communes qui doivent retirer un avantage immédiat de l'établissement de la ligne, contribuent pour les deux tiers des terrains; l'État se charge des avances; enfin l'industrie privée arrive avec le sable, la voie de fer et le matériel d'exploitation: c'est à elle que reste le chemin pendant un temps déterminé.Voilà en résumé le système de la loi du 11 juin: Cession des terrains par les communes, construction par l'État, exploitation par les compagnies, fortune générale, fortune locale, fortune privée, tels sont les trois éléments mis en jeu pour arriver à la réalisation d'une des plus grandes oeuvres des temps modernes.La France, comme le constate la carte que nous mettons sous les yeux du lecteur, n'était cependant pas complètement privée de ces voies de communication rapides; elle a déjà, en exploitation ou sur le point d'être terminés, 900 kilomètres, ou 240 lieues de chemins de fer; mais, en général, ils n'ont aucun rapport entre eux, forment des entreprises isolées d'intérêt privé, et ne peuvent se compléter et prendre tout leur développement que lorsqu'un système général et bien entendu leur donnera les facilités de transit et d'écoulement qui leur manquent.Autour de Paris rayonnent déjà cinq chemins:

J'assistai à ces préparatifs avec l'intérêt qu'un ami devait y prendre. Le Génie avait su que Malvina, dans la première période de notre liaison, s'était mêlée de succès dramatiques, et qu'elle y avait déployé une certaine habileté de combinaisons. Cette circonstance me valut, de la part du grand homme, un redoublement de poignées de main et une place plus avancée dans son estime. Moi-même j'étais devenu un fanatique admirateur de son oeuvre, et, en toute occasion, je me livrais à une propagande illimitée. Je ne connaissais pas le premier mot de la pièce, mais je n'en étais que plus propre à en célébrer les beautés.

La veille du jour décisif, le Génie passa en revue ses troupes et les anima par diverses harangues. La première s'adressa aux acteurs, c'est-à-dire à l'état-major de l'armée. Ils se montrèrent tous pleins de feu, résolus à vaincre ou à succomber glorieusement. Le grand homme parut content de cette attitude:

«Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et j'aurai soin de tout le monde. Vous, Fier-à-Bras, je vous promets de vous comparer à un marbre de Farnèse; vous, Lame-de-Couteau, vous serez l'un des angles de l'obélisque de Luxor; vous, Contre-Basse, vous serez la note lugubre du chêne dodonien. Je ferai de tous les autres des propylées garnis de sphinx mystérieux, des memnoniums, des cryptes, des dolmen, des jardins de Sémiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages auront, en outre, un autographe. Je veux faire loyalement les choses.»

Après l'état-major vint le tour des soldats. Cette troupe était en général mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Génie, dans le cours de son inspection, ne parut pas s'inquiéter du visage, mais il regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que l'on pût voir. Ce détail le satisfit, et après avoir laissé tomber sur ce bataillon aguerri un regard à la fois digne et caressant, il prit à part une espèce d'Hercule qui remplissait le rôle de chef de manoeuvre:

«Mitouflet, lui dit-il en lui présentant un manuscrit, voici votre affaire; il faut étudier cela d'ici à demain.

--Maître, vous serez obéi.

--Attention surtout au manuscrit! Toutes les intentions y sont notées! Il y a le grand battement, le battement moyen et le petit battement.

--Connu, maître!

--Le petit battement, Mitouflet, pour les émotions douces! Ménageons la sensibilité du public. Le battement moyen, pour les vers à effet et les périodes à ciselures! Ceci est propre à tenir en haleine les connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement, il faut le garder pour les coups de théâtre, les temps de passion incandescente! Alors, Mitouflet, lancez-vous; un tremblement, un tonnerre, ce que vous voudrez, point de limites à votre admiration, Mitouflet; faites crouler la salle, le propriétaire a de quoi. Il la rebâtira. Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à l'amende ceux qui molliront.

--Ce sera fait, maître.

--Bien! Mitouflet; s'ils enlèvent la chose, ils auront tous un autographe; je me fends de ça.»

Qu'on juge de l'enthousiasme qu'excitait, parmi ces hommes naïfs, ces enfants de nature, de pareils encouragements distribués sur le front de bataille. Est-il étonnant que des hommes ainsi préparés aient poussé l'admiration jusqu'au pugilat?

Enfin le soleil se leva sur cette mémorable journée. Le bruit que l'ouvrage avait fait attira une grande affluence d'amateurs vers le bureau de location. On vint en prévenir mon ami le Génie:

«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il? Des paysans, des gens qui se mêlent de juger, fi donc! Avoir une salle à douze degrés au-dessous de zéro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. Où peut-on être mieux? comme dit la romance.»

Un effet, le public fut congédié, et l'on s'épargna même le petit simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le chef-d'oeuvre à son entrée dans le monde. C'était une phalange de marchands de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail, de proxénètes et de spéculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute littérature. A leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruines; puis quelques hommes et femmes du monde, qui sont de toutes les fêtes au même titre que les journalistes et les gardes municipaux. Bref, on devait y voir ce que l'on nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire ce petit compliment à lui-même.

Il m'en souvient: nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste. Le satin, la dentelle, le bouquet de violette de Parme, rien n'y manquait. Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de Mitouflet s'en aperçut, et compromit ma femme par un sourire; il semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de l'auteur: voilà un lien; touchez là, et travaillons de concert.

En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premières scènes, Mitouflet ménagea ses moyens et préluda par le battement contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait, et qui, dans un premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, l'attitude de ces trois cents vendeurs de contre-marques et de chaînes de sûreté était particulièrement édifiante; vous eussiez dit de vrais juges, des êtres pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilater, s'épanouir, comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entre eux ne parlaient que l'allemand. Mitouflet surtout avait une pose homérique: l'oeil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise où l'applaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il pouvait nuire.

Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflet les saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu, il passa par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein: la légion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait pas dans l'expression de leur ravissement; peut-être même avaient-ils cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de l'idiome natal.

En présence de cette ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point; elle vit que notre ami le Génie pouvait marcher seul, et que son affaire était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, l'ouvrage devait aller aux nues; il y alla et même au plus haut; le difficile était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille. Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas. Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petites disgrâces. Pourquoi se serait-il désespéré? Ne lui restait-il pas la confiance de sa force et l'estime de Mitouflet?

Le jour commence à poindre; les brouillards se replient à l'horizon, le dôme du Panthéon, les tours jumelles de Notre-Dame, se détachent sur l'azur du ciel; les lions du Jardin-des-Plantes font entendre leurs rugissements, les chants des lavandières leur répondent sur l'autre bord. Les hommes et les animaux saluent l'aurore à leur manière. Les premiers rayons du soleil se jouent dans les eaux; la brise est douce, le ciel est pur; il est temps de commencer mon lointain voyage depuis le pont d'Austerlitz jusqu'au pont d'Iéna. Je me suis donné à moi-même la mission d'explorer les rives peu connues de la Seine et de décrire les populations qui les habitent. C'est une excursion curieuse, et n'offrant que le danger de lire quelques articles rapides comme le courant qui les entraîne.

Regardez sur les deux rives comme partout règnent le mouvement et le travail. Un énorme train de bois va passer sous le pont d'Austerlitz; quatre vigoureux compagnons, armés de longues perches, font mouvoir le radeau et le maintiennent contre les périls du courant. A coup sûr, si nous étions en Italie, les mariniers adresseraient une prière à la Madone avant de s'engager sous l'arche au pied de laquelle le flot tourbillonne; mais nous sommes à Paris, et l'équipage se borne à entonner une chanson en redoublant d'efforts. Encore quelques minutes, et le train sera amarré à côté de cinq ou six autres qui ont fait la même route et couru les mêmes dangers. Des ouvriers, nus jusqu'à la ceinture, dépècent ces radeaux éphémères et transportent sur le rivage les bûches qui s'amoncellent ensuite dans les chantiers. Rude labeur que rien n'interrompt, ni les chaleurs de l'été, ni les froids précoces de l'automne, jusqu'à ce que la capitale ait la quantité de bois nécessaire pour se chauffer pendant une année. C'est ici le cas d'entrer un moment dans la statistique. Il n'y a pas de voyage sans cela. Environ quatre mille cinq cents trains descendent annuellement la Seine. Chacun de ces trains se compose de dix-huitcouponsformant undécastère, ce qui fait quatre-vingt-un milledécastèresou huit cent dix millestères. Un stère égale unedemi-voieou un mètre cube. La consommation de Paris est donc de quatre cent cinq mille voies ou huit cent dix mille mètres cubes que nous amène la rivière. Ici c'est l'eau qui alimente le feu.

