SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843Nº 16. Vol.. I.--SAMEDI 17 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine,   33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75 c.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr. Un an, 32 fr..pour l'étranger.    --    10          --  20      --    40SOMMAIRE.Académie de l'Industrie. Exposition de juin 1843.Vue de la salle d'Exposition à l'Orangerie.--Courrier de Paris.--Mouvement religieux.Le schisme d'Écosse; le docteur Pusey.Assemblée générale des Ministres d'Écosse; portraits du docteur Chalmers et du docteur Pusey.--Iles Hawaii (Sandwich).Vue de l'Île d'Honoloulou; Portraits de Timoteo Haalilio et de Williams Richards.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot, (suite et fin), avecune gravure.--Théâtres: Le Cirque Olympique; l'Assassin de Boyvin; Lucrèce à Poitiers; le Métier et la Quenouille; la Perle de Morlaix; les Deux Malipieri.Vue extérieure du Cirque; l'Équilibre des bouteilles et l'Équilibre des chaises, par Auriol; les Clowns anglais; Vue intérieure du Cirque.--Promenade sur les Fortifications de Paris.--Huit figures. Plan général des fortifications.--Revue algérienne.Portrait de Changarnier; Vue de Collo; Prise de la Smalah; Mort de Mustapha; Cocher d'Abd-el-Kader.--Le recrutement en France.--Modes.Une gravure.--Bouvard.--Portrait. --Amusement des Sciences--Rébus.Académie de l'Industrie.EXPOSITION DE JUIN 1843.Voici une sorte de préface de la grande Exposition où, l'année prochaine, l'industrie déploiera tout son luxe. Les objets de tout genre rassemblés par les membres de l'Académie de l'Industrie sont d'un très bon augure; l'impression produite par l'ensemble est favorable; l'application des arts à l'industrie est évidemment en progrès. Dans les oeuvres d'ameublement, la bizarrerie des formes et la pesanteur des ornements tendent à faire place à un système d'un meilleur goût Ce retour vers un luxe plus gracieux est surtout remarquable dans les meubles élégants exposés par M. Hoefer et dans les marqueteries de M. Vedder.Des lits en fer, d'un joli dessin, laissent beaucoup à désirer sous le rapport des dorures et des peintures qui les décorent. Le confortable en tout genre domine dans l'Exposition; on y voit des cuisines fort bien organisées, des loyers, devant l'un desquels tourne une dinde de carton, divers calorifères d'un dessin bien approprié. Toutefois, il nous semble que le jury aurait pu admettre avec un peu moins de profusion certains objets fort utiles sans doute, mais peu agréables à la vue et à la pensée. Par exemple, pour ne point parler d'autres choses, les cirages incomparables et les articles de coiffure nous semblent occuper dans l'orangerie un peu plus d'espace qu'il ne devrait leur en revenir, eu égard à leur importance relative; nous en dirons autant des fausses dents. Dans l'intérêt même de l'industrie, ne heurtons pas la délicatesse et la pudeur publiques: ménageons-les au contraire soigneusement. Contentons nous d'indiquer, s'il est absolument nécessaire, par un seul modèle, caché dans l'ombre et à l'écart, ce que dans nos demeures mêmes nous souffririons d'avoir constamment sous nos yeux.Les partisans exclusifs de l'utilité auraient tort de se récrier contre cette recommandation; les objets vraiment nécessaires sont précisément ceux qui perdent le moins à cette réserve; leur vente est beaucoup plus assurée que celle des objets de goût; d'ailleurs une exposition annuelle dans le palais des Tuileries, ne doit point ressembler au pêle-mêle d'un bazar. Nous ne saurions passer sous silence les annonces et prospectus que chaque exposant fait distribuer aux visiteurs; c'est la partie littéraire de l'Exposition. L'une de ces annonces nous a paru trop digne d'échapper à l'oubli pour ne pas mériter une place dans nos colonnes; en voici un extrait textuel; nous ne nous permettons d'y rien changer, le public y perdrait trop.«M. L..., coiffeur-posticheur (nous ne savons pas si le mot posticheur est dans le Dictionnaire de l'Académie; nous le maintenons comme digne de figurer au prochain article Néologisme), inventeur des demi-perruques imitant parfaitement le naturel, garantit aux dames quelles peuvent, avec ces demi-perruques, rester nu-tête, comme avec leurs cheveux naturels, sans qu'il soit possible de s'apercevoir du postiche. --Elles peuvent aussi se procurer dans l'établissement de nouveaux Cache-Folies, au moyen desquels elles pourront se rajeunir de beaucoup d'années, invention qui a obtenu un grand succès.»Ceux de nos lecteurs qui nous accuseraient de charger la vérité dans une intention comique, peuvent se donner la satisfaction de lire le texte tout entier chez M. L..., rue Saint-Martin, etc.; ils doivent nous savoir d'autant plus de gré de cette indication, que M. L... a un salon musical pour la coiffure et la coupe des cheveux; on a chez lui de la musique par-dessus le marché.Quelques objets d'art qui arrêtent particulièrement l'attention publique n'auraient pas été déplacés à la dernière Exposition du Louvre; telles sont en particulier les diverses inventions plastiques si fort à la mode aujourd'hui. Le fond de ces inventions est toujours ce que le public connaît sous le nom de plâtre anglais; c'est du plâtre plus ou moins modifié par la gélatine ou par quelqu'autre composition.Exposition de l'Académie de l'Industrie, à l'Orangerie des Tuileries.Nous nous sommes arrêté avec plaisir devant les moulures diverses de M. Solin, qui est moins un industriel qu'un artiste. Si l'on n'avait prévenu d'avance qu'on a sous les yeux de simples imitations, on croirait voir, non pas des moulures, mais les sculptures les plus délicates en marbre, en bois, en ivoire, en pierre noircie de vétusté; il est impossible de ne pas se méprendre; les statuettes pleines de vie et de vérité représentant les artistes célèbres, tirés de la galerie de Munich, sont du marbre véritables du marbre antique, avec les teintes que les siècles ajoutent au blanc du marbre de Carrare ou de Paros; un beau Christ sur lequel la vue se porte tout d'abord est de l'ivoire; ces petites figurines de rois, si riches d'admirables détails, semblent sorties des mains des habiles et patients artistes auxquels Dieppe doit sa célébrité. A quoi tient la perfection de ces imitations diverses? D'où vient que ces camées ont toute la délicatesse, tout le fini des pierres antiques gravées avec le plus de talent? C'est là l'invention de M. Sohn. Frappé de l'imperfection de toutes ces moulures pâteuses qui ne laissent presque rien subsister du fini des détails. M. Sohn a pensé que rien n'égalait la pureté du simple moulage en plâtre liquide, et qu'il fallait s'en tenir là. Puis il a cherché et trouvé diverses compositions, également liquides qui étant appliquées à l'objet moulé sans lui faire subir aucun choc, aucun contact qui le déforme, lui conservent toute la fraîcheur de ses contours les plus déliés. M. Sohn, déjà sur la voie du succès, doit la parcourir d'un pas rapide.Parmi les innovations utiles, nous avons remarqué la guide-longe de M. Maldant; c'est une application très ingénieuse à la longe des chevaux attachés au râtelier, du système inventé jadis pour les jouets d'enfants connus sous le nom d'émigrés. Une attache solide, revenant sur elle-même, suivant les mouvements du cheval, lui permet toute espèce de mouvements et d'attitudes, sans qu'il lui soit possible de s'empêtrer.Des systèmes de pompes simples et ingénieux, et des instruments de physique d'une grande perfection, sont tout ce que l'exposition de l'Orangerie offre de digne d'attention en fait de mécanique appliquée.Nous avons pris un instant pour du marbre, du chêne et de l'acajou, des papiers peints qui, bien que placés un peu à leur désavantage et vus sous un faux jour, font la plus complète illusion.En somme, cette Exposition justifie l'empressement du public, et il y a lieu d'espérer qu'elle prendra d'année en année plus d'accroissement.Courrier de ParisLes faiseurs de statistiques calculent, avec une science scrupuleuse, par francs et par centimes, la consommation de cet ogre insatiable qui s'appelle Paris: combien il dévore de moutons et de boeufs dans son festin annuel, combien il engloutit de beurre et de fromage, de fruits et de légumes, de poisson et de gibier, dans ses immenses entrailles; on sait, à une goutte près ce qui se vide de bouteilles et de tonnes à cette table monstrueuse de huit à neuf cent mille couverts, où les uns mangent les gros morceaux et les autres n'ont que les miettes; mais de qu'on n'a point calculé, ce qu'on ne saura jamais, c'est le nombre des paroles inutiles qu'on y débite et des mots vides qui s'y consomment. Si l'un voulait compter tout ce que Paris absorbe et digère de cette denrée-là, les conversations des rentiers et des vieilles filles, les discours de certains honorables, les oraisons d'Académies, les plaidoiries d'avocats, les discussions de joueurs de dominos, les consultations de médecins et les harangues de portière, on se perdrait dans le labyrinthe de cette effrayante addition. Pythagore, Euclide, Laplace et Legendre eux-mêmes n'y suffiraient pas.Dieu nous garde donc de nous jeter dans cet Océan de paroles sans fond! on s'y noierait.--Je fais plus: je choisis une seule phrase de ce dictionnaire banal, et je défie le plus habile teneur de livres de dire combien de fois Paris la prononce, non pas dans une année, non pas dans un mois, non pas dans une semaine, mais dans un jour; cette phrase, la voici;Comment vous portez-vous?«Comment vous portez-vous?» est le mot qui court la ville sans relâche, et la possède du haut en bas; elle s'en empare au point du jour, pour ne se désister de cette domination que pendant quelques heures de la nuit, quand tout fait silence et que toute paupière est close. Allez de la barrière de l'Étoile à la Bastille, de la rue d'Enfer à Montmartre, à droite, à gauche, par ici, par là, et prêtez l'oreille: qu'entendez-vous de tous cotés? le mot, le grand mot en question:Comment vous portez-vous?Ces jeunes gens qui se rencontrent, ces vieillards qui s'accostent, ces voisins qui se heurtent sur la porte ou sur l'escalier, ces coups de chapeau de passant à passant, ces signes de la main jetés au piéton du seuil des maisons, du fond des omnibus ou des calèches, du haut des balcons et des fenêtres, tout cela dit; Comment vous portez-vous?«Comment vous portez-vous?» a évidemment la vogue par-dessus tous les autres points d'interrogation; nulle partie du discours ne peut lui disputer l'honneur du pas. Vous en demandez la raison? Eh! mon Dieu! la raison n'est pas difficile à deviner. Dans un monde comme Paris, où l'on se donne si souvent l'accolade sans se connaître, où l'on s'aborde à chaque instant sans savoir pourquoi, il est nécessaire d'avoir une formule toujours prête, qui vous serve de contenance et vous tire d'embarras dans ces rencontres sans cause et sans attraction.--«Comment vous portez-vous?» fait merveilleusement l'affaire. C'est l'exorde et la péroraison des gens qui n'ont rien à se dire, et voilà ce qui fait sa grande popularité; il y a à Paris des milliers d'hommes charmants et de femmes adorables qui se sourient de loin, s'approchent avec ardeur l'un de l'autre, l'une de l'autre, se pressent affectueusement la main, depuis vingt ans, et n'ont jamais échangé entre eux d'autres pensées que celle-ci; «Comment vous portez-vous?--Pas mal, et vous?» Puis on tourne les talons, et tout est dit.Votre santé est au fond la chose dont ces officieux questionneurs se soucient le moins; ils vous en demandent des nouvelles à tous les coins de rues, à chaque pas, à chaque minute, dix fois par jour plutôt qu'une. Mais qu'on vous enterre demain, ils n'y prendront pas garde, votre cercueil passât-il en grande pompe devant leur porte; à moins peut-être qu'ils n'aillent au-devant du mort et ne lui disent; «Comment vous portez-vous?»«Il fait chaud! il fait froid! il pleut! avez-vous passé une' bonne nuit? Comment va l'appétit? quelle heure est-il? quoi de nouveau? mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame,» ce sont la aussi des phrases en l'air fort en crédit et d'une grande ressource; elles viennent immédiatement après l'autre, mais sans l'égaler et sans lui faire une dangereuse concurrence. «Comment vous portez-vous?» conserve et conservera toujours sa supériorité; il n'engage à rien, en effet, n'oblige à aucun effort d'esprit et garde une complète neutralité.--Il pleut! il fait chaud! il fait froid! c'est une opinion, et toute opinion a sa fatigue. Beaucoup de gens reculent devant ce danger, et craignent d'afficher leurs sentiments politiques jusqu'au point d'affirmer qu'il gèle, que le soleil est brûlant ou qu'il tombe de la pluie.--«Mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame; embrassez Ernest et Caroline pour moi;» Ceci est encore plus hardi; c'est un pied mis dans la famille, un intérêt, une émotion. Or, le vrai Parisien, le Parisien qui entend la science de la vie, tient à ménager sa sensibilité, et, de peur de se troubler des affaires d'autrui, pratique cette doctrine, que la vie domestique doit rester murée.--«Comment vous portez-vous?» lui convient et n'altère pas l'équilibre de ses humeurs.Je connais une autre race de questionneurs qui germe un peu partout, mais que Paris produit avec surabondance; je veux parler de ceux qui vous accosteront dix fois dans une semaine, en vous demandant toujours avec le même sang-froid: «Eh bien! qu'est-ce que vous faites?»--Vous êtes un brave citoyen, fort honnêtement établi, jouissant de la parfaite estime du maire de votre arrondissement; vous avez enseigne ou pignon sur rue; hier, votre nom se faisait voir, en pleine lumière, au bas d'un feuilleton en crédit, dans une revue populaire ou dans un journal célèbre: l'affiche des théâtres l'étale à tous les yeux, à la suite de la comédie ou du drame à la mode; laGazette des Tribunauxle proclame chaque matin, comme un des soleils du barreau; en un mot, le monde vous tient pour un écrivain spirituel, pour un poète distingué, pour un avocat éloquent, pour un illustre artiste, qu'importe? vos gens ne vous poursuivent pas moins de la question: Qu'est-ce que vous faites?» Il semble toujours qu'ils vous prennent pour un échappé de Bicêtre en état de vagabondage. C'est encore là une manière de parler sans rien dire; et, règle à peu près infaillible, l'espèce qui vous demande ainsi compte de ce que vous faites et de ce que vous êtes, est précisément celle qui n'est rien et qui ne fait rien, --Les uns vous le demandent comme ils vous demanderaient une prise de tabac, par désoeuvrement; les autres pour cause d'aveuglement et de surdité; ce sont des paralytiques qui ne voient rien, n'entendent rien de ce qui se passe autour d'eux; ils ne savent pas s'il fait jour en plein midi, et le canon d'Austerlitz tonne à leurs oreilles sans qu'ils s'en aperçoivent.A propos de désoeuvrement et de vagabondage, voici un trait original dont j'ai été témoin l'autre jour: Il était à peu près midi; M. B***un de nos plus riches banquiers, traversait la place Louis XV d'un pas rapide; au moment où nous étions en face l'un de l'autre, un grand gaillard de vingt-cinq à trente ans, à la démarche assurée, aux larges épaules, vint se placer entre nous deux, et nous tendant de la main droite un vieux feutre gris délabré: «La charité, s'il vous plaît, mes bons messieurs!» dit-il. Quoique M. B*** n'ait pas la réputation d'être un saint Vincent de Paul, il portait la main à la poche de son gilet pour y chercher l'aumône, quand tout à coup avisant le mendiant, et surpris sans doute de son allure jeune et solide: «Comment, malheureux! lui cria-t-il, mendier à ton âge, avec cette santé et ces bras robustes! c'est une honte! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de travailler, drôle?--Vraiment oui, monsieur, vous avez raison, répliqua l'effronté compère d'un ton dolent; mais, que voulez-vous, je suis si paresseux!» M. B*** qui déjà avait laissé retomber sa pièce de monnaie dans sa bourse, ne put résister à cet aveu naïf, à ce trait de haute comédie, et jeta la pâture au pauvre diable. J'imitai son exemple, non sans sourire.....Notre homme s'éloigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous l'aperçûmes bientôt s'étendant tout de son long sur les dalles qui recouvrent les abords de l'obélisque de Luxor, pour y profiter d'un rayon de soleil. «A coup sur, dis-je à M. B*** en le saluant, nous n'obtiendrons pas le prix proposé par l'Académie pour le meilleur mémoire sur la destruction de la mendicité.--Il faut bien que tout le monde vive,» me répondit M. B***, parole que je trouvai très-belle dans la bouche d'un millionnaire.Le conseil de guerre est appelé à dénouer prochainement une curieuse aventure de Ménechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutôt voisin du drame que de la comédie, attendu la gravité du dénouement qui pèsera sur l'un ou sur l'autre des deux héros:Il y a un an à peu près qu'un soldat déserteur d'un régiment en garnison à Lyon fut condamné à cinq ans de boulet; le condamné était contumace. Quelques mois se passèrent sans que la justice pût retrouver sa trace. Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un homme qu'on venait d'arrêter sur la grande route et de reconnaître authentiquement pour Didier le condamné et le déserteur; Didier lui-même avouait l'identité.--En même temps, par une concurrence inouïe, on saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, également errant sur les grands chemins, qui déclarait être le déserteur Didier, déclaration certifiée véritable par des soldats et des officiers de son régiment.Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son coté, quand le bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent surseoir à la double exécution: la justice a un Didier de trop, voilà l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le véritable?Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que l'autre dit la même chose. On comprend le Ménechme de Régnard; il s'agit pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Ménechme pour aller aux galères! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'épée du conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en présence de mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos théâtres de vaudeville, et très célèbre pour la variété et l'originalité de ses affections, quelqu'un parlait de cette singulière passion des deux Didier pour les galères. «Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les goûts sont dans la nature!»Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en dire autant des comédiens. L'art dramatique s'écroule de toutes parts: quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours, et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette décadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comédiens. Comment ranimer cet art charmant qui a jeté un si vif éclat et donné à Paris tant de nobles plaisirs?Un homme d'un esprit délicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur de Chérubini à la direction du Conservatoire, a été frappé de ces symptômes de dépérissement. M. Auber doit au théâtre ses brillants succès et sa juste renommée; il est naturel qu'il s'inquiète de le sauver. C'est en quelque sorte un acte de piété filiale de la part de M. Auber.Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur dela Muetteet duDomino Noira le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir qu'il commence à user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de l'Intérieur l'autorisation de faire donner publiquement des représentations mensuelles par les jeunes élèves des écoles de chant et de déclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout récemment; un public d'élite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Néron, une soubrette, un valet, se sont fait particulièrement applaudir. L'Opéra et l'Opéra-Comique donnent aussi des espérances. Espérons donc! En attendant les résultats, l'utilité de ces représentations ne saurait être contesté; les élèves y trouveront une émulation qui échauffera leur zèle et déjà une récompense; ils se familiariseront de bonne heure avec le public et retireront de cette fréquentation une expérience et un tact que ne donnent pas la simple théorie et la solitude des écoles.Accordons à cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mérite; l'art a grand besoin, en effet, qu'on vienne à son aide. Camérani le vieil acteur de la Comédie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui étaient familières: «Le théâtre, il ira mal tant qu'il y aura des auteurs et des comédiens.» Certes, Camérani trouverait aujourd'hui que le théâtre va trop bien.La souscription pour la Guadeloupe s'élève à 3 millions on peu s'en faut. Ce chiffre atteste la vive pitié que la France a ressentie pour une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet élan de la sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de répondre à la puissance et à la richesse du pays qui donne et à l'immensité du désastre sous lequel gémit le pays qui reçoit. Courage donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une goutte d'eau sur cet effroyable incendie!Les risibles incidents se mêlent souvent aux faits les plus sérieux et aux plus respectables dévouements. Voici un trait plaisant qui contraste avec la tristesse de ce douloureux épisode du malheur de la Guadeloupe, et introduit l'élément grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de Paris, M Lémarié, a fait annoncer qu'il verserait à la caisse de souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a rien à lire, et nous aimons à croire que M. Lémarié a voulu faire sincèrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours après, un agent du comité de souscription générale se présenta chez M. S. de R... un des plus riches propriétaires de la Chaussée-d'Antin et client de M. Lémarié, pour exciter son zèle et son humanité. Vous saurez que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie, à ces chevaux qui ne marchent qu'autant qu'on les fouette. «Eh bien! dit notre homme à M. S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre Guadeloupe?