L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'étranger, -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Mémoires de lady Sale.Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de la prison à Caboul.--L'Été Parisien.Départs pour la campagne (2 gravures); Vues des bains de mer (4 gravures).--Courrier de Paris.Le crieur de Séraphin.--La Chambre des Pairs.L'histoire et ta Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs.--Les Deux Marquises, comédie (1er acte). --Voyages en Zigzag;11 gravures.--Bulletin bibliographique, --Annonces. --Modes;1 gravure. --Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris;1 gravure.--Amusements des sciences.--Rébus.Mémoires de lady Sale.Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui séparent Caboul de Jellalabad.Lady Sale.Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient, huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et plus précis sur ce grand désastre.Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19 octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire d'intéressant. C'est à ce curieuxjournalpublié textuellement à Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]Lady Sale dans la prison de Caboul.Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours, la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante, l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois, ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes ne se réalisent pas!»Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans, qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la première.Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais, mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que, s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent auSirdar(général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode important de cette désastreuse retraite.«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer; ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour débarrasser leur patrie des conquérants anglais.«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de Khoord-Caboul sur un poney.«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions prudemment maintenus au petit pas.»La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.LeSirdarconduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, qui lui fit aussi parvenir ses lettres.Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 février 1843:«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le lapidèrent.Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de diverses manières.«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur lesnumdas(tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau (riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous buvions de l'eau fraîche dans une théière.»Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité suprême à Caboul.Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan 20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue du voyage.12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange verte.13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger les rats et les souris dont le fort est rempli.14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours qui battaient aux champs; ce qui, dans notreyaghi(rebelle) position, était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont disparu.15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, et je me mettrai à la tête de notre troupe.»Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre qu'elle eut à subir pendant sa captivité:«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un opprobre éternel.»L'été du Parisien.La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la réalité.Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, s'envole à tire-d'aile.Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'esttrente centimesqu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au théâtre de Bobino.Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang desZingari, et les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.Avance et marchedonc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton bâton de voyage et ton bonnet de nuit;Avance et marche!Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un petit rosier, de gigantesquescoboea; et tous les matins, quand le soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous les jours.Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la Villette et Montfaucon.Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas on n'a pas étendu les poupons!D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, et il leur écrit ceci:«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus defusillés à mort. On dit que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue impraticable. Je compte sur loi; lesParisiennest'amèneront jusqu'à ma porte.»Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez;voiture à volonté, ce qui ne veut pas dire que vous arriverezà volontémais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et celui qui l'a faite si belle.La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de déménagement. Que l'été lui soit léger!Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer de plaisirs, vous allez vous reposer.Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme et d'une gaieté inaltérable.Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et parfois aussi la troisième(con sordino), nous pouvons bien aller à la mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisezl'Illustration, et tout est là.BAINS DU HAVRE.Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a peuplé Quilleboeuf de piloteslamaneursqui veillent jour et nuit sur ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront acquis ainsi droit de cité.Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les flots viennent murmurer à leurs pieds!Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. Pauvres bailleurs, je vous plains peu!L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.BAINS DE DIEPPE.Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants, renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il y a des femmes laides aux bains.Départ de la petite propriété pour la campagne.Départ de la haute et moyenne classe.Les bains du Havre.Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume: elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère, d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis, quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant. Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend, la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors! Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses, aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous, mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes, chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées, avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!Les Bains de Boulogne-sur-MerBAINS DE BOULOGNE.Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au veau d'or?Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si dissemblables, peuvent porter la devise:Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne sait que quand elle vieillit.Les Bains de Dieppe.Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de pilastres ioniques.La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de laLiane, ou la route nommée laVerte-Voie, soit qu'on aille visiter les carrières et les usines deMarquiseet dePerques. Bien de plus pittoresque que les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, rien de plus gracieux que les vallées duDenaireet duSouverain-Moulin.Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la colonne, le château duPont de Briques, ancien quartier-général de Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles pour soutenir son nom!...Baigneur faisant prendre la lame.Courrier de Paris.Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre: la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là, notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les trous et les taches de son manteau.Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir. Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur vivant desOmbres Chinoises, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en 1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois, empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques;Ombres chinoises. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable:les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux Tirelires.Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez, messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la terre?La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps desDeux Tirelires.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler:Mémoires philosophiques de Séraphin. Quelles curieuses confidences ne doit-on pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. «Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une autre, peu importe!»Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: «Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, tu auras quelque chose!»Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a 800,000 fr. en maisons et en rentes,itembibliothèque magnifique et magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis comme s'il n'était pas mort.»Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les semaines se suivent et ...Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été couleur de sang; lefait Parisa donné dans le sombre et le féroce. A lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à votre image?--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à l'heure.--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y fait grand cas de notre entrechat.--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes institutions; il est intituléle Bacchus. A le considérer sous le point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur;le Bacchusse pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop bouchés.--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne beaucoup d'inquiétude auConstitutionnel. Cet étranger, venu d'Asie, est connu vulgairement sous le nom d'éléphant;le Constitutionnel, en publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius montait à la bataille d'Ardelles:le Constitutionneldéroge ici à ses habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs d'éléphants actuellement sans emploi!--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'auxomnibus. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable!l'omnibusse pare, l'omnibusdevient coquet et magnifique: il a des coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les nouvellistes de coulisses lui promettent l'Oedipe à Colonnede Sachini, laPéri, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de soleil, et je le tiens quitte!--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e régiment de ligne.Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: «Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.
Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'étranger, -- 10 -- 20 -- 40
SOMMAIRE.Mémoires de lady Sale.Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de la prison à Caboul.--L'Été Parisien.Départs pour la campagne (2 gravures); Vues des bains de mer (4 gravures).--Courrier de Paris.Le crieur de Séraphin.--La Chambre des Pairs.L'histoire et ta Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs.--Les Deux Marquises, comédie (1er acte). --Voyages en Zigzag;11 gravures.--Bulletin bibliographique, --Annonces. --Modes;1 gravure. --Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris;1 gravure.--Amusements des sciences.--Rébus.
Mémoires de lady Sale.Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de la prison à Caboul.--L'Été Parisien.Départs pour la campagne (2 gravures); Vues des bains de mer (4 gravures).--Courrier de Paris.Le crieur de Séraphin.--La Chambre des Pairs.L'histoire et ta Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs.--Les Deux Marquises, comédie (1er acte). --Voyages en Zigzag;11 gravures.--Bulletin bibliographique, --Annonces. --Modes;1 gravure. --Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris;1 gravure.--Amusements des sciences.--Rébus.
Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui séparent Caboul de Jellalabad.
Lady Sale.
Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient, huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et plus précis sur ce grand désastre.
Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19 octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire d'intéressant. C'est à ce curieuxjournalpublié textuellement à Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.
[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]
Lady Sale dans la prison de Caboul.
Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours, la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante, l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.
Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»
«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois, ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes ne se réalisent pas!»
Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans, qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la première.
Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais, mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que, s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent auSirdar(général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode important de cette désastreuse retraite.
«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer; ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour débarrasser leur patrie des conquérants anglais.
«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de Khoord-Caboul sur un poney.
«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions prudemment maintenus au petit pas.»
La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!
Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.
LeSirdarconduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, qui lui fit aussi parvenir ses lettres.
Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 février 1843:
«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.
Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le lapidèrent.
Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»
Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de diverses manières.
«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.
«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur lesnumdas(tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau (riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous buvions de l'eau fraîche dans une théière.»
Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité suprême à Caboul.
Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan 20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue du voyage.
12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange verte.
13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger les rats et les souris dont le fort est rempli.
14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours qui battaient aux champs; ce qui, dans notreyaghi(rebelle) position, était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont disparu.
15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.
16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, et je me mettrai à la tête de notre troupe.»
Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»
Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre qu'elle eut à subir pendant sa captivité:
«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un opprobre éternel.»
