AgricultureLABOUR ET MOISSON.La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; l'Aramonphocéen et leFourcaromain ont conservé leur nom et leur forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement illettrés, étrangers aux mathématiques.Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans le jonc.Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au collier, comme les chevaux.Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son épine dorsale semble plutôt destiné àporterqu'àtirer, cependant un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informeharna, ou charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure partie de la paille.Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la nommentsape. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de Paris, une perte de plusieurs millions.Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'auteronsouhauterons, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait de faux la base d'une gerbe toute préparée.Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui les rappelle.Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les meules je paille oupaillers, qu'on voit à la porte de chaque métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture ou la litière du bétail.Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles d'antiquité. Cette opération se nommedépiquage.A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.Moissonneur à la sape.Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en ont pas besoin.Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les produits en bon état.La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas immédiatement battu est à la merci des éléments.Moissonneuse à la faucille.Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries, ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées, ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double; elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations. L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne, d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.Moissonneur à la faux.Dépiquage des blés dans les départements méridionaux.Il reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie prodigieusement. Le charançon (curculio) est le fléau de nos greniers. De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération nouvelle.Moissonneurs faisant des meules.Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne peuvent s'y multiplier.Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche:la France n'a pas de réserve de céréales. En temps de paix, elle se suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse, une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville final de l'opéraOn ne s'avise jamais de tout, charmantpont-neuf, plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en tirer parti.)(Agrandissement)(Agrandissement)DEUXIÈME COUPLETLE MARQUIS.Cher docteur, voulez-vous suivreLe conseil de la raison?C'est de brûler votre livreEt d'oublier sa leçon.LE DOCTEUR.Oui, ma foi!Je vous crois;De ce soin je me délivre.Mais j'en voisComme moiS'adonner à cet emploi:Vieux jaloux,Loups-garoux.Il vous faut apprendre à vivre,Comprenez,RetenezQu'ici-bas vous vous damnez,Un enfant vient à bout, etc.TROISIÈME COUPLETLISE (AU PUBLIC).Avec l'espoir de vous plaireNous rajustons aujourd'huiUn opéra centenaireEn son temps fort applaudi.Les leçons.En chansonsParfois plaisent davantage;Les sermonsFroids et longsIci ne semblent pas bons.Si l'auteur,Par malheur,N'obtient pas votre suffrage,Il a tort;Mais encore,Ne le jugez pas à mort:Pardonnez à son goûtSa funeste méprise;Songez qu'on ne s'aviseJamais jamais de tout!MARGHERITA PUSTERLA.Lecteur as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.CHAPITRE VLA CONJURATION.onJésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me désirent, dans la crainte du Seigneur.«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen probe, honnête, dévoué.»Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables... mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore, en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait: «Tu seras vertueux!»Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et qu'on passe sans les goûter!Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire amoureusement au réveil.Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et préparer la vengeance.Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un bourreau.Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui étaient venus le trouver et le consoler.Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses désirs.Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. «Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les glaces de l'âge.»Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons le suivre. Notre travail est sa gloire.--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à Parabiago?--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait point dans l'oubli ceux qui autrefois....--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et commença à causer avec le docteur Aliprando.Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier d'avoir eu le premier, à Milan, le livre desRemèdes de l'une et de l'autre Fortune, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a donné:Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière dans l'âme des citoyens.»Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut:On a un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le peuple appelle seigneurs et qui sont ses bourreaux.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort:Comment peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est détestée et que chacun te souhaite, la mort?--Qu'en dites-vous? Est-il besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément pour....--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption que l'était celle des Visconti.Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez à l'assassinat!--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et c'est la révolte.--Et les armes, ajouta Pinalla.--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La révolte de Lodrisio a montré que pour détruire laVipère, il ne fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de Saint-Colomban? demanda Zurione.--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux que lui tenir l'épée?--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on doit compter sur eux.--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir partager son trône.»Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. «Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos femmes....»A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé toutes ces imaginations lombardes.Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: Vive Milan! vive saint Ambroise!--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, de penser à leur projet commun et de se revoir.Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils avaient fixé à la nuit du lendemain.--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.Bulletin bibliographique.Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne: par M. X.Marmier, auteurs desLettres sur le Nord et sur la Hollande. 