SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843.Nº 19. Vol. I.--SAMEDI 8 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.pour l'Étranger.             10              20              40SOMMAIRE.Les Marbres de Magnésie et de Thessalonique;une gravure.--Courrier de Paris,--Observations météorologiquesdu mois de juin.--Nécrologie John Murray;portrait. Mademoiselle Lenormand;portrait; Main gauche de l'impératrice Joséphine; une Consultation de mademoiselle Lenormand.--Tombeaux de Casimir Périer et de Casimir-Pagès;deux gravures.--Le Major Anspech,nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et fin);une gravure.--Bâtiments à hélice.Arrière du bâtiment à vapeurl'Archimède;Hélice duNapoléonvue de différents côtés; Hélices suivant le système de Rennie; Arrière duNapoléon;Plan et Coupe duNapoléon.--Les deux Marquises, comédie, par M. E. L. (Suite et fin)--Théâtres.Une Scène de Loïsa.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés:l'Éléphant et la Genette.--Annonces.--Une Caricature: Grande victoire remportée sur saint Médard.--Échecs.--Le Quêteur du Mont-Carmel;portrait.--Rébus.Les MarbresDE MAGNÉSIE ET DE THESSALONIQUESUR L'ESPLANADE DU LOUVRE.Depuis quelques années l'attention des antiquaires se portait vers l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explorée et qui, d'après les récits de Walpole et de Leake, devait offrir au zèle des collecteurs une abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connaître à la France et à l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie à leur gouvernement respectif, l'existence de villes et de nécropoles presque entièrement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de sculptures, méritaient d'être étudiées par les archéologues et les artistes européens. L'Angleterre expédia un brick vers les côtes de la Lycie, et M. Fellows dépouilla la vieille cité de Xanthus d'une admirable série de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique et mythologique que précieux par leur exécution. La France ne voulut pas rester complètement, en arrière dans cette lutte artistique, et M. Charles Texier fut à son tour chargé d'enrichir nos Musées de quelques débris arrachés à l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du Méandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnésie. Cette colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte à la guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un théâtre, d'un aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa le Temple de Diane, renversé par un tremblement de terre à une époque très-reculée. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'édifice était tombée dans la vase d'un marécage,-et devait en conséquence être exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent à découvert une frise magnifique, longue de 81 mètres, sur 1 mètre environ de hauteur, représentant leCombat des grecs contre les Amazones,et de la plus entière conservation.Au mois de mars 1843, la gabare l'Expéditiveentrait dans le port de Toulon, rapportant les marbre» de Magnésie. Elle reprit immédiatement la mer et se rendit au Havre, où ces marbres furent transbordés, arrimés et conduits à Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont actuellement déposés sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en fasse une exposition publique.Les archéologues ne sont pas d'accord sur l'époque à laquelle on doit faire remonter les bas-reliefs duTemple de Diane Leucophryné.Les uns les croient de la dernière époque de l'art et vont jusqu'à prétendre qu'ils n'ont pu être produits que du temps de Constantin, sans penser qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources nécessaires à la construction d'un édifice aussi grandiose que l'est le temple de Magnésie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette immense frise, taillée d'une façon large, et pleine de caractère, qui rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi négligée en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier le fini à l'effet dans une oeuvre placée à 20 mètres au-dessus du spectateur. On est porté à assigner le milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, c'est-à-dire le règne d'Alexandre le Grand, comme âge au temple de Magnésie.La même gabare l'Expéditivea ramené de Thessalonique un sarcophage qui avait été découvert en 1837 et acheté par M. Gillet, consul de France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux nattés, vêtue d'une chlamyde légère, et tenant à la main une couronne de narcisses. Les faces antérieures et latérales du monument représentent lescombats d'Achille et de Penthesilée.Sur la face postérieure sont deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que représente notre gravure dans une proportion exagérée relativement au monument du Louvre, est romain et du troisième siècle de notre ère; il rappelle tout à fait le magnifique monument d'Alexandre Sévère et de Mamée que l'on admire au Musée du Capitole. On y a trouvé, dans une boîte de cèdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et quelques bijoux, qui ont été remis au pacha, et achetés, tant par un antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.Courrier de Paris.La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel: le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas d'opinion politique.Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de tendresse.Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine qui égayait l'air de cris joyeux et doux.Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne, oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et d'espérances!J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes: l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint, souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris, qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis, regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là, inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et attend.«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante, embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la voiture!» --Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment, infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante baronne, qui disparaît.La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle, baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet! Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants, tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux. O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et solennel.Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant, vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais, hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton, souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de tendresse et de joie paternelle.J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes, bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs, les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade deZaïre, quelques vers duMisanthropeet de Victor Hugo, en balayant sa cour. Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle se recrute et s'alimente particulièrement.Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire. Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un vent aigu a déraciné ce grand chêne.Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique, peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne, du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier: c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter les aspirants.La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars, dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra bien!Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger. Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!» Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os, dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de choeur!O vanitas vanitatum!«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre. Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur, que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je, croyant adoucir sa blessure. --Pas trop mal! parbleu, je le crois bien; elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble, voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction exaltée difficile à décrire.--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le jardin jouer avecma carrosse?» On rit beaucoup et l'on se moqua de la petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis XIV. Malherbe emploieénigmeau masculin, et les belles marquises du siècle de Corneille disaientune carrosse, exactement comme cette enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIVfaillît attendre, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la leçon de notre académicien, observa que c'était sans doutesa carrosseque S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse: «Mon carrosse!» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre masculin et n'en roulent pas moins.Observations MétéorologiquesFAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS.1843--JUIN.Nécrologie.--John Murray,John Murray, le célèbre éditeur de Walter Scott et de lord Byron, est mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, après une courte maladie.John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce. Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº 21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de 1805, il commença l'importante série de livres historiques ou littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il fonda laQuarterly Review, cette revue tory qui a souvent vaincu sa redoutable rivale, laRevue d'Édimbourg.John Murray, décédé le 25 juin.En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières publications, lesMémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,se sont vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour titre:le Représentatif. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié. Byron,--personne ne l'ignore, --avait pour lui une affection et une estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi, on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur del'Athenaeum, était de pousser des bottes aux livres élégants que j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but. Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être débarrassé de lui.»Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du titre degentleman. Il était bienveillant et généreux; il avait d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier; souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi il acheta à Campbell sesSpécimens of the Poets500 livres, et il les paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des excellentsHandbooks for Travellers, qui jouissent déjà d'une réputation méritée.Mademoiselle Lenormand.Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand, la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est morte!»Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de 300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a gagné cette fortune à faire degrandes et petites patiences, à lire dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne) en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M. Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la Normandie.Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes, le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie, et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances, n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés, comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans sonAmi du Peuple, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader. Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée, désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients, s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile. En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier, ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée par le 9 thermidor.Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles, Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue, en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes destinées:»Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de votre bonheur et du sien.»Mademoiselle Lenormand décédée le25 juin.Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier 1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un gros livre in-8:les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809.Persiflée à l'occasion de cet ouvrage, par leJournal de Paris, lesDébatset leNain Jaune, elle inséra de longues réponses dans leCourrierdu 20 septembre et leConstitutionneldu 24 septembre 1815. Puis, comme pour défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume:Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine, in-8, 1815;la Sibylle au tombeau de Louis XVI., in-8, 1816;les Oracles sibyllins, in-8, 1817;la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle, in-8, 1819;Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine, 2 vol. in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle sérieusement de ses rapports avecAriel, esprit super-céleste tout-puissant; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur desdix séphiroths; dePhaldarus, génie de la recherche des choses occultes, qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme s'étant vantée de posséder laflèche d'Ahuris, uneloupe magiqueet untalismanprécieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de cette cause sont consignés dans lesSouvenirs de la Belgique, Cent jours d'infortune, oule Procès mémorable, in-8, 1822.Main gauche de l'impératrice Joséphine,étudiée, «d'après les règles de lachiromancie, par mademoiselleLenormand.Mademoiselle Lenormand a fait paraître encorel'Ange protecteur de la France au tombeau de Louis XVIII, in-8, 1824; le prospectus d'un ouvrage inédit,Album de mademoiselle Lenormand, 5 vol. in-4, et 80 vol. in-8;l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre Ier, in-8, 1826;l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans, in-8, 1831;Manifeste des Dieux sur les affaires de France, in-8, 1832;Arrêt suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de son filsin-8, 1833.Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait leconsultantdans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée, veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille, Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer, Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous legrand jeuou lepetit jeu?» Elle commençait ensuite ses opérations chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou cafémanciennes.Une consultation de mademoiselle Lenormand.Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires. A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire. S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le caractère duconsultant; et les actions étant toujours conformes aux penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël, Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son tombeau!Tombeaux de Casimir Périer et de Garnier-Pagès,AU PÈRE-LACHAISE.Tombeau de Casimir Périer.--Architecte, M. Achille Leclerc; statuaire, M. CorlotDeux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège, animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs, soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France: Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame, Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.Tombeau de Garnier-Pagès, par David (d'Angers.Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle, énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution savante.Voici les inscriptions gravées sur le tombeau:La Ville de Paris, pour consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre ou repose un grand citoyen.On lit au-dessus de l'Éloquence:Sept fois élu député, président du conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la paix et la dignité nationale à l'extérieur.On lit au-dessus de la porte du caveau:La reconnaissance publique a érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France; Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry, député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier président; Philippe de Ségur, pair de France.Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre, au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement, au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des principaux discours du jeune orateur.On lit sur le tombeau, pour toute inscription:GARNIER-PAGÈS,SOUSCRIPTION NATIONALE.David (d'Angers), artiste si plein d'énergie et de nobles sentiments, que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donné le dessin de ce monument.Le Major Anspech.NOUVELLE.(Suite et fin--V. p. 261.)M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure, que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords de l'avoir laissé passer.Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers, reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté, tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles, tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible, sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un plaisir extrême.Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées. --et comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et qu'on appelle Regret!En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le poids de son ravissement.Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et pétrifié.L'inconnu s'était assis sur le banc.Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que, de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort méchant augure.L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que d'urbanité.M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses yeux et fit un pas en avant.A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme pour faire comprendre à son visiteur l'impossibilité où il était de lui donner l'hospitalité.M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.«Je crois vous reconnaître, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir des charmes d'un beau jour.--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint à dire le major d'une voix étranglée et en roulant les yeux.--En effet, monsieur, j'avais remarqué votre absence.--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.»Ceah!fut sinistre.«Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus affectueux,--et fatigué, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de céder sa place.--Vous avez deviné juste, répliqua, le major qui retrouva tout à coup l'exercice entier de son épiglotte; oui, je suis fatigué, monsieur, on ne peut plus fatigué...»Le major fit une pause comme s'il eût voulu se recueillir rapidement; ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:«Écoutez-moi,mon cher m'sieu; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre extérieur me plaît, vous me convenez fort, et je serais honoré que vous consentissiez à vous couper la gorge avec moi.»L'habit bleu fit un soubresaut de surprise mêlé d'effroi. On présume qu'il crut avoir affaire à un fou; mais le major se méprit sur le sens de ce mouvement.«Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,mossieu, un antagoniste indigne de l'épée d'un honnête homme; et si des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, dés à présent, à vous demander comme une grâce de vous taire mon nom, vous reconnaîtriez que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines où il a coulé.--Alors, monsieur, répliqua l'inconnu d'un ton presque sérieux, je suis charmé de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes idées d'en faire un grand état, est pourtant un des plus estimés de l'Angoumois.--Cela se rencontre à ravir.--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'était levé), vous plairait-il de me dire à quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me faire en me proposant un cartel?--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insulté, je dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du train dont vous y allez, vous me tueriez tout à fait. J'aime mieux prendre les devants.»L'inconnu se rassit, car l'idée lui revint qu'il se querellait avec un lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature étaient les soupçons de son ennemi, et fit un mouvement d'épaules en même temps qu'il sourit avec dédain.«J'avais espéré que votre âge, monsieur, reprit-il, vous mettrait à l'abri d'un jugement précipité. Je m'aperçois que je me suis trompé, car vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc mes excuses pour l'étrangeté de mon début, et j'ose croire que vous reviendrez, sur mon compte, à une opinion plus sérieuse lorsque vous saurez à quel propos je désire si vivement obtenir l'honneur d'une rencontre avec vous.»La manière simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcés parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard;«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent, C'est à ce point que vous m'avez amené...--Moi, monsieur? moi!...--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que, grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous êtes assis, où, depuis le 17 avril,mossieu, vous êtes venu vous asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même... Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin, j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe, devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard... que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire. Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc; c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi, monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi votre heure et choisissez les armes.»L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie, et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler, attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un oeil grave et mélancolique:«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre; les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix émue:«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous devons nous couper la gorge demain matin.»Le major rougit et baissa les yeux.«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense réellement pas que l'affaire qui nous occupevaille tout à fait un coup d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la comédie, j'allais indifféremment dégainer à la porte Maillot ou rire au café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reçu un coup d'épée et fait ensuite près de deux mille lieues à la recherche de mon rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laissé tomber son mouchoir.--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le major avant de mourir...--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous, monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois, depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te rejoindre.--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à un ami.--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement millionnaire!»Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux où se peignit un étonnement stupide.«Eh! sans doute, continua le comte, car désespérant de te rattraper, je pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu revinsses de toi-même chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne pas ressembler à cet homme de l'Évangile à qui l'on confia deux talents dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'était pas assez en sûreté en France, je retournai à Londres: je plaçai ta petite fortune chez un de mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui a succédé depuis une quinzaine d'années, et avec qui j'ai renoué des relations dès mon arrivée de Russie, m'écrivait encore l'autre jour qu'il évaluait les fonds engagés dans la maison Ashbon et compagnie à près de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!»Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux fermés, comme un homme à moitié tué par un coup de massue et qui cherche à ressaisir ses sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui suivait d'un regard inquiet le dénouement de cette crise, étendit les bras et s'élança au cou de son vieil ami en versant un torrent de larmes.Quand cette première effervescence fut un peu calmée, le major Anspech saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:«Écoute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la plus légère observation à ce que je vais l'ordonner, je prends à témoin mon arrière-grand'tante, qui était cousine au huitième degré de monsieur de Guise le Balafré, que je m'en vais à Londres, que je fais liquider mes millions, et qu'au retour je les jette à la mer. Tant pis, ma foi; c'est la seconde fortune que l'Océan me devra.--Sarpejeu! parle donc.--Eh bien! nous allons vivre ensemble, être heureux, être riches ensemble, êtreréhabilitésensemble; et quand nous aurons assez de cette vie-là, j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous en débarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachète, à quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de Palissandre. Non? aurons là deux belles propriétés; et tu verras qu'un tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de terre à point nommé pour nous reconstruire toute la famille qui nous manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'héritiers.»Les deux amis tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le pacte fui ainsi juré.Là-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du jardin des Tuileries d'un pas qui eût fait honneur à deux voltigeurs de Louis XV.Et le petit banc?... Nous éprouvons quelque confusion à l'avouer, mais nous dirons la vérité et rien que la vérité. Oui, ma belle lectrice, le major Anspech, en s'éloignant, oublia même de saluer d'un dernier regard ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un inconnu... Hélas! madame, il n'y a pas d'éternelles amours, même à soixante-dix ans.Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consolé.Marc Fournier.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843.