--Monsieur, répondit M. S. de R.... du ton piqué d'un apôtre méconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!»La police vient de mettre la main, à la barrière du Maine, sur un nid de contrebandiers. Ces honnêtes industriels avaient pratiqué, sous le mur d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville, à la barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant délit, iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave irrévérence commise envers sa très-rigide majesté l'impôt indirect. Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denrées de contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels inondent effrontément Paris, en plein jour, de produits malfaisants et frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littérature et de la politique?En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est en effet le coeur qui nous manque.Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on, dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre:Filles, Lorettes et Courtisanes, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours. M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M. Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton; il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus, des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre, remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre:Etrusque, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié cordiale; maisl'Illustrationréclame sa part et y reviendra.Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils? demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du Cirque-Olympique. --Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!Mouvements religieux.--Le schismed'Écosse.--Le docteur Pusey.On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour, les faits n'ont point démenti cette proposition.Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux. Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue, sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves. La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression; aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même, il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée, le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir nos lecteurs.L'ÉGLISE D'ÉCOSSE; SA SÉPARATION DE L'ÉTAT.On se rappelle la part active de l'Église d'Écosse dans les troubles qui ont amené la première chute de la famille des Stuarts en 1640. Organisée républicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle s'établit indépendante de l'autorité séculière, et se maintient sur en opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avènement de Guillaume d'Orange sur le trône d'Angleterre, l'Écosse en reconnaissant la souveraineté du prince d'Orange, stipula expressément l'existence de son Église comme Église nationale et depuis cette époque tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trône prêtent le serment de maintenir l'église presbytérienne dans tous ses droits, privilèges et immunités.En vertu de cette stipulation formelle, l'Église était indépendante du pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux congrégations. Cependant, peu à peu, le pouvoir temporel gagna du terrain, et une loi de la reine Anne rendit à l'État et aux propriétaires le droit de présenter les ministres aux charges vacantes. L'Église subit cette réaction; elle conservait néanmoins de nombreuses garanties. Le ministre présenté par l'État ou par un propriétaires était soumis à un examen et à une enquête touchant son instruction et ses moeurs, et n'était admis qu'après cette épreuve. Jusqu'à ces dernières années ce patronage fut exercé assez paisiblement. Mais l'Église presbytérienne n'avait point renoncé à l'espoir de ressaisir son ancienne suprématie exclusive.En 1831 l'assemblée générale des ministres de l'Église presbytérienne qui se réunit chaque année, et dont les membres sont élus par tous les pasteurs, passa un acte connu sous le nom deveto act, en vertu duquel les presbytères, ou cours inférieures ecclésiastiques, devaient, avant de prononcer sur la capacité d'un ministre présenté par un patron, le soumettre à l'élection de tous les chefs de famille de la paroisse. Levetode ce jury était absolu. C'était comme on Voit, mettre le droit de patronage de l'État et des propriétaires à la merci de l'élection populaire. Les tribunaux civils de l'Écosse refusèrent de reconnaître la légalité de cette résolution. La question fut portée devant le tribunal suprême, et la Chambre des Lords, qui se prononça pour les cours civiles contre les cours ecclésiastiques. Les pasteurs nommés par les patrons et confirmés par la Chambre des Lords, furent à leur tour suspendus de leurs fonctions par l'assemblée générale de l'Église, et ce fut ainsi que s'établit la lutte.On espérait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la suprématie de la juridiction ecclesiastique déclara que, si la Chambre des Lords maintenait comme une loi générale la décision qu'elle avait portée dans ce conflit à l'avantage de la juridiction civile, il se séparerait de l'État, renoncerait à tous ses bénéfices et demanderait au zèle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait plus accepter des patrons. Tel était l'état des choses au moment de l'ouverture de l'assemblée générale de l'Église d'Écosse.Le jeudi 18 mai 1843, l'assemblée générale se rend suivant l'usage à Edinburg, dans l'église de Saint-André. Le marquis de Bute, comme lord commissaire de la reine, assiste à la réunion. Aussitôt après la prière, le docteur Weksg qui était lemodérateuren fonctions, au lieu de continuer régulièrement la séance, donna lecture d'une protestation portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la législation sur les droits et la constitution de l'Église, il ne pouvait considérer l'assemblée comme légitimement constituée, et engageait tous les membres de l'assemblée, qui étaient disposés à maintenir intacte la confession de foi de l'Église d'Écosse, à former immédiatement une assemblée séparée, pour délibérer, selon les règles de l'Église de leurs pères sur les affaires de la maison du Christ.Assemblée générale des ministres de l'Église d'Écosse,le 13 mai 1843, dans l'église Saint-Andrew, à Edinburg.Après avoir déposé sa protestation, il sortit de l'église: suivi par le célèbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemblée qui adhéraient à la protestation, au nombre de cent soixante-neuf. À la porte de l'église, ils furent rejoints par environ trois cents ministre qui n'étaient pas membres de l'assemblée, mais qui avaient signé la protestation, et ils traversèrent, quatre de front et se tenant par le bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs délibérations, au milieu du peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la séance par une prière, et on procéda à l'élection d'un modérateur. Le docteur Welsh prit alors la parole et dit: «Que tous les yeux de l'assemblée, de toute l'Église, de tout le royaume, étaient fixés sur un homme dont le nom seul était un panégyrique.» L'assemblée tout entière l'interrompit en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongés. Le docteur Chalmers ainsi élumodérateurpar acclamation, comme dans les premiers temps de l'Église, adressa à l'assemblée une courte exhortation, et l'assemblée s'ajourna au lendemain.Si un homme était digne, en effet, d'être mis à la tête de cette scission, et capable par son autorité, ses talents, son noble caractère, sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'était assurément le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins incontestée. Pendant un grand nombre d'années il a officié à Kelmery. C'est là que sa réputation d'orateur a commencé, elle s'est répandue dans tout le royaume, et sa place a été bientôt marquée à Edinburg Sur les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire entendre à Londres, et quoique son accent écossais soit d'un effet peu agréable pour un auditoire anglais, il a produit une très grande impression sur des assemblées très nombreuses. Il a écrit plusieurs ouvrages très estimés. Il habite un élégant «cottage» dans l'île de Burnt, près d'Edinburg.C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'Église presbytérienne, la fille de Know et l'héritière légitime de Calvin quoiqu'il advienne, et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion différente, de l'Église presbytérienne, il est impossible de refuser sa sincère admiration à cet acte d'hommes élevés par le rang et les honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui se dépouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour se confier à la foi de leurs frères.Le docteur Chalmers.L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait défaut. Cette scission a excité dans l'Écosse entière un intérêt profond qui ne fait que s'accroître; la foule se presse dans les églises presbytériennes libres; l'enceinte de la réunion de l'assemblée ne peut suffire à l'affluence des fidèles, et des prédicateurs prêchent au peuple en plein air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'Église libre. Les familles les plus considérables et les plus vénérées d'Écosse s'honorent de s'inscrire en tête des listes. Huit jours après la scission, les souscriptions dépassaient cinq millions de francs, et plus de la moitié des ministres de l'Église d'Écosse avaient adhéré à la protestation.Le cabinet a annoncé dans le Parlement qu'il allait présenter un projet de loi destiné à opérer une réconciliation. Il est douteux que les deux partis se fassent assez de concessions réciproques pour arriver à ce résultat. Cependant les chefs desprotestantsdéclarent qu'ils sont prêts à faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu légèrement, en se séparant, repousser le principe de l'union de l'Église et de l'État. Le docteur Chalmers a énergiquement protesté contre cette interprétation de leur conduite, qui supposerait qu'ils désirent mettre l'Église nationale d'Écosse dans la même condition que les sectes dissidentes, et le discours qu'il a prononcé au moment de son installation aux fonctions de modérateur, a laissé entendre que les protestants ne se refuseraient pas à un accommodement raisonnable et qui pût se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il possible d'arrêter ce mouvement essentiellement démocratique? On peut en douter.Le docteur Pusey.Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a professé, dans la chaire de la cathédrale de Christ Church à Oxford, des principes qui ont paru au vice-chancelier d'Oxford entachés de papisme. En conséquence, la prédication vient d'être interdite au docteur Pusey pendant deux ans; mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut contraire à la doctrine de l'Église anglicane. Il se déclare prêt à se justifier dans une discussion publique, si l'on veut spécifier les propositions de son sermon que l'on a jugées à tort répréhensibles. Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le silence. On craint, probablement avec raison, que la publicité ne tourne à l'avantage de cette hérésie naissante; on veut étouffer dans le silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vénération qu'il leur a inspirée tient du fanatisme. Une foule d'étudiants et d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais rapporte que les dames se pressent à leurs croisées pour chercher à l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est dehors.Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en dissentiment avec ses supérieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'à la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus parler, il écrira, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à présent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque idée de sa personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus anciennes d'Angleterre; elle s'était illustrée même avant la conquête romaine. Elle est en possession, depuis le règne de Canut le Grand, du manoir de Pusey, près Farringdon, dans le Berkshire. Le propriétaire actuel de ce manoir siège à la Chambre des Communes.En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publié un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui était, au point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y défendait énergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes Écritures sont les seules sources certaines d'autorité que doivent reconnaître les chrétiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent considérablement modifiées.Le savoir profond et incontesté du docteur Pusey n'est pas écrit sur sa physionomie, l'étude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une dévotion exaltée, l'ont pâli, amaigri et voûté. On le croirait arrivé à la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'âge mûr. A le voir marcher dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixés sur la terre, le menton appuyé sur la poitrine, éthique, chancelant, on ne peut s'empêcher d'être pris de tristesse et de pitié; mais une fois monté dans la chaire, il relève la tête, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent, l'enthousiasme donne à sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement et une chaleur qui se communique à son auditoire. Il a les qualités les plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit, l'éloquence et l'austérité des moeurs. Il est probable que l'Europe entendra parler de lui.Iles Hawaii (Sandwich.)DÉPUTATION AU ROI DES FRANÇAIS.Vue de l'île d'Honoloulou, dans l'archipel hawaiien.Les journaux ont publié une protestation des deux envoyés du roi des îles Sandwich (Hawaii) contre la prétendue prise de possession de ces îles au nom de l'Angleterre;l'Illustrationoffre aujourd'hui à ses lecteurs les portraits de ces deux envoyés et une vue de Honoloulou.Elle y joint quelques détails dus à l'obligeance de M. Abel Hugo, qui, par ses fréquentes et journalières relations avec MM. Haalilio et Richards, est mieux à portée qu'aucun autre de bien connaître ce qui a trait à l'état moderne des Iles Hawaii.L'archipel des îlesHawaiiauquel l'illustre navigateur qui y trouva une mort si cruelle a donné le nom deSandwich, a été découvert en 1542 par Gaëtano. Ce capitaine espagnol, croyant que cet archipel formait deux groupes, les nommaislas de los Reyesetislas de los Jardines(Iles des Rois et îles des Jardins). On les oublia pendant plus de deux siècles; Cook les reconnut de nouveau en janvier 1778; mais pressé par le dessein d'aller visiter la côte nord-ouest de l'Amérique, il ne s'y arrêta que quatre jours il y revint au mois de janvier 1779, et son séjour y avait duré près d'un mois lorsque au moment de son départ les naturels, à la suite d'une rixe survenue avec ses matelots, enlevèrent une chaloupe. Alors, pour se la faire restituer» Cook descendit à terre avec quelques soldats dans le but de s'emparer du roi Taraï-Opou et des principaux chefs qu'il destinait à servir d'otages jusque la restitution. En emmenant ses prisonniers vers le rivage, la petite troupe anglaise fut attaquée par les Hawaiiens, et Cook tomba mort, frappé simultanément d'un coup de poignard (pahoa) dans le dos et d'un coup de lance dans le ventre. Ses soldats furent en partie massacrés; quatre hommes seulement plus ou moins blessés parvinrent à regagner les navires. Le cadavre de Cook devint la pâture des chefs et des prêtres hawaiiens; ses ossements seuls et quelques lambeaux de sa chair furent rendus aux Anglais lorsque la paix fui rétablie.L'archipel hawaiien s'étend du 19° au 23° de latitude nord, et du 157° au 159° de longitude ouest. Il est situé au milieu de l'Océan Pacifique, à peu près à une égale distance de l'Amérique et de l'Asie. Il se compose de onze îles dont la plus grande est Hawaii (l'OvicheeCook); puis viennent, suivant l'ordre de leur étendue,Mawit Sahou, Marokai, RaxaietKahoulawe; les autres ne méritent aucune mention.Hawaii, plus grande à elle seule que toutes les autres îles réunies, a 83 milles de long sur 66 milles de large; elle renferme un volcan en activité,Kirau-Ea, et une montagne en forme de pic,Mouna-Roa, qui n'a pas moins de 1,838 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle se divise en sept districts;Hamahoona, Hiro, Pouna, Kaou, Kona, OuaimeaetKohala; elle n'est pas peuplée autant que son étendue pourrait le faire supposer: on n'y compte que 30,000 habitants.La population totale des îles hawaiiennes est évaluée, par les missionnaires protestants, à 110,000 habitants, parmi lesquels se trouvaient, à la fin de 1842, plus de 10,000 catholiques tous dévoués à la France.Des lois sévères, qui ont parfois servi de prétexte aux persécutions contre les catholiques, défendent toute manifestation de l'ancienne idolâtrie. Le reste de la population pratique donc le culte protestant; elle a été convertie par les missionnaires méthodistes américains qui, en vingt-deux ans, sont parvenus à civiliser les Iles Hawaii.Mawi, où réside M. William Richards, a pour port principal Lahaina.Mais après Hawaii, l'Ile la plus importante en richesse et en population est Oahou, dont la ville principale est Honoloulou, Oahou est la résidence habituelle du roi Kamehameha III. C'est là que résident aussi les consuls français, anglais et américains. Honoloulou, ville aujourd'hui assez régulièrement tracée, est défendue par un fort armé de 32 canons; on y trouve un des palais du roi, une église catholique et plusieurs temples protestants.Le nom d'îles des Jardins, donné à l'archipel des Iles Hawaii lors de la première découverte, indique assez quelle y est la richesse de la végétation. Les plantes usuelles indigènes sont l'arum esculentum, la patate douce, la canne à sucre, l'arbre à pain, le cocotier, le bananier, le fraisier et le framboisier. Outre les plantes potagères d'Europe (telles que choux, carottes, oignons, betteraves, etc.), les Européens y ont introduit le palmier de Guatémala, l'indigotier, le caféier, les pastèques, les concombres, les papayers, les citronniers, les orangers et la vigne qui ont parfaitement prospéré.Les grands végétaux sont, avec l'arbre à pain et le cocotier, le mûrier à papier, le dragonnier, lepandanuset lesandal, dont le bois odorant, recherché en Chine et dans l'Inde, donne lieu à un commerce assez étendu, Malheureusement cet arbre précieux, exploité sans méthode et sans soins, commence à devenir très rare dans les îles Hawaii comme dans les autres îles de la Polynésie.Avant l'arrivée des Européens les naturels ne connaissaient d'autres quadrupèdes que le cochon, le chien et le rat; ils possèdent de plus maintenant le cheval, la vache, la brebis, la chèvre, le chat et le lapin. Les côtes des îles Hawaii sont très poissonneuses; on y trouve l'huître perlière qui fournit des perles d'une grande beauté.Les habitants des îles Hawaii sont excellents marins. Leurs vaisseaux font le commerce de la Chine, de la Californie, du Chili et des Iles de la Polynésie; mais dans les navigations lointaines, les équipages seulement des navires sont Hawaiiens, le capitaine est Américain ou Européen.--La marine royale se compose de plusieurs bâtiments de guerre (frégates, bricks et goélettes).Timoteo Haalilio, secrétaire privé du roi des îlesSandwich, envoyé près le roi des Français.L'instruction publique est très répandue aux îles Hawaii. Les missionnaires protestants et catholiques y ont de nombreuses écoles; tous les enfants sont forcés d'y aller. Il y a dans ces îles plusieurs imprimeries, qui y ont déjà mis en circulation plus de 250,000 petits volumes destinés à l'instruction du peuple. Le premier ouvrage en langue hawaiienne a été imprime en 1822. On y publie aussi des livres en anglais pour l'instruction des classes élevées. Nous avons sous les yeux uneHistoire des îles Hawaiiimprimée en anglais à Honoloulou,--Il y existe plusieurs journaux en anglais et en hawaiien,la Gazette des îles Sandwich, le Spectateur hawaiien, etc.