SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843Nº 21. Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an,  32 fr.pour l'Étranger.    -     10        -     20        -    40SOMMAIRE.Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix. --Horticulture. Les roses.Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais, Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite).Lion d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure.--Institut de France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843; Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie.Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut.--Théâtres.Une Scène d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri(1er acte)et le Pas de l'Abeille(2e acte);les Contrebandiers espagnols; une Petite misère de ta Vie humaine, par Grandville.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal.Sculptures chinoises.--Amusements des Sciences.--Rébus.Les Meetings d'Irlande.L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, lesmeetingsse succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise,Impavidum ferient ruinae, déclare qu'il ne veut ni durepeal, ni d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on reculera devant les conséquences d'un combat.Lesmeetingsd'Irlande, présentent un spectacle vraiment extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment desmeetingsqui ont pour but le renversement ce cette même constitution. A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles pour venir se grimper autour d'unleader. Le pays convoqué se met en marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique. Quelquefois, lorsque lemeetingdoit être consacré à l'examen des griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout d'une perche. Lespeakerparaît, monté sur une estrade et harangue la foule. Aussitôt que lespeechcommence, le plus profond silence s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, deshurrahs, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides, soudain toutes les bourses sont ouvertes; lespounds, lesshillings,les pences, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts avec libéralité. Lespeakertonne; les acclamations redoublent; les actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa place; ou bien le grandmeetingse fractionne en petits cercles qui en sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet, où les membres, les plus influents dumeetingfraternisent le verre à la main pendant que la multitude regagne ses foyers.Ce motmeeting, qui signifieassemblée, s'applique à toute réunion provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques, scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom demeetingsaux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel.Un Meeting.De tous lesmeetingsd'Irlande, le plus remarquable et le plus caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grandagitateurà Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough; elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises des corps d'état:les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union; la reine. O'Connell et le rappel!L'un des drapeaux représentait la banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson populaire:Notre vieille maison chez nous.La plupart des étendards étaient rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain poli placée à l'extrémité d'une longue pique.Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par escouades, sous la direction degentlemenqui avaient pour signe distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les musiciens ont exécuté leGod save the Queen, et les hommes du peuple, en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique.O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M. Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à impressionner le peuple par la rude franchise des expressions. L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des dictons énergiques, d'heureuses trivialités.Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la force armée contre lesmeetings. Supposez que cent mille individus se forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de quelquespolicemenarmés de bâtons, met en fuite les groupes les plus compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et lestorysont regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de Shakspeare:Much ado about nothing.On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère, sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de graves intérêts, menacés par cette dépréciation.»Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence après une si longue prospérité et une si brillante histoire?Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été, pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre, Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères: ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là, des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre, les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles légères à la vertu.Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée; d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande. L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la régence d'Anne d'Autriche.Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue, les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinitéaux dents de perle et aux prunelles de turquoiseA côté de ces folles escapades, le Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit, quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des oreilles!Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au plus pour le frère du grand roi;Monsieuren prit possession. Avant lui, une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au couvent de Chaillot.L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce qui concerne le menuet et la sarabande.Monsieurdanse donc le menuet et donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère, l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «Madamese meurt!Madameest morte!» Après quoi,MonsieuroublieMadameet Bossuet, et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'unebeurrée, comme elle l'a raconté depuis.Monsieur, qui n'aimait pas la beurrée apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont réveille son audace et son vieux sang de frondeur.Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire laGazette de Leydeà l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante; c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune, nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain; c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions populaires et récolter leson dit. Souvent les orateurs et les auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa boutique.Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de nos passions et de nos vices.--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du moins le mérite d'être authentiques.Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve charmante.--Allons donc!--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut; pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique, comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment; quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense:la Péri, par exemple!--Eh bien!la Péri?--Vous ne voyez donc pas tout le venin que recèle ce seul mot:la Péri!--Je n'y vois pas la moindre ligue, en vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer parti de ce titre dangereux? --Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier, l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, l'affiche annonça le ballet sous ce titre:Léilaoules péris. Une haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres d'orthographe de la censure.Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre ballet de sa façon,Giselle ou les Willis. excita, dans son temps, les mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle d'un gouvernement à Willis.Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix.L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point deTe Deumpour des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés, quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités populaires, ces conquêtes du travail humain.La Prusse, puissance exclusivement militaire, est à la tête d'un vaste système d'association douanière, et elle s'occupe des questions de commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire.L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, créent des chemins de fer, des banques, des écoles de droit et de commerce; elles donnent à leur navigation un développement nouveau. L'Angleterre ouvre la Chine à l'activité européenne; comment la France resterait-elle en arriére d'un pareil mouvement? Malgré elle, elle marche dans cette voie immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les éléments si féconds du travail national poussent instinctivement nos Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre puissance et nous faire garder en temps de paix le rang élevé que nous avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui vient de se terminer a réduit le budget de la guerre et voté l'établissement d'une École royale d'Arts et Métiers à Aix en Provence.Une ordonnance du roi vient de mettre à exécution le vote de la Chambre. Le nombre des élèves de l'école d'Aix est fixé à trois cents; ils seront admis par tiers d'année en année, à partir du 1er octobre prochain. De même qu'aux Écoles de Châlons et d'Angers, le nombre des pensions à la charge de l'État est fixé ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions entières soixante-quinze à trois quarts, soixante-quinze demi-pensions.Les conseils-généraux des départements des Bouches-du-Rhône et du Var, les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre de commerce de Marseille devront voter des ressources nécessaires à l'appropriation des bâtiments et dépendances de l'hospice de la Charité, consacrés à l'établissement de l'École.On sait que les Écoles royales d'Arts et Métiers ont pour objet de former des praticiens, des contre-maîtres, des chefs d'atelier habiles, et qui offrent à l'industrie privée des garanties de talent et de probité. Accroître le nombre de ces établissements, c'est contribuer au progrès industriel, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et c'est à ce titre quel'Illustrationmentionne cette création utile et s'en réjouit.HorticultureLES ROSES.Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une variété de roses vraiment nouvelle, née dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau en la plaçant sous le patronage de la puissance ou de la beauté! Pour tous ceux chez qui le goût des fleurs est passé à l'état de passion, et l'on n'est pas véritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la culture des roses donne lieu à une suite d'émotions empreintes d'un caractère que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abusé de cette expression; car ces émotions sont le prix d'un travail, travail équivalant à un délassement, il est vrai, mais cependant travail assidu, ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquiétudes, ses déceptions et ses récompenses.S'il entrait dans notre plan d'aborder le côté sérieux et philosophique de ce sujet, il nous offrirait ample matière à dissertation; le goût des fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande portée que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout où la floriculture est passée dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne son dimanche aux cartes et au cabaret à celui qui consacre le jour du repos tout entier à la culture de ses fleurs; considérez quelle heureuse série de rapports toujours affectueux s'établit entre les hommes de conditions diverses qui professent également le goût des fleurs, et surtout le goût des mêmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas sans cela le coup de chapeau à un pauvre artisan, vont chez lui, lui prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce que jamais le droit le plus évident n'aurait pu gagner: et le tout pour avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne sauraient trouver nulle part à prix d'argent. La passion des fleurs produit quelquefois dans ce sens d'étranges condescendances. Nous citerons à ce propos une anecdote récente, à notre connaissance personnelle.Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'année dernière, un voyage à Liège, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches collections de rosiers que renferme cette partie de la riante vallée de la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en Belgique et particulièrement dans la province de Liège. Un amateur belge, homme riche et titré, s'empressa de faire à l'amateur parisien les honneurs des plus belles collections du pays, à commencer par la sienne, qui ne comptait pas moins de 700 variétés. Le matin du jour fixé pour son départ, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut réveillé dès la pointe du jour par son hôte liégeois. «Je n'ai pas voulu, lui dit celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y compris la mienne, ne sont rien à côté; j'en donnerais tout ce qu'on pourrait en demander si elle était à vendre; seulement, vous allez me donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous ne reconnaîtrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous venez à le rencontrer.» Ces conditions acceptées, le Parisien fut conduit par des rues détournées dans un fort beau jardin situé au fond d'une ruelle déserte du Faubourg de Vivegnis. Là, il fut ébloui de la beauté de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce qu'il avait pu se figurer, tant pour la beauté des variétés que pour la perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces merveilles végétales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialité, mais en même temps empreint d'une réserve et d'une humilité que la haute position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui donnait sur la campagne; ils firent un long détour pour rentrer en ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine de greffes parfaitement emballées, d'une excessive rareté.Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg de Vivegnis: c'était le bourreau.Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses; aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties, s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement ni confusion.Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis; plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé.Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture, sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la Grande-Bretagne.Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce, c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir, au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il possédait sous un autre nom.Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à des caractères généraux bien tranchés.Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard, M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries de rosiers étrangers.Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde, originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne possède aucun rosier d'Europe.Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard. En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore actuellement fort en usage.Tuteur anglais pour les Rosiers.Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art d'assortir les variétés pour en composer ce que les Anglais nomment unrosarium, terme adopté par les jardiniers allemands et hollandais, et qui mériterait de passer aussi dans notre langue On donne aux plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel, soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers à tiges sarmenteuses, qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource manque, le compartiment central est occupé par les mêmes rosiers attachés à de fortes perches, le long desquelles ils s'élèvent en liberté.Il est un principe de placer toujours à côté l'une de l'autre des roses qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des différences très-légères entre deux fleurs qui, vues loin l'une de l'autre, sembleraient deux échantillons de la même espèce.En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et très-développées.Rosier maintenu par le Tuteur anglais.Rien n'égale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de l'odeur et de la variété des couleurs, ce qui peut lui manquer à d'autres égards; d'ailleurs, ces roses rachètent la qualité par la quantité. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire, indéfiniment, tant qu'il trouve à monter. A Liège (Belgique), ou l'on en rencontre dans tous les jardins, on ne les arrête que par la difficulté d'avoir des échelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dépassaient la hauteur de quinze mètres. Ils se couvrent de roses pendant près de deux mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes; c'est un aspect réellement magnifique que celui d'un massif formé de huit ou dix rosiers d'une si riche végétation. On cite parmi les plus beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers Boursault qui décorent, de chaque côté, la principale entrée du jardin botanique d'Édimbourg: ils sont palissés sur deux peupliers d'Italie de première grandeur, auxquels on a laissé seulement une touffe de feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses pyramidales sur une longueur de plus dedix-huit mètres.Rosiers pyramidaux du Jardinbotanique d'Édimbourg.Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se plantent isolément à l'entrée d'une pièce de gazon dont la verdure fait ressortir l'éclat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent les têtes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme particulière, autour duquel sont attachées des ficelles maintenues par des chevilles plantées circulairement dans le sol.Au milieu de ces centaines de variétés et sous-variétés, auxquelles tous les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par l'hybridation, la première place appartient toujours à la rose la plus commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la rose des peintres, surnommée avec justicereine des cent feuilles, est et sera toujours la véritable reine des fleurs.Les deux plus belles parmi les Bengales ont été obtenues à Paris dans la belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persévérant M. Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est dédiée au comte de Paris.Parmi les Provins à fleurs perpétuelles, aucune ne surpasse en beauté la rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de Bellevue. La reine d'Angleterre ayant chargé M. Laffay de lui composer un rosarium, il fut invité, assure-t-on, à dédier au prince Albert une de ses roses nouvelles non encore nommées.La rose Prince-Albert se distingue par la vivacité de ses couleurs; ses pétales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velouté à l'intérieur.Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilité de certaines roses et du commerce des roses coupées vendues sur les marchés de Paris.La médecine fait un fréquent usage de la rose de Provins, cueillie un peu avant son complet épanouissement, puis séchée et conservée pour être employée comme médicament astringent.Les roses coupées se vendent en quantités énormes aux pharmaciens et distillateurs pour la préparation de l'eau de rose et de l'altar, ou essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchés. Les roses les plus parfumées contiennent très-peu d'huile essentielle, les pétales seuls, distillés sans leurs calices, n'en donnent pas au delà de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage que les roses de Damas et les roses communes à cent feuilles.Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay, cultivent en plein champ, sur une très-grande échelle, des rosiers dont les fleurs sont coupées pour être vendues par bouquets aux Parisiens. D'après des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la production est à peu près de cinquante roses par mètre carré dans les années ordinaires, de sorte qu'un hectare consacré à cette culture ne produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues à la balle de Paris au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les débitent en détail en gagnant à peu près moitié; on peut juger par là des sommes importantes que fait circuler rien qu'à Paris le seul commerce des roses coupées.Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des mille et mille rosiers vendus tous les ans au marché aux fleurs pour lesjardins de la fenêtre, ne résiste au delà d'un an à l'air épais et concentré et aux exhalaisonsdu ruisseau de Paris. C est un énorme débouché, un tribut volontaire que paie la population parisienne à l'infatigable population d'horticulteurs chargés du soin de fournir à ses besoins et à ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous avons aux roses; telle est l'étendue des services que rend à la société l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste à jamais et de si bon droit la reine des fleurs.Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.(Suite.--Voyez page 391.)Le lion d'Arabie (felis leo, Lin.) est la race à laquelle appartient le lionceau envoyé à la Ménagerie par le premier médecin du vice-roi d'Égypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mérité de S. M. le titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu naître, par les honneurs où son mérite l'a porté, mais encore par l'amour qu'il a conservé pour sa patrie, et par les nombreux témoignages qu'il ne cesse de lui en donner. C'est à lui que le Muséum d'histoire naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intérêt pour la France.Le lionceau nouvellement arrivé fut, comme tous les animaux du même envoi, embarqué à Alexandrie. Il arriva sans accident à Marseille à la fin de mai, et fut reçu là par un préposé du Muséum, gardien de la Ménagerie, qui accompagna le convoi jusqu'à Paris. Ce jeune animal a probablement été pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il paraît devoir appartenir à la race du lion d'Arabie, quoique son jeune âge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a été parfaitement décrite sous le nom defelis leo arabicus, par Fisher,synon; et par Temminck,mon. 1,86, sous le nom defelis leo persicus. Il m'a semblé que ces deux animaux, l'Arabicuset lePersicus, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux variétés, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile naturaliste, M. Lesson,Nouv. tab. du règ. anim. Du reste, je regarde ceci comme de peu d'importance.Lion d'Arabie, envoyé à la Ménageriepar le docteur Clot-bey.Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livrée qu'il porte encore, doit être âgé de quinze à dix-huit mois: ce qui semble le confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinière, et l'on sait que cet ornement du prétendu roi des animaux commence à pousser à l'àge de trois ans. Il offre une particularité dont nous avons déjà parlé au commencement de cet article: sa queue, au lieu d'être droite comme dans les autres individus de son espère, est recourbée au point de former une double spirale. J'ai supposé, plus haut, que ce phénomène résulte de ce que l'animal a été renferme dans une cage trop petite, et ce qui viendrait à l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche et fort méchant. Ses gardien mêmes ne peuvent pas approcher de sa loge sans le fairesouffleretcrachercomme un chat en colère. Il faut bien supposer qu'il a été maltraité dans les premiers temps de son esclavage pour qu'il ait conservé son caractère sauvage, car le lion pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de génie Brun, mon ami d'enfance, en avait amené un d'Alger qui le suivait librement comme un chien, dans les rues de Mâcon, le caressait de même, et venait se coucher à ses pieds pour l'écouter, avec, plaisir peut-être, pendant que le capitaine jouait du violon. «J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mâtins; il montait sur leur dos et les battait d'une manière qui me faisait trembler pour lui; mais ils y étaient accoutumés et prenaient tout en bonne part. C'était un singulier spectacle de les voir couchés autour de lui, le regardant attentivement pendant qu'il exécutait en chantant une danse sauvage de son pays.»Du reste, quand un jeune lion, à l'état sauvage, a saisi une proie, il n'est pas facile de lui faire lâcher prise, et il montre en cela plus de courage et de férocité qu'un vieil animal de son espèce. Poiret raconte, dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable. Un lionceau s'était jeté sur une vache, dans un douar près de la Calle. Un Maure, comptant sur sa force athlétique, s'élance sur l'animal féroce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses bras vigoureux, comme s'il eût voulu l'étouffer; mais il ne put lui faire lâcher prise. Le père de l'Arabe arrive armé d'une hache, d'autres viennent à son secours, et, malgré tant d'efforts réunis, on ne parvint à arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir.Le lion, parvenu à un certain âge, devient d'une prudence qui, très-souvent, touche à la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il n'en est lui-même attaqué, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en désespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en fournira des exemples pleins d'intérêt. Il dit: «Je vis, au Cap-de-Bonne-Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être dévorées par ces animaux. Un lion s'était établi dans un îlot de joncs, au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nommé Korf. Aucun de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pâturer les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au hasard. A l'instant le lion irrité s'élance vers lui; les Hottentots effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tête et lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empêche ainsi de mordre. Mais enfin, épuisé par la perte de son sang, il tombe évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui, eut encore la force de se traîner à sa ferme; il avait cependant les flancs déchirés par les griffes du lion; sa main, surtout, était tellement mâchée, qu'il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut bientôt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à l'endroit où il voulait faire l'amputation, et ordonna à un de ses domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opération faite, il plaça son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se guérit avec des décoctions de différentes plantes odoriférantes mêlées de cire et de saindoux.» Le même auteur raconte le fait suivant: «Bota, colon du Cap, à l'âge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion dans des broussailles fort épaisses. L'animal tomba sur le coup; mais il avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperçu et qui fondit sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de sa blessure, mais il resta estropié.»Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l'histoire générale du lion. Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux reconnaissent la supériorité de ses forces. «Lorsque la nuit a couvert la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces; les chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènes et les loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d'épouvante, ils craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgré le signal éclatant qu'il donne à tous les animaux.»Guépard d'Abyssinie, envoyé par le docteur Clot-Bey.Le GUÉPARD D'ABYSSINIE. (guepardus jubata, Duvern.;guepar jubataBoit.;felis guttata. Herm.;cynofelis guttata. Less.) est, dans l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intéressant. Il a beaucoup occupé les naturalistes, parce que ses formes générales semblent le placer avec les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractère essentiel, ses ongles ne sont ni crochus, ni acérés, rétractiles. Par là, comme par ses habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces considération, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans monJardin des Plantes, nous en avons fait un genre séparé, auquel M. Lesson, en l'adoptant, a jugé à propos de donner le nom decynofelischien-chat, nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me paraît pas aussi heureux quand il trouve deux espèces dans deux très-légères variétés de cet animal, ne se distinguant que une très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des oreilles. A l'une il donne le nom decynofelis jubata, et ce sérail le guépard de Buffon: à l'autre celui decynofelis guttata, il en serait le guépard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulière est qu'en se fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une troisième espèce avec notre guépard d'Abyssinie, car il ne ressemble positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes donnent à cet animal le nom defadh, et c'est probablement celui qu'on lui conservera à la ménagerie.Fadh est fort doux, privé comme un chien, et très-caressant. Il aime la société de ses gardiens; il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu'il témoigne en remuant, non pas la queue tout entière, comme font les chiens, mais seulement l'extrémité, à la manière des chats. Il n'est nullement dangereux aussi lui a-t-on accordé une liberté beaucoup plus grande qu'aux animaux féroces. Sa cage est placée dans le bâtiment de la ménagerie, mais près d'une fenêtre par laquelle, lorsque le beau temps le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche représente ce couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes des parcs voisins.Le pauvre Fadh n'était qu'à demi prisonnier dans son pays et le vieux collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier maître, celui qui l'a élevé et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait à la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la boîte dans laquelle il était renfermé pendant le voyage d'Alexandrie à Paris le chagrinait beaucoup et ce ne peut être qu'à cela qu'il faut attribuer l'état de maigreur au il était lors de son arrivée. Ce qui me fait croire aussi qu'il n'était pas renfermé en Égypte, c'est qu'il est le seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grâce aux soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture à quelques caresse et à une certaine liberté. Fadh a repris gaieté et a déjà beaucoup engraissé. Aussitôt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrivée, d'un bond il s'élance par la fenêtre dans son pare; il saute, gambade, se roule et joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans peu de temps ce sera probablement une très belle bête.Les guépards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces proportions, d'où je conclus qu'il n'a guère que quinze à dix-huit mois, peut-être moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites taches noires, rondes et pleines, assez également parsemées; garnissent toute la partie fauve; les poils du derrière de sa tête et de son cou deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte de petite crinière.A cette jolie robe, Fadh joint la légèreté des formes et la grâce des mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats, mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il est obéissant et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l'Inde, on donne aux guépards le nom detigres chasseurs, parce qu'on les dresse très-facilement à cet exercice. L'empereur Léopold Ier en avait deux qui étaient aussi privés que des chiens, et toutes les fois qu'il allait à la chasse, l'un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de son cheval, l'autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors, les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire leur devoir. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, tous deux s'élançaient à sa poursuite, l'atteignaient et l'étranglaient; ils revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est très-aimée par les grands; aussi unyouseou guépard bien dressé se vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de même à Surate, nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie.Civettes.Lescivettes(viverra civetta. Lin.) sont au nombre de deux dans l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid, on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums, sous le nom decivetteOutre cette singulière poche, elles ont encore, de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse, noirâtre et très-fétide.Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nommekankan; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître. En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien, lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et des petits mammifères sauvages ou domestiques.Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode, et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour leur faire produire de lacivette. Il est bien singulier que cettecivette, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour recueillir ce parfum, ai-je dit dans monJardin des Plantes, ou met l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cettecivette, l'abgalliades Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient quelquefois.Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant, et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter. Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne fait ordinairement que deux ou trois petits.Paradoxure de Pougomé.Leparadoxure pougomé(paradoxurus typus. F. Cuvier) est lemusang-sapulutdes Indiens, lamarte des palmiersdes voyageurs, lagenette de Francede Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et sont dans un mouvement perpétuel.On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre.A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite, probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer, ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la description et à rétablissement du genreparadoxurusde F. Cuvier. La liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu plus farouche.

