Montevideo et Buenos-Ayres

Montevideo et Buenos-AyresLES DERNIERS ÉVÉNEMENTS.Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 kilomètres plus haut sur l'autre rive.Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses commerciales: elle forma le parti qui s'appelaunitaire, du but même qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des unitaires fut complet, mais court.Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en 1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville, comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie, qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut nommé chef militaire de deux districts.Le général Rosas.Le Général Oribe.Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes, les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers, éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse, qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se trouva à la tête des gauchos.Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville. Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée. Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres créatures.Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin, il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas. Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout. Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation, de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de l'Uruguay.Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre des prisons, sur l'ordre du gouverneur.Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités, qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander; il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains, une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité. Ils ont trempé dans des excès pareils.Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de monuments dignes de ce nom.Bulletin bibliographique.Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français, depuis son origine jusqu'à nos jours; parHippolyte Lucas. 1 joli volume in-18.-Paris, 1843Gosselin. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès, nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect. Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre? peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant d'ingratitude!Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement, n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la fairephilosophique et littéraire; il se garda bien de l'intituler histoirecritique. Il était trop bon pour causer le plus léger désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un titre mensonger.L'Histoire du Théâtre françaisdepuis son origine jusqu'à nos jours, que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée, expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de la scène française.Commencée avec laCléopâtrede Jodelle, l'Histoire du Théâtre françaisse termine avec laLucrècede M. Ponsard. Mais M. Hippolyte Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à l'Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français.M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce livre ce que Montaigne disait de sesEssais: «Ceci est un livre de bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie français!»Histoire des comtes de Flandrejusqu'à l'avènement de la maison de Bourgogne; parEdward le Glay, ancien élève de l'école des Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--Comptoir des Imprimeurs unis.7 fr. 50 c.Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même temps Clovis, détruisant les chefs ou petits roisreguliqui avaient fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul sur toutes les Gaules.Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrentforestiers, car leur principal soin consistait à garder et à administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense monarchie de Charles-Quint.Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a fait précéder sonHistoire des comtes de Flandre. Le premier chapitre ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre.Le premier volume de l'Histoire des comtes de Flandrevient de paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe (964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton (1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace (1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195), Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et Fernand de Portugal (1204-1214).En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M. Edward le Glay.Le Génie du dix-neuvième siècle, ou Esquisse du progrès de l'Esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; parÉdouard Alletz.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843.Paulin. 3 fr. 50.Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed. Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes, la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz examine successivement leurs effets passés et présents et leurs conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain succède un résumé des lois générales qui président au développement de la civilisation du monde.Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances humaine» en trois ordres de sciences:la science de l'homme, la science de la société et la science de la nature, c'est-à-dire les trois sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde. Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman; l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie, la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera grand par l'Industrie.Le livre VI et dernier a pour titre:Des Rapports de la religion chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain. Enfin, un appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts, termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas souvent trop superficiel et surtout trop catholique.Cours élémentaire d'Histoire naturelle, à l'usage des Collèges et des maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de l'Université, du 14 septembre 1840; parMM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant.Minéralogie et Géologie; parM. F.-S. Beudant.1 gros vol. in-!8 de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.Fortin-Masson.6 fr.L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez, point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions solides et incontestables sur les points les plus importants de l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait, comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges, car il réunissait toutes les conditions exigées.M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie. Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de l'imprimerie.Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de Lamennais, parM. A. Segretain.-Joli vol. in-32, jesus. --Pagnerre, 1843.Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui, par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs peut-être, qu'on ait portes sur l'Esquisse d'une philosophiede M. de Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer, tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'Expositiona voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M. de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que possible des opinions que l'auteur de l'Esquisse d'une philosophiereconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A. Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité que d'exactitude.Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne; parPierre Albert. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843.J.-J. Dubochet et comp., éditeurs.M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.M. Pierre Albert intitule son premier chapitre:la Russie. «Chacun vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique, inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie, succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à l'inimitié des puissances.Modes.Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article sur les modes arrive trop tard;nous renvoyons à un prochain numéro.Etrangères célèbres à ParisMISTRESS FRY.Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.Mistress Fry.Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie. Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après, elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres. Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors, prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se rendre alternativement dans la prison.Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants. Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit disposer un local convenable, et l'école fut fondée.Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes, sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient défendus.La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus heureux résultats.La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France: plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression irrésistible.Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps. Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de Newgate.Amusements des Sciences.SOLUTION DES QUESTIONS POSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse 1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui, retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56; puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024 grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de 1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité.II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée dans le petit tableau suivant.Vase de 8 litres.   Vase de 5 litres       Vase de 3 litres.1e                8                   0                      02e                3                   5                      03e                3                   2                      34e                6                   2                      05e                6                   0                      26e                1                   5                      27e                1                   4                      3Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3 partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8, vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de 5.La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.Vase de 8 litres.    Vase de 5 litres.      Vase de 3 litres.1e               8                    0                       02e               5                    0                       33e               5                    3                       04e               2                    3                       35e               2                    5                       16e               7                    0                       17e               7                    1                       08e               4                    1                       3Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu.III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend parpôleles points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre globe. L'équateurEE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Lescercles de longitudeouméridiensPMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont perpendiculaires à l'équateur. Lescercles de latitude, ouparallèles, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML, qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin lalatituded'un point quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et l'équateur, et lalongitudedu même point est l'arc de l'équateur EN, compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une manière arbitraire.Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes, comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon.NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.)IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7, l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.)RébusEXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien.

Le fleuve de la Plata, formé par la réunion du Panama et de l'Uruguay, sépare deux états, dont l'un, la Confédération Argentine, a pour capitale Buenos-Ayres; l'autre, la République Orientale de l'Uruguay, a pour capitale Montevideo. En entrant par la mer dans la Plata, on rencontre d'abord sur la rive gauche du fleuve, dont la largeur est encore là de près de 89 kilomètres. Montevideo; Buenos-Ayres est à 160 kilomètres plus haut sur l'autre rive.

