Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.Prix de chaque N° 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.N° 11. Vol. I.--SAMEDI 13 MAI 1843.Bureaux, rue de Seine. 33.SOMMAIRE.Don Carlos. Portrait;hôtel Panette.--Courrier de Paris.--Manuscrits de Napoléon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du Champ-de-Mars.Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du cheval après la course.--Anniversaire de la délivrance d'Orléans.Statue de Jeanne d'Arc.--Nécrologie.Portraits de Colocotroni et du duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes, à Bellevue.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, sixième partie.--Théâtres. Lucrèce; Brutus; la Comédie à cheval; les deux Favorites: le Métier à la Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite Fortier; les Prétendants.Deux scènes de Lucrèce; le Voyage en l'air;une scène du Métier à la Jacquart et une scène des canuts. Théâtre de l'Opéra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies de théâtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave (suite).Deux gravures.--Caricatures par Bertal.Dix-sept gravures.--Bulletin bibliographiqueAnnonces.--Modes.Trois gravures.Météorologie.--Echecs. Rébus.Don Carlos.Les journaux ont dernièrement appelé l'attention publique et provoqué des explications du Gouvernement sur la position réelle de don Carlos. On a demandé si ce prince espagnol était l'hôte ou le prisonnier de la France; si le ministère lui imposait sa résidence à Bourges ou si le royal proscrit s'était pris au contraire d'une belle passion pour la patrie de George Sand, au point d'y fixer volontairement son séjour.Il y a là, sans doute, une grave question de droit des gens et de liberté individuelle. Pourl'Illustration, il y a lieu avant tout à un portrait et à une biographie.Don Carlos est âgé aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il était le second fils du roi Charles IV et frère de Ferdinand VII, mort en 1833. Il semblait que le trône ne pouvait manquer à ce prince. Le roi, son frère, avait eu quatre épouses, et la dernière, Marie-Christine, fille du roi de Naples, François 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants étaient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adoptée en 1713 par Philippe V, assuraient à don Carlos la succession royale, quand des intrigues de cour poussèrent le vieux roi à abolir la loi salique et à nommer la reine régente, après sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la minorité d'Isabelle II. Ce coup d'État détruisit les beaux rêves de royauté de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour couronne en tête et sceptre au poing, quand une petite fille de trois ans, sa nièce, monta sur ce trône qu'il avait si ardemment convoité.Nous autres, pauvres gens, quand la réalité vient souffleter nos rêves de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'éloigne devant nous, il ne nous vient pas à l'idée de troubler le monde de notre dépit. Le poète alors chante sa souffrance, l'auteur sifflé recommence bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spéculateur combine de nouveaux calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait répandu et ses projets évanouis; pourquoi donc les prétendants à tous les trônes possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trône leur échappe, au lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves gens qui, en Espagne, comme en Vendée, comme partout, se battent hardiment sans trop savoir pourquoi?Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner des provinces entières, tristes moyens qui dégoûteraient les meilleurs peuples des meilleurs rois!On sait quels horribles excès furent commis de part et d'autre pendant cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de génie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette sanglante épopée. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne après la signature du traité de la quadruple alliance.Hôtel Panette, rue du Poirier, no. 1, àBourges, habité autrefois par l'archevêquede Mercy, le général Lapoype, par lesmaréchaux qui commandaient l'armée de laLoire, et aujourd'hui par Don Carlos.Suivi de quelques serviteurs dévoués, le prince quitta l'Angleterre, et traversa la France pour se rendre à la frontière. Il resta deux jours à Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas être instruite de sa présence. Un de ses émissaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que, traversant en voiture découverte la place de la Concorde, don Carlos rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char-à-banc à Neuilly et que le roi des Français répondant à quelques acclamations salua sans le reconnaître, son cousin d'Espagne. «Mon bon cousin d'Orléans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses États sans sa permission pour aller déchirer avec la pointe de mon épée son traité de la quadruple alliance.» Charmante espièglerie! et ce jeune étourdi, qui ne comptait guère alors que quarante-six ans, ne se doutait probablement pas que, de la pointe de son épée, il allait aussi déchirer le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des populations laborieuses et dévouées, comme si la vie des hommes n'était que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.Don Carlos franchit les Pyrénées et longtemps il tint en échec les forces de la reine. Le général Espartero eut la gloire de mettre fin à cette lutte acharnée. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant de l'objet du débat.Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est à Bourges, et la reine régente est rue de Courcelles à Paris. Singulier effet des vicissitudes humaines; c'était bien la peine de mettre l'Espagne à feu et à sang pour en venir là. Puisse du moins cette mémorable leçon donnée aux princes de sang royal par un obscurayachucholeur être profitable et les éclairer sur la vanité de leur ambition.Courrier de Paris.Le dernier bal a valsé sa dernière valse; le dernier concert a chanté sa dernière roulade et donne son dernier coup d'archet. Le même soir, en même temps, aux deux points opposés le bal achevait magnifiquement sa brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris héréditaires d'un noble hôtel de la rue de l'Université; de l'autre, rue Bleue, dans un hôtel fraîchement bâti sur des fondations de rails et de cinq pour cent. Ainsi le bal à écusson et le bal financier ont fini leur campagne par un coup d'éclat; après ces deux fêtes merveilleuses, il n'est plus permis de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre. Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de cent couverts faisant toute l'année noces et festins? Il faudrait n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux château breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une villa? qui n'a pas un château? qui ne prend pas les eaux? qui ne court pas, l'été venu, sur quelque grande route, du côté des Pyrénées ou des Alpes? Personne, en vérité.--Pardon, belle comtesse! Paris possède et abrite six à sept cent mille honnêtes gens absolument privés de maison de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de Pyrénées.--Ah! vous croyez?Le Paris mondain, l'élégant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, à la vie champêtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses fêtes sensuelles et illuminées, mais il n'a pas encore fait son entrée en solitude, à l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle à l'air libre et à la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son habit; il n'est plus là, mais il n'est pas encore ici. C'est une situation intermédiaire qui lui donne une physionomie inquiète et maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'être pas parti.Cependant, ce Paris privilégié et épris de villégiature, prend ses précautions et fait ses préparatifs: il met les housses aux causeuses et aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un voile de mousseline épaisse, et jette une cuirasse de toile écrue sur la soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de la résidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge, il met dans sa malle quelques livres aimés et s'abonne àl'Illustration.Avant quinze jours, la plupart des hôtels du faubourg Saint-Germain seront silencieux et déserts; les volets intérieurs, casematant les vastes fenêtres de haut en bas, laisseront voir leur vêtement gris-blanc, égayé de filets d'or, et diront aux passants que le maître est absent. L'herbe, jusqu'au 1er décembre, aura le temps de croître dans les cours.De leur côté, les jardiniers émondent les parterres, font la toilette des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les allées et tondent la pelouse pour faire honneur àmadameet àmonsieur, tandis que les chefs d'hôtel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe, leurs séduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent leur carillon en branle; mais nul n'égale Spa pour les sourires attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette année, veut rester sans rivaux dans l'art de séduire le gentleman et de faire le bonheur du prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que reprocher à Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de brochures, de vaudevilles, de comédies, d'opéras-comiques, de chevaux caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main, le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prêt à se retirer discrètement et à vous laisser rêver dans votre solitude, si tel est votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frères Batta madame Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments, voix mélodieuses, sont promis à Spa, et M. le bourgmestre s'est engagé à être charmant.Pars donc, ô toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures inoccupées, agréable désoeuvré! va promener, ci et là, ton sourire légèrement railleur, ton petit bâillement énervé, ta migraine, tes maux de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur à ta poitrine fatiguée par la brûlante atmosphère des veilles et des bougies; et tâche de ranimer le teint pâli de tes belles valseuses pour le donner, au bal de 1844, à prendre encore et à dévorer!Mai est aussi le mois où les princes et les princesses de théâtre se mettent à voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les danseuses, en crédit, ceux qui ont le privilège des gros appointements et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le dimanche, à Saint-Germain et à Montmorency, l'aire un dîner sur l'herbe; encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission qu'on voit courir hors d'haleine, à travers rues et à travers champs à l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux ténors fameux, aux sylphides adorées, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner la poussière des grands chemins. Après avoir plus ou moins charmé Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs tirades, leurutde poitrine et leurs jetés-battus dans les départements et à l'étranger. Ces bienfaits, ils les étendent sur toute la nature, et donnent indistinctement la pâture aux grands théâtres et aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phèdre ne rougit pas de déclarer sa passion à Hippolyte sous la balle au blé, convertie en Mycènes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transporté l'Aulide dans une grange et sacrifié Iphigénie.Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dorées qu'ils récoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu'à faire la mêmerazziaen province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et le rond de jambe, ouvrez votre bourse et préparez vos dithyrambes et vos couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est un honneur qu'on daignera vous faire.Mademoiselle Rachel ira à Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre. Est-ce Nicodème qui a inspiré à Laodice cette rancune contre Rome? Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalité cruellement violée et du martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces vives imaginations s'exaltent à l'approche de Camille, de Marie-Stuart et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville phocéenne, se réjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de la Grèce, cette fleur suave et délicate éclose à son poétique soleil. Ce sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront s'entretenir ensemble d'Athènes et d'Éphèse......Je crois que je vous suis connueEphèse est mon pays, mais je suis descendueD'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefoisLeur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.Dans quinze jours, Monime fera ses bagages et descendra vers le Rhône, jusque-là elle continuera à être Judith. C'est une politesse de femme à femme, une dette un peu gênante que le talent paie à l'esprit. Mademoiselle Rachel devait ce dévouement à madame de Girardin. On n'ose pas dire que ce soit un sacrifice, mais cela y ressemble beaucoup. Jouer une froide tragédie au milieu de la froideur du public, quand on était habituée à l'ardeur d'un parterre enthousiaste, n'est-ce pas une résignation héroïque à la Curtius? Dieu en tiendra compte à Judith. Ce trait l'élève et l'honore plus que la décapitation d'Holopherne, qu'elle pratique régulièrement de deux jours l'un. De temps en temps, on murmure. L'autre jour quelqu'un a sifflé; c'était sans doute un spectateur qui se rappelait ce mot de Voltaire s'excusant de ses privautés railleuses avec l'héroïne de Béthulie: «Le livre deJudithn'étant pas dans le canon juif, on peut se permettre avec cette Judith un peu de familiarité.»Puisque nous en sommes aux déesses de théâtre, ne laissons point passer une morte charmante, sans effeuiller sur sa tombe une fleur et un regret. Nous voulons parler de mademoiselle Lucile Grahn, qui vient de s'éteindre si cruellement et si rapidement. La nouvelle nous est arrivée de Saint-Pétersbourg, où mademoiselle Grahn était retournée, non pas pour mourir, mais pour vivre au contraire dans toute la riante espérance de ses vingt ans, escortée de toutes les grâces de la jeunesse et de tous les enivrements du succès.Mademoiselle Grahn était venue de Copenhague à Paris, il y a trois ou quatre ans. Le Nord nous l'avait envoyée douce, légère, rapide et un peu semblable à ces ombres délicates et penchées qui passent dans les nuages d'Ossian. La blanche fille de la Norwége courait grand risque alors: Marie Taglioni était encore présente à tous les souvenirs. Voltiger après elle, dans la forêt enchantée dela Sylphide, c'était se hasarder beaucoup; il fallait bien de la grâce et de la souplesse, un pied bien doux et bien prompt, pour se faire pardonner l'audacieuse entreprise. Eh bien! Paris pardonna à Lucile Grahn: même il commençait à l'adorer et à la poursuivre dans ce pays des fées, lorsqu'un accident vint interrompre tristement ces naissantes amours. Lucile Grahn, dans un de ses vols sylphidiques, se blessa au genou. Pendant deux ans, elle souffrit de cette blessure, et ainsi disparut du théâtre, presque au début. Un jour, la pauvre jeune fille crut renaître: se retrouvant légère et forte, elle s'envola du côté de Saint-Pétersbourg. C'est là qu'elle est morte, sur le grand théâtre impérial, le jour même d'un triomphe, au moment où elle recueillait de toutes parts, les couronnes et les bravos, et goûtait toutes les émotions enivrantes du succès. Un violent effort pour vaincre la fatigue et surmonter la douleur de sa blessure tout à coup renaissante, a tué Lucile Grahn. Vous connaissez le dénoûment du ballet dela Sylphide. La nymphe, frappée mortellement par les maléfices de la méchante sorcière, s'évanouit: ses ailes se détachent et se brisent.--C'était aussi dans ce ballet dela Sylphideque Lucile Grahn dansait le soir de sa mort; et de même ses ailes sont tombées cette fois, mais pour toujours! Le costumier n'a pas même essayé de les rattacher.