L'Illustration, No. 0021, 22 Juillet 1843

Nº 21. Vol. I.--SAMEDI 22 JUILLET 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an,  32 fr.pour l'Étranger.    -     10        -     20        -    40

SOMMAIRE.Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix. --Horticulture. Les roses.Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais, Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite).Lion d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure.--Institut de France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843; Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie.Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut.--Théâtres.Une Scène d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri(1er acte)et le Pas de l'Abeille(2e acte);les Contrebandiers espagnols; une Petite misère de ta Vie humaine, par Grandville.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal.Sculptures chinoises.--Amusements des Sciences.--Rébus.

Les Meetings d'Irlande. Un meeting.--Courrier de Paris.--Établissement d'une École des Arts et Métiers à Aix. --Horticulture. Les roses.Tuteur anglais pour les Rosiers; Rosier maintenu par le Tuteur anglais, Rosiers pyramidaux du Jardin botanique d'Édimbourg.--Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle. Animaux récemment arrivés (suite).Lion d'Arabie; Guépard d'Abyssinie; Civette, Paradoxure.--Institut de France. Séance de l'Académie Française du jeudi 20 Juillet 1843; Histoire du monument élevé à Molière, par M. Aimé Martin; le Monument de Molière, poème par madame Louise Colet, couronné par l'Académie.Portrait de madame Colet; Salle de l'Institut.--Théâtres.Une Scène d'Oedipe à Colone; une scène de la Péri(1er acte)et le Pas de l'Abeille(2e acte);les Contrebandiers espagnols; une Petite misère de ta Vie humaine, par Grandville.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Réouverture du Musée royal.Sculptures chinoises.--Amusements des Sciences.--Rébus.

L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, lesmeetingsse succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise,Impavidum ferient ruinae, déclare qu'il ne veut ni durepeal, ni d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on reculera devant les conséquences d'un combat.

Lesmeetingsd'Irlande, présentent un spectacle vraiment extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment desmeetingsqui ont pour but le renversement ce cette même constitution. A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles pour venir se grimper autour d'unleader. Le pays convoqué se met en marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique. Quelquefois, lorsque lemeetingdoit être consacré à l'examen des griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout d'une perche. Lespeakerparaît, monté sur une estrade et harangue la foule. Aussitôt que lespeechcommence, le plus profond silence s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, deshurrahs, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides, soudain toutes les bourses sont ouvertes; lespounds, lesshillings,les pences, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts avec libéralité. Lespeakertonne; les acclamations redoublent; les actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa place; ou bien le grandmeetingse fractionne en petits cercles qui en sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet, où les membres, les plus influents dumeetingfraternisent le verre à la main pendant que la multitude regagne ses foyers.

Ce motmeeting, qui signifieassemblée, s'applique à toute réunion provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques, scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom demeetingsaux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel.

Un Meeting.

De tous lesmeetingsd'Irlande, le plus remarquable et le plus caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grandagitateurà Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough; elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises des corps d'état:les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union; la reine. O'Connell et le rappel!L'un des drapeaux représentait la banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson populaire:

Notre vieille maison chez nous.La plupart des étendards étaient rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain poli placée à l'extrémité d'une longue pique.

Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par escouades, sous la direction degentlemenqui avaient pour signe distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les musiciens ont exécuté leGod save the Queen, et les hommes du peuple, en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique.

O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M. Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à impressionner le peuple par la rude franchise des expressions. L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des dictons énergiques, d'heureuses trivialités.

Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la force armée contre lesmeetings. Supposez que cent mille individus se forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de quelquespolicemenarmés de bâtons, met en fuite les groupes les plus compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et lestorysont regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de Shakspeare:Much ado about nothing.