Par sa position. Montevideo semble avoir été destiné à être un entrepôt maritime. Son port, commode et sûr, est fréquenté par un grand nombre de navires de tous les pays du monde. La population de Montevideo est aujourd'hui de trente-cinq mille âmes; elle est due en partie au blocus de Buenos-Ayres par la France. Cependant le flot de l'émigration européenne continue de s'y porter exclusivement. Les Basques français et espagnols, les Canariens, les Sardes, les Galiciens, ne cessent d'y porter leur industrie et leurs habitudes laborieuses; les uns pavent la ville, construisent les maisons, font des chaussures et des habits, prennent de petites boutiques; les autres cultivent les jardins des environs de la ville, font le cabotage, travaillent dans le port et tiennent des cabarets. La plupart des maisons récemment bâties n'ont qu'un rez-de-chaussée; les dernières ont un étage, parce que l'on commence depuis quelques années à sentir la nécessité d'économiser le terrain, qui a pris une grande valeur. Elles sont toutes recouvertes d'une terrasse légèrement inclinée pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales, que l'on recueille avec soin dans des citernes. C'est sur ces terrasses que les enfants jouent et que les familles se réunissent le soir. Grâce à ce mode de construction, l'aspect de Montevideo est assez gai au premier aspect; mais cette impression disparaît bientôt. Comme toutes les villes bâties par les Espagnols dans le nouveau monde, Montevideo l'a été sur un plan uniforme, qui ne peut mieux se comparer qu'à un échiquier. Les rues sont droites et se coupent à angles droits. Les maisons occupent l'intervalle de chaque rue, sans avoir une profondeur égale. Mais dans l'intérieur du carré il y a d'autres maisons séparées par des cours, et qui servent de cuisines, de magasins, d'écuries. Il n'est entré dans l'esprit d'aucun habitant de Montevideo de convertir en jardins ces cours sales et poudreuses. Du haut des terrasses, l'oeil ne plonge que sur un labyrinthe de petites cours. Des arbres, il n'en faut pas chercher dans l'intérieur de la ville; au dehors, ils sont en petit nombre. La campagne est triste, sans caractère. Une côte plate, peu de végétation, pas de montagnes, une mer bourbeuse; rien n'est moins pittoresque que les bords de la mer et les rives de la Plata. D'où il résulte que Montevideo n'a point de physionomie, rien d'original. C'est une ruche cosmopolite où chacun ne songe qu'à travailler et à s'enrichir le plus tôt possible.

Le gouvernement présent de la république orientale est, comme la plupart de ceux de l'Amérique espagnole, un gouvernement de fait, produit d'une guerre civile. Depuis la fin de 1838, il est entre les mains du général Fructuoso Rivera, militaire heureux, homme habile et politique rusé, esprit fécond en ressources, débonnaire et de moeurs faciles, mais administrateur insouciant de la fortune publique, qu'il dilapide et laisse impunément dilapider. Ambitieux et remuant, le général Rivera semble n'aimer du pouvoir que les jouissances vulgaires; il travaille peu; il n'a ni les qualités ni les défauts des grands caractères: sa conduite paraît mesquine en toutes choses, parce que l'intrigue est l'âme de sa politique. S'il faut en croire les dernières nouvelles qui nous sont arrivées de Montevideo, la puissance du général Rivera est fortement menacée. Son compétiteur, le général Oribe, dont le parti est composé, de tout ce qu'il y a de riche et d'élevé dans le pays, aurait, dit-on, remporté de grands avantages. Montevideo serait en alarme; on y aurait donné la liberté à tous les esclaves, et le danger est d'autant plus sérieux qu'Oribe est appuyé par Rosas, qui veut fermer à ses ennemis le refuge qu'ils ont jusqu'à présent trouvé dans Montevideo.

Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que le général Oribe rentrera bientôt en vainqueur dans Montevideo. Durant sa première présidence, son administration a été dure, mais régulière et probe. Aujourd'hui, il se présente soutenu par les armes étrangères, et sa restauration présentera assurément les caractères déplorables d'une conquête et d'une réaction. Il ne peut manquer d'en résulter de grands malheurs pour le pays, et pour le commerce européen un dommage immense, proportionné à l'essor qu'il a pris sur la rive gauche de la Plata.

Dès que le mouvement d'indépendance éclata dans les possessions espagnoles de l'Amérique du Sud, Buenos-Ayres, à qui sa position et sa supériorité donnaient la prééminence sur les deux rives de la Plata, voulut fonder une confédération des treize provinces de la Plata. C'est de son sein que partit la première étincelle de la révolution; c'est elle qui conduisit la guerre de l'indépendance. Parmi ses habitants, la haute classe possédait d'immenses domaines et de grandes richesses commerciales: elle forma le parti qui s'appelaunitaire, du but même qu'il se proposait. Sous son influence toute-puissante, une loi du 23 janvier 1825 unit les treize provinces de la Plata sous le même pacte de confédération. Le capitaine-général de la province de Buenos-Ayres était chargé du suprême pouvoir exécutif des provinces unies. Le triomphe des unitaires fut complet, mais court.

Au sein de la campagne de Buenos-Ayres, au milieu des gauchos dont il était le compagnon, s'élevait un homme que la fortune destinait à renverser tous ses plans, et à faire triompher la civilisation grossière, mais énergique des paysans, sur la civilisation raffinée et énervée des habitants des villes, qui composaient le parti des unitaires. Cet homme, c'est don Juan Manuel de Rosas. Son père était un propriétaire aisé du sud de la province. Jusqu'à l'âge de vingt-six ans, Rosas vécut sous le toit paternel avec les gauchos dont il partageait les occupations et les plaisirs. Il les surpassait tous dans leurs jeux et leurs travaux: dans les exercices du corps il était le plus fort et le plus agile: nul ne l'égalait pour dompter un cheval sauvage, abattre un taureau furieux, ou rallier un troupeau fuyant devant une terreur panique; il lançait les boules et le lacet avec une habilité merveilleuse. Mais ce qui frappait en lui, c'était un caractère indompté et indomptable, une énergie de volonté que rien ne faisait plier. Il quitta la maison de son père plutôt que de plier sous son autorité. Il ne lui fut pas difficile de trouver à employer son activité; les grands propriétaires le recherchèrent; il gagna à son tour des terres, des bestiaux: son influence s'étendit parmi les gauchos, qui le nommèrent en 1818 capitaine des milices. Deux frères, les plus riches propriétaires de la campagne, qui méditaient déjà d'opposer la campagne à la ville, comprirent le parti que l'on pouvait tirer de son caractère ardent; ils se l'associèrent et lui confièrent l'administration de leurs vastes terres. Rosas pressentit son avenir. Il devint chef d'escadron des milices, enchaîna à lui les gauchos en se déclarant leur protecteur, et prit dans la campagne un ascendant extraordinaire. Dans cette voie, qu'il suivit avec persévérance, il eut quelques mauvaises affaires avec les autorités locales, dont il se tira heureusement. Tout à coup il apparut comme le défenseur de l'ordre publie, en prêtant au gouverneur de Buenos-Ayres le secours de ses partisans pour étouffer un soulèvement qui avait éclaté à la lin de 1820, Les habitants de Buenos-Ayres furent d'abord effrayés à la vue de cet homme qui accourait à toute bride à la tête d'une troupe de cavaliers vêtus de rouge; puis ils admirèrent l'audace avec laquelle, cette troupe attaqua et défit les rebelles; ils furent émerveillés de leur discipline, car Rosas avait menacé de tuer de sa propre main quiconque parmi ses compagnons prendrait pour la valeur d'un réal pendant l'attaque, et il l'eut fait. Il gagna dans cette affaire le titre de colonel, reçut des félicitations publiques, et fut nommé chef militaire de deux districts.