Nº 19. Vol. I.--SAMEDI 8 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

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SOMMAIRE.Les Marbres de Magnésie et de Thessalonique;une gravure.--Courrier de Paris,--Observations météorologiquesdu mois de juin.--Nécrologie John Murray;portrait. Mademoiselle Lenormand;portrait; Main gauche de l'impératrice Joséphine; une Consultation de mademoiselle Lenormand.--Tombeaux de Casimir Périer et de Casimir-Pagès;deux gravures.--Le Major Anspech,nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et fin);une gravure.--Bâtiments à hélice.Arrière du bâtiment à vapeurl'Archimède;Hélice duNapoléonvue de différents côtés; Hélices suivant le système de Rennie; Arrière duNapoléon;Plan et Coupe duNapoléon.--Les deux Marquises, comédie, par M. E. L. (Suite et fin)--Théâtres.Une Scène de Loïsa.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés:l'Éléphant et la Genette.--Annonces.--Une Caricature: Grande victoire remportée sur saint Médard.--Échecs.--Le Quêteur du Mont-Carmel;portrait.--Rébus.

Les Marbres de Magnésie et de Thessalonique;une gravure.--Courrier de Paris,--Observations météorologiquesdu mois de juin.--Nécrologie John Murray;portrait. Mademoiselle Lenormand;portrait; Main gauche de l'impératrice Joséphine; une Consultation de mademoiselle Lenormand.--Tombeaux de Casimir Périer et de Casimir-Pagès;deux gravures.--Le Major Anspech,nouvelle, par M. Marc Fournier (suite et fin);une gravure.--Bâtiments à hélice.Arrière du bâtiment à vapeurl'Archimède;Hélice duNapoléonvue de différents côtés; Hélices suivant le système de Rennie; Arrière duNapoléon;Plan et Coupe duNapoléon.--Les deux Marquises, comédie, par M. E. L. (Suite et fin)--Théâtres.Une Scène de Loïsa.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés:l'Éléphant et la Genette.--Annonces.--Une Caricature: Grande victoire remportée sur saint Médard.--Échecs.--Le Quêteur du Mont-Carmel;portrait.--Rébus.

Depuis quelques années l'attention des antiquaires se portait vers l'Asie-Mineure, terre encore imparfaitement explorée et qui, d'après les récits de Walpole et de Leake, devait offrir au zèle des collecteurs une abondante moisson de monuments. MM. Charles Fellows et Texier, chacun dans un premier voyage d'exploration, avaient fait connaître à la France et à l'Angleterre, par les rapports qu'ils adressaient d'Asie à leur gouvernement respectif, l'existence de villes et de nécropoles presque entièrement debout et dont les constructions, encore toutes remplies de sculptures, méritaient d'être étudiées par les archéologues et les artistes européens. L'Angleterre expédia un brick vers les côtes de la Lycie, et M. Fellows dépouilla la vieille cité de Xanthus d'une admirable série de bas-reliefs aussi curieux sous le rapport historique et mythologique que précieux par leur exécution. La France ne voulut pas rester complètement, en arrière dans cette lutte artistique, et M. Charles Texier fut à son tour chargé d'enrichir nos Musées de quelques débris arrachés à l'Asie-Mineure. Il se transporta donc sur les bords du Méandre, dans la ville de Guselhissar, l'ancienne Magnésie. Cette colonie thessalienne, dont la fondation, suivant Pline, remonte à la guerre de Troie, conserve encore les restes imposants d'un théâtre, d'un aqueduc et de divers autres monuments, entre lesquels le voyageur avisa le Temple de Diane, renversé par un tremblement de terre à une époque très-reculée. M. Charles Texier remarqua qu'une partie de l'édifice était tombée dans la vase d'un marécage,-et devait en conséquence être exempte de fractures. En effet, les fouilles mirent à découvert une frise magnifique, longue de 81 mètres, sur 1 mètre environ de hauteur, représentant leCombat des grecs contre les Amazones,et de la plus entière conservation.

Au mois de mars 1843, la gabare l'Expéditiveentrait dans le port de Toulon, rapportant les marbre» de Magnésie. Elle reprit immédiatement la mer et se rendit au Havre, où ces marbres furent transbordés, arrimés et conduits à Pans, sous la surveillance de M. Texier. Ils sont actuellement déposés sur l'esplanade du Louvre, en attendant qu'on en fasse une exposition publique.

Les archéologues ne sont pas d'accord sur l'époque à laquelle on doit faire remonter les bas-reliefs duTemple de Diane Leucophryné.Les uns les croient de la dernière époque de l'art et vont jusqu'à prétendre qu'ils n'ont pu être produits que du temps de Constantin, sans penser qu'alors le paganisme n'avait plus les ressources nécessaires à la construction d'un édifice aussi grandiose que l'est le temple de Magnésie; d'autres jugent, avec beaucoup plus de raison, que cette immense frise, taillée d'une façon large, et pleine de caractère, qui rappelle pour la composition les bas-reliefs de Phygalie, n'est aussi négligée en quelques points que parce que les artistes ont du sacrifier le fini à l'effet dans une oeuvre placée à 20 mètres au-dessus du spectateur. On est porté à assigner le milieu du quatrième siècle avant Jésus-Christ, c'est-à-dire le règne d'Alexandre le Grand, comme âge au temple de Magnésie.

La même gabare l'Expéditivea ramené de Thessalonique un sarcophage qui avait été découvert en 1837 et acheté par M. Gillet, consul de France. Sur le socle doivent reposer d'eux figures assises: un jeune homme barbu, portant un rouleau de parchemin, et une dame aux cheveux nattés, vêtue d'une chlamyde légère, et tenant à la main une couronne de narcisses. Les faces antérieures et latérales du monument représentent lescombats d'Achille et de Penthesilée.Sur la face postérieure sont deux guirlandes, un aigle et deux griffons. Le sarcophage, que représente notre gravure dans une proportion exagérée relativement au monument du Louvre, est romain et du troisième siècle de notre ère; il rappelle tout à fait le magnifique monument d'Alexandre Sévère et de Mamée que l'on admire au Musée du Capitole. On y a trouvé, dans une boîte de cèdre, une bague, deux colliers, des pendants d'oreilles et quelques bijoux, qui ont été remis au pacha, et achetés, tant par un antiquaire de Smyrne que par le cabinet de Vienne.

La semaine a été attristée par deux événements funestes qui sont venus désoler, presque le même jour, deux familles heureuses, deux hommes appartenant au monde éclatant et illustre, l'un par ses hautes fonctions dans l'État, l'autre par sa popularité. Le jeune fils d'un ministre, la fille unique d'un orateur célèbre, sont morts à quelques heures de distance, tous deux à la fleur de l'âge et frappés tous deux d'un trépas inexorable et subit. Un valet a trouvé le jeune homme sans mouvement et noyé dans son bain.--Ailleurs, des cris, des sanglots, troublent tout à coup le silence de la nuit; on s'éveille, on accourt, on s'empresse; les parents, pâles, haletants, désespérés, se penchent sur une couche virginale: la jeune fille menait d'y exhaler son âme! Il y a peu d'heures encore, à la chute du jour, elle courait dans ces vertes allées, effleurant d'un pied rapide le gazon et les fleurs, et, de son sourire de seize ans, souriant à l'azur du ciel et à la blancheur des étoiles; maintenant elle est immobile et sans vie. De ces deux pères si cruellement éprouvés, le premier est un des chefs du camp ministériel: le second, depuis douze ans, mène l'opposition au combat. Ils s'étaient rencontrés plus d'une fois dans la lutte ardente, chacun se distinguant par la couleur de sa bannière: les voici rapprochés et confondus dans la même infortune; la mort se mêle à tous les partis; la mort n'a pas d'opinion politique.

Cette double catastrophe a touché les plus indifférents. On a plaint le jeune homme, on a plaint la jeune fille, on a plaint surtout les mères qui survivent. Il n'est pas de coeur assez froid et assez égoïste, pour rester inaccessible à l'émotion de ces grands et tristes exemples que Dieu donne, par intervalle, de la fragilité de la vie et du mensonge de cette lueur fugitive et trompeuse qu'on appelle le bonheur. Ce n'est pas que la mort soit une découverte nouvelle: chaque jour, dans cette immense ville si animée et si riante à la surface, il y a des yeux rouges de larmes qui veillent au chevet des mourante, et des cercueils qui s'acheminent à travers les rues d'un pas lent et lugubre. Mais toutes ces douleurs se perdent dans leur nombre même et dans leur obscurité; on les regarde passer sans émotion, parce qu'on ne sait ni qui elles sont ni d'où elles viennent. Ce n'est que dans ces occasions solennelles, où la mort arrive sur les sommets et coupe les grandes tiges, que tout le monde devient attentif. Le linceul funèbre, flottant dans les hauts lieux, frappe et avertit tous les regards: alors, les plus intrépides éprouvent un frémissement et examinent tout autour d'eux, comme si en effet la mort allait entrer; on pense avec une sorte d'effroi à ceux qu'on aime, et les mères, suivant les enfants d'un oeil plus occupé, leur donnent des baisers pleins d'inquiétude et de tendresse.

Mademoiselle Barrot avait dix-sept ans à peine; elle s'appelait du nom de Marie, doux nom que portent deux autres jeunes filles, bonnes et charmantes comme elle, et soeurs par l'amitié, dont les fraîches années s'épanouissaient aussi, l'autre jour, dans la verdure et dans les fleurs, tandis que d'une oreille attentive et charmée j'écoutais le bruit du sable s'agitant sous leur course légère, et leur voix argentine qui égayait l'air de cris joyeux et doux.