On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère, sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de graves intérêts, menacés par cette dépréciation.»

Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence après une si longue prospérité et une si brillante histoire?

Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été, pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre, Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères: ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là, des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre, les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles légères à la vertu.

Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée; d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande. L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la régence d'Anne d'Autriche.

Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue, les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinitéaux dents de perle et aux prunelles de turquoiseA côté de ces folles escapades, le Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.

Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit, quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des oreilles!

Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au plus pour le frère du grand roi;Monsieuren prit possession. Avant lui, une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au couvent de Chaillot.

L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce qui concerne le menuet et la sarabande.Monsieurdanse donc le menuet et donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère, l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «Madamese meurt!Madameest morte!» Après quoi,MonsieuroublieMadameet Bossuet, et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'unebeurrée, comme elle l'a raconté depuis.Monsieur, qui n'aimait pas la beurrée apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.

A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont réveille son audace et son vieux sang de frondeur.

Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.

Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire laGazette de Leydeà l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante; c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune, nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain; c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions populaires et récolter leson dit. Souvent les orateurs et les auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.

Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.

Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa boutique.

Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de nos passions et de nos vices.

--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du moins le mérite d'être authentiques.

Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve charmante.--Allons donc!

--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut; pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»

--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique, comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment; quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?

--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense:la Péri, par exemple!--Eh bien!la Péri?--Vous ne voyez donc pas tout le venin que recèle ce seul mot:la Péri!--Je n'y vois pas la moindre ligue, en vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer parti de ce titre dangereux? --Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.

L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier, l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, l'affiche annonça le ballet sous ce titre:Léilaoules péris. Une haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres d'orthographe de la censure.

Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre ballet de sa façon,Giselle ou les Willis. excita, dans son temps, les mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle d'un gouvernement à Willis.

L'industrie est le grand fait qui domine notre époque; une longue période de paix a développé dans tous les pays la puissance productive et créé entre les nations, comme entre les diverses classes d'un même peuple, des rapports nouveaux. Le travail et la production, les échanges commerciaux ont pris un développement qui appelle une régularisation intelligente. Le mode d'activité des peuples s'est déplacé; il y a un quart de siècle à peine que l'Europe entière était en feu; la guerre promenait ses ravages au sein des plaines les plus fertiles, dans les cités les plus opulentes, parmi les populations les plus paisibles et les plus laborieuses. La gloire consistait alors à se ruer intrépidement contre les bataillons armés, à disposer sur les champs de bataille des masses innombrables. Aujourd'hui, on ne chante point deTe Deumpour des victoires éclatantes, mais des populations entières se livrent à la joie quand un chemin de fer a relié deux points jusque-là éloignés, quand un canal a établi de nouveaux rapports entre des localités jusque-là inconnues l'une à l'autre, et les grands corps de l'État et les princes eux-mêmes se croient obligés de consacrer ces solennités populaires, ces conquêtes du travail humain.

La Prusse, puissance exclusivement militaire, est à la tête d'un vaste système d'association douanière, et elle s'occupe des questions de commerce et de tarif plus encore que d'organisation militaire.

L'Autriche et la Russie, puissances si stationnaires jadis, créent des chemins de fer, des banques, des écoles de droit et de commerce; elles donnent à leur navigation un développement nouveau. L'Angleterre ouvre la Chine à l'activité européenne; comment la France resterait-elle en arriére d'un pareil mouvement? Malgré elle, elle marche dans cette voie immense que la paix a ouverte. Les besoins industriels du pays, les éléments si féconds du travail national poussent instinctivement nos Chambres vers l'organisation industrielle qui doit assurer notre puissance et nous faire garder en temps de paix le rang élevé que nous avons pris parmi les nations en temps de guerre. Ainsi la session qui vient de se terminer a réduit le budget de la guerre et voté l'établissement d'une École royale d'Arts et Métiers à Aix en Provence.

Une ordonnance du roi vient de mettre à exécution le vote de la Chambre. Le nombre des élèves de l'école d'Aix est fixé à trois cents; ils seront admis par tiers d'année en année, à partir du 1er octobre prochain. De même qu'aux Écoles de Châlons et d'Angers, le nombre des pensions à la charge de l'État est fixé ainsi qu'il suit: soixante-quinze pensions entières soixante-quinze à trois quarts, soixante-quinze demi-pensions.

Les conseils-généraux des départements des Bouches-du-Rhône et du Var, les conseils municipaux des villes de Marseille et d'Aix, et la chambre de commerce de Marseille devront voter des ressources nécessaires à l'appropriation des bâtiments et dépendances de l'hospice de la Charité, consacrés à l'établissement de l'École.

On sait que les Écoles royales d'Arts et Métiers ont pour objet de former des praticiens, des contre-maîtres, des chefs d'atelier habiles, et qui offrent à l'industrie privée des garanties de talent et de probité. Accroître le nombre de ces établissements, c'est contribuer au progrès industriel, à l'amélioration du sort des classes ouvrières, et c'est à ce titre quel'Illustrationmentionne cette création utile et s'en réjouit.

Heureux l'amateur qui peut s'enorgueillir d'une variété de roses vraiment nouvelle, née dans son parterre, et lui chercher un nom nouveau en la plaçant sous le patronage de la puissance ou de la beauté! Pour tous ceux chez qui le goût des fleurs est passé à l'état de passion, et l'on n'est pas véritablement amateur sans y mettre un peu de passion, la culture des roses donne lieu à une suite d'émotions empreintes d'un caractère que nous pourrions nommer moral, si l'on n'avait trop abusé de cette expression; car ces émotions sont le prix d'un travail, travail équivalant à un délassement, il est vrai, mais cependant travail assidu, ayant, comme tous les travaux, ses phases, ses soucis, ses inquiétudes, ses déceptions et ses récompenses.

S'il entrait dans notre plan d'aborder le côté sérieux et philosophique de ce sujet, il nous offrirait ample matière à dissertation; le goût des fleurs, et celui des roses en particulier, ont une bien plus grande portée que ne le pense le vulgaire. Comparez seulement, partout où la floriculture est passée dans les moeurs du peuple, l'ouvrier qui donne son dimanche aux cartes et au cabaret à celui qui consacre le jour du repos tout entier à la culture de ses fleurs; considérez quelle heureuse série de rapports toujours affectueux s'établit entre les hommes de conditions diverses qui professent également le goût des fleurs, et surtout le goût des mêmes fleurs! Bien des riches, qui ne rendraient pas sans cela le coup de chapeau à un pauvre artisan, vont chez lui, lui prodiguent les marques de bienveillance, lui font obtenir quelquefois ce que jamais le droit le plus évident n'aurait pu gagner: et le tout pour avoir un oignon, une greffe, une bouture, une simple graine, qu'ils ne sauraient trouver nulle part à prix d'argent. La passion des fleurs produit quelquefois dans ce sens d'étranges condescendances. Nous citerons à ce propos une anecdote récente, à notre connaissance personnelle.

Un de nos amis, grand amateur de roses, entreprit, l'année dernière, un voyage à Liège, Belgique, rien que pour visiter les belles et riches collections de rosiers que renferme cette partie de la riante vallée de la Meuse. On sait que la culture des roses est en grand honneur en Belgique et particulièrement dans la province de Liège. Un amateur belge, homme riche et titré, s'empressa de faire à l'amateur parisien les honneurs des plus belles collections du pays, à commencer par la sienne, qui ne comptait pas moins de 700 variétés. Le matin du jour fixé pour son départ, le Parisien dormait encore lorsqu'il fut réveillé dès la pointe du jour par son hôte liégeois. «Je n'ai pas voulu, lui dit celui-ci, vous laisser partir sans vous faire voir la seule collection de rosiers qui vaille ici la peine qu'on en parle; toutes les autres, y compris la mienne, ne sont rien à côté; j'en donnerais tout ce qu'on pourrait en demander si elle était à vendre; seulement, vous allez me donner votre parole d'honneur que, ni maintenant, ni plus tard, vous ne vous souviendrez pour personne d'avoir vu cette collection, et que vous ne reconnaîtrez pas l'homme chez qui je vais vous conduire, si vous venez à le rencontrer.» Ces conditions acceptées, le Parisien fut conduit par des rues détournées dans un fort beau jardin situé au fond d'une ruelle déserte du Faubourg de Vivegnis. Là, il fut ébloui de la beauté de plus de 1,200 rosiers en pleine fleur qui surpassaient tout ce qu'il avait pu se figurer, tant pour la beauté des variétés que pour la perfection de chaque fleur en particulier. L'heureux possesseur de ces merveilles végétales fit aux visiteurs un accueil plein de cordialité, mais en même temps empreint d'une réserve et d'une humilité que la haute position de son introducteur n'expliquait pas suffisamment aux yeux du Parisien. Une voiture attendait les voyageurs au bout de la ruelle qui donnait sur la campagne; ils firent un long détour pour rentrer en ville. Le Parisien emportait comme souvenir de la visite une vingtaine de greffes parfaitement emballées, d'une excessive rareté.

