L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Nº 14. Vol. 1.--SAMEDI 3 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'étranger, 10 20 40.SOMMAIRE.Nécrologie. Lacroix.Portrait.--Courrier de Paris.Une scène de l'Incendio di Babylonia.--Les Grandes Eaux de Versailles.Fontaine du Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon, l'avenue du Tapis vert.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot (première partie), avec unegravure.--Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard.Plan du palais des Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette. Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la Galerie.--Académie des sciences1. Sciences médicales--Revue Algérienne. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en 1839. --Annonces. --Modes. Deux gravures. --Correspondance. --Amusements des sciences.--Rébus.Lacroix.Lacroix.--Médaillon de David d'Angers.Sylvestre-François Lacroix, l'un des hommes qui ont été le plus utiles à l'enseignement des sciences exactes en France, vient de mourir. Ses obsèques ont eu lieu samedi dernier. Des députations de l'Académie des sciences, dont il était membre, de la Faculté des sciences, dont il a été le doyen» du Collège de France, où il était encore professeur titulaire, de l'École polytechnique, où il a enseigné l'analyse infinitésimale, l'ont accompagné à sa dernière demeure.Né à Paris en 1765, d'une famille pauvre, Lacroix trouva, à son début dans la vie, des chagrins et des entraves qui l'auraient arrêté complètement s'il avait eu un caractère moins persévérant. Encore enfant, accablé sous le poids d'une misère qu'il ne croyait pouvoir jamais surmonter, il conçut la singulière idée de se séquestrer complètement d'une société dont la constitution semblait lui enlever toutes chances d'avenir. A la lecture desAventures de Robinson, il s'était épris d'un violent amour de la solitude, et il n'enviait plus d'autre sort que celui du héros de Daniel de Foe. S'embarquer, voguer vers de lointains parages et vivre de son industrie, abandonné à soi-même dans un des îlots déserts du grand Océan, tel était le rêve de Lacroix. Dans ce but, il chercha à apprendre l'art de la navigation dans les livres; et ayant bientôt reconnu que l'art nautique est entièrement fondé sur l'application des sciences mathématiques, il se livra avec ardeur à l'étude de celles-ci. Il y fit des progrès rapides. Mauduit, dont il suivait le cours au Collège de France, le remarqua parmi ses auditeurs, s'intéressa à lui et le recommanda vivement à quelques savants, dont le crédit le fit nommer professeur des gardes de la marine de Rochefort, quoiqu'il n'eut alors que dix-sept ans. Quatre ans plus tard, en 1786, Condorcet, l'un de ses protecteurs, l'appela à Paris comme son suppléant auLycée, que l'on venait de fonder, et qui subsiste encore aujourd'hui sous le nom d'Athénée royal. En 1787, la même recommandation le fit nommer à l'École-Militaire. Cette même année, il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur les assurances maritimes; deux ans plus tard il reçut le titre de correspondant de cette Académie. Successivement professeur à l'École d'artillerie de Besançon, examinateur des aspirants et des élèves du corps de l'artillerie en 1793, chef de bureau à la commission chargée de la réorganisation de l'instruction publique en 1794, adjoint à Monge comme professeur de géométrie descriptive à la première école normale, professeur de mathématiques à l'École centrale des Quatre-Nations, professeur d'analyse à l'École polytechnique et membre de l'Institut après la mort de Borda, en 1799, professeur de mathématiques et doyen à la Faculté des sciences, lors de la réorganisation de l'Université, examinateur permanent des élèves de l'École polytechnique, professeur au Collège de France en 1815, il remplit toutes ces fonctions avec un zèle et un talent qui ne se sont jamais démentis, jusqu'au moment où l'âge et la maladie l'ont forcé à se faire suppléer.Lacroix a laissé un nombre assez considérable d'ouvrages qui constituent un cours complet de mathématiques pures, depuis les éléments de l'arithmétique jusqu'aux sujets les plus ardus de l'analyse infinitésimales. Tout au contraire de certains auteurs qui abusent de leur position pour faire, de publications de ce genre, de simples spéculations, qui n'hésitent pas à introduire dans chacune de leurs nombreuses éditions des modifications de forme tout-à-fait insignifiantes, uniquement pour forcer les élèves de chaque année à acheter la plus récente de ses éditions, Lacroix avait travaillé avec assez de soin et de conscience à ses divers ouvrages pour n'avoir été obligé d'introduire plus tard que les changements réclamés par les progrès de la science. SesÉléments d'Arithmétique et d'Algèbreseront longtemps encore étudiés avec fruit. SonTraité élémentaire du Calcul de la probabilitéa rendu le service de mettre à la portée des personnes peu versées dans la haute analyse les résultats auxquels de grands géomètres étaient parvenus par des méthodes trop savantes pour être jamais vulgarisées. SonEssai sur l'enseignementrespire l'amour de la jeunesse et du progrès des sciences, et renferme des vues excellentes. Mais son grandTraite de calcul différentiel et de calcul intégralen 3 vol. in-4, est le plus important de ses ouvrages; aussi ce livre, où il a réuni tout ce qui a été écrit de plus profond sur la matière, a-t-il été placé, par le jury chargé de décerner les prix décennaux, immédiatement après leTraité de mécanique analytiquede Lagrange.Enfin, la vie entière de Lacroix a été consacrée à l'étude et à l'enseignement de la science. S'il ne s'est pas placé, par ses travaux originaux, sur la ligne des grands géomètres tels que Lagrange, Laplace, ou même Fourier, Poisson et Legendre, il a mérité, par les services qu'il a rendus dans les différentes chaires qu'il a occupées et dans ses ouvrages destinés à l'instruction publique, un rang honorable immédiatement après ce noms illustres.Courrier de ParisJ'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers,nescio quid ungarum, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte, je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos bottes d'un air désespéré.«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil inquiet....--Eh bien! c'est une lettreQu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!»Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce traître d'Assur, pensai-je: Oh!perfecto, scelerato Assuro!Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant, le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12. Il n'y avait pas moyen d'échapper.Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir superfin. Horreur!La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des réverbères.Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu qu'en effet j'étais à Babylone.Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait. Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient çà et là et jetaient leur feu.Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes:L'Incendio di Babylonia.Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal, en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout le bataillon des instruments à cordes et à vent.L'Incendio di Babylonia, opéra-Buffa en 2 actes, paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte. Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino, M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la princesse.Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce sont des Turcs en effet.Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et saisissante.Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignardper trucidare. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour rien.Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le grand canal de Venise traverse la forêt vierge.Felice gondoliere!s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas lepene di amore!Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette situation est du haut sublime.Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté. Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom? demande Ferocino.--Io sono pelerino persecuto per la fata.--Ton nom, te dis-je?lo sono pelerino persecuto.--Ton nom, encore un coup?--Io sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec douceur.Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant:Volo te transpersar! volo te echignar!c'est horrible!Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs, évanouissements; on se battra à mort:Volo te echignar! vota te transpersar!Que de sang va couler!Clorinda en devient folle; il y de quoi:perdita la boula: elle est pâlee def'risata, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui laisse une mêche d'espoir.Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino est étendu quelque part dans un coin de la forêt,transpersato, juguleto, abimeto. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et sa frisure.«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je n'étais que blessé,solamente blessato. Je pourrais vous châtier, je préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et marie la princesse et le troubadour,O generose rivale!Après tout, dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la vie, ce quidoubla mia félicita.»Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il signor Pilliardini.Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre. M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble; Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit, science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M. de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose, et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles gracieuses de ses loisirs.Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien; mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait, a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais. Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains, un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal bravo qui s'échappe avec violence desbattoirsvirils, mais un petit bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M. de Feltre.Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée, depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez pas!Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît; on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous, Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage. Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt! madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les voûtes de Versailles et de Saint-Denis. --Ce n'est pas une vaine rumeur, une plaisanterie, unpuff; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui, Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell, quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer ledieude la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde, s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir, on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite...... Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations, savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous.Rossini.»Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier Terpsichore (vieux style).Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie, ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est autre chose; milord videra son portefeuille.Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000 francs pour chanter:Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!La belle invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais faux, ô Barroilhet!La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir leJournal des cataractes; il a placardé; cette semaine, son prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas unJournal des cataractes?faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des aveugles!Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite, l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont immobiles, et la lèvre pâle et éteinte.Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée, tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est qu'un songe, dit Bossuet.»Les Grandes eaux de Versailles.Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur; d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé, languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin, les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait, quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombresS'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui, parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice et aux divertissements des Champs-Elysées.Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander aux statues pensives:.... Les secrets de ce passé trop vain,De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses, le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers apparaissent encoreMontés et descendus par des gens en parure.Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête bourgeoise, la réjouissance plébéienne.Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,De Trianon l'auguste et jeune déité,comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous, mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles, crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir,iguiromis equis; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire: Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs! disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.» --Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corpsde la raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître, disant:C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,C'est pour moi dans ce bois que de savantes mainsOnt mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les arbres.D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, leseffets incomparablesdes grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées,«strepit lympha loquax,»Il semble que chaque arbre recèle une source murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, pour le cabinet des Muses.Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. C'est la royauté triomphant de la Fronde.»Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds d'eau, l'a moqueusement surnommé leChar embourbé; mais ce char reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette glorieuse carrière, le dieu ira se reposer aubanquet d'Apollon, parmi les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que La Fontaine a chantée en de si beaux vers:Le dieu, se reposant sous les voûtes humidesEst aussi au milieu d'un choeur de Néréides;Toutes sont des Venus de qui l'air gracieuxN'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.Mais qui pourra dépeindre en langue du ParnasseLa majesté du dieu, son port si plein de grâce,Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix la merveilleusefabriquede Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante, s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est aujourd'hui leChef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de Versailles.La Cour du Grand-DucNOUVELLE.La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques, tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une insouciance toute militaire.....C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément, avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur:«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous adresser un mot en passant.--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il n'a pas de théâtre cette année.--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile! les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation, Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que les premières feuilles le permettent.Balthazard au palais du Grand-Duc.--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent, de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté, contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie. L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes, on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois, grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres, se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai. Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais, et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses. Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos paroles. C'était un marché conclu.«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce double emploi, et je compte sur vous.--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que j'aime.....--Ah! c'est une actrice?--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit, de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.--Elle est sans engagement?--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles, qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents et de séduire les rebelles.Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait gloire, plaisir et profit.Voici comment se composait la troupe:Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles marqués, financiers, raisonneurs;Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor;Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc.Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra comique;Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité;Lebel, chef d'orchestre;Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de mademoiselle Plessy:Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie, soubrettes, travestis, Déjazet;Mademoiselle Alice, ingénue;Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses: au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la suppression de quelques rôles peu importants.Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village nommé Krusthal.Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures, reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg. Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit cabriolet.«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous transporter honorablement à Carlstadt.»Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez, belle apparence.«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit, paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa faction en comptant les étoiles.Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide. Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui demanda ce qu'il y avait pour son service.«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold, répondit Balthazard.--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure.--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb.--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir. Qui faut-il annoncer?--Le directeur privilégié du théâtre de la cour.--Vous dites?»Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge, lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:«Faites entrer!»Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire, devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille, des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour manger et pour dormir.Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois, comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui répondit.«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade. Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou trois semaines avant de vous mettre en route.--J'ai eu tort.--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je vous aurais épargné un voyage inutile.--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse aurait changé d'idée?--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.»Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il ouvrit.«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma capitale un magnifique théâtre.--Oui, monseigneur.--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais: le voilà!--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des constructions commencées et à peine sorties de terre.--Précisément, c'est le théâtre.--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin de l'hiver!--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous? l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune, et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard, vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat. Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras que de faire souffrir mon peuple.--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments, si rares chez les souverains.--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider. Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages. Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit en souriant:«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au soir.»Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le féliciter sur son courage.«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates. La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice. S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche; Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral, trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche, convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne, on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France. Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je recevrai vos adieux.»Eugène Guinot.(La suite à un prochain numéro.)