Lundi dernier, un char funèbre attelé de quatre chevaux caparaçonnés de deuil et suivi d'une foule attristée, gagnait l'église d'Argenteuil. Au milieu du char s'élevait un cercueil recouvert d'une tenture blanche et surmonté d'une blanche couronne: c'était la jeune morte qui partait avec ce nombreux cortège de pleurs et d'amers regrets. Les hommes mêlés aux intérêts les plus graves et aux luttes les plus acharnées étaient venus se ranger derrière cette simple, innocente et douloureuse couronne, oubliant le combat de tous les jours et concluant un armistice sur ce cercueil. Si quelque chose, en effet, peut rapprocher les partis et amollir les âmes les plus endurcies au jeu de l'ambition et aux haines de la politique, c'est une tombe qui s'ouvre pour saisir et dévorer éternellement tant de jeunesse, de beauté, de dons charmants et d'espérances!

J'ai encore à vous parler d'une pauvre mère, mais d'une mère misérable et délaissée. Celle-ci n'a ni un nom célèbre pour abriter sa douleur, ni un cortège solennel d'amis illustres pour faire honneur à ses larmes: l'abandon, le malheur, la faim, sont ses hôtes et sa seule escorte. Si la mort était venue frapper à la porte de sa mansarde, elle aurait ouvert avec joie, lui disant de sa voix affamée: «Entre, toi qui délivres!» Mais la mort n'a pas voulu lui donner ce soulagement; la cruelle et la fantasque s'en est allée, comme nous l'avons vu, s'asseoir au seuil des heureux à qui la vie souriait de son plus beau sourire.

Cette malheureuse femme se résignait à la faim pour elle-même; mais cette enfant, cette blonde petite fille aux yeux bleus, qui se plaint, souffre, et lui tend ses petits bras amaigris, qui apaisera ses cris, qui la nourrira? La mère est épuisée de travail; elle a vendu jusqu'à sa dernière loque: il n'y a plus rien dans son réduit désert, rien que le désespoir. Faut-il donc que son enfant meure! «Non!» dit la mère désespérée; et, la saisissant dans ses bras, elle descend rapidement l'escalier noir et tortueux, et se met à courir par les rues de la ville, au hasard, haletante, égarée. Enfin elle arrive dans le quartier du plaisir et de la richesse. Un équipage, attelé de deux chevaux coquets et piaffants, s'arrête à la porte d'un brillant magasin; une femme élégante, effleurant de sa main gantée l'épaule d'un grand valet galonné, s'élance et entre d'un pied fin et rapide dans ce bazar du luxe et de la fantaisie. La pauvre mère reste immobile à l'aspect de cette riche livrée; elle compare sa misère à cette fortune; elle se dit que la triste et pâle créature qu'elle presse contre son sein appauvri ne mourrait pas de faim si le ciel lui accordait seulement quelques restes de ce bonheur dépensé à pleines mains par cette grande dame. Puis, regardant autour d'elle d'un oeil inquiet si quelqu'un ne l'aperçoit pas, elle s'approche furtivement de la voilure et y glisse son cher et douloureux fardeau; l'enfant se roule et se blottit sous les moelleux coussins, poussant un cri mêlé de souffrance et de joie. Près de là, inquiète et l'oeil toujours fixé sur sa fille, la mère reste debout et attend.

«Qu'est-ce! dit avec terreur la baronne en apercevant l'enfant dans sa calèche; d'où cela vient-il?--Je ne sais, madame,» répond le grand valet tout ahuri. Les passants s'assemblent; une femme pâle, tremblante, embarrassée, se mêle à cette foule. «Malheureuse! s'écrie un sergent de ville qui voit son trouble, c'est toi qui as mis l'enfant dans la voiture!» --Le sergent de ville est un fin renard.--«Oui», dit la pauvre mère, et la voilà qui raconte sa misère et son désespoir. Ah! vraiment, infortunée, on a bien le temps de l'écouter!--En prison,! en prison!--et on l'emmène en prison, et les chevaux hennissants emportent la souriante baronne, qui disparaît.

La mère a comparu cette semaine devant la police correctionnelle, baissant les yeux, rougissant, pleine de sanglots; son récit naïf et mouillé de larmes sincères a ému la loi et l'a désarmée; le tribunal l'a déclarée absoute;--absoute de quoi?--absoute d'avoir voulu empêcher sa fille de mourir de maladie et de besoin! Un grand crime, en effet! Ainsi, nous avons des sergents de ville et des juges pour jeter en prison les pauvres mères qui n'ont pas de pain à donner à leurs enfants, tandis que les baronnes échappent à la main qui les supplie, et se débarrassent de la pitié et de l'aumône au grand galop de leurs chevaux. O justice des hommes! que vous laissez à faire à la justice de Dieu!

Cette aventure m'avait jeté dans des idées de misanthropie, quand j'entendis frapper à ma porte d'un doigt résolu. «Entrez!» La clef tourne dans la serrure, le battant s'ouvre, et j'aperçois un homme, le chapeau à la main, qui s'avance vers moi d'un air à la fois humble et solennel.

Il avait de cinquante à cinquante-cinq ans; son chef était recouvert d'une perruque blonde qui s'avançait en pointe sur le front, laissant, vers chaque oreille et derrière la nuque, passer quatre ou cinq mèches égarées de cheveux gris: tempes sillonnées de rides, sourcils épais, hérissés et formant l'arc-boutant habit vert-pomme déteint, gilet à collet droit, parsemé de gros bouquets de fleurs et descendant sur l'abdomen, chemise de calicot à petits plis, jabot d'étoffe de couleur soutenu par une énorme épingle en verroterie, cravate blanche à pointes empesées, pantalon prenant naissance au cou-de-pied, bas de coton, souliers à boucles, allure déhanchée et pieds en dehors, tel était mon homme. «A qui ai-je l'honneur de parler? lui dis-je.--Monsieur, me répondît-il en me saluant dans les règles, à la façon du maître à danser de M. Jourdain; monsieur, je suis le père de la débutante; je viens vous recommander la petite;» et son oeil, se fixant sur moi, s'illumina de tendresse et de joie paternelle.

J'avais devant les yeux un de ces originaux que Vernet, le regrettable comédien, a saisis sur le fait et représentés avec tant de verve comique et de vérité. Qu'il me soit permis cependant d'ajouter quelques détails généalogiques à ce portrait exécuté de main de maître.

Les débutantes ont des pères de toutes natures; il y en a d'authentiques, il y en a d'anonymes. Nous n'avons rien à dire de ceux qui se dérobent dans la nuit et les mystères de la paternité. Quant à ceux qui en acceptent les honneurs, les charges et les fonctions ouvertement, on peut en rendre bon compte. Cette classe de pères se compose d'espèces bizarres et se recrute à droite et à gauche. Les uns font partie des instruments de l'orchestre; ils sont tambours, flûtes, bassons, altos, violoncelles. Le tam-tam en donne en assez grand nombre et la clarinette en produit beaucoup; les autres sortent de la cabane du souffleur. On en trouve aussi parmi les machinistes, les contrôleurs, les régisseurs et les maris de mesdames les ouvreuses de loges.

Hors des murs du théâtre, dans le monde extérieur, les pères en question se rencontrent particulièrement dans la nation des portiers. On ne sait pas combien cette estimable classe, vouée au cordon et au manche à balai, fournit de jeunes-premiers au vaudeville, d'ingénues à l'opéra-comique, de princesses innocentes à la tragédie et de féroces tyrans au mélodrame. Je puis citer pour exemple un très-honnête portier qui s'intitule concierge; celui-là, tout en ouvrant religieusement sa porte et en allumant avec zèle le bougeoir du locataire, a trouvé moyen de mettre au monde un Orosmane pour les départements, une Célimène pour le théâtre Chanteraine, deux Ruy-Blas et trois Antony à l'usage de la banlieue. Depuis ce temps, il est devenu un homme de très-belle littérature; tous les matins, mon gaillard récite une tirade deZaïre, quelques vers duMisanthropeet de Victor Hugo, en balayant sa cour. Cependant les portiers eux-mêmes cèdent le pas aux acteurs de province dans l'histoire de cette grande race que nous appelons les pères de débutantes; c'est dans les coulisses de canton et de chef-lieu qu'elle se recrute et s'alimente particulièrement.

Le père de la débutante est donc, en général, un comédien, le plus souvent comédien en retraite, un vieux brave meurtri au feu de la rampe et qui a éprouvé des malheurs. Ordinairement ce n'est pas à Paris qu'il a combattu; notre héros a vieilli à la fumée de quelques quinquets obscurs et dans la poussière d'un théâtre souvent ignoré. Un jour, il est vrai, le père de la débutante a rêvé le bruit, l'éclat, la gloire. Perché sur l'impériale de la diligence, il est venu demander à Paris l'héritage de Talma, d'Ellévion ou de Fleury; mais une bourrasque, un vent aigu a déraciné ce grand chêne.