Le général Rosas.

Le Général Oribe.

Dès lors il crut pouvoir arriver à tout. Il avait trente et un ans. Il jeta un coup d'oeil autour de lui: il vit deux classes bien distinctes, les habitants des villes et les habitants de la campagne, Les premiers, éclairés, civilisés, maîtres de la république et faisant la loi, et cependant faibles, sans énergie et en petit nombre. Les autres, au contraire, composant la masse de la nation, pleins de force, habitués aux fatigues et aux dangers, jusqu'ici humbles, obéissant aux ordres de la ville et s'ignorant. Rosas comprit tout le parti que l'on en pouvait tirer: il sentit que, pour devenir le maître, il suffisait d'être le chef des gauchos. Les tribus sauvages faisaient souvent des incursions jusqu'au coeur de la province. Rosas, colonel des milices, habitua les paysans à recourir sans cesse à lui. Sa maison devint une forteresse, qui servit de point de ralliement à toute la campagne, et bientôt il se trouva à la tête des gauchos.

Les unitaires préparaient l'union des provinces. Rosas résolut de faire dominer, dans la confédération, l'élément militaire, pour contre-balancer l'influence du congrès général, dévoué aux idées des unitaires, il chercha des amis parmi tous ceux qui, comme lui, s'étaient élevés en s'appuyant sur la campagne. Ils ne purent empêcher l'organisation fédérative de la république, mais ils protestèrent hautement, et opposèrent puissance à puissance, la campagne à la ville. Les chefs des unitaires étaient réduits à l'inaction. Rosas, par son ascendant, sur les gauchos, avait gagné la confiance de l'armée. Lavalle, qui s'était acquis une brillante réputation par de nombreux exploits dans la guerre de l'indépendance et dans la guerre des Brésiliens, qui venait d'être terminée, se mit à la tête des mécontents de l'armée, et prit la place de gouverneur de la province. Rosas, au lieu de se joindre à lui, soutint le président, le força de signer sa propre déchéance et de remettre l'autorité suprême à une de ses propres créatures.

Peu de temps après, Rosas fut élu pour occuper la première place de la république. Il s'empressa de se défaire des chefs militaires qui pouvaient lui faire ombrage, soit en les excitant les uns contre les autres, soit en les écartant lui-même. Il remplit tous les emplois de créatures qui lui devaient tout. L'armée lui était tout acquise. Enfin, il couvrit de sa protection les hommes les plus influents qui, durant les guerres civiles, s'étaient enrichis aux dépens des unitaires et par toutes sortes de dilapidations, et se les attacha par le lien de l'intérêt. Depuis ce moment le général Rosas a régné sans contestation dans toute la province de Buenos-Ayres. La conduite peu adroite de la France, dans ses démêlés avec Buenos-Ayres, a fortifié son pouvoir.

Le gouvernement est concentré tout entier dans les mains de Rosas. Depuis les plus grandes affaires jusqu'aux plus petites, il décide tout. Les deux ministres, qui passent des mois entiers sans le voir, ont les mains liées sur tout, et n'ont, sur quoi que ce soit, ni volonté ni opinion. Il y a bien une Chambre des Représentants, mais l'existence de cette pauvre assemblée n'est qu'une dérision amère. Elle n'est, ne fait et ne peut rien. Malheur à qui ouvrirait la bouche pour demander compte des actes du gouvernement, et des meurtres abominables qui, de temps en temps, font planer sur Buenos-Ayres une terreur inexprimable! Nulle ombre de justice, non pas seulement politique, mais civile. Il y a dans Buenos-Ayres plus de dix mille individus qui ne désirent qu'une seule chose c'est que l'on ne pense pas à eux, et qui n'en sont jamais assez sûrs pour dormir tranquilles. Tous les établissements d'instruction publique sont en décadence; l'Université n'existe plus que sur le papier; le collège de Jésuites a été récemment fermé; la culture de l'esprit n'est plus en honneur, et le gouvernement, personnifié dans son chef, se montre l'ennemi systématique de l'intelligence, de l'éducation, de toutes les tendances et de toutes les idées libérales.

Vue de Montevideo, capitale de la République Orientale de l'Uruguay.

Jamais, si ce n'est dans les plus affreux jours de la terreur, on n'a vu un pareil despotisme. A Buenos-Ayres, tous les hommes, excepté les étrangers, portent à la boutonnière un large ruban rouge, sur lequel est imprimé le portrait du général Rosas, et au-dessous de ce portrait une légende plus ou moins longue, mais où figurent infailliblement ces paroles: «Meurent les unitaires!» c'est-à-dire tous les ennemis de Rosas, quels qu'ils soient. Même légende et même ruban au chapeau. La plupart des hommes complètent par un gilet rouge ces témoignages extérieurs de leur adhésion au système fédéral. Les femmes, depuis la plus pauvre négresse jusqu'à la plus élégante créole, portent sur la tête, dans les cheveux ou sur le chapeau, un noeud rouge. Les affiches du théâtre annoncent une représentation dans laquelle un unitaire sera égorge par uni fédéral sous les yeux du public. Une société populaire est le plus terrible agent de ce système d'intimidation. Il ne se passe pas de semaine qu'elle ne se signale par des assassinats ou par des violences plus ou moins graves, sur lesquelles le gouvernement ferme les yeux. Quant aux exécutions, elles se font sans jugement, dans l'ombre des prisons, sur l'ordre du gouverneur.

