III.

III.«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au malheur.--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.--Vous êtes Français, monsieur?--Français et gentilhomme.--Vous vous trompez.--Qu'est-ce à dire, sambleu!--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il n'y a plus de gentilshommes en France.--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va vous envoyer aux poissons.--Vous ne le ferez pas.--Est-ce un défi?--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg, et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant en France et que vous y êtes condamné à mort.--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure. Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante affaire de plus.--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement original.--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau parce que je vous offre mes services.--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un étranger.--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.--Et qu'en ferez-vous?--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette insulte, je me la passerais au travers du corps.--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource que le suicide?--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.--Non; mais c'est ce qui la donne.--Et qu'est-ce donc?--C'est le travail.--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et celle-ci dans l'éternité.--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis la création.--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même votre nom.--Vous ne dites pas vrai.--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais... Que je me jette à vos genoux...»M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui, Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison socialeFranklin and Son et comp.en valait bien un autre, et qu'il était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M. Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de nature à être accueillies.M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin, et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de plus de huit lieues carrées.M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes, travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier, momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million de dollars, et s'embarqua surle Neptuneen destination pour le Havre. La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi, dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on appelait alorsun noble débris de l'exil, il avait eu le tort d'être heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident fortuit, et il fut assez froidement congédié.Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs, les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires, les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il était riche et puissant au sein de ses solitudes.Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir!IV.Nous regretterions amèrement que l'expression desagedont nous nous sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut cette imprudente fourmi.Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers sonretiroparfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes filles, connaissaient si bien l'homme du banc, que personne ne se fût permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de luttes péniblement accomplies.M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa outre.Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre, passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque chose.En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir. L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin, heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même les chaisespayantes, tout à fait comme une carène démâtée que les vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas que d'en demeurer navrés.Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir..... C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne l'était M. le major dans sa résignation.Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux sources les plus sacrées de sa vie?M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme; les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à exécution, si la nécessité l'y forçait.V.Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal, j'ai pourtant quelque idée que les choses doivent être un peu changées à laPetite-Provence, et que cem'sieu, ennuyé que je ne vinsse plus lui offrir mon dépit en spectacle, aura pris le parti de vider les lieux..... et à moins qu'un nouveau démon se soit mis en tête d'achever la besogne de l'autre, c'est-à-dire de me dégoûter de l'existence... Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus mignon que jamais... Si cependant le sort eût permis..... Alors, mille diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous verrous de quel pied il se mouche, cem'sieu... Eh! cela m'est absolument égal de mourir d'un coup d'épée ou d'un petit banc rentré... A propos, combien voilà-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi ce fut un duel gros d'aventures... et qui me coûta cher... cent mille écus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous égorgeames pour cette petite Guimard, une pécore! une drôlesse! qui n'avait d'autre mérite, en conscience, que d'être la fille de sa mère... autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux Soubise...Guimard en tout n'est qu'artifice,Et par dedans et par dehors;Otez-lui le fard et le vice,Elle n'a plus ni âme ni corps.Marc Fournier(La suite à un autre numéro.)Fêtes des Environs de Paris.LA FÊTE DE SAINT-SPIRE A CORBEIL.--LA FÊTE DE SAINT-GERMAIN.--LE JEU DU TOURNIQUET.--LE JEU DU BAQUET.--LA FÊTE DE NANTERRE.--LE JEU DES CISEAUX.--LE COURONNEMENT DE LA ROSIÈRE.Fêtes de Corbeil.--Tombeau de Jacquesde Bourgoin, écuyer de Corbeil, fondateurdu collège de cette ville enterré en1681, en l'église de Saint-Spire.--Reliques de saint Leu et de saintRembert premiers évêques de Bayeux,apportées en l'église de Saint-Spire,par le comte Amyon, en 1000.Que les temps sont changés! Jadis aux fêtes patronales, les bons villageois se contentaient de danser à l'ombre du grand chêne, non sur la fougère (M. Alphonse Karr a démontré péremptoirement que l'on ne dansais pas sur cet arbuste), mais sur la pelouse verte et unie, au son de l'antique vielle, ou de la cornemuse dont jouait un unique ménétrier, hissé sur un gigantesque tonneau,--le tout, quand M. le curé voulait bien le permettre. Cependant,les anciens, spectateurs sédentaires mais non point inactifs des bourrées et des rigodons, honoraient aussi à leur guise le saint de l'endroit et se consolaient de n'être plus jeunes en fêtant la dive bouteille. La chute du jour mettait habituellement fin à ces modestes réjouissances. L'art prestigieux des Ruggieri et les illuminationsa giornon'avaient point encore pénétré dans les campagnes, et tout au plus y permettait-on le feu de joie, composé d'un cent de fagots, aux plus grandes solennités, qui seules comportaient et pouvaient justifier une pareille magnificence.Telles sont encore les fêtes champêtres, à peu de différence près, dans une partie de nos provinces. Mais il n'en est pas de même dans tout le voisinage de lagrand'ville. Pans, avec ses instincts sardanapalesques, a civilisé ses alentours de telle sorte qu'il faut aujourd'hui, au moindre village de la banlieue, pour fêter son saint patronal, les plaisirs les plus raffinés, les jouissances les plus orientales, tels que des jeux de bagnes et autres, des macarons et des fritures en plein vent, des quadrilles à grand orchestre sur des motifs de M. Aubert et de mademoiselle Loïsa Puget, des bateleurs, des phénomènes, des mâts de cocagne et... des gendarmes. Ce dernier point est de rigueur.Fête de Corbeil.