Si le père de la débutante avait échappé à l'orage, si la fortune lui avait permis de mordre un peu à l'aise au fruit de l'arbre dramatique, peut-être n'y songerait-il pas pour sa fille. Ayant vu la gloire de près, il en connaîtrait le néant. Mais il a eu soif et faim toute sa vie; or, en bon père, Tantale veut procurer à ses enfants ce bonheur qu'il n'a jamais pu goûter, le bonheur d'étancher sa soif et d'apaiser sa faim; il veut les élever sur le piédestal où il n'a pas su monter; il veut s'illustrer et conquérir des bravos, sinon dans sa propre personne, du moins pour les siens, par son sang et dans sa race.

Un beau matin donc, le père de la débutante arrive de Pont-Sainte-Maxence ou de Nogent-sur-Seine, avec un sac de nuit contenant une chemise, trois mouchoirs à carreaux, une paire de bas, un costume de père noble, et sa fille de dix-sept ans, son espoir, son trésor, son orgueil, l'ange, la fée qui doit redorer ses galons, peupler le désert de sa bourse, glorifier son nom et mettre des talons à ses bottes.

Au moral le père de la débutante se mire dans sa fille; c'est lui-même qu'il adore en elle, sa propre personne, son esprit, son talent, son génie si longtemps méconnu; ce qu'elle a de grâces, de jeunesse, de beauté, d'intelligence, elle le tient directement de son père; elle ne hasarde ni un pas, ni un geste, ni une révérence, qu'il n'en soit fier: c'est pourtant lui qui a fait tout cela des pieds à la tête! Quant aux moeurs et à l'innocence, l'enfant est tout le portrait de madame sa mère, qui eut quatre ou cinq maris inscrits à la mairie, sans compter les aspirants.

La petite ira certainement aussi loin qu'elle voudra: il y a de l'étoffe de quoi faire une Mars, une Malibran, une Dorval; dix Dorval, dix Mars, dix Malibran! Allons! monsieur le directeur, un engagement pour ma fille! Un rôle pour ma fille, monsieur l'auteur! Et vous, charmant journaliste, faites quelque chose pour la petite, qui vous le rendra bien!

Vernet nous a montré le père de la débutante au moment décisif et fatal du début de l'enfant: on ne peut rien ajouter à ce tableau; toutes ses entrailles paternelles sont émues; sa nuit est pleine de cauchemars et de rêves couleur d'espérance. Au point du jour il est debout, éveillant sa fille, l'excitant par les conseils et par les remontrances, lui recommandant avec inquiétude d'être tranquille, de n'avoir pas peur, de penser à ses aïeux, de ne pas manger ses mots et de faire attention à ses entrées. Le soir, le voyez-vous dans la coulisse? il la suit de l'oeil, il l'encourage du geste, il tressaille au bruit le plus léger. Est-ce un bravo? est-ce un sifflet? Ici, l'âme du père de la débutante est en proie au flux et reflux et au roulis; tantôt les applaudissements l'enivrent; voilà enfin sa race et son nom au faîte de la colonne! il n'a plus qu'à se précipiter dans les bras de sa fille, en s'écriant comme ce héros enseveli dans sa propre victoire: «J'ai assez vécu!» Tantôt, un bruit aigu perce d'outre en outre son coeur paternel et dissipe ses rêves. Tel le coup de sifflet du machiniste fait disparaître le site riant et fleuri, et met à sa place une noire caverne ou un souterrain diabolique. Que de pères de débutantes ont vu s'évanouir ainsi l'image triomphante qu'ils se faisaient de leurs admirables filles, trop heureux de les retrouver le lendemain, en chair et en os, dans l'humble condition des utilités, des comparses ou des dames de choeur!O vanitas vanitatum!

«C'est bien, dis-je à mon homme, j'irai ce soir entendre mademoiselle votre fille.--Ah! monsieur, que de bonté! J'espère qu'elle se conduira bien et que vous serez content d'elle.» Je tins parole au bonhomme. La merveille fut horriblement sifflée. A la chute du rideau, j'aperçus le père de la débutante qui me guettait au détour de l'orchestre. Embarrassé de sa déconfiture, je cherchais un biais pour l'éviter, mais lui se jetant sur moi comme un limier sur sa proie: «Eh bien! monsieur, que dites-vous de l'enfant?--Ce n'est pas trop mal, lui répliquai-je, croyant adoucir sa blessure. --Pas trop mal! parbleu, je le crois bien; elle a été tout simplement sublime! C'est que l'enfant me ressemble, voyez-vous!» Et il me quitta brusquement dans un état de satisfaction exaltée difficile à décrire.

--Hier, une charmante petite fille, se roulant devant moi sur les genoux de sa mère, se mit à dire: «Maman, veux-tu me permettre d'aller dans le jardin jouer avecma carrosse?» On rit beaucoup et l'on se moqua de la petite; un académicien qui se trouvait là, se retourne d'un air d'immortel et lui dit: «Ce n'est pas ma carrosse, mademoiselle, c'est mon carrosse.» Et notre docteur de se rengorger dans sa cravate blanche.

Pardon, monsieur l'académicien, mais mademoiselle en sait plus long que vous et faisait tout simplement de la grammaire rétrospective. On parlait comme elle du temps de Malherbe et de Corneille; beaucoup de mots ont changé en effet de genre et de valeur de Louis XIII à Louis XIV. Malherbe emploieénigmeau masculin, et les belles marquises du siècle de Corneille disaientune carrosse, exactement comme cette enfant que vous venez de morigéner. Le jour où Louis XIVfaillît attendre, il demanda, dans le trouble de sa colère, qui avait retardé l'arrivée de son carrosse. La reine-mère, prenant le contre-pied de la leçon de notre académicien, observa que c'était sans doutesa carrosseque S. M. avait voulu dire. Le roi, qui était dans un de ses beaux accès de despotisme naissant, répéta d'un ton haut et d'une voix impérieuse: «Mon carrosse!» Depuis ce jour-là, les carrosses sont devenus du genre masculin et n'en roulent pas moins.

John Murray, le célèbre éditeur de Walter Scott et de lord Byron, est mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, après une courte maladie.

John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce. Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº 21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de 1805, il commença l'importante série de livres historiques ou littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il fonda laQuarterly Review, cette revue tory qui a souvent vaincu sa redoutable rivale, laRevue d'Édimbourg.

John Murray, décédé le 25 juin.

En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières publications, lesMémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,se sont vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour titre:le Représentatif. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.

Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié. Byron,--personne ne l'ignore, --avait pour lui une affection et une estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi, on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur del'Athenaeum, était de pousser des bottes aux livres élégants que j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but. Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être débarrassé de lui.»

Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du titre degentleman. Il était bienveillant et généreux; il avait d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier; souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi il acheta à Campbell sesSpécimens of the Poets500 livres, et il les paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.

Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?

Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des excellentsHandbooks for Travellers, qui jouissent déjà d'une réputation méritée.

Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand, la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est morte!»

Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de 300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a gagné cette fortune à faire degrandes et petites patiences, à lire dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.

Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne) en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M. Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la Normandie.

Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes, le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie, et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.

A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances, n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés, comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.

En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans sonAmi du Peuple, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader. Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée, désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.

Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients, s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile. En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier, ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée par le 9 thermidor.

Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles, Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue, en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes destinées:»

Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de votre bonheur et du sien.»

Mademoiselle Lenormand décédée le25 juin.

Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier 1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un gros livre in-8:les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809.Persiflée à l'occasion de cet ouvrage, par leJournal de Paris, lesDébatset leNain Jaune, elle inséra de longues réponses dans leCourrierdu 20 septembre et leConstitutionneldu 24 septembre 1815. Puis, comme pour défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume:Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine, in-8, 1815;la Sibylle au tombeau de Louis XVI., in-8, 1816;les Oracles sibyllins, in-8, 1817;la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle, in-8, 1819;Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine, 2 vol. in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle sérieusement de ses rapports avecAriel, esprit super-céleste tout-puissant; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur desdix séphiroths; dePhaldarus, génie de la recherche des choses occultes, qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme s'étant vantée de posséder laflèche d'Ahuris, uneloupe magiqueet untalismanprécieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de cette cause sont consignés dans lesSouvenirs de la Belgique, Cent jours d'infortune, oule Procès mémorable, in-8, 1822.

Main gauche de l'impératrice Joséphine,étudiée, «d'après les règles de lachiromancie, par mademoiselleLenormand.