--Le Lama hawaiien, en langue des îles Hawaii, est une sorte deMagasin pittoresqueorné de gravures sur bois exécutées par des artistes hawaiiens, et vraiment aussi bonnes que celles qu'on gravait en France il y a quarante ans; le tirage seul laisse encore beaucoup à désirer. Nous avons vu aussi unTraité du dessin linéaireavec des planches gravées au trait meilleures que la plupart de celles qui se font aujourd'hui en France pour de pareils ouvrages. Une dernière remarque fera apprécier l'intelligence des dessinateurs hawaiiens, ou de ceux qui les ont dirigés.Le Lama hawaiienoffre les figures d'un grand nombre de quadrupèdes de l'ancien monde, et le dessinateur a eu soin, bien que ces figures soient disséminées dans l'ouvrage, de représenter ces quadrupèdes suivant une échelle proportionnelle, dont l'éléphant est le degré supérieur et le rat le degré inférieur. Les enfants hawaiiens peuvent donc connaître mieux que les enfants européens la grandeur relative des animaux.Les missionnaires américains, disait, en 1842, M. John Adams, dans un discours adressé au Congrès des États-Unis; ces missionnaires, désarmés de tout pouvoir séculier, ont réussi, en un quart de siècle, par la seule influence de la charité chrétienne, à élever les habitants des îles Sandwich du plus bas point de l'échelle de l'idolâtrie aux sentiments divins de l'Évangile; ils les ont réunis sous un gouvernement pondéré, et sont parvenus à les plier au joug salutaire de la civilisation, à l'aide d'un langage fixé par l'écriture et d'une constitution qui, assurant les droits des personnes, de la propriété et de l'intelligence, renferme tous les éléments de la justice et du pouvoir.»La langue des Hawaiiens est douce et harmonieuse comme le ramage des oiseaux, C'est une langue où les consonnes ne vont presque qu'en nombre égal aux voyelles, car bien que dans le système grammatical adopté par les missionnaires cinq voyelles:a, e, i, o, u(ou), et douze consonnes:b, d, h, k, l, m, n, p, r, t, v, wsoient employées à expliquer tous les sons, plusieurs de ces consonnes se suppléant à volonté par d'autres, pourraient être supprimées sans inconvénient; ce sont:b, d, r, t, v.L'alphabet hawaiien ne se composerait plus alors que de douze lettres, cinq voyelles et sept consonnes.Le gouvernementconstitutionneldes îles Hawaii, tel que les conseils de missionnaires américains l'ont fait établir, se compose d'un roi, d'une Chambre des Nobles (ariis) et d'une Chambre du Peuple.Williams Richards, second envoyé du roi desîles Sandwich, ancien ministre méthodiste.La Chambres des Nobles, dont M. Timoteo Haalilio fait partie, se compose de trente membres. Par une bizarrerie dont il n'y a pas d'autre exemple dans les États régis par une constitution, la Chambre du Peuple est moins nombreuse que celle des Nobles: elle ne se compose encore que de sept membres.Le pouvoir du roi Kamehameha III est loin d'être absolu. Ce roi, le premier qui ait accepté la foi prêchée par les missionnaires américains, a été placé sous la surveillance et le contrôle de deux femmes, ses tantes Kahahumanu et Kinau, chargées de contenir ses passions et de l'affermir dans la foi qu'il a embrassée, et à laquelle elles sont entièrement dévouées. Ces deux vieilles princesses ont eu longtemps plus d'autorité réelle que le roi. Ce sont elles que, dans une lettre adressée, en 1839, au consul américain, pour disculper les missionnaires protestants des persécutions contre les catholiques, ce sont elles que le roi Kamehameha a accusées de ces persécutions. L'une de ces princesses est morte depuis cette époque.Kamehameha III est dans la force de l'âge; il a trente ans environ. Son regard est vif, son sourire agréable, son visage expressif; il est d'une stature moyenne et d'une intelligence développée, d'un caractère franc et ouvert, d'un esprit porté à la gaîté. On nous affirme qu'au fond du coeur, il a beaucoup de penchant pour les Français.M. Timoteo Haalilio, le premier des envoyés chargés de solliciter auprès du roi des Français la reconnaissance de l'indépendance des îles Hawaii, est, comme nous l'avons dit, membre de la Chambre des Nobles et secrétaire privé du roi Kamehameha, dont il est l'ami d'enfance. Sa taille est élevée, son teint clair, sa chevelure douce et lisse; ses membres bien faits et développés annoncent une grande vigueur; il a un sourire gracieux, des yeux vifs et doux, une physionomie expressive comme celle de son roi; son coeur est excellent, son instruction étendue, son esprit intelligent; il parle l'anglais facilement et purement. Il nous a dit qu'il admirait beaucoup Paris et qu'il aimait le caractère joyeux des Français.M. William» Richards, citoyen des États-Unis d'Amérique, et le second des envoyés du roi des îles Hawaii, est âgé de cinquante ans environ. C'est un ancien missionnaire méthodiste qui a renoncé depuis douze ans à l'exercice de l'apostolat et qui est devenu l'interprète de Kamehameha III, sur l'esprit duquel il a beaucoup d'influence. Sa taille est élevée, ses traits nobles et doux offrent un ensemble gracieux; il a beaucoup de finesse dans l'esprit et de prudence dans le caractère. Son nom qui, dans les îles Hawaii, se rattache à des entreprises utiles, à des institutions philanthropiques ne se trouve mêlé à aucun des actes de violence ou de fanatisme dont malheureusement ces îles ont été quelquefois le théâtre.Depuis leur arrivée à Paris, MM. Haalilio et Richards ont été admis, comme membres correspondants, dans laSociété orientale, dont le roi Kamehameha est membre honoraire. Ils ont trouvé accueil et appui dans cette Société fondée pour défendre en Orient les intérêts français ainsi que le catholicisme qui leur est si intimement uni, et que doit recommander à tous son but national et désintéressé.L'indépendance des îles Hawaii, déjà reconnue par les États-Unis d'Amérique et par l'Angleterre, ne tentera pas sans doute à l'être promptement aussi par la France. Déjà trois traités d'amitié et de paix perpétuelle entre les Français et les Hawaiiens ont été, en 1837 et 1839, signés par MM. les capitaines Dupetit-Thouars et Laplace (aujourd'hui contre-amiraux). Un de ces traités déclare libre, dans les îles Hawaii l'exercice du culte catholique, et supprime ainsi tout prétexte à de nouvelles persécutions. Les deux autres accordent aux Français, dans les îles Hawaii et aux Hawaiiens en France, les mêmes droits que la nation la plus favorisée.--Ce sont là d'heureux précédents.La Cour du Grand-Duc.NOUVELLE.(Suite et fin.--Voir pag. 213 et 250.)Le lendemain matin, le prince Léopold eut son grand lever, auquel assistèrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.Dès qu'il fut habillé, il reçut les dames avec une grâce parfaite.Dames et seigneurs s'étaient revêtus de leurs plus beaux costumes de théâtre; le grand-duc se montra très satisfait de leur tenue et de leurs manières. Après les premiers compliments, on passa à la distribution générale des titres et des emplois.Le jeune-premier, Florival, fut nommé aide-de-camp du grand-duc, colonel de hussards et comte ne Reinsberg.Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.Similor, le valet de comédie,--grand écuyer et baron de Kockembourg.Anselme, deuxième rôle et grande utilité,--gentilhomme ordinaire et chevalier de Grillemsell.Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement à l'emploi de maître de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la cour, avec le titre de chevalier d'Arpégaz.Mademoiselle Délia, première chanteuse, fut créée comtesse de Rosenthal, intéressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge héréditaire de première dame d'honneur de la future grande-duchesse.Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nommée veuve d'un général, et baronne d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingénue, devint mademoiselle de Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche héritière.Enfin, la duègne, madame Pastourelle, fut intitulée Grande maréchale du palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.Chacun des nouveaux dignitaires reçut un nombre de décorations proportionné à son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons; l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa poitrine de colonel.Les rôles étant distribués et appris, on fit une répétition qui marcha parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scène, et donner quelques indications relatives au cérémonial.Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le soir même, Les moments étaient précieux.En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience à l'ambassadeur de Biberick.Le baron Pépinster fut introduit dans la salle du Trône; il avait demandé la permission de présenter sa femme en même temps que ses lettres de créances; on lui avait accordé cette faveur.A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore avec le décorum, eurent beaucoup de peine à conserver leur gravité. Le baron était un homme de cinquante ans, démesurément grand, curieusement maigre, abondamment poudré, portant bravement la culotte et le bas de soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se balançait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie, de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de corbin. Il était difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on le voyait pour la première fois. Une profusion de broderies étincelait sur son habit vert-pomme. Sa poitrine étant trop étroite pour contenir ses décorations en ligne horizontale, il les avait placées verticalement sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu'à sa ceinture. Rien ne manquait à cette caricature vivante, qui se dandinait agréablement, le tricorne sous le bras et l'épée au côté.Mais en revanche, l'épouse de ce singulier personnage, madame la baronne Pépinster, était une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde, à la mine éveillée, à la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le nez retroussé, le sourire émaillé de perles; les fraîches couleurs de la rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prêtait au ridicule. Pour venir à la cour, la petite baronne avait revêtu ses plus riches atours; elle était pavoisée de rubans, couverte de pierreries et de plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'élevait à peine jusqu'à l'épaule de son sublime mari.L'entrée du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers, superbes, et marchant à pas comptés, produisit un effet que la description ne saurait rendre. Un sévère coup d'oeil de Balthazard, placé à la droite du grand-duc, arrêta le rire qui allait éclater de toutes parts. Les comédiens se rappelèrent qu'ils étaient gens de cour, et que leur visage devait rester impassible.Tout entier à son rôle de premier ministre, qu'il prenait au sérieux, Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pénétration naturelle lui montra le défaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le baron, vieux et laid, devait être jaloux de sa femme, jeune et vive.Il ne se trempait pas. Pépinster était jaloux comme un chat-tigre. Marié depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas osé laisser sa femme seule à Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose, et il l'avait amenée avec lui à Carlestadt, dans cette orgueilleuse pensée qu'en sa présence le danger disparaîtrait.Après avoir échangé avec l'ambassadeur quelques paroles de haute politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entraîna dans une embrasure de croisée, et lui donna de secrètes instructions. Le brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Pépinster. L'ambassadrice répondit gracieusement à son salut, et l'accueillit avec distinction; elle avait déjà remarqué la taille élégante et la figure avantageuse du beau colonel; elle fut bientôt charmée de son esprit et de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus, il possédait une foule de mots séduisants et de tirades sentimentales empruntés à son répertoire. Il parla moitié d'inspiration, moitié de mémoire, et il fut favorablement écouté.La conversation s'était engagée en français, et pour cause.--Tel est l'usage à ma cour, avait dit le grand-duc à l'ambassadeur; la langue française est seule admise dans en palais; c'est une règle que j'ai eu quelque peine à introduire, et, pour en venir à bout, il m'a fallu décréter qu'une forte amende serait payée pour chaque mot allemand prononcé par une des personnes attachées à mon service. Aussi, ces messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de sa langue maternelle.Balthazard, qui avait longtemps exercé ses fonctions de directeur en Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.Cependant le baron Pépinster était plongé dans la plus vive inquiétude. Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp, l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui déroulait tout son système à propos du fameux traité de commerce. Pris à ce piège, le malheureux diplomate se démenait de la façon la plus grotesque; ses traits bouleversés exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement convulsif agitait ses jambes grêles; il faisait de vains efforts pour abréger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lâchait pas sa proie.Wilfrid, transformé en premier maître d'hôtel, vint annoncer que son altesse était servie. L'ambassadeur et sa femme avaient été invités à dîner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut placé à côté de la baronne, et le baron à l'autre bout de la table. Le supplice se prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort à madame Pépinster. Le diplomate ne mangea pas.Il y avait une autre personne à qui la conduite de Florival donnait de l'ombrage; c'était mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal. Après le dîner, Balthazard, à qui rien n'échappait, la prit à part et lui dit:--Vous voyez bien que c'est un rôle qu'il joue dans la pièce que nous représentons depuis ce matin. Seriez-vous troublée s'il faisait en scène une déclaration d'amour à une de vos camarades? Ici, c'est la même chose; tout cela n'est qu'un jeu de théâtre; le rideau baissé, il vous reviendra.»Un courrier annonça que les augustes voyageurs étaient au dernier relais, à une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller à leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.Il étaient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante soeur arrivèrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle, où toute la cour était réunie sur leur passage, et ils se retirèrent dans leurs appartements.«Allons! dit le grand-duc à son premier ministre, la partie est engagée maintenant; que le ciel nous soit en aide!--Ayez confiance! répondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront parfaitement bien, et sans éveiller le moindre soupçon. Nous tenons déjà le baron Pépinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intérêts de son maître. Vos affaires sont en bon chemin.»A leur réveil, le prince et la princesse furent salués par une aubade que leur donna la musique militaire. Le temps était superbe; le grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il était bien aise de montrer à ses hôtes ce qu'il avait de mieux dans ses états: une campagne délicieuse, des sites pittoresques qui faisaient l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir étant acceptée, les dames montèrent en voiture et les hommes à cheval. Le but de la promenade était le vieux château de Fuderzell, magnifiques ruines du moyen-âge. Lorsque la brillante caravane fut arrivée à une petite distance du château, qu'on apercevait au sommet d'une colline boisée, la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du chemin à pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras; le prince donna le sien à mademoiselle la comtesse Délia de Rosenthal, et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de Bichelizkops s'empara du baron Pépinster, pendant que la sémillante baronne acceptait Florival pour cavalier.Tout était pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et rapide. L'infortuné baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues jambes et se tenir près de sa légère moitié; mais la duègne, chargée d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant à son ardeur et le forçait à former avec elle l'arrière-garde. Par respect pour la grande maréchale, le baron n'osait ni se révolter ni se plaindre.Dans les ruines du vieux château, l'illustre société trouva une table servie avec abondance et délicatesse. C'était une agréable surprise, et le grand-duc eut tout l'honneur d'une idée qui lui avait été fournie par son premier ministre.La journée se passa tout entière à parcourir la belle forêt de Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs furent parfaits, les dames déployèrent la plus grande amabilité, et le prince Maximilien félicita sincèrement le grand-duc d'avoir une cour composée de personnes aussi distinguées et aussi accomplies. La baronne Pépinster, dans un moment d'enthousiasme, déclara que la cour de Biberick était bien moins agréable que celle de Noeristhein; elle ne pouvait rien dire de plus contraire à la mission de son mari. En entendant ces désastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber en défaillance.Pleine de goût et d'élégance, la princesse Edwige avait une prédilection marquée pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui semblait ravissant; elle parlait admirablement bien français, et elle approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait décrété cette langue obligatoire à sa cour. Du reste, ce n'était pas là une chose extraordinaire; on parle français dans toutes les cours du Nord. Seulement la princesse trouva très originale la défense de prononcer le moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la société, mais elle y perdit ses peines.Au retour de la promenade, les princes et la cour se réunirent dans les petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les premiers frais de la soirée; puis le surintendant de la musique s'étant placé au piano, mademoiselle Délia chanta un grand air de l'opéra nouveau. Ce fut un véritable triomphe. Le prince Maximilien avait été très attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les grâces et l'esprit de la jeune comédienne avaient ébauché une séduction que le charme pénétrant d'une belle voix devait achever. Passionné pour la musique, le prince était dans le ravissement; les accents de Délia lui allaient à l'âme. Quand elle eut achevé son premier morceau, il lui en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo avec;'aide-de-camp ténor Florival de Reinsberg, et puis, sur de nouvelles instances, un trio d'opéra-comique auquel prit part le grand écuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.Nos artistes étaient là sur leur véritable terrain; leur triomphe fut complet. Malgré sa réserve, le prince Maximilien daigna manifester son émotion, et la baronne Pépinster, toujours imprudente dans ses propos, déclara qu'avec une pareille voix de ténor, un aide-de-camp était fait pour arriver à tout.Vous jugez quelle figure fit le baron!Le jour suivant, le grand-duc offrit à ses hôtes le plaisir de la chasse. Le soir, on dansa, il avait été question d'inviter les familles les plus considérables de la bourgeoisie pour peupler les salons du palais, mais le prince et la princesse avaient demandé de rester en petit comité.--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la première chanteuse, la dugazon et l'ingénue, c'est autant qu'il en faut pour former une contredanse.Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le valet, le comique, la grande utilité et l'aide-de-camp du prince Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'était pas insensible aux attraits de la Dugazon.Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc; mais j'ai été obligé de la diminuer de moitié il y a trois jours.--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Léopold, qu'une douzaine de courtisans, comblés de mes bontés, avaient osé tramer un complot contre moi, au bénéfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Dès que j'ai eu découvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.--C'est très bien! de l'énergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et l'on disait pourtant que vous étiez d'un caractère faible! Comme on nous trompe! comme on nous calomnie!»Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance à Balthazard.Le premier ministre se trouvait aussi à son aise dans ses nouvelles fonctions que s'il les avait pratiquées toute sa vie; il commençait même à soupçonner que le gouvernement d'un grand-duché est beaucoup plus facile que la direction d'une troupe de comédiens. Toujours actif et toujours occupé de la fortune de son maître, il manoeuvrait pour amener la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur, richesse et sécurité; mais malgré toute son habileté, malgré les tourments qu'il avait jetés dans l'âme jalouse du baron Pépinster, l'ambassadeur employait au succès de sa mission les courts instante de repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un vieux procès entre les deux états, la cession d'un vaste territoire, enfin le traité de commerce que le perfide baron avait apporté à la cour de Noeristhein pour le conclure au profit de la principauté de Hanau. Muni de pleins pouvoirs, le diplomate était prêt à orner le contrat de toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui dicter.--Il faut dire ici que l'électeur de Biberick était passionnément épris de la princesse Edwige.Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volonté décisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait à organiser de nouvelles machinations pour détruire le crédit de l'ambassadeur ou le forcer à la retraite. Déjà Balthazard était à l'oeuvre et faisait la leçon à Florival, lorsque le prince Maximilien, le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment d'entretien particulier.