L'Illustration, No. 0014, 3 Juin 1843
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Nº 14. Vol. 1.--SAMEDI 3 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dep.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'étranger, 10 20 40.
SOMMAIRE.Nécrologie. Lacroix.Portrait.--Courrier de Paris.Une scène de l'Incendio di Babylonia.--Les Grandes Eaux de Versailles.Fontaine du Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon, l'avenue du Tapis vert.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot (première partie), avec unegravure.--Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard.Plan du palais des Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette. Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la Galerie.--Académie des sciences1. Sciences médicales--Revue Algérienne. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en 1839. --Annonces. --Modes. Deux gravures. --Correspondance. --Amusements des sciences.--Rébus.
Nécrologie. Lacroix.Portrait.--Courrier de Paris.Une scène de l'Incendio di Babylonia.--Les Grandes Eaux de Versailles.Fontaine du Point du Jour, bassin de Saturne, pièce du Dragon, char d'Apollon, l'avenue du Tapis vert.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot (première partie), avec unegravure.--Le Palais des Thermes, l'Hôtel de Cluny et la Collection Dusommerard.Plan du palais des Thermes et de l'hôtel de Cluny. Quenouille de buis. Miroir de toilette. Couteau en Ivoire, Aiguière d'étain, Étrier de François Ier. Vue de la Galerie.--Académie des sciences1. Sciences médicales--Revue Algérienne. Port d'Alger, Colonisation de l'Algérie, Carte du Sahel, le Port, deux dessins des travaux du port, Razzia par des réguliers d'Abd-el-Kader,--Bulletin bibliographique. La Russie en 1839. --Annonces. --Modes. Deux gravures. --Correspondance. --Amusements des sciences.--Rébus.
Lacroix.--Médaillon de David d'Angers.
Sylvestre-François Lacroix, l'un des hommes qui ont été le plus utiles à l'enseignement des sciences exactes en France, vient de mourir. Ses obsèques ont eu lieu samedi dernier. Des députations de l'Académie des sciences, dont il était membre, de la Faculté des sciences, dont il a été le doyen» du Collège de France, où il était encore professeur titulaire, de l'École polytechnique, où il a enseigné l'analyse infinitésimale, l'ont accompagné à sa dernière demeure.
Né à Paris en 1765, d'une famille pauvre, Lacroix trouva, à son début dans la vie, des chagrins et des entraves qui l'auraient arrêté complètement s'il avait eu un caractère moins persévérant. Encore enfant, accablé sous le poids d'une misère qu'il ne croyait pouvoir jamais surmonter, il conçut la singulière idée de se séquestrer complètement d'une société dont la constitution semblait lui enlever toutes chances d'avenir. A la lecture desAventures de Robinson, il s'était épris d'un violent amour de la solitude, et il n'enviait plus d'autre sort que celui du héros de Daniel de Foe. S'embarquer, voguer vers de lointains parages et vivre de son industrie, abandonné à soi-même dans un des îlots déserts du grand Océan, tel était le rêve de Lacroix. Dans ce but, il chercha à apprendre l'art de la navigation dans les livres; et ayant bientôt reconnu que l'art nautique est entièrement fondé sur l'application des sciences mathématiques, il se livra avec ardeur à l'étude de celles-ci. Il y fit des progrès rapides. Mauduit, dont il suivait le cours au Collège de France, le remarqua parmi ses auditeurs, s'intéressa à lui et le recommanda vivement à quelques savants, dont le crédit le fit nommer professeur des gardes de la marine de Rochefort, quoiqu'il n'eut alors que dix-sept ans. Quatre ans plus tard, en 1786, Condorcet, l'un de ses protecteurs, l'appela à Paris comme son suppléant auLycée, que l'on venait de fonder, et qui subsiste encore aujourd'hui sous le nom d'Athénée royal. En 1787, la même recommandation le fit nommer à l'École-Militaire. Cette même année, il remporta le prix proposé par l'Académie des sciences sur les assurances maritimes; deux ans plus tard il reçut le titre de correspondant de cette Académie. Successivement professeur à l'École d'artillerie de Besançon, examinateur des aspirants et des élèves du corps de l'artillerie en 1793, chef de bureau à la commission chargée de la réorganisation de l'instruction publique en 1794, adjoint à Monge comme professeur de géométrie descriptive à la première école normale, professeur de mathématiques à l'École centrale des Quatre-Nations, professeur d'analyse à l'École polytechnique et membre de l'Institut après la mort de Borda, en 1799, professeur de mathématiques et doyen à la Faculté des sciences, lors de la réorganisation de l'Université, examinateur permanent des élèves de l'École polytechnique, professeur au Collège de France en 1815, il remplit toutes ces fonctions avec un zèle et un talent qui ne se sont jamais démentis, jusqu'au moment où l'âge et la maladie l'ont forcé à se faire suppléer.
Lacroix a laissé un nombre assez considérable d'ouvrages qui constituent un cours complet de mathématiques pures, depuis les éléments de l'arithmétique jusqu'aux sujets les plus ardus de l'analyse infinitésimales. Tout au contraire de certains auteurs qui abusent de leur position pour faire, de publications de ce genre, de simples spéculations, qui n'hésitent pas à introduire dans chacune de leurs nombreuses éditions des modifications de forme tout-à-fait insignifiantes, uniquement pour forcer les élèves de chaque année à acheter la plus récente de ses éditions, Lacroix avait travaillé avec assez de soin et de conscience à ses divers ouvrages pour n'avoir été obligé d'introduire plus tard que les changements réclamés par les progrès de la science. SesÉléments d'Arithmétique et d'Algèbreseront longtemps encore étudiés avec fruit. SonTraité élémentaire du Calcul de la probabilitéa rendu le service de mettre à la portée des personnes peu versées dans la haute analyse les résultats auxquels de grands géomètres étaient parvenus par des méthodes trop savantes pour être jamais vulgarisées. SonEssai sur l'enseignementrespire l'amour de la jeunesse et du progrès des sciences, et renferme des vues excellentes. Mais son grandTraite de calcul différentiel et de calcul intégralen 3 vol. in-4, est le plus important de ses ouvrages; aussi ce livre, où il a réuni tout ce qui a été écrit de plus profond sur la matière, a-t-il été placé, par le jury chargé de décerner les prix décennaux, immédiatement après leTraité de mécanique analytiquede Lagrange.
Enfin, la vie entière de Lacroix a été consacrée à l'étude et à l'enseignement de la science. S'il ne s'est pas placé, par ses travaux originaux, sur la ligne des grands géomètres tels que Lagrange, Laplace, ou même Fourier, Poisson et Legendre, il a mérité, par les services qu'il a rendus dans les différentes chaires qu'il a occupées et dans ses ouvrages destinés à l'instruction publique, un rang honorable immédiatement après ce noms illustres.
J'étais fort tranquillement étendu sur un moelleux divan, mon ami intime, remuant dans ma cervelle je ne sais quels rêves légers,nescio quid ungarum, lorsque mon Frontin, qu'on me passe le mot, entra avec cette allure effarée qui lui est ordinaire. Il faut qu'où sache que le drôle n'en fait jamais d'autres. Toutes les fois qu'il ouvre ma porte, je crois voir arriver une sinistre nouvelle; c'est un de ces gens qui vous disent: Monsieur veut-il ses pantoufles? du ton dont ils annonceraient la fin du monde, et qui brossent vos habits et cirent vos bottes d'un air désespéré.
«Monsieur, dit mon homme, c'est une lettre! et il me regardait d'un oeil inquiet.
...--Eh bien! c'est une lettreQu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.
...--Eh bien! c'est une lettreQu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.
...--Eh bien! c'est une lettre
Qu'en mes mains le portier t'aura dit de remettre.
--Oui, monsieur.--Cela suffit, va-t-en!»
Je brisai le cachet et je lus ces mots: Vous êtes prié d'assister à L'incendie de Babylone.--Diable! m'écriai-je, la chose est grave; un incendie! et l'on veut que j'en sois le témoin et le complice! mais le Code pénal est formel; il s'agit des galères. L'incendie de Babylone encore, l'orgueil et la souveraine de l'Orient! Si du moins c'était une bicoque, le cas peut-être serait moins pendable; on pourrait plaider les circonstances atténuantes!--Cependant je cherchais à lire un nom au bas de la lettre, comptant sur la signature de Sémiramis ou tout au moins sur celle de Nimas. Point de signature! un billet anonyme! l'anonyme, ce masque des pervers, me donna des soupçons. Le coup part de la main de ce traître d'Assur, pensai-je: Oh!perfecto, scelerato Assuro!
Du reste, rien n'y manquait; tout était prévu avec une abominable attention pour me faciliter le crime; on m'annonçait le jour, l'instant, le lieu: samedi, 27 mai, neuf heures et demie du soir, rue du Bac, 12. Il n'y avait pas moyen d'échapper.
Choisir les ténèbres profondes, quel raffinement d'incendiaire! La belle affaire, en effet, qu'un incendie en plein midi! Mais que cela fait bien, le soir, quand tout sommeille à l'ombre de la nuit!