Ce rude démenti aux proverbes leur a été infligé par un bourgeois de Paris, nommé Jean Rouvet, qui vivait sous Charles IX. Avant lui, les disettes de bois étaient extrêmement fréquentes. Les chroniques du Moyen-Age sont pleines du récit des émeutes et séditions occasionnées par le manque de combustible. Les amoureux et les poètes qui vont abriter leurs rêveries dans les allées des bois de Boulogne ou de Vincennes, ne se doutent pas qu'ils parcourent les derniers débris des vastes forêts dans lesquelles les rois chevelus menaient leurs chasses gigantesques. Le cor d'ivoire de Roland a bien des fois réveillé ces vieux échos qui ne redisent plus maintenant que la fanfare du clairon de l'infanterie légère. Peu à peu le gibier, chassé par le bruit de la cognée du bûcheron, manqua aux plaisirs royaux; bientôt après les arbres eux-mêmes firent défaut. Il fallut songer à chercher ailleurs des cerfs pour les rois et des bûches pour les Parisiens. Des ordonnances des douzième, treizième et quatorzième siècles attestent ce manque de bois. On mit en coupe réglée les forêts de Sénart et de Fontainebleau, ressources immenses qui n'empêchèrent pas cependant le même inconvénient de se reproduire. L'usage des chantiers n'était pas connu. Le port de la Grève était le seul marché où le bois se vendit. Les bateaux qui l'avaient transporté servaient de magasins. Malheur aux Parisiens si la rivière cesse d'être navigable! les deux tiers de la population seront obligés de souffler dans leurs doigts en demandant au ciel tantôt la crue, tantôt la baisse des eaux, tantôt enfin la cessation de la gelée. Quelle influence n'eût pas exercée à cette époque l'ingénieur Chevalier avec son baromètre! Mais alors on ne connaissait ni les baromètres ni les ingénieurs. Cet état de choses dura jusqu'au jour où enfin Jean Bouvet vint, tout aussi à propos que Malherbe, ce me semble.

L'idée de Rouvet était si bonne, si juste, si raisonnable, que ses contemporains le traitèrent de fou. Je vous laisse à penser comment les bailleurs de fonds du temps de Charles IX durent recevoir un homme qui leur proposait de s'associer à une entreprise dont le but était d'approvisionner Paris de bois qu'on ferait venir par la Seine sans le secours d'aucun bateau, et sans craindre ni les inondations, ni la sécheresse, ni le gel, ni le dégel. Un de ces bailleurs de fonds, devançant Shakspeare de près d'un siècle, répondit à Jean Rouvet qu'il croirait à la possibilité d'exécution de son projet, lorsqu'il verrait les forêts se mettre en marche vers Paris et se vendre elles-mêmes sur le port de la Grève.

Les forêts marchèrent en effet, quoi qu'en pût dire le Macbeth de la finance; mais Jean Bouvet était mort de chagrin et de misère, comme tous les inventeurs, quand ce prodige eut lieu. Un autre bourgeois, René Arnoul, prit l'idée abandonnée et la mit en pratique. Les petites rivières qui forment la partie supérieure du bassin de la Seine traversaient d'immenses forêts en quelque sorte vierges. Jean Rouve voulait qu'on y jetât les bûches, qu'on les abandonnât au courant, et qu'on leur fit ainsi parcourir sans frais un trajet considérable. Les bûches arrêtées ensuite à l'endroit où les rivières tombent dans la Seine ou dans ses grands affluents, devaient être réunies en train et dirigées sur Paris. C'est ce plan qu'exécuta René Arnoul en vertu d'une concession de Charles IX. Les lettres patentes qui investissaient l'industriel de son privilège furent signées deux jours avant la Saint-Barthélemi.

C'est depuis lors que Paris a cessé de grelotter. Pour apprécier à sa juste valeur l'invention de Rouvet, il ne faut pas oublier que les canaux de Briare et d'Orléans n'existant pas, les bois traversés par ces canaux et par la Loire ne pouvaient envoyer leurs produits dans la capitale.

Revenons maintenant aux trains de bois amenés sur le quai d'Austerlitz. Cette digression n'est pas aussi inutile qu'elle en a l'air; car j'ai à vous parler des débardeurs, et sans Rouvet les débardeurs n'existeraient pas. Je pourrais auparavant vous conduire au bal de l'Opéra; mais le temps des bals est passé: nous le reverrons l'an prochain. Observons d'abord le débardeur sur les lieux mêmes ou il a pris naissance, c'est-à-dire dans l'eau. Le débardeur est amphibie.

Ni vous, ni moi, ne ferions de bons débardeurs. Hercule, Thésée, Samson, feu le géant Bihin, seraient tout au plus admis dans la corporation. On prendra une idée de la force que doivent avoir ces ouvriers, en sachant qu'un stère de bois rondin sorti de l'eau depuis deux ans pèse quatre cent seize kilogrammes, et qu'à la sortie de la rivière il a près d'un cinquième de plus de pesanteur.

Concevez-vous que ce soient de pareils hommes que la mode ail pris pour type de l'esprit, de la gaieté, de la verve, et même de la finesse qu'on dépense dans une nuit de carnaval? Le débardeur est le héros de tous les bals autorisés et non autorisés; il fait partie de l'histoire de France; on l'a poétisé, idéalisé, élevé jusqu'à l'art. Garanti et les grisette parisiennes ont pris le débardeur sous leur protection, l'un en dessinant son costume, les autres en le portant. Je voudrais que les débardeurs du Café Anglais ou de la Cité d'Or pussent entendre une conversation de leurs collègues de la Râpée, ou seulement qu'ils assistassent à un de leurs déjeuners. Voici la carte de quelques-uns. Montre-moi ton menu, je te dirai qui tu es.

Les débardeurs du port des Invalides prennent un verre d'eau-de-vie à trois heures du matin; à neuf heures, ils mangent la soupe et boivent un litre de vin; à midi, léger repas et léger litre, à six heures, souper et litre. Dans l'intervalle, ils consomment trois ou quatre litres et cinq à six petit-verres.

Les débardeurs de presque tous les autres ports se livrent à la même consommation, et ne différent que par la quantité de litres et de petits verres. Ceux de Bercy ne boivent que du vin blanc et presque pas d'eau-de-vie. On voit qu'il va loin de là au débardeur délicat, pimpant, musqué, des vignettes et des albums. Les femmes des débardeurs de Bercy, de la Râpée, du port aux Vins, des Invalides, sont généralement blanchisseuses; celles des Tuileries s'adonnent généralement à la vente du beurre, des oeufs, du fruit, du poisson dans les marchés et dans les rues. Quand ces messieurs ne travaillent pas, ce sont ces dames qui les nourrissent. Malgré sa grossièreté et sa rudesse native, le débardeur n'est point complètement étranger au culte des Muses. Comme les potiers, les tisserands, les cordonniers, les menuisiers, les maçons, les vitriers, les débardeurs ont aussi leur poète dans le nommé Ferrand. Ce débardeur compose des chansons qui ne manquent ni d'esprit ni d'élégance.

Gavard, le célèbre anatomiste, trop pauvre pour se livrer à ses études, joignit pendant quelque temps le métier de débardeur à celui d'étudiant. Caché parmi les ouvriers de la Râpée, il gagnait l'été de quoi suivre les cours pendant l'hiver. Ce dévouement peut témoigner de la force de son âme et de son tempérament.