2 vol. in-18.--Paris, 1843.Delloye. 3 fr. 50 c. le vol.M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X. Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X. Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur, longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il gagne Saint-Pétersbourg en poste.M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou; aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée Pichot.En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse. «Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur les rives étrangères.»«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes entraves de son état politique et social. C'est cette place que j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre loyal et sincère.»Philosophie sociale de la Bible; par l'abbé F.-B.Clément. 2 vol. in-8.--Paris, 1843.Paul Mellier. 15 fr..LaPhilosophie sociale de la Bible, que vient de publier l'abbé F.-B. Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre deMosaïsme, traite des principes de stabilité avant le Christ, et plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom deChristianisme, comprend l'analyse et l'application raisonnée des principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants, le but et les résultats de son ouvrage.L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée surtout à rappeler le besoin des croyances en général.Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement. Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question: Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'estune créature faite à l'image et à la ressemblance de Dieu.Un voit par cette définition que laraisonde l'homme, c'est-à-dire ce qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance avec la divinité; donc il y atroisdans l'homme comme en Dieu: lapuissanceou force, correspondant au père; leverbeou l'entendement, au fils, et lesens, à l'esprit. Lemoihumain n'est pas l'unité simple, mais unesociétéindivisible, car l'homme converse avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces troistermesouélémentsdumoi, lapuissanceet lesens, produisent la variété, taudis que le troisième, leverbe, donne l'unité, l'union, la fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de ressemblance qu'ils ont entre eux. Leverbesera donc appelé à donner la loi générale du genre humain.Le désordre originel survenu dans le développement des éléments constitutifs dumoifournit l'explication de la société ancienne. La perturbation de la petite société individuelle grandissant avec l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion n'a pas reçu son développement légitime.Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et assure lu vie nationale et la liberté.Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter dumerveilleuxet de laparole. Afin de conserver au raisonnement l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut faire par lui-même; c'est le moyenextra-natureltenu en réserve pour les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible, l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine, comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver la premièreparoleet en même temps la première vérité.Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme, tous se résumaient dans l'usage de laforce. Quand la force fait la loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est laréparation, larédemption, ladélivrance. Il est donc appelé à renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social. C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de gouvernement; elle est fille de lavéritequiréunit; lu tyrannie est enfantée par l'erreurquidivise. Cependant tous les esprits étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples, mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés au développement légitime et naturel du christianisme.Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et l'autre de l'unité du principe.Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie, c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se propose l'auteur de laPhilosophie de la Bible, et les moyens à l'aide desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime particulières de tous les esprits sérieux.Éléments de Géographie générale, ou Description abrégée de la terre, d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus récentes; parAdrienBalbi. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8 cartes.--Paris, 1843,Jules Renouard. 15 francs.Un traite deGéographie moderne, quelque élémentaire qu'il soit, doit offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire; dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les États qui se partagent sa surface.LesÉléments de Géographie générauxque vient de publier M. Balbi se divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la partie descriptive, qui comprend la troisième.Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique, à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie, comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder l'exposition des théorèmes ou des faits.La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections, correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en géographie générale et en géographie particulière. La géographie générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes, détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles, montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer, industrie, commerce, superficie, population absolue et relative, ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves, topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe, possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État, sa superficie, sa population absolue et sa population relative.Cette courte analyse suffit pour prouver que lesÉléments de Géographie, «miniature de sonAbrégé,» comme les appelle M. A. Balbi, ne sont que l'Abrégélui-même, considérablement diminué, corrigé et augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science dans son état actuel.Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil), suivis d'autres ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madameNecker de Saussure.1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843.Charpentier. 3 fr. 50 c.L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre deDix années d'Exilse compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur deCorinnese proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800, s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181 2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande. OutreDix années d'Exil, le nouveau volume que vient de publier M. Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M. Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques,***** dans le désert, scène lyrique;Geneviève de Brabant, drame en 3 actes et en prose; laNanumatedrame en trois actes et en prose; leCapitaine Kersadec, ouSept Années en un Jour, comédie en deux actes;********etle Mannequin, proverbes dramatiques, et S*****, drame en cinq actes et en prose.[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères complètement délavés dans le document électronique qui nous a été fourni.]