Mon premier mouvement fut d'avertir les pompiers et M le Commissaire de police; je ne sais quelle infernale pensée m'en empêcha; mon oeil s'illumina tout à coup d'une flamme féroce, un sourire diabolique erra sur mes lèvres, l'atroce ricanement de Méphistophélès s'échappa de mon gosier aride, et j'eus un accès de Néron mettant le feu aux quatre coins de Rome. Que vous dirai-je? Voir Babylone rue du Bac, nº 12, la voir brûler comme un fagot, me parut une rare délectation, un plaisir superfin. Horreur!
La nuit venue et l'heure fatale ayant sonné à ma pendule telle qu'un glas funèbre, je me jetai sournoisement dans les profondeurs d'une citadine, comme un scélérat qui cherche à éviter l'oeil de MM les sergents de ville. Mon attelage éthique, semblable à ce cheval décharné de la Mort dont parle l'Apocalypse, me conduisit à travers les routes les plus sombres et les plus tortueuses; le ciel était de mauvaise humeur; une pluie sinistre tombait goutte à goutte, le vent poussait de petits gémissements lugubres, balançant dans l'air des lueurs blafardes çà et là suspendues, que j'ai cru reconnaître plus tard pour des réverbères.
Enfin j'arrive, «Le chemin de Babylone? demandai-je d'une voix altérée à un grand diable debout sur la porte (quelque Ammonite sans doute, ou quelque Moabite en captivité).--Au premier, l'escalier à gauche, me répondit-il sans plus s'émouvoir qu'une pièce de bois, comme dit Célimène. Au même instant, un bruit effroyable se fit entendre: c'était un pot de fleurs qui tombait d'une fenêtre et se brisait avec fracas à dix pas de moi, A cette preuve de jardins suspendus, je fus convaincu qu'en effet j'étais à Babylone.
Mon coeur battait avec violence tandis que je montais l'escalier et ce n'est pas sans terreur que j'entrai dans l'enceinte Babylonienne. Que voulez-vous? les plus endurcis; palissent sur le seuil d'un forfait. Mais quel fut mon étonnement! Je m'attendais à pénétrer dans une caverne aussi noire que la caverne des bandits de Gil Blas, et j'étais au milieu d'un immense et magnifique salon, tout brillant d'or et de lumière! Je croyais tomber dans une bande sinistre de Babyloniens atroces et d'horribles Babyloniennes armés de torches, de briquets phosphoriques et autres instruments incendiaires, et, de tous cotés, je voyais d'agréables visages, un air de fête partout répandu, des Babylonniens gantés et vernis, des Babyloniennes au doux accueil, au fin regard, aux blanches épaules demi-nues, la gaze et la soie, le sourire sur les lèvres, la fleur et le diamant dans les cheveux! Tout ébloui et tout charmé, je sentis que s'il y avait réellement un crime à commettre de moitié avec ces jolies complices, on le commettrait de tout son coeur.
A chaque coup d'oeil que je donnais à droite ou à gauche, c'était une délicieuse découverte, ou plutôt une reconnaissance. Je retrouvais peu à peu toute la Babylone élégante et spirituelle: le talent, le goût, la grâce, la beauté; ici, l'écrivain et l'artiste, des noms récemment célèbres et de vieux noms; et, pour ornement, cette guirlande de jolies femmes parfumées et fleuries, que Babylone tresse pour tous ses plaisirs et qu'on rencontre dans toutes ses fêtes: les perles du faubourg Saint-Germain, la fine fleur du boulevard Italien. L'erreur n'était plus possible; je n'avais pas affaire à des incendiaires, mais aux plus aimables gens du monde, et s'il fallait craindre un incendie, c'était seulement de la part de certaines prunelles adorables qui étincelaient çà et là et jetaient leur feu.
Toute cette société, parée et souriante, et venue là non pour assister au sac et au brûlement d'une ville, mais pour passer quelques-unes de ces heures où se plaît Babylone, heures pleines d'éclat, de fines causeries, d'esprit vif et délié, et de chants mélodieux; et, certes, il ne s'agit pus seulement d'une romance, d'une cavatine ou d'un duo, mais d'un opéra tout entier, d'un opéra en deux actes:L'Incendio di Babylonia.
Chut! faites silence, messieurs; et vous, mesdames, soyez sages; le spectacle va commencer; si le chef d'orchestre ne donne pas le signal, en frappant trois coups sur la cabane du souffleur, c'est que nous n'avons pas de chef d'orchestre; mais entendez le piano aux touches rapides et sonores, il remplace à lui seul, sous des mains habiles, tout le bataillon des instruments à cordes et à vent.
L'Incendio di Babylonia, opéra-Buffa en 2 actes, paroles de M.***, musique de M. le comte de Feltre--Scène 4 du 1er acte. Personnages: Orlando, M. Ponchard; Clorinda, madame Damoreau; Ferocino, M. *** Le tyran surprend le billet tendre donné par Orlando à la princesse.
Le théâtre représente une forêt vierge, ce qui répand tout d'abord sur la scène un parfum d'honnêteté et de candeur; décor charmant, qui ferait envie aux théâtres privilégiés et patentés. Quatre grands gaillards entrent dans la forêt; du front ils touchent aux frises, et paraissent forts comme des Turcs. Il y a une bonne raison pour cela, c'est que ce sont des Turcs en effet.Cherchiamo! cherchiamo! cherchiamo!s'écrient-ils. Que cherchent-ils? personne ne le sait; ils ne le savent pas eux-mêmes. Vous sentez combien cette exposition est mystérieuse et saisissante.
Mais voici Ferocino! Ai-je besoin de vous faire connaître sa personne et son caractère? son nom le dénonce suffisamment, Ferocino est féroce; il porte de terribles moustaches, un large feutre aux plumes flottantes, un vêtement de velours noir, insigne du scélérat, un long poignardper trucidare. Ferocino vient dans la forêt pour épouser la princesse Clorinda. Il a un rival; mais il le tuera. On n'est pas Ferocino pour rien.
Une douce voix de gondolier roucoule dans le lointain: il paraît que le grand canal de Venise traverse la forêt vierge.Felice gondoliere!s'écrie Ferocino avec amertume; il ne connaît pas lepene di amore!Ainsi le terrible Bajazet s'arrêta un jour avec mélancolie devant un pâtre qui soufflait nonchalamment dans ses pipeaux champêtres. Cette situation est du haut sublime.
Un étranger demande à voir Ferocino. Le tyran l'accueille avec bonté. Les forêts vierges sont si commodes pour y donner audience! «Ton nom? demande Ferocino.--Io sono pelerino persecuto per la fata.--Ton nom, te dis-je?lo sono pelerino persecuto.--Ton nom, encore un coup?--Io sono pelerino.--Signor, signor, rabachate,» répond Ferocino avec douceur.
Arrivés à ces termes de la discussion, il est clair que nous touchons à une catastrophe. Le pèlerin jette là sa robe grise et se dévoile; plus de pèlerin! Place au rival de Ferocino, au troubadour Orlando, chevalier de la Légion-d'honneur, Ici une scène terrible: Orlando et Ferocino se mesurent des yeux, et expriment leur rage dans un duo galant:Volo te transpersar! volo te echignar!c'est horrible!
Arrive Clorinda. L'ingénieux Orlando veut lui glisser adroitement un billet doux, format in-4; Ferocino l'arrête au passage. Fureurs, évanouissements; on se battra à mort:Volo te echignar! vota te transpersar!Que de sang va couler!
Clorinda en devient folle; il y de quoi:perdita la boula: elle est pâlee def'risata, mais défrisée d'un seul côté, circonstance qui laisse une mêche d'espoir.
Sonnez, clairons! battez, tambours! Orlando revient vainqueur Ferocino est étendu quelque part dans un coin de la forêt,transpersato, juguleto, abimeto. Joie des deux amants; Clorinda recouvre la raison et sa frisure.
«Vous me croyez défunt» s'écrie tout à coup une voix terrible; mais je n'étais que blessé,solamente blessato. Je pourrais vous châtier, je préfère vous donner ma bénédiction.» Et Ferocino, ressuscité, bénit et marie la princesse et le troubadour,O generose rivale!Après tout, dit philosophiquement Ferocino, si je perds une femme, je recouvre la vie, ce quidoubla mia félicita.»
Cet admirable poème a obtenu un succès d'enthousiasme. Au milieu des applaudissements, Ferocino est venu dire d'une voix émue: «L'ouvrage qui vient de causer une si vive sensation est tiré d'un manuscrit inédit du Dante.» Personne n'a paru en douter. Le style peut-être ne rappelle pas précisément celui de la Divine Comédie, mais aussi le fond n'est pas exactement le même, et les hommes de génie ont toujours deux styles pour deux sujets différents.--Quant à l'auteur de la musique, il se nomme il signor Pilliardini.
Non pas Pilliardini, maître Ferocino. Finissons la comédie et ne plaisantons plus. Puisque vous avez dissimulé le nom du spirituel et ingénieux compositeur, je le nommerai, moi: c'est M. le comte de Feltre. M. de Feltre et le signor Pilliardini n'ont rien à faire ensemble; Pilliardini butine à droite et à gauche, une idée à l'un, une phrase à l'autre, c'est son métier. Sans cette rapine, il signor Pilliardini mourrait d'inanition. M. de Feltre vit de ses revenus et fait sa récolte sur ses propres domaines; il ne doit rien qu'à lui-même; esprit, science, invention aimable et féconde, tout ce qu'il fait entendre lui appartient. Aimez-vous le naïf ou le piquant, le galant ou le tendre, M. de Feltre est votre homme. Les salons de Paris en savent quelque chose, et répètent avec prédilection mille charmantes mélodies, filles gracieuses de ses loisirs.
Cette fois, M. de Feltre a fait plus qu'un nocturne, plus qu'un spirituel couplet, plus qu'un joli duo: il a fait un opéra, il a fait une partition pleine d'élégance, de goût et de talent. D'abord, il s'est conformé au ton railleur du poème, amusante parodie du genre italien; mais peu à peu, laissant l'exagération satirique, M. de Feltre s'est abandonné à de délicieuses inspirations; si bien qu'Auber, qui écoutait, a dit; «Il n'est pas facile de plaisanter comme cela!»
Avec quel transport le parterre applaudissait; et quel parterre! un parterre comme vous n'en avez jamais vu, comme vous n'en verrez jamais. Les plus beaux cheveux, la peau la plus blanche, les plus fines mains, un parterre de jolies femmes, enfin. Ce n'était pas ce gros et brutal bravo qui s'échappe avec violence desbattoirsvirils, mais un petit bruit caressant, doux et velouté, qui a dû chatouiller l'oreille de M. de Feltre.