--Tombeau de messire Aymon, comte de Corbeil, mort en 1030, enterré dans l'église de Saint-Spire, à Corbeil.En un mot, on ne se refuse rienextra murospas plus qu'intra, comme vous l'allez voir si vous voulez bien vous associer à notre promenade philosophique à travers les festivals champêtres, oufestivauxcomme n'eût pas manqué de le dire ici le judicieux Larissole.Prenons le chemin de fer d'Orléans et courons, ou plutôt glissons jusqu'à Corbeil, l'antique mense des moines de Saint-Germain d'Auxerre, qu'illustrèrent jadis les reliques de saint Exupère et de saint Loup et qu'embellissent aujourd'hui les moulins de M. Darblay. Il s'agit d'assister à la fête de saint Spire le patron de la collégiale du vieux et du nouveau Corbeil.Il ne tiendrait qu'à nous de déployer ici la plus vaste érudition, on vous racontant tout au long comment Corbeil ou Corbeliae dut sa fondation aux Normands dont les incursions le long de la Seine déterminèrent l'érection d'un château-fort sur l'emplacement occupé par la cité seine-et-oisaise. Nous vous retracerions ensuite, le livre de Dulaure en main, les hauts faits des comtes de Corbeil; mais nous savons trop ce que nous devons à nos lecteurs pour les convier à pareille fête.Fête de Corbeil.Nous ne saurions toutefois passer entièrement sous silence l'histoire de messire Aymon, le premier comte de la ville, qui, après avoir vaillamment défendu Corbeil contre les hommes du Nord, y fonda, près du château-fort, l'église de Saint-Exupère, laquelle a été depuis placée sous l'invocation de Saint Spire, nous ne saurions dire pourquoi. Il fit ensuite un pèlerinage à Rome, où il rendit son âme à Dieu, les uns disent en l'an mil ou environ, et les autres en 1050. Son corps, rapporté à Corbeil, y fut déposé sous le tombeau que l'on voit aujourd'hui à Saint-Spire et que surmonte sa statue. Ce féal guerrier, le modèle des comtes, fut le bienfaiteur de la contrée, et son souvenir, toujours vivant dans la mémoire populaire, est encore aujourd'hui honoré par une pieuse et touchante coutume.Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs viennent faire leurs dévotions autour de son tombeau, et en se retirant baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle en est tout usée et amaigrie, comme le roc est creusé par la goutte d'eau patiente qui le frappe durant, les siècles. Nous l'avouons, et le lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plaît et nous charme: elle est comme un arrière-parfum de ce Moyen-Age si loin de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et qui le protège, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'écrase n'a pas toutes ses sympathies, comme d'éloquents écrivains ont cherché à nous le persuader: il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-là n'est à coup sûr ni la moins sincère ni la moins durable, témoin l'hommage traditionnel et spontané rendu aux mânes du bon sire Aymon de Corbeil.En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers évêques de Bayeux, qu'apporta le comte Aymon en l'église de Saint-Spire, peu de temps avant ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.Les fidèles s'arrêtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin, écuyer de Corbeil et fondateur du collège de cette ville, qui fut enterré à Saint-Spire en l'an 1661.Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu'à prendre part aux délices de la fête qui s'étale dans les rues, sur le joli quai de Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, où s'élève le tribunal civil. Saint-Guenault était, comme Saint-Spire, une église collégiale dont la construction remonte au delà du douzième siècle, et qui contient aujourd'hui, par un assez étrange rapprochement, les prisons et la bibliothèque de la ville.Fête de Saint-Germain.--Jeu du Tourniquet.Fête de Saint-Germain.--Jeu du Baquet.Fête de Nanterre.--Jeu des Ciseaux.C'est là qu'est le rendez-vous général des plaisirs bruyants de la journée; c'est là qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les géants, les nains, les alcides ettutti quantiofferts à la curiosité d'un chacun moyennant une rétribution variable de dix à vingt centimes. La place Saint-Guenault est ce jour-là le carré Marigny de Corbeil. Cette cavalcade que vous voyez défiler pompeusement sur la place et qu'à ses dolmans enjolivés de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de hussards, ce sont messieurs les écuyers et palefreniers d'un cirque on ne peut plus olympique, qui annoncent la représentation par cette promenade imposante.--«entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....»Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phénomènes, de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobèches, de parfums de saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui constitue les fêtes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans cette mémorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque temps du moins, de ces inénarrables jouissances. D'ailleurs nous avons eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent le pourtour de la place comme d'une ébouriffante et colossale fresque. Or, cet aspect suffit à quiconque possède un peu d'expérience sur la matière. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points à la réalité; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu letableauet surtout la parade préliminaire, a tout vu. Le reste se donne, c'est-à-dire se vend par-dessus le marché.Quant à moi, n'eussé-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux, le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque plaisir en disant adieu à Saint-Spire, à Saint-Guenault et à Corbeil.Fête de Nanterre.--Conduite de la Rosière à la Mairie.Fête de Saint-Germain.--Changeons maintenant de chemin de fer et transportons-nous à Saint-Germain qui célèbre sa fête patronale, en attendant la fin de l'été, qui doit ramener la fameuse et historique fête des Loges. Là encore nous trouvons, comme partout, l'inévitable mât de cocagne entouré des orchestres forains, des balançoires, des jeux de bagues, des débits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres d'orge et de bonshommes de pain d'épice. En vérité, on jurerait qu'il n'y a qu'une fête dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville, chose bien connue depuis longtemps.Gardons-nous toutefois de calomnier la fête patronale de Saint-Germain; contentons-nous de la médisance. Nous avons remarqué à cette solennité deux jeux entièrement inédits et qui, à ce titre, nous ont séduit tout d'abord.L'un estle jeu du tourniquet, exercice des plus gymnastiques, qui a le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question, lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet, dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol, et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage. C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le prix olympique.Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête de Saint-Germain estle jeu du baquet, qui mérite également une description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet, il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus et l'amour.Couronnement de la Rosière.Fête de Nanterre.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu, Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly; mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous le savez, on est si méchant au village!Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui demandait avec instance le prix pour une autrecandidate, dont le grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voirles jeunessess'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors qu'elles aspirent à la couronne de rosière.Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud, et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.En attendant, donnons un regard au jeu ditdes ciseaux, spécialement dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc., voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête; sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah! diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours, est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée desmessiers, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent les couleurs nationales. Lesmessierssont les principaux cultivateurs de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des maraîchers de la banlieue.Sur les pas de cettelandwehragreste, on voit habituellement s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes filles du village.Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse derrière le cortège.Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche, les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance:A la vertu!Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l' usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de vertu, la couronneciviqueque vos concitoyens vous décernent.»A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village, termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons à notre manière, en lui érigeant une colonne... del'Illustration.Promenade sur les Fortifications de Paris.Suite.--Voyez page 219II.LES FORTS.Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V, augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée considérablement en avant et serait passée juste par les points où se trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre; puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes et ses projectiles incendiaires.C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée complètement.Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie, jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais, d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que, dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant. En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure perte des munitions qui lui sont précieuses.Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif de son entreprise.Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est facile de le voir (voyez le plan au numéro précédent), est ouvert à la gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses bastions.Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie; cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient aboutir au fort de Nogent.Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie: c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces excavations forment d'immenses magasins voûtés.Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits quadrilatères.À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles, sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination, pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position, font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants du siège.Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette, l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme le plus de champ possible.On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers le terre-plein.On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les parties les moins exposées de la fortification.Coupe d'une casemate.Escarpe crénelée.Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus possible.Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et l'obstacle du fossé rétabli.Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le mécanisme.La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer qu'à vaincre les frottements.De la peinture sur Lave de Volvic.On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel, Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent, M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil, ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire, nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et vernissée comme les belles sculptures en terre cuite deLuca della Robbiapourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or, est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de la peinture historique.Nécrologie.--Thomire.Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent. Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle, d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de 14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie, le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger d'exécuter en bronze lepetit écorché, ouvrage qu'il affectionnait. Le jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre duVoltaire assis, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne du maître.Thomire, ciseleur et bronzier,décédé le 15 juin 1843.Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie, d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon, des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire, pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus, en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme, et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva, Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la vie; il réussit.Berceau du roi de Rome.Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont:le berceau du roi de Rome, la psyché et la toilettedont la ville de Paris fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, lesgrands candélabresdestinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, lessurtouts de tablepour les Tuileries et la ville de Paris, ungrand vase en malachite, une magnifique tableuntemplede six mètres soixante-dix centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique, celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland, Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la releva jusqu'à l'art.Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze. Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et 1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux dernières années de sa longue vie.Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli, nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le patriarche des ciseleurs et des bronziers.Psyché donnée à l'impératriceMarie-Louise par la ville de Paris.Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de velours nacarat.Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité, au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et semble essayer de s'élever jusqu'à lui.Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre; près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.Détails du miroir donné par laville de Paris à Marie-Louise.Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini. Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes, et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un grenier de Vienne.L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier, terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours, du groupe des Grâces, etc., etc.S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition. Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil, l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves, reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus utiles et les plus productives.Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.