Ou ne peut pas dire que le général Rosas rachète par de grandes qualités ce mépris de la vie et de la liberté des hommes: ce sont des choses que rien ne rachète. Mais il faut reconnaître qu'il a de grandes qualités, qui toutes se rapportent au génie de la domination. Il sait commander; il a eu le génie de se faire obéir. Il a vu que le mal était dans l'anarchie, dans la confusion de tous les pouvoirs, dans le relâchement de tous les ressorts de l'autorité, dans les habitudes d'insubordination de l'armée et des généraux. Malheureusement, il a exagéré le principe contraire, et a donné au pouvoir, devenu irrésistible dans ses mains, une action odieuse, destructive et dégradante; il a substitué sa personnalité à toutes les institutions, comme à tous les sentiments; il a plié toute une population au culte de son propre portrait; dans les églises on encense son portrait, il l'a fait traîner dans une voiture par les femmes les plus distinguées de Buenos-Ayres; en un mot, il a ordonné et encouragé toutes ces démonstrations serviles, qui ont réduit la population de cette ville à l'état moral des esclaves asiatiques. Ce qu'il faut dire, mais nullement pour excuser Rosas, c'est que ses adversaires, Lavalle par exemple, lui sont inférieurs en capacité, et n'ont pas plus de respect pour les lois les plus sacrées de l'humanité. Ils ont trempé dans des excès pareils.

Quant à la situation de Buenos-Ayres, on imagine ce qu'elle peut être sous un régime aussi détestable. L'aspect de la ville est agréable de loin, mais, quand on approche, cette impression fait place au dégoût et à l'ennui. La campagne est belle. Il y a dans Buenos-Ayres peu de monuments dignes de ce nom.

Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français, depuis son origine jusqu'à nos jours; parHippolyte Lucas. 1 joli volume in-18.-Paris, 1843Gosselin. (Bibliothèque d'élite.) 3 fr. 50 c.

M. Hippolyte Lucas est le plus indulgent et le plus tendre de tous les littérateurs contemporains.--Depuis huit ou dix années il rend compte des oeuvres dramatiques que chaque semaine voit naître et quelquefois mourir, mais rarement il en fait la critique.--La pièce nouvelle a-t-elle un succès franc, légitime, universel, M. Hippolyte Lucas se hâte de constater ce fait dans les termes les plus pompeux; est-elle forcée de lutter contre l'opinion générale, il se déclare intrépidement son défenseur; seul contre tous, il l'aide à résister aux attaques réitérées de ses ennemis: tombe-t-elle au premier choc pour ne plus se relever, il n'insulte jamais à son malheur; il la juge digne d'un meilleur sort, il donne même des larmes de regret à sa mémoire.--Cet empressement impartial à publier les plus glorieux exploits de ses rivaux, cette générosité chevaleresque, cette pitié bienveillante ne sont-elles pas des qualités d'autant plus précieuses qu'elles deviennent de plus en plus rares? Qui donc oserait les reprochera M. Hippolyte Lucas? Les égarements de la bonté, même dans leurs plus grands excès, nous semblent, quant à nous, toujours dignes d'estime et de respect. Peut-être dépassent-ils quelquefois le but qu'ils voulaient atteindre? peut-être, en louant tout le monde indistinctement. M. Hippolyte Lucas ne satisfait-il personne. Les hommes sont capables de tant d'ingratitude!

Quoi qu'il en soit, M. Hippolyte Lucas, qui se connaît parfaitement, n'a nullement l'intention de devenir un critique: on ne change pas à volonté de caractère et de constitution; aussi, lorsqu'il entreprit d'écrire l'histoire du théâtre français, M Hippolyte Lucas résolut de la fairephilosophique et littéraire; il se garda bien de l'intituler histoirecritique. Il était trop bon pour causer le plus léger désagrément à qui que ce fût, trop honnête pour tromper le public par un titre mensonger.

L'Histoire du Théâtre françaisdepuis son origine jusqu'à nos jours, que vient de publier M. Hippolyte Lucas, est donc, ainsi qu'elle l'avoue elle-même avec une estimable candeur, tout simplement philosophique et littéraire.--Philosophique, c'est-à-dire intelligente, raisonnée, expliquée; littéraire, car elle contient des analyses toujours claires et faites avec goût dans un bon style des principaux chefs-d'oeuvre de la scène française.

Commencée avec laCléopâtrede Jodelle, l'Histoire du Théâtre françaisse termine avec laLucrècede M. Ponsard. Mais M. Hippolyte Lucas ne se contente pas de raconter dans un ordre chronologique l'histoire de tous les ouvrages dramatiques qui, pendant plus de trois siècles, ont mérité à des titres divers d'occuper l'attention, il consacre à la fin de chaque chapitre plusieurs pages aux acteurs et aux actrices célèbres, dont les annales du théâtre conserveront toujours un pieux souvenir. Enfin il a fait réimprimer la table chronologique que les frères Parfait avaient donnée des principales pièces de théâtre représentées en France depuis l'an 1200 jusqu'en 1721, et il a continué leur travail depuis l'époque où ils s'étaient arrêtés jusqu'à nos jours.--A défaut d'autres éléments de succès, qui certes ne lui manquent pas, cette table seule suffirait pour assurer un heureux avenir à l'Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français.

M. Hippolyte Lucas termine ainsi sa conclusion: «Nous pouvons dire de ce livre ce que Montaigne disait de sesEssais: «Ceci est un livre de bonne foi.» Nous avons recherché la vérité avec le calme qui nous semble convenir à l'historien. Loin de nous la pensée d'avoir méconnu une direction quelconque de l'intelligence... Ce qu'on trouvera plus ou moins visiblement formulé dans chacune de ces pages, c'est le sentiment de la liberté comme base de l'existence des arts... Nous croyons donc cet ouvrage imbu du véritable esprit national, puisqu'il plaide les droits de notre origine. Nous devions éclairer cette critique générale du reflet des littératures étrangères, et nous l'avons fait en rendant justice à ce qu'elles ont eu d'original et de spontané. Enfin puissions-nous avoir condensé mille rayons épars comme dans un foyer ardent où l'on voit briller le génie moderne et surtout le génie français!»

Histoire des comtes de Flandrejusqu'à l'avènement de la maison de Bourgogne; parEdward le Glay, ancien élève de l'école des Chartes, conservateur adjoint des archives de Flandre à Lille.--Tome 1er. In-8. Paris, 1843.--Comptoir des Imprimeurs unis.7 fr. 50 c.