Chose extraordinaire! de tout temps la mode a pris les débardeurs sous sa protection. La fièvre philanthropique dont tous les esprits furent atteints dans les premières années du lègue de Louis XVI, produisit des miracles en faveur des débardeurs. Notre philanthropie est bien mesquine auprès de celle du dix-huitième siècle. La charpie pour les Grecs, produit des loisirs patriotiques de nos femmes de banquiers, pâlit singulièrement à côté du prix que fonda une réunion de marquises et de duchesses en faveur de l'inventeur du meilleur moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les livres de médecine étaient remplis de la nomenclature de toutes les maladies auxquelles les débardeurs étaient exposés. Outre les fièvres aiguës, les pleurésies, les péripneumonies, la toux, la dyspnée, et diverses autres affections de poitrine, il leur survenait encore, disait-on, des ulcères aux jambes extrêmement difficiles à guérir.In cruribus ulcéra sunt sanatu difficilia,dit un médecin qui florissait vers 1784. Il fallait, à tout prix, débarrasser ces pauvres débardeurs de la dyspnée et des ulcères, et nul doute que l'on n'y fût parvenu, car ce que femme veut, la médecine le veut, si la Révolution française n'eût disperse le club des amies des Débardeurs. De nos jours, un praticien dont le talent et la bonne foi ne sauraient être mis en doute, Parent-Duchâtelet, qui, lui aussi, s'était fait débardeur par amour de la science, a publié les résultats de son séjour parmi cette classe de la population. Ce rapport charmerait bien les marquises du dix-huitième siècle, si elles pouvaient revenir à la vie; elles y verraient que leurs chers débardeurs ne sont pas plus malheureux que les autres ouvriers; que le séjour dans l'eau n'occasionne pas autant de maladies qu'on le croyait; que ces ulcères difficiles à guérir, dont s'épouvantait l'ancienne médecine, ne sont qu'une affection peu dangereuse, commune à d'autres professions, et qu on désigne vulgairement sous le nom degrenouille. Parent-Duchâtelet a vu un débardeur de soixante-douze ans qui, après avoir passé la moitié de sa vie dans l'eau, absorbait ses litres et ses petits verres comme n'importe quel charpentier. Il est donc moins urgent qu'on ne le pensait au dix-huitième siècle de trouver un moyen mécanique pour mettre les trains en chantier sans entrer dans l'eau. Les débardeurs, eux-mêmes ne sentent pas charmés de voir se résoudre ce problème, car une découverte semblable diminuerait considérablement leur salaire.

(Les vrais débardeurs, dessin de Daumier.)

Mais nous voici en présence d'une nouvelle espèce de débardeurs: ce sont lesdéchireurs de bateaux, ainsi nommés parce qu'ils mettent en pièces les bateaux qui descendent, chargés de bois, la Haute-Loire, l'Allier et les autres rivières dont le cours ne peut se remonter. On évalue annuellement; trois ou quatre mille le nombre des embarcations ainsi écharpées. Du déchireur au débardeur il n'y a que quelques petits verres de différence. Nous en dirons autant deslâcheurs de trains, ou gens chargés de les faire passer sous les ponts, et nous terminerons par un tableau de la population des débardeurs ainsi qu'elle est répartie:

Port de Bercy (deux rives)     112Port de la Râpée                92Port aux Vins                   40Port des Tuileries              40Clichy-la-Garenne               10Choisy-le-Roi                   30Canal Saint-Martin              12DÉCHIREURS DE BATEAUX.Ile des Cygnes                 150Gare Saint-Denis                 6Bassin de l'Arsenal              6Bassin de la Villette            5Sur divers points               11LACHEURS DE   TRAINS.Port des Invalides              17Port des Tuileries              14

Ces diverses classes forment ce que nous pourrions appeler l'aristocratie de l'eau. Voici maintenant ses prolétaires. Voyez-vous là-bas ces hommes au teint livide, aux traits amaigris, aux vêtements délabrés, entrés dans la vase jusqu'au genou; ils agitent de vastes sébiles en bois, dans lesquelles ils lavent la boue comme si c'était le sable fantastique du Potose. Ces gens-là cherchent de l'or là où vous ne voyez que des immondices. Les ruisseaux de Paris tombent dans la Seine, et, avec eux, tout ce qu'ils peuvent emporter; de plus, on y jette les glaces et les neiges, elles entraînent une grande quantité de matières qui, ne surnageant pas, se précipitent et se déposent sur le fond jusqu'à une distance assez éloignée des bords. De ces causes, et de plusieurs autres ressortant des lois hydrauliques particulières aux fleuves, il est résulté que le sol de la Seine s'est considérablement exhaussé. En quelque endroit qu'on l'examine, jusqu'à cinq ou six pieds de profondeur, et quelquefois même davantage, il est composé de sable et de vase renfermant une foule de particules métalliques, fer, cuivre, plomb, étain, or et argent, quelquefois en petits lingots, ordinairement ouvragés; plus, des clous, des boutons de guêtres, des épingles, des fragments de toutes sortes d'ustensiles. Pour extraire les parcelles de métal, des malheureux entrent dans ce Pactole fangeux, y restent depuis le matin jusqu'au soir, et cela pendant six mois de l'année; ils gagnent quarante sous par jour. Quand le froid est trop vif, ils exercent leur industrie en fouillant les ruisseaux. C'est en voyant le fer aigu dont ils sont armés, et l'ardeur avec laquelle ils travaillent que le peuple les a surnommésravageurs.

Pauvres gens, les trottoirs à rebords viennent de leur enlever cette ressource!

Le nombre des ravageurs est connu: on en compte six dans file Saint-Louis, huit dans la Cité, cinq au pont Saint-Michel, deux à l'Hôtel-dieu.

La population ouvrière vivant exclusivement de la rivière ne dépasse pas en tout six cent soixante-dix personnes; mais, dans cette promenade rapide, nous n'avons examiné que les industries avouées; que de gens viennent chercher sur les bords du fleuve les moyens de soutenir leur existence aléatoire! que de bohémiens, depuis le rôdeur de rivière, écumeur d'eau douce poursuivant sa proie la nuit de bateaux en bateaux, jusqu'au chiffonnier dressant son chien à lui rapporter l'immonde épave de l'égoût! Nous sommes loin d'avoir terminé notre exploration de la Seine; un autre jour nous reviendrons sur l'eau.

(Voyez pages 44, 56, 68 et 88.)

TABLEAUX.

Les Crêpes, par M. Giraud.)

M. Giraud.--Les Crêpes.--Tout l'esprit duColin-Maillardse retrouve dansles Crêpes;mais puisque M. Giraud possède si bien son dix-huitième siècle, puisque les Grâces poudrées n'ont plus de secrets pour son pinceau et qu'il sait tous les sourires de leurs bouches en coeur, toutes les fossettes de leurs mains potelées, aux ongles roses, puisque enfin elles lui ont appris l'art suprême de poser une mouche sur un beau visage assez galamment pour que personne ne soit tenté de regretter la place blanche ou vermeille qu'il nous dérobe ainsi, pourquoi ne laisserait-il pas le badinage pompadour? pourquoi ne viserait-il pas plutôt à cet idéal sérieux et charmant de Marivaux et de Watteau, ces deux poètes? On a appelé du nom de marivaudage le style précieux, les jolies fadeurs, les galanteries maniérées, elles imitateurs ont cru bien marivauder en perfectionnant, si je puis dire, les défauts du maître; mais ils oublièrent, la grâce réfléchie et le calme sourire de la belle Silvia: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'elle dit?»--Et de même pour Watteau, grave avec tant d'afféterie, presque rêveur sous la poudre, et tendre comme le madrigal, d'esprit au moins, sinon de coeur: «Mon frère, sentez-vous cette paix douce qui se mêle à ce qu'il peint?» Dès que le bruit des baisers se fait entendre, que les éclats de rire viennent troubler l'aimable comédie, que le galant badinage se tourne en joie libertine, «Fi, le vilain amour!» dit Angélique; et tout de suite nous revenons aux soupers de Diderot et aux fines parties de Trianon.