L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843

Nº 16. Vol.. I.--SAMEDI 17 JUIN 1843.Bureaux, rue de Seine,   33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75 c.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois 17 fr. Un an, 32 fr..pour l'étranger.    --    10          --  20      --    40

SOMMAIRE.Académie de l'Industrie. Exposition de juin 1843.Vue de la salle d'Exposition à l'Orangerie.--Courrier de Paris.--Mouvement religieux.Le schisme d'Écosse; le docteur Pusey.Assemblée générale des Ministres d'Écosse; portraits du docteur Chalmers et du docteur Pusey.--Iles Hawaii (Sandwich).Vue de l'Île d'Honoloulou; Portraits de Timoteo Haalilio et de Williams Richards.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot, (suite et fin), avecune gravure.--Théâtres: Le Cirque Olympique; l'Assassin de Boyvin; Lucrèce à Poitiers; le Métier et la Quenouille; la Perle de Morlaix; les Deux Malipieri.Vue extérieure du Cirque; l'Équilibre des bouteilles et l'Équilibre des chaises, par Auriol; les Clowns anglais; Vue intérieure du Cirque.--Promenade sur les Fortifications de Paris.--Huit figures. Plan général des fortifications.--Revue algérienne.Portrait de Changarnier; Vue de Collo; Prise de la Smalah; Mort de Mustapha; Cocher d'Abd-el-Kader.--Le recrutement en France.--Modes.Une gravure.--Bouvard.--Portrait. --Amusement des Sciences--Rébus.