Quelques heures plus tard, comme il traversait la place du marché pour se rendre à son hôtel à la station du chemin de fer, il eut quelque peine à se frayer un passage au travers de la foule assemblée au pied de l'échafaud! où deux malheureux subissaient la peine de l'exposition; le Parisien leva par hasard les yeux sur l'échafaud; il n'eut pas besoin d'un second coup d'oeil pour reconnaître l'amateur de roses du faubourg de Vivegnis: c'était le bourreau.

Revenons aux roses. La France est par excellence le pays des roses; aucun autre sol, aucun autre climat, n'est aussi favorable que le nôtre à la végétation des rosiers, principalement à celle des rosiers de collection. On sait que les rosiers dont se composent les collections d'amateurs sont greffés à la hauteur d'un mètre environ sur des tiges d'églantier ou rosier sauvage. Ce n'est pas que les rosiers de prix végètent mieux ou donnent des fleurs plus belles que lorsqu'on les élève francs de pied, mais les rosiers ainsi greffés forment plus facilement une tête régulière sur laquelle les roses, également réparties, s'offrent à la vue à la hauteur la plus convenable, pour qu'on puisse les admirer sans être forcé de se baisser. Les rosiers greffés sur églantier ont, en outre, l'avantage de se prêter beaucoup mieux que les buissons de rosiers à l'arrangement régulier d'une collection dans les plates-bandes qui lui sont destinées, sans qu'il en résulte encombrement ni confusion.

Nul autre pays en Europe ne produit d'aussi beaux églantiers que la France. La consommation des églantiers, comme sujets pour recevoir la greffe des roses de choix, paraîtrait fabuleuse à ceux de nos lecteurs qui sont étrangers au commerce de l'horticulture parisienne. Dans un rayon de plus de 50 kilomètres autour de Paris, la race des églantiers sauvages est complètement épuisée: impossible d'en trouver un seul bon à greffer dans les bois et les baies. Les jardiniers fleuristes de Paris sont forcés de les multiplier actuellement par la voie des semis; plusieurs d'entre eux se livrent exclusivement à cette culture, qui leur est fort avantageuse. Des traités spéciaux ont été publiés récemment sur les moyens de multiplier l'églantier destiné à être greffé.

Les Anglais, nos maîtres dans tant d'autres branches de l'horticulture, sont nos tributaires pour les rosiers greffés. C'est que le climat de leur île ne convient point à l'églantier. Cet arbuste, comme tous les rosiers connus, veut un air pur, exempt de vapeurs malsaines: la Grande-Bretagne est constamment enveloppée d'un nuage de fumée de charbon de terre mêlée de brouillard; toute l'habileté des jardiniers anglais échoue contre un tel obstacle; aussi plusieurs roses, entre autres la rose jaune double, n'ont jamais fleuri à l'air libre, ni à Londres ni aux environs, dans un rayon de plusieurs milles. Paris, Rouen et Angers approvisionnent de rosiers greffés les jardins de la Grande-Bretagne.

Bien des livres uni été écrits sur les rosiers; ils apprennent en général peu de chose sur la culture de cet arbuste; ils sont presque entièrement consacrer à discuter la nomenclature et la classification des rosiers, deux choses sur lesquelles personne n'est d'accord; si bien qu'il est fortement question de soumettre le débat à un congrès de jardiniers convoqués tout exprès. Ne riez pas lecteurs, la chose en vaut la peine ce sont des centaines de mille francs que remue tous les ans le commerce des rosiers en France: or, le principal obstacle à ce commerce, c'est la confusion de la nomenclature Il y a tel amateur riche qui ne balancerait pas à donner un prix fort élevé d'une rose annoncée comme nouvelle pour l'ajouter à sa collection, s'il était certain qu'elle fût réellement nouvelle c'est précisément cette certitude qu'il ne peut jamais acquérir, à moins d'avoir vu la rose par lui-même, de passer par conséquent sa vie à voyager, il est donc toujours exposé à recevoir, au lieu de ce qu'il attendait, une rose ancienne déjà connue, et qu'il possédait sous un autre nom.

Donnons maintenant au lecteur une idée non pas des deux mille variétés de roses inscrites dans les catalogues des horticulteurs, mais seulement les grande divisions où elles sont classées. Quelques-unes sont connues de tout le monde et n'ont pas besoin de description: telles sont les cent-feuilles les damas, les provins, les pimprenelles reconnaissables à des caractères généraux bien tranchés.

Dans les premières années de ce siècle, un botaniste anglais apporta de l'Inde les premiers rosiers de ce pays, aujourd'hui répandus dans toute l'Europe sous le nom de rosiers du Bengale. Quelques années plus tard, M. Noisette apporta de l'Amérique du Nord la rose Noisette, qu'il dédiait à son frère l'une des illustrations de l'horticulture parisienne. Nous devons entrer dans quelques détails sur ces deux séries de rosiers étrangers.

Les rosiers du Bengale différent de tous ceux d'Europe en un point essentiel: nos rosiers, pour la plupart ne fleurissent qu'une fois par an, quelques-uns fleurissent deux fois et sont nommés, pour cette raison, rosiers bifères, d'autres, en très petit nombre, fleurissent plusieurs fois pendant la belle saison; tout le monde connaît, dans cette série, la rose de tous les mois. Les rosiers de l'Inde, originaires d'un pays où l'hiver est inconnu, sont ce que les jardiniers nomment perpétuellement remontants; leur végétation n'est jamais interrompue, lorsqu'ils reçoivent dans la serre tempérée une chaleur convenable pendant l'hiver, ils refleurissent toujours, faculté que ne possède aucun rosier d'Europe.

Les rosiers Noisette paraissent avoir été obtenus en Amérique par le croisement des rosiers du Bengale et des rosiers d'Europe.

L'hybridation, conquête récente de l'horticulture moderne en a beaucoup agrandi le domaine; les centaines de sous-variétés dont se composent les collections de rosiers sont des résultats de l'hybridation. Le plus souvent, on se contente, pour croiser les rosiers, de les placer très-près les uns des autres, et d'abandonner les croisements au hasard. En Italie, Fallarési, célèbre horticulteur, obtint une foule de très-belles roses nouvelles en plantant au pied d'un mur les rosiers qu'il voulait croiser; il entrelaçait les unes dans les autres leurs branches palissées sur le treillage de l'espalier, de sorte qu'au moment de la floraison, les roses d'espèce différentes se touchaient pour ainsi dire et ne pouvaient manquer de se croiser Ce procédé est encore actuellement fort en usage.

Tuteur anglais pour les Rosiers.

Les collections de rosiers ne se plantent point au hasard, il y a un art d'assortir les variétés pour en composer ce que les Anglais nomment unrosarium, terme adopté par les jardiniers allemands et hollandais, et qui mériterait de passer aussi dans notre langue On donne aux plates-bandes du rosarium des formes gracieuses, dont l'ensemble compose une sorte de labyrinthe; au centre se trouve un rocher, soit naturel, soit artificiel, sur lequel rampent les rosiers à tiges sarmenteuses, qui ne peuvent trouver place dans la collection. Quand cette ressource manque, le compartiment central est occupé par les mêmes rosiers attachés à de fortes perches, le long desquelles ils s'élèvent en liberté.

Il est un principe de placer toujours à côté l'une de l'autre des roses qui se ressemblent le plus; par ce moyen, on rend perceptibles des différences très-légères entre deux fleurs qui, vues loin l'une de l'autre, sembleraient deux échantillons de la même espèce.

En dehors de la collection, l'art du jardinier sait tirer un grand parti de l'effet ornemental de certains rosiers aux formes simples et très-développées.

Rosier maintenu par le Tuteur anglais.

Rien n'égale, sous ce rapport, le rosier pyramidal; sa fleur n'est que demi-double; mais elle compense largement, sous le double rapport de l'odeur et de la variété des couleurs, ce qui peut lui manquer à d'autres égards; d'ailleurs, ces roses rachètent la qualité par la quantité. Un rosier pyramidal en bon terrain monte, pour ainsi dire, indéfiniment, tant qu'il trouve à monter. A Liège (Belgique), ou l'on en rencontre dans tous les jardins, on ne les arrête que par la difficulté d'avoir des échelles doubles assez hautes pour pouvoir les tailler sans trop risquer de se rompre le cou; nous en avons vu qui dépassaient la hauteur de quinze mètres. Ils se couvrent de roses pendant près de deux mois, depuis le niveau du sol jusqu'au sommet de leurs tiges grimpantes; c'est un aspect réellement magnifique que celui d'un massif formé de huit ou dix rosiers d'une si riche végétation. On cite parmi les plus beaux rosiers pyramidaux qui existent en Europe, les deux rosiers Boursault qui décorent, de chaque côté, la principale entrée du jardin botanique d'Édimbourg: ils sont palissés sur deux peupliers d'Italie de première grandeur, auxquels on a laissé seulement une touffe de feuillage au sommet: leurs troncs sont couverts en ce moment de roses pyramidales sur une longueur de plus dedix-huit mètres.