Que M. Giraud nous pardonne ces restrictions; on a souvent reproché aux critiques cette fâcheuse habitude qu'ils ont de se demander, non point ce que l'artiste a voulu faire, mais ce qu'il aurait dû faire; et toujours les critiques retombent dans ce même défaut; telle est ta nature de leur esprit, qu'ils ne peuvent jamais voir le bien sans penser immédiatement au mieux. Si donc aujourd'hui nous nous étions uniquement demandé comme il convenait sans doute, ce que M. Giraud a voulu faire, si nous avions examiné simplement l'exécution de sa pensée, nous n'aurions eu que des éloges pour son tableau.

(Posada navarraise, par M. Leleux.)

M. Leleux.--L'Illustrationdonne aujourd'hui la gravure de laPosada navarraisede M. Leleux. Nous avons, dans un article spécial sur le salon carré, examiné en détail cette toile remarquable à différents titres; nous rappellerons volontiers à nos lecteurs que nous avions loué l'élégante simplicité, la vérité poétique, la riche fantaisie de M. Leleux; quant à nos critiques, nous ne les renouvellerons certainement pas:Semel est salis atque super. Il importe surtout de se rappeler les qualités par lesquelles une oeuvre a semblé recommandable.

Nous regrettons de ne pouvoir joindre ici les gravures de deux tableaux dont la gracieuse idée a semblé d'autant plus charmante que d'ordinaire les peintres ne se mettent point en frais d'imagination, et se contentent volontiers des sujets les plus vulgaires et les plus rebattus: nous voulons parler desFils de la Viergeet duSoir;au moins essaierons-nous d'en donner une fidèle description, que saura d'ailleurs compléter l'imagination de nos lecteurs.

--Les Fils de la Vierge.Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie,Naïve enfant,Croyait abandonné par la vierge MarieAu gré du vent;Dérobé par la brise à son voile de soie,Fil précieux,Quel est le chérubin dont le souffle t'envoieSi loin des cieux?

--Les Fils de la Vierge.Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie,Naïve enfant,Croyait abandonné par la vierge MarieAu gré du vent;Dérobé par la brise à son voile de soie,Fil précieux,Quel est le chérubin dont le souffle t'envoieSi loin des cieux?

--Les Fils de la Vierge.

Pauvre fil qu'autrefois ma jeune rêverie,

Naïve enfant,

Croyait abandonné par la vierge Marie

Au gré du vent;

Dérobé par la brise à son voile de soie,

Fil précieux,

Quel est le chérubin dont le souffle t'envoie

Si loin des cieux?

La romance imaginait que le fil de la Vierge était enlevé par la brise à son voile de soie; l'idée du peintre nous semble encore plus gracieuse: Marie est assise avec l'enfant Jésus sur une nuée légère, que supporte de ses ailes et de ses mains levées,manibusque supinis, un bel ange planant au milieu de l'azur; la Vierge tient une blanche quenouille, elle file, et l'enfant Jésus abandonne au souffle du vent le fil sorti des mains de sa mère.--Jamais la touchante légende n'avait été si poétiquement traduite, et le tableau mérite de devenir populaire mieux encore que la romance.

Quelques-uns, critiques sévères, ont reproché auxFils de la Viergede n'être proprement qu'une vignette, qu'un cul-de-lampe; mais pour cette toile, si modeste qu'elle soit, nous donnerions volontiers bien des tableaux de genre, bien d'immenses toiles historiques qui tapissent les murs du salon; de même, on a justement mis au premier rangla Guirlande de Fleursde M. Saint-Jean, dont la perfection dépasse les fameuses fleurs des maîtres hollandais.

M. Gleyre.--Le Soir.--Le poète est assis sur la rive; la tête penchée, il suit d'un triste regard la barque qui s'éloigne toute chargée de ses espérances, de ses illusions, de ses belles amours; elles s'en vont, et sans retour, plus charnelles encore, plus jeunes, plus souriantes sous leurs épaisses couronnes, qu'elles n'étaient au jour fortuné où le gracieux essaim vint convier le poète à descendre le fleuve de la vie; en son aimable société. Aujourd'hui elles le laissent sur la rive, elles l'abandonnent, et voguent insoucieusement vers d'autres bords: amour, bonheur et gloire, tout lui échappe à la fois, et la brillante Théorie lui emporte toutes les joies de son coeur, tous les rêves de sa pensée:

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années?

L'Amour effeuille ses roses dans le fleuve: la Gloire est debout, la palme à la main, toujours sereine et radieuse; les autres blanches figures, l'Amitié, l'Espérance et leurs soeurs, marient leurs voix douces aux sons de la lyre; et le poète délaissé recueille tristement, ces harmonies décroissantes, et plein de mélancolie il écoute

L'adieu qu'en s'en allant chasse l'Illusion.

Le tableau de M. Gleyre, au dire de chacun, mérite une des premières places dans l'Exposition de cette année; il se distingue d'abord par le choix infiniment poétique du sujet, par une heureuse et savante composition, par un choix exquis de détails; puis il se recommande encore par la peinture et le dessin. M. Gleyre n'a point fait comme ces poètes qui croiraient nuire à leur fantaisie et rogner les ailes à leurs pensers aériens, s'ils se préoccupaient terrestrement de la correction du style et de la pureté du langage; il a su avoir de l'imagination sans faire tort au bon goût; et, d'autre part, préciser sa rêverie de façon à ce qu'elle fût intelligible, sans lui rien ôter d'ailleurs de sa tristesse ni de sa poésie. C'est une excellente leçon littéraire pour tous nos jeunes rimeurs chimériques et mystiques, qui «boivent les regards soyeux de leurs maîtresses,» et se décorent volontiers du beau nom d'âmes incomprises.

NOUVELLE.(Suite.--Voyez pages 73, 89 et 103.)

Léonor n'avait pu cacher à don Christoval son entretien avec l'Égyptienne; celui-ci avait tourné la chose en plaisanterie et s'était moqué de la crédulité de sa compagne. Mais le lendemain, quand ils se furent remis en route, il s'aperçut que Léonor était silencieuse, qu'elle avait l'air abattu et préoccupé. Il jugea bien que la scène de la veille avait produit une impression profonde sur cette imagination trop sensible. Leur voiture gravissait en ce moment une montagne escarpée, à travers une vieille forêt, Christoval pensa qu'un peu d'exercice, l'air frais du matin, le charme du paysage éclairé des premiers rayons du soleil, feraient une diversion salutaire. Sous prétexte que la lenteur des chevaux l'impatientait, il proposa à Léonor de marcher un peu; elle y consentit, et, quand ils furent seuls dans le sentier agreste qui côtoyait la route, Christoval, pressant doucement sous son bras le bras de Léonor, prit la parole en ces termes:

«Ma chère Léonor, c'est toujours une imprudence de chercher à connaître l'avenir. Je suis fâché que vous ayez cédé à cette curiosité; mais enfin le mal est fait; tachons qu'il n'ait pas de suites prolongées. Quoique je n'attache pas de valeur aux prédictions de ces sortes de gens, j'avoue néanmoins que dans ce fatras de mensonges et de paroles hasardées il peut se rencontrer quelque chose qui mérite qu'on s'y arrête. Je ne crois pas à l'art des devins et des sorciers, mais je crois que la Providence peut se servir quelquefois de ces pauvres instruments aveugles pour annoncer mystérieusement ses desseins et transmettre un avertissement aux hommes. On a vu dans ce genre des faits très-singuliers. Ainsi, quoique j'aie affecté hier soir de rire de votre superstition, je n'en ai pas moins réfléchi sérieusement aux détails que vous m'avez racontés. J'ai été frappé particulièrement d'un mot: «Le repos, dit la bohémienne, vous attend en Terre-Sainte!» Eh bien, il faut y aller. Que risquons-nous? Du moment que nous quittons notre patrie, tous les pays nous sont indifférents. Courons donc la chance de trouver le bonheur en Terre-Sainte. Mais quelle est cette Terre-Sainte? La Palestine? Point du tout!