Académie de l'Industrie. Exposition de juin 1843.Vue de la salle d'Exposition à l'Orangerie.--Courrier de Paris.--Mouvement religieux.Le schisme d'Écosse; le docteur Pusey.Assemblée générale des Ministres d'Écosse; portraits du docteur Chalmers et du docteur Pusey.--Iles Hawaii (Sandwich).Vue de l'Île d'Honoloulou; Portraits de Timoteo Haalilio et de Williams Richards.--La Cour du Grand-Duc, nouvelle par Eugène Guinot, (suite et fin), avecune gravure.--Théâtres: Le Cirque Olympique; l'Assassin de Boyvin; Lucrèce à Poitiers; le Métier et la Quenouille; la Perle de Morlaix; les Deux Malipieri.Vue extérieure du Cirque; l'Équilibre des bouteilles et l'Équilibre des chaises, par Auriol; les Clowns anglais; Vue intérieure du Cirque.--Promenade sur les Fortifications de Paris.--Huit figures. Plan général des fortifications.--Revue algérienne.Portrait de Changarnier; Vue de Collo; Prise de la Smalah; Mort de Mustapha; Cocher d'Abd-el-Kader.--Le recrutement en France.--Modes.Une gravure.--Bouvard.--Portrait. --Amusement des Sciences--Rébus.

Voici une sorte de préface de la grande Exposition où, l'année prochaine, l'industrie déploiera tout son luxe. Les objets de tout genre rassemblés par les membres de l'Académie de l'Industrie sont d'un très bon augure; l'impression produite par l'ensemble est favorable; l'application des arts à l'industrie est évidemment en progrès. Dans les oeuvres d'ameublement, la bizarrerie des formes et la pesanteur des ornements tendent à faire place à un système d'un meilleur goût Ce retour vers un luxe plus gracieux est surtout remarquable dans les meubles élégants exposés par M. Hoefer et dans les marqueteries de M. Vedder.

Des lits en fer, d'un joli dessin, laissent beaucoup à désirer sous le rapport des dorures et des peintures qui les décorent. Le confortable en tout genre domine dans l'Exposition; on y voit des cuisines fort bien organisées, des loyers, devant l'un desquels tourne une dinde de carton, divers calorifères d'un dessin bien approprié. Toutefois, il nous semble que le jury aurait pu admettre avec un peu moins de profusion certains objets fort utiles sans doute, mais peu agréables à la vue et à la pensée. Par exemple, pour ne point parler d'autres choses, les cirages incomparables et les articles de coiffure nous semblent occuper dans l'orangerie un peu plus d'espace qu'il ne devrait leur en revenir, eu égard à leur importance relative; nous en dirons autant des fausses dents. Dans l'intérêt même de l'industrie, ne heurtons pas la délicatesse et la pudeur publiques: ménageons-les au contraire soigneusement. Contentons nous d'indiquer, s'il est absolument nécessaire, par un seul modèle, caché dans l'ombre et à l'écart, ce que dans nos demeures mêmes nous souffririons d'avoir constamment sous nos yeux.

Les partisans exclusifs de l'utilité auraient tort de se récrier contre cette recommandation; les objets vraiment nécessaires sont précisément ceux qui perdent le moins à cette réserve; leur vente est beaucoup plus assurée que celle des objets de goût; d'ailleurs une exposition annuelle dans le palais des Tuileries, ne doit point ressembler au pêle-mêle d'un bazar. Nous ne saurions passer sous silence les annonces et prospectus que chaque exposant fait distribuer aux visiteurs; c'est la partie littéraire de l'Exposition. L'une de ces annonces nous a paru trop digne d'échapper à l'oubli pour ne pas mériter une place dans nos colonnes; en voici un extrait textuel; nous ne nous permettons d'y rien changer, le public y perdrait trop.

«M. L..., coiffeur-posticheur (nous ne savons pas si le mot posticheur est dans le Dictionnaire de l'Académie; nous le maintenons comme digne de figurer au prochain article Néologisme), inventeur des demi-perruques imitant parfaitement le naturel, garantit aux dames quelles peuvent, avec ces demi-perruques, rester nu-tête, comme avec leurs cheveux naturels, sans qu'il soit possible de s'apercevoir du postiche. --Elles peuvent aussi se procurer dans l'établissement de nouveaux Cache-Folies, au moyen desquels elles pourront se rajeunir de beaucoup d'années, invention qui a obtenu un grand succès.»

Ceux de nos lecteurs qui nous accuseraient de charger la vérité dans une intention comique, peuvent se donner la satisfaction de lire le texte tout entier chez M. L..., rue Saint-Martin, etc.; ils doivent nous savoir d'autant plus de gré de cette indication, que M. L... a un salon musical pour la coiffure et la coupe des cheveux; on a chez lui de la musique par-dessus le marché.

Quelques objets d'art qui arrêtent particulièrement l'attention publique n'auraient pas été déplacés à la dernière Exposition du Louvre; telles sont en particulier les diverses inventions plastiques si fort à la mode aujourd'hui. Le fond de ces inventions est toujours ce que le public connaît sous le nom de plâtre anglais; c'est du plâtre plus ou moins modifié par la gélatine ou par quelqu'autre composition.

Exposition de l'Académie de l'Industrie, à l'Orangerie des Tuileries.

Nous nous sommes arrêté avec plaisir devant les moulures diverses de M. Solin, qui est moins un industriel qu'un artiste. Si l'on n'avait prévenu d'avance qu'on a sous les yeux de simples imitations, on croirait voir, non pas des moulures, mais les sculptures les plus délicates en marbre, en bois, en ivoire, en pierre noircie de vétusté; il est impossible de ne pas se méprendre; les statuettes pleines de vie et de vérité représentant les artistes célèbres, tirés de la galerie de Munich, sont du marbre véritables du marbre antique, avec les teintes que les siècles ajoutent au blanc du marbre de Carrare ou de Paros; un beau Christ sur lequel la vue se porte tout d'abord est de l'ivoire; ces petites figurines de rois, si riches d'admirables détails, semblent sorties des mains des habiles et patients artistes auxquels Dieppe doit sa célébrité. A quoi tient la perfection de ces imitations diverses? D'où vient que ces camées ont toute la délicatesse, tout le fini des pierres antiques gravées avec le plus de talent? C'est là l'invention de M. Sohn. Frappé de l'imperfection de toutes ces moulures pâteuses qui ne laissent presque rien subsister du fini des détails. M. Sohn a pensé que rien n'égalait la pureté du simple moulage en plâtre liquide, et qu'il fallait s'en tenir là. Puis il a cherché et trouvé diverses compositions, également liquides qui étant appliquées à l'objet moulé sans lui faire subir aucun choc, aucun contact qui le déforme, lui conservent toute la fraîcheur de ses contours les plus déliés. M. Sohn, déjà sur la voie du succès, doit la parcourir d'un pas rapide.

Parmi les innovations utiles, nous avons remarqué la guide-longe de M. Maldant; c'est une application très ingénieuse à la longe des chevaux attachés au râtelier, du système inventé jadis pour les jouets d'enfants connus sous le nom d'émigrés. Une attache solide, revenant sur elle-même, suivant les mouvements du cheval, lui permet toute espèce de mouvements et d'attitudes, sans qu'il lui soit possible de s'empêtrer.

Des systèmes de pompes simples et ingénieux, et des instruments de physique d'une grande perfection, sont tout ce que l'exposition de l'Orangerie offre de digne d'attention en fait de mécanique appliquée.

Nous avons pris un instant pour du marbre, du chêne et de l'acajou, des papiers peints qui, bien que placés un peu à leur désavantage et vus sous un faux jour, font la plus complète illusion.

En somme, cette Exposition justifie l'empressement du public, et il y a lieu d'espérer qu'elle prendra d'année en année plus d'accroissement.

Les faiseurs de statistiques calculent, avec une science scrupuleuse, par francs et par centimes, la consommation de cet ogre insatiable qui s'appelle Paris: combien il dévore de moutons et de boeufs dans son festin annuel, combien il engloutit de beurre et de fromage, de fruits et de légumes, de poisson et de gibier, dans ses immenses entrailles; on sait, à une goutte près ce qui se vide de bouteilles et de tonnes à cette table monstrueuse de huit à neuf cent mille couverts, où les uns mangent les gros morceaux et les autres n'ont que les miettes; mais de qu'on n'a point calculé, ce qu'on ne saura jamais, c'est le nombre des paroles inutiles qu'on y débite et des mots vides qui s'y consomment. Si l'un voulait compter tout ce que Paris absorbe et digère de cette denrée-là, les conversations des rentiers et des vieilles filles, les discours de certains honorables, les oraisons d'Académies, les plaidoiries d'avocats, les discussions de joueurs de dominos, les consultations de médecins et les harangues de portière, on se perdrait dans le labyrinthe de cette effrayante addition. Pythagore, Euclide, Laplace et Legendre eux-mêmes n'y suffiraient pas.

Dieu nous garde donc de nous jeter dans cet Océan de paroles sans fond! on s'y noierait.--Je fais plus: je choisis une seule phrase de ce dictionnaire banal, et je défie le plus habile teneur de livres de dire combien de fois Paris la prononce, non pas dans une année, non pas dans un mois, non pas dans une semaine, mais dans un jour; cette phrase, la voici;Comment vous portez-vous?

«Comment vous portez-vous?» est le mot qui court la ville sans relâche, et la possède du haut en bas; elle s'en empare au point du jour, pour ne se désister de cette domination que pendant quelques heures de la nuit, quand tout fait silence et que toute paupière est close. Allez de la barrière de l'Étoile à la Bastille, de la rue d'Enfer à Montmartre, à droite, à gauche, par ici, par là, et prêtez l'oreille: qu'entendez-vous de tous cotés? le mot, le grand mot en question:Comment vous portez-vous?

Ces jeunes gens qui se rencontrent, ces vieillards qui s'accostent, ces voisins qui se heurtent sur la porte ou sur l'escalier, ces coups de chapeau de passant à passant, ces signes de la main jetés au piéton du seuil des maisons, du fond des omnibus ou des calèches, du haut des balcons et des fenêtres, tout cela dit; Comment vous portez-vous?

«Comment vous portez-vous?» a évidemment la vogue par-dessus tous les autres points d'interrogation; nulle partie du discours ne peut lui disputer l'honneur du pas. Vous en demandez la raison? Eh! mon Dieu! la raison n'est pas difficile à deviner. Dans un monde comme Paris, où l'on se donne si souvent l'accolade sans se connaître, où l'on s'aborde à chaque instant sans savoir pourquoi, il est nécessaire d'avoir une formule toujours prête, qui vous serve de contenance et vous tire d'embarras dans ces rencontres sans cause et sans attraction.--«Comment vous portez-vous?» fait merveilleusement l'affaire. C'est l'exorde et la péroraison des gens qui n'ont rien à se dire, et voilà ce qui fait sa grande popularité; il y a à Paris des milliers d'hommes charmants et de femmes adorables qui se sourient de loin, s'approchent avec ardeur l'un de l'autre, l'une de l'autre, se pressent affectueusement la main, depuis vingt ans, et n'ont jamais échangé entre eux d'autres pensées que celle-ci; «Comment vous portez-vous?--Pas mal, et vous?» Puis on tourne les talons, et tout est dit.

Votre santé est au fond la chose dont ces officieux questionneurs se soucient le moins; ils vous en demandent des nouvelles à tous les coins de rues, à chaque pas, à chaque minute, dix fois par jour plutôt qu'une. Mais qu'on vous enterre demain, ils n'y prendront pas garde, votre cercueil passât-il en grande pompe devant leur porte; à moins peut-être qu'ils n'aillent au-devant du mort et ne lui disent; «Comment vous portez-vous?»

«Il fait chaud! il fait froid! il pleut! avez-vous passé une' bonne nuit? Comment va l'appétit? quelle heure est-il? quoi de nouveau? mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame,» ce sont la aussi des phrases en l'air fort en crédit et d'une grande ressource; elles viennent immédiatement après l'autre, mais sans l'égaler et sans lui faire une dangereuse concurrence. «Comment vous portez-vous?» conserve et conservera toujours sa supériorité; il n'engage à rien, en effet, n'oblige à aucun effort d'esprit et garde une complète neutralité.--Il pleut! il fait chaud! il fait froid! c'est une opinion, et toute opinion a sa fatigue. Beaucoup de gens reculent devant ce danger, et craignent d'afficher leurs sentiments politiques jusqu'au point d'affirmer qu'il gèle, que le soleil est brûlant ou qu'il tombe de la pluie.--«Mes respects à monsieur votre père; mes compliments à madame; embrassez Ernest et Caroline pour moi;» Ceci est encore plus hardi; c'est un pied mis dans la famille, un intérêt, une émotion. Or, le vrai Parisien, le Parisien qui entend la science de la vie, tient à ménager sa sensibilité, et, de peur de se troubler des affaires d'autrui, pratique cette doctrine, que la vie domestique doit rester murée.--«Comment vous portez-vous?» lui convient et n'altère pas l'équilibre de ses humeurs.