--Lucile Grahn était douce, spirituelle, aimable et fine, et son talent lui ressemblait.Que fais-tu donc, ô homme! si tu n'y prends garde, la femme va te détrôner, autocrate barbu! Les temps prédits par les prophètes en cotillon semblent approcher. L'émancipation féminine nous gagne de jour en jour, et par toutes les voies; nous avons la femme à tragédies, la femme à romans philosophiques, la femme Euclide, la femme Socrate, la femme Mirabeau; celle-là se promène sous les ombrages de l'Académie; celle-ci monte sur leshustingset prononce une harangue à tous crins. Il y a un mois, on a enterré une femme César qui avait la croix d'honneur, dix-huit campagnes et quatorze blessures.L'Académie française a proposé un prix de poésie. Le sujet est magnifique: il s'agit de louer Molière. Oui remportera le prix? quelque jeune barbe sans doute. Allons donc! est-ce que les barbes aujourd'hui sont bonnes à quelque chose? Vingt poèmes rivaux se mettent sur les rangs; un seul offre des qualités énergiques et viriles: l'Académie demande quel est donc le gaillard qui a fait ces beaux vers-là? Un corsage, des joues blanches et roses, de longs cheveux blonds, un soulier de prunelle, une robe de soie, un mantelet de velours, s'avancent et disent: «C'est nous!» L'Académie s'étonne et regarde, et reconnaît madame Louise Collet-Révoil. Ainsi, le bataillon des poètes académiques est mis, cette année, en déroute par madame Collet. Cette héroïne dithyrambique n'en est pas à ses premières armes; elle avait déjà bravement affronté l'Académie et obtenu une couronne. Madame Collet a de plus l'attention délicate d'être jolie. Savez-vous que le métier des quarante commence à devenir agréable? Mais, que dites-vous de madame Collet faisant l'éloge de Molière et méritant le prix? N'est-ce pas un peu embarrassant pour l'auteur desFemmes savantes, et la vengeance ne vous semble-t-elle pas charmante et de bon goût? Si ce régime continue, je déclare que je passerai chez la marchande de modes et chez la couturière pour changer de culotte.Au reste, et Dieu merci, nous commençons à prendre soin de nos grands hommes. L'Académie n'a jamais manqué positivement à cette religion. Si, de leur vivant, elle en a oublié quelques-uns, et des plus illustres, Molière, par exemple, elle les caresse du moins après leur mort. Je veux donc surtout parler de l'ingratitude jusqu'ici pratiquée par les municipalités et par les villes; elles commencent à se repentir et à comprendre que les images des hommes de génie debout sur les places publiques ou sur la face des monuments, sont pour la multitude, comme une gloire et comme un bel exemple perpétuellement visibles. Déjà Rouen à Corneille; Strasbourg à Gutenberg; Louis-le-Saulnier à Bichat; ici, on dresse un piédestal à Cuvier; là à Desaix. Paris achève la statue de Molière, et voici qu'il songe à Jean Goujon. On mettra la statue sur la fontaine des Innocents, un des chefs-d'oeuvre du sculpteur? Là, en effet, Jean Goujon fut tué, le 24 août 1572, d'un coup d'arquebuse, le jour du massacre de la Saint-Barthélémy, tandis qu'il semait au fronton du palais les trésors de son fin et délicieux génie. Après tout, au Louvre ou ailleurs, qu'importe? on prépare une statue à l'habile sculpteur, et c'est là le point important et la louable pensée. Paris devait bien cette reconnaissance au Phidias du château d'Anet, de l'hôtel Carnavalet, de la salle des Cent-Suisses, de la chambre de Diane et de tant d'oeuvres renommées, filles légères et gracieuses du goût antique, souvenir charmant du ciseau grec. Oui, que nos cités se peuplent de toutes ces nobles images! que la statue du poète, du soldat, de l'orateur, de l'artiste, raniment partout l'exemple des grands talents et des grands services! Cela ne vaut-il pas mieux que les statues orgueilleusement inutiles?Les deux premières semaines du mois de mai se sont d'ailleurs particulièrement occupées de lampions et de chemins de fer; les fêtes royales et les inaugurations à la vapeur ont absorbé tous les esprits; on ne rencontrait par toute la ville que des figures affairées, les unes officielles, les autres curieuses et populaires; celles-ci courant aux illuminations et au feu d'artifice; celles-là s'apprêtant à débiter des harangues qui n'étaient pas non plus sans artifice. Aujourd'hui, la ville se ruait tout entière aux Champs-Élysées et dans les antichambres des Tuileries: un autre jour, elle roulait sur les rails d'Orléans et de la vieille cité normande. Voilà la vie de ce pays-ci: mouvement perpétuel, comédie perpétuelle, rapide tourbillon! On parle de la récente découverte de la vapeur: il y a longtemps que Paris l'avait inventée!Il a plu par torrents depuis huit jours, et entre autres pluies, nous avons essuyé une averse de croix qui se sont accrochées à toutes sortes de boutonnières. Les hommes se parent de rubans comme les coquettes; ils sont terriblement femmes pour cela: la manie, loin de se guérir, s'en va s'agrandissant. Vous avez vu ce projet de l'autre jour, qui a révélé un honnête marquis occupant sa vie à courir vers tous les coins de l'horizon, à la chasse d'un ruban et d'une croix; il y mangeait son patrimoine, et, pour devenir chevalier, se faisait ronger par les chevaliers d'industrie. Après ces recherches haletantes, notre homme finit par recevoir un brevet de la sultane Falkir. L'honneur lui en revint à 15.000 fr.; mais qu'est-ce que 15.000 fr au prix du titre de grand cordon de l'ordre de la sultane? Le voilà bien joyeux! Arrive le procès en question: l'illustre chevalier apprend qu'il a payé de cette grosse somme un ruban que tous les garçons de café et les portiers portent gratis. La leçon le corrigera-t-elle? Non: mon marquis doit être en ce moment à la piste de quelque éperon d'or, de quelque étoile polaire ou d'un ours blanc.Un de nos dramaturges fameux et d'origine africaine a particulièrement cette maladie des croix; il en a dépeuplé l'Espagne, la Belgique, la France, et surtout l'Italie. Un jour, il entrait dans un salon avec une collection de décorations sur la poitrine, enfilées les unes au bout des autres, et pareilles à deux douzaines de mauviettes à la broche. «Que faites-vous de tout cela? lui demanda quelqu'un.--Que voulez-vous, répondit le Californien, ça amuse les nègres!» M. Alexandre D... aurait pu ajouter que ça sert aussi à faire la traite des blancs.Le brave capitaine Bruat s'est embarqué depuis peu de temps pour aller prendre possession des îles Marquises dont il est gouverneur. Le plus grave, le plus austère de nos ministres lui dit, après l'audience de congé: «Allez, monsieur, partez pour cette contrée inculte et lointaine: tâchez de civiliser les hommes et de rendre les femmes sauvages!»Le Cirque-Olympique vient de mettre fin à ses batailles du boulevard du Temple; son canon ne tonne plus; sa gargousse sommeille. Le Cirque a pris possession de sa maison de campagne des Champs-Elysées; déjà Auriol grimpe aux frises et sourit, et mademoiselle Caroline caracole.MANUSCRITS DE NAPOLÉON.(Suite.--Voyez p. 22, 38, et 70.)LETTRES SUR LA CORSE A M. L'ABBÉ RAYNAL.LETTRE TROISIÈME ET DERNIÈREMonsieur.Les Génois, maîtres de la Corse, se comportèrent avec modération; ils prirent les conventions del Lago Benedetto pour base de leur gouvernement; le peuple conserva une portion de l'autorité législative; une commission de douze personnes, présidée par le gouverneur, eut le pouvoir exécutif; des magistrats élus par la nation et ressortissant du syndicat eurent la justice distributive. A leur grand étonnement, les Corse se trouvèrent tranquilles, gouvernés par leurs lois; ils crurent qu'ils devoient désormais oublier l'indépendance et vivre sous une forme de gouvernement propre à rendre à la patrie toute la splendeur dont elle étoit susceptible. Les Génois trouvoient dans la Corse de quoi accroître leur commerce; ils y trouvoient des matelots et des soldats intrépides pour augmenter leur force.... Mais il étoit à craindre que, situés si avantageusement, ces insulaires ne fissent un commerce nuisible à celui de la métropole; il étoit à craindre qu'avec l'accroissement de forces que donne un bon gouvernement, ils ne devinssent indépendants en peu de temps. La jalousie politique sera toujours le tourment des petits États, et l'on sait que la jalousie commerciale a toujours été la passion spéciale de Gênes.D'ailleurs tous les ordres de l'État, accoutumés à se partager les possessions de la République, murmurèrent contre une administration où ils n'avoient point de part, où il n'y avoit point d'emploi pour eux. «A quoi nous a servi la conquête de la Corse, si l'on doit conserver à celle-ci un gouvernement presque indépendant; il valoit vraiment bien la peine que nos pères répandissent tant de sang et dépensassent tant d'argent,» disoit-on publiquement à Gênes. La grande noblesse voyoit avec dépit l'autorité du gouverneur restreinte, réduite presque à rien par le conseil des Douze et par les assemblées populaires. La petite noblesse, dite noblesse du grand conseil, que l'on peut appeler le peuple de l'aristocratie, attendoit avec une impatience facile à concevoir, l'occasion de pouvoir se saisir de tous les emplois qu'occupoient les Corses. Les prêtres convoitoient nos bénéfices; les négociants aspiroient au moment où ils pourroient, au moyen de sages lois, fixer seuls le prix de nos huiles et de nos denrées.Ce n'étoit qu'un cri dans tous les ordres de la République: pour la première fois le même voeu les unissoit. Aussi l'on ne tarda pas à supprimer en Corse toute la représentation nationale. En peu de temps le gouverneur réunit sur sa tête toute l'autorité.... Il put faire mettre à mort un citoyen sans autre procès, sans autre enquête, sans autre formalité que celle-ci:Je le prends sur ma conscience, et la grande noblesse fut satisfaite.Tous les emplois civils et militaires furent donnés par le gouverneur ou par le sénat, et furent donnés à des nobles Génois. Pour ne laisser naître aucune espérance présomptueuse, il y eut une loi qui déclara les Corses incapables d'occuper aucun emploi.... et la petite noblesse fut contente. Le noble du grand conseil, excessivement pauvre, n'a pour nourrir une famille nombreuse que le droit qu'il tient de sa naissance, de gérer les emplois de la République Il faut que chacun profite à son tour de ce droit, parce qu'il faut que chacun vive; aussi ne peut-on être que deux ans en place, et est-on obligé, durant un certain temps, de n'occuper aucun autre emploi. Il faut donc, pendant ces deux années, amasser assez pour se maintenir pendant quatre ans et fournir aux différents voyages que l'on doit entreprendre.Gênes, jadis très-puissante, avoit un grand nombre d'emplois à donner; mais au temps dont nous parlons, elle étoit réduite à la Corse seule, et la Corse étoit obligée de supporter presque tout cet horrible fardeau. Chaque deux ans l'on voyoit arriver des flottilles de ces gentillâtres avec leurs familles, affamés, nuds, sans éducation, sans délicatesse. Plus redoutables que des sauterelles, ils dévoroient les champs, vendoient la justice et emprisonnoient les plus riches pour obtenir une rançon. On rioit à Gènes de ces plaisanteries nobiliaires; le répertoire des gens aimables, des couleurs de bons mots, de ces personnes qui tiennent toujours le haut bout dans les sociétés, n'est rempli que d'aventures de ces gentilshommes, et toujours le Corse est le battu et le moqué... Combien avez-vous gagné? Nous avez-vous laissé quelque chose à prendre? demandoient ceux qui alloient partir à ceux qui étoient de retour. Un honnête sénateur fort religieux avoit coutume de dire une prière toutes les fois qu'il entendoit la cloche des morts annoncer le décès de quelque patricien; il demandoit toutefois avant si le défunt avoit été employé en Corse, et dans ce cas il se dispensoit de la prière, disant: A quoi cela serviroit-il?è a casa del Diavolo, il est en diable.Les bénéfices ecclésiastiques furent donnés par les évêques; les évêques furent nommés à la sollicitation des cardinaux génois. Il est sans exemple qu'un Corse ait été évêque, et les prêtres génois furent contents.Et le négociant! Comment son intérêt eût-il été oublié dans un État commerçant?... Des lois positives lui accordèrent le monopole de l'approvisionnement et du trafic. L'on détruisit les marais salants qui existoient, l'on en fit autant des poteries et de toutes les manufactures. Cela accrut le petit cabotage et rendit le pays plus sujet.Les marchandises cessant d'avoir leur prix, le peuple cessa de travailler, les champs devinrent incultes, et un pays appelé à l'abondance, au commerce, un sol qui promet à ses habitants la santé, la richesse, ne lui offrit que la misère et l'insalubrité. Malheureusement, à force de piller, l'on épuisa notre pauvre pays, qui n'eut plus rien à offrir que des pierres. Il falloit cependant que cette illustre noblesse vécût; elle eut recours à deux moyens: d'abord chaque commandant de petites tours, chaque petit commissaire, eut une boutique à laquelle il fallut donner la préférence; enfin ils vendirent la permission de porter les armes.Dépouillé des biens qui rendent la vie aimable et sûre, exclu de tous les grades, de toutes les places, prive de toute considération, réduit à la dernière misère, outragé par la classe la plus méprisable de l'univers, comment le Corse, si hardi, si fier, si intrépide, se laissa-t-il traîner dans la fange sans résister? Je m'empresse de vous développer ces tristes circonstances, afin qu'en plaignant ce peuple, vous ne cessiez pas de l'estimer.Je vous ai, en deux pages, tracé l'histoire du gouvernement génois; mais ces deux pages renferment cent cinquante ans. On marcha pas à pas. Si tout d'un coup le sénat eût découvert son horrible projet, sans exciter des soulèvements, ma nation seroit si vile, qu'elle ne mériteroit pas d'être plainte.Immédiatement après la mort de Sampiéro, ou provoqua de toutes les manières les émigrations, qui, dès ce moment furent très-considérables. On souffla partout l'esprit de la division, et la République accorda un refuge aux criminels, on favorisa leur fuite. Les émigrations s'accrurent. La peste affligea l'Italie; elle vint en Corse; la famine s'y joignit: la mortalité fut immense... Le gouvernement se montra insouciant, et si ces deux fléaux finirent, c'est que tout finit. C'est ici l'occasion de faire une observation bien remarquable: toutes les fois que les Corses ont perdu leur liberté, ils ont été, quelque temps après, affligés d'une grande mortalité. Après la conquête de 1770, ou vit encore la mortalité et la famine dépeupler le pays. Alors la République ne garda plus de mesure; elle jeta le masque, renversa le gouvernement national et établit les choses telles que nous les avons décrites.Quelle position douloureuse! Le Corse sentoit la peste lui dévorer les chairs, la faim lui ronger les entrailles, et l'esclavage navroit son coeur, effrayoit son imagination et anéantissoit les ressorts de son âme!!!Cependant, pour maintenir ce peuple dans cet assujettissement, il falloit ou avoir une grande force ou se faire une étude de le diviser. On adopta ce dernier parti, et l'on relâcha à cet effet les ressorts de la justice criminelle; chacun fut obligé de pourvoir de soi-même à sa sûreté; de là est né le droit devendetta.L'homme dans l'état de nature ne connut d'autre loi que son intérêt. Pourvoir à son existence, détruire ses ennemis fut son occupation journalière. Mais lorsqu'il se fut réuni en société, ses sentiments s'agrandirent: son âme, dégagée des entraves de l'égoïsme, prit son essor, l'amour de la patrie naquit, et les Curtius, les Decius, les Brutus, les Dion, les Caton, les Léonidas, vinrent émerveiller le monde. Des magistrats assurèrent à chacun la conservation de sa propriété et de sa vie; le but des actions individuelles dut être le bonheur général de l'association, et personne ne dut plus agir par le sentiment de son propre intérêt. Les rois régnèrent; avec eux régna le despotisme; l'homme méprisé n'eut plus de volonté. Avili, il fut à peine l'ombre de l'homme libre; les rois, qui tinrent dans leurs mains la force publique, durent l'employer pour assurer à chacun sa vie et sa propriété. La confédération changea, s'altéra même, si l'on veut, mais exista cependant toujours. La force publique seroit devenue dans les mains du prince un instrument inutile, s'il eût vu l'homicide sans le punir; si, par une dépravation inouïe, il eut lui-même aiguisé les poignards de l'assassin. Personne ne peut nier qu'alors la confédération ne se fut trouvée dissoute et les hommes rendus à l'anarchie. Telle étoit notre situation. Le sénat voyoit avec plaisir s'entr'égorger des hommes dont il craignoit l'union; les subalternes y trouvoient leur intérêt; le meurtre ne fut plus puni; il fut encouragé, il fut récompensé: il fallut cependant que chacun veillât à sa propre sûreté. Des confédérations de familles, quelquefois de villages se formèrent. On jura de veiller à l'intérêt de tous et de faire guerre éternelle à celui qui offenseroit un des confédérés; les liens du sang se resserrèrent; on chercha des parents; l'île fut divisée en autant de puissances qu'il y eut de familles, qui se faisoient la paix ou la guerre selon leur caprice et leur intérêt... On appela vertu l'audace de s'exposer à tous les dangers pour soutenir ses parents ou les membres de sa confédération: les citoyens ne furent que des membres d'autant de puissances étrangères, liées entre elles par leurs rapports politiques. Ils respectérent les femmes et les enfants et les laissèrent sortir de la maison assiégée pour prendre de l'eau et pour vaquer aux affaires du ménage. Il étoit aussi d'usage de laisser croître sa barbe lorsqu'on étoit en guerre; c'étoit un acte de courage, car il n'y avoit point de buisson, de rocher qui ne put receler un ennemi, c'étoit s'exposer à périr à tous les moments du jour.... Celui-là passoit pour un homme lâche, un homme vil, qui, à la nouvelle de la mort de son parent, ne couroit jurer sur son cadavre de le venger, et, des ce moment, ne laissoit croître sa barbe. La paix se faisoit cependant quelquefois: il y avoit des gens sages, des vieillards respectés, qui réconcilioient les partis. On étoit scrupuleux dans l'exécution du traité.Tels furent, monsieur, les effets de l'administration génoise. Accablés sous le poids des impôts arbitraires, désunis, les mains dégoûtantes du sang de nos frères, nous gémîmes longtemps: mais ce ne fut qu'en 1715 que l'on commença à s'apercevoir qu'il se faisoit un mouvement général. L'on envoya un orateur à Gênes représenter l'état déplorable de la nation; il étoit entre autres choses chargé de solliciter un désarmement général et prioit le sénat de faire respecter son autorité. Les patentes pour porter les armes étoient à la fois une spéculation de finances et de politique. Le sénat eut l'impudence de se refuser à la demande si raisonnable, et d'alléguer pour prétexte la diminution que cela produiroit dans le revenu public. L'orateur proposa une nouvelle imposition beaucoup plus forte: l'imposition fut acceptée, mais les patentes continuèrent toujours à se distribuer, et la justice s'occupa tout