Lorsque les légions romaines, conduites par César, arrivèrent dans la partie septentrionale des Gaules, elles trouvèrent, entre l'Océan Germanique et le Rhin, un vaste pays qu'aucune lueur de civilisation n'avait encore éclairé. Cependant une race d'hommes y avait déjà succédé à une autre race établie dans ces régions de temps immémorial. Les Germains y remplaçaient alors les Celtes ou Gaulois. Vainqueurs des Germains, les Romains possédèrent quatre siècles la Belgique; mais leur domination n'y laissa de traces que sur le sol. Il était réservé au christianisme de civiliser les barbares habitants de ces sauvages contrées. Malheureusement les invasions des Francs contrarièrent les efforts des prédications épiscopales jusqu'à l'époque où Clovis consentit à recevoir le sacrement du baptême. Au sixième siècle, les premiers germes de civilisation commencent à se développer, et en même temps Clovis, détruisant les chefs ou petits roisreguliqui avaient fondé des colonies sur les débris de la domination romaine, règne seul sur toutes les Gaules.

Dans le courant du septième siècle, le christianisme avait fait de grands progrès. Des églises et des monastères s'élevaient de toutes parts; des villes se fondaient autour des temples chrétiens. Les Belges indigènes et le Francs se mêlaient entre eux, et ne formaient puisqu'un seul et même peuple, régi par les mêmes lois, obéissant au même souverain. D'abord les représentants du roi des Francs s'appelèrentforestiers, car leur principal soin consistait à garder et à administrer ces bois immenses dont l'entretien était si difficile et le revenu si considérable; mais leur histoire est restée enveloppée de profondes ténèbres. L'importance qu'avaient acquises ces provinces du nord, et la nécessité de s'opposer aux envahissements successifs et réitérés des Normands, ne pouvaient manquer de constituer dans la Belgique une rentable organisation politique. Toutefois, il fallait encore d'autres circonstances pour fonder et consolider cette dynastie des comtes de Flandre, qui commence aux rois chevelus de la race de Mérovée et qui se perd, sept cents ans plus lard, dans l'immense monarchie de Charles-Quint.

Telles sont les considérations préliminaires dont M. Edward le Glay a fait précéder sonHistoire des comtes de Flandre. Le premier chapitre ne commence en effet qu'à l'année 863, à l'époque où Bauduin Bras de Fer, fils du forestier Ingelran, ayant épousé secrètement une fille de Charles le Chauve, fut nommé par son beau-père comte du royaume, reçut en bénéfice dotal toute la région comprise entre l'Escaut, la Somme et l'Océan, c'est-à-dire la seconde Belgique, et fixa sa résidence à Bruges, capitale du petit canton connu depuis le sixième siècle sous le nom de Flandre.

Le premier volume de l'Histoire des comtes de Flandrevient de paraître. Il se termine à la bataille de Bouvines (1214), et comprend ainsi les règnes des comtes et comtesses de Flandre dont les noms suivent; Bauduin Bras de Fer et Bauduin le Chauve (862-919), Arnoul de Vienne et Bauduin III (919-964), Arnoul le Jeune et Bauduin Belle Barbe (964-1036), Bauduin de Lille et Bauduin de Mons (1036-1070), Arnoul III et Robert le Frison (1070-1095), Robert de Jérusalem et Bauduin à la Hache (1093-1119), Charles le Bon (1119-1127), Guillaume Cliton (1127-1128), Thierry d'Alsace (1128-1168), Philippe d'Alsace (1168-1191), Marguerite d'Alsace et Bauduin le Courageux (1191-1195), Bauduin de Constantinople (1195-1204), Jeanne de Constantinople et Fernand de Portugal (1204-1214).

En rendant compte du second volume lorsqu'il sera mis en vente, nous tacherons d'apprécier à sa juste valeur ce remarquable travail de M. Edward le Glay.

Le Génie du dix-neuvième siècle, ou Esquisse du progrès de l'Esprit humain depuis 1800 jusqu'à nos jours; parÉdouard Alletz.--Un vol. in-18, format Charpentier--Paris, 1843.Paulin. 3 fr. 50.

Quel est l'esprit général du dix-neuvième siècle? se demande M. Ed. Alletz au début de son introduction. Dans son opinion, trois grands événements ont présidé à ses destinées et doivent déterminer la direction de ses moeurs et les tendances de son génie, savoir: une guerre presque universelle, la décadence des aristocraties européennes, la découverte de la vapeur. Ces trois faits établis. M. Édouard Alletz examine successivement leurs effets passés et présents et leurs conséquences futures. Il cherche à assigner au dix-neuvième siècle la vraie place qui lui semble réservée dans l'économie des âges; il lui décerne «sa part de gloire et de génie en l'envisageant dans ce qu'il a fait et promet de faire pour exécuter les grandes lois du monde,--le triomphe du christianisme et l'universalité de la civilisation; car lui aussi est appelé à construire quelques-uns des degrés de cette mystérieuse échelle qui monte de la terre au ciel.»

Ce nouvel ouvrage de M. Édouard Alletz se divise en six livres: le premier contient un aperçu rapide des principaux progrès des sciences et des arts dans la suite des temps, depuis l'antiquité grecque et latine jusqu'à nos jours. A ce précis sommaire de la marche de l'esprit humain succède un résumé des lois générales qui président au développement de la civilisation du monde.

Les livres II, III et IV ont pour but de nous faire connaître le génie du dix-neuvième siècle. M. Ed. Alletz a divisé toutes les connaissances humaine» en trois ordres de sciences:la science de l'homme, la science de la société et la science de la nature, c'est-à-dire les trois sciences qui ont pour objets respectifs l'âme, l'état social et le monde. Il a donc consacré à chacune d'elles un chapitre particulier.

Ce premier travail achevé, M. Édouard Alletz en tire lui-même la conclusion: «Depuis 1800 jusqu'en 1840, la France a eu, dit-il, la supériorité sur les autres nations dans les sciences naturelles, dans les mathématiques, dans l'histoire, dans l'éloquence et dans la philosophie politique; la palme appartient à l'Angleterre dans l'astronomie, la technologie, la géographie, la poésie et le roman; l'Allemagne marche la première dans la science du droit, la philologie, la métaphysique et la théologie, et l'Italie n'obtient la prééminence que dans l'art musical. La chimie, la géologie, la mécanique, la géographie, la philologie, parmi les sciences; le roman et la poésie lyrique, dans la littérature, sont les branches des connaissances humaines qui, dans cette période des quarante dernières années, portent l'empreinte du progrès le plus réel et de la création la plus féconde.»