Je connais une autre race de questionneurs qui germe un peu partout, mais que Paris produit avec surabondance; je veux parler de ceux qui vous accosteront dix fois dans une semaine, en vous demandant toujours avec le même sang-froid: «Eh bien! qu'est-ce que vous faites?»--Vous êtes un brave citoyen, fort honnêtement établi, jouissant de la parfaite estime du maire de votre arrondissement; vous avez enseigne ou pignon sur rue; hier, votre nom se faisait voir, en pleine lumière, au bas d'un feuilleton en crédit, dans une revue populaire ou dans un journal célèbre: l'affiche des théâtres l'étale à tous les yeux, à la suite de la comédie ou du drame à la mode; laGazette des Tribunauxle proclame chaque matin, comme un des soleils du barreau; en un mot, le monde vous tient pour un écrivain spirituel, pour un poète distingué, pour un avocat éloquent, pour un illustre artiste, qu'importe? vos gens ne vous poursuivent pas moins de la question: Qu'est-ce que vous faites?» Il semble toujours qu'ils vous prennent pour un échappé de Bicêtre en état de vagabondage. C'est encore là une manière de parler sans rien dire; et, règle à peu près infaillible, l'espèce qui vous demande ainsi compte de ce que vous faites et de ce que vous êtes, est précisément celle qui n'est rien et qui ne fait rien, --Les uns vous le demandent comme ils vous demanderaient une prise de tabac, par désoeuvrement; les autres pour cause d'aveuglement et de surdité; ce sont des paralytiques qui ne voient rien, n'entendent rien de ce qui se passe autour d'eux; ils ne savent pas s'il fait jour en plein midi, et le canon d'Austerlitz tonne à leurs oreilles sans qu'ils s'en aperçoivent.

A propos de désoeuvrement et de vagabondage, voici un trait original dont j'ai été témoin l'autre jour: Il était à peu près midi; M. B***un de nos plus riches banquiers, traversait la place Louis XV d'un pas rapide; au moment où nous étions en face l'un de l'autre, un grand gaillard de vingt-cinq à trente ans, à la démarche assurée, aux larges épaules, vint se placer entre nous deux, et nous tendant de la main droite un vieux feutre gris délabré: «La charité, s'il vous plaît, mes bons messieurs!» dit-il. Quoique M. B*** n'ait pas la réputation d'être un saint Vincent de Paul, il portait la main à la poche de son gilet pour y chercher l'aumône, quand tout à coup avisant le mendiant, et surpris sans doute de son allure jeune et solide: «Comment, malheureux! lui cria-t-il, mendier à ton âge, avec cette santé et ces bras robustes! c'est une honte! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de travailler, drôle?--Vraiment oui, monsieur, vous avez raison, répliqua l'effronté compère d'un ton dolent; mais, que voulez-vous, je suis si paresseux!» M. B*** qui déjà avait laissé retomber sa pièce de monnaie dans sa bourse, ne put résister à cet aveu naïf, à ce trait de haute comédie, et jeta la pâture au pauvre diable. J'imitai son exemple, non sans sourire.....

Notre homme s'éloigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous l'aperçûmes bientôt s'étendant tout de son long sur les dalles qui recouvrent les abords de l'obélisque de Luxor, pour y profiter d'un rayon de soleil. «A coup sur, dis-je à M. B*** en le saluant, nous n'obtiendrons pas le prix proposé par l'Académie pour le meilleur mémoire sur la destruction de la mendicité.--Il faut bien que tout le monde vive,» me répondit M. B***, parole que je trouvai très-belle dans la bouche d'un millionnaire.

Le conseil de guerre est appelé à dénouer prochainement une curieuse aventure de Ménechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutôt voisin du drame que de la comédie, attendu la gravité du dénouement qui pèsera sur l'un ou sur l'autre des deux héros:

Il y a un an à peu près qu'un soldat déserteur d'un régiment en garnison à Lyon fut condamné à cinq ans de boulet; le condamné était contumace. Quelques mois se passèrent sans que la justice pût retrouver sa trace. Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un homme qu'on venait d'arrêter sur la grande route et de reconnaître authentiquement pour Didier le condamné et le déserteur; Didier lui-même avouait l'identité.--En même temps, par une concurrence inouïe, on saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, également errant sur les grands chemins, qui déclarait être le déserteur Didier, déclaration certifiée véritable par des soldats et des officiers de son régiment.

Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son coté, quand le bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent surseoir à la double exécution: la justice a un Didier de trop, voilà l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le véritable?

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que l'autre dit la même chose. On comprend le Ménechme de Régnard; il s'agit pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Ménechme pour aller aux galères! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'épée du conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en présence de mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos théâtres de vaudeville, et très célèbre pour la variété et l'originalité de ses affections, quelqu'un parlait de cette singulière passion des deux Didier pour les galères. «Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les goûts sont dans la nature!»

Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en dire autant des comédiens. L'art dramatique s'écroule de toutes parts: quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours, et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette décadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comédiens. Comment ranimer cet art charmant qui a jeté un si vif éclat et donné à Paris tant de nobles plaisirs?

Un homme d'un esprit délicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur de Chérubini à la direction du Conservatoire, a été frappé de ces symptômes de dépérissement. M. Auber doit au théâtre ses brillants succès et sa juste renommée; il est naturel qu'il s'inquiète de le sauver. C'est en quelque sorte un acte de piété filiale de la part de M. Auber.

Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur dela Muetteet duDomino Noira le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir qu'il commence à user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de l'Intérieur l'autorisation de faire donner publiquement des représentations mensuelles par les jeunes élèves des écoles de chant et de déclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout récemment; un public d'élite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Néron, une soubrette, un valet, se sont fait particulièrement applaudir. L'Opéra et l'Opéra-Comique donnent aussi des espérances. Espérons donc! En attendant les résultats, l'utilité de ces représentations ne saurait être contesté; les élèves y trouveront une émulation qui échauffera leur zèle et déjà une récompense; ils se familiariseront de bonne heure avec le public et retireront de cette fréquentation une expérience et un tact que ne donnent pas la simple théorie et la solitude des écoles.

Accordons à cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mérite; l'art a grand besoin, en effet, qu'on vienne à son aide. Camérani le vieil acteur de la Comédie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui étaient familières: «Le théâtre, il ira mal tant qu'il y aura des auteurs et des comédiens.» Certes, Camérani trouverait aujourd'hui que le théâtre va trop bien.

La souscription pour la Guadeloupe s'élève à 3 millions on peu s'en faut. Ce chiffre atteste la vive pitié que la France a ressentie pour une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet élan de la sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de répondre à la puissance et à la richesse du pays qui donne et à l'immensité du désastre sous lequel gémit le pays qui reçoit. Courage donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une goutte d'eau sur cet effroyable incendie!

Les risibles incidents se mêlent souvent aux faits les plus sérieux et aux plus respectables dévouements. Voici un trait plaisant qui contraste avec la tristesse de ce douloureux épisode du malheur de la Guadeloupe, et introduit l'élément grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de Paris, M Lémarié, a fait annoncer qu'il verserait à la caisse de souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a rien à lire, et nous aimons à croire que M. Lémarié a voulu faire sincèrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours après, un agent du comité de souscription générale se présenta chez M. S. de R... un des plus riches propriétaires de la Chaussée-d'Antin et client de M. Lémarié, pour exciter son zèle et son humanité. Vous saurez que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie, à ces chevaux qui ne marchent qu'autant qu'on les fouette. «Eh bien! dit notre homme à M. S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre Guadeloupe?--Monsieur, répondit M. S. de R.... du ton piqué d'un apôtre méconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!»

La police vient de mettre la main, à la barrière du Maine, sur un nid de contrebandiers. Ces honnêtes industriels avaient pratiqué, sous le mur d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville, à la barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant délit, iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave irrévérence commise envers sa très-rigide majesté l'impôt indirect. Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denrées de contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels inondent effrontément Paris, en plein jour, de produits malfaisants et frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littérature et de la politique?

En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on, dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre:Filles, Lorettes et Courtisanes, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours. M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M. Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton; il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus, des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre, remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre:Etrusque, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié cordiale; maisl'Illustrationréclame sa part et y reviendra.

Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils? demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du Cirque-Olympique. --Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!

On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour, les faits n'ont point démenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux. Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue, sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves. La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression; aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même, il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée, le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir nos lecteurs.

L'ÉGLISE D'ÉCOSSE; SA SÉPARATION DE L'ÉTAT.

On se rappelle la part active de l'Église d'Écosse dans les troubles qui ont amené la première chute de la famille des Stuarts en 1640. Organisée républicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle s'établit indépendante de l'autorité séculière, et se maintient sur en opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avènement de Guillaume d'Orange sur le trône d'Angleterre, l'Écosse en reconnaissant la souveraineté du prince d'Orange, stipula expressément l'existence de son Église comme Église nationale et depuis cette époque tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trône prêtent le serment de maintenir l'église presbytérienne dans tous ses droits, privilèges et immunités.

En vertu de cette stipulation formelle, l'Église était indépendante du pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux congrégations. Cependant, peu à peu, le pouvoir temporel gagna du terrain, et une loi de la reine Anne rendit à l'État et aux propriétaires le droit de présenter les ministres aux charges vacantes. L'Église subit cette réaction; elle conservait néanmoins de nombreuses garanties. Le ministre présenté par l'État ou par un propriétaires était soumis à un examen et à une enquête touchant son instruction et ses moeurs, et n'était admis qu'après cette épreuve. Jusqu'à ces dernières années ce patronage fut exercé assez paisiblement. Mais l'Église presbytérienne n'avait point renoncé à l'espoir de ressaisir son ancienne suprématie exclusive.

En 1831 l'assemblée générale des ministres de l'Église presbytérienne qui se réunit chaque année, et dont les membres sont élus par tous les pasteurs, passa un acte connu sous le nom deveto act, en vertu duquel les presbytères, ou cours inférieures ecclésiastiques, devaient, avant de prononcer sur la capacité d'un ministre présenté par un patron, le soumettre à l'élection de tous les chefs de famille de la paroisse. Levetode ce jury était absolu. C'était comme on Voit, mettre le droit de patronage de l'État et des propriétaires à la merci de l'élection populaire. Les tribunaux civils de l'Écosse refusèrent de reconnaître la légalité de cette résolution. La question fut portée devant le tribunal suprême, et la Chambre des Lords, qui se prononça pour les cours civiles contre les cours ecclésiastiques. Les pasteurs nommés par les patrons et confirmés par la Chambre des Lords, furent à leur tour suspendus de leurs fonctions par l'assemblée générale de l'Église, et ce fut ainsi que s'établit la lutte.

On espérait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la suprématie de la juridiction ecclesiastique déclara que, si la Chambre des Lords maintenait comme une loi générale la décision qu'elle avait portée dans ce conflit à l'avantage de la juridiction civile, il se séparerait de l'État, renoncerait à tous ses bénéfices et demanderait au zèle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait plus accepter des patrons. Tel était l'état des choses au moment de l'ouverture de l'assemblée générale de l'Église d'Écosse.

Le jeudi 18 mai 1843, l'assemblée générale se rend suivant l'usage à Edinburg, dans l'église de Saint-André. Le marquis de Bute, comme lord commissaire de la reine, assiste à la réunion. Aussitôt après la prière, le docteur Weksg qui était lemodérateuren fonctions, au lieu de continuer régulièrement la séance, donna lecture d'une protestation portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la législation sur les droits et la constitution de l'Église, il ne pouvait considérer l'assemblée comme légitimement constituée, et engageait tous les membres de l'assemblée, qui étaient disposés à maintenir intacte la confession de foi de l'Église d'Écosse, à former immédiatement une assemblée séparée, pour délibérer, selon les règles de l'Église de leurs pères sur les affaires de la maison du Christ.

Assemblée générale des ministres de l'Église d'Écosse,le 13 mai 1843, dans l'église Saint-Andrew, à Edinburg.

Après avoir déposé sa protestation, il sortit de l'église: suivi par le célèbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemblée qui adhéraient à la protestation, au nombre de cent soixante-neuf. À la porte de l'église, ils furent rejoints par environ trois cents ministre qui n'étaient pas membres de l'assemblée, mais qui avaient signé la protestation, et ils traversèrent, quatre de front et se tenant par le bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs délibérations, au milieu du peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la séance par une prière, et on procéda à l'élection d'un modérateur. Le docteur Welsh prit alors la parole et dit: «Que tous les yeux de l'assemblée, de toute l'Église, de tout le royaume, étaient fixés sur un homme dont le nom seul était un panégyrique.» L'assemblée tout entière l'interrompit en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongés. Le docteur Chalmers ainsi élumodérateurpar acclamation, comme dans les premiers temps de l'Église, adressa à l'assemblée une courte exhortation, et l'assemblée s'ajourna au lendemain.

Si un homme était digne, en effet, d'être mis à la tête de cette scission, et capable par son autorité, ses talents, son noble caractère, sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'était assurément le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins incontestée. Pendant un grand nombre d'années il a officié à Kelmery. C'est là que sa réputation d'orateur a commencé, elle s'est répandue dans tout le royaume, et sa place a été bientôt marquée à Edinburg Sur les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire entendre à Londres, et quoique son accent écossais soit d'un effet peu agréable pour un auditoire anglais, il a produit une très grande impression sur des assemblées très nombreuses. Il a écrit plusieurs ouvrages très estimés. Il habite un élégant «cottage» dans l'île de Burnt, près d'Edinburg.

C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'Église presbytérienne, la fille de Know et l'héritière légitime de Calvin quoiqu'il advienne, et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion différente, de l'Église presbytérienne, il est impossible de refuser sa sincère admiration à cet acte d'hommes élevés par le rang et les honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui se dépouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour se confier à la foi de leurs frères.

Le docteur Chalmers.

L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait défaut. Cette scission a excité dans l'Écosse entière un intérêt profond qui ne fait que s'accroître; la foule se presse dans les églises presbytériennes libres; l'enceinte de la réunion de l'assemblée ne peut suffire à l'affluence des fidèles, et des prédicateurs prêchent au peuple en plein air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'Église libre. Les familles les plus considérables et les plus vénérées d'Écosse s'honorent de s'inscrire en tête des listes. Huit jours après la scission, les souscriptions dépassaient cinq millions de francs, et plus de la moitié des ministres de l'Église d'Écosse avaient adhéré à la protestation.