Oui, mesdames, donnez des bravos, tressez des couronnes pour M. de Feltre, mais n'oubliez pas les chanteurs: les chanteurs ont tous vaillamment et gracieusement combattu dans cette mémorable soirée, depuis le premier Turc jusqu'au dernier. Quelle voix délicate et suave que la voix de Clorinda! Eh! vraiment, je le crois bien: Clorinda chante par le mélodieux gosier de madame Damoreau! Qu'Orlando a de goût et de savoir! comment s'en étonner? Orlando est Ponchard! Ces deux artistes célèbre» ont prêté à M. de Feltre l'appui de leur talent, avec une grâce exquise; aussi voyez quelle pluie de roses inonde madame Damoreau! elle veut marcher, et à chaque pas son pied foule un bouquet embaumé, sans compter les bouquets de rimes galantes et les tendres adieux. Hélas! le Nouveau-Monde nous enlève madame Damoreau; l'Amérique nous vole cet écho mélodieux; adieu! partez! lui disaient de toutes parts ces bravos, ces couronnes et ces vers; partez, puisqu'il le faut, mais ne nous oubliez pas!
Quant à vous, seigneur Ferocino, je ne vous perds pas de vue, et vous ne m'échapperez pas: vous avez beau faire; en vain vous cherchez à vous dissimuler, en vrai tyran, sous votre large feutre, derrière votre atroce poignard, là l'abri de votre barbe formidable; ou vous connaît; on sait qui vous êtes: et si l'on voulait, ou vous nommerait en toutes lettres; mais vous le défendez: vous avez l'originalité d'avoir un goût rare, une admirable voix, un sang-froid charmant, et de garder l'anonyme! Vous jouez, vous chantez ce terrible rôle de Ferocino comme le ferait un acteur spirituel, un chanteur excellent, et vous ne voulez pas qu'on le dise.--Ah! pardieu, vous êtes un singulier homme! Nous le dirons malgré vous, pour vous faire de la peine; car, voyez-vous, Ferocino, nous vous gardons une rancune! Être un homme de loisir, un homme du monde heureux, avoir le droit de ne rien savoir et de ne rien faire, et se permettre un talent comme le vôtre, c'est révoltant; si l'on ne se retenait, on irait vous en demander raison.
Ou a cru un moment que Rossini viendrait à cette soirée splendide; il n'est pas venu; peut-être se reposait-il encore de la fatigue du voyage. Savez-vous en effet sa grande nouvelle? une nouvelle qui court de salon en salon et fait tressaillir tous les échos de l'Académie royale de musique: Rossini revient! Rossini est revenu! Le mot: «Madame se meurt! madame est morte! ne produisit pas une émotion plus grande sous les voûtes de Versailles et de Saint-Denis. --Ce n'est pas une vaine rumeur, une plaisanterie, unpuff; on l'a vu, on l'a reconnu; c'est bien lui, Rossini!... Après dix ans d'absence et de retraite, le voilà!
Que vient-il faire? Le sublime boudeur est il apaisé? Le chantre mélodieux s'est-il lassé de faire le muet? Quelque Guillaume Tell, quelque Othello est-il descendu de chaise de poste avec lui? On le désire, on l'espère, l'Opéra fait des neuvaines pour attirer cette bénédiction d'en haut, et M. Léon Pillet va de temps et temps en pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette. Cependant l'illustre maestro se tait et continue de s'envelopper de silence et de mystère: à peine s'est-il montré; à peine quelques élus ont-ils pu entrevoir et adorer ledieude la musique. Tout ce qui chante, tout ce qui racle une corde, tout ce qui souffle dans un instrument, tout ce qui assemble des notes, depuis le plus illustre maître jusqu'au joueur de mirliton et de guimbarde, s'est fait inscrire chez Rossini. On frappe à sa porte du matin au soir, on s'incline sur le seuil, ou se signe sous les fenêtres; le concierge demande un supplément de logement pour placer les cartes de visite...... Eh bien! après tant de démonstrations, de salutations et d'adorations, savez-vous ce que Rossini est capable de faire? Il est homme à partir un beau matin, laissant là son monde ébahi, de retourner à Bologne et d'écrire à M. Léon Pillet: «Mon cher monsieur, je n'étais revenu à Paris que pour guérir mon estomac et ma gastrite. Adieu. Vous apprendrez, je pense, avec plaisir que, depuis mon retour, je digère bien. Tout à vous.Rossini.»
Puisque nous voici à l'Opéra, n'en sortons pas sans donner de bonnes nouvelles: Carlotta Grisi, qu'on craignait de perdre, a renouvelé son engagement; nous gardons la willi pour trois ans encore. Fanny Ellsler ne danse plus que sur des millions: Taglioni voltige à droite et à gauche; du Midi au Nord, de l'Orient à l'Occident; on court après la Cérito aux pieds légers, sans pouvoir l'atteindre. Dans cette situation difficile, il faut bien se contenter de Carlotta, et remercier Terpsichore (vieux style).
Les furets de coulisses n'ont pas publié le chiffre de son nouvel engagement, je veux dire de ses appointements; mais on le devine, un pas de willi ne peut guère se donner à moins de 30.000 francs par an. Lord Pluncket offre dix schellings à Chatterton; un poète, un homme de génie, ne vaut pas davantage; mais pour un entrechat et un rond de jambe, c'est autre chose; milord videra son portefeuille.
Barroilhet aussi nous reste; quant au total de son traité, on le connaît: il s'agit d'une bagatelle, de 70.000 francs par an; 70.000 francs pour chanter:Pour tant d'amour ne soyez pas ingrate!La belle invention que la romance!... Pour tant de mille francs ne chantez jamais faux, ô Barroilhet!
La presse se propage et prend tous les noms et toutes les formes: que deviendra cette population de journaux? c'est une véritable famille de mère Cigogne; chaque jour en fait éclore par douzaines; il est vrai que la plupart ne naissent pas viables et meurent le lendemain. Voici venir leJournal des cataractes; il a placardé; cette semaine, son prospectus sur les grands murs de la ville, et fait sonner sa trompette dans les feuilles d'annonces.--Eh! pourquoi pas unJournal des cataractes?faut d'autres font fortune, qui ne s'adressent qu'à des aveugles!
Tandis que Paris s'amuse, rit et s'occupe de ses chanteurs et de ses danseuses, la mort continue à frapper à son seuil indistinctement. Ici une fête, là un deuil; une larme de ce côté, de l'autre un éclat de rire. Les jours se passent ainsi, voilés d'un crêpe, couronnés de fleurs; on s'habitue à cette vie et l'on y songe à peine. L'humanité ressemble à un être mort et vivant par moitié: le bras droit s'agite, l'oeil droit regarde, une lèvre sourit; à gauche, le bras, l'oeil, sont immobiles, et la lèvre pâle et éteinte.
Mademoiselle Des..., une blanche jeune fille de seize ans, un de ces anges doux et souriants qu'on regarde passer, est morte il y a trois jours, enlevée rapidement, comme par un coup de foudre, le lendemain d'un bal Esprit, jeunesse, beauté, l'espoir d'une vie riante et adorée, tout a fui. «Non, après ce que j'ai vu, la santé n'est qu'un nom; les grâces, les plaisirs, la fortune, ne sont qu'une apparence: la vie n'est qu'un songe, dit Bossuet.»
Les eaux de Versailles sont bien déchues de leur antique splendeur; d'ordinaire le Titan enseveli sous les rochers ne tire plus du fond de sa puissante poitrine qu'un maigre filet d'eau; les grenouille mouillent à grand'peine la tête de Latone; le serpent Python, qui lançait superbement dans les airs sa gerbe audacieuse, vieilli, épuisé, languissant, a perdu plus de la moitié de sa vigoureuse baleine; enfin, les phoques eux mêmes et les Tritons, ces dieux marins, n'ont plus assez d'eau pour remplir leurs narines et leurs conques: Amphitrite semble leur mesurer désormais le perfide élément. Cette pauvreté, qui va croissant, date du grand roi lui-même; et Louis XIV, malgré l'effort constant des machines et des canaux, voyait l'eau se dessécher dans ses bassins, et se dérober sous ses divinités nautiques: «L'eau manquait, quoi qu'on pût faire, dit Saint-Simon, et ces merveilles de l'art en fontaines, se tarissaient, comme elles font encore à tous moments, malgré la prévoyance de ses mers de réservoirs, qui avaient coûté tant de millions à établir et à conduire sur le sable mouvant et sur la fange.» La Fontaine commettait donc une insigne flatterie lorsqu'il chantait ainsi dans sa Psyché les bassins royaux;
Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombresS'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.
Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombresS'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.
Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs;
Flore s'y rafraîchit au sein de leurs soupirs,
Les Nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres
S'y vont baigner en troupe, à la faveur des ombres.
Les Nymphes ne pouvaient tout au plus y prendre qu'un bain de pieds.
Cependant les eaux de Versailles sont encore riches, assez pour retenir le nom d'incomparables qui leur fut donné par les détracteurs mêmes de Versailles et du grand roi; mais beaucoup les méprisent aujourd'hui, parce qu'elles sont abandonnées à la foule bourgeoise, parce qu'elles sont devenues de banales réjouissances, semblables aux feux d'artifice et aux divertissements des Champs-Elysées.
Les poètes, coeurs solitaires, viennent sous les ombrages de Versailles rêver aux temps évanouis, aux splendeurs éclipsées; ils viennent réveiller dans le parc désert les souvenirs du grand siècle, demander aux statues pensives:
.... Les secrets de ce passé trop vain,De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.
.... Les secrets de ce passé trop vain,De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.
.... Les secrets de ce passé trop vain,
De ce passé charmant, plein de flammes discrètes.
Où parmi grands rois naissaient les grands poètes.
La nature, si oublieuse partout ailleurs, semble porter ici, au contraire, l'ineffaçable empreinte de ses premiers maîtres; des ombres amoureuses, des fantômes magnifiques peuplent ces allées silencieuses, le vent murmure les vers de Racine et de Molière, les grands escaliers apparaissent encore
Montés et descendus par des gens en parure.
Montés et descendus par des gens en parure.
Montés et descendus par des gens en parure.
Le poète se mêle à la foule des courtisans brodés et dorés, il rend à Versailles ses fêtes, ses amours d'autrefois, et il croit voir briller l'image éclatante du grand roi dans les eaux jaillissantes, teintes de mille couleurs par les rayons de ce soleil que Louis XIV avait pris pour emblème. Mais, à toutes ces belles imaginations, il faut le silence et la solitude, il faut le parc désert et les charmilles abandonnées. Comme le fidèle serviteur des anciens seigneurs, le poète s'enfuit devant la foule des nouveaux maîtres, qu'il traite en lui-même d'usurpateurs profanes et sacrilèges; il déteste, dans ce château royal, la fête bourgeoise, la réjouissance plébéienne.