La moisson! Que de travaux pour l'amener à bien! que de sueurs versées sur les guérets pour fournir à trente-quatre millions de bouches le plus nécessaire des aliments, le pain! Dès la plus haute antiquité, le pain a été considéré comme le premier bienfait des cieux envers la pauvre humanité. Les Grecs avaient déifié le premier laboureur Triptolème, mais Triptolème évidemment trompa la Grèce en se donnant pour inventeur; il n'avait droit tout au plus qu'à un brevet d'importation.
Les charrues primitives étaient d'une extrême simplicité: on en peut juger par les deux charrues d'origine antique en usage dans le midi de la France, sans avoir subi pour ainsi dire aucune modification; l'Aramonphocéen et leFourcaromain ont conservé leur nom et leur forme. Ce sont des instruments très-imparfaits, dans la construction desquels il n'entre presque point de fer. Une autre charrue, peut-être plus antique et non moins imparfaite, est encore en usage dans tous les départements de l'ancienne-Bretagne. L'extrémité qui représente le soc est armée d'une pointe de fer de forme conique, tout à fait semblable à l'instrument dont les bouchers se servent pour aiguiser leurs outils. Le travail que ces charrues exécutent ne peut pas, à proprement parler, se nommer labour. Pour que la terre soit labourée dans le, vrai sens du mot, il ne suffit pas qu'elle soit déchirée à sa surface, il faut encore qu'elle soit retournée; il faut que la portion de la couche végétale qui se trouvait au-dessus soit rejetée en dedans, et réciproquement. C'est c que font toutes les bonnes charrues au moyen du versoir, partie essentielle qui manquait à toutes les charmes de l'antiquité. Les charrues modernes les plus perfectionnées donnent à la terre un travail aussi profond et presque aussi parfait que le travail de la bêche ou de la pioche, avec beaucoup plus de promptitude et d'économie.
Les amis de l'agriculture reconnaissent l'extrême importance de tous les perfectionnements que peut recevoir la charrue; les deux meilleures charrues des temps modernes, la charrue Bonnet et la charrue Fourche, portent toutes les deux les noms de leurs inventeurs; ces inventeurs, par parenthèse, sont deux paysans, l'un et l'autre complètement illettrés, étrangers aux mathématiques.
Les boeufs paraissent avoir été les premiers animaux attelés à la charrue; les anciens les attelaient par la tête, non pas que ce mode d'attelage offre aucun avantage réel quant à l'emploi de la force des animaux, mais uniquement, parce que, dans l'origine, on attelait à la charrue des taureaux, très peu dociles de leur nature, et que leurs cornes cessaient d'être à craindre lorsqu'ils avaient la tête prise dans le jonc.
Le mode d'attelage usité en Provence semble être une transition assez bien ménagée entre l'attelage par la tête et l'attelage par le poitrail; les boeufs sont toujours maîtrisés par un joug qui les maintient unis l'un à l'autre en assurant leur docilité; mais la force du tirage porte sur la partie antérieure du poitrail. Néanmoins la meilleure manière de mettre les boeufs à la charrue consiste toujours à les atteler au collier, comme les chevaux.