Mais M. Édouard Alletz ne se borne pas à résumer en 200 pages environ le tableau des progrès des sciences et des arts depuis le commencement du siècle; dans le cinquième livre, il essaie d'indiquer leurs progrès futurs, il passe en revue toutes les questions importantes qui attendent une solution, tous les essais qui réclament un perfectionnement. Selon lui le seizième siècle a été grand par les beaux-arts, le dix-septième par les lettres, le dix-huitième par les sciences, le dix-neuvième sera grand par l'Industrie.

Le livre VI et dernier a pour titre:Des Rapports de la religion chrétienne avec les progrès généraux de l'esprit humain. Enfin, un appendice, destiné à servir à l'histoire de la littérature et des arts, termine cet important travail, qui ne pouvait pas être complet ni parfaitement exact, et qui ne nous semblerait mériter que des éloge?, si son auteur écrivait d'un style plus simple et plus net, et n'était pas souvent trop superficiel et surtout trop catholique.

Cours élémentaire d'Histoire naturelle, à l'usage des Collèges et des maisons d'Éducation, rédigé conformément au programme de l'Université, du 14 septembre 1840; parMM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant.

Minéralogie et Géologie; parM. F.-S. Beudant.1 gros vol. in-!8 de 600 pages environ, avec de nombreuses figures.--Paris, 1843.Fortin-Masson.6 fr.

L'enseignement de l'histoire naturelle dans les collèges a été, pendant les dix dernières années, l'objet de deux règlements universitaires. Le programme de 1833 a dû être abandonné et remplacé par des dispositions d'un ordre plus élevé, mieux ordonnées, et restituant à cette partie de l'enseignement le rang et l'importance qui lui appartiennent dans le plan général des études: «Le nouveau programme, écrivait en 1840 M. le ministre de l'Instruction publique à MM. les recteurs, diffère de l'ancien en ce qu'il a pour but, non de faire des naturalistes, mais de donner aux élèves cette connaissance générale de la nature, sans laquelle il n'y a pas d'éducation libérale; aussi vous n'y trouverez, point les détails minutieux de la science, mais seulement des notions solides et incontestables sur les points les plus importants de l'histoire naturelle, sur des choses qui, une lois apprises, ne s'oublient plus.--Cet enseignement, qui comprend les questions les plus élevées, doit cependant revêtir une forme très-élémentaire, se recommander et par la simplicité de l'expression et un choix heureux dans les exemples, etc.» Le programme du 14 septembre 1840 imposait, comme on le voit, à ceux qui étaient chargés de l'appliquer, une tache difficile à remplir.--Comment les professeurs pouvaient-ils satisfaire à toutes ses exigences, s'ils n'avaient, pour les diriger et les soutenir dans leur marche, un guide fidèle et sûr! Heureusement trois membres de l'Institut, MM. Milne Edwards, A. de Jussieu et Beudant consentirent à rédiger un cours complet d'histoire naturelle conformément au programme de 1840, à peine eut-il paru, leur travail fut adopté par le Conseil royal de l'Instruction publique pour l'enseignement dans les collèges, car il réunissait toutes les conditions exigées.

M. F. S. Beudant s'était chargé de la minéralogie et de la géologie. Bien que publiées séparément, avec une pagination différente, ces deux parties ne forment cependant qu'un volume. Il s'adresse non-seulement aux jeunes gens, mais encore à tous les hommes faits qui ne possèdent que des notions vagues et incomplètes sur ces deux branches de l'histoire naturelle.--Un bon livre élémentaire est un trésor si rare et si précieux, et les gens du monde dont l'éducation a été la plus soignée connaissent si peu les éléments des sciences physiques, que l'ouvrage de M. Beudant, composé pour les collèges, formera désormais une des bases nécessaires de toutes les bibliothèques publiques et privées.--C'est un charmant volume imprimé avec luxe sur du beau papier satiné, et orné de plus de 600 gravures sur bois intercalées dans le texte et représentant tous les objets décrits qui sont susceptibles d'être illustrés.--La lecture en est aussi facile qu'agréable; mais pour s'instruire il suffirait, au besoin, de regarder avec attention ces dessins dont l'utilité ne saurait être contestée, même par les plus violents détracteurs de la gravure sur bois, cet indispensable auxiliaire de l'imprimerie.

Exposition raisonnée de la Doctrine philosophique de M. de Lamennais, parM. A. Segretain.-Joli vol. in-32, jesus. --Pagnerre, 1843.

Un système philosophique, quel qu'il soit et de quelque écrivain qu'il émane, est toujours une oeuvre complexe dont toutes les parties sont réunies entre elles par un lien si difficile à saisir, qu'il échappe souvent aux premières investigations des lecteurs, même les plus intelligents. «Dans le domaine de la philosophie, où tant de doctrines et d'idées se croisent et s'entrelacent, il faut avant tout qu'un cadastre exact en ait bien déterminé les divisions, pour que l'observateur y voyage en connaissance de cause et ne fasse pas fausse route à chaque pas. L'exposition d'un système philosophique, toujours utile, devient nécessaire s'il s'agit d'une de ces oeuvres du génie qui, par la profondeur de l'idée mère qu'elles renferment, et surtout par les préoccupations qu'elles soulèvent, échappent trop souvent à l'intelligence des contemporains. Quelques jugements, un peu hâtifs peut-être, qu'on ait portes sur l'Esquisse d'une philosophiede M. de Lamennais, on ne peut contester son importance. D'un autre côté, des critiques, trop pressés de donner en quelques heures leur dernier mot sur l'oeuvre que l'illustre écrivain avait mis des années à élaborer, tombaient dans les méprises les plus évidentes, et combattaient des fantômes d'opinions qu'eux seuls avaient créés.» Frappé de ce fâcheux état de choses, qu'il signale lui-même, l'auteur de l'Expositiona voulu résumer, dans un petit espace, la substance de la doctrine de M. de Lamennais, et livrer à la critique une analyse aussi nette que possible des opinions que l'auteur de l'Esquisse d'une philosophiereconnaît et avoue, en même temps qu'il s'est efforcé d'en montrer le lien logique et la portée. Aussi recommanderons-nous à toutes les personnes qui désirent connaître le système philosophique de M. de Lamennais, de lire le petit ouvrage que vient de publier M. A. Segretain, car il en contient un exposé fait avec autant d'impartialité que d'exactitude.

Impressions d'un touriste en Russie et en Allemagne; parPierre Albert. 1 vol. in-8 de 163 pages. Paris, 1843.J.-J. Dubochet et comp., éditeurs.