aussi peu de se faire respecter.L'île étoit déserte, inculte et dépeuplée. Depuis l'époque de Giovan-Paolo, la population avoit diminué des trois quarts; elle étoit alors de 400.000 habitants, et en 1720, on n'en comptoit que 120.000. Le commerce étoit anéanti et la férocité des Corses étoit à son comble. Leur existence étoit si misérable, qu'ils n'avoient rien à perdre. Il ne falloit qu'un signal.En 1729, le lieutenant génois qui commandoit à Corte imposa, de sa propre fantaisie, une nouvelle taxe qui, jointe à toutes les autres et à la misère du pays, devenoit insupportable. Cardone di Bozio, vieillard estropié, ayant reçu de la nature un corps difforme, mais une âme vigoureuse et une élocution très-facile, assembla les habitants du village de Bozio pour leur parler dans les termes les plus forts sur l'avilissement ou ils vivoient, sur la gloire de leurs ancêtres et les charmes de la liberté. Il profita du moment où les collecteurs venoient percevoir l'imposition pour les faire chasser et poursuivre. Il excite ses compatriotes à marcher vers Corte. Ceux-ci rencontrent un détachement de soldats envoyés pour les punir; ils le battent, les désarment, arrivent à Corte et brûlent la maison du commandant, qui a le bonheur de se sauver A cette nouvelle, on se rallie de tous côtés, ou prend les armes, on court à Bastia pour punir le gouverneur-général Pinelli, objet de l'exécration publique; on prend une partie de la ville, on surprend Algajola, et voilà le joug rompu sans retour... «Aux yeux de Dieu, disoit souvent Cardone, le premier crime est de tyranniser les hommes, le second, c'est de le souffrir.» Jamais révolution ne s'opéra plus subitement Les ennemis oublièrent leur haine, firent partout la paix, objet de tous les voeux. La prospérité de la patrie naissante sembla être le mobile des actions de chacun; le feu du patriotisme agrandit subitement des âmes qu'avoient, pendant tant d'années rétrécies l'égoïsme et la tyrannie... Amis, nous sommes hommes! étoit le cri de ralliement. Fiers tyrans de la terre, prenez-y bien garde! Que ce sentiment ne pénètre jamais dans le coeur de vos sujets, préjugé, habitude, religion, foibles barrières! le prestige est détruit, votre trône s'écroule si vos peuples se disent jamais: «Et nous aussi, nous sommes des hommes! »Les premières années de la guerre, les Corses n'eurent aucune forme de gouvernement: la haine des tyrans guidoit tout le monde. Ce ne fut qu'à la réunion de Saint-Pancrazio que l'on nomma Giafferi commandant des armées. A l'assemblée de Corte, on déclara les Génois déchus de leur souveraineté, l'on déclara la nation libre et indépendante. Pour rendre cette déclaration plus imposante, pour achever de détruire les préjugés que la multitude pouvoit conserver, on assembla à Orezza un congrès des théologiens les plus célèbres des différents ordres. On leur proposa trois questions: si la guerre actuelle étoit juste, si les Génois étoient des tyrans, si l'on étoit délié du serment de fidélité. Ce congrès, que présida le célèbre Orticoni, répondit à tout d'une manière satisfaisante. La guerre, dit-il, est non-seulement juste, mais même sainte: le serment est nul dès lors que le souverain est tyran.Mal armés, sans discipline, ils battirent partout leurs tyrans, malgré leur nombre, leur expérience et leur artillerie Assiégés dans le château de Bastia, ils étoient, au bout de deux ans d'une guerre opiniâtre, réduits à abandonner notre île lorsque l'aigle impériale, arborée au lieu de la croix ligurienne, vint nous présager de nouveaux malheurs, mais non décourager notre courage.Qu'avions-nous fait aux Allemands pour qu'ils voulussent notre destruction? Que pouvoit importer à l'empereur d'Occident qu'une petite île de la Méditerranée fût libre ou esclave? Mais les puissances se jouent des intérêts de l'humanité, et les méchants ont toujours des protecteurs. Le général allemand, à la tête de sa petite armée, s'engagea dans des défilés: il perissoit infailliblement, lorsqu'il trouva dans l'humanité des Corses une commisération inattendue, dont il s'est rendu indigne par son lâche manque de foi. On lui accorda la permission de retourner à Bastia, à condition qu'il feroit savoir à son souverain la manière dont les Corses agissoient à son égard, et l'on conclut un traité de deux mois; mais, avant l'expiration de la trêve, les Allemands se remontrèrent au delà du Golo en plus grand nombre. Au respect que nous avoient inspiré les armes d'un grand prince, succéda l'indignation pour la perfidie de ses ministres. Après avoir laissé environ deux mille morts ou prisonniers, nos ennemis regagnèrent leurs remparts avec précipitation. L'enthousiasme produisit les actions les plus dignes d'être transmises à la postérité. Vingt et un bergers de Bastelica faisoient paître leurs troupeaux dans la plaine de Campo di Loro, deux cents hussards et six cents piétons vinrent pour les enlever: ces braves gens se réunissent, tiennent ferme, repoussent cette nombreuse troupe et la font fuir. Investis enfin par quatre cents autres ennemis, ils périssent tous en prononçant le nom sacré de la patrie.L'honneur de l'empereur avoit essuyé bien des échecs. Si l'honneur des princes consiste à protéger le juste contre le méchant, le faible contre le fort, sans doute l'empereur Charles VI avoit déshonoré ses armes; mais si l'honneur consiste à massacrer des infortunés, le cabinet de Vienne sut bien réparer ce qu'il n'avait pu faire à la campagne précédente. Il envoya le prince de Wirtemberg avec des renforts considérables: et quoique ses premiers efforts ne furent pas heureux il étoit désormais impossible de résister à des forces si imposantes. On fit des propositions de paix: les Génois reconnurent, accordèrent, promirent tout ce qu'on voulut et l'on posa les armes.Il étoit tout naturel que, ne voulant observer aucune des conditions du traité, les Génois commençassent par se défaire des chefs qui avoient conduit les Corses avec tant de bonheur dans des circonstances si difficiles. Les principaux parmi ces chefs furent arrêtés et conduits dans le château de Sagone; c'en étoit fait de leur vie, si Boerio et Orticone n'eussent su intéresser le prince Eugène au sort de ces illustres prisonniers L'empereur, éclairé, exigea du sénat leur délivrance. Ne pouvant les perdre, les Génois tentèrent de se les attacher en leur faisant des offres qu'ils méprisèrent. On suivit le même plan de persécution contre les principaux citoyens; la mort ou la prison.FIN DES LETTRES SUR LA CORSE.Courses du Champ-de-Mars.Dimanche, 30 avril.Les courses de la Société d'Encouragement pour l'amélioration de la race des chevaux en France comptent déjà dix années d'existence, dix années de progrès incontestables. N'est-ce pas une oeuvre nationale que de prétendre affranchir un jour son pays du tribut chevalin qu'il paie à l'étranger? Pour arriver plus vite à des résultats meilleurs, il n'a manqué à la Société d'Encouragement que d'avoir des fondateurs moins élégants et moins jeunes. Longtemps les esprits forts, Thomas plus jaloux qu'incrédules, ont affecté de traiter avec légèreté ses projets et ses courses. Le prestige de la nouveauté qui, en France, protège tous les établissements naissants, n'est pas venu en aide à la Société; il a fallu dix ans d'efforts et de sacrifice, dix ans féconds en éleveurs et en chevaux pour ouvrir les yeux à ces aveugles volontaires. Une association d'hommes, que l'on trouvait trop heureuse pour la trouver intelligente, a donné l'élan: aujourd'hui ils ont rallié à leurs idées tous les départements propres à l'élève du cheval; bien mieux, ils ont converti l'administration des haras elle-même! Quelle victoire! Les haras ont enfin admis la supériorité du pur sang anglais; ils ont augmenté les allocations de courses et modifié leurs règlements; ils préparent de loin des améliorations plus importantes encore. De jour en jour les préjugés disparaissent: la maigreur jadis proverbiale des chevaux de course a cessé d'être une vérité; on commence à savoir qu'ils ne sont ni exténués ni tués par le régime de l'entraînement. Les chevaux savamment entraînés dépouillent la graisse qui paralyserait le jeu des muscles et de la respiration, et qui gênerait leur vitesse. Plus tard, rentrés dans la vie privée, affectés au service de la production, ils acquièrent cet embonpoint que l'on considère quelquefois comme un signe de force et de beauté, et qui n'est, en réalité, que l'enseigne de la fainéantise.Courses de haies au Champ-de-Mars.Dimanche, 30 avril, quand sont arrivés sur le terrain de course,Prosperoà M. de Rothschild,Cédarà M. A. Fould.Mirobolantau comte d'Hédonville,Effieà M. Jules Rivière.Maidà M John Drake, etKate-Nicklebyau vicomte Delaveux, la foule ne les a trouvés ni trop maigres ni trop efflanqués; ils n'étaient pas tous également dignes d'éloges:Effie, MaidetKateont bien quelques reproches à se faire; mais ici-bas rien n'est ni parfait ni complet. Onze chevaux devaient été engagés pour ce prix:bourse de mille francs; cinq ont été retirés; sur les six qui restent, trois se présentent beaux et bien faits, les yeux ardents, la tête fière, le poil lisse et brillant: peut-on se plaindre? Les partis variaient deProsperoàCédar: lesProspéristesl'ont emporté sur lesCédaristes.Pesage des jockeys.Pris de l'administration des Haras: 2000 fr.pour poulains et pouliches de trois ans.--Huit chevaux inscrits, quatre présents.Vesperine, Karagheuse, DrummeretUrsule: ils partent comme une seule flèche; mais bientôt la flèche se fend en quatre; la première, c'estVesperine, la seconde, c'estUrsule, Drummertient la tête;Karagheusela tiendrait si on le laissait aller. Près du but, d'un bond prodigieux il s'élance, passeDrummeret gagne,Karagheuseappartient à M. Sabatier, un de nos éleveurs sérieux, et jusqu'ici assez peu favorisé par la chance des courses. Sa tardive victoire n'a trouvé que des mains pour applaudir. Le jockey deDrummera prétendu avoir été coupé parKaragheuse, mais sa réclamation n'a pas été admise.Prix du ministère du Commerce: 2000 fr.pour chevaux entiers et juments de trois ans et au-dessus, nés et élevés en France, et tracés au Stud-Book français.Pamphileà M. Fasquel,Angoraà M Lupin,Opéraà M. de Morny, paraissent seuls au poteau.Angoraa tous les parieurs pour lui. Ce fils deLotteryet deYoung-Mouseest célèbre sur leturf: déjà il a remporté plus d'un prix à Paris et à Versailles; il est arrivé second au Derby de Chantilly. De ses deux adversaires, l'un,Opéra, est inconnu; l'autre,Pamphile, est mal connu, et cependantPamphilea battuOpérasecond,Angoratroisième; sur quoi compter?Course de haies: 2000 fr. pour chevaux de tout âge et de tout pays: le vainqueur pourra être réclamé pour quatre mille francs.Par un heureux hasard, un seul cheval manque à l'appel, et ce cheval, c'est le favori, c'estTurpin.Pewet, Lansquenett, Muley-Hamet, Pantalon. PaddyetLeporelloviennent parader et s'essayer sur la haie qui fait face aux tribunes publiques: presque tous sautent mal, enfoncent la haie;Paddymême désarçonne presque son jockey; bien des chutes sont prévues, quel bonheur! Mais le signal est donné, les chevaux partent du dernier tournant de l'École-Militaire; la terre tremble sous leur galop; ils chargent à toute vitesse le premier obstacle.Pantalonest en tête; il franchit admirablement la haie. Ses rivaux, piqués d'émulation, se font applaudir à côté de lui. La victoire n'a pas été un seul instant douteuse: qui peut lutter contrePantalon? Il est arrivé premier au but, et son dernier élan a été le plus beau.Courses du 7 mai.Les dimanches et les courses se suivent et ne se ressemblent pas; les solennités hippiques de la journée ont été bien modestes; il y avait beaucoup de courses et peu de chevaux; c'est là un de ces petits malheurs que la plus sage volonté ne peut prévenir. Dans le monde cheval, il est des réputations si bien posées, que toute rivalité disparaît devant un nom trop redoutable; quelquefois aussi, comme dans letrial-stakes,poule d'essai, deux chevaux sont engagés, et si l'un des deux tombé malade, force est bien à l'autre de s'escrimer tout seul.Spark. à M. Aumont a été débarrassé deGoverness, à M. de Perrigaux, par une indisposition qui n'aura pas de suite.Prix extraordinaire de 1843. 3000 fr. pour chevaux et juments de quatre ans et au-dessus: entrée, 2000 fr.: un tour et quart en partie liée. Le cheval qui arrivera second recevra la moitié des entrées.Sans cette dernière et adroite condition,Nautilusn'eut pas trouvé de concurrent.Nautilus, au comte de Cambis, est le meilleur cheval qu'il y ait en France en ce moment. Parvenu à l'âge mûr, il prend à tâche de faire oublier, à force de succès, les défaites de sa jeunesse.PamphileetMisererene prétendent nullement au prix de 3000 fr.; la moitié des entrées suffit à leur modeste ambition. Les trois chevaux se divisent en deux pelotons. Premier peloton.Nautilustout seul; deuxième peloton.PamphileetMiserere. Aux deux épreuves ils sont arrivés dans le même ordre, etPamphilea touché 400 fr.Prix du cadran: 3000 fr. pour poulains et pouliches de quatre ans. Entrée, 500 fr.; distance, deux tours.Le programme promettaitAngora, Eliezer, AdolphusetAnnetta, maisAnnettaest uneNautilusfemelle; comme, cette fois, il n'y avait pas de second prix à gagner, elle a couru seule.Ces trois courses, dont le dénouement était prévu, excitaient quelques murmures, lorsqu'en manière de dédommagement, onzehacks, chevaux non entraînés, sont entrés en lice. Cette poule, servie comme un hors-d'oeuvre aux convives gourmands et peu connaisseurs du Champ-de-Mars, a montréLantara, Césarévitch, Hurrican, Olivia, Thesoroconicocrysides, Yorick, Young Cadland, Repentir, Fenella, VerveineetMistigri. Faire bien partir tant de chevaux peu pressés de partir n'était pas chose facile, et M. Bertollaci n'a obtenu aucune espèce de succès dans cette partie officielle de ses fonctions.Yorick, Verveine, HurricanetMistigrientendent seuls l'ordre du départ.Yoricka gagné.Traitement du cheval après la course.Prix du Printemps: 3500 fr. pour poulains et pouliches de trois ans. Entrée 200 fr.; distance, un tour.Enfin voici une course à émotion.Mam'zelle Amanda, au comte de Cambis, débute, et l'on dit d'elle quelque bien.Drummera une revanche à prendre, etKaragheuseune réputation à conserver.Vesperine, Alcindor, Péri, MoustiqueetUrsuleretirés; pendant toute la course,Karagheuseretenu à pleines mains, voudrait et pourrait passer; mais son jockey obéit aux ordres qui lui enjoignent d'attendre. Au dernier tournant de l'École-Militaire, il veut saisir la tête,Drummerlâche pied;Mam'zelle Amandatient bon: tous trois ils sont roulés et éperonnés. Qui gagnera? C'estMam'zelle Amanda, mais à peine a-t-elle un quart de tête d'avantage surKaragheuse.Ainsi se sont passées les premières courses de la Société d'Encouragement; nous pouvons prédire à celles qui suivront une destinée plus glorieuse encore. Au Champ-de-Mars, c'est comme chez Nicolet,toujours de plus fort en plus fort.Anniversaire de la délivrance d'Orléans(8 MAI)Statue de Jeanne-d'Arc, à Orléans.Ce fut, comme on sait, le 8 mai 1429 que Jeanne d'Arc obligea les Anglais à lever le siège d'Orléans; depuis ce jour, le souvenir de l'héroïque jeune fille est resté, chez les Orléanais, entouré d'un religieux prestige.On voyait autrefois sur l'ancien pont d'Orléans, à l'angle de la rue de la Vieille-Poterie et de la rue Royale, un groupe représentant Charles VII et Jeanne d'Arc agenouillés devant Notre-Dame-de-Pitié. Ce monument passa par bien des vicissitudes; en 1567, lors des troubles religieux, il subit des mutilations qui furent réparées ensuite. Plus tard, la démolition de l'ancien pont ayant obligé de l'enlever, on le déposa à l'Hôtel-de-Ville, où il resta jusqu'en 1771. A cette époque, un M. Desfriches obtint, à force de sollicitations, qu'il fût réédifié. Mais, quelques années après, en 1792, on le brisa pour en fondre des canons.Dans une délibération du 50 frimaire an XI, le conseil municipal d'Orléans arrêta qu'une souscription serait ouverte en vue d'ériger un nouveau monument à Jeanne d'Arc.--Chaptal, ministre de l'intérieur, proposa, dans un rapport du 2 floréal même année(1805), le rétablissement de l'anniversaire du 8 mai; et Napoléon, alors premier consul, apostilla en ces termes la délibération du conseil municipal d'Orléans:«Ecrire au maire d'Orléans, M. Crignon-Desormeaux, que cette délibération m'est très-agréable.«L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire, dans les circonstances ou l'indépendance nationale est menacée.«Unie, la nation française n'a jamais été vaincue; mais nos voisins, plus calculateurs et plus adroits, abusant de la franchise et de la loyauté de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions d'où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que rappelle notre histoire.»La fête, vraiment patriotique du 8 mai fut donc réinstituée en 1805; et dans cette fête on inaugura une statue provisoire de Jeanne d'Arc, exactement semblable à celle que le conseil municipal venait de voter.Le monument définitif, qu'on peut voir aujourd'hui au centre de la place du Martroi (quartier Vert), et que notre gravure représente, ne fut érigé qu'en 1805. C'est une statue en bronze, de huit pieds, due au talent de M. Gois. Elle repose sur un piédestal de neuf pieds de haut sur quatre de large, revêtu de marbres d'une beauté remarquable, et orné de bas-reliefs dont les sujets sont empruntés à la vie de la religieuse héroïne.Le quatre cent quatorzième anniversaire de la délivrance d'Orléans a été célébré lundi dernier, 8 mai.Voici à peu près le programme annuel de cette cérémonie: Le jour de la fête, la cloche du beffroi sonne, de quart d'heure en quart d'heure, depuis le lever du soleil jusqu à la rentrée du cortège dont nous allons parler. A neuf heures du matin, le corps municipal, les diverses corporations et les fonctionnaires civils et militaires se réunissent à la cathédrale, où un orateur agréé par l'évêque prononce le panégyrique de Jeanne d'Arc. Après la cérémonie religieuse, le cortège va faire une station sur l'ancienne place des Tourelles, illustrée par les exploits de Jeanne d'Arc. Une salve d'artillerie annonce ensuite le retour du cortège, qui rentre à la cathédrale, pour entendre unTe Deumsolennel.Maintenant, grâce aux chemins de fer qui viennent d'être inaugurés la semaine dernière, on peut visiter dans la même journée le théâtre du triomphe et celui du martyre de la Pucelle d'Orléans.Nécrologie.