«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?

--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.

--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au malheur.

--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.

--Vous êtes Français, monsieur?

--Français et gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--Qu'est-ce à dire, sambleu!

--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il n'y a plus de gentilshommes en France.

--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va vous envoyer aux poissons.

--Vous ne le ferez pas.

--Est-ce un défi?

--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg, et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant en France et que vous y êtes condamné à mort.

--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.

--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure. Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante affaire de plus.

--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement original.

--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau parce que je vous offre mes services.

--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un étranger.

--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.

--Et qu'en ferez-vous?

--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette insulte, je me la passerais au travers du corps.

--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource que le suicide?

--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.

--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.

--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.

--Non; mais c'est ce qui la donne.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le travail.

--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.

--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et celle-ci dans l'éternité.

--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.

--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis la création.

--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même votre nom.

--Vous ne dites pas vrai.

--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.

--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.

--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.

--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.

--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais... Que je me jette à vos genoux...»

M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui, Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison socialeFranklin and Son et comp.en valait bien un autre, et qu'il était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M. Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de nature à être accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin, et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de plus de huit lieues carrées.

M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes, travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier, momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million de dollars, et s'embarqua surle Neptuneen destination pour le Havre. La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi, dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on appelait alorsun noble débris de l'exil, il avait eu le tort d'être heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident fortuit, et il fut assez froidement congédié.

Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs, les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires, les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il était riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir!

Nous regretterions amèrement que l'expression desagedont nous nous sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers sonretiroparfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes filles, connaissaient si bien l'homme du banc, que personne ne se fût permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de luttes péniblement accomplies.

M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa outre.

Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.

Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre, passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.

M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir. L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin, heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même les chaisespayantes, tout à fait comme une carène démâtée que les vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas que d'en demeurer navrés.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir..... C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne l'était M. le major dans sa résignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.

On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux sources les plus sacrées de sa vie?

M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.

Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme; les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.

Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à exécution, si la nécessité l'y forçait.

Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal, j'ai pourtant quelque idée que les choses doivent être un peu changées à laPetite-Provence, et que cem'sieu, ennuyé que je ne vinsse plus lui offrir mon dépit en spectacle, aura pris le parti de vider les lieux..... et à moins qu'un nouveau démon se soit mis en tête d'achever la besogne de l'autre, c'est-à-dire de me dégoûter de l'existence... Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus mignon que jamais... Si cependant le sort eût permis..... Alors, mille diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous verrous de quel pied il se mouche, cem'sieu... Eh! cela m'est absolument égal de mourir d'un coup d'épée ou d'un petit banc rentré... A propos, combien voilà-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi ce fut un duel gros d'aventures... et qui me coûta cher... cent mille écus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous égorgeames pour cette petite Guimard, une pécore! une drôlesse! qui n'avait d'autre mérite, en conscience, que d'être la fille de sa mère... autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux Soubise...

Guimard en tout n'est qu'artifice,Et par dedans et par dehors;Otez-lui le fard et le vice,Elle n'a plus ni âme ni corps.

Guimard en tout n'est qu'artifice,Et par dedans et par dehors;Otez-lui le fard et le vice,Elle n'a plus ni âme ni corps.

Guimard en tout n'est qu'artifice,

Et par dedans et par dehors;

Otez-lui le fard et le vice,

Elle n'a plus ni âme ni corps.

Marc Fournier

(La suite à un autre numéro.)

LA FÊTE DE SAINT-SPIRE A CORBEIL.--LA FÊTE DE SAINT-GERMAIN.--LE JEU DU TOURNIQUET.--LE JEU DU BAQUET.--LA FÊTE DE NANTERRE.--LE JEU DES CISEAUX.--LE COURONNEMENT DE LA ROSIÈRE.

Fêtes de Corbeil.--Tombeau de Jacquesde Bourgoin, écuyer de Corbeil, fondateurdu collège de cette ville enterré en1681, en l'église de Saint-Spire.--Reliques de saint Leu et de saintRembert premiers évêques de Bayeux,apportées en l'église de Saint-Spire,par le comte Amyon, en 1000.

Que les temps sont changés! Jadis aux fêtes patronales, les bons villageois se contentaient de danser à l'ombre du grand chêne, non sur la fougère (M. Alphonse Karr a démontré péremptoirement que l'on ne dansais pas sur cet arbuste), mais sur la pelouse verte et unie, au son de l'antique vielle, ou de la cornemuse dont jouait un unique ménétrier, hissé sur un gigantesque tonneau,--le tout, quand M. le curé voulait bien le permettre. Cependant,les anciens, spectateurs sédentaires mais non point inactifs des bourrées et des rigodons, honoraient aussi à leur guise le saint de l'endroit et se consolaient de n'être plus jeunes en fêtant la dive bouteille. La chute du jour mettait habituellement fin à ces modestes réjouissances. L'art prestigieux des Ruggieri et les illuminationsa giornon'avaient point encore pénétré dans les campagnes, et tout au plus y permettait-on le feu de joie, composé d'un cent de fagots, aux plus grandes solennités, qui seules comportaient et pouvaient justifier une pareille magnificence.

Telles sont encore les fêtes champêtres, à peu de différence près, dans une partie de nos provinces. Mais il n'en est pas de même dans tout le voisinage de lagrand'ville. Pans, avec ses instincts sardanapalesques, a civilisé ses alentours de telle sorte qu'il faut aujourd'hui, au moindre village de la banlieue, pour fêter son saint patronal, les plaisirs les plus raffinés, les jouissances les plus orientales, tels que des jeux de bagnes et autres, des macarons et des fritures en plein vent, des quadrilles à grand orchestre sur des motifs de M. Aubert et de mademoiselle Loïsa Puget, des bateleurs, des phénomènes, des mâts de cocagne et... des gendarmes. Ce dernier point est de rigueur.

Fête de Corbeil.--Tombeau de messire Aymon, comte de Corbeil, mort en 1030, enterré dans l'église de Saint-Spire, à Corbeil.

En un mot, on ne se refuse rienextra murospas plus qu'intra, comme vous l'allez voir si vous voulez bien vous associer à notre promenade philosophique à travers les festivals champêtres, oufestivauxcomme n'eût pas manqué de le dire ici le judicieux Larissole.

Prenons le chemin de fer d'Orléans et courons, ou plutôt glissons jusqu'à Corbeil, l'antique mense des moines de Saint-Germain d'Auxerre, qu'illustrèrent jadis les reliques de saint Exupère et de saint Loup et qu'embellissent aujourd'hui les moulins de M. Darblay. Il s'agit d'assister à la fête de saint Spire le patron de la collégiale du vieux et du nouveau Corbeil.