La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la réalité.
Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.
Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, s'envole à tire-d'aile.
Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!
Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!
Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'esttrente centimesqu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au théâtre de Bobino.
Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang desZingari, et les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.Avance et marchedonc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton bâton de voyage et ton bonnet de nuit;Avance et marche!
Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un petit rosier, de gigantesquescoboea; et tous les matins, quand le soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous les jours.
Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.
Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.
Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la Villette et Montfaucon.
Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas on n'a pas étendu les poupons!
D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, et il leur écrit ceci:
«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus defusillés à mort. On dit que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue impraticable. Je compte sur loi; lesParisiennest'amèneront jusqu'à ma porte.»
Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.
Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez;voiture à volonté, ce qui ne veut pas dire que vous arriverezà volontémais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et celui qui l'a faite si belle.
La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de déménagement. Que l'été lui soit léger!
Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer de plaisirs, vous allez vous reposer.
Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme et d'une gaieté inaltérable.
Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et parfois aussi la troisième(con sordino), nous pouvons bien aller à la mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisezl'Illustration, et tout est là.
BAINS DU HAVRE.
Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a peuplé Quilleboeuf de piloteslamaneursqui veillent jour et nuit sur ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront acquis ainsi droit de cité.
Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les flots viennent murmurer à leurs pieds!
Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.
Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. Pauvres bailleurs, je vous plains peu!
L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.
BAINS DE DIEPPE.
Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants, renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il y a des femmes laides aux bains.
Départ de la petite propriété pour la campagne.
Départ de la haute et moyenne classe.
Les bains du Havre.
Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume: elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère, d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis, quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant. Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend, la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors! Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses, aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous, mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes, chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées, avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!
Les Bains de Boulogne-sur-Mer
BAINS DE BOULOGNE.
Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au veau d'or?
Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si dissemblables, peuvent porter la devise:Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne sait que quand elle vieillit.
Les Bains de Dieppe.
Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de pilastres ioniques.
La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.
Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de laLiane, ou la route nommée laVerte-Voie, soit qu'on aille visiter les carrières et les usines deMarquiseet dePerques. Bien de plus pittoresque que les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, rien de plus gracieux que les vallées duDenaireet duSouverain-Moulin.
Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la colonne, le château duPont de Briques, ancien quartier-général de Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles pour soutenir son nom!...
Baigneur faisant prendre la lame.
Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!
Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre: la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»
Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là, notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les trous et les taches de son manteau.
Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir. Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur vivant desOmbres Chinoises, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!
Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en 1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois, empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques;Ombres chinoises. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable:les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux Tirelires.
Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez, messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la terre?
La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps desDeux Tirelires.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.
Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler:Mémoires philosophiques de Séraphin. Quelles curieuses confidences ne doit-on pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.
--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. «Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une autre, peu importe!»
Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: «Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, tu auras quelque chose!»
Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a 800,000 fr. en maisons et en rentes,itembibliothèque magnifique et magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!
Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis comme s'il n'était pas mort.»
Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les semaines se suivent et ...
Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été couleur de sang; lefait Parisa donné dans le sombre et le féroce. A lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à votre image?
--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à l'heure.
--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?
--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y fait grand cas de notre entrechat.
--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes institutions; il est intituléle Bacchus. A le considérer sous le point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur;le Bacchusse pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop bouchés.
--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne beaucoup d'inquiétude auConstitutionnel. Cet étranger, venu d'Asie, est connu vulgairement sous le nom d'éléphant;le Constitutionnel, en publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius montait à la bataille d'Ardelles:le Constitutionneldéroge ici à ses habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs d'éléphants actuellement sans emploi!
--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'auxomnibus. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable!l'omnibusse pare, l'omnibusdevient coquet et magnifique: il a des coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»
--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les nouvellistes de coulisses lui promettent l'Oedipe à Colonnede Sachini, laPéri, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de soleil, et je le tiens quitte!
--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»
Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e régiment de ligne.
Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: «Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.