«Lorsque je faisais mes caravanes, je me souviens d'avoir visité, en Suisse, une petite île délicieusement située dans le lac de Constance: on l'appelle l'île de Reichenau, et, par un surnom qui date de huit ou dix siècles, l'île Sainte ou la Terre-Sainte. Cela vient d'une abbaye de bénédictins, florissante et superbe du temps de Charlemagne; aujourd'hui noire et triste ruine. Ce nom de l'île Sainte est resté dans la bouche du peuple, pour attester qu'autrefois les moines propriétaires de Reichenau y firent fleurir la vertu et la piété, sans laquelle il n'y a point de vertu.

«Nous avions le projet de nous fixer quelque part en France; mais la France est trop rapprochée de l'Espagne, et les relations sont trop fréquentes entre les deux pays. Votre oncle finirait par découvrir notre asile et trouverait le moyen de nous y tracasser, car vous savez s'il est actif et vindicatif; Faisons mieux: si vous l'avez pour agréable, chère amie, nous nous établirons à Reichenau. Il faut considérer votre fortune comme perdue; mais la mienne sera plus que suffisante pour nous deux. J'écrirai à don Sébastien; cet ami fidèle et discret nous fera passer nos quartiers de rente, et nous vivrons heureuxen terre sainte, dans ce repli caché de l'univers, à l'abri de tous les oncles, de tous les archevêques et de tous les méchants du monde.»

Léonor s'accorda à tout ce que disait don Christoval. La sérénité reparut sur son visage; il lui sembla démontré que les paroles de la bohémienne renfermaient un avis de la Providence, et elle ne se lassait pas d'admirer avec quel bonheur don Christoval l'avait reconnu et en avait démêlé le sens.

Leur premier soin, en arrivant en France, fut de faire consacrer et bénir leur union par l'Église. Cela était fort nécessaire, surtout pour Léonor, qui sentait de grands scrupules de conscience.

Ils prirent leur route par Lyon; puis ils gagnèrent Strasbourg. Ils allaient à petites journées, mais sans aucunement s'arrêter pour visiter les curiosités qui se trouvaient sur leur chemin. Léonor sentit un frisson au coeur lorsque, à l'entrée du mont de Kelh, se présentèrent à ses yeux les montagnes vaporeuses de la Forêt-Noire. Ce large fleuve, dont les ondes fortes s'enfuyaient en bruissant sous ses pieds, sur sa tête ce ciel d'un bleu clair et profond, cette vallée semée de villages aux maisons blanches, aux clochers aigus, peuplée d'aunes noirs, de saules au feuillage pâle et mélancolique; ces hommes avec leurs têtes blondes et leurs visages rosés, faisant retentir à ses oreilles un idiome guttural, étrange, tout lui causait une impression de peine et de malaise indéfinissable. Ce n'était plus l'Espagne! Elle comprit qu'elle changeait d'atmosphère, qu'elle passait d'une nature ardente au sein d'une nature langoureuse. En traversant cet immense pont de bateaux, il lui semblait renoncer pour jamais à sa chère patrie. Sa patrie serait désormais ce qu'elle avait devant les yeux. Elle ne put s'empêcher de tourner la tête, comme pour adresser un dernier regard, un regard d'adieu à l'Andalousie; mais ce regard ne rencontra qu'un vaste marais au delà duquel montait la flèche de Strasbourg, dans un horizon chargé de petits nuages laiteux. Elle sentit une larme rouler sous sa paupière; heureusement, don Christoval, occupé à acquitter le péage, ne s'en aperçut pas. Un moment après, tandis qu'il se récriait sur la beauté du pays qui s'ouvrait devant eux, Léonor se mit à réciter mentalement une prière en espagnol, pour marquer d'une action de piété son premier pas sur la terre étrangère et y commencer son séjour sous des auspices favorables.

Ils voyagèrent toute la nuit. Le lendemain, vers cinq heures du soir, la diligence les déposa quelques lieues avant Constance, dans la petite ville de Radolfszell, située au bord du lac Inférieur, en face de Reichenau. On fit avancer une barque, et en quelques minutes les deux époux se virent séparés du continent, voguant vers cette étroite bande de terre, perdue au milieu de l'eau, où ils venaient de si loin chercher la paix. L'heure était solennelle et tout portait à la méditation; le lac s'embrasant des derniers feux du soleil, ressemblait à un océan de cuivre en fusion. A l'autre bord, le regard, se relevant sur les collines verdoyantes de Thurgovie couronnées de jolies fabriques, glissait jusqu'au rocher de Hohentwiel, dont la masse gigantesque et bizarre apparaissait toute noire au sein d'une poussière lumineuse.

Léonor éprouva un serrement de coeur, une angoisse de tristesse amère, en se voyant au milieu de cette vaste étendue d'eau, sous un ciel étranger, bien loin de sa patrie, de sa famille et de ses amis, et sans aucun espoir de les revoir ou d'en entendre jamais parler. Désormais elle était seule au monde, seule avec son mari, qui, à vrai dire, abandonnait aussi pour elle le reste de l'univers. Tandis que la nacelle se balançait mollement sur les vagues, au bruit cadencé des rames, elle se rappelait ces vers d'un ancien poète qui semblaient s'adresser à elle et à don Christoval:

Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,Toujours charmant, toujours nouveau!

Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,Toujours charmant, toujours nouveau!

Soyez-vous l'un à l'autre un monde vaste et beau,

Toujours charmant, toujours nouveau!

Le lac sur lequel ils voguaient rappelait à sa pensée ce lac funéraire qui, dans l'ancienne mythologie, séparait la terre des vivants du pâle royaume des morts. Toute sa vie passée se déroulait devant elle comme un rêve. Que de périls, que d'alarmes depuis le jour où elle avait fui son couvent! Mais là-bas, se disait elle, nous allons recommencer notre existence sous une forme nouvelle. Puisse l'avenir nous dédommager du passé! Puisse cette île, cette terre sainte, nous donner en effet le repos que nous y promet la prédiction de la bohémienne!

Puis elle était obsédée par un souvenir musical, celui de la chanson qui, deux fois déjà, s'était trouvée aux événements les plus graves de son existence. Une sorte de voix surnaturelle, à laquelle elle ne pouvait imposer silence, lui murmurait à l'oreille cet air populaire:

Marinero del almaAyolè!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.

Marinero del almaAyolè!En un arrojoHecha te al golfo,Que tu dicha consisteEn un arrojo.

Marinero del alma

Ayolè!

En un arrojo

Hecha te al golfo,

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

«Marinier de mon âme, prends ton élan et mets la barque dans le golfe, car ton bonheur dépend de cet élan.»

Le sens de ce couplet s'adaptait naturellement à la situation. Dieu veuille, pensait Léonor, que la chanson dise cette fois la vérité!

Don Christoval, de son côté, paraissait absorbé dans des réflexions non moins sérieuses.

Enfin, leur bateau prit terre dans une petite crique. Ils descendirent, et, suivis du guide, qui portait leur bagage, ils montèrent par une pente douce à la seule auberge qui se trouve dans l'île; auberge comme on en voit peu: vaste, calme, silencieuse, jamais troublée par les ris et les chants des buveurs; elle s'élève au milieu des ruines et sur le terrain de l'abbaye. Le bâtiment est un carré long, dont la façade étroite regarde le sentier (il n'y a point de route dans l'île); les fenêtres de la maison donnent à droite sur un joli jardin, dont les allées, bien sablées et bordées de buis, conduisent les voyageurs au perron de la porte d'entrée. Là foisonnent tout l'été ces fleurs vulgaires, si distinguées par leur éclat ou leur parfum: des roses, des pensées, du réséda; au printemps, quelques lignes de tulipes; ensuite des lis et des anémones; en automne, des dahlias et des tournesols. Enfin, plus tard, on est trop heureux de voir poindre sur la neige quelque triste ellébore, la rose de Noël, ou de découvrir dans un coin, exposé au midi, le bouquet embaumé de l'héliotrope d'hiver.