Le cabinet a annoncé dans le Parlement qu'il allait présenter un projet de loi destiné à opérer une réconciliation. Il est douteux que les deux partis se fassent assez de concessions réciproques pour arriver à ce résultat. Cependant les chefs desprotestantsdéclarent qu'ils sont prêts à faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu légèrement, en se séparant, repousser le principe de l'union de l'Église et de l'État. Le docteur Chalmers a énergiquement protesté contre cette interprétation de leur conduite, qui supposerait qu'ils désirent mettre l'Église nationale d'Écosse dans la même condition que les sectes dissidentes, et le discours qu'il a prononcé au moment de son installation aux fonctions de modérateur, a laissé entendre que les protestants ne se refuseraient pas à un accommodement raisonnable et qui pût se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il possible d'arrêter ce mouvement essentiellement démocratique? On peut en douter.

Le docteur Pusey.

Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a professé, dans la chaire de la cathédrale de Christ Church à Oxford, des principes qui ont paru au vice-chancelier d'Oxford entachés de papisme. En conséquence, la prédication vient d'être interdite au docteur Pusey pendant deux ans; mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut contraire à la doctrine de l'Église anglicane. Il se déclare prêt à se justifier dans une discussion publique, si l'on veut spécifier les propositions de son sermon que l'on a jugées à tort répréhensibles. Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le silence. On craint, probablement avec raison, que la publicité ne tourne à l'avantage de cette hérésie naissante; on veut étouffer dans le silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vénération qu'il leur a inspirée tient du fanatisme. Une foule d'étudiants et d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais rapporte que les dames se pressent à leurs croisées pour chercher à l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est dehors.

Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en dissentiment avec ses supérieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'à la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus parler, il écrira, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à présent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque idée de sa personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus anciennes d'Angleterre; elle s'était illustrée même avant la conquête romaine. Elle est en possession, depuis le règne de Canut le Grand, du manoir de Pusey, près Farringdon, dans le Berkshire. Le propriétaire actuel de ce manoir siège à la Chambre des Communes.

En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publié un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui était, au point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y défendait énergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes Écritures sont les seules sources certaines d'autorité que doivent reconnaître les chrétiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent considérablement modifiées.

Le savoir profond et incontesté du docteur Pusey n'est pas écrit sur sa physionomie, l'étude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une dévotion exaltée, l'ont pâli, amaigri et voûté. On le croirait arrivé à la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'âge mûr. A le voir marcher dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixés sur la terre, le menton appuyé sur la poitrine, éthique, chancelant, on ne peut s'empêcher d'être pris de tristesse et de pitié; mais une fois monté dans la chaire, il relève la tête, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent, l'enthousiasme donne à sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement et une chaleur qui se communique à son auditoire. Il a les qualités les plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit, l'éloquence et l'austérité des moeurs. Il est probable que l'Europe entendra parler de lui.

Vue de l'île d'Honoloulou, dans l'archipel hawaiien.

Les journaux ont publié une protestation des deux envoyés du roi des îles Sandwich (Hawaii) contre la prétendue prise de possession de ces îles au nom de l'Angleterre;l'Illustrationoffre aujourd'hui à ses lecteurs les portraits de ces deux envoyés et une vue de Honoloulou.

Elle y joint quelques détails dus à l'obligeance de M. Abel Hugo, qui, par ses fréquentes et journalières relations avec MM. Haalilio et Richards, est mieux à portée qu'aucun autre de bien connaître ce qui a trait à l'état moderne des Iles Hawaii.

L'archipel des îlesHawaiiauquel l'illustre navigateur qui y trouva une mort si cruelle a donné le nom deSandwich, a été découvert en 1542 par Gaëtano. Ce capitaine espagnol, croyant que cet archipel formait deux groupes, les nommaislas de los Reyesetislas de los Jardines(Iles des Rois et îles des Jardins). On les oublia pendant plus de deux siècles; Cook les reconnut de nouveau en janvier 1778; mais pressé par le dessein d'aller visiter la côte nord-ouest de l'Amérique, il ne s'y arrêta que quatre jours il y revint au mois de janvier 1779, et son séjour y avait duré près d'un mois lorsque au moment de son départ les naturels, à la suite d'une rixe survenue avec ses matelots, enlevèrent une chaloupe. Alors, pour se la faire restituer» Cook descendit à terre avec quelques soldats dans le but de s'emparer du roi Taraï-Opou et des principaux chefs qu'il destinait à servir d'otages jusque la restitution. En emmenant ses prisonniers vers le rivage, la petite troupe anglaise fut attaquée par les Hawaiiens, et Cook tomba mort, frappé simultanément d'un coup de poignard (pahoa) dans le dos et d'un coup de lance dans le ventre. Ses soldats furent en partie massacrés; quatre hommes seulement plus ou moins blessés parvinrent à regagner les navires. Le cadavre de Cook devint la pâture des chefs et des prêtres hawaiiens; ses ossements seuls et quelques lambeaux de sa chair furent rendus aux Anglais lorsque la paix fui rétablie.

L'archipel hawaiien s'étend du 19° au 23° de latitude nord, et du 157° au 159° de longitude ouest. Il est situé au milieu de l'Océan Pacifique, à peu près à une égale distance de l'Amérique et de l'Asie. Il se compose de onze îles dont la plus grande est Hawaii (l'OvicheeCook); puis viennent, suivant l'ordre de leur étendue,Mawit Sahou, Marokai, RaxaietKahoulawe; les autres ne méritent aucune mention.

Hawaii, plus grande à elle seule que toutes les autres îles réunies, a 83 milles de long sur 66 milles de large; elle renferme un volcan en activité,Kirau-Ea, et une montagne en forme de pic,Mouna-Roa, qui n'a pas moins de 1,838 mètres au-dessus du niveau de la mer. Elle se divise en sept districts;Hamahoona, Hiro, Pouna, Kaou, Kona, OuaimeaetKohala; elle n'est pas peuplée autant que son étendue pourrait le faire supposer: on n'y compte que 30,000 habitants.

La population totale des îles hawaiiennes est évaluée, par les missionnaires protestants, à 110,000 habitants, parmi lesquels se trouvaient, à la fin de 1842, plus de 10,000 catholiques tous dévoués à la France.

Des lois sévères, qui ont parfois servi de prétexte aux persécutions contre les catholiques, défendent toute manifestation de l'ancienne idolâtrie. Le reste de la population pratique donc le culte protestant; elle a été convertie par les missionnaires méthodistes américains qui, en vingt-deux ans, sont parvenus à civiliser les Iles Hawaii.

Mawi, où réside M. William Richards, a pour port principal Lahaina.

Mais après Hawaii, l'Ile la plus importante en richesse et en population est Oahou, dont la ville principale est Honoloulou, Oahou est la résidence habituelle du roi Kamehameha III. C'est là que résident aussi les consuls français, anglais et américains. Honoloulou, ville aujourd'hui assez régulièrement tracée, est défendue par un fort armé de 32 canons; on y trouve un des palais du roi, une église catholique et plusieurs temples protestants.

Le nom d'îles des Jardins, donné à l'archipel des Iles Hawaii lors de la première découverte, indique assez quelle y est la richesse de la végétation. Les plantes usuelles indigènes sont l'arum esculentum, la patate douce, la canne à sucre, l'arbre à pain, le cocotier, le bananier, le fraisier et le framboisier. Outre les plantes potagères d'Europe (telles que choux, carottes, oignons, betteraves, etc.), les Européens y ont introduit le palmier de Guatémala, l'indigotier, le caféier, les pastèques, les concombres, les papayers, les citronniers, les orangers et la vigne qui ont parfaitement prospéré.

Les grands végétaux sont, avec l'arbre à pain et le cocotier, le mûrier à papier, le dragonnier, lepandanuset lesandal, dont le bois odorant, recherché en Chine et dans l'Inde, donne lieu à un commerce assez étendu, Malheureusement cet arbre précieux, exploité sans méthode et sans soins, commence à devenir très rare dans les îles Hawaii comme dans les autres îles de la Polynésie.

Avant l'arrivée des Européens les naturels ne connaissaient d'autres quadrupèdes que le cochon, le chien et le rat; ils possèdent de plus maintenant le cheval, la vache, la brebis, la chèvre, le chat et le lapin. Les côtes des îles Hawaii sont très poissonneuses; on y trouve l'huître perlière qui fournit des perles d'une grande beauté.

Les habitants des îles Hawaii sont excellents marins. Leurs vaisseaux font le commerce de la Chine, de la Californie, du Chili et des Iles de la Polynésie; mais dans les navigations lointaines, les équipages seulement des navires sont Hawaiiens, le capitaine est Américain ou Européen.--La marine royale se compose de plusieurs bâtiments de guerre (frégates, bricks et goélettes).

Timoteo Haalilio, secrétaire privé du roi des îlesSandwich, envoyé près le roi des Français.

L'instruction publique est très répandue aux îles Hawaii. Les missionnaires protestants et catholiques y ont de nombreuses écoles; tous les enfants sont forcés d'y aller. Il y a dans ces îles plusieurs imprimeries, qui y ont déjà mis en circulation plus de 250,000 petits volumes destinés à l'instruction du peuple. Le premier ouvrage en langue hawaiienne a été imprime en 1822. On y publie aussi des livres en anglais pour l'instruction des classes élevées. Nous avons sous les yeux uneHistoire des îles Hawaiiimprimée en anglais à Honoloulou,--Il y existe plusieurs journaux en anglais et en hawaiien,la Gazette des îles Sandwich, le Spectateur hawaiien, etc.--Le Lama hawaiien, en langue des îles Hawaii, est une sorte deMagasin pittoresqueorné de gravures sur bois exécutées par des artistes hawaiiens, et vraiment aussi bonnes que celles qu'on gravait en France il y a quarante ans; le tirage seul laisse encore beaucoup à désirer. Nous avons vu aussi unTraité du dessin linéaireavec des planches gravées au trait meilleures que la plupart de celles qui se font aujourd'hui en France pour de pareils ouvrages. Une dernière remarque fera apprécier l'intelligence des dessinateurs hawaiiens, ou de ceux qui les ont dirigés.Le Lama hawaiienoffre les figures d'un grand nombre de quadrupèdes de l'ancien monde, et le dessinateur a eu soin, bien que ces figures soient disséminées dans l'ouvrage, de représenter ces quadrupèdes suivant une échelle proportionnelle, dont l'éléphant est le degré supérieur et le rat le degré inférieur. Les enfants hawaiiens peuvent donc connaître mieux que les enfants européens la grandeur relative des animaux.

Les missionnaires américains, disait, en 1842, M. John Adams, dans un discours adressé au Congrès des États-Unis; ces missionnaires, désarmés de tout pouvoir séculier, ont réussi, en un quart de siècle, par la seule influence de la charité chrétienne, à élever les habitants des îles Sandwich du plus bas point de l'échelle de l'idolâtrie aux sentiments divins de l'Évangile; ils les ont réunis sous un gouvernement pondéré, et sont parvenus à les plier au joug salutaire de la civilisation, à l'aide d'un langage fixé par l'écriture et d'une constitution qui, assurant les droits des personnes, de la propriété et de l'intelligence, renferme tous les éléments de la justice et du pouvoir.»

La langue des Hawaiiens est douce et harmonieuse comme le ramage des oiseaux, C'est une langue où les consonnes ne vont presque qu'en nombre égal aux voyelles, car bien que dans le système grammatical adopté par les missionnaires cinq voyelles:a, e, i, o, u(ou), et douze consonnes:b, d, h, k, l, m, n, p, r, t, v, wsoient employées à expliquer tous les sons, plusieurs de ces consonnes se suppléant à volonté par d'autres, pourraient être supprimées sans inconvénient; ce sont:b, d, r, t, v.L'alphabet hawaiien ne se composerait plus alors que de douze lettres, cinq voyelles et sept consonnes.

Le gouvernementconstitutionneldes îles Hawaii, tel que les conseils de missionnaires américains l'ont fait établir, se compose d'un roi, d'une Chambre des Nobles (ariis) et d'une Chambre du Peuple.

Williams Richards, second envoyé du roi desîles Sandwich, ancien ministre méthodiste.

La Chambres des Nobles, dont M. Timoteo Haalilio fait partie, se compose de trente membres. Par une bizarrerie dont il n'y a pas d'autre exemple dans les États régis par une constitution, la Chambre du Peuple est moins nombreuse que celle des Nobles: elle ne se compose encore que de sept membres.

Le pouvoir du roi Kamehameha III est loin d'être absolu. Ce roi, le premier qui ait accepté la foi prêchée par les missionnaires américains, a été placé sous la surveillance et le contrôle de deux femmes, ses tantes Kahahumanu et Kinau, chargées de contenir ses passions et de l'affermir dans la foi qu'il a embrassée, et à laquelle elles sont entièrement dévouées. Ces deux vieilles princesses ont eu longtemps plus d'autorité réelle que le roi. Ce sont elles que, dans une lettre adressée, en 1839, au consul américain, pour disculper les missionnaires protestants des persécutions contre les catholiques, ce sont elles que le roi Kamehameha a accusées de ces persécutions. L'une de ces princesses est morte depuis cette époque.

Kamehameha III est dans la force de l'âge; il a trente ans environ. Son regard est vif, son sourire agréable, son visage expressif; il est d'une stature moyenne et d'une intelligence développée, d'un caractère franc et ouvert, d'un esprit porté à la gaîté. On nous affirme qu'au fond du coeur, il a beaucoup de penchant pour les Français.