--THÉODORE COLOCOTRONIDécédé le 16 février 1843.Théodore Colocotroni est mort le 16 février dernier dans la ville d'Athènes, d'une attaque d'apoplexie, à l'âge de 74 ans.La gravure ci-jointe, dont le dessin a été fait par un artiste récemment arrivé d'Athènes, représente le célèbre général grec, tel qu'il était exposé aux regards de la foule, avec son uniforme et ses décorations, la veille de ses funérailles.Avant la révolution grecque, Theodore Colocotroni s'était acquis une grande réputation comme chef de partisans, nous pourrions presque dire comme chef de bandits. Il se faisait remarquer surtout par son audace, par son courage et par sa cruauté. Forcé de s'exiler, il prit tour à tour du service dans les armées de la Russie et de l'Angleterre. Au moment où la révolution grecque éclata, c'est-à-dire au mois d'avril 1821 il habitait les îles Ioniennes, où il exerçait la profession de boucher. A peine la nouvelle de l'insurrection lui fut parvenue, il s'embarqua, passa en Morée et il devint bientôt un des chefs principaux de l'armée révolutionnaire. Aussi habile que brave, il sut se défendre avec succès contre toute» les attaques des ennemis de sa patrie, jusqu'à la bataille de Navarin. Mais l'indépendance de la Grèce proclamée, il se montra l'un des ennemis les plus violents du roi Othon et du gouvernement établi par les puissances alliées. Accusé du crime de haute trahison, il fut condamne à mort. D'abord le jeune roi commua sa peine en un emprisonnement perpétuel; puis il lui accorda un pardon complet et il lui rendit ses grades, ses honneurs et ses propriétés Le jour de ses funérailles. Colocotroni a été conduit à sa dernière demeure par la population d'Athènes. Les troupes de la garnison, les dignitaires de l'État les représentants des grandes puissances assistaient à cette cérémonie. A ce moment suprême chacun oubliait les fautes de l'homme dont on allait confier à la terre la dépouille mortelle, pour ne se rappeler que les eminents services qu'il avait rendus à son pays.LE DUC DE SUSSEXDécédé le 21 avril 1843.Le jeudi 4 mai 1843 ont eu lieu, à Londres, les obsèques du duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, mort le 21 avril dernier, à l'âge de soixante-onze ans. Ce prince a eu une existence si honorable, sa mort a excité des regrets si universels que nous avons cru devoir emprunter aux journaux anglais la courte biographie qui va suivre. De semblables exemples sont rares, aussi il est toujours bon et utile de les signaler à la méditation et à la reconnaissance publiques Le duc de Sussex ne s'est illustré par aucune action d'éclat: il n'a rendu aucun service importants à son pays; il n'était après tout qu'un homme ordinaire: mais aussi il n'a jamais recherché la puissance, il ne s'est servi de sa fortune que pour faire le bien, il a constamment méprisé, sans affectation, toutes les distinctions de la naissance et de la richesse. Issu d'une famille royale, il a aimé le peuple d'une affection sincère, enfin, il est toujours resté fidèle à sa conscience. Ne sont-ce pas là des qualités qui méritent un honorable souvenir?Le duc de Sussex, le sixième fils de George III et de la reine Charlotte, était né à Buckingham-House, le mercredi 27 janvier 1775. Ses frères, les ducs d'York, de Kent, de Cumherland et de Cambridge, adoptèrent la profession des armes. Le duc de Clarence se fit marin. Seul de tous les membres de la famille, le duc de Sussex s'adonna exclusivement, pendant sa jeunesse, à l'étude de» arts et de la littérature --Envoyé en Allemagne, avec ses frères Ernest et Adolphe, il devint un des meilleurs élèves de l'université de Gottingue, fondée par Georges II en 1734; puis il alla achever son éducation à Rome, les troubles de tout genre uni avaient suivi la révolution de 1789 ne lui ayant pas permis de visiter la France et Paris.Le prince Auguste-Frédéric, ainsi s'appelait le futur duc de Sussex passa donc à Rome les années 1792 et 1793. Parmi les Anglais qui résidaient à cette époque dans la métropole du monde chrétien, se trouvaient le comte et la comtesse de Dunmore et leur seconde fille, lady Augusta Murray. Les charmes et l'amabilité de lady Angusta Murray produisirent une impression si vive sur le prince Auguste, que, malgré la différence d'âge (lady Augusta Murray avait trois ans de plus que le prince Auguste), malgré les dispositions prohibitives duroyal marriage act, qui défend aux descendants de George II de se marier avant l'âge de vingt-cinq ans sans le consentement du roi régnant, malgré la sévérité bien connue de son père, le fils de George III se décida à épouser la fille du comte de Dunmore. Il avait alors vingt-un ans. Le mariage fut célébré à Rome, le 4 avril 1793, par un prêtre de l'église d'Angleterre. L'année suivante, la princesse Augusta donna le jour à un enfant du sexe masculin, qui est aujourd'hui le colonel sir A. d'Este.Dès que la nouvelle de cette union fut parvenue, en Angleterre, le gouvernement se hâta de la faire déclarer nulle par les tribunaux ecclésiastiques, en vertu duroyal marriage act; mais le prince Auguste persista à soutenir sa validité; il traita toujours lady Augusta comme sa femme, et son fils comme un enfant légitime, leur donnant en toute occasion les titres de princesse et de prince. Toutes ses protestations furent inutiles. Seulement, en 1806, lady Augusta reçut du roi l'autorisation de prendre le nom de comtesse d'Ameland. Elle habita pendant plusieurs années une maison de campagne située près de Ramsgate, et jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 5 mars 1830, les habitants des villages voisins continuèrent à l'appeler «la duchesse de Sussex.»Le prince Auguste résida encore longtemps sur le continent. Il fit un assez long séjour en Suisse, passa deux années entières à Berlin, visita Lisbonne, et ne revint définitivement en Angleterre qu'en 1801. Le 21 novembre de cette année, il fut élevé à la pairie, créé duc de Sussex, comte d'Inverness et baron d'Arklow. A peine admis dans la chambre des lords, il s'y fit remarquer par son opposition franche et vigoureuse, au ministère tory, par son libéralisme intelligent, et sinon par son éloquence, du moins par l'élégante facilité avec laquelle il savait s'exprimer en public. Aussi eut-il bientôt acquis dans le Parlement une influence qu'aucun membre de la famille royale n'avait jamais possédée. Quand George III perdit complètement l'usage de sa raison, quand le prince de Galles, devenu régent, eut trahi honteusement ses anciens amis, le duc de Sussex ne suivit pas l'exemple de son frère. Il resta fidèle à ses opinions; car il les avait adoptées par conviction, et non par ambition personnelle, et jusqu'à sa mort il se montra un des défenseurs les plus sincères et les plus dévoués des droits et des libertés de la nation. On ne put lui reprocher d'avoir jamais cherché à se rendre populaire, pour exploiter à son profit sa popularité. Ce n'était pas un motif égoïste qui le faisait agir ou parler; mais uniquement le sentiment de son devoir, l'amour du bien public, la haine de l'injustice. Aussi se mit-il rarement en avant. «Je ne prends la parole dans cette Chambre, disait-il dans son discours sur le bill de réforme, que lorsque de grandes questions constitutionnelles y sont discutées, que lorsqu'il s'agit des droits et des libellés de l'Angleterre. Alors je regarde comme un devoir pour moi de venir occuper ma place, d'exprimer mon opinion, et de donner mon vote consciencieux.«Je connais le peuple mieux qu'aucun de vous, continuait-il en s'adressant à ses collègues. Ma position, mes habitudes, mes relations avec un grand nombre d'institutions charitables et utiles, et d'autres circonstances qu'il est inutile d'énumérer ici, me mettent journellement en rapport avec des individus de tous les rangs. Permettez-moi donc de vous apprendre quelles sont les habitudes et les récréations du peuple. Vous parlerai-je des ouvriers de Nottingham, par exemple? Ce que je vais vous dire, vous l'ignorez sans doute... Les ouvriers de Nottingham possèdent une bibliothèque qui ferait honneur à un lord. Le choix de leurs livres prouve qu'ils ont un aussi bon jugement que vos excellences. Et s'ils sont aussi sensés, aussi intelligents que vous, pourquoi ne jouiraient-ils pas des mêmes droits?--Personne ne respecte plus que moi les privilèges du rang; mais, permettez-moi de vous le dire, l'éducation ennoblit l'homme plus que toute autre chose, et quand je vois le peuple s'instruire et s'enrichir, je serais curieux de savoir pourquoi il ne lui serait pas donné de s'élever d'un ou de plusieurs degrés sur l'échelle sociale... J'ai toujours été partisan de la réforme, et tant que la constitution ne sera pas réformée, je resterai un réformateur.»Sans doute ce ne sont là que des lieux-communs un peu vieux, et le reste du discours auquel nous les empruntons contient des passages moins estimables; mais, qu'on ne l'oublie pas, l'orateur qui tenait un pareil langage était le frère de George IV, et il parlait à l'aristocratie anglaise. D'ailleurs, le duc de Sussex ne défendit pas seulement dans ses discours au Parlement la cause de la réforme, il réclama tour à tour l'abrogation des lois céréales, la liberté religieuse, la réforme du code pénal, etc., et une foule d'autres mesures non moins importantes, etc.--En 1792, lorsque le jugement et l'exécution de Louis XVI eurent réduit à quarante-cinq le nombre des partisans de Fox, il n'abandonna pas ce grand homme d'état. Enfin, après la bataille de Waterloo, il protesta dans les journaux de la chambre des lords contre la captivité de Napoléon.Toutefois, malgré sa grande popularité, le Parlement ne fut pas le théâtre où le duc de Sussex joua le rôle le plus noble et le plus utile. Chez lui, le philanthrope l'emporte de beaucoup sur l'homme politique Pour l'apprécier à sa juste valeur, il fallait le voir dans une de ces réunions charitables qu'il présidait avec tant de complaisance, de tact et d'esprit. Pendant quarante années il plaida la cause du pauvre, de la veuve et de l'orphelin. Il prêcha la charité et il fit de nombreux prosélytes; car il était éloquent et il joignait toujours l'exemple à la leçon...Le duc de Sussex fut, en outre, durant toute sa vie, un protecteur zélé et intelligent des artistes et des gens de lettres. Il possédait des connaissances variées et un goût parfait; la belle bibliothèque qu'il avait formée au palais de Kensington en fournirait au besoin une preuve suffisante. Cette bibliothèque se composait de 50.000 volumes; elle comprenait toutes les branches des sciences humaines et des manuscrits précieux, mais elle était surtout riche en ouvrages théologiques. En 1816, le duc de Sussex avait été nommé président de la Société des Arts. En 1830, il fut élevé à la présidence de la Société Royale, et chaque année, depuis cette époque, il réunit dans ses salons de Kensington l'élite des savants, des artistes et des littérateurs de l'Angleterre, tous les membres des diverses sociétés scientifiques de Londres. En 1839 il donna sa démission, parce que ces soirées lui occasionnaient des dépenses hors de proportion avec ses revenus.Le duc de Sussex devait violer deux fois dans sa vie les dispositions duroyal marriage act. Après la mort de sa première femme, il conçut un vif attachement pour la veuve de sir George Buggin, qui avait obtenu du roi l'autorisation de prendre le nom d'Underwood. On assure qu'ils se marièrent en secret. Quoi qu'il en soit, lady Cecilia Underwood fut admise dans la plus haute société, et dès lors elle accompagna le duc partout on il allait. En 1840 la reine Victoria l'éleva à la pairie et lui conféra le titre de duchesse d'Inverness. A cette occasion, elle reçut de nombreuses visites de félicitations, et on remarqua que les visiteurs la traitèrent comme un membre de la famille royale. Ils ne lui laissèrent pas leurs cartes, mais ils inscrivirent eux-mêmes leurs noms sur un registre.La mort du duc de Sussex laisse vacants les emplois et les titres de:--président de la Société des Arts;--grand-maître de l'ordre du Bain;--veneur des parcs de Saint-James et de Hyde;--grand intendant de Plymouth;--colonel de la compagnie d'artillerie;--grand-maître des francs-maçons;--gouverneur et constable du château de Windsor;--chevalier de la Jarretière.Le duc de Sussex avait déclaré dans son testament qu'il ne voulait pas être enterré au château de Windsor, dans la chapelle du cardinal Wolsey, où sont ensevelis tous les membres de la famille royale. Il avait choisi lui-même, pour le lieu de sa dernière demeure, le cimetière public du petit village de Kensal-Green. Ses dernières volontés ont été religieusement observées. Le fils de George III repose à côté du plus humble des sujets de son père; seulement, on lui a fait des obsèques royales; mais nous n'ennuierons pas nos lecteurs du récit de cette triste et fastidieuse cérémonie, à laquelle le public n'a pas été admis. Les véritables amis du duc de Sussex n'auraient pas prononcé sur sa tombe des adieux aussi étranges que ceux que sir Charles Young, leGarter King at arms, a été forcé par l'étiquette de cour, de réciter à haute voix en présence du mari de la reine:«Ainsi, il a plu à Dieu tout-puissant de rappeler à lui le très-haut, très-puissant et très-illustre feu prince-Auguste Frédéric, duc de Sussex, baron d'Inverness et baron d'Arklow, chevalier de l'ordre très-noble de la Jarretière, chevalier de l'ordre très-noble et très-ancien du Chardon, grand-maître et chevalier grand-croix de l'ordre militaire très-honorable du Bain, sixième fils de feu S. M. le roi George III, et oncle de sa très-excellente majesté la reine Victoria, que Dieu bénisse et à qui il accorde une longue vie, une bonne santé, beaucoup d'honneur, et tous les bonheurs de ce monde.» Au lieu de ces vains titres, ils eussent rappelé ses vertus et ses talents, ils eussent dit comme nous: «Il fui bon, honnête, fidèle à ses opinions; il mérita l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens.»
N° 11. Vol. I.--SAMEDI 13 MAI 1843.Bureaux, rue de Seine. 33.
SOMMAIRE.Don Carlos. Portrait;hôtel Panette.--Courrier de Paris.--Manuscrits de Napoléon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du Champ-de-Mars.Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du cheval après la course.--Anniversaire de la délivrance d'Orléans.Statue de Jeanne d'Arc.--Nécrologie.Portraits de Colocotroni et du duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes, à Bellevue.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, sixième partie.--Théâtres. Lucrèce; Brutus; la Comédie à cheval; les deux Favorites: le Métier à la Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite Fortier; les Prétendants.Deux scènes de Lucrèce; le Voyage en l'air;une scène du Métier à la Jacquart et une scène des canuts. Théâtre de l'Opéra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies de théâtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave (suite).Deux gravures.--Caricatures par Bertal.Dix-sept gravures.--Bulletin bibliographiqueAnnonces.--Modes.Trois gravures.Météorologie.--Echecs. Rébus.
SOMMAIRE.
Don Carlos. Portrait;hôtel Panette.--Courrier de Paris.--Manuscrits de Napoléon. Lettres sur l'histoire de la Corse.--Courses du Champ-de-Mars.Courses de haies; pesage des jockeys; traitement du cheval après la course.--Anniversaire de la délivrance d'Orléans.Statue de Jeanne d'Arc.--Nécrologie.Portraits de Colocotroni et du duc de Sussex, chapelle de Notre-Dame-des-Flammes, à Bellevue.--La Vengeance des Trépassés, nouvelle, sixième partie.--Théâtres. Lucrèce; Brutus; la Comédie à cheval; les deux Favorites: le Métier à la Jacquart; les Canuts; le Voyage en l'air; j'ai du bon Tabac; Marguerite Fortier; les Prétendants.Deux scènes de Lucrèce; le Voyage en l'air;une scène du Métier à la Jacquart et une scène des canuts. Théâtre de l'Opéra-Comique: On ne s'avise jamais de tout.--Lettre sur les Incendies de théâtre.--Industrie. Le sucre de canne et le sucre de betterave (suite).Deux gravures.--Caricatures par Bertal.Dix-sept gravures.--Bulletin bibliographiqueAnnonces.--Modes.Trois gravures.Météorologie.--Echecs. Rébus.
Les journaux ont dernièrement appelé l'attention publique et provoqué des explications du Gouvernement sur la position réelle de don Carlos. On a demandé si ce prince espagnol était l'hôte ou le prisonnier de la France; si le ministère lui imposait sa résidence à Bourges ou si le royal proscrit s'était pris au contraire d'une belle passion pour la patrie de George Sand, au point d'y fixer volontairement son séjour.
Il y a là, sans doute, une grave question de droit des gens et de liberté individuelle. Pourl'Illustration, il y a lieu avant tout à un portrait et à une biographie.