Eaux de Versailles.--Fontaine du Point du Jour.
Cependant ils arrivent ces nouveaux maîtres. Marie-Antoinette,
De Trianon l'auguste et jeune déité,
De Trianon l'auguste et jeune déité,
De Trianon l'auguste et jeune déité,
comme l'appelait Delille; Marie-Antoinette, au grand scandale de tous, mettait trente-cinq minutes à faire le chemin de Paris à Versailles, crevant les piqueurs et les chevaux. La foule, nouvelle maîtresse de céans, y arrive moitié plus vite que la reine Marie-Antoinette, et dans un équipage cent fois plus beau, plus splendide à voir,iguiromis equis; chacun des bonds de ces vigoureux coursiers apporte à la fête mille nouveaux spectateurs, et ce flot toujours croissant envahit les avenues, les bosquets, les charmilles, les jardins, se heurtant, se pressant dans les immenses allées, devenues trop étroites pour contenir Paris tout entier. Paris endimanché, Paris qui vient visiter son château et son parc de Versailles Louis XIV n'arrivait pas avec cette pompe et ce fracas. Napoléon et tout son cortège impérial ne suffisaient pas à remplir ainsi la vaste demeure; Versailles était véritablement fait pour le peuple, car le peuple est seul assez grand pour en peupler les immenses solitudes. Mieux encore que le grand roi, il peut dire: Versailles, c'est moi; car c'est lui qui l'a payé, c'est lui qui l'a bâti, c'est lui qui l'a planté. Vingt mille francs! vingt mille francs! disait Louis XIV à chaque petit article nouveau du plan que lui exposait Le Nôtre; c'est-à-dire vingt mille francs de taxes, vingt mille francs d'impôts ajoutés encore à la misère publique. Les allées s'élevaient tout d'un coup par enchantement, plantées d'une seule fois, à un roulement de tambour; les eaux de la Seine étaient apportées sur la montagne, de gigantesques travaux essayaient de détourner le cours de l'Eure; mais toutes ces merveilles s'accomplissaient à la ruine des misérables; l'infanterie entière, l'infanterie glorieuse de Rocroy et de Fribourg, périssait à la tâche; trente six mille travailleurs se consumaient pour ces féeries royales: «Toutes les nuits, dit madame de Sévigné, on emportait des chariots remplis de malades et de morts.» --Et puis, par un triste retour, le sang des gardes du corpsde la raine, qui rougit encore une des corniches du château, n'atteste-t-il pas que le peuple, après avoir pavé de son argent et construit de ses bras le royal Versailles, y est entré un jour en conquérant, en maître, disant:
C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,C'est pour moi dans ce bois que de savantes mainsOnt mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?
C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,C'est pour moi dans ce bois que de savantes mainsOnt mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?
C'est pour me divertir que les nymphes sont faites,
C'est pour moi dans ce bois que de savantes mains
Ont mêlé les dieux grecs et les Césars romains...?
Pourquoi donc s'étonner que le bourgeois veuille jouir à son tour de ces ombrages et de ces eaux? Pourquoi ferait-il tache à toute cette magnificence de verdure et de marbre? Sans doute il ne vient point au parc chercher des émotions historiques; il ne vient point rêver sous les arbres.
D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;
D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;
D'où tombaient autrefois des rimes pour Boileau;
il ne pense guère aux femmes de l'autre temps; il ne se rappelle point dans ces bosquets-, auprès de ces bassins.
Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:
Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:
Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes:
et lorsqu'il se promène en famille dans cette charmante Allée d'eau, il se soucie assez peu de savoir que la Dubarry aimait singulièrement cet ombrage, qu'elle y venait tous les jours suivie de son fameux petit nègre Zamor, qui portait la queue de sa robe. Non, ses connaissances historiques ne remontent pas au delà de 89 et tout au plus a-t-il entendu parler des infamies du Parc-aux-Cerfs.--Il vient simplement se promener au milieu de cette verdure, la plus puissante et la plus épaisse qui soit au monde; il vient goûter la fraîcheur aimable de ces lieux, et regarder aussi, lui, aux grands jours, leseffets incomparablesdes grandes Eaux Versailles, avec ses charmilles infinies, ses vases, ses statues innombrables, ses merveilles de toutes sortes, est la villa du pauvre, sa fantaisie impériale, son palais enchanté tel qu'il l'a vu parfois dans ses rêves, et plus sa vie de tous les jours est sombre et chétive, mieux il sent aux heures de fête, la fastueuse beauté de ces palais et de ces jardins.
Eaux de Versailles.--Bassin de Saturne ou de l'Hiver.
Mais son émotion manque de recueillement; la foule n'est point élégiaque, elle ne subtilise pas devant cette nature prodigieuse qui étonne la pensée des sages; elle ne s'amuse pas à comparer les arbres taillés, les allées tirées au cordeau, à notre littérature classique: elle ne trouve point que le parc de Versailles ressemble à une tragédie de Racine, où se voit une féconde nature disciplinée par un art non moins fécond, où la fantaisie se fait si régulière et la vigueur si modérée que les malhabiles sont tentés de les nier tous les deux. Le bourgeois, après avoir parcouru les galeries du château, poursuit sa course heureuse à travers ces autres galeries de verdure, sous ces dômes de feuillage, dans ces vastes appartements en plein air dont les charmilles épaisses forment murailles: pour lui le parc de Versailles c'en est encore le château; les allées, les bosquets, les ronds-points, tout peuplés de statues et de grands vases, sont les galeries et les salles d'été de ce magnifique palais. Et c'était ainsi que Louis XIV comprenait son jardin, c'était ainsi que l'avait conçu Le Nôtre, «prêtre de Flore et de Pomone encore», comme l'appelait La Fontaine.
Eaux de Versailles.--Pièce du Dragon.
Cependant que les uns sont au jardin de la reine à respirer le parfum des fleurs, que les autres foulent la grande pelouse et s'exercent infructueusement à suivre la ligne droite, les yeux fermée, voici que les eaux arrivent derrière les charmilles on les entend déjà; une fraîcheur soudaine se répand dans l'air; une humide ventilation agite les feuillages; les Ondins babillards se réveillent tout à coup du fond des noirs bassins, et gazouillent doucement dans le fourré; de tous les côtés, sans qu'on sache d'où sortent ces notes perlées, ces clairs murmures, l'eau chante, l'eau parle comme dans les contes de fées,«strepit lympha loquax,»Il semble que chaque arbre recèle une source murmurante; que derrière chaque massif se cache une naïade en pleurs; qui sanglote harmonieusement; que dans chaque vase étrusque les lutins familiers empruntent pour jaser entre eux la voix douce et flûtée d'une petite gerbe d'eau. Puis s'élèvent au-dessus de ce concert universel les notes puissantes, les tons plus graves des grands bassins qui lancent jusqu'au ciel leurs flots rayonnants, et se répandent au soleil en nappes écumantes. Alors tout le parc prend un air de fête inaccoutumé, toutes les mornes statues, enchaînées dans leurs gaines éternelles, se font un visage moins morose; les Césars dérident leurs front soucieux, et le vieux Faune, qui depuis des siècles riait tout seul au fond des bois, s'étonne de cette allégresse unanime, de cette joie vive répandue dans les airs. Puis chacun se presse, se heurte, court à perdre haleine, traînant après lui ses petits enfanta qui veulent tout voir, et qui n'ont qu'une heure pour faire toutes ces stations de joie, qu'une heure pour s'émerveiller devant tous ces bassins, tous ces jets d'eau, toutes ces cascades resplendissantes; un coup d'oeil pour le Titan et ses rochers, un regard pour la Gerbe, un autre pour le bassin de Saturne, pour le cabinet des Muses.
Eaux de Versailles.--Char d'Apollon.
Vite aux grandes pièces, dépêchons-nous, l'heure s'avance: voici d'abord Latone et ses deux enfants, Apollon et Diane, qui demandait vengeance à Jupiter contre les insultes des paysans de Lydie--Ovide a métamorphosé ces insulteurs en grenouilles, mais il avait oublie de changer leurs imprécations en ces jets d'eau qui s'élancent vers la déesse par des courbes gracieuses, et croisent dans tous les sens leurs gerbes brillantes, symbole mythologique qu'un de nos grands écrivains a si poétiquement expliqué: «Ces eaux» nous dit-il» qui montent et descendent avec tant de grâce et de majesté, expriment la vaste circulation sociale qui eut lieu alors pour la première fois, la puissance et la richesse montant du peuple au roi pour retomber du roi au peuple, en gloire, en bon ordre, en harmonie, la charmante Latone, en laquelle est l'unité du jardin, fait taire de quelques gouttes d'eau les insolentes clameurs du groupe qui l'assiège; d'hommes ils deviennent grenouilles coassantes. C'est la royauté triomphant de la Fronde.»
Mais M. Michelet nous fait oublier Apollon sur son char, traîné par quatre chevaux et entouré de dauphins et de Tritons; le peuple, voyant toute l'année ce pesant attelage échoué sur ou bas-fond de deux pieds d'eau, l'a moqueusement surnommé leChar embourbé; mais ce char reprend, à cette heure, sa course légère et victorieuse: il lance vers le ciel trois jets d'eau magnifiques de soixante et cinquante pieds au moins, et à travers ce nuage transparent, à demi voilé sous ces brillantes vapeurs, le dieu du jour, source du feu, recouvre tout son éclat et apparaît comme une digne image de ce splendide soleil qui d'en haut l'inonde de ses rayons, et met dans chaque goutte d'eau toutes les couleur de l'arc-en-ciel. Bientôt, fatigué d'avoir fourni cette glorieuse carrière, le dieu ira se reposer aubanquet d'Apollon, parmi les nymphes de Girardon; il laissera paître en liberté ses coursiers hennissants, et viendra s'asseoir en paix dans cette grotte fameuse que La Fontaine a chantée en de si beaux vers:
Le dieu, se reposant sous les voûtes humidesEst aussi au milieu d'un choeur de Néréides;Toutes sont des Venus de qui l'air gracieuxN'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.Mais qui pourra dépeindre en langue du ParnasseLa majesté du dieu, son port si plein de grâce,Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...
Le dieu, se reposant sous les voûtes humidesEst aussi au milieu d'un choeur de Néréides;Toutes sont des Venus de qui l'air gracieuxN'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.Mais qui pourra dépeindre en langue du ParnasseLa majesté du dieu, son port si plein de grâce,Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...