Après les boeufs, on a successivement attelé à la charrue des chevaux, des mulets et même des ânes. Quoique l'âne, d'après la forme de son épine dorsale semble plutôt destiné àporterqu'àtirer, cependant un attelage d'ânes bien dressés peut vaincre dans un concours de labourage les meilleurs mulets, et même les chevaux les plus vigoureux. Ces animaux sont rarement admis dans ces sortes de concours; plus rarement encore ils en sortent vainqueurs. Nous nous plaisons à signaler ici le triomphe récent d'un attelage de six ânes, triomphe d'autant plus glorieux qu'il fut plus vivement contesté. La Société d'Agriculture du département de l'Hérault a couronné, en 1842, dans un concours fort nombreux, un attelage de six ânes qui avait pour rivaux des attelages de six chevaux et de six mulets, conduisant des charrues parfaitement semblables à celles que manoeuvraient les ânes. Leur maître eut d'abord quelque peine à se faire admettre au concours; cependant, comme sa charrue remplissait les conditions exigées et que le règlement du concours n'excluait pas les ânes, on lui donna, comme aux autres, sa portion de champ à labourer. C'était un labour d'été. Il est difficile pour ceux qui n'ont pas habité le Midi de se figurer à quel point la terre devient compacte à la suite des longues sécheresses auxquelles sont exposées nos terres dans les départements du Midi; ce n'est plus de la terre; c'est de la pierre; elle fait feu sous les pieds des chevaux. C'est dans cette pierre qu'il s'agissait d'ouvrir des sillons. Les ânes étaient attelés avec beaucoup de soin, quoique d'une manière assez grotesque. Dans le but de les rendre plus dignes de paraître devant une réunion d'agronomes et de personnages les plus distingués du département, leur maître n'avait rien imaginé de mieux que d'acheter à la friperie de vieux pantalons garance provenant des réformes des équipements militaires; en les remplissant de foin, il en avait l'air des colliers improvisés pour ses ânes, dont chacun avait ainsi autour des épaules deux jambes de pantalons rouges qui se réunissaient sur le poitrail. Aux éclats de rire qui avaient d'abord accueilli l'arrivée des ânes sur le champ du concours, succéda l'étonnement, lorsqu'au bout de cinq à six tours seulement, les ânes eurent laissé tous leurs rivaux en arrière. La promptitude et la perfection du labour tenaient surtout à cette circonstance, que leur maître les conduisait uniquement de la voix, de sorte qu'arrivés au bout du sillon, ils tournaient d'eux-mêmes et reprenaient leur direction sans perdre de temps, quoique leur maître fut seul pour les conduire, tandis que tous les autres attelages du même nombre d'autres animaux étaient conduits par deux hommes on même quelquefois trois, et ne tournaient cependant qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté. Parvenu à peu près à la moitié de sa tâche, le laboureur aux ânes cassa sa charrue; c'était un accident prévu en raison de la dureté du terrain. Le laboureur connaissait le côté faible de son instrument; il avait des pièces de rechange. Les ânes avaient tellement pris l'avance, qu'il eut tout le loisir d'aller à la forge voisine raccommoder lui-même sa charrue, car tous les laboureurs languedociens sont plus ou moins forgerons; puis il revint à son sillon, et bien que ses rivaux n'eussent pas manqué de se dépêcher pendant son absence, il eut encore terminé sa tâche longtemps avant tous les autres. Quant à la perfection du travail, qui fut examiné avec beaucoup de soin et jugé avec sévérité, elle était évidemment supérieure à celle de tous les autres labours exécutés par des mulets ou des chevaux. Les ânes, proclamés vainqueurs, furent promenés en triomphe, tout chargés de rubans et de banderoles. Ils semblaient comprendre les honneurs qu'on leur rendait, car ils en témoignaient hautement leur satisfaction par des accents qui, mêlés avec l'harmonie d'un nombreux orchestre d'instruments à vent, formaient un étrange charivari.
Pour bien comprendre l'importance du résultat de ce concours, il suffit de se rappeler que tous les concurrents des ânes étaient des animaux d'un prix très-élevé. Il n'y avait pas là un cheval uni eût coûté moins de 7 à 800 francs; ou admirait de magnifiques attelages de mulets, vidant de 12 à 1500 francs la pièce; le plus cher des six ânes qui venaient de battre tous ces animaux de prix avait coûté 60 francs. Que l'on compare les frais de toute espèce pour la nourriture, la ferrure et les harnais de ces animaux, avec les mêmes dépenses pour les ânes, et l'on sera convaincu, ainsi que l'ont été les juges du concours, que le labour des ânes présente sur celui de tous les autres attelages une économie de plus de moitié; or, ou sait qu'il n'y a pas de petites économies, en agriculture, parce que chacune d'elles, quelque petite qu'elle soit individuellement, se multiplie toujours par des nombres énormes, car les laboureurs forment les trois quarts de la population.