Mademoiselle Lenormand a fait paraître encorel'Ange protecteur de la France au tombeau de Louis XVIII, in-8, 1824; le prospectus d'un ouvrage inédit,Album de mademoiselle Lenormand, 5 vol. in-4, et 80 vol. in-8;l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre Ier, in-8, 1826;l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans, in-8, 1831;Manifeste des Dieux sur les affaires de France, in-8, 1832;Arrêt suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de son filsin-8, 1833.

Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait leconsultantdans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée, veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille, Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer, Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous legrand jeuou lepetit jeu?» Elle commençait ensuite ses opérations chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou cafémanciennes.

Une consultation de mademoiselle Lenormand.

Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires. A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire. S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le caractère duconsultant; et les actions étant toujours conformes aux penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.

Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël, Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son tombeau!

Tombeau de Casimir Périer.--Architecte, M. Achille Leclerc; statuaire, M. Corlot

Deux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège, animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs, soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France: Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame, Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.

Tombeau de Garnier-Pagès, par David (d'Angers.

Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.

Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.

La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle, énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution savante.

Voici les inscriptions gravées sur le tombeau:La Ville de Paris, pour consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre ou repose un grand citoyen.

On lit au-dessus de l'Éloquence:Sept fois élu député, président du conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la paix et la dignité nationale à l'extérieur.

On lit au-dessus de la porte du caveau:La reconnaissance publique a érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France; Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry, député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier président; Philippe de Ségur, pair de France.

Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre, au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.

Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement, au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des principaux discours du jeune orateur.

On lit sur le tombeau, pour toute inscription:

GARNIER-PAGÈS,

SOUSCRIPTION NATIONALE.

David (d'Angers), artiste si plein d'énergie et de nobles sentiments, que l'on trouve toujours quand il s'agit de gloire nationale, a donné le dessin de ce monument.

(Suite et fin--V. p. 261.)

M. le major Anspech fredonna ces petits vers en se dandinant de la façon la plus galante dans le long fourreau noisette qu'il appelait sa redingote, ce qui donna quelque chose de si extravagant à sa tournure, que le factionnaire préposé à la porte des Tuileries eut quelque remords de l'avoir laissé passer.

Néanmoins, le major, dès qu'il fut entré dans l'avenue des orangers, reprit un peu d'assiette et de décorum. De plus, il redressa si haut la tête et roidit tellement le jarret, qu'il parut tout à coup d'une longueur au-dessus de toute idée, et qu'on l'eut pris pour l'épée d'un Suisse de Marignan faisant un tour de jardin.

La promenade offrait ce jour-là toutes les splendeurs imaginables. Le soleil miroitait sur les grands bassins rayés d'ombre et de clarté, tamisant ses larges rayons rouges au travers des ormes, et noyant toute l'atmosphère dans une vapeur flamboyante. Des torrents de lumière ruisselaient sur les statues de marbre et les couvraient d'étincelles, tandis que la rêverie, au cou penché, semblait sommeiller, invisible, sous les bosquets en fleurs, et que la brise, réfugiée au plus profond des charmilles, se jouait, escortée des voluptés nonchalantes, comme une nymphe de Délos sous les lauriers sacrés.

Nous n'osons trop affirmer si ce fut précisément dans ces termes que l'ex-mousquetaire gris de Monsieur résuma les sensations caressantes dont l'aspect du jardin, à cette heure et par ce beau soleil, dut vraisemblablement l'inonder. D'ailleurs l'avis de tous les philosophes est que, de deux voluptés, c'est la plus pressante qui l'emporte généralement sur l'autre, et qu'un plaisir médiocre s'efface devant un plaisir extrême.

Tel était pour lors l'état moral de M. le major Anspech.

Ses yeux, en se dirigeant vers l'unique objet de ses pensées. --et comment dire à quelles pulsations bondissantes son coeur était alors livré,--venaient d'apercevoir le cher petit banc libre de tout indiscret promeneur!... Et plus, ô délices! plus il le regardait, plus il le trouvait embelli. Les jeunes pousses du chèvrefeuille, ayant fini par se rencontrer en montant, formaient un dôme de verdure sous lequel apparaissait le petit banc à demi voilé de fleurs.

Un poids de dix-huit cent mille kilogrammes et quelque chose glissa tout d'un coup de la poitrine du major, et lui permit de respirer à l'aise pour la première fois depuis trois mois. L'émotion qu'il en conçut fut si vive, que ses jambes cotonnèrent et qu'il s'appuya contre une caisse d'orangers. Des larmes lui jaillirent des yeux, il voulut se parler à lui-même, entendre le son de sa propre voix, comme s'il eût douté du témoignage de ses sens, mais ses lèvres ne surent articuler que des exclamations convulsives. Ne pouvant parler, il médita. La brume un instant tombée sur sa vie venait de se dissiper enfin, et il n'aurait plus à combattre ce monstre aux doigts crochus, fils du Souvenir, et qu'on appelle Regret!

En célébrant ainsi dans son âme sa félicité revenue, M. le major Anspech avait repris sa route, et marchait la tête penchée comme accablé sous le poids de son ravissement.

Quand il la releva, il n'était plus qu'à deux pas à peine de sa petite cellule. Soudain le major fait un bond en arrière comme s'il eût marché sur un aspic, et demeure immobile la bouche béante, le regard terne et pétrifié.

L'inconnu s'était assis sur le banc.

Le lecteur aurait tort de se laisser dominer ici par des préventions fâcheuses. Rien n'annonçait chez l'inconnu qu'il fût animé de cet amour du mal et de ce penchant à la taquinerie dont l'accusait dans sa pensée M. Anspech, son vindicatif rival. La figure du vieillard était sillonnée de ces belles rides sévères que l'on voit chez les soldats d'Italie peints par M. Charlet, et ce qu'il y avait d'austère dans son regard était tempéré par l'ensemble doux et tendre de sa physionomie. Il était facile de s'apercevoir que cet homme avait beaucoup et longuement souffert. Son extérieur, comme ses traits, avait quelque chose de la rigidité militaire, mais l'habit bleu qu'il portait par-dessus une longue veste de basin blanc, datait d'une époque qui faisait de ce digne débris d'un autre âge une loque aussi détériorée qu'elle était sans tache. Il avait un pantalon de nankin visiblement fatigué par de trop nombreux blanchissages, et des souliers à boucles qui dissimulaient plus d'un mystère sous leur lustre menteur. En un mot, il existait entre ce personnage et M. Anspech tant de points de ressemblance, qu'il fallut réellement le degré de haine aveugle dont celui-ci était animé pour que, de sa part, un mouvement de sympathie ne le rapprochât pas à l'instant de son antagoniste.--Mais, loin d'apercevoir chez l'inconnu ces symptômes de pauvreté noble et fière qui eussent du inspirer au major plutôt des sentiments de frère que d'ennemi, le descendant des Phalsbourg, éperdu de stupeur et de rage, put à peine retrouver assez de sang-froid pour saluer son adversaire d'un coup de chapeau de fort méchant augure.

L'inconnu lui rendit cette hautaine politesse avec autant d'aisance que d'urbanité.

M. Anspech, ce devoir machinal accompli, enfonça son chapeau sur ses yeux et fit un pas en avant.

A ce manifeste, l'inconnu sourit et jeta les yeux autour de lui, comme pour faire comprendre à son visiteur l'impossibilité où il était de lui donner l'hospitalité.

M. Anspech saisit le jeu de cette pantomime et sourit aussi, mais d'un sourire amer. Il faisait d'incroyables efforts pour retrouver la voix.

«Je crois vous reconnaître, monsieur, pour un amateur des Tuileries, dit enfin l'habit bleu en saluant de nouveau; vous venez, comme moi, jouir des charmes d'un beau jour.

--Il y a trois mois que je n'en jouis plus, monsieur, parvint à dire le major d'une voix étranglée et en roulant les yeux.

--En effet, monsieur, j'avais remarqué votre absence.

--Ah! fit M. Anspech de Phalsbourg.»

Ceah!fut sinistre.

«Vous paraissez souffrant, reprit l'habit bleu du ton le plus affectueux,--et fatigué, ajouta-t-il, sans toutefois faire mine de céder sa place.

--Vous avez deviné juste, répliqua, le major qui retrouva tout à coup l'exercice entier de son épiglotte; oui, je suis fatigué, monsieur, on ne peut plus fatigué...»

Le major fit une pause comme s'il eût voulu se recueillir rapidement; ensuite il s'approcha jusque sous le nez de l'inconnu et continua:

«Écoutez-moi,mon cher m'sieu; je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais je vous tiens pour un galant homme; d'ailleurs, votre extérieur me plaît, vous me convenez fort, et je serais honoré que vous consentissiez à vous couper la gorge avec moi.»