Le dieu, se reposant sous les voûtes humides
Est aussi au milieu d'un choeur de Néréides;
Toutes sont des Venus de qui l'air gracieux
N'entre point dans son coeur et s'arrête à ses yeux.
Mais qui pourra dépeindre en langue du Parnasse
La majesté du dieu, son port si plein de grâce,
Cet air que l'on n'a point chez nous autres mortels,
Et pour qui l'age d'or inventa des autels?...
Maintenant il faut aller nous étendre sur les gazons toujours verts qui bordent la plus belle et la plus grande de toutes les pièces. Appuyé sur le coude, comme les convives grecs et romains, nous regarderons en paix la merveilleusefabriquede Gaspard de Marsy, et nous remplirons nos yeux de la magnificence de ces eaux, qui s'élancent d'un si puissant essor, et retombent avec tant de grâce en une pluie phosphorescente: le Dragon, Neptune, Amphitrite, les tritons, les chevaux marins, les phoques, les naïades, tous mêlent leurs flots et leurs vapeurs; pendant que les vingt-deux jets d'eau, qui s'élèvent du milieu des vases de métal, forment, en se réunissant dans leur chute, une cascade écumante, s'échappent dans les coquilles et les mascarons, et retombent enfin dans la grande pièce, qui rugit comme une mer en courroux.
Mais tout à coup la tempête s'apaise, le murmure cesse brusquement, les monstres se taisent, la voix et l'eau s'arrêtent dans leur gosier, les jets d'eau s'éteignent comme un feu d'artifice, les gerbes humides comme une rosée, la féerie s'éclipse tout entière, et les spectateurs, qui s'éblouissaient à la regarder de tous leurs veux, demeurent la bouche béante devant ces eaux qui ne jaillissent plus,» ces groupes de bronze et de marbre qui ont cessé leurs jeux et leurs combats.
Eaux de Versailles--L'Avenue du Tapis-Vert.
Le spectacle est terminé; mais, avant de partir, il nous faut encore jeter un dernier regard sur le parc, que tout à l'heure les eaux nous faisaient oublier; il nous faut aller voir, du haut du grand escalier, le soleil se coucher dans la longue pièce d'eau, toute resplendissante comme une lame d'or; puis nous descendrons sur le tapis vert, et nous regarderons, en nous retournant, les fenêtres du château, illuminées par les derniers rayons du jour, tandis que sur les buis voisins, sur l'épaule verdoyante des coteaux, se lève déjà l'étoile du soir; nous irons au fond des bosquets surprendre les dernières lueurs dans les feuillages, écouter le dernier chant du rossignol perché sur la tête des statues grecques; nous resterons assis près d'une charmille solitaire, attentifs aux ombres croissantes, aux premières haleines de la nuit, et alors le parc nous paraîtra plus beau, plus magnifique encore, que pendant l'heure brillante où le jardin entier semblait un palais d'eau, pareil à ces magiques colonnades de diamants et d'escarboucles que les fées habitaient dans leurs îles heureuses, Louis XIV a eu beau faire, beau dépenser les millions et les régiments pour construire ses jardins de Versailles, notre parc d'aujourd'hui est cent fois plus royal que celui du grand roi; si les eaux se sont appauvries, si les statues se sont noircies, en revanche les arbres ont grandi, les ombrages sont devenus plus épais et plus profonds; cette nature, transplantée des forêts voisines, et attristée d'abord par le despotisme de l'art, a enfin adopté sa seconde patrie et reconquis sur les jardiniers sa liberté, sa vigueur, sa fantaisie; les arbres laissent équarrir leurs ombres à leur base, mais ils secouent dans l'air une audacieuse chevelure, et, au-dessus de la charmille, la forêt verdoie tout à son aise, la statue de Pomone règne sur les racines, mais les oiseaux du ciel chantent sur les sommets. Le parc, comme l'a dit Delille, est aujourd'hui le
Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;
Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;
Chef d'oeuvre d'un grand roi, de Le Nôtre et des ans;
et la nature s'est associée, dans ce pays des prodiges, à la gloire de Louis XIV et de son grand-maître des jardins. Aujourd'hui le duc de Saint-Simon ne plaindrait plus la nature, ne dirait plus qu'elle a été tyrannisée, domptée à force d'art et de trésors. La nature est réconciliée avec ses tyrans, elle est devenue plus belle que l'art, plus riche que tous les millions, et le duc et pair effacerait certainement de ses mémoires ces lignes déjà trop sévères au moment où elles étaient écrites, et qui n'ont vraiment plus de sens pour nous: «On n'y est conduit dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus qu'à monter et à descendre, et avec la colline, qui est fort courte, se terminent les jardins. La recoupe y brûle les pieds; mais, sans cette recoupe, on y enfoncerait ici dans les sables et là dans la plus noire fange. La violence qui y a été faite partout à la nature repousse et dégoûte malgré soi.» Saint-Simon s'est montré si dur envers Louis XIV, qu'il devait, par une suite naturelle de ses jugements, être injuste aussi envers le château et le parc de Versailles.
La fin de l'année dramatique avait ramené à Paris les troupes licenciées des théâtres de province. Tout un peuple, toute une Bohême d'acteurs cosmopolites, s'étaient repliés vers le centre commun, dans ce vaste bazar parisien où les directeurs des départements viennent se pourvoir chaque année et organiser l'assortiment de comédiens qu'ils offrent à leur public. Quand le temps est mauvais, le marché se tient dans un obscur café du quartier Saint-Honoré; quand il fait beau, les acheteurs et la marchandise se rencontrent sous les tilleuls du Palais-Royal. Ce chapitre de la traite des blancs fournit de singuliers détails, de piquants épisodes, qui pourraient nous entraîner bien loin hors de notre sujet, se nous nous amusions à peindre ces curieuses figures comiques, tragiques, lyriques, hommes et femmes, jeunes et vieux, cherchant fortune, dissimulant leur misère, et se drapant à l'espagnole dans la plus ample de toutes les vanités. Écoutez-les parler de leurs succès récents: que de bravos! quel enthousiasme! Ils ont plus de laurier que de chapeau. Le midi les pleure; s'ils vont à l'ouest, le nord ne se consolera pas. Du reste, peu leur importe; pourvu que l'engagement leur donne de quoi vivre, ces artistes nomades changent de garnison avec une insouciance toute militaire.....
C'était donc par une belle journée d'avril: le soleil brillait, et parmi les promeneurs qui affluaient dans le jardin du Palais-Royal, on remarquait plusieurs groupes de comédiens. Il était facile de les reconnaître à leur physionomie, à leur costume, et à un je ne sais quoi dramatique qui se révélait dans toute leur personne. La saison était déjà fort avancée; toutes les troupes étaient formées, et ceux qui restaient n'avaient plus qu'une bien faible chance d'engagement; leur anxiété se lisait sur leur visage. Un homme d'une cinquantaine d'années passa devant ces groupes, et les comédiens le saluèrent profondément, avec respect, avec espoir; il jeta sur eux un rapide regard, puis ses yeux se reportèrent avec une feinte application sur le journal qu'il tenait à la main. Quand il fut loin, les artistes qui avaient pris de belles attitudes pour captiver son attention, voyant que leurs peines étaient perdues, laissèrent éclater leur mauvaise humeur:
«Balthazard est bien fier, dit l'un d'eux; il ne daigne pus nous adresser un mot en passant.
--Peut-être n'a-t-il besoin de personne, reprit un autre; je crois qu'il n'a pas de théâtre cette année.
--Ce serait étonnant; car il passe pour un habile directeur.
--S'abstenir est quelquefois une preuve d'habileté, quand les conditions ne sont pas avantageuses. Aujourd'hui la province devient si difficile! les départements lésinent d'une façon si choquante sur le chapitre des subventions!...... Ah! mes pauvres amis, l'art est bien bas!»
Pendant que les comédiens mécontents continuaient cette conversation, Balthazard abordait avec empressement un jeune homme qui venait d'entrer dans le jardin par le passage du Perron. Ils allèrent s'asseoir ensemble à une des tables que le café de Foy place sous les arbres aussitôt que les premières feuilles le permettent.
Balthazard au palais du Grand-Duc.
--Eh bien! mon cher Florival, demanda le directeur, ma proposition vous convient-elle? serez-vous des nôtres? Quand j'ai appris que vous aviez rompu avec mon confrère Ricardin, j'en ai été enchanté; car vous êtes un sujet précieux, un jeune-premier comme il y en a peu, joli garçon, bien tourné, portant également bien le frac et l'uniforme; et puis du talent, de la chaleur, de l'âme et une voix charmante.... Oh! je ne ménagerai pas votre modestie, et je ne vous épargnerai pas tout le bien que je pense de vous. Avec de pareilles qualités vous devriez être engagé à Paris, ou du moins sur une des premières scènes de la province; mais vous êtes encore jeune, et quoique ce soit un beau défaut pour un amoureux et un ténor léger, vous savez que la routine préfère les réputations faites et consacrées par le temps. Votre emploi est généralement tenu par des Céladons de quarante-cinq ans, amplement fournis de rides, de cheveux gris et de bonnes traditions, chantant d'une voix éraillée, mais avec une excellente méthode. Mes confrères veulent avant tout présenter des noms au public; vous êtes nouveau, vous n'avez encore que du talent, je m'en contente; de votre côté, contentez-vous de ce que je vous offre; les temps sont durs, la saison est avancée, les places soit rares; beaucoup de vos camarades ont pris le parti d'aller chercher fortune au delà des mers. Nous n'irons pas si loin; à peine franchirons-nous les frontières, de notre ingrate patrie. L'Allemagne nous tend les bras; c'est une nourrice féconde, et le vin du Rhin n'est pas à dédaigner. Voici comment l'affaire s'est arrangée: j'ai dirigé longtemps et jusqu'à présent plusieurs entreprises dramatiques dans les départements de l'est, en Alsace, en Lorraine. L'année dernière; l'été me permettant quelques loisirs, je me suis passé la fantaisie d'une excursion aux eaux de Bade. Il y avait là, comme à l'ordinaire, tout le beau monde de l'Europe. On combinait les princes, on marchait sur les altesses; on ne pouvait faire quatre pas sans se trouver nez à nez avec un souverain. Ces têtes couronnées, rois, grands-ducs, électeurs, se mêlaient de la meilleure grâce du monde avec les gens de rien. L'étiquette est bannie des eaux de Bade; dans cette aimable résidence, les grands personnages, tout en gardant leurs titres, se donnent la liberté et les agréments de l'incognito. Parmi les plaisirs qui embellissaient ce séjour, on comptait pour fort peu de chose un petit théâtre où de mauvais comédiens allemands jouaient deux ou trois fois par semaine devant des banquettes. Ces pauvres diables d'artistes et leur infortuné directeur seraient morts de faim sans la subvention que leur accordait la banque des jeux. J'allais souvent assister à leurs représentations si dédaignées, et parmi les rares spectateurs disséminés dans la salle, je remarquai que je n'étais pas le seul habitué. Je retrouvai toujours, à la même place de l'orchestre, un monsieur d'une figure distinguée, modestement vêtu et paraissant prendre un assez vif plaisir au spectacle; ce qui prouvait qu'il n'était pas très difficile. Un soir il m'adressa la parole au sujet de la pièce qu'on représentait; la conversation s'engagea sur l'art dramatique; il reconnut que j'avais des connaissances spéciales, et après le spectacle il m'invita à prendre avec lut quelques rafraîchissements. J'acceptai. Nous nous quittâmes à minuit. En rentrant chez moi, je rencontrai un joueur de mes amis, qui me dit:--Je vous fais mon compliment! vous avez de belles connaissances!» C'était une allusion à la société dans laquelle je me trouvais tout à l'heure au café, et j'appris que mon compagnon n'était rien moins que son altesse sérénissime le prince Léopold, souverain du grand-duché de Noeristhein.