Les fenêtres du côté opposé donnent aussi sur un jardin; mais que celui-là est différent de l'autre? Il n'y vient qu'une forêt de plantes ombellifères, basses, maigres, décolorées, frissonnantes au moindre souffle du vent, au milieu desquelles se lèvent pressées dans une lugubre symétrie des croix de bois noir. Le propriétaire de cet enclos c'est la mort; le fossoyeur est son jardinier.

On ne s'aperçoit de la population de l'île que par les croix de bois noir, et l'on s'étonne qu'il y ait tant de défunts dans un endroit ou l'on voit si peu de vivants.

Au reste, le domaine de la mort ne se borne pas à ce champ resserré: on retrouve à chaque pas l'empreinte de l'impitoyable suzeraine; et lorsque parmi ces chaumières neuves, ces beaux tilleuls, ces grands noyers, au milieu de ces prairies émaillées, de ces riants vignobles, on découvre ici un pan de mur, là un chapiteau sculpté, plus loin un tronçon de colonne, quelque saint mutilé couché dans l'herbe, les mains jointes, ou l'entrée basse et voûtée d'un souterrain fermé par les décombres, on sent que Reichenau tout entière appartient à la mort, et l'on croit, au pied de tout objet ayant vie, entrevoir la faulx impatiente de frapper.

Léonor et Christoval avaient devant leur croisée attenante au jardin de l'auberge, une vieille tour quadrangulaire en pierres grises dont les siècles avaient rongé le ciment, mais retenues aux arêtes et dans le milieu par des lignes de briques rouges qui rayaient l'édifice dans toute sa hauteur. Cette tour avait encore deux étages, comme l'attestaient au dehors deux rangs de petites fenêtres romanes assemblées. Ils apprirent que c'était la tour du monastère bâti par Charles Martel. L'église dans laquelle elle donnait entrée n'était que du temps de Charlemagne, et le choeur même avait été refait sous un roi dont l'âge a détruit la mémoire.

Dès le lendemain de leur arrivée ils s'empressèrent d'aller visiter ce monument vénérable. Le sacristain qui les conduisait était un vieillard au visage semblable à celui d'un trépassé, mais avec des traits extrêmement doux et une physionomie mélancolique. Il parlait très-bien le français, que Léonor et don Christoval entendaient à peu près comme leur langue maternelle, possédait des connaissances en histoire et en architecture, et, grâce à l'obscurité de l'île, aujourd'hui très-peu visitée, n'avait rien de commun avec lesciceroniofficiels, race insupportable par son bavardage autant que par ses mensonges.

«Regardez cette tour, leur dit-il; elle a précédé neuf autres tours qui ornaient les bâtiments de l'ancien monastère et qui ont disparu avec eux; vous en verrez le tableau tout à l'heure dans l'église. La tour de Charles Martel a déjà duré deux siècles de plus que n'a duré en Espagne le royaume des Maures, fondé en même temps qu'elle; elle est beaucoup plus vieille que l'établissement des Normands en Angleterre. Cependant elle a été incendiée deux fois par le feu des hommes et une fois par le feu du ciel; ses malheurs l'ont beaucoup diminuée. La voilà! telle qu'elle est, elle durera encore plus que vous et moi.

«Nous voici dans le vaisseau, à l'entrée des trois nefs. Remarquez le péristyle où nous sommes; on ne le trouve que dans les églises de la plus haute antiquité. C'est dans ce péristyle, ou plutôt cenarthex, que se tenaient, aux jours de la primitive Église, les pénitents et les catéchumènes, séparés du reste des fidèles par cette rangée de piliers. Ce pilier-ci est encore de la première fondation, contemporain de la tour; les autres sont plus jeunes, comme vous pouvez le reconnaître à la différence de la forme.

«Avançons dans cette nef latérale de gauche. Hélas! les vitraux sont brisés, le toit laisse voir le ciel en plusieurs endroits; les dalles du pavé sont descellées et manquent çà et là. Il n'y a que les pierres tombales qui soient restées fidèles au sol où le doigt de la mort les avait fixées. Voilà, contre ces piliers, les tableaux dont je vous parlais: celui-ci représente le miracle de saint Pirminius, prenant possession de l'île, au septième siècle, et en chassant tous les reptiles venimeux. Vous les voyez fuyant à la nage sur les eaux du lac, qui en sont couvertes. Ici, le saint fait construire son monastère, et là, vous voyez l'ensemble des bâtiments au temps de leur splendeur, lorsque l'abbaye, semblable à une petite cité, renfermait huit cents moines et resplendissait de l'éclat des vertus et de la science; lorsqu'elle avait pour amis des rois et des empereurs, et pour sujets des ducs, des comtes et des évêques; lorsqu'elle recevait dans son sein Charles le Gros, déposé par la diète de Tribur,--voilà sa tombe et son image en pied;--lorsque, enfin, elle était si puissante et si riche, que l'abbé pouvait aller à Rome sans cesser de marcher sur ses terres! Alors Reichenau était grande sur la terre et dans le ciel; Dieu l'honorait par de fréquents miracles, dont vous voyez les principaux retracés dans ces peintures à demi rongées par l'humidité; les grands de la terre la comblaient de privilèges et de présents de toute sorte. Que reste-t-il de tant d'honneurs et d'opulence? La tour de Charles Martel et un moine, un seul, âgé de quatre-vingts ans! Mais, n'importe! tant que la tour et le chanoine Sulzer subsisteront, l'abbaye sera représentée. Quand dom Sulzer aura cessé de vivre, quand la tour aura croulé... tout sera fini! Puissent mes yeux ne pas être témoins de cette double catastrophe!»

L'aspect désolé de cette église ne justifiait que trop les plaintes douloureuses du sacristain. Toutefois, comme les personnes déchues d'un rang élevé, après l'avoir occupé longtemps, l'église de Reichenau retenait, au sein de son deuil et de sa misère, un je ne sais quel air d'importante majesté. La grandeur des dimensions, la forme du maître-autel, le choeur, entièrement revêtu de chêne noir et fermé dans toute sa largeur par une grille d'un travail exquis, jusqu'à ces peintures envahies par les lichens verdâtres qui servaient de tapisserie à la muraille nue, tout cela avertissait le visiteur d'une splendeur éteinte et d'une gloire rentrée dans le néant. Le bon sacristain faisait admirer ces détails à Christoval et à Léonor. Il n'oublia pas d'exposer à leur vénération les reliques conservées dans le trésor de l'église: du sang de notre Sauveur; un fragment de sa croix; le vase de marbre dans lequel Jésus-Christ fit son premier miracle, aux noces de Cana; la crosse d'ivoire et de vermeil de l'abbé Mangold de Brandis; l'émeraude du poids de vingt-sept livres, don de Charlemagne, laquelle n'est, au dire des experts, qu'une masse de verre coloré; mais elle a été donnée et reçue pour une émeraude; pendant mille ans elle a été réputé émeraude, c'en est une: il y a prescription sur la qualité.

Tandis qu'ils examinaient curieusement ces intéressantes merveilles, une porte s'ouvrit dans la boiserie et un personnage de haute taille, un peu voûté, en costume de bénédictin, s'avança, traversa le choeur à pas lents, les yeux fixés à terre, et s'alla mettre à genoux sur les degrés de l'autel. «C'est dom Sulzer, dit tout bas le sacristain; il vient toujours faire sa prière à cette heure. Venez,» ajouta-t-il en posant le doigt sur ses lèvres; et, par une autre porte, il les emmena hors de l'église.