L'habit bleu fit un soubresaut de surprise mêlé d'effroi. On présume qu'il crut avoir affaire à un fou; mais le major se méprit sur le sens de ce mouvement.

«Ne jugez pas du cheval par son harnais, continua-t-il en se campant sur ses hanches avec beaucoup de noblesse; vous n'aurez pas en moi,mossieu, un antagoniste indigne de l'épée d'un honnête homme; et si des raisons toutes personnelles ne m'obligeaient pas, dés à présent, à vous demander comme une grâce de vous taire mon nom, vous reconnaîtriez que je suis d'un sang qui a toujours fait honneur aux veines où il a coulé.

--Alors, monsieur, répliqua l'inconnu d'un ton presque sérieux, je suis charmé de l'occasion, quelle qu'elle soit, qui nous rapproche, car le nom que je porte, bien qu'il n'entre pas dans mes idées d'en faire un grand état, est pourtant un des plus estimés de l'Angoumois.

--Cela se rencontre à ravir.

--Toutefois, monsieur (l'inconnu s'était levé), vous plairait-il de me dire à quelle cause inattendue je dois l'honneur que vous venez de me faire en me proposant un cartel?

--La voici en deux mots. Vous ne m'avez pas formellement insulté, je dois en convenir, mais vous avez failli me tuer, et je vois que, du train dont vous y allez, vous me tueriez tout à fait. J'aime mieux prendre les devants.»

L'inconnu se rassit, car l'idée lui revint qu'il se querellait avec un lunatique. Mais, cette fois, le major parut comprendre de quelle nature étaient les soupçons de son ennemi, et fit un mouvement d'épaules en même temps qu'il sourit avec dédain.

«J'avais espéré que votre âge, monsieur, reprit-il, vous mettrait à l'abri d'un jugement précipité. Je m'aperçois que je me suis trompé, car vous semblez partager cette tyrannie vulgaire qui met hors la loi tout ce qui se manifeste contrairement aux conventions communes. Recevez donc mes excuses pour l'étrangeté de mon début, et j'ose croire que vous reviendrez, sur mon compte, à une opinion plus sérieuse lorsque vous saurez à quel propos je désire si vivement obtenir l'honneur d'une rencontre avec vous.»

La manière simple et naturelle dont ces derniers mots furent prononcés parut frapper l'inconnu, qui se leva pour la seconde fois. M. Anspech continua en jetant un coup d'oeil rapide sur l'habit bleu du vieillard;

«Je m'assure, monsieur, que vous êtes dans une situation à éprouver quelque sympathie pour ceux que la fortune dédaigne de favoriser. Je puis donc sans rougir convenir devant vous que je suis une de ses victimes. Heureusement pour moi que je n'ai pas reçu dans le Nouveau-Monde, où j'ai passé nombre d'années, de sévères leçons de modération et de sagesse sans en retirer quelque philosophie pratique à mon usage. J'ai été ruiné deux fois de fond en comble, et je m'en suis consolé. De retour d'Amérique, je me suis vu négligé, je dirai même repoussé par des maîtres au service de qui j'avais consacré mes premières années: un roi, des princes qui n'ont pas daigné tendre la main à un ancien serviteur, et qui l'ont laissé vieillir dans l'abandon et dans le besoin. Eh bien! je m'y suis également résigné, et depuis plus de dix ans je supporte sans me plaindre un état voisin de la misère. Mais peut-être savez-vous, monsieur, que les forces de l'homme ne sont pas inépuisables, et qu'il est un point où elles se brisent, C'est à ce point que vous m'avez amené...

--Moi, monsieur? moi!...

--Vous allez me comprendre. La nécessité où j'ai été de rétrécir chaque jour le cercle de mes besoins m'a peu à peu conduit à une modestie de jouissances qui vous étonnera. Les désir croissent avec la fortune, mais un homme raisonnable les force à décroître en raison inverse de ses revers. Les miens, monsieur, s'étaient concentrés sur un objet tel que, grâce à ce choix modeste, je devais me croire à l'abri des caprices de la destinée. L'objet dont je vous parle, c'est le petit banc où vous êtes assis, où, depuis le 17 avril,mossieu, vous êtes venu vous asseoir chaque jour, à ce que je présume, et à une heure plus matinale que celle où j'avais coutume de sortir pour venir me reposer moi-même... Depuis deux ans je m'étais pris d'affection pour cet endroit du jardin, j'aimais ce banc, ce berceau, ces fleurs... En été, j'y venais goûter de douces heures paisibles, en profitant de l'ombre de ces charmilles qui se fait sentir vers onze heures du matin, comme vous avez pu le remarquer... En automne, en hiver, le plus mince soleil réchauffant les murailles du perron, ce petit coin, grâce à l'angle étroit qu'il occupe, devenait un lieu de délices pour les membres engourdis d'un vieillard... que vous dirai-je? cette douce habitude prît un tel empire sur moi que je n'eus bientôt plus qu'un but et qu'une pensée. Le moindre rayon effleurant les toits que ma lucarne domine, le plus pâle sourire du ciel avait pour moi, pauvre vieux, plus de charmes enivrants que n'en eut jamais pour un amant le sourire de celle qu'il aime. C'était une passion véritable, une passion avec toutes ses joies et toutes ses délicieuses douleurs. Un jour de brume ou de pluie me jetait dans le désespoir, et j'éprouvais alors tous les tourments de l'absence. Mais le lendemain était-il beau, je faisais la plus brillante toilette que je pusse imaginer, et j'accourais vers mon petit banc, convaincu que j'allais le retrouver embelli. A présent, monsieur, ai-je besoin de vous apprendre que, depuis le 17 avril, vous m'avez chassé de mon paradis et que vous êtes devenu mon bourreau!... Je n'ai plus que peu de chose à vous dire. Je me souviens que quand j'étais mousquetaire gris dans les gardes de Monsieur, j'aurais tué l'insolent qui eut levé les yeux sur ma maîtresse; vous, monsieur, vous avez mieux fait que de lever les yeux sur elle, car vous me l'avez volée... Vous m'avez pris mon petit banc; c'est plus qu'une insulte... croyez-moi, c'est un meurtre. Ainsi, monsieur, rendez-moi cette place; assurez-moi sur votre foi de gentilhomme que vous la respecterez à l'avenir... ou bien donnez-moi votre heure et choisissez les armes.»

L'inconnu avait écouté le major avec une attention croissante. Mille sentiments contraires s'étaient peints tour à tour sur sa physionomie, et un observateur eût facilement deviné que, depuis un moment, de vifs combats se livraient dans son âme. Quand M. Anspech eut cessé de parler, attendant la réponse de l'habit bleu, celui-ci se promena quelque temps en silence, en proie à un trouble visible que le major crut devoir respecter. Enfin, l'habit bleu s'arrêta, et fixant sur M. Anspech un oeil grave et mélancolique:

«Je suis un vieux soldat, dit-il, et l'alternative qu'il vous plaît de m'offrir ne me répugne pas. Moi aussi je m'étais depuis trois mois fait une chère habitude de ce petit réduit, et comme vous j'avais concentré là les dernières jouissances d'une vie désormais sans bonheur. Vous me parlez de vos infortunes, continua-t-il avec un sourire presque sombre; les miennes, monsieur, ne leur cèdent guère en âpreté. J'étais noble et riche avant la Révolution; mais au retour d'un long voyage, je trouvai la France républicaine, et je me fis républicain par amour pour elle. Ma noblesse devint un sujet de méfiance, j'abdiquai ma noblesse; ma fortune parut insulter à la pauvreté publique, je la déposai tout entière sur l'autel de la patrie; l'ennemi menaçait les frontières, je courus me mêler aux vieilles phalanges de Moreau; je donnai tout à la France, mon nom, mon pain, mon sang... Mais Buonaparte parut et je n'offris plus rien à la République mourante que mon désespoir et mes larmes... On me fit des avances que je repoussai; on voulut me rendre mon rang et ma fortune, je préférai ma misère, et ce ne fut qu'en 1815, lorsque la France se débattait dans un effort suprême, que je repris l'épée pour mourir à Waterloo... Hélas! mieux eût valu mourir! Prisonnier et oublié à dessein dans les échanges, car vous devinez bien qu'on ne voulut pas pardonner à un comte de s'être battu pour la France, je fus emmené dans le fond de la Russie, traîné jusqu'à Tobolsk et abandonné là, sans ressources, à toute l'horreur du dénuement et de la faim. Comment je me suis échappé de ces déserts, c'est ce qui vous intéresse peu. Le ciel a permis que je revisse la France, et m'y voici de retour, mais en butte aux ressentiments du trône, regardé comme traître à la monarchie et détesté par ceux-là même qui pourraient me venir en aide aujourd'hui.»