Il ne tiendrait qu'à nous de déployer ici la plus vaste érudition, on vous racontant tout au long comment Corbeil ou Corbeliae dut sa fondation aux Normands dont les incursions le long de la Seine déterminèrent l'érection d'un château-fort sur l'emplacement occupé par la cité seine-et-oisaise. Nous vous retracerions ensuite, le livre de Dulaure en main, les hauts faits des comtes de Corbeil; mais nous savons trop ce que nous devons à nos lecteurs pour les convier à pareille fête.

Fête de Corbeil.

Nous ne saurions toutefois passer entièrement sous silence l'histoire de messire Aymon, le premier comte de la ville, qui, après avoir vaillamment défendu Corbeil contre les hommes du Nord, y fonda, près du château-fort, l'église de Saint-Exupère, laquelle a été depuis placée sous l'invocation de Saint Spire, nous ne saurions dire pourquoi. Il fit ensuite un pèlerinage à Rome, où il rendit son âme à Dieu, les uns disent en l'an mil ou environ, et les autres en 1050. Son corps, rapporté à Corbeil, y fut déposé sous le tombeau que l'on voit aujourd'hui à Saint-Spire et que surmonte sa statue. Ce féal guerrier, le modèle des comtes, fut le bienfaiteur de la contrée, et son souvenir, toujours vivant dans la mémoire populaire, est encore aujourd'hui honoré par une pieuse et touchante coutume.

Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs viennent faire leurs dévotions autour de son tombeau, et en se retirant baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle en est tout usée et amaigrie, comme le roc est creusé par la goutte d'eau patiente qui le frappe durant, les siècles. Nous l'avouons, et le lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plaît et nous charme: elle est comme un arrière-parfum de ce Moyen-Age si loin de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et qui le protège, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'écrase n'a pas toutes ses sympathies, comme d'éloquents écrivains ont cherché à nous le persuader: il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-là n'est à coup sûr ni la moins sincère ni la moins durable, témoin l'hommage traditionnel et spontané rendu aux mânes du bon sire Aymon de Corbeil.

En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers évêques de Bayeux, qu'apporta le comte Aymon en l'église de Saint-Spire, peu de temps avant ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.

Les fidèles s'arrêtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin, écuyer de Corbeil et fondateur du collège de cette ville, qui fut enterré à Saint-Spire en l'an 1661.

Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu'à prendre part aux délices de la fête qui s'étale dans les rues, sur le joli quai de Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, où s'élève le tribunal civil. Saint-Guenault était, comme Saint-Spire, une église collégiale dont la construction remonte au delà du douzième siècle, et qui contient aujourd'hui, par un assez étrange rapprochement, les prisons et la bibliothèque de la ville.

Fête de Saint-Germain.--Jeu du Tourniquet.

C'est là qu'est le rendez-vous général des plaisirs bruyants de la journée; c'est là qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les géants, les nains, les alcides ettutti quantiofferts à la curiosité d'un chacun moyennant une rétribution variable de dix à vingt centimes. La place Saint-Guenault est ce jour-là le carré Marigny de Corbeil. Cette cavalcade que vous voyez défiler pompeusement sur la place et qu'à ses dolmans enjolivés de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de hussards, ce sont messieurs les écuyers et palefreniers d'un cirque on ne peut plus olympique, qui annoncent la représentation par cette promenade imposante.--«entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....»

Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phénomènes, de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobèches, de parfums de saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui constitue les fêtes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans cette mémorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque temps du moins, de ces inénarrables jouissances. D'ailleurs nous avons eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent le pourtour de la place comme d'une ébouriffante et colossale fresque. Or, cet aspect suffit à quiconque possède un peu d'expérience sur la matière. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points à la réalité; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu letableauet surtout la parade préliminaire, a tout vu. Le reste se donne, c'est-à-dire se vend par-dessus le marché.

Quant à moi, n'eussé-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux, le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque plaisir en disant adieu à Saint-Spire, à Saint-Guenault et à Corbeil.

Fête de Nanterre.--Conduite de la Rosière à la Mairie.