Naturellement le sacristain fut questionné sur dom Sulzer; il en fit un éloge complet. «Dom Sulzer, dit-il, est aussi bon qu'il est savant, et c'est beaucoup dire! Si vous passez ici quelques jours, je vous conseille de l'aller voir. Il demeure là, dans cette maison blanche, à côté de la tour. Vous voyez le préau par la porte ouverte: ce sont les écoles; dom Sulzer les dirige. C'est par ses écoles que Reichenau se rendit jadis si célèbre dans le monde, et ses écoles subsistent encore. Il n'en sort plus, comme au temps passé, des papes, des cardinaux et des évêques. Hélas! elles ne forment plus que de pauvres enfants destinés à mener la charrue. Cependant, qui sait? Parmi ces enfants, Dieu peut, s'il lui plaît, susciter des princes de l'Église! Reichenau n'est pas encore tout à fait éteinte; il peut la rallumer et la faire luire de nouveau sur le monde. Peut-être ce que nous voyons n'est-il qu'un moment d'épreuve; peut-être, au milieu des rustiques écoliers de dom Sulzer, se cache celui qui doit un jour mettre le terme à cette épreuve cruelle! Le ciel a trop aimé Reichenau pour que je puisse croire qu'il l'abandonne à un malheur sans fin!... Pardon! Je retombe toujours dans ces illusions qui doivent vous paraître un radotage, une folie! C'est qu'à force de vivre avec dom Sulzer, j'ai pris ses sentiments de tendresse et de compassion pour cette infortune si profonde et si inconnue. Dom Sulzer a vécu soixante ans dans l'abbaye. Il y est entré petit garçon, car les pères avaient ainsi coutume de s'attacher ainsi les enfants qui annonçaient des facultés brillantes et du penchant à la piété. On les nourrissait, on les instruisait, et, quand venait l'âge de faire profession, ces jeunes gens se trouvaient tout façonnés à la vie monastique, déjà riches en savoir, et capables de faire pendant longues années honneur à l'ordre. Il possède toute l'histoire et les souvenirs de l'abbaye depuis son origine, et son bonheur est de les raconter. Vous verrez chez lui une foule de choses curieuses, notamment une collection de peintures représentant tous les prodiges qui se sont accomplis à Reichenau, à commencer par la vision du moine Wettin jusqu'à l'épouvantable apparition dont fut témoin dom Sulzer lui-même.»

Léonor et Christoval ayant témoigné un vif désir d'entendre cette histoire, on s'assit au soleil, en face de la vieille tour, ayant sous les yeux l'extrémité verdoyante de l'île qui se perdait dans les eaux étincelantes du lac, et le sacristain reprit la parole en ces termes:

AVENTURE DE DOM SULZER.

«En ce temps-là, dom Sulzer n'était pas encore dom Sulzer, mais simple novice, petit abbé à sa première soutane, âgé de quinze à dix-sept ans, je suppose; car il ne m'a jamais lui-même raconté ce fait. Il n'en saurait entendre parler, et plusieurs personnes ayant essayé, à de longs intervalles, d'y faire allusion en sa présence, il a toujours été près de se trouver mal, tant les souvenirs de cette terrible histoire lui font encore d'impression après plus de soixante années!

«A cette époque que je dis, il y avait dans l'île un homme de moeurs irréligieuses et même débauchées. C'était un riche bourgeois de Constance, qui s'était venu établir chez nous pour y vivre grassement de son bien. Quoiqu'il ne fût pas marié, il y avait toujours des femmes dans sa maison; il faisait des repas qui ressemblaient à des noces. Enfin, dans notre petit pays, où la vie a toujours été si réglée, il était un scandale pour tous, et pour plusieurs une pierre d'achoppement, car la contagion de son libertinage commençait à se répandre. Assez bon homme, au demeurant, et même très-charitable, à ce qu'on dit; mais quoique ce soit beaucoup, ce n'est pas tout!

«Sous les règles de nos grands et sages abbés, comme l'abbé Hatton, l'abbé Waldo, ou Frédéric de Wartenberg, lorsque la discipline était dans toute sa vigueur et son énergie, vous pensez bien qu'il n'y en aurait pas eu pour longtemps à couper la racine de cet abus et à faire déguerpir de l'île cet intrus envoyé du démon. Mais alors c'était l'abbé Frédéric de Rosenegg, dont le mauvais gouvernement avait laissé dépérir le spirituel et le temporel du monastère. Le relâchement le plus funeste, sous le nom de tolérance, le relâchement précurseur de la décadence s'était introduit dans l'abbaye. Les pratiques extérieures étaient à peine maintenues, et le peu qu'on en conservait, par un reste de pudeur et de bienséance, paraissait encore bien lourd à porter. L'esprit des anciens moines s'était retiré de leurs successeurs. Ne vit-on pas,--vous pouvez me croire, car c'est un fait authentique,--ne vit-on pas l'abbé de Reichenau, ce même Frédéric de Rosenegg, aller manger chez ce libertin, dont par malheur le nom s'est perdu! Il existe encore quelques vieillards qui vous attesteront avoir vu passer l'abbé sur son petit cheval blanc, lorsqu'il se rendait chez ce réprouvé, qu'il nommait publiquement son ami. Aussi le ciel ne pouvait manquer de faire un exemple!

«L'homme dont je vous parle avait un confesseur. Vous entendez bien que c'était pour la forme, à moins que ce ne fût pour augmenter d'autant le scandale de sa mauvaise vie. Ce confesseur était un moine de chez nous, honnête au fond du coeur, mais faible à l'excès. Il remontrait bien quelquefois à son pénitent la profondeur de l'abîme et la nécessité de s'en retirer par la pénitence tandis que le salut était encore possible; mais l'autre, avec des promesses et des ajournements, savait si bien tourner son homme, que le pauvre moine finissait toujours par céder, en sorte que le directeur était emporté par celui qu'il aurait dû retenir, et quitta le rôle de juge pour celui de complice. Vous allez voir le succès de ces déportements.

«Une nuit, sur le coup d'une heure, voilà qu'on heurte, on sonne, on fait un étrange vacarme à notre porte. Le portier surpris se lève. «Eh vite! eh vite! monsieur un tel se meurt! il a été pris d'un mal subit et inconnu; il demande son confesseur, le père Dominique.» On court éveiller le père Dominique. Tandis qu'il s'habille, dom Sulzer, qui était comme sonfamulus, court à la sacristie chercher le viatique et les saintes huiles. Mais notez bien qu'il les garda sur lui, non pas avec intention, mais par hasard, ou plutôt par l'ordre secret de la Providence. Le père Dominique ne prit que son bréviaire sous le bras et son bâton à la main. Ils se mettent en route tout seuls; les domestiques étaient retournés près de leur maître, sachant bien que le père Dominique n'avait pas besoin de guide pour trouver la maison. C'était au milieu de l'automne, pendant la pleine lune; la nuit était douce et claire, et l'on distinguait très-loin dans la campagne, car il faisait blanc comme de jour. Ils suivaient côte à côte un chemin bordé de haies. Quand je dis qu'ils étaient seuls, je ne compte pas un jeune chien élevé par dom Sulzer, qui les suivait, et qui tout à coup se mit à hurler d'une façon lamentable. Après avoir inutilement essayé de le faire taire, ils prirent le parti de le laisser pleurer. Trente pas plus loin, le chien se tut de lui-même et se blottit dans un buisson. «Diable soit de la bête! dit le père Dominique impatienté. Il va nous retarder. Laisse-le!» Comme il achevait ces paroles, ils virent devant eux, plantée au milieu du chemin, la figure de celui qu'ils croyaient agonisant dans son lit. «Où allez-vous? leur demanda-t-il d'une voix grave.--On est venu nous dire que vous étiez à toute extrémité. J'allais vous confesser et vous donner l'extrême-onction.--N'allez pas plus loin! Je suis mort! La justice de Dieu m'a surpris dans l'impénitence finale: je suis damné! damné pour avoir différé ma conversion; damné à cause de votre faiblesse coupable et de votre lâche indulgence. C'est vous qui m'avez précipité dans une éternité de douleurs. Vous qui êtes l'auteur de ma misère, il est juste que vous la partagiez. Venez donc!» En parlant ainsi, le mort allongea le bras et toucha l'épaule du père Dominique. Au même instant, sans bruit, sans secousse, ils disparurent tous deux, comme une fumée qui s'évanouit en l'air!... Dom Sulzer revint à l'abbaye. Il fut trois mois malade de la terreur qu'il avait éprouvée. On croyait qu'il succomberait; il guérit cependant; mais personne, depuis cette époque, ne l'a jamais vu rire.

«Et savez-vous la place exacte où s'est accompli ce miracle? C'est celle où nous sommes assis. Retournez-vous: voilà, sur notre tête, la croix qui a été élevée en commémoration. On l'appelle la croix;du damné!»F. G.