Don Carlos est âgé aujourd'hui de cinquante-cinq ans; il était le second fils du roi Charles IV et frère de Ferdinand VII, mort en 1833. Il semblait que le trône ne pouvait manquer à ce prince. Le roi, son frère, avait eu quatre épouses, et la dernière, Marie-Christine, fille du roi de Naples, François 1er, lui donna seule deux enfants, et ces enfants étaient deux filles. Les dispositions de la loi salique, adoptée en 1713 par Philippe V, assuraient à don Carlos la succession royale, quand des intrigues de cour poussèrent le vieux roi à abolir la loi salique et à nommer la reine régente, après sa mort, du royaume d'Espagne, pendant la minorité d'Isabelle II. Ce coup d'État détruisit les beaux rêves de royauté de don Carlos, qui avait toute raison de se voir un jour couronne en tête et sceptre au poing, quand une petite fille de trois ans, sa nièce, monta sur ce trône qu'il avait si ardemment convoité.
Nous autres, pauvres gens, quand la réalité vient souffleter nos rêves de gloire ou de fortune, quand le but que nous poursuivons s'éloigne devant nous, il ne nous vient pas à l'idée de troubler le monde de notre dépit. Le poète alors chante sa souffrance, l'auteur sifflé recommence bravement un nouveau chef-d'oeuvre, le spéculateur combine de nouveaux calculs. Perrette pleure, la pauvre enfant, devant son lait répandu et ses projets évanouis; pourquoi donc les prétendants à tous les trônes possibles n'en feraient-ils pas autant quand le trône leur échappe, au lieu d'appeler aux armes les populations et de faire tuer des braves gens qui, en Espagne, comme en Vendée, comme partout, se battent hardiment sans trop savoir pourquoi?
Ainsi fit don Carlos. Pour avoir le futile plaisir de s'asseoir sur ces planches de sapin recouvertes d'un morceau de velours, il ne craignit pas de porter la guerre civile dans sa patrie, de soulever et de ruiner des provinces entières, tristes moyens qui dégoûteraient les meilleurs peuples des meilleurs rois!
On sait quels horribles excès furent commis de part et d'autre pendant cette longue et douloureuse lutte; la malheureuse Espagne en gardera longtemps le souvenir. Don Carlos trouva parmi ses partisans un homme de génie, Zumalacarreguy, grande et sombre figure qui domine toute cette sanglante épopée. Ce fut lui qui rappela don Carlos en Espagne après la signature du traité de la quadruple alliance.
Hôtel Panette, rue du Poirier, no. 1, àBourges, habité autrefois par l'archevêquede Mercy, le général Lapoype, par lesmaréchaux qui commandaient l'armée de laLoire, et aujourd'hui par Don Carlos.
Suivi de quelques serviteurs dévoués, le prince quitta l'Angleterre, et traversa la France pour se rendre à la frontière. Il resta deux jours à Paris, et la police ne fut pas ou ne voulut pas être instruite de sa présence. Un de ses émissaires les plus actifs, M. Auguet, raconte que, traversant en voiture découverte la place de la Concorde, don Carlos rencontra Louis-Philippe et sa famille se rendant en char-à-banc à Neuilly et que le roi des Français répondant à quelques acclamations salua sans le reconnaître, son cousin d'Espagne. «Mon bon cousin d'Orléans, dit celui-ci en riant, ne se doute pas que je traverse ses États sans sa permission pour aller déchirer avec la pointe de mon épée son traité de la quadruple alliance.» Charmante espièglerie! et ce jeune étourdi, qui ne comptait guère alors que quarante-six ans, ne se doutait probablement pas que, de la pointe de son épée, il allait aussi déchirer le sein de sa patrie et livrer aux horreurs de la guerre civile des populations laborieuses et dévouées, comme si la vie des hommes n'était que l'enjeu naturel de ces folles et sanglantes parties.
Don Carlos franchit les Pyrénées et longtemps il tint en échec les forces de la reine. Le général Espartero eut la gloire de mettre fin à cette lutte acharnée. Il refoula Don Carlos en France; mais, comme le personnage de la fable il mit d'accord les deux plaideurs en s'emparant de l'objet du débat.
Aujourd'hui Espartero est de fait roi d'Espagne, et don Carlos est à Bourges, et la reine régente est rue de Courcelles à Paris. Singulier effet des vicissitudes humaines; c'était bien la peine de mettre l'Espagne à feu et à sang pour en venir là. Puisse du moins cette mémorable leçon donnée aux princes de sang royal par un obscurayachucholeur être profitable et les éclairer sur la vanité de leur ambition.
Le dernier bal a valsé sa dernière valse; le dernier concert a chanté sa dernière roulade et donne son dernier coup d'archet. Le même soir, en même temps, aux deux points opposés le bal achevait magnifiquement sa brillante vie d'hiver: d'une part, sous les lambris héréditaires d'un noble hôtel de la rue de l'Université; de l'autre, rue Bleue, dans un hôtel fraîchement bâti sur des fondations de rails et de cinq pour cent. Ainsi le bal à écusson et le bal financier ont fini leur campagne par un coup d'éclat; après ces deux fêtes merveilleuses, il n'est plus permis de danser ni de valser honorablement; cela serait du plus mauvais genre. Donner un bal au mois de mai, fi donc! nous prenez-vous pour un salon de cent couverts faisant toute l'année noces et festins? Il faudrait n'avoir ni riante villa aux bords de la Seine ou de l'Oise, ni vieux château breton ou tourangeau; or, je vous le demande, qui n'a pas une villa? qui n'a pas un château? qui ne prend pas les eaux? qui ne court pas, l'été venu, sur quelque grande route, du côté des Pyrénées ou des Alpes? Personne, en vérité.--Pardon, belle comtesse! Paris possède et abrite six à sept cent mille honnêtes gens absolument privés de maison de campagne, de berline de voyage, de parc, de tourelles, d'Alpes et de Pyrénées.--Ah! vous croyez?
Le Paris mondain, l'élégant Paris, tourne ainsi, depuis quinze jours, à la vie champêtre et voyageuse; il ne tourbillonne plus dans ses fêtes sensuelles et illuminées, mais il n'a pas encore fait son entrée en solitude, à l'ombre des charmilles. Le printemps l'appelle à l'air libre et à la verdure, et l'hiver le retient toujours par un des pans de son habit; il n'est plus là, mais il n'est pas encore ici. C'est une situation intermédiaire qui lui donne une physionomie inquiète et maussade; rien n'est pire, quand on va partir, que de n'être pas parti.
Cependant, ce Paris privilégié et épris de villégiature, prend ses précautions et fait ses préparatifs: il met les housses aux causeuses et aux fauteuils de son salon; il enveloppe ses bronzes et son lustre d'un voile de mousseline épaisse, et jette une cuirasse de toile écrue sur la soie de ses tentures. Puis, se fortifiant d'avance contre les loisirs de la résidence bucolique, ou contre les ennuis du voyage et de l'auberge, il met dans sa malle quelques livres aimés et s'abonne àl'Illustration.Avant quinze jours, la plupart des hôtels du faubourg Saint-Germain seront silencieux et déserts; les volets intérieurs, casematant les vastes fenêtres de haut en bas, laisseront voir leur vêtement gris-blanc, égayé de filets d'or, et diront aux passants que le maître est absent. L'herbe, jusqu'au 1er décembre, aura le temps de croître dans les cours.
De leur côté, les jardiniers émondent les parterres, font la toilette des arbustes et des fleurs, sablent et ratissent les allées et tondent la pelouse pour faire honneur àmadameet àmonsieur, tandis que les chefs d'hôtel, les entrepreneurs d'eaux plus ou moins sulfureuses et de salons de conversation lancent sur Paris, de tous les coins de l'Europe, leurs séduisants prospectus. Il en vient d'Allemagne et d'Italie, de l'Ouest et de l'Est, du Nord et du Midi, de la Tamise, de l'Escaut, de l'Adige, du Rhin et surtout de la Garonne. Le Mont-d'Or sonne sa trompette, Bade donne son roulement de tambour, Ems et Wisbaden mettent leur carillon en branle; mais nul n'égale Spa pour les sourires attrayants et les ravissantes promesses; Spa, cette année, veut rester sans rivaux dans l'art de séduire le gentleman et de faire le bonheur du prince portugais, russe, italien, polonais ou cochinchinois. Que reprocher à Spa? que lui demander encore? Il vous prend au saut du lit et vous inonde de concerts d'harmonie, de journaux, de revues, de brochures, de vaudevilles, de comédies, d'opéras-comiques, de chevaux caracolants, d'aubades de nuit et de jour: puis, vous offrant la main, le voici qui vous conduit dans les frais sentiers, sous les bois ombreux, aux penchants des collines verdoyantes, prêt à se retirer discrètement et à vous laisser rêver dans votre solitude, si tel est votre bon plaisir. Rossini. Alexis Dupont, les frères Batta madame Damoreau et d'autres encore, spirituels acteurs, harmonieux instruments, voix mélodieuses, sont promis à Spa, et M. le bourgmestre s'est engagé à être charmant.
Pars donc, ô toi, le Paris du boudoir et du salon, le Paris des heures inoccupées, agréable désoeuvré! va promener, ci et là, ton sourire légèrement railleur, ton petit bâillement énervé, ta migraine, tes maux de nerfs, tes rhumatismes et ton binocle: donne un peu d'air pur à ta poitrine fatiguée par la brûlante atmosphère des veilles et des bougies; et tâche de ranimer le teint pâli de tes belles valseuses pour le donner, au bal de 1844, à prendre encore et à dévorer!
Mai est aussi le mois où les princes et les princesses de théâtre se mettent à voyager; je veux dire les acteurs, les chanteurs et les danseuses, en crédit, ceux qui ont le privilège des gros appointements et des couronnes. Les autres ont tout au plus le loisir d'aller, le dimanche, à Saint-Germain et à Montmorency, l'aire un dîner sur l'herbe; encore le coup d'archet du chef d'orchestre vient-il les rappeler brusquement avant le dessert, comme ces pauvres soldats en permission qu'on voit courir hors d'haleine, à travers rues et à travers champs à l'heure de la retraite et au roulement du tambour. Quant aux merveilleuses Hermiones, aux glorieux Orestes, aux ténors fameux, aux sylphides adorées, ils montent on chaise de poste et font tourbillonner la poussière des grands chemins. Après avoir plus ou moins charmé Babylone pendant les six mois d'hiver, nos illustres distribuent leurs tirades, leurutde poitrine et leurs jetés-battus dans les départements et à l'étranger. Ces bienfaits, ils les étendent sur toute la nature, et donnent indistinctement la pâture aux grands théâtres et aux petits depuis le chef-lieu jusqu'au canton. Phèdre ne rougit pas de déclarer sa passion à Hippolyte sous la balle au blé, convertie en Mycènes; et Agamemnon a, plus d'une fois, transporté l'Aulide dans une grange et sacrifié Iphigénie.
Il faut donc en faire notre deuil: nos meilleurs acteurs nos meilleurs chanteurs vont nous quitter. C'est peu des moissons dorées qu'ils récoltent ici; ils veulent bien se compromettre jusqu'à faire la mêmerazziaen province: Toulouse Bordeaux, Lyon, Rouen, Dijon, Lille, et vous tous, honorables chefs-lieux, qui aimez la roulade, l'alexandrin et le rond de jambe, ouvrez votre bourse et préparez vos dithyrambes et vos couronnes; on prendra volontiers vos vers et surtout votre argent; c'est un honneur qu'on daignera vous faire.
Mademoiselle Rachel ira à Marseille; elle ne veut plus de l'Angleterre. Est-ce Nicodème qui a inspiré à Laodice cette rancune contre Rome? Laodice se souviendrait-elle de l'hospitalité cruellement violée et du martyre d'Annibal? Marseille cependant est dans une grande attente. Ces vives imaginations s'exaltent à l'approche de Camille, de Marie-Stuart et de Roxane, que la Provence n'a point encore vues. Marseille, la ville phocéenne, se réjouit surtout de recevoir Monime, cette autre fille de la Grèce, cette fleur suave et délicate éclose à son poétique soleil. Ce sera une entrevue de famille. Mademoiselle Rachel et Marseille pourront s'entretenir ensemble d'Athènes et d'Éphèse.
.....Je crois que je vous suis connueEphèse est mon pays, mais je suis descendueD'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefoisLeur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
.....Je crois que je vous suis connueEphèse est mon pays, mais je suis descendueD'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefoisLeur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
.....Je crois que je vous suis connue
Ephèse est mon pays, mais je suis descendue
D'aïeux ou rois, seigneur, ou héros, qu'autrefois
Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
Dans quinze jours, Monime fera ses bagages et descendra vers le Rhône, jusque-là elle continuera à être Judith. C'est une politesse de femme à femme, une dette un peu gênante que le talent paie à l'esprit. Mademoiselle Rachel devait ce dévouement à madame de Girardin. On n'ose pas dire que ce soit un sacrifice, mais cela y ressemble beaucoup. Jouer une froide tragédie au milieu de la froideur du public, quand on était habituée à l'ardeur d'un parterre enthousiaste, n'est-ce pas une résignation héroïque à la Curtius? Dieu en tiendra compte à Judith. Ce trait l'élève et l'honore plus que la décapitation d'Holopherne, qu'elle pratique régulièrement de deux jours l'un. De temps en temps, on murmure. L'autre jour quelqu'un a sifflé; c'était sans doute un spectateur qui se rappelait ce mot de Voltaire s'excusant de ses privautés railleuses avec l'héroïne de Béthulie: «Le livre deJudithn'étant pas dans le canon juif, on peut se permettre avec cette Judith un peu de familiarité.»
Puisque nous en sommes aux déesses de théâtre, ne laissons point passer une morte charmante, sans effeuiller sur sa tombe une fleur et un regret. Nous voulons parler de mademoiselle Lucile Grahn, qui vient de s'éteindre si cruellement et si rapidement. La nouvelle nous est arrivée de Saint-Pétersbourg, où mademoiselle Grahn était retournée, non pas pour mourir, mais pour vivre au contraire dans toute la riante espérance de ses vingt ans, escortée de toutes les grâces de la jeunesse et de tous les enivrements du succès.
Mademoiselle Grahn était venue de Copenhague à Paris, il y a trois ou quatre ans. Le Nord nous l'avait envoyée douce, légère, rapide et un peu semblable à ces ombres délicates et penchées qui passent dans les nuages d'Ossian. La blanche fille de la Norwége courait grand risque alors: Marie Taglioni était encore présente à tous les souvenirs. Voltiger après elle, dans la forêt enchantée dela Sylphide, c'était se hasarder beaucoup; il fallait bien de la grâce et de la souplesse, un pied bien doux et bien prompt, pour se faire pardonner l'audacieuse entreprise. Eh bien! Paris pardonna à Lucile Grahn: même il commençait à l'adorer et à la poursuivre dans ce pays des fées, lorsqu'un accident vint interrompre tristement ces naissantes amours. Lucile Grahn, dans un de ses vols sylphidiques, se blessa au genou. Pendant deux ans, elle souffrit de cette blessure, et ainsi disparut du théâtre, presque au début. Un jour, la pauvre jeune fille crut renaître: se retrouvant légère et forte, elle s'envola du côté de Saint-Pétersbourg. C'est là qu'elle est morte, sur le grand théâtre impérial, le jour même d'un triomphe, au moment où elle recueillait de toutes parts, les couronnes et les bravos, et goûtait toutes les émotions enivrantes du succès. Un violent effort pour vaincre la fatigue et surmonter la douleur de sa blessure tout à coup renaissante, a tué Lucile Grahn. Vous connaissez le dénoûment du ballet dela Sylphide. La nymphe, frappée mortellement par les maléfices de la méchante sorcière, s'évanouit: ses ailes se détachent et se brisent.--C'était aussi dans ce ballet dela Sylphideque Lucile Grahn dansait le soir de sa mort; et de même ses ailes sont tombées cette fois, mais pour toujours! Le costumier n'a pas même essayé de les rattacher.--Lucile Grahn était douce, spirituelle, aimable et fine, et son talent lui ressemblait.
Que fais-tu donc, ô homme! si tu n'y prends garde, la femme va te détrôner, autocrate barbu! Les temps prédits par les prophètes en cotillon semblent approcher. L'émancipation féminine nous gagne de jour en jour, et par toutes les voies; nous avons la femme à tragédies, la femme à romans philosophiques, la femme Euclide, la femme Socrate, la femme Mirabeau; celle-là se promène sous les ombrages de l'Académie; celle-ci monte sur leshustingset prononce une harangue à tous crins. Il y a un mois, on a enterré une femme César qui avait la croix d'honneur, dix-huit campagnes et quatorze blessures.