Rosiers pyramidaux du Jardinbotanique d'Édimbourg.

Le rosier Fellemberg et les autres rosiers de grandes dimensions se plantent isolément à l'entrée d'une pièce de gazon dont la verdure fait ressortir l'éclat de leurs fleurs innombrables. Les Anglais maintiennent les têtes volumineuses de ces rosiers au moyen d'un support de forme particulière, autour duquel sont attachées des ficelles maintenues par des chevilles plantées circulairement dans le sol.

Au milieu de ces centaines de variétés et sous-variétés, auxquelles tous les ans se joignent les acquisitions nouvelles produites par l'hybridation, la première place appartient toujours à la rose la plus commune; la rose qui vient sans culture dans le jardin du paysan, la rose des peintres, surnommée avec justicereine des cent feuilles, est et sera toujours la véritable reine des fleurs.

Les deux plus belles parmi les Bengales ont été obtenues à Paris dans la belle collection du Luxembourg, que dirige l'habile et persévérant M. Hardy; l'une porte le nom de triomphe du Luxembourg, l'autre est dédiée au comte de Paris.

Parmi les Provins à fleurs perpétuelles, aucune ne surpasse en beauté la rose Prince-Albert, conquise de graine, en 1839, par M. Laffay, de Bellevue. La reine d'Angleterre ayant chargé M. Laffay de lui composer un rosarium, il fut invité, assure-t-on, à dédier au prince Albert une de ses roses nouvelles non encore nommées.

La rose Prince-Albert se distingue par la vivacité de ses couleurs; ses pétales, tant ceux du dehors que ceux du coeur de la rose, sont d'un rouge nacarat en dehors, et d'un beau violet velouté à l'intérieur.

Nous ne terminerons pas sans dire quelques mots de l'utilité de certaines roses et du commerce des roses coupées vendues sur les marchés de Paris.

La médecine fait un fréquent usage de la rose de Provins, cueillie un peu avant son complet épanouissement, puis séchée et conservée pour être employée comme médicament astringent.

Les roses coupées se vendent en quantités énormes aux pharmaciens et distillateurs pour la préparation de l'eau de rose et de l'altar, ou essence de rose, l'un des parfums les plus chers et les plus recherchés. Les roses les plus parfumées contiennent très-peu d'huile essentielle, les pétales seuls, distillés sans leurs calices, n'en donnent pas au delà de 1.3200 ou 1.3500 de leur poids; on ne distille pour cet usage que les roses de Damas et les roses communes à cent feuilles.

Quelques communes voisines de Paris, entre autres Poteaux et Fontenay, cultivent en plein champ, sur une très-grande échelle, des rosiers dont les fleurs sont coupées pour être vendues par bouquets aux Parisiens. D'après des renseignements que nous avons pris sur les lieux, la production est à peu près de cinquante roses par mètre carré dans les années ordinaires, de sorte qu'un hectare consacré à cette culture ne produit pas moins de cinq cent mille roses, vendues à la balle de Paris au prix moyen de 40 cent. le cent aux revendeuses, qui les débitent en détail en gagnant à peu près moitié; on peut juger par là des sommes importantes que fait circuler rien qu'à Paris le seul commerce des roses coupées.

Mais le commerce des rosiers en pots est bien autre chose. Pas un des mille et mille rosiers vendus tous les ans au marché aux fleurs pour lesjardins de la fenêtre, ne résiste au delà d'un an à l'air épais et concentré et aux exhalaisonsdu ruisseau de Paris. C est un énorme débouché, un tribut volontaire que paie la population parisienne à l'infatigable population d'horticulteurs chargés du soin de fournir à ses besoins et à ses plaisirs. Telles sont les obligations que nous avons aux roses; telle est l'étendue des services que rend à la société l'une des plus gracieuses productions de la nature, celle qui reste à jamais et de si bon droit la reine des fleurs.

(Suite.--Voyez page 391.)

Le lion d'Arabie (felis leo, Lin.) est la race à laquelle appartient le lionceau envoyé à la Ménagerie par le premier médecin du vice-roi d'Égypte, le docteur Clot, qui, par ses talents, a mérité de S. M. le titre de Bey. Non-seulement Clot-Bey honore la France, qui l'a vu naître, par les honneurs où son mérite l'a porté, mais encore par l'amour qu'il a conservé pour sa patrie, et par les nombreux témoignages qu'il ne cesse de lui en donner. C'est à lui que le Muséum d'histoire naturelle doit une foule d'animaux africains, tous du plus haut intérêt pour la France.

Le lionceau nouvellement arrivé fut, comme tous les animaux du même envoi, embarqué à Alexandrie. Il arriva sans accident à Marseille à la fin de mai, et fut reçu là par un préposé du Muséum, gardien de la Ménagerie, qui accompagna le convoi jusqu'à Paris. Ce jeune animal a probablement été pris par des chasseurs nubiens ou abyssiniens, et il paraît devoir appartenir à la race du lion d'Arabie, quoique son jeune âge ne permette pas encore d'en juger rigoureusement. Cette race a été parfaitement décrite sous le nom defelis leo arabicus, par Fisher,synon; et par Temminck,mon. 1,86, sous le nom defelis leo persicus. Il m'a semblé que ces deux animaux, l'Arabicuset lePersicus, ont trop de ressemblance entre eux pour en faire deux variétés, et, en cela, je ne partage pas l'opinion de l'habile naturaliste, M. Lesson,Nouv. tab. du règ. anim. Du reste, je regarde ceci comme de peu d'importance.

Lion d'Arabie, envoyé à la Ménageriepar le docteur Clot-bey.

Notre jeune lion, si on en juge par sa taille et la livrée qu'il porte encore, doit être âgé de quinze à dix-huit mois: ce qui semble le confirmer, c'est qu'il n'a aucune trace de crinière, et l'on sait que cet ornement du prétendu roi des animaux commence à pousser à l'àge de trois ans. Il offre une particularité dont nous avons déjà parlé au commencement de cet article: sa queue, au lieu d'être droite comme dans les autres individus de son espère, est recourbée au point de former une double spirale. J'ai supposé, plus haut, que ce phénomène résulte de ce que l'animal a été renferme dans une cage trop petite, et ce qui viendrait à l'appui de cette opinion c'est qu'il est sauvage, farouche et fort méchant. Ses gardien mêmes ne peuvent pas approcher de sa loge sans le fairesouffleretcrachercomme un chat en colère. Il faut bien supposer qu'il a été maltraité dans les premiers temps de son esclavage pour qu'il ait conservé son caractère sauvage, car le lion pris jeune, s'apprivoise parfaitement. Le capitaine de génie Brun, mon ami d'enfance, en avait amené un d'Alger qui le suivait librement comme un chien, dans les rues de Mâcon, le caressait de même, et venait se coucher à ses pieds pour l'écouter, avec, plaisir peut-être, pendant que le capitaine jouait du violon. «J'ai vu au Cap, dit Cowper Rose, un enfant buchisman qui avait trois lionceaux gros comme des mâtins; il montait sur leur dos et les battait d'une manière qui me faisait trembler pour lui; mais ils y étaient accoutumés et prenaient tout en bonne part. C'était un singulier spectacle de les voir couchés autour de lui, le regardant attentivement pendant qu'il exécutait en chantant une danse sauvage de son pays.»

Du reste, quand un jeune lion, à l'état sauvage, a saisi une proie, il n'est pas facile de lui faire lâcher prise, et il montre en cela plus de courage et de férocité qu'un vieil animal de son espèce. Poiret raconte, dans son voyage en Barbarie, un fait qui en est un exemple remarquable. Un lionceau s'était jeté sur une vache, dans un douar près de la Calle. Un Maure, comptant sur sa force athlétique, s'élance sur l'animal féroce, veut l'arracher de sa victime, et pour cela le serre dans ses bras vigoureux, comme s'il eût voulu l'étouffer; mais il ne put lui faire lâcher prise. Le père de l'Arabe arrive armé d'une hache, d'autres viennent à son secours, et, malgré tant d'efforts réunis, on ne parvint à arracher le lionceau de dessus sa proie que lorsqu'il eut rendu le dernier soupir.