M. Pierre Albert a raison de dire dans sa préface qu'on pourra lui reprocher l'incohérence de cet ouvrage; mais il se trompe, quand il croît avoir fait un guide du voyageur qui manquait jusqu'à ce jour. Ce ne sont pas des impressions que demandent les voyageurs aux guides qu'ils emportent avec eux; ce sont des renseignements exacts et surtout complets. On ne lit pas un itinéraire, on le consulte. Or, le petit volume que vient de publier M. Pierre Albert se compose de parties trop diverses qu'aucun lien ne rattache entre elles, et il se fait lire avec trop d'intérêt pour que la critique consente à le ranger parmi les ouvrages destinés à servir de guides aux voyageurs.

M. Pierre Albert intitule son premier chapitre:la Russie. «Chacun vante le pays, dit-il; les livres sont pleins de ces merveilles, et les étrangers se sont laissé éblouir par une politique réception ou des monuments gigantesques. J'ai repoussé les apparences séduisantes et dénigrantes pour chercher la vérité, et je soumets à mon tour mon opinion.» L'opinion de M. Pierre Albert n'est pas favorable à l'empire des Czars; il la résume en ces termes: «La Russie tient sur la carte une immense part du monde; son état est la barbarie et sa civilisation un raffinement de vice. Les arts et les sciences y sont nuls, et n'y pourront germer que sous les cendres du despotisme. Sa grandeur est son premier mal; elle garde avec peine ses voisins; son arme la plus forte est la langue venimeuse de ses diplomates. Désunion entre ses différentes parties, pauvreté et haine des seigneurs, richesse et égoïsme des marchands; inutile affection d'un peuple fanatique, inhabileté des chefs pour conduire une expédition, manque de fonds pour soutenir la guerre, marine mal servie et mal commandée; vaisseaux de peu de durée; tel est l'état de ce malheureux pays.»

A ces observations sur la puissance et la richesse de la Russie, succèdent des descriptions animées et vraies de Pétersbourg et de Moscou, de Berlin, de Dresde, de Prague, de Regensburg, de Nuremberg et de Munich. M. Pierre Albert a visité, en artiste éclairé, toutes ces villes dont il esquisse la physionomie, et dont il passe en revue les principales curiosités, Il termine ses Impressions par des réflexions pleines de sens sur la politique de l'Allemagne et de la Russie. «En résumant, dit-il, nous voyons que la Russie par une communauté de haines, l'Allemagne par un excès de grandeur, l'Espagne par un excès de faiblesse, ont toutes intérêt à s'allier ou à rester en paix avec la France. Or, la France est aujourd'hui alliée contre des communs amis avec son plus mortel ennemi. Il serait bien temps de remettre les choses à leur place; car je ne crois pas plus à l'amitié anglaise qu'à l'inimitié des puissances.

Costume de promenade.--Ombrelle douairiere.--L'article sur les modes arrive trop tard;nous renvoyons à un prochain numéro.

Nous nous proposons de donner quelquefois les biographies et les portraits des étrangers célèbres qui viennent visiter Paris. Parmi les personnes remarquables qui s'y trouvent en ce moment, nous ne saurions laisser en oubli l'illustre quakeresse, mistress Fry.

Mistress Fry.

Mistress Fry est née en 1780, d'une famille originaire de la Normandie. Étant enfant, son père la conduisit un jour, à sa prière, dans une prison. L'impression que lui laissa cette visite ne s'effaça jamais de son esprit, et elle résolut de se consacrer à l'amélioration morale des femmes détenues.--Encore jeune fille, elle fonda dans la maison de son père une école pour quatre-vingts enfants pauvres. En 1809, elle épousa M. Fry, quaker dont la fortune égalait la charité. Peu d'années après, elle visita pour la première fois la prison de Newgate, à Londres. Malgré les conseils du directeur, elle pénétra hardiment dans ce repaire du vice et de la débauche, et y trouva des centaines de femmes entassées dans des salles infectes, sans distinction de condamnées ou de prévenues. Leur grossièreté et leur cynisme ne l'effrayèrent pas: elle leur parla avec douceur, s'informa avec sollicitude de leurs besoins, et finit par se faire religieusement écouter. Avant de les quitter, elle leur proposa de lire ensemble un chapitre de l'Écriture-Sainte: elle choisit le quinzième chapitre de l'Évangile selon saint Luc, et produisit un effet surprenant sur ces malheureuses qui, dès lors, prirent confiance en elle et la regardèrent comme une amie. Cette visite se renouvela plusieurs fois; le bien qu'elle faisait grandissait chaque jour, et madame Fry organisa un comité de dames qui s'engageront à se rendre alternativement dans la prison.

Le premier soin de ce comité fut d'établir une école pour les enfants. Persuadée que le sentiment de la tendresse maternelle est le dernier à s'éteindre dans le coeur de la femme la plus corrompue, madame Fry voulut prendre les mères elles-mêmes pour institutrices; mais, voulant en même temps éviter tout ce qui pourrait sentir l'autorité et éveiller la défiance des détenues, elle leur laissa le soin de choisir elles-mêmes la plus capable pour maîtresse d'école. Le gouvernement fit disposer un local convenable, et l'école fut fondée.

Un grand pas était fait; ce n'était pas encore assez: il fallait trouver les moyens d'arracher les détenues à la paresse. Le comité se réunit dans la prison: une des dames parla aux détenues des avantages de la tempérance et du travail, leur vanta les joies d'une vie consacrée à la religion et à la vertu; et, après leur avoir déclaré que le comité n'avait aucune autorité légale, qu'il ne voulait tenir ses pouvoirs que d'elles-mêmes, elle lut un projet de règlement qui fut discuté, mis aux voix et adopté par les détenues. Ce règlement statuait sur l'établissement d'une directrice, sur la division de plusieurs classes, sur le choix des monitrices, à raison d'une pour douze détenues, sur l'ordre du travail, sur la lecture périodique de l'Écriture-Sainte. Le jeu, l'ivresse, la mendicité, les mauvais livres, les jurements, étaient défendus.

La réforme ainsi commencée fut poursuivie avec la patience et la persévérance naturelles aux Anglais. Le succès dépassa toute attente: au tumulte, aux imprécations, à la paresse, succédèrent la paix, la décence, le travail. Pour compléter cette bonne oeuvre, madame Fry obtint du gouvernement d'établir des maisons de refuge pour soustraire au mauvais exemple que pourrait offrir la prison les détenues qui avaient donné des marques d'un sincère repentir. Etonnée du changement opéré parmi ces femmes, la ville de Londres voulut prendre à sa charge toutes les dépenses du comité, et donna à madame Fry des pouvoirs discrétionnaires de diminuer ou d'étendre l'emprisonnement.