(La suite à un prochain numéro.)

On trouve dans les poètes antiques vingt-quatre manières différentes de représenter le Destin. Je viens d'en inventer une vingt-cinquième. Mon intention n'est pas de demander un brevet.

Suivant moi, qui ne suis ni un poète antique, ni un poète moderne, le Destin porte un habit noir, une cravate blanche, des breloques et pas de sous-pieds. Le Destin a du ventre et une voix de basse-taille; il flotte entre trente et soixante ans; il prise dans une tabatière qui peut être en or, mais qui n'est jamais en buis, et il porte à la main un marteau, emblème de sa puissance.

Le Destin, selon moi, est un commissaire-priseur. J'ai vu bien des gens suspendus à ses lèvres comme à celles d'un oracle, attendre avec une impatience fiévreuse le premier mot, ou plutôt le dernier mot qui allait sortir de sa bouche. Je conçois l'orgueil du commissaire-priseur; il y a des moments où il peut se croire dieu.

J'ai vu adjuger ces jours derniers une statue d'une célébrité européenne. Le combat a duré longtemps. A la fin, deux athlètes restaient seuls sur le turf artistique; tous deux vigoureux, tous deux décidés à vaincre ou à mourir. Trente! trente-cinq! quarante! cinquante mille francs! Les bottes sont vigoureuses, l'attitude des combattants pleine de fermeté; mais voici que les forces baissent, les assaillants ne se portent plus que des coups de mille, deux mille, trois mille francs de plus! Dans ce moment suprême, à qui le sort accorde-t-il la victoire? Sur quelle somme le Destin frappera-t-elle le fatal coup de marteau? Demandez-le au commissaire-priseur.

Je suppose que deux nations se disputent un chef-d'oeuvre, que le roi de Grèce Othon, par exemple, fasse mettre aux enchères les bas-reliefs du Parthénon; le rôle du commissaire-priseur atteint des proportions surhumaines. Il dispense souverainement la gloire à un pays.

Mais ce n'est pas tout encore. On a parlé de l'influence du notaire et du médecin sur la société moderne. Je soutiens que le commissaire-priseur pourrait avoir pour le moins autant d'influence qu'eux. Par l'inventaire, il pénètre dans le coeur des familles; par les secrets de l'ameublement, il devine les secrets du caractère; par la mise à prix, il mesure le degré des sentiments. Comment dérober quelque chose à l'examen d'un homme pour lequel les armoires n'ont pas de tiroirs secrets, qui sait tout ce qui se cache derrière les plus gros in-folio des bibliothèques, qui met la main sur des paquets noués de faveurs roses oubliés au fond d'un guéridon! Le commissaire-priseur sait le prix que vous mettez à vos reliques de famille, au portrait de votre mère, aux bagues de votre femme, à l'épée de votre aïeul. Le commissaire-priseur est un confesseur.

Malheureusement il est sceptique.

La monographie du commissaire-priseur nous entraînerait trop loin. Le métier est un des plus difficiles à exercer qui soient au monde. Il demande de l'éloquence et de la probité.

Le commissaire-priseur serait presque artiste, si la sensibilité ne lui était pas interdite. Il faut qu'il vende avec la même impassibilité le lit doré du riche que ses enfants mettent à l'encan, et le grabat du pauvre saisi par un avide créancier. Son indifférence est une partie de son talent. Ce n'est pas la seule profession de notre temps qui demande les mêmes qualités, ou plutôt les mêmes défauts.

La loi qui décrète la construction des chemins de fer en France est celle du 11 juin 1842.

Nous ne voulons faire ici ni l'éloge ni la critique de cette loi; nous la prenons comme un fait heureux, puisqu'elle a déjà des résultats visibles, puisqu'elle a fait cesser l'état d'incertitude qui pesait sur le pays, et que du jour de sa promulgation datent les études sérieuses qui en ce moment sillonnent la France entière.

Nous voulons seulement aujourd'hui faire connaître le réseau voté, et les conditions du concours de l'État et des compagnies à la construction et à l'exploitation des lignes de ce réseau.

Le ministre, dans son exposé de motifs, pose ainsi la question: «L'État, c'est l'ensemble du royaume; les lignes de l'État, les lignes gouvernementales, si je puis m'exprimer ainsi, sont donc celles qui intéressent le royaume entier, qui le traversent d'une extrémité à l'autre, qui joignent le nord au midi, l'est à l'ouest, l'Océan à la Méditerranée.»

Voilà donc défini le réseau des grands chemins de fer, ceux à la confection desquels l'État est plus directement intéressé, et c'est sur ceux-là que vont se porter d'abord tous ses efforts, toutes ses ressources.

En jetant les yeux sur la carte ci-après, on reconnaîtra aisément que toutes les lignes votées répondent bien à cette dénomination de lignes gouvernementales. L'art. 1er de la loi du 11 juin est ainsi conçu: «Il sera établi un système de chemins de fer se dirigeant:

1° de Paris

Sur la frontière de Belgique, par Lille et Valenciennes;

Sur l'Angleterre, par un ou plusieurs points du littoral de la Manche qui seront ultérieurement déterminés;

Sur la frontière d'Allemagne, par Nancy et Strasbourg;

Sur la Méditerranée, par Lyon, Marseille et Cette;

Sur la frontière d'Espagne, par Tours, Poitiers, Angoulême, Bordeaux et Bayonne;

Sur l'Océan, par Tours et Nantes;

Sur le centre de la France, par Bourges;

2° De Bordeaux à Cette, par Toulouse.

De la Méditerranée au Rhin, par Lyon, Dijon et Mulhouse.

On voit que pour quelques-unes de ces lignes, les points extrêmes seulement sont indiqués; pour d'autres, il y a des points intermédiaires obligés; pour celle d'Angleterre enfin, le point ou les points où devront aboutir le ou les chemins de fer sont encore en litige. Nous avons indiqué sur la carte les différents tracés qu'on étudie en ce moment pour résoudre la question.

On peut y suivre également les prétentions rivales qui s'agitent autour des tracés de Paris à Dijon et de Paris à Nancy. Doit-on adopter un tronc commun pour ces deux lignes? Le chemin de Lyon passera-t-il par les vallées de l'Yonne, de la Seine, de l'Aude? aboutira-t-il à la gare de l'Hôpital ou à la barrière des Vertus? Le chemin de Nancy passera-t-il par les plateaux, par la vallée de la Marne, ou par Creil, Soissons et Reimsï Telles sont les questions qui se débattent en ce moment, mais dont aucune n'est encore résolue...

Disons un mot du système mixte consacré par la loi. Trois puissances sont appelées à concourir à la confection des chemins de fer. L'État, qui a intitulé ses lignes gouvernementales, fait les frais de la 'construction, terrassements et ouvrages d'art, et de l'achat du tiers des terrains nécessaires à l'assiette du chemin. Les communes qui doivent retirer un avantage immédiat de l'établissement de la ligne, contribuent pour les deux tiers des terrains; l'État se charge des avances; enfin l'industrie privée arrive avec le sable, la voie de fer et le matériel d'exploitation: c'est à elle que reste le chemin pendant un temps déterminé.

Voilà en résumé le système de la loi du 11 juin: Cession des terrains par les communes, construction par l'État, exploitation par les compagnies, fortune générale, fortune locale, fortune privée, tels sont les trois éléments mis en jeu pour arriver à la réalisation d'une des plus grandes oeuvres des temps modernes.

La France, comme le constate la carte que nous mettons sous les yeux du lecteur, n'était cependant pas complètement privée de ces voies de communication rapides; elle a déjà, en exploitation ou sur le point d'être terminés, 900 kilomètres, ou 240 lieues de chemins de fer; mais, en général, ils n'ont aucun rapport entre eux, forment des entreprises isolées d'intérêt privé, et ne peuvent se compléter et prendre tout leur développement que lorsqu'un système général et bien entendu leur donnera les facilités de transit et d'écoulement qui leur manquent.

Autour de Paris rayonnent déjà cinq chemins:


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