Fête de Saint-Germain.--Changeons maintenant de chemin de fer et transportons-nous à Saint-Germain qui célèbre sa fête patronale, en attendant la fin de l'été, qui doit ramener la fameuse et historique fête des Loges. Là encore nous trouvons, comme partout, l'inévitable mât de cocagne entouré des orchestres forains, des balançoires, des jeux de bagues, des débits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres d'orge et de bonshommes de pain d'épice. En vérité, on jurerait qu'il n'y a qu'une fête dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville, chose bien connue depuis longtemps.

Gardons-nous toutefois de calomnier la fête patronale de Saint-Germain; contentons-nous de la médisance. Nous avons remarqué à cette solennité deux jeux entièrement inédits et qui, à ce titre, nous ont séduit tout d'abord.

L'un estle jeu du tourniquet, exercice des plus gymnastiques, qui a le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.

L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question, lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet, dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol, et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage. C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le prix olympique.

Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.

Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête de Saint-Germain estle jeu du baquet, qui mérite également une description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet, il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus et l'amour.

Couronnement de la Rosière.

Fête de Nanterre.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu, Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly; mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!

La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous le savez, on est si méchant au village!

Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui demandait avec instance le prix pour une autrecandidate, dont le grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voirles jeunessess'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors qu'elles aspirent à la couronne de rosière.

Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud, et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.

En attendant, donnons un regard au jeu ditdes ciseaux, spécialement dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc., voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête; sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah! diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...

Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.

La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.

Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours, est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée desmessiers, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent les couleurs nationales. Lesmessierssont les principaux cultivateurs de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des maraîchers de la banlieue.

Sur les pas de cettelandwehragreste, on voit habituellement s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes filles du village.

Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse derrière le cortège.

Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche, les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.

Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance:A la vertu!

Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l' usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de vertu, la couronneciviqueque vos concitoyens vous décernent.»

A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village, termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons à notre manière, en lui érigeant une colonne... del'Illustration.

Suite.--Voyez page 219

Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V, augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée considérablement en avant et serait passée juste par les points où se trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre; puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes et ses projectiles incendiaires.

C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée complètement.

Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie, jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais, d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que, dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant. En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure perte des munitions qui lui sont précieuses.

Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif de son entreprise.

Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est facile de le voir (voyez le plan au numéro précédent), est ouvert à la gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.

Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses bastions.

Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie; cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.

Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient aboutir au fort de Nogent.

Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie: c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.

Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces excavations forment d'immenses magasins voûtés.

Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits quadrilatères.

À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.

Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles, sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination, pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.

Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position, font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants du siège.

Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette, l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme le plus de champ possible.

On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers le terre-plein.

On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les parties les moins exposées de la fortification.

Coupe d'une casemate.

Escarpe crénelée.

Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus possible.

Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et l'obstacle du fossé rétabli.

Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le mécanisme.

La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer qu'à vaincre les frottements.

On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel, Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent, M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil, ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire, nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et vernissée comme les belles sculptures en terre cuite deLuca della Robbiapourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or, est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de la peinture historique.

Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent. Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle, d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de 14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie, le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger d'exécuter en bronze lepetit écorché, ouvrage qu'il affectionnait. Le jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre duVoltaire assis, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne du maître.

Thomire, ciseleur et bronzier,décédé le 15 juin 1843.

Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie, d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon, des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire, pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus, en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.

La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme, et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.

Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva, Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la vie; il réussit.

Berceau du roi de Rome.

Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont:le berceau du roi de Rome, la psyché et la toilettedont la ville de Paris fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, lesgrands candélabresdestinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, lessurtouts de tablepour les Tuileries et la ville de Paris, ungrand vase en malachite, une magnifique tableuntemplede six mètres soixante-dix centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.

Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique, celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland, Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.

Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la releva jusqu'à l'art.

Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze. Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et 1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux dernières années de sa longue vie.

Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli, nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le patriarche des ciseleurs et des bronziers.

Psyché donnée à l'impératriceMarie-Louise par la ville de Paris.

Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de velours nacarat.

Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité, au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et semble essayer de s'élever jusqu'à lui.

Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre; près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.

Détails du miroir donné par laville de Paris à Marie-Louise.

Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini. Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes, et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un grenier de Vienne.

L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier, terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.

La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours, du groupe des Grâces, etc., etc.

S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition. Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.

Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.

Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil, l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves, reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus utiles et les plus productives.

Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.


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