«Oui, mon cher Florival, continua Balthazard, j'avais eu l'insigne honneur de passer une soirée tout entière dans la familiarité d'une tête couronnée. Le lendemain matin, en me promenant dans le parc, je rencontrai Son Altesse, et comme, après avoir salué profondément, je me tenais à une distance respectueuse, le prince vint à moi et me proposa de faire un tour de promenade avec lui. Avant d'accepter cet honneur, la délicatesse me faisait un devoir d'apprendre au grand-duc qui j'étais, et je le fis d'un air à la fois modeste et digne.--Eh bien! répliqua le prince, je l'avais deviné; oui, d'après votre manière d'envisager les questions dramatiques, et surtout d'après quelques mots assez significatifs qui vous sont échappés dans notre conversation d'hier, je me doutais bien que j'avais affaire à un directeur de théâtre.
--Cela dit, le prince m'invita du geste à l'accompagner, et dans un long entretien il me manifesta l'intention de posséder dans sa capitale une troupe d'artistes français jouant la comédie, le drame, le vaudeville et chantant l'opéra comique. Il faisait construire à grands frais une magnifique salle qui devait être achevée à la fin de l'hiver, et il m'offrit le privilège de ce théâtre à des conditions avantageuses. Jamais proposition n'arriva mieux. Précisément je venais de rompre avec le conseil municipal de la ville de M, dont j'avais exploité le théâtre pendant cinq ans, et qui voulait diminuer ma subvention. Je ne voyais aucune ressource en France pour l'année qui s'ouvre, et je me trouvais réellement dans l'embarras. Le Grand-Duc de Noeristhein me faisait beau jeu: mes frais assurés, une gratification et de superbes chances de bénéfices. Je n'hésitai pas un seul instant, et nous échangeâmes nos paroles. C'était un marché conclu.
«D'après nos conventions, je dois être rendu à Carlstadt, capitale des États du grand-duc Léopold, dans les premiers jours de mai. Nous n'avons pas de temps à perdre. Déjà ma troupe est à peu près formée; mais il me manque encore plusieurs sujets importants, et entre autres un jeune premier de comédie et un ténor d'opéra comique. Vous pouvez remplir ce double emploi, et je compte sur vous.
--Ce que vous me proposez, répondit le jeune artiste, me conviendrait parfaitement; mais il y a un obstacle, une affaire de coeur. Oui, mon cher Balthazard, je suis pris sérieusement, et tout autre intérêt s'efface devant le sentiment qui me domine. Si j'ai rompu avec votre confrère Ricardin, c'est qu'il n'a pas voulu engager celle que j'aime.....
--Ah! c'est une actrice?
--Au théâtre depuis deux ans; belle, charmante, adorable; de l'esprit, de la grâce, du talent et une voix ravissante; c'est une première chanteuse comme il n'y en a pas à l'Opéra-Comique.
--Elle est sans engagement?
--Oui, mon cher, oui, la ravissante Délia est disponible par une suite de hasards qu'il serait trop long de vous énumérer. Sachez seulement que désormais je m'attache à ses pas. Où elle ira, j'irai; je veux que le même théâtre nous réunisse, qu'elle me voie dans mes beaux rôles, qu'elle m'écoute lorsque je lui adresserai les tendres vers de nos poètes et la prose brûlante du drame moderne. Alors peut-être j'obtiendrai d'elle un regard de sympathie, et, réalisant le plus cher de mes voeux, nous unirons nos destinées par le lien sacré du mariage.
--Très bien! s'écria Balthazard en se levant; indiquez-moi vite la demeure de cette merveille; j'y cours, j'y vole, je fais les plus grands sacrifices, je vous engage tous les deux et nous partons demain.»
On avait raison de dire que Balthazard était un habile directeur. Nul mieux que lui ne s'entendait à composer lestement une troupe; il avait du goût et de l'adresse; il possédait l'art de décider les indifférents et de séduire les rebelles.
Une heure après l'entretien du Palais-Royal, il avait obtenu la signature de mademoiselle Délia et du jeune premier Florival, deux acquisitions excellentes et qui devaient lui faire le plus grand honneur en Allemagne. Le soir du même jour sa petite troupe se trouvait complète, et le lendemain, après un diner substantiel, elle se rendait avec armes et bagages à la diligence de Strasbourg. Dix places avaient été retenues; personne ne manquait à l'appel, et chacun emportait les plus brillantes espérances dans cette campagne dramatique qui promettait gloire, plaisir et profit.
Voici comment se composait la troupe:
Balthazard, directeur, tenant l'emploi des pères nobles, première rôles marqués, financiers, raisonneurs;
Florival, jeune-premier, amoureux, premier ténor;
Rigolet, comique, jouant les Arnal, les Boussé, les Alcide Tousez, etc.
Similor, les valets dans la haute comédie et les Martin dans l'opéra comique;
Anselme, deuxième et troisième rôles, grande utilité;
Lebel, chef d'orchestre;
Mademoiselle Délia, première chanteuse et jeunes premiers rôles en tous genres, dans l'opéra et la comédie, emplois de madame Damoreau et de mademoiselle Plessy:
Mademoiselle Foligny, Dugazon, les seconds rôles dans la comédie, soubrettes, travestis, Déjazet;
Mademoiselle Alice, ingénue;
Madame Pastourelle, premiers rôles marqués, duègnes, emplois de mademoiselle Mante, de madame Boulanger et de madame Guillemin.
Ce personnel devait suffire, si l'on considère que ces artistes étaient pleins de zèle et prêts à sacrifier leurs prétentions à toutes les exigences du répertoire. On devait aisément trouver dans la capitale du grand-duché des sujets capables de remplir les fonctions de comparses: au besoin, d'ailleurs, la plupart des pièces pouvaient subir la suppression de quelques rôles peu importants.
Aucun incident remarquable, aucune aventure digne d'être citée ne signala le voyage. A Strasbourg, Balthazard accorda trente-six heures de repos à ses pensionnaires, et il profita de cette halte pour écrire au grand-duc Léopold et le prévenir de sa prochaine arrivée; puis la troupe se remit en marche, passa le Rhin sur le pont de Kehl et posa le pied sur le territoire allemand. Au bout de trois jours, et après avoir traversé plusieurs petits États, les voyageurs arrivèrent à la frontière du grand-duché de Noeristhein, et s'arrêtèrent dans un petit village nommé Krusthal.
Il n'y avait que quatre lieues de la frontière à la capitale, mais les moyens de transports manquaient. Une seule voiture faisait le service du grand-duché, mais son départ de Krusthal ne devait avoir lieu que le surlendemain, et d'ailleurs cette voiture ne pouvait contenir que six personnes. L'endroit n'offrait aucune autre ressource, il fallait absolument attendre, et c'était la une assez triste nécessité.
Nos pauvres artistes faisaient mauvaise mine à ce mauvais gîte. La patience n'était pas leur passion dominante, et ils avaient quelque peine à prendre leur parti bravement. Seuls entre tous, le jeune premier et la première chanteuse ne se montraient nullement émus de cette mésaventure. A Krusthal, comme ailleurs, ne se trouvaient-ils pas l'un près de l'autre? et pouvaient-ils redouter l'ennui en pareille compagnie?--Car il faut dire que mademoiselle Délia, tout en conservant pour sa défense les dehors d'une extrême réserve, n'était pas insensible aux soins délicats et aux tendres empressements de son aimable camarade.
Cependant Balthazard, plus impatient que les autres, et moins prompt à se décourager, après avoir parcouru le village pendant deux heures, reparut aux yeux des siens en véritable triomphateur, monté sur un char léger que traînait résolument un vigoureux cheval du Mecklembourg. Malheureusement ce char n'avait que les proportions d'un étroit cabriolet.
«Je vais partir seul, dit Balthazard. Aussitôt arrivé, j'irai trouver le grand-duc, je lui ferai part de votre position, et je ne doute pas qu'il n'envoie tout de suite ici deux ou trois de ses carrosses pour vous transporter honorablement à Carlstadt.»
Ces paroles rassurantes furent accueillies par de vives acclamations. Le conducteur, qui était un petit paysan de quatorze ou quinze ans, fit claquer son fouet, et le vigoureux Mecklemhourgeois partit au petit trot. Chemin faisant, Balthazard interrogea son guide sur l'étendue, la richesse et la prospérité du grand-duché; mais il ne put obtenir aucune réponse satisfaisante; le jeune paysan était d'une ignorance profonde sur toutes ces questions. Les quatre lieues furent faites en trois petites heures, ce qui est le train de la poste et des estafettes allemandes. Déjà le jour commençait à s'éteindre, lorsque Balthazard fit son entrée dans Carlstadt. Les rues étaient à peu près désertes et les magasins fermés; car dans ces heureux pays situés sur la rive droite du Rhin, on se repose de bonne heure. Le voyageur ne pouvait donc pas juger de l'importance d'une ville entrevue dans cet état de calme et d'obscurité. Bientôt la voiture s'arrêta devant une maison d'assez, belle apparence.
«Vous m'avez demandé de vous conduire au palais de notre prince, nous y voici, dit le conducteur en mettant pied à terre. Balthazard descendit, paya la course, en franchit le seuil de la porte cochère, sans être le moins du monde inquiété par le fantassin qui faisait nonchalamment sa faction en comptant les étoiles.