Le vieillard, en achevant ces mots, croisa lentement les bras et pencha la tête, paraissant remonter dans sa mémoire le cours de ses amers souvenirs, et ne songeant plus à la présence de son interlocuteur.

Celui-ci, disons-le à sa louange, avait également perdu de vue la première cause de cet entretien. Touché de ce récit, qui réveillait en lui une sensibilité quelque peu émoussée par l'âge, il se rapprocha de l'inconnu, et lui posant la main sur le bras, il lui dit d'une voix émue:

«La Providence a eu ses vues secrètes, monsieur le comte, car je viens de m'apercevoir que vous portez ce titre, en permettant à deux infortunes comme les nôtres de se croiser sur leur route; et si j'éprouve quelque soulagement à la peine que me cause le récit de vos malheurs, c'est en pensant que vous avez trouvé la seule personne qui fût en situation de vous plaindre comme vous le méritez.

--Vous oubliez, monsieur, reprit en souriant l'habit bleu, que nous devons nous couper la gorge demain matin.»

Le major rougit et baissa les yeux.

«Écoutez-moi, continua le vieux soldat de la République: Je ne pense réellement pas que l'affaire qui nous occupe

vaille tout à fait un coup d'épée. Convenez d'ailleurs que de pareils passe-temps ne sont plus guère de notre âge. Ah! autrefois je ne dis pas. Au sortir de la comédie, j'allais indifféremment dégainer à la porte Maillot ou rire au café Procope. Tenez, monsieur, moi qui vous parle, j'ai reçu un coup d'épée et fait ensuite près de deux mille lieues à la recherche de mon rival, parce qu'un soir mademoiselle Guimard la jeune avait laissé tomber son mouchoir.

--Qu'ai-je, entendu!... s'écria M. Anspech en faisant nu saut de surprise; vous avez dit... vous... ah! mon Dieu!...

--Que vois-je? vous chancelez, vous pâlissez.,. Auriez-vous eu connaissance de cette malheureuse affaire?... Ah! monsieur, s'il est vrai que vous ayez quelque indice à ce sujet, rendez-moi un service que je n'oublierai de ma vie: apprenez-moi ce qu'est devenu le major Anspech... Mais j'y songe! vous étiez, m'avez-vous dit, des mousquetaires gris de Monsieur; vous avez pu connaître le major, vous l'avez certainement connu... Ah! parlez! je ne possède pour tout bien que six cents livres de rentes, mais je les donnerais pour retrouver le major avant de mourir...

--Vous êtes donc le chevalier de Palissandre?... balbutia le petit-neveu maternel des Guises, qui venait de tomber sur le banc en proie à une défaillance qu'il essayait en vain de surmonter.

--J'ai hérité du titre de comte à la mort de mes deux frères; mais vous, monsieur, dois-je croire... Mes yeux, mes souvenirs ne m'abusent-ils pas en ce moment? Ces traits... oh! encore une fois, parlez; vous seriez?...

--Oui, chevalier, je suis... je suis ton ancien rival.

--Eh bien! le ciel est juste!... il ne veut pas que je meure sans l'avoir revu... Oh! si tu savais, mon pauvre baron, combien de fois, depuis ton départ de France, depuis ta fuite, devrais-je dire, j'ai maudit le sort qui ne permit pas que j'arrivasse à Londres assez à temps pour te rejoindre... J'avais connaissance des mauvaises affaires de ton banquier, et, ne voulant pas lui remettre l'or que tu m'avais laissé avec ton carrosse, et qui m'eût paru trop aventuré dans ses mains, je partis pour te le rendre moi-même et pour l'avertir du danger que courait le reste de ta fortune... Je ne crus pas en être quitte à cette première tentative. J'appris que tu étais parti pour la Havane: je courus sur les traces; mais, battu par des vents contraires, le navire que je montais fut chassé de sa route... Il fallut renoncer à te rejoindre.

--Eh bien! chevalier, c'est-à-dire monsieur le comte,--pardonnez-moi une ancienne habitude,--prenez cette main que je vous offre, et bénissons le sort qui permet que nous nous retrouvions dans des circonstances douloureuses où l'un et l'autre nous avons besoin de presser la main à un ami.

--Que diable dis-tu là, d'Anspech! s'écria le comte en saisissant la main que le major lui tendait, que me parles-tu de circonstances douloureuses... Il n'en est plus pour toi, mon ami; tu es riche, tu es très riche; je crois, Dieu me damne, que tu es horriblement millionnaire!»

Le vieux major fixa sur M. de Palissandre des yeux où se peignit un étonnement stupide.

«Eh! sans doute, continua le comte, car désespérant de te rattraper, je pris le seul parti qui me restait, et qui fut d'attendre que tu revinsses de toi-même chercher les trois cent mille francs. Mais pour ne pas ressembler à cet homme de l'Évangile à qui l'on confia deux talents dont il ne sut que faire, je me gardai bien d'enfouir ton argent dans ma cave; et trouvant d'ailleurs que cet or n'était pas assez en sûreté en France, je retournai à Londres: je plaçai ta petite fortune chez un de mes amis, agent de la Compagnie des Indes, et songe, baron, qu'il y a quarante ans de cela! Du diable si je te dirai comment l'honorable baronnet s'y est pris pour multiplier ton avoir; mais son fils, qui lui a succédé depuis une quinzaine d'années, et avec qui j'ai renoué des relations dès mon arrivée de Russie, m'écrivait encore l'autre jour qu'il évaluait les fonds engagés dans la maison Ashbon et compagnie à près de huit cent mille livres sterling. Huit cent mille livres sterling, cela doit faire une somme fabuleuse!»

Nous n'essaierons pas de peindre la figure du major Anspech. Il demeura fort longtemps sans voix et sans couleur, les yeux fermés, comme un homme à moitié tué par un coup de massue et qui cherche à ressaisir ses sens. Enfin, ses joues reprirent quelque chaleur, il poussa un long soupir, ouvrit les yeux, vit M. de Palissandre, debout devant lui, qui suivait d'un regard inquiet le dénouement de cette crise, étendit les bras et s'élança au cou de son vieil ami en versant un torrent de larmes.

Quand cette première effervescence fut un peu calmée, le major Anspech saisit de nouveau la main du comte, et lui dit:

«Écoute, Palissandre: si tu ne me promets pas de le soumettre sans la plus légère observation à ce que je vais l'ordonner, je prends à témoin mon arrière-grand'tante, qui était cousine au huitième degré de monsieur de Guise le Balafré, que je m'en vais à Londres, que je fais liquider mes millions, et qu'au retour je les jette à la mer. Tant pis, ma foi; c'est la seconde fortune que l'Océan me devra.

--Sarpejeu! parle donc.

--Eh bien! nous allons vivre ensemble, être heureux, être riches ensemble, êtreréhabilitésensemble; et quand nous aurons assez de cette vie-là, j'espère que Dieu nous fera la grâce de nous en débarrasser ensemble. Je vais donner des ordres pour qu'on nous rachète, à quel prix que ce soit, nos terres de Phalsbourg et notre donjon de Palissandre. Non? aurons là deux belles propriétés; et tu verras qu'un tas de neveux, qui ne nous connaissent plus aujourd'hui, sortiront de terre à point nommé pour nous reconstruire toute la famille qui nous manque. Sois tranquille, nous ne manquerons pas d'héritiers.»

Les deux amis tombèrent de nouveau dans les bras l'un de l'autre, et le pacte fui ainsi juré.

Là-dessus le comte et le baron se prirent sous le bras, et sortirent du jardin des Tuileries d'un pas qui eût fait honneur à deux voltigeurs de Louis XV.

Et le petit banc?... Nous éprouvons quelque confusion à l'avouer, mais nous dirons la vérité et rien que la vérité. Oui, ma belle lectrice, le major Anspech, en s'éloignant, oublia même de saluer d'un dernier regard ce pauvre petit banc, objet de tant de tracas et de tendresse, et pour lequel, une heure auparavant, il voulait se couper la gorge avec un inconnu... Hélas! madame, il n'y a pas d'éternelles amours, même à soixante-dix ans.

Du reste, il faut le dire, le petit banc s'en est parfaitement consolé.Marc Fournier.


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