L'Académie française a proposé un prix de poésie. Le sujet est magnifique: il s'agit de louer Molière. Oui remportera le prix? quelque jeune barbe sans doute. Allons donc! est-ce que les barbes aujourd'hui sont bonnes à quelque chose? Vingt poèmes rivaux se mettent sur les rangs; un seul offre des qualités énergiques et viriles: l'Académie demande quel est donc le gaillard qui a fait ces beaux vers-là? Un corsage, des joues blanches et roses, de longs cheveux blonds, un soulier de prunelle, une robe de soie, un mantelet de velours, s'avancent et disent: «C'est nous!» L'Académie s'étonne et regarde, et reconnaît madame Louise Collet-Révoil. Ainsi, le bataillon des poètes académiques est mis, cette année, en déroute par madame Collet. Cette héroïne dithyrambique n'en est pas à ses premières armes; elle avait déjà bravement affronté l'Académie et obtenu une couronne. Madame Collet a de plus l'attention délicate d'être jolie. Savez-vous que le métier des quarante commence à devenir agréable? Mais, que dites-vous de madame Collet faisant l'éloge de Molière et méritant le prix? N'est-ce pas un peu embarrassant pour l'auteur desFemmes savantes, et la vengeance ne vous semble-t-elle pas charmante et de bon goût? Si ce régime continue, je déclare que je passerai chez la marchande de modes et chez la couturière pour changer de culotte.
Au reste, et Dieu merci, nous commençons à prendre soin de nos grands hommes. L'Académie n'a jamais manqué positivement à cette religion. Si, de leur vivant, elle en a oublié quelques-uns, et des plus illustres, Molière, par exemple, elle les caresse du moins après leur mort. Je veux donc surtout parler de l'ingratitude jusqu'ici pratiquée par les municipalités et par les villes; elles commencent à se repentir et à comprendre que les images des hommes de génie debout sur les places publiques ou sur la face des monuments, sont pour la multitude, comme une gloire et comme un bel exemple perpétuellement visibles. Déjà Rouen à Corneille; Strasbourg à Gutenberg; Louis-le-Saulnier à Bichat; ici, on dresse un piédestal à Cuvier; là à Desaix. Paris achève la statue de Molière, et voici qu'il songe à Jean Goujon. On mettra la statue sur la fontaine des Innocents, un des chefs-d'oeuvre du sculpteur? Là, en effet, Jean Goujon fut tué, le 24 août 1572, d'un coup d'arquebuse, le jour du massacre de la Saint-Barthélémy, tandis qu'il semait au fronton du palais les trésors de son fin et délicieux génie. Après tout, au Louvre ou ailleurs, qu'importe? on prépare une statue à l'habile sculpteur, et c'est là le point important et la louable pensée. Paris devait bien cette reconnaissance au Phidias du château d'Anet, de l'hôtel Carnavalet, de la salle des Cent-Suisses, de la chambre de Diane et de tant d'oeuvres renommées, filles légères et gracieuses du goût antique, souvenir charmant du ciseau grec. Oui, que nos cités se peuplent de toutes ces nobles images! que la statue du poète, du soldat, de l'orateur, de l'artiste, raniment partout l'exemple des grands talents et des grands services! Cela ne vaut-il pas mieux que les statues orgueilleusement inutiles?
Les deux premières semaines du mois de mai se sont d'ailleurs particulièrement occupées de lampions et de chemins de fer; les fêtes royales et les inaugurations à la vapeur ont absorbé tous les esprits; on ne rencontrait par toute la ville que des figures affairées, les unes officielles, les autres curieuses et populaires; celles-ci courant aux illuminations et au feu d'artifice; celles-là s'apprêtant à débiter des harangues qui n'étaient pas non plus sans artifice. Aujourd'hui, la ville se ruait tout entière aux Champs-Élysées et dans les antichambres des Tuileries: un autre jour, elle roulait sur les rails d'Orléans et de la vieille cité normande. Voilà la vie de ce pays-ci: mouvement perpétuel, comédie perpétuelle, rapide tourbillon! On parle de la récente découverte de la vapeur: il y a longtemps que Paris l'avait inventée!
Il a plu par torrents depuis huit jours, et entre autres pluies, nous avons essuyé une averse de croix qui se sont accrochées à toutes sortes de boutonnières. Les hommes se parent de rubans comme les coquettes; ils sont terriblement femmes pour cela: la manie, loin de se guérir, s'en va s'agrandissant. Vous avez vu ce projet de l'autre jour, qui a révélé un honnête marquis occupant sa vie à courir vers tous les coins de l'horizon, à la chasse d'un ruban et d'une croix; il y mangeait son patrimoine, et, pour devenir chevalier, se faisait ronger par les chevaliers d'industrie. Après ces recherches haletantes, notre homme finit par recevoir un brevet de la sultane Falkir. L'honneur lui en revint à 15.000 fr.; mais qu'est-ce que 15.000 fr au prix du titre de grand cordon de l'ordre de la sultane? Le voilà bien joyeux! Arrive le procès en question: l'illustre chevalier apprend qu'il a payé de cette grosse somme un ruban que tous les garçons de café et les portiers portent gratis. La leçon le corrigera-t-elle? Non: mon marquis doit être en ce moment à la piste de quelque éperon d'or, de quelque étoile polaire ou d'un ours blanc.
Un de nos dramaturges fameux et d'origine africaine a particulièrement cette maladie des croix; il en a dépeuplé l'Espagne, la Belgique, la France, et surtout l'Italie. Un jour, il entrait dans un salon avec une collection de décorations sur la poitrine, enfilées les unes au bout des autres, et pareilles à deux douzaines de mauviettes à la broche. «Que faites-vous de tout cela? lui demanda quelqu'un.--Que voulez-vous, répondit le Californien, ça amuse les nègres!» M. Alexandre D... aurait pu ajouter que ça sert aussi à faire la traite des blancs.
Le brave capitaine Bruat s'est embarqué depuis peu de temps pour aller prendre possession des îles Marquises dont il est gouverneur. Le plus grave, le plus austère de nos ministres lui dit, après l'audience de congé: «Allez, monsieur, partez pour cette contrée inculte et lointaine: tâchez de civiliser les hommes et de rendre les femmes sauvages!»
Le Cirque-Olympique vient de mettre fin à ses batailles du boulevard du Temple; son canon ne tonne plus; sa gargousse sommeille. Le Cirque a pris possession de sa maison de campagne des Champs-Elysées; déjà Auriol grimpe aux frises et sourit, et mademoiselle Caroline caracole.
(Suite.--Voyez p. 22, 38, et 70.)
Monsieur.
Les Génois, maîtres de la Corse, se comportèrent avec modération; ils prirent les conventions del Lago Benedetto pour base de leur gouvernement; le peuple conserva une portion de l'autorité législative; une commission de douze personnes, présidée par le gouverneur, eut le pouvoir exécutif; des magistrats élus par la nation et ressortissant du syndicat eurent la justice distributive. A leur grand étonnement, les Corse se trouvèrent tranquilles, gouvernés par leurs lois; ils crurent qu'ils devoient désormais oublier l'indépendance et vivre sous une forme de gouvernement propre à rendre à la patrie toute la splendeur dont elle étoit susceptible. Les Génois trouvoient dans la Corse de quoi accroître leur commerce; ils y trouvoient des matelots et des soldats intrépides pour augmenter leur force.... Mais il étoit à craindre que, situés si avantageusement, ces insulaires ne fissent un commerce nuisible à celui de la métropole; il étoit à craindre qu'avec l'accroissement de forces que donne un bon gouvernement, ils ne devinssent indépendants en peu de temps. La jalousie politique sera toujours le tourment des petits États, et l'on sait que la jalousie commerciale a toujours été la passion spéciale de Gênes.
D'ailleurs tous les ordres de l'État, accoutumés à se partager les possessions de la République, murmurèrent contre une administration où ils n'avoient point de part, où il n'y avoit point d'emploi pour eux. «A quoi nous a servi la conquête de la Corse, si l'on doit conserver à celle-ci un gouvernement presque indépendant; il valoit vraiment bien la peine que nos pères répandissent tant de sang et dépensassent tant d'argent,» disoit-on publiquement à Gênes. La grande noblesse voyoit avec dépit l'autorité du gouverneur restreinte, réduite presque à rien par le conseil des Douze et par les assemblées populaires. La petite noblesse, dite noblesse du grand conseil, que l'on peut appeler le peuple de l'aristocratie, attendoit avec une impatience facile à concevoir, l'occasion de pouvoir se saisir de tous les emplois qu'occupoient les Corses. Les prêtres convoitoient nos bénéfices; les négociants aspiroient au moment où ils pourroient, au moyen de sages lois, fixer seuls le prix de nos huiles et de nos denrées.
Ce n'étoit qu'un cri dans tous les ordres de la République: pour la première fois le même voeu les unissoit. Aussi l'on ne tarda pas à supprimer en Corse toute la représentation nationale. En peu de temps le gouverneur réunit sur sa tête toute l'autorité.... Il put faire mettre à mort un citoyen sans autre procès, sans autre enquête, sans autre formalité que celle-ci:Je le prends sur ma conscience, et la grande noblesse fut satisfaite.
Tous les emplois civils et militaires furent donnés par le gouverneur ou par le sénat, et furent donnés à des nobles Génois. Pour ne laisser naître aucune espérance présomptueuse, il y eut une loi qui déclara les Corses incapables d'occuper aucun emploi.... et la petite noblesse fut contente. Le noble du grand conseil, excessivement pauvre, n'a pour nourrir une famille nombreuse que le droit qu'il tient de sa naissance, de gérer les emplois de la République Il faut que chacun profite à son tour de ce droit, parce qu'il faut que chacun vive; aussi ne peut-on être que deux ans en place, et est-on obligé, durant un certain temps, de n'occuper aucun autre emploi. Il faut donc, pendant ces deux années, amasser assez pour se maintenir pendant quatre ans et fournir aux différents voyages que l'on doit entreprendre.
Gênes, jadis très-puissante, avoit un grand nombre d'emplois à donner; mais au temps dont nous parlons, elle étoit réduite à la Corse seule, et la Corse étoit obligée de supporter presque tout cet horrible fardeau. Chaque deux ans l'on voyoit arriver des flottilles de ces gentillâtres avec leurs familles, affamés, nuds, sans éducation, sans délicatesse. Plus redoutables que des sauterelles, ils dévoroient les champs, vendoient la justice et emprisonnoient les plus riches pour obtenir une rançon. On rioit à Gènes de ces plaisanteries nobiliaires; le répertoire des gens aimables, des couleurs de bons mots, de ces personnes qui tiennent toujours le haut bout dans les sociétés, n'est rempli que d'aventures de ces gentilshommes, et toujours le Corse est le battu et le moqué... Combien avez-vous gagné? Nous avez-vous laissé quelque chose à prendre? demandoient ceux qui alloient partir à ceux qui étoient de retour. Un honnête sénateur fort religieux avoit coutume de dire une prière toutes les fois qu'il entendoit la cloche des morts annoncer le décès de quelque patricien; il demandoit toutefois avant si le défunt avoit été employé en Corse, et dans ce cas il se dispensoit de la prière, disant: A quoi cela serviroit-il?è a casa del Diavolo, il est en diable.
Les bénéfices ecclésiastiques furent donnés par les évêques; les évêques furent nommés à la sollicitation des cardinaux génois. Il est sans exemple qu'un Corse ait été évêque, et les prêtres génois furent contents.
Et le négociant! Comment son intérêt eût-il été oublié dans un État commerçant?... Des lois positives lui accordèrent le monopole de l'approvisionnement et du trafic. L'on détruisit les marais salants qui existoient, l'on en fit autant des poteries et de toutes les manufactures. Cela accrut le petit cabotage et rendit le pays plus sujet.
Les marchandises cessant d'avoir leur prix, le peuple cessa de travailler, les champs devinrent incultes, et un pays appelé à l'abondance, au commerce, un sol qui promet à ses habitants la santé, la richesse, ne lui offrit que la misère et l'insalubrité. Malheureusement, à force de piller, l'on épuisa notre pauvre pays, qui n'eut plus rien à offrir que des pierres. Il falloit cependant que cette illustre noblesse vécût; elle eut recours à deux moyens: d'abord chaque commandant de petites tours, chaque petit commissaire, eut une boutique à laquelle il fallut donner la préférence; enfin ils vendirent la permission de porter les armes.
Dépouillé des biens qui rendent la vie aimable et sûre, exclu de tous les grades, de toutes les places, prive de toute considération, réduit à la dernière misère, outragé par la classe la plus méprisable de l'univers, comment le Corse, si hardi, si fier, si intrépide, se laissa-t-il traîner dans la fange sans résister? Je m'empresse de vous développer ces tristes circonstances, afin qu'en plaignant ce peuple, vous ne cessiez pas de l'estimer.
Je vous ai, en deux pages, tracé l'histoire du gouvernement génois; mais ces deux pages renferment cent cinquante ans. On marcha pas à pas. Si tout d'un coup le sénat eût découvert son horrible projet, sans exciter des soulèvements, ma nation seroit si vile, qu'elle ne mériteroit pas d'être plainte.
Immédiatement après la mort de Sampiéro, ou provoqua de toutes les manières les émigrations, qui, dès ce moment furent très-considérables. On souffla partout l'esprit de la division, et la République accorda un refuge aux criminels, on favorisa leur fuite. Les émigrations s'accrurent. La peste affligea l'Italie; elle vint en Corse; la famine s'y joignit: la mortalité fut immense... Le gouvernement se montra insouciant, et si ces deux fléaux finirent, c'est que tout finit. C'est ici l'occasion de faire une observation bien remarquable: toutes les fois que les Corses ont perdu leur liberté, ils ont été, quelque temps après, affligés d'une grande mortalité. Après la conquête de 1770, ou vit encore la mortalité et la famine dépeupler le pays. Alors la République ne garda plus de mesure; elle jeta le masque, renversa le gouvernement national et établit les choses telles que nous les avons décrites.
Quelle position douloureuse! Le Corse sentoit la peste lui dévorer les chairs, la faim lui ronger les entrailles, et l'esclavage navroit son coeur, effrayoit son imagination et anéantissoit les ressorts de son âme!!!
Cependant, pour maintenir ce peuple dans cet assujettissement, il falloit ou avoir une grande force ou se faire une étude de le diviser. On adopta ce dernier parti, et l'on relâcha à cet effet les ressorts de la justice criminelle; chacun fut obligé de pourvoir de soi-même à sa sûreté; de là est né le droit devendetta.
L'homme dans l'état de nature ne connut d'autre loi que son intérêt. Pourvoir à son existence, détruire ses ennemis fut son occupation journalière. Mais lorsqu'il se fut réuni en société, ses sentiments s'agrandirent: son âme, dégagée des entraves de l'égoïsme, prit son essor, l'amour de la patrie naquit, et les Curtius, les Decius, les Brutus, les Dion, les Caton, les Léonidas, vinrent émerveiller le monde. Des magistrats assurèrent à chacun la conservation de sa propriété et de sa vie; le but des actions individuelles dut être le bonheur général de l'association, et personne ne dut plus agir par le sentiment de son propre intérêt. Les rois régnèrent; avec eux régna le despotisme; l'homme méprisé n'eut plus de volonté. Avili, il fut à peine l'ombre de l'homme libre; les rois, qui tinrent dans leurs mains la force publique, durent l'employer pour assurer à chacun sa vie et sa propriété. La confédération changea, s'altéra même, si l'on veut, mais exista cependant toujours. La force publique seroit devenue dans les mains du prince un instrument inutile, s'il eût vu l'homicide sans le punir; si, par une dépravation inouïe, il eut lui-même aiguisé les poignards de l'assassin. Personne ne peut nier qu'alors la confédération ne se fut trouvée dissoute et les hommes rendus à l'anarchie. Telle étoit notre situation. Le sénat voyoit avec plaisir s'entr'égorger des hommes dont il craignoit l'union; les subalternes y trouvoient leur intérêt; le meurtre ne fut plus puni; il fut encouragé, il fut récompensé: il fallut cependant que chacun veillât à sa propre sûreté. Des confédérations de familles, quelquefois de villages se formèrent. On jura de veiller à l'intérêt de tous et de faire guerre éternelle à celui qui offenseroit un des confédérés; les liens du sang se resserrèrent; on chercha des parents; l'île fut divisée en autant de puissances qu'il y eut de familles, qui se faisoient la paix ou la guerre selon leur caprice et leur intérêt... On appela vertu l'audace de s'exposer à tous les dangers pour soutenir ses parents ou les membres de sa confédération: les citoyens ne furent que des membres d'autant de puissances étrangères, liées entre elles par leurs rapports politiques. Ils respectérent les femmes et les enfants et les laissèrent sortir de la maison assiégée pour prendre de l'eau et pour vaquer aux affaires du ménage. Il étoit aussi d'usage de laisser croître sa barbe lorsqu'on étoit en guerre; c'étoit un acte de courage, car il n'y avoit point de buisson, de rocher qui ne put receler un ennemi, c'étoit s'exposer à périr à tous les moments du jour.... Celui-là passoit pour un homme lâche, un homme vil, qui, à la nouvelle de la mort de son parent, ne couroit jurer sur son cadavre de le venger, et, des ce moment, ne laissoit croître sa barbe. La paix se faisoit cependant quelquefois: il y avoit des gens sages, des vieillards respectés, qui réconcilioient les partis. On étoit scrupuleux dans l'exécution du traité.