Dans le vestibule, maître Balthazard rencontra un suisse qui le salua gravement; il passa outre, et inversa une antichambre entièrement vide. Dans une première salle, où devaient se tenir les gentilshommes ordinaires, aides-de-camp, écuyers et autres dignitaires grands et moyens, il ne vit personne; dans un second salon, éclairé par un seul quinquet maigre et fumeux, il aperçut, demi-couché sur une banquette, un monsieur entièrement vêtu de noir, vieux et poudré, qui se leva lentement é son entrée, le regarda avec un air de surprise, et lui demanda ce qu'il y avait pour son service.
«Je désirerais voir Son Altesse Sérénissime le grand-duc Léopold, répondit Balthazard.
--Mais on n'entre pas ainsi chez le prince, surtout à pareille heure.
--Je suis attendu, reprit maître Balthazard avec un certain aplomb.
--Ah! c'est différent. Je vais voir si Son Altesse peut vous recevoir. Qui faut-il annoncer?
--Le directeur privilégié du théâtre de la cour.
--Vous dites?»
Maître Balthazard répéta sa phrase d'une voix claire et en détaillant nettement les syllabes. On le laissa seul un instant; et déjà il commençait à douter du succès de son audace et de son mensonge, lorsqu'il reconnut la voix du prince qui disait:
«Faites entrer!»
Il entra. Le prince était assis dans un vaste fauteuil à la Voltaire, devant une table couverte d'un tapis vert, sur laquelle se trouvaient pêle-mêle des papiers, des journaux, une écritoire, un sac à tabac, deux flambeaux, un sucrier, une épée, une assiette, des gants, une bouteille, des livres et un verre en cristal de Bohême artistement gravé. Son Altesse se livrait à une occupation toute nationale; elle avait aux lèvres une de ces longues pipes que les Allemands ne quittent que pour manger et pour dormir.
Le directeur privilégié du théâtre de la cour s'inclina trois fois, comme s'il se fût préparé à faire une annonce au public; puis il garda le silence, attendant le bon plaisir du prince, Mais, à défaut de paroles, le visage de Balthazard était si expressif, que le prince lui répondit.
«Eh bien! oui, vous voilà... Certainement je vous reconnais, et je me souviens de ce dont nous sommes convenus dans notre rencontre à Bade. Mais vous arrivez dans un bien mauvais moment, mon cher monsieur!
--Je demande pardon à Votre Altesse si je me suis présenté à une heure indue, répondit Balthazard en s'inclinant de nouveau.
--Il ne s'agit pas de l'heure, reprit vivement le prince. Ah! si ce n'était que cela! Tenez, voici votre lettre, je la lisais tout à l'heure, et je regrettais qu'au lieu de m'écrire il y a trois jours, à moitié chemin de votre voyage, vous ne m'eussiez pas averti deux ou trois semaines avant de vous mettre en route.
--J'ai eu tort.
--Plus que vous ne le pensez; car si vous m'aviez prévenu d'avance, je vous aurais épargné un voyage inutile.
--Inutile! s'écria Balthazard avec effroi... Est-ce que Votre Altesse aurait changé d'idée?
--Non, j'aime toujours le spectacle et je serais enchanté d'avoir ici un théâtre français; sous ce rapport, mes idées et mes goûts n'ont pas varié depuis l'été dernier; mais, par malheur, je ne puis plus les satisfaire. Tenez, venez voir, continua le prince en se levant.»
Il prit Balthazard par le bras, et le conduisit devant une fenêtre qu'il ouvrit.
«Je vous avais dit l'année dernière que je faisais construire dans ma capitale un magnifique théâtre.
--Oui, monseigneur.
--Eh bien! regardez, de l'autre côté de la place, en face de mon palais: le voilà!
--Mais, monseigneur, je ne vois qu'un emplacement vide, des constructions commencées et à peine sorties de terre.
--Précisément, c'est le théâtre.
--Votre Altesse m'avait dit que ce monument serait terminé avant la fin de l'hiver!
--Alors je ne prévoyais pas que je serais forcé de suspendre les travaux faute d'argent pour payer les ouvriers, car telle est ma situation aujourd'hui. Si je n'ai pas de salle à vous offrir, si je ne puis vous prendre à ma solde vous et votre troupe, c'est que mes moyens ne me le permettent pas. Les coffres de l'État et ma cassette particulière sont vides,... Vous me regardez d'un air consterné! Que voulez-vous? l'adversité ne respecte personne, pas même les grands-ducs; mais je supporte ses atteintes avec philosophie; tâchez de faire comme moi. Et d'abord, pour vous remettre, fermons cette croisée, asseyez-vous dans ce fauteuil, prenez une pipe, versez-vous un verre de cette liqueur, et buvez avec moi au retour de ma prospérité. Vous savez que je ne suis pas fier, maintenant moins que jamais; d'ailleurs, je vous dois des explications, et vous qui recevez le contre-coup de ma mauvaise fortune, et je vous les donnerai franchement... Je n'ai jamais eu beaucoup d'ordre dans mes dépenses; cependant, à l'époque où je vous ai rencontré, j'avais toutes sortes de raisons pour croire mes affaires dans une bonne situation. Le déficit ne s'est déclaré que plus tard, vers le mois de janvier dernier. L'année avait été mauvaise; la grêle avait ravagé nos récoltes, les rentrées s'opéraient difficilement. Un arriéré assez considérable était dû aux officiers de ma maison, et leurs murmures arrivèrent jusqu'à moi. Pour la première fois je me fis rendre des comptes détaillés, et j'appris que depuis mon avènement au trône j'avais continuellement dépensé au delà de mes revenus. Mon premier acte de souveraineté avait été une forte diminution sur les impôts payés à mes prédécesseurs. Le mal datait de là; chaque année l'avait empiré, et aujourd'hui je suis ruiné, chargé de dettes, et ne sachant trop comment réparer ce désastre. Mes conseillers intimes m'avaient bien proposé un moyen: c'était de doubler les impôts, de frapper de nouvelles contributions, en un mot de pressurer mes sujets. Joli moyen! faire payer à de pauvres diables les fautes de mon imprévoyance et de mon désordre! Il se peut que cela se pratique ainsi en d'autres pays, mais ce ne sera jamais moi qui aurai recours à un procédé aussi peu délicat. Je veux être juste avant tout, et j'aime mieux rester dans l'embarras que de faire souffrir mon peuple.
--Excellent prince! s'écria Balthazard, touché de ces bons sentiments, si rares chez les souverains.
--Eh bien! reprit le grand-duc Léopold en souriant, n'allez-vous pas maintenant remplir auprès de moi l'office de flatteur? Prenez garde! La tâche serait rude. Car vous ne trouveriez ici personne pour vous aider. Je n'ai plus de quoi payer la flatterie: les courtisans sont partis. En entrant chez moi, vous avez traversé des salles désertes, vous n'avez rencontré ni chambellan ni écuyers sur votre passage. Ces messieurs ont donne leur démission; ma maison civile et ma maison militaire, mes gentilshommes, secrétaires, aides-de-camp et autres m'ont quitté sous prétexte que je ne pouvais pas payer leurs appointements et leurs gages. Me voilà seul; je n'ai plus que quelques domestiques fidèles et patients, et le plus grand personnage de ma cour, aujourd'hui, est le brave et honnête Wilfrid, mon vieux valet de chambre.
Il y avait dans les dernières paroles du prince abandonné un accent de douce tristesse qui toucha Balthazard; deux larmes brillèrent aux yeux du directeur, qui savait mal contenir ses émotions. Le grand-duc reprit en souriant:
«Oh! ne me plaignez pas; Je ne me trouve nullement malheureux de ne plus avoir autour de moi ces visages menteurs; au contraire, je me sens fort aise d'être affranchi d'un cérémonial pesant, d'être débarrassé de quelques sots et d'autant d'espions qui m'entouraient du matin jusqu'au soir.»
Le prince prononça ces mots de l'air le plus dégagé, et avec un ton de franchise qui excluait le doute. Balthazard ne put s'empêcher de le féliciter sur son courage.
«Il m'en faut plus que vous ne le pensez, continua Léopold, et je ne répondrais pas d'en avoir assez pour supporter les nouveaux coups qui me menacent. L'abandon de mes courtisans ne serait rien, si je ne le devais qu'au mauvais état de mes finances; dès que je serais en fonds, si l'envie m'en prenait j'en achèterais d'autres, ou bien je me donnerais le plaisir de reprendre les anciens pour les tenir sous ma botte et me venger d'eux tout à mon aise; mais leur insolente défection me fait entrevoir des orages à l'horizon politique, comme disent nos diplomates. La disette seule n'aurait pas suffi pour chasser du palais ces hommes affamés d'honneurs autant que d'argent; ils auraient attendu des jours meilleurs, et leur vanité aurait fait prendre patience à leur avarice. S'ils sont partis, c'est qu'ils ont senti le terrain trembler sous leurs pieds, c'est qu'ils sont d'accord avec mes ennemis. Je ne saurais me dissimuler le danger qui me menace, je suis mal avec l'Autriche; Metternich me regarde de travers; à Vienne on me trouve trop libéral, trop populaire: on dit que je donne un fâcheux exemple: on me reproche de gouverner à bon marche et de ne pas faire sentir le joug à mes sujets. Ce sont là de mauvaises raisons qu'on amasse pour me jouer un mauvais tour. Un de mes cousins, colonel au service de l'Autriche, convoite mon grand-duché;--quand je dis grand, il n'a que dix lieues de long sur huit de large, mais tel qu'il est, je le trouve à ma convenance; j'y suis fait, j'ai l'habitude de le gérer, et si je le perdait, il me manquerait quelque chose. Le cousin qui veut me remplacer s'est avisé de me chicaner sur mes droits incontestables; il a ouvert le procès devant le conseil antique, et, quoique ma cause soit excellente, je pourrais bien la perdre, car je n'ai pas d'argent pour éclairer mes juges; mes ennemis sont puissants, la trahison m'environne, on cherche à profiter de mes embarras financiers, afin de me conduire à la déchéance par la banqueroute. Dans ces circonstances critiques je ne demanderais pas mieux que d'avoir des comédiens pour me distraire de mes ennuis, mais je n'ai ni salle de spectacle, ni argent. Il m'est donc impossible de vous garder, vous et les vôtres, mon cher directeur, et j'en suis vraiment aussi contrarié que vous. Tout ce que je pourrai faire sera de vous donner sur le peu qui me reste une légère indemnité pour couvrir vos frais de voyage et faciliter votre retour en France. Revenez me voir demain matin; nous réglerons cette affaire, et je recevrai vos adieux.»Eugène Guinot.
(La suite à un prochain numéro.)