Les soins de ce comité ne se bornent pas aux détenues de Newgate, ils suivent jusque sur les vaisseaux les condamnées à la déportation. Une chambre du navire est disposée pour leur servir d'école; une des déportées est choisie pour institutrice, et le comité lui accorde un salaire. Du travail est préparé pour toute la traversée, et les vêtements confectionnés sont distribués, au moment du débarquement, à celles qui se sont bien conduites. Ces mesures ont déjà produit les plus heureux résultats.

La sollicitude de mistress Fry a cherché les détenues même de la France: plusieurs fois elle est venue à Paris, et elle a visité la prison de Saint-Lazare. Ici comme à Newgate, les malheureuses détenues ont été étonnées de l'intérêt qu'on leur témoignait. Elle lit quelques versets de l'Écriture-Sainte et les accompagne de courtes réflexions. Son air de dignité, sa figure calme et douce, commandent le respect et l'amour, et ses paroles empruntent à la charité qui l'anime une expression irrésistible.

Assurément mistress Fry est un des plus beaux caractères de notre temps. Pleine de confiance en Dieu, on l'a vue jeune, belle, riche, dédaigner les plaisirs du monde pour aller s'enfermer dans les prisons avec le rebut de son sexe, et s'efforcer de ramener au bien ces âmes dégradées par le vice. L'âge même n'a pas ralenti son zèle. Malgré les soins qu'exige d'elle sa nombreuse famille, on la voit chaque vendredi aller porter des paroles de paix et de consolation aux prisonnières de Newgate.

I. Supposons qu'il s'agisse de trouver le poids d'un corps qui pèse 1,528 grammes. On prendra d'abord le poids 1,024, le plus grand de ceux de la série donnée qui soit contenu dans 1,528; puis le poids 256, le plus grand qui soit contenu dans le reste 504: ensuite le poids 128 qui, retranché du reste 218, donne pour nouveau reste 120; puis 64, reste 56; puis 32, reste 21, et enfin 16 et 8.

On trouvera d'une manière analogue, par le tâtonnement, avec la balance même, ou bien par le raisonnement direct, le moyen de peser ainsi, avec la série des poids doubles 1, 2, 4, 8, 16, 32, s'arrêtant à l,024 grammes, jusqu'à 2,047, c'est-à-dire jusqu'au double de 1,024 diminué de 1. C'est le plus grand poids que l'on puisse évaluer immédiatement à l'aide de l'assortiment des poids ainsi limité.

II. La solution de la première partie de la seconde question est donnée dans le petit tableau suivant.

Vase de 8 litres.   Vase de 5 litres       Vase de 3 litres.1e                8                   0                      02e                3                   5                      03e                3                   2                      34e                6                   2                      05e                6                   0                      26e                1                   5                      27e                1                   4                      3

Voici l'explication de ce tableau. Vous avez d'abord le vase de 8 litres entièrement rempli (1e); vous versez dans le vase de 5, de manière 3 partager vos 8 litres en 3 et en 5 (2e); puis du vase de 5 vous versez dans te vase de 3, ce qui vous donne les 8 litres divisés en trois parties, 3, 2, 3 (3e); ayant reversé les 3 litres dans le vase de 8, vous avez 6, 2 et 0 (4e), et ainsi de suite jusqu'à la septième combinaison, qui satisfait pleinement à la première partie de la question, puisque 4 litres seulement se trouvent versés dans le vase de 5.

La solution de la seconde partie de la question est donnée dans cet autre tableau, qui n'a plus besoin d'explication.

Vase de 8 litres.    Vase de 5 litres.      Vase de 3 litres.1e               8                    0                       02e               5                    0                       33e               5                    3                       04e               2                    3                       35e               2                    5                       16e               7                    0                       17e               7                    1                       08e               4                    1                       3

Ici ce n'est qu'à la huitième combinaison que le problème est résolu.

III. Nos lecteurs savent sans doute que l'on entend parpôleles points P et P' situés aux extrémités de l'axe autour duquel tourne notre globe. L'équateurEE' est un cercle détermine par un plan qui coupe la sphère perpendiculairement à la ligne du pôle. Lescercles de longitudeouméridiensPMP', PEP'E, passent tous par l'axe PP' et sont perpendiculaires à l'équateur. Lescercles de latitude, ouparallèles, sont des cercles parallèles à l'équateur, tels que KML, qui vont en diminuant jusqu'aux pôles. Enfin lalatituded'un point quelconque M. est l'arc du méridien MN compris entre ce point et l'équateur, et lalongitudedu même point est l'arc de l'équateur EN, compris entre le méridien PMNP et un premier méridien PEP' pris d'une manière arbitraire.

Cela posé, le bon sens, d'accord avec le calcul, indique que si l'on jette au hasard un globe bien sphérique et bien homogène, les points sur lesquels il se sera arrêté seront aussi répartis au hasard, c'est-à-dire qu'il n'y aura aucune raison pour qu'ils s'accumulent vers une région de la surface plutôt que vers une autre. Ils tendront donc à se répartir uniformément sur la surface. Or, si l'on se rappelle que par moyenne entre plusieurs quantités on doit entendre la somme de ces quantités divisée par leur nombre, on reconnaîtra facilement que la moyenne des longitudes, comptée de 0 à 360° tend vers 180°. Il faut un calcul d'un ordre plus élevé pour la détermination de la moyenne des latitudes, comptées de 0 à 90°. Cette moyenne tend vers 32° 42' 14", 4, ou vers le complément de l'arc dont la longueur est égale au rayon.

I. Quelle est la série des poids avec laquelle le plus petit nombre de poids possible permet de peser, jusqu'à une limite déterminée, dans une balance ordinaire? (Analogue à la première du numéro précédent.)

IL. Un frère quêteur se présente devant une ferme où l'on consent à lui donner 6 litres d'un vin qui est contenu dans un vase de 12 litres; mais on n'a, pour mesurer le liquide, que deux autres vases, l'un de 7, l'autre de 5 litres. Que doit-on faire pour avoir les 6 litres dans le vase de 7? (Analogue à la deuxième du numéro précédent.)

La boîte de Pandore a répandu sur la terre autant de mal que de bien.


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