Tels furent, monsieur, les effets de l'administration génoise. Accablés sous le poids des impôts arbitraires, désunis, les mains dégoûtantes du sang de nos frères, nous gémîmes longtemps: mais ce ne fut qu'en 1715 que l'on commença à s'apercevoir qu'il se faisoit un mouvement général. L'on envoya un orateur à Gênes représenter l'état déplorable de la nation; il étoit entre autres choses chargé de solliciter un désarmement général et prioit le sénat de faire respecter son autorité. Les patentes pour porter les armes étoient à la fois une spéculation de finances et de politique. Le sénat eut l'impudence de se refuser à la demande si raisonnable, et d'alléguer pour prétexte la diminution que cela produiroit dans le revenu public. L'orateur proposa une nouvelle imposition beaucoup plus forte: l'imposition fut acceptée, mais les patentes continuèrent toujours à se distribuer, et la justice s'occupa tout aussi peu de se faire respecter.
L'île étoit déserte, inculte et dépeuplée. Depuis l'époque de Giovan-Paolo, la population avoit diminué des trois quarts; elle étoit alors de 400.000 habitants, et en 1720, on n'en comptoit que 120.000. Le commerce étoit anéanti et la férocité des Corses étoit à son comble. Leur existence étoit si misérable, qu'ils n'avoient rien à perdre. Il ne falloit qu'un signal.
En 1729, le lieutenant génois qui commandoit à Corte imposa, de sa propre fantaisie, une nouvelle taxe qui, jointe à toutes les autres et à la misère du pays, devenoit insupportable. Cardone di Bozio, vieillard estropié, ayant reçu de la nature un corps difforme, mais une âme vigoureuse et une élocution très-facile, assembla les habitants du village de Bozio pour leur parler dans les termes les plus forts sur l'avilissement ou ils vivoient, sur la gloire de leurs ancêtres et les charmes de la liberté. Il profita du moment où les collecteurs venoient percevoir l'imposition pour les faire chasser et poursuivre. Il excite ses compatriotes à marcher vers Corte. Ceux-ci rencontrent un détachement de soldats envoyés pour les punir; ils le battent, les désarment, arrivent à Corte et brûlent la maison du commandant, qui a le bonheur de se sauver A cette nouvelle, on se rallie de tous côtés, ou prend les armes, on court à Bastia pour punir le gouverneur-général Pinelli, objet de l'exécration publique; on prend une partie de la ville, on surprend Algajola, et voilà le joug rompu sans retour... «Aux yeux de Dieu, disoit souvent Cardone, le premier crime est de tyranniser les hommes, le second, c'est de le souffrir.» Jamais révolution ne s'opéra plus subitement Les ennemis oublièrent leur haine, firent partout la paix, objet de tous les voeux. La prospérité de la patrie naissante sembla être le mobile des actions de chacun; le feu du patriotisme agrandit subitement des âmes qu'avoient, pendant tant d'années rétrécies l'égoïsme et la tyrannie... Amis, nous sommes hommes! étoit le cri de ralliement. Fiers tyrans de la terre, prenez-y bien garde! Que ce sentiment ne pénètre jamais dans le coeur de vos sujets, préjugé, habitude, religion, foibles barrières! le prestige est détruit, votre trône s'écroule si vos peuples se disent jamais: «Et nous aussi, nous sommes des hommes! »
Les premières années de la guerre, les Corses n'eurent aucune forme de gouvernement: la haine des tyrans guidoit tout le monde. Ce ne fut qu'à la réunion de Saint-Pancrazio que l'on nomma Giafferi commandant des armées. A l'assemblée de Corte, on déclara les Génois déchus de leur souveraineté, l'on déclara la nation libre et indépendante. Pour rendre cette déclaration plus imposante, pour achever de détruire les préjugés que la multitude pouvoit conserver, on assembla à Orezza un congrès des théologiens les plus célèbres des différents ordres. On leur proposa trois questions: si la guerre actuelle étoit juste, si les Génois étoient des tyrans, si l'on étoit délié du serment de fidélité. Ce congrès, que présida le célèbre Orticoni, répondit à tout d'une manière satisfaisante. La guerre, dit-il, est non-seulement juste, mais même sainte: le serment est nul dès lors que le souverain est tyran.
Mal armés, sans discipline, ils battirent partout leurs tyrans, malgré leur nombre, leur expérience et leur artillerie Assiégés dans le château de Bastia, ils étoient, au bout de deux ans d'une guerre opiniâtre, réduits à abandonner notre île lorsque l'aigle impériale, arborée au lieu de la croix ligurienne, vint nous présager de nouveaux malheurs, mais non décourager notre courage.
Qu'avions-nous fait aux Allemands pour qu'ils voulussent notre destruction? Que pouvoit importer à l'empereur d'Occident qu'une petite île de la Méditerranée fût libre ou esclave? Mais les puissances se jouent des intérêts de l'humanité, et les méchants ont toujours des protecteurs. Le général allemand, à la tête de sa petite armée, s'engagea dans des défilés: il perissoit infailliblement, lorsqu'il trouva dans l'humanité des Corses une commisération inattendue, dont il s'est rendu indigne par son lâche manque de foi. On lui accorda la permission de retourner à Bastia, à condition qu'il feroit savoir à son souverain la manière dont les Corses agissoient à son égard, et l'on conclut un traité de deux mois; mais, avant l'expiration de la trêve, les Allemands se remontrèrent au delà du Golo en plus grand nombre. Au respect que nous avoient inspiré les armes d'un grand prince, succéda l'indignation pour la perfidie de ses ministres. Après avoir laissé environ deux mille morts ou prisonniers, nos ennemis regagnèrent leurs remparts avec précipitation. L'enthousiasme produisit les actions les plus dignes d'être transmises à la postérité. Vingt et un bergers de Bastelica faisoient paître leurs troupeaux dans la plaine de Campo di Loro, deux cents hussards et six cents piétons vinrent pour les enlever: ces braves gens se réunissent, tiennent ferme, repoussent cette nombreuse troupe et la font fuir. Investis enfin par quatre cents autres ennemis, ils périssent tous en prononçant le nom sacré de la patrie.
L'honneur de l'empereur avoit essuyé bien des échecs. Si l'honneur des princes consiste à protéger le juste contre le méchant, le faible contre le fort, sans doute l'empereur Charles VI avoit déshonoré ses armes; mais si l'honneur consiste à massacrer des infortunés, le cabinet de Vienne sut bien réparer ce qu'il n'avait pu faire à la campagne précédente. Il envoya le prince de Wirtemberg avec des renforts considérables: et quoique ses premiers efforts ne furent pas heureux il étoit désormais impossible de résister à des forces si imposantes. On fit des propositions de paix: les Génois reconnurent, accordèrent, promirent tout ce qu'on voulut et l'on posa les armes.
Il étoit tout naturel que, ne voulant observer aucune des conditions du traité, les Génois commençassent par se défaire des chefs qui avoient conduit les Corses avec tant de bonheur dans des circonstances si difficiles. Les principaux parmi ces chefs furent arrêtés et conduits dans le château de Sagone; c'en étoit fait de leur vie, si Boerio et Orticone n'eussent su intéresser le prince Eugène au sort de ces illustres prisonniers L'empereur, éclairé, exigea du sénat leur délivrance. Ne pouvant les perdre, les Génois tentèrent de se les attacher en leur faisant des offres qu'ils méprisèrent. On suivit le même plan de persécution contre les principaux citoyens; la mort ou la prison.
FIN DES LETTRES SUR LA CORSE.
Dimanche, 30 avril.
Les courses de la Société d'Encouragement pour l'amélioration de la race des chevaux en France comptent déjà dix années d'existence, dix années de progrès incontestables. N'est-ce pas une oeuvre nationale que de prétendre affranchir un jour son pays du tribut chevalin qu'il paie à l'étranger? Pour arriver plus vite à des résultats meilleurs, il n'a manqué à la Société d'Encouragement que d'avoir des fondateurs moins élégants et moins jeunes. Longtemps les esprits forts, Thomas plus jaloux qu'incrédules, ont affecté de traiter avec légèreté ses projets et ses courses. Le prestige de la nouveauté qui, en France, protège tous les établissements naissants, n'est pas venu en aide à la Société; il a fallu dix ans d'efforts et de sacrifice, dix ans féconds en éleveurs et en chevaux pour ouvrir les yeux à ces aveugles volontaires. Une association d'hommes, que l'on trouvait trop heureuse pour la trouver intelligente, a donné l'élan: aujourd'hui ils ont rallié à leurs idées tous les départements propres à l'élève du cheval; bien mieux, ils ont converti l'administration des haras elle-même! Quelle victoire! Les haras ont enfin admis la supériorité du pur sang anglais; ils ont augmenté les allocations de courses et modifié leurs règlements; ils préparent de loin des améliorations plus importantes encore. De jour en jour les préjugés disparaissent: la maigreur jadis proverbiale des chevaux de course a cessé d'être une vérité; on commence à savoir qu'ils ne sont ni exténués ni tués par le régime de l'entraînement. Les chevaux savamment entraînés dépouillent la graisse qui paralyserait le jeu des muscles et de la respiration, et qui gênerait leur vitesse. Plus tard, rentrés dans la vie privée, affectés au service de la production, ils acquièrent cet embonpoint que l'on considère quelquefois comme un signe de force et de beauté, et qui n'est, en réalité, que l'enseigne de la fainéantise.
Courses de haies au Champ-de-Mars.
Dimanche, 30 avril, quand sont arrivés sur le terrain de course,Prosperoà M. de Rothschild,Cédarà M. A. Fould.Mirobolantau comte d'Hédonville,Effieà M. Jules Rivière.Maidà M John Drake, etKate-Nicklebyau vicomte Delaveux, la foule ne les a trouvés ni trop maigres ni trop efflanqués; ils n'étaient pas tous également dignes d'éloges:Effie, MaidetKateont bien quelques reproches à se faire; mais ici-bas rien n'est ni parfait ni complet. Onze chevaux devaient été engagés pour ce prix:bourse de mille francs; cinq ont été retirés; sur les six qui restent, trois se présentent beaux et bien faits, les yeux ardents, la tête fière, le poil lisse et brillant: peut-on se plaindre? Les partis variaient deProsperoàCédar: lesProspéristesl'ont emporté sur lesCédaristes.
Pesage des jockeys.
Pris de l'administration des Haras: 2000 fr.pour poulains et pouliches de trois ans.--Huit chevaux inscrits, quatre présents.Vesperine, Karagheuse, DrummeretUrsule: ils partent comme une seule flèche; mais bientôt la flèche se fend en quatre; la première, c'estVesperine, la seconde, c'estUrsule, Drummertient la tête;Karagheusela tiendrait si on le laissait aller. Près du but, d'un bond prodigieux il s'élance, passeDrummeret gagne,Karagheuseappartient à M. Sabatier, un de nos éleveurs sérieux, et jusqu'ici assez peu favorisé par la chance des courses. Sa tardive victoire n'a trouvé que des mains pour applaudir. Le jockey deDrummera prétendu avoir été coupé parKaragheuse, mais sa réclamation n'a pas été admise.
Prix du ministère du Commerce: 2000 fr.pour chevaux entiers et juments de trois ans et au-dessus, nés et élevés en France, et tracés au Stud-Book français.
Pamphileà M. Fasquel,Angoraà M Lupin,Opéraà M. de Morny, paraissent seuls au poteau.Angoraa tous les parieurs pour lui. Ce fils deLotteryet deYoung-Mouseest célèbre sur leturf: déjà il a remporté plus d'un prix à Paris et à Versailles; il est arrivé second au Derby de Chantilly. De ses deux adversaires, l'un,Opéra, est inconnu; l'autre,Pamphile, est mal connu, et cependantPamphilea battuOpérasecond,Angoratroisième; sur quoi compter?
Course de haies: 2000 fr. pour chevaux de tout âge et de tout pays: le vainqueur pourra être réclamé pour quatre mille francs.
Par un heureux hasard, un seul cheval manque à l'appel, et ce cheval, c'est le favori, c'estTurpin.Pewet, Lansquenett, Muley-Hamet, Pantalon. PaddyetLeporelloviennent parader et s'essayer sur la haie qui fait face aux tribunes publiques: presque tous sautent mal, enfoncent la haie;Paddymême désarçonne presque son jockey; bien des chutes sont prévues, quel bonheur! Mais le signal est donné, les chevaux partent du dernier tournant de l'École-Militaire; la terre tremble sous leur galop; ils chargent à toute vitesse le premier obstacle.Pantalonest en tête; il franchit admirablement la haie. Ses rivaux, piqués d'émulation, se font applaudir à côté de lui. La victoire n'a pas été un seul instant douteuse: qui peut lutter contrePantalon? Il est arrivé premier au but, et son dernier élan a été le plus beau.
Courses du 7 mai.
Les dimanches et les courses se suivent et ne se ressemblent pas; les solennités hippiques de la journée ont été bien modestes; il y avait beaucoup de courses et peu de chevaux; c'est là un de ces petits malheurs que la plus sage volonté ne peut prévenir. Dans le monde cheval, il est des réputations si bien posées, que toute rivalité disparaît devant un nom trop redoutable; quelquefois aussi, comme dans letrial-stakes,poule d'essai, deux chevaux sont engagés, et si l'un des deux tombé malade, force est bien à l'autre de s'escrimer tout seul.Spark. à M. Aumont a été débarrassé deGoverness, à M. de Perrigaux, par une indisposition qui n'aura pas de suite.
Prix extraordinaire de 1843. 3000 fr. pour chevaux et juments de quatre ans et au-dessus: entrée, 2000 fr.: un tour et quart en partie liée. Le cheval qui arrivera second recevra la moitié des entrées.
Sans cette dernière et adroite condition,Nautilusn'eut pas trouvé de concurrent.Nautilus, au comte de Cambis, est le meilleur cheval qu'il y ait en France en ce moment. Parvenu à l'âge mûr, il prend à tâche de faire oublier, à force de succès, les défaites de sa jeunesse.PamphileetMisererene prétendent nullement au prix de 3000 fr.; la moitié des entrées suffit à leur modeste ambition. Les trois chevaux se divisent en deux pelotons. Premier peloton.Nautilustout seul; deuxième peloton.PamphileetMiserere. Aux deux épreuves ils sont arrivés dans le même ordre, etPamphilea touché 400 fr.
Prix du cadran: 3000 fr. pour poulains et pouliches de quatre ans. Entrée, 500 fr.; distance, deux tours.
Le programme promettaitAngora, Eliezer, AdolphusetAnnetta, maisAnnettaest uneNautilusfemelle; comme, cette fois, il n'y avait pas de second prix à gagner, elle a couru seule.
Ces trois courses, dont le dénouement était prévu, excitaient quelques murmures, lorsqu'en manière de dédommagement, onzehacks, chevaux non entraînés, sont entrés en lice. Cette poule, servie comme un hors-d'oeuvre aux convives gourmands et peu connaisseurs du Champ-de-Mars, a montréLantara, Césarévitch, Hurrican, Olivia, Thesoroconicocrysides, Yorick, Young Cadland, Repentir, Fenella, VerveineetMistigri. Faire bien partir tant de chevaux peu pressés de partir n'était pas chose facile, et M. Bertollaci n'a obtenu aucune espèce de succès dans cette partie officielle de ses fonctions.Yorick, Verveine, HurricanetMistigrientendent seuls l'ordre du départ.Yoricka gagné.
Traitement du cheval après la course.
Prix du Printemps: 3500 fr. pour poulains et pouliches de trois ans. Entrée 200 fr.; distance, un tour.
Enfin voici une course à émotion.Mam'zelle Amanda, au comte de Cambis, débute, et l'on dit d'elle quelque bien.Drummera une revanche à prendre, etKaragheuseune réputation à conserver.Vesperine, Alcindor, Péri, MoustiqueetUrsuleretirés; pendant toute la course,Karagheuseretenu à pleines mains, voudrait et pourrait passer; mais son jockey obéit aux ordres qui lui enjoignent d'attendre. Au dernier tournant de l'École-Militaire, il veut saisir la tête,Drummerlâche pied;Mam'zelle Amandatient bon: tous trois ils sont roulés et éperonnés. Qui gagnera? C'estMam'zelle Amanda, mais à peine a-t-elle un quart de tête d'avantage surKaragheuse.
Ainsi se sont passées les premières courses de la Société d'Encouragement; nous pouvons prédire à celles qui suivront une destinée plus glorieuse encore. Au Champ-de-Mars, c'est comme chez Nicolet,toujours de plus fort en plus fort.
(8 MAI)
Statue de Jeanne-d'Arc, à Orléans.
Ce fut, comme on sait, le 8 mai 1429 que Jeanne d'Arc obligea les Anglais à lever le siège d'Orléans; depuis ce jour, le souvenir de l'héroïque jeune fille est resté, chez les Orléanais, entouré d'un religieux prestige.