Le lion, parvenu à un certain âge, devient d'une prudence qui, très-souvent, touche à la poltronnerie. Jamais il n'attaque l'homme s'il n'en est lui-même attaqué, et la preuve qu'il ne lutte avec lui qu'en désespoir de cause, c'est que, si la lutte cesse un instant, il en profite aussitôt pour se retirer. Le naturaliste Thumberg nous en fournira des exemples pleins d'intérêt. Il dit: «Je vis, au Cap-de-Bonne-Espérance, plusieurs personnes qui avaient failli être dévorées par ces animaux. Un lion s'était établi dans un îlot de joncs, au milieu d'un ruisseau, voisin de l'habitation d'un nommé Korf. Aucun de ses gens n'osa sortir pour aller chercher de l'eau, ou mener pâturer les troupeaux; Korf résolut de déloger cet animal opiniâtre. Suivi de quelques Hottentots très-timides, il va le relancer jusque dans sa retraite; mais comme les joncs ne lui permettaient pas d'ajuster ni de voir l'animal, il eut l'imprudence de tirer quelques coups de fusil au hasard. A l'instant le lion irrité s'élance vers lui; les Hottentots effrayés prennent la fuite, et le pauvre colon se trouve sans défense à la discrétion de son cruel ennemi. Cependant il ne perd pas la tête et lui enfonce le bras au fond du gosier, saisit sa langue et l'empêche ainsi de mordre. Mais enfin, épuisé par la perte de son sang, il tombe évanoui, et le lion retourne dans ses roseaux. Le paysan, revenu à lui, eut encore la force de se traîner à sa ferme; il avait cependant les flancs déchirés par les griffes du lion; sa main, surtout, était tellement mâchée, qu'il ne pouvait espérer de guérison. Son parti fut bientôt pris: il la posa tranquillement sur un bloc, plaça un couperet à l'endroit où il voulait faire l'amputation, et ordonna à un de ses domestiques de frapper dessus avec un maillet. L'opération faite, il plaça son moignon dans une vessie pleine de fiente de vache, et se guérit avec des décoctions de différentes plantes odoriférantes mêlées de cire et de saindoux.» Le même auteur raconte le fait suivant: «Bota, colon du Cap, à l'âge de quarante ans, s'avisa un jour de tirer un lion dans des broussailles fort épaisses. L'animal tomba sur le coup; mais il avait un compagnon que noire chasseur n'avait pas aperçu et qui fondit sur lui avant qu'il ait eu le temps de recharger son fusil. L'animal furieux non-seulement le blessa cruellement avec ses griffes, mais le mordit au bras, le laissa pour mort sur la place, et s'enfuit. Les domestiques de Bota transportèrent leur maître chez lui, et il guérit de sa blessure, mais il resta estropié.»

Nous ne pousserons pas plus loin, quant à présent, l'histoire générale du lion. Nous nous bornerons à dire que presque tous les animaux reconnaissent la supériorité de ses forces. «Lorsque la nuit a couvert la terre de ténèbres, dit Poiret, cette tranquillité silencieuse qui l'accompagne est interrompue par les cris de divers animaux féroces; les chacals surtout glapissent en troupes nombreuses, les hyènes et les loups hurlent dans le lointain: ce n'est souvent qu'une confusion de cris difficiles à distinguer. Mais à peine les échos ont-ils répété les longs rugissements du roi des animaux, que ceux-ci n'osent plus se faire entendre; la seule voix du lion retentit dans ces vastes déserts, et impose silence à tous les habitants des forêts. Saisis d'épouvante, ils craindraient de se trahir par leurs cris, et d'attirer vers eux un ennemi qu'ils n'osent attendre pour le combat, malgré le signal éclatant qu'il donne à tous les animaux.»

Guépard d'Abyssinie, envoyé par le docteur Clot-Bey.

Le GUÉPARD D'ABYSSINIE. (guepardus jubata, Duvern.;guepar jubataBoit.;felis guttata. Herm.;cynofelis guttata. Less.) est, dans l'envoi de Clot-Bey, l'animal le plus intéressant. Il a beaucoup occupé les naturalistes, parce que ses formes générales semblent le placer avec les chats, et que cependant, il n'en a pas le caractère essentiel, ses ongles ne sont ni crochus, ni acérés, rétractiles. Par là, comme par ses habitudes et ses moeurs, il se rapproche beaucoup des chiens. Sur ces considération, MM. Davernoy, L. Geoffroy et moi, dans monJardin des Plantes, nous en avons fait un genre séparé, auquel M. Lesson, en l'adoptant, a jugé à propos de donner le nom decynofelischien-chat, nom qui, du reste lui convient fort bien. Ce dernier naturaliste ne me paraît pas aussi heureux quand il trouve deux espèces dans deux très-légères variétés de cet animal, ne se distinguant que une très-petite différence dans la couleur, la taille et la longueur des oreilles. A l'une il donne le nom decynofelis jubata, et ce sérail le guépard de Buffon: à l'autre celui decynofelis guttata, il en serait le guépard de Fr. Cuvier. Une chose assez singulière est qu'en se fondant sur des caractères aussi peu importants, on pourrait établir une troisième espèce avec notre guépard d'Abyssinie, car il ne ressemble positivement à aucun des deux précédents. Quoi qu'il en soit, les Arabes donnent à cet animal le nom defadh, et c'est probablement celui qu'on lui conservera à la ménagerie.

Fadh est fort doux, privé comme un chien, et très-caressant. Il aime la société de ses gardiens; il reçoit leurs caresses avec un plaisir qu'il témoigne en remuant, non pas la queue tout entière, comme font les chiens, mais seulement l'extrémité, à la manière des chats. Il n'est nullement dangereux aussi lui a-t-on accordé une liberté beaucoup plus grande qu'aux animaux féroces. Sa cage est placée dans le bâtiment de la ménagerie, mais près d'une fenêtre par laquelle, lorsque le beau temps le permet, il peut sortir et aller se promener dans un petit parc où le conduit un couloir garni de paillassons. Notre planche représente ce couloir et le filet dont on a couvert le parc afin que l'animal ne puisse pas franchir les palissades et aller, s'il lui en prenait fantaisie, rendre une visite dangereuse aux gazelles et aux antilopes des parcs voisins.

Le pauvre Fadh n'était qu'à demi prisonnier dans son pays et le vieux collier qu'il porte au cou prouve assez que son premier maître, celui qui l'a élevé et que sans doute l'animal regrette encore, le conduisait à la laisse, s'il ne s'en faisait suivre librement. Aussi la boîte dans laquelle il était renfermé pendant le voyage d'Alexandrie à Paris le chagrinait beaucoup et ce ne peut être qu'à cela qu'il faut attribuer l'état de maigreur au il était lors de son arrivée. Ce qui me fait croire aussi qu'il n'était pas renfermé en Égypte, c'est qu'il est le seul des carnassiers de l'envoi qui n'ait pas la queue tordue grâce aux soins que l'on a pris de lui, une bonne nourriture à quelques caresse et à une certaine liberté. Fadh a repris gaieté et a déjà beaucoup engraissé. Aussitôt que l'heure d'ouvrir sa cage est arrivée, d'un bond il s'élance par la fenêtre dans son pare; il saute, gambade, se roule et joue comme ferait un jeune chien, surtout lorsque son gardien veut bien avoir l'air de partager sa joie, et lui faire quelques agaceries. Dans peu de temps ce sera probablement une très belle bête.

Les guépards sont de jolis animaux qui se trouvent en Afrique et en Asie. Il ont ordinairement trois pieds et demi de longueur, non compris la queue, et deux pieds de hauteur Fadh n'a pas encore atteint ces proportions, d'où je conclus qu'il n'a guère que quinze à dix-huit mois, peut-être moins; son pelage est, en dessus, d'un fauve clair qui deviendra plus brillant, et d'un blanc pur en dessous; des petites taches noires, rondes et pleines, assez également parsemées; garnissent toute la partie fauve; les poils du derrière de sa tête et de son cou deviendront plus longs, plus laineux, et lui formeront comme une sorte de petite crinière.