M. Timoteo Haalilio, le premier des envoyés chargés de solliciter auprès du roi des Français la reconnaissance de l'indépendance des îles Hawaii, est, comme nous l'avons dit, membre de la Chambre des Nobles et secrétaire privé du roi Kamehameha, dont il est l'ami d'enfance. Sa taille est élevée, son teint clair, sa chevelure douce et lisse; ses membres bien faits et développés annoncent une grande vigueur; il a un sourire gracieux, des yeux vifs et doux, une physionomie expressive comme celle de son roi; son coeur est excellent, son instruction étendue, son esprit intelligent; il parle l'anglais facilement et purement. Il nous a dit qu'il admirait beaucoup Paris et qu'il aimait le caractère joyeux des Français.

M. William» Richards, citoyen des États-Unis d'Amérique, et le second des envoyés du roi des îles Hawaii, est âgé de cinquante ans environ. C'est un ancien missionnaire méthodiste qui a renoncé depuis douze ans à l'exercice de l'apostolat et qui est devenu l'interprète de Kamehameha III, sur l'esprit duquel il a beaucoup d'influence. Sa taille est élevée, ses traits nobles et doux offrent un ensemble gracieux; il a beaucoup de finesse dans l'esprit et de prudence dans le caractère. Son nom qui, dans les îles Hawaii, se rattache à des entreprises utiles, à des institutions philanthropiques ne se trouve mêlé à aucun des actes de violence ou de fanatisme dont malheureusement ces îles ont été quelquefois le théâtre.

Depuis leur arrivée à Paris, MM. Haalilio et Richards ont été admis, comme membres correspondants, dans laSociété orientale, dont le roi Kamehameha est membre honoraire. Ils ont trouvé accueil et appui dans cette Société fondée pour défendre en Orient les intérêts français ainsi que le catholicisme qui leur est si intimement uni, et que doit recommander à tous son but national et désintéressé.

L'indépendance des îles Hawaii, déjà reconnue par les États-Unis d'Amérique et par l'Angleterre, ne tentera pas sans doute à l'être promptement aussi par la France. Déjà trois traités d'amitié et de paix perpétuelle entre les Français et les Hawaiiens ont été, en 1837 et 1839, signés par MM. les capitaines Dupetit-Thouars et Laplace (aujourd'hui contre-amiraux). Un de ces traités déclare libre, dans les îles Hawaii l'exercice du culte catholique, et supprime ainsi tout prétexte à de nouvelles persécutions. Les deux autres accordent aux Français, dans les îles Hawaii et aux Hawaiiens en France, les mêmes droits que la nation la plus favorisée.--Ce sont là d'heureux précédents.

(Suite et fin.--Voir pag. 213 et 250.)

Le lendemain matin, le prince Léopold eut son grand lever, auquel assistèrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.

Dès qu'il fut habillé, il reçut les dames avec une grâce parfaite.

Dames et seigneurs s'étaient revêtus de leurs plus beaux costumes de théâtre; le grand-duc se montra très satisfait de leur tenue et de leurs manières. Après les premiers compliments, on passa à la distribution générale des titres et des emplois.

Le jeune-premier, Florival, fut nommé aide-de-camp du grand-duc, colonel de hussards et comte ne Reinsberg.

Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.

Similor, le valet de comédie,--grand écuyer et baron de Kockembourg.

Anselme, deuxième rôle et grande utilité,--gentilhomme ordinaire et chevalier de Grillemsell.

Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement à l'emploi de maître de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la cour, avec le titre de chevalier d'Arpégaz.

Mademoiselle Délia, première chanteuse, fut créée comtesse de Rosenthal, intéressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge héréditaire de première dame d'honneur de la future grande-duchesse.

Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nommée veuve d'un général, et baronne d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingénue, devint mademoiselle de Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche héritière.

Enfin, la duègne, madame Pastourelle, fut intitulée Grande maréchale du palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.

Chacun des nouveaux dignitaires reçut un nombre de décorations proportionné à son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons; l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa poitrine de colonel.

Les rôles étant distribués et appris, on fit une répétition qui marcha parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scène, et donner quelques indications relatives au cérémonial.

Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le soir même, Les moments étaient précieux.

En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience à l'ambassadeur de Biberick.

Le baron Pépinster fut introduit dans la salle du Trône; il avait demandé la permission de présenter sa femme en même temps que ses lettres de créances; on lui avait accordé cette faveur.

A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore avec le décorum, eurent beaucoup de peine à conserver leur gravité. Le baron était un homme de cinquante ans, démesurément grand, curieusement maigre, abondamment poudré, portant bravement la culotte et le bas de soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se balançait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie, de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de corbin. Il était difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on le voyait pour la première fois. Une profusion de broderies étincelait sur son habit vert-pomme. Sa poitrine étant trop étroite pour contenir ses décorations en ligne horizontale, il les avait placées verticalement sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu'à sa ceinture. Rien ne manquait à cette caricature vivante, qui se dandinait agréablement, le tricorne sous le bras et l'épée au côté.

Mais en revanche, l'épouse de ce singulier personnage, madame la baronne Pépinster, était une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde, à la mine éveillée, à la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le nez retroussé, le sourire émaillé de perles; les fraîches couleurs de la rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prêtait au ridicule. Pour venir à la cour, la petite baronne avait revêtu ses plus riches atours; elle était pavoisée de rubans, couverte de pierreries et de plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'élevait à peine jusqu'à l'épaule de son sublime mari.

L'entrée du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers, superbes, et marchant à pas comptés, produisit un effet que la description ne saurait rendre. Un sévère coup d'oeil de Balthazard, placé à la droite du grand-duc, arrêta le rire qui allait éclater de toutes parts. Les comédiens se rappelèrent qu'ils étaient gens de cour, et que leur visage devait rester impassible.

Tout entier à son rôle de premier ministre, qu'il prenait au sérieux, Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pénétration naturelle lui montra le défaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le baron, vieux et laid, devait être jaloux de sa femme, jeune et vive.

Il ne se trempait pas. Pépinster était jaloux comme un chat-tigre. Marié depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas osé laisser sa femme seule à Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose, et il l'avait amenée avec lui à Carlestadt, dans cette orgueilleuse pensée qu'en sa présence le danger disparaîtrait.

Après avoir échangé avec l'ambassadeur quelques paroles de haute politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entraîna dans une embrasure de croisée, et lui donna de secrètes instructions. Le brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Pépinster. L'ambassadrice répondit gracieusement à son salut, et l'accueillit avec distinction; elle avait déjà remarqué la taille élégante et la figure avantageuse du beau colonel; elle fut bientôt charmée de son esprit et de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus, il possédait une foule de mots séduisants et de tirades sentimentales empruntés à son répertoire. Il parla moitié d'inspiration, moitié de mémoire, et il fut favorablement écouté.

La conversation s'était engagée en français, et pour cause.

--Tel est l'usage à ma cour, avait dit le grand-duc à l'ambassadeur; la langue française est seule admise dans en palais; c'est une règle que j'ai eu quelque peine à introduire, et, pour en venir à bout, il m'a fallu décréter qu'une forte amende serait payée pour chaque mot allemand prononcé par une des personnes attachées à mon service. Aussi, ces messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de sa langue maternelle.

Balthazard, qui avait longtemps exercé ses fonctions de directeur en Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.

Cependant le baron Pépinster était plongé dans la plus vive inquiétude. Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp, l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui déroulait tout son système à propos du fameux traité de commerce. Pris à ce piège, le malheureux diplomate se démenait de la façon la plus grotesque; ses traits bouleversés exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement convulsif agitait ses jambes grêles; il faisait de vains efforts pour abréger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lâchait pas sa proie.

Wilfrid, transformé en premier maître d'hôtel, vint annoncer que son altesse était servie. L'ambassadeur et sa femme avaient été invités à dîner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut placé à côté de la baronne, et le baron à l'autre bout de la table. Le supplice se prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort à madame Pépinster. Le diplomate ne mangea pas.

Il y avait une autre personne à qui la conduite de Florival donnait de l'ombrage; c'était mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal. Après le dîner, Balthazard, à qui rien n'échappait, la prit à part et lui dit:--Vous voyez bien que c'est un rôle qu'il joue dans la pièce que nous représentons depuis ce matin. Seriez-vous troublée s'il faisait en scène une déclaration d'amour à une de vos camarades? Ici, c'est la même chose; tout cela n'est qu'un jeu de théâtre; le rideau baissé, il vous reviendra.»

Un courrier annonça que les augustes voyageurs étaient au dernier relais, à une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller à leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.

Il étaient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante soeur arrivèrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle, où toute la cour était réunie sur leur passage, et ils se retirèrent dans leurs appartements.

«Allons! dit le grand-duc à son premier ministre, la partie est engagée maintenant; que le ciel nous soit en aide!

--Ayez confiance! répondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront parfaitement bien, et sans éveiller le moindre soupçon. Nous tenons déjà le baron Pépinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intérêts de son maître. Vos affaires sont en bon chemin.»

A leur réveil, le prince et la princesse furent salués par une aubade que leur donna la musique militaire. Le temps était superbe; le grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il était bien aise de montrer à ses hôtes ce qu'il avait de mieux dans ses états: une campagne délicieuse, des sites pittoresques qui faisaient l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir étant acceptée, les dames montèrent en voiture et les hommes à cheval. Le but de la promenade était le vieux château de Fuderzell, magnifiques ruines du moyen-âge. Lorsque la brillante caravane fut arrivée à une petite distance du château, qu'on apercevait au sommet d'une colline boisée, la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du chemin à pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras; le prince donna le sien à mademoiselle la comtesse Délia de Rosenthal, et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de Bichelizkops s'empara du baron Pépinster, pendant que la sémillante baronne acceptait Florival pour cavalier.

Tout était pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et rapide. L'infortuné baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues jambes et se tenir près de sa légère moitié; mais la duègne, chargée d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant à son ardeur et le forçait à former avec elle l'arrière-garde. Par respect pour la grande maréchale, le baron n'osait ni se révolter ni se plaindre.

Dans les ruines du vieux château, l'illustre société trouva une table servie avec abondance et délicatesse. C'était une agréable surprise, et le grand-duc eut tout l'honneur d'une idée qui lui avait été fournie par son premier ministre.

La journée se passa tout entière à parcourir la belle forêt de Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs furent parfaits, les dames déployèrent la plus grande amabilité, et le prince Maximilien félicita sincèrement le grand-duc d'avoir une cour composée de personnes aussi distinguées et aussi accomplies. La baronne Pépinster, dans un moment d'enthousiasme, déclara que la cour de Biberick était bien moins agréable que celle de Noeristhein; elle ne pouvait rien dire de plus contraire à la mission de son mari. En entendant ces désastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber en défaillance.

Pleine de goût et d'élégance, la princesse Edwige avait une prédilection marquée pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui semblait ravissant; elle parlait admirablement bien français, et elle approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait décrété cette langue obligatoire à sa cour. Du reste, ce n'était pas là une chose extraordinaire; on parle français dans toutes les cours du Nord. Seulement la princesse trouva très originale la défense de prononcer le moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la société, mais elle y perdit ses peines.

Au retour de la promenade, les princes et la cour se réunirent dans les petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les premiers frais de la soirée; puis le surintendant de la musique s'étant placé au piano, mademoiselle Délia chanta un grand air de l'opéra nouveau. Ce fut un véritable triomphe. Le prince Maximilien avait été très attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les grâces et l'esprit de la jeune comédienne avaient ébauché une séduction que le charme pénétrant d'une belle voix devait achever. Passionné pour la musique, le prince était dans le ravissement; les accents de Délia lui allaient à l'âme. Quand elle eut achevé son premier morceau, il lui en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo avec;'aide-de-camp ténor Florival de Reinsberg, et puis, sur de nouvelles instances, un trio d'opéra-comique auquel prit part le grand écuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.

Nos artistes étaient là sur leur véritable terrain; leur triomphe fut complet. Malgré sa réserve, le prince Maximilien daigna manifester son émotion, et la baronne Pépinster, toujours imprudente dans ses propos, déclara qu'avec une pareille voix de ténor, un aide-de-camp était fait pour arriver à tout.

Vous jugez quelle figure fit le baron!

Le jour suivant, le grand-duc offrit à ses hôtes le plaisir de la chasse. Le soir, on dansa, il avait été question d'inviter les familles les plus considérables de la bourgeoisie pour peupler les salons du palais, mais le prince et la princesse avaient demandé de rester en petit comité.

--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la première chanteuse, la dugazon et l'ingénue, c'est autant qu'il en faut pour former une contredanse.

Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le valet, le comique, la grande utilité et l'aide-de-camp du prince Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'était pas insensible aux attraits de la Dugazon.

Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc; mais j'ai été obligé de la diminuer de moitié il y a trois jours.

--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.

--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Léopold, qu'une douzaine de courtisans, comblés de mes bontés, avaient osé tramer un complot contre moi, au bénéfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Dès que j'ai eu découvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.

--C'est très bien! de l'énergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et l'on disait pourtant que vous étiez d'un caractère faible! Comme on nous trompe! comme on nous calomnie!»

Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance à Balthazard.

Le premier ministre se trouvait aussi à son aise dans ses nouvelles fonctions que s'il les avait pratiquées toute sa vie; il commençait même à soupçonner que le gouvernement d'un grand-duché est beaucoup plus facile que la direction d'une troupe de comédiens. Toujours actif et toujours occupé de la fortune de son maître, il manoeuvrait pour amener la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur, richesse et sécurité; mais malgré toute son habileté, malgré les tourments qu'il avait jetés dans l'âme jalouse du baron Pépinster, l'ambassadeur employait au succès de sa mission les courts instante de repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un vieux procès entre les deux états, la cession d'un vaste territoire, enfin le traité de commerce que le perfide baron avait apporté à la cour de Noeristhein pour le conclure au profit de la principauté de Hanau. Muni de pleins pouvoirs, le diplomate était prêt à orner le contrat de toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui dicter.--Il faut dire ici que l'électeur de Biberick était passionnément épris de la princesse Edwige.

Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volonté décisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait à organiser de nouvelles machinations pour détruire le crédit de l'ambassadeur ou le forcer à la retraite. Déjà Balthazard était à l'oeuvre et faisait la leçon à Florival, lorsque le prince Maximilien, le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment d'entretien particulier.


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