On voyait autrefois sur l'ancien pont d'Orléans, à l'angle de la rue de la Vieille-Poterie et de la rue Royale, un groupe représentant Charles VII et Jeanne d'Arc agenouillés devant Notre-Dame-de-Pitié. Ce monument passa par bien des vicissitudes; en 1567, lors des troubles religieux, il subit des mutilations qui furent réparées ensuite. Plus tard, la démolition de l'ancien pont ayant obligé de l'enlever, on le déposa à l'Hôtel-de-Ville, où il resta jusqu'en 1771. A cette époque, un M. Desfriches obtint, à force de sollicitations, qu'il fût réédifié. Mais, quelques années après, en 1792, on le brisa pour en fondre des canons.
Dans une délibération du 50 frimaire an XI, le conseil municipal d'Orléans arrêta qu'une souscription serait ouverte en vue d'ériger un nouveau monument à Jeanne d'Arc.--Chaptal, ministre de l'intérieur, proposa, dans un rapport du 2 floréal même année(1805), le rétablissement de l'anniversaire du 8 mai; et Napoléon, alors premier consul, apostilla en ces termes la délibération du conseil municipal d'Orléans:
«Ecrire au maire d'Orléans, M. Crignon-Desormeaux, que cette délibération m'est très-agréable.
«L'illustre Jeanne d'Arc a prouvé qu'il n'est pas de miracle que le génie français ne puisse produire, dans les circonstances ou l'indépendance nationale est menacée.
«Unie, la nation française n'a jamais été vaincue; mais nos voisins, plus calculateurs et plus adroits, abusant de la franchise et de la loyauté de notre caractère, semèrent constamment parmi nous ces dissensions d'où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que rappelle notre histoire.»
La fête, vraiment patriotique du 8 mai fut donc réinstituée en 1805; et dans cette fête on inaugura une statue provisoire de Jeanne d'Arc, exactement semblable à celle que le conseil municipal venait de voter.
Le monument définitif, qu'on peut voir aujourd'hui au centre de la place du Martroi (quartier Vert), et que notre gravure représente, ne fut érigé qu'en 1805. C'est une statue en bronze, de huit pieds, due au talent de M. Gois. Elle repose sur un piédestal de neuf pieds de haut sur quatre de large, revêtu de marbres d'une beauté remarquable, et orné de bas-reliefs dont les sujets sont empruntés à la vie de la religieuse héroïne.
Le quatre cent quatorzième anniversaire de la délivrance d'Orléans a été célébré lundi dernier, 8 mai.
Voici à peu près le programme annuel de cette cérémonie: Le jour de la fête, la cloche du beffroi sonne, de quart d'heure en quart d'heure, depuis le lever du soleil jusqu à la rentrée du cortège dont nous allons parler. A neuf heures du matin, le corps municipal, les diverses corporations et les fonctionnaires civils et militaires se réunissent à la cathédrale, où un orateur agréé par l'évêque prononce le panégyrique de Jeanne d'Arc. Après la cérémonie religieuse, le cortège va faire une station sur l'ancienne place des Tourelles, illustrée par les exploits de Jeanne d'Arc. Une salve d'artillerie annonce ensuite le retour du cortège, qui rentre à la cathédrale, pour entendre unTe Deumsolennel.
Maintenant, grâce aux chemins de fer qui viennent d'être inaugurés la semaine dernière, on peut visiter dans la même journée le théâtre du triomphe et celui du martyre de la Pucelle d'Orléans.
Décédé le 16 février 1843.
Théodore Colocotroni est mort le 16 février dernier dans la ville d'Athènes, d'une attaque d'apoplexie, à l'âge de 74 ans.
La gravure ci-jointe, dont le dessin a été fait par un artiste récemment arrivé d'Athènes, représente le célèbre général grec, tel qu'il était exposé aux regards de la foule, avec son uniforme et ses décorations, la veille de ses funérailles.
Avant la révolution grecque, Theodore Colocotroni s'était acquis une grande réputation comme chef de partisans, nous pourrions presque dire comme chef de bandits. Il se faisait remarquer surtout par son audace, par son courage et par sa cruauté. Forcé de s'exiler, il prit tour à tour du service dans les armées de la Russie et de l'Angleterre. Au moment où la révolution grecque éclata, c'est-à-dire au mois d'avril 1821 il habitait les îles Ioniennes, où il exerçait la profession de boucher. A peine la nouvelle de l'insurrection lui fut parvenue, il s'embarqua, passa en Morée et il devint bientôt un des chefs principaux de l'armée révolutionnaire. Aussi habile que brave, il sut se défendre avec succès contre toute» les attaques des ennemis de sa patrie, jusqu'à la bataille de Navarin. Mais l'indépendance de la Grèce proclamée, il se montra l'un des ennemis les plus violents du roi Othon et du gouvernement établi par les puissances alliées. Accusé du crime de haute trahison, il fut condamne à mort. D'abord le jeune roi commua sa peine en un emprisonnement perpétuel; puis il lui accorda un pardon complet et il lui rendit ses grades, ses honneurs et ses propriétés Le jour de ses funérailles. Colocotroni a été conduit à sa dernière demeure par la population d'Athènes. Les troupes de la garnison, les dignitaires de l'État les représentants des grandes puissances assistaient à cette cérémonie. A ce moment suprême chacun oubliait les fautes de l'homme dont on allait confier à la terre la dépouille mortelle, pour ne se rappeler que les eminents services qu'il avait rendus à son pays.
Décédé le 21 avril 1843.
Le jeudi 4 mai 1843 ont eu lieu, à Londres, les obsèques du duc de Sussex, oncle de la reine Victoria, mort le 21 avril dernier, à l'âge de soixante-onze ans. Ce prince a eu une existence si honorable, sa mort a excité des regrets si universels que nous avons cru devoir emprunter aux journaux anglais la courte biographie qui va suivre. De semblables exemples sont rares, aussi il est toujours bon et utile de les signaler à la méditation et à la reconnaissance publiques Le duc de Sussex ne s'est illustré par aucune action d'éclat: il n'a rendu aucun service importants à son pays; il n'était après tout qu'un homme ordinaire: mais aussi il n'a jamais recherché la puissance, il ne s'est servi de sa fortune que pour faire le bien, il a constamment méprisé, sans affectation, toutes les distinctions de la naissance et de la richesse. Issu d'une famille royale, il a aimé le peuple d'une affection sincère, enfin, il est toujours resté fidèle à sa conscience. Ne sont-ce pas là des qualités qui méritent un honorable souvenir?
Le duc de Sussex, le sixième fils de George III et de la reine Charlotte, était né à Buckingham-House, le mercredi 27 janvier 1775. Ses frères, les ducs d'York, de Kent, de Cumherland et de Cambridge, adoptèrent la profession des armes. Le duc de Clarence se fit marin. Seul de tous les membres de la famille, le duc de Sussex s'adonna exclusivement, pendant sa jeunesse, à l'étude de» arts et de la littérature --Envoyé en Allemagne, avec ses frères Ernest et Adolphe, il devint un des meilleurs élèves de l'université de Gottingue, fondée par Georges II en 1734; puis il alla achever son éducation à Rome, les troubles de tout genre uni avaient suivi la révolution de 1789 ne lui ayant pas permis de visiter la France et Paris.
Le prince Auguste-Frédéric, ainsi s'appelait le futur duc de Sussex passa donc à Rome les années 1792 et 1793. Parmi les Anglais qui résidaient à cette époque dans la métropole du monde chrétien, se trouvaient le comte et la comtesse de Dunmore et leur seconde fille, lady Augusta Murray. Les charmes et l'amabilité de lady Angusta Murray produisirent une impression si vive sur le prince Auguste, que, malgré la différence d'âge (lady Augusta Murray avait trois ans de plus que le prince Auguste), malgré les dispositions prohibitives duroyal marriage act, qui défend aux descendants de George II de se marier avant l'âge de vingt-cinq ans sans le consentement du roi régnant, malgré la sévérité bien connue de son père, le fils de George III se décida à épouser la fille du comte de Dunmore. Il avait alors vingt-un ans. Le mariage fut célébré à Rome, le 4 avril 1793, par un prêtre de l'église d'Angleterre. L'année suivante, la princesse Augusta donna le jour à un enfant du sexe masculin, qui est aujourd'hui le colonel sir A. d'Este.
Dès que la nouvelle de cette union fut parvenue, en Angleterre, le gouvernement se hâta de la faire déclarer nulle par les tribunaux ecclésiastiques, en vertu duroyal marriage act; mais le prince Auguste persista à soutenir sa validité; il traita toujours lady Augusta comme sa femme, et son fils comme un enfant légitime, leur donnant en toute occasion les titres de princesse et de prince. Toutes ses protestations furent inutiles. Seulement, en 1806, lady Augusta reçut du roi l'autorisation de prendre le nom de comtesse d'Ameland. Elle habita pendant plusieurs années une maison de campagne située près de Ramsgate, et jusqu'à sa mort, qui eut lieu le 5 mars 1830, les habitants des villages voisins continuèrent à l'appeler «la duchesse de Sussex.»
Le prince Auguste résida encore longtemps sur le continent. Il fit un assez long séjour en Suisse, passa deux années entières à Berlin, visita Lisbonne, et ne revint définitivement en Angleterre qu'en 1801. Le 21 novembre de cette année, il fut élevé à la pairie, créé duc de Sussex, comte d'Inverness et baron d'Arklow. A peine admis dans la chambre des lords, il s'y fit remarquer par son opposition franche et vigoureuse, au ministère tory, par son libéralisme intelligent, et sinon par son éloquence, du moins par l'élégante facilité avec laquelle il savait s'exprimer en public. Aussi eut-il bientôt acquis dans le Parlement une influence qu'aucun membre de la famille royale n'avait jamais possédée. Quand George III perdit complètement l'usage de sa raison, quand le prince de Galles, devenu régent, eut trahi honteusement ses anciens amis, le duc de Sussex ne suivit pas l'exemple de son frère. Il resta fidèle à ses opinions; car il les avait adoptées par conviction, et non par ambition personnelle, et jusqu'à sa mort il se montra un des défenseurs les plus sincères et les plus dévoués des droits et des libertés de la nation. On ne put lui reprocher d'avoir jamais cherché à se rendre populaire, pour exploiter à son profit sa popularité. Ce n'était pas un motif égoïste qui le faisait agir ou parler; mais uniquement le sentiment de son devoir, l'amour du bien public, la haine de l'injustice. Aussi se mit-il rarement en avant. «Je ne prends la parole dans cette Chambre, disait-il dans son discours sur le bill de réforme, que lorsque de grandes questions constitutionnelles y sont discutées, que lorsqu'il s'agit des droits et des libellés de l'Angleterre. Alors je regarde comme un devoir pour moi de venir occuper ma place, d'exprimer mon opinion, et de donner mon vote consciencieux.
«Je connais le peuple mieux qu'aucun de vous, continuait-il en s'adressant à ses collègues. Ma position, mes habitudes, mes relations avec un grand nombre d'institutions charitables et utiles, et d'autres circonstances qu'il est inutile d'énumérer ici, me mettent journellement en rapport avec des individus de tous les rangs. Permettez-moi donc de vous apprendre quelles sont les habitudes et les récréations du peuple. Vous parlerai-je des ouvriers de Nottingham, par exemple? Ce que je vais vous dire, vous l'ignorez sans doute... Les ouvriers de Nottingham possèdent une bibliothèque qui ferait honneur à un lord. Le choix de leurs livres prouve qu'ils ont un aussi bon jugement que vos excellences. Et s'ils sont aussi sensés, aussi intelligents que vous, pourquoi ne jouiraient-ils pas des mêmes droits?--Personne ne respecte plus que moi les privilèges du rang; mais, permettez-moi de vous le dire, l'éducation ennoblit l'homme plus que toute autre chose, et quand je vois le peuple s'instruire et s'enrichir, je serais curieux de savoir pourquoi il ne lui serait pas donné de s'élever d'un ou de plusieurs degrés sur l'échelle sociale... J'ai toujours été partisan de la réforme, et tant que la constitution ne sera pas réformée, je resterai un réformateur.»
Sans doute ce ne sont là que des lieux-communs un peu vieux, et le reste du discours auquel nous les empruntons contient des passages moins estimables; mais, qu'on ne l'oublie pas, l'orateur qui tenait un pareil langage était le frère de George IV, et il parlait à l'aristocratie anglaise. D'ailleurs, le duc de Sussex ne défendit pas seulement dans ses discours au Parlement la cause de la réforme, il réclama tour à tour l'abrogation des lois céréales, la liberté religieuse, la réforme du code pénal, etc., et une foule d'autres mesures non moins importantes, etc.--En 1792, lorsque le jugement et l'exécution de Louis XVI eurent réduit à quarante-cinq le nombre des partisans de Fox, il n'abandonna pas ce grand homme d'état. Enfin, après la bataille de Waterloo, il protesta dans les journaux de la chambre des lords contre la captivité de Napoléon.
Toutefois, malgré sa grande popularité, le Parlement ne fut pas le théâtre où le duc de Sussex joua le rôle le plus noble et le plus utile. Chez lui, le philanthrope l'emporte de beaucoup sur l'homme politique Pour l'apprécier à sa juste valeur, il fallait le voir dans une de ces réunions charitables qu'il présidait avec tant de complaisance, de tact et d'esprit. Pendant quarante années il plaida la cause du pauvre, de la veuve et de l'orphelin. Il prêcha la charité et il fit de nombreux prosélytes; car il était éloquent et il joignait toujours l'exemple à la leçon...
Le duc de Sussex fut, en outre, durant toute sa vie, un protecteur zélé et intelligent des artistes et des gens de lettres. Il possédait des connaissances variées et un goût parfait; la belle bibliothèque qu'il avait formée au palais de Kensington en fournirait au besoin une preuve suffisante. Cette bibliothèque se composait de 50.000 volumes; elle comprenait toutes les branches des sciences humaines et des manuscrits précieux, mais elle était surtout riche en ouvrages théologiques. En 1816, le duc de Sussex avait été nommé président de la Société des Arts. En 1830, il fut élevé à la présidence de la Société Royale, et chaque année, depuis cette époque, il réunit dans ses salons de Kensington l'élite des savants, des artistes et des littérateurs de l'Angleterre, tous les membres des diverses sociétés scientifiques de Londres. En 1839 il donna sa démission, parce que ces soirées lui occasionnaient des dépenses hors de proportion avec ses revenus.
Le duc de Sussex devait violer deux fois dans sa vie les dispositions duroyal marriage act. Après la mort de sa première femme, il conçut un vif attachement pour la veuve de sir George Buggin, qui avait obtenu du roi l'autorisation de prendre le nom d'Underwood. On assure qu'ils se marièrent en secret. Quoi qu'il en soit, lady Cecilia Underwood fut admise dans la plus haute société, et dès lors elle accompagna le duc partout on il allait. En 1840 la reine Victoria l'éleva à la pairie et lui conféra le titre de duchesse d'Inverness. A cette occasion, elle reçut de nombreuses visites de félicitations, et on remarqua que les visiteurs la traitèrent comme un membre de la famille royale. Ils ne lui laissèrent pas leurs cartes, mais ils inscrivirent eux-mêmes leurs noms sur un registre.
La mort du duc de Sussex laisse vacants les emplois et les titres de:--président de la Société des Arts;--grand-maître de l'ordre du Bain;--veneur des parcs de Saint-James et de Hyde;--grand intendant de Plymouth;--colonel de la compagnie d'artillerie;--grand-maître des francs-maçons;--gouverneur et constable du château de Windsor;--chevalier de la Jarretière.
Le duc de Sussex avait déclaré dans son testament qu'il ne voulait pas être enterré au château de Windsor, dans la chapelle du cardinal Wolsey, où sont ensevelis tous les membres de la famille royale. Il avait choisi lui-même, pour le lieu de sa dernière demeure, le cimetière public du petit village de Kensal-Green. Ses dernières volontés ont été religieusement observées. Le fils de George III repose à côté du plus humble des sujets de son père; seulement, on lui a fait des obsèques royales; mais nous n'ennuierons pas nos lecteurs du récit de cette triste et fastidieuse cérémonie, à laquelle le public n'a pas été admis. Les véritables amis du duc de Sussex n'auraient pas prononcé sur sa tombe des adieux aussi étranges que ceux que sir Charles Young, leGarter King at arms, a été forcé par l'étiquette de cour, de réciter à haute voix en présence du mari de la reine:
«Ainsi, il a plu à Dieu tout-puissant de rappeler à lui le très-haut, très-puissant et très-illustre feu prince-Auguste Frédéric, duc de Sussex, baron d'Inverness et baron d'Arklow, chevalier de l'ordre très-noble de la Jarretière, chevalier de l'ordre très-noble et très-ancien du Chardon, grand-maître et chevalier grand-croix de l'ordre militaire très-honorable du Bain, sixième fils de feu S. M. le roi George III, et oncle de sa très-excellente majesté la reine Victoria, que Dieu bénisse et à qui il accorde une longue vie, une bonne santé, beaucoup d'honneur, et tous les bonheurs de ce monde.» Au lieu de ces vains titres, ils eussent rappelé ses vertus et ses talents, ils eussent dit comme nous: «Il fui bon, honnête, fidèle à ses opinions; il mérita l'estime et la reconnaissance de ses concitoyens.»