A cette jolie robe, Fadh joint la légèreté des formes et la grâce des mouvements. Il ne peut grimper sur les arbres comme les autres chats, mais il bondit comme eux, et il a sur eux l'avantage de courir avec la même facilité que les chiens. Comme tous les individus de son espèce, il est obéissant et pourrait être utilisé à la chasse. Dans l'Inde, on donne aux guépards le nom detigres chasseurs, parce qu'on les dresse très-facilement à cet exercice. L'empereur Léopold Ier en avait deux qui étaient aussi privés que des chiens, et toutes les fois qu'il allait à la chasse, l'un de ces animaux se plaçait de lui-même sur la croupe de son cheval, l'autre derrière un de ses courtisans. Le bruit des cors, les aboiements des chiens et les fanfares des chasseurs ne les effrayaient nullement, et paraissaient même les exciter à bien faire leur devoir. Aussitôt qu'une pièce de gibier était levée, tous deux s'élançaient à sa poursuite, l'atteignaient et l'étranglaient; ils revenaient ensuite tranquillement reprendre leurs places sur le cheval de l'empereur et sur celui de son courtisan. En Perse, cette chasse est très-aimée par les grands; aussi unyouseou guépard bien dressé se vend-il quelquefois une somme exorbitante. Il en est de même à Surate, nu Malabar et dans plusieurs parties de l'Asie.

Civettes.

Lescivettes(viverra civetta. Lin.) sont au nombre de deux dans l'envoi de Clot-Bey. Comme ces animaux craignent excessivement le froid, on est obligé de les tenir en cage dans l'intérieur de la ménagerie, où le publie ne peut pénétrer qu'à l'aide de cartes délivrées par l'administration; du reste, ce sont deux très-beaux individus, que leur long voyage n'a que très-peu fatigués. Les civettes forment le genre type de la famille des viverridées, appartenant à l'ordre des carnassiers digitigrades; elles ont toutes cinq doigts à chaque pied, et ce qui les distingue particulièrement, c'est une poche profonde qu'elles ont entre l'anus et les organes de la génération, poche divisée en deux sacs qui se remplissent d'une humeur grasse, abondante, exhalant une forte, odeur de musc, et connue dans le commerce, parmi les parfums, sous le nom decivetteOutre cette singulière poche, elles ont encore, de chaque côté de l'anus, un petit trou d'où sort une liqueur épaisse, noirâtre et très-fétide.

Ces animaux ont environ deux pieds de longueur, non compris la queue; leur museau est un peu moins pointu que celui d'un renard; leurs oreilles sont courtes et arrondies; leur pelage est long, un peu grossier, gris, tacheté et couvert de bandes brunes et noirâtres, avec une crinière le long de l'échine; leur queue est brune, moins longue que le corps; la tête est blanchâtre, excepté le tour des yeux, les joues et le menton, qui sont bruns, ainsi que les quatre pattes.

Les civettes sont communes en Abyssinie et en Éthiopie, où on les nommekankan; mais ou les trouve aussi dans le Sénaar et dans toute l'Afrique tropicale. Elles sont rares en Asie. Quoique d'un caractère farouche, elles s'apprivoisent assez facilement, mais jamais assez pour caresser la main qui leur donne des soins et s'attacher à leur maître. En captivité, la nourriture qui leur convient le mieux consiste en chair crue et hachée mêlée à des oeufs et du riz, en poissons, en petits mammifères, en oiseaux et en volaille. A l'état sauvage, ce sont des animaux très-redoutés des fermières, parce que, lorsque la chasse leur manque dans les bois, ils se rapprochent des habitations, se glissent pendant la nuit dans les basses-cours, et font un grand dégât parmi les volailles, qu'ils commencent par tuer toutes avant d'en manger une. Leur caractère est courageux et cruel; agiles à la course comme le chien, lestes à sauter comme le chat, rusées comme le renard, voyant très-bien la nuit avec leur pupille nocturne, elles sont le fléau des oiseaux et des petits mammifères sauvages ou domestiques.

Il y a une quarantaine d'années que leur parfum était encore à la mode, et alors des spéculateurs hollandais firent venir d'Afrique un grand nombre de ces animaux vivants, qu'ils nourrissaient en captivité pour leur faire produire de lacivette. Il est bien singulier que cettecivette, recueillie en Hollande, était plus estimée que celle qui venait d'Égypte et d'Abyssinie, probablement parce qu'elle n'était pas frelatée, et que peut-être aussi les animaux avaient une nourriture meilleure et plus abondante que dans leurs forêts, où souvent ils sont obligés de vivre de fruits et de racines, faute de mieux. «Pour recueillir ce parfum, ai-je dit dans monJardin des Plantes, ou met l'animal dans une cage étroite, où il ne peut se retourner; on ouvre la cage par un bout, et on tire la civette par la queue; on la contraint à rester dans cette position en passant à travers les barreaux un bâton qui entrave les jambes de derrière; alors on introduit une petite cuiller dans le sac qui contient le parfum, on racle avec soin toutes les parties intérieures des deux poches, et l'on met la matière odorante qu'on en tire dans un vase que l'on ferme ensuite hermétiquement. Si l'animal se porte bien et qu'il soit convenablement nourri, on peut répéter cette opération deux ou trois fois par semaine.» Cettecivette, l'abgalliades Arabes, est encore en grande estime en Arabie, dans le Levant et dans l'Inde, où on lui attribue, ainsi que faisaient nos pères, des propriétés merveilleuses. Chez nous, aujourd'hui, il n'y a plus guère que les parfumeurs et les confiseurs qui en emploient quelquefois.

Les deux civettes de la ménagerie s'irritent facilement quand on les tourmente; alors elles hérissent leur crinière, se secouent en grondant, et répandent une odeur si violente, qu'à peine peut-on la supporter. Cette espèce n'a jamais produit en captivité, mais on sait qu'elle ne fait ordinairement que deux ou trois petits.

Paradoxure de Pougomé.

Leparadoxure pougomé(paradoxurus typus. F. Cuvier) est lemusang-sapulutdes Indiens, lamarte des palmiersdes voyageurs, lagenette de Francede Buffon, quoique jamais cet animal ne se soit trouvé en France. L'erreur du grand écrivain résulte sans doute de ce qu'il aura confondu cet animal avec la genette française dont j'ai parlé plus haut. En effet, il y a entre ces deux animaux une grande ressemblance de forme, de grosseur, de couleurs, et même d'habitudes. Le pougomé est d'un noir jaunâtre, avec trois rangées de taches noirâtres peu prononcées sur les côtés, et d'autres éparses sur les cuisses et les épaules; il a une tache blanche au-dessus de l'oeil, et une autre au-dessous; sa queue est noire, et, dans les deux individus de l'envoi de Clot-Bey, elle est un peu tordue en spirale. Du reste, ces animaux ont parfaitement résisté à la fatigue du voyage, et on les a placés dans des cages dans l'intérieur de la ménagerie. Comme ils ont la pupille nocturne, ils sont assez paresseux et endormis pendant le jour, mais aussitôt que la nuit est venue, ils déploient une grande vivacité et sont dans un mouvement perpétuel.

On a toujours cru que cette espèce n'habitait que dans l'Inde continentale, à Pondichéri et à Bombay; et cependant les deux individus nouvellement arrivés viennent d'Égypte! Ont-ils été trouvés dans cette partie de l'Afrique, ou Clot-Bey les avait-il reçus précédemment de l'Inde? Voilà une question que je ne suis pas en état de résoudre.

A l'état sauvage, les paradoxures habitent les bois, et souvent les plantations de palmiers; toujours furetant, grimpant, sautant presque avec la même légèreté que l'écureuil, ils s'occupent toute la nuit à faire la chasse aux petits oiseaux, et à dénicher leurs oeufs et leurs petits, dont ils sont très-friands. Avec les moeurs sauvages et cruelles du putois, ils ont sur lui l'avantage d'avoir la queue prenante et de pouvoir rester suspendus aux branches par cet organe, quand ils se mettent à l'affût des petits mammifères grimpeurs, auxquels ils font une guerre acharnée. Le jour, ils se retirent dans leur retraite, probablement un trou d'arbre, et y dorment jusqu'à ce que le crépuscule du soir vienne les inviter à recommencer leur chasse. J'ai lieu de croire que ces petits animaux s'apprivoiseraient très-facilement, si l'on voulait s'en donner la peine. Il y a quelques années qu'un individu de cette espèce s'échappa du Jardin-des-Plantes et fut perdu pendant plus d'un mois. Loin de se jeter dans les champs, il remonta de maisons en maisons le long du boulevard intérieur jusqu'à la barrière d'Enfer, ou je l'aperçus jouant avec un jeune chat sur le tuyau de la cheminée d'un marbrier, M. Vossy. Aussitôt on se mit à sa poursuite, et l'animal ne fit pas de grands efforts pour s'échapper; on le reprit sans résistance, et, quand j'eus dit d'où il venait, on le reporta aussitôt à la ménagerie, où il a vécu assez longtemps. Je crois, autant que je puis me souvenir, que c'était l'individu même qui a servi de type à la description et à rétablissement du genreparadoxurusde F. Cuvier. La liberté dont il avait joui pendant un mois avait rendu son pelage plus beau et plus brillant, mais l'animal ne paraissait pas en être devenu plus farouche.


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