La destinée de certaines charrues est assez curieuse; quelques-unes ont traversa les siècles presque sans altération; le vieux fourca romain est un instrument tout à fait primitif, probablement fort peu différent de celui dont dut se servir Adam au sortir du paradis. D'autres ont eu la sort de ces hommes supérieurs qui ne parviennent jamais, comme dit le proverbe, à être prophètes dans leur pays. Ainsi, il n'existe pas dans le monde entier de charrue supérieure à la charrue belge, connue sous le nom de charrue du Brabant; elle l'emporte sur toutes les autres quant à l'économie de forces et à la perfection du travail; elle agit également bien sur toutes les natures de terrains. Eh bien! cette excellente charrue n'a jamais pu parvenir à franchir la frontière du département du Nord, et la Société d'Agriculture de Valenciennes s'épuise en vains efforts depuis nombre d'années, pour obtenir des laboureurs de la Flandre française qu'ils renoncent au lourd et informeharna, ou charrue du pays, pour adopter la charrue de Brabant. Cette même charrue, emporté au delà de l'Atlantique par les émigrés hollandais, qui, longtemps avant les Anglais, commencèrent à défricher le sol de l'Amérique du Nord, est revenue en Europe comme une grande nouveauté, et a été accueillie avec enthousiasme sous le nom de charrue américaine; c'est celle dont la plupart des agriculteurs éclairés se servent aujourd'hui sous le nom de charrue-Dombasle, ou charrue de Roville, à cause de quelques perfectionnements qu'elle a reçus à l'Institution agricole de Roville, où l'on en fabrique des milliers tous les ans, et d'où elle se répand dans toute la France. Sous le nom de charrue brabançonne, personne n'en avait voulu entendre parler.
Donnons maintenant une idée des diverses manières de moissonner. L'observateur attentif trouve des rapports frappants entre le caractère et les habitudes des peuples, et leur manière de faire la moisson. Sans sortir de la France, nous voyons les habitants de tous les départements, où le travail est peu en honneur, moissonner presque tous debout, et perdre, en coupant le blé à la moitié de sa longueur, la meilleure partie de la paille.
Qui ne connaît Cérès et sa faucille? Les trois quarts de la France et tout le midi de l'Europe n'ont pas progressé dans cette voie depuis trois ou quatre mille ans; ils en sont encore à la faucille de Cérès. Dans le Nord, on moissonne de temps immémorial par un procédé tellement supérieur à tous les autres, qu'il mérite d'être décrit en détail: le moissonneur se sert, au lieu de faucille, d'une petite faux exactement de la même forme que la grande faux ordinaire à faucher les foins, munie, au lieu de manche, d'une poignée très-courte, qui peut s'allonger à volonté, ce qui permet de la manier d'une main sûre, sans aucune fatigue. Les Belges, inventeurs de cette manière de moissonner, la nommentsape. Pour moissonner à la sape, on tient cette petite faux de la main droite; la gauche est armée d'un crochet assez analogue à celui des chiffonniers de Paris, mais plus long et recourbé par le bout. Le moissonneur frappe le blé très-près de terre, ce qui laisse à la paille toute sa longueur. Tandis qu'il frappe avec la faux, la main gauche, qui tient le crochet, maintient réunies les tiges abattues, et, par un mouvement facile à exécuter, elle en forme une petite javelle; une femme suit d'ordinaire les moissonneurs à la sape pour réunir ces javelles en gerbes, et les lier aussitôt, afin de pouvoir les disposer debout quatre par quatre, les épis en haut, position dans laquelle elles achèvent de sécher. On ne peut se figurer quels avantages résultent de ce simple arrangement des gerbes, comparé à l'usage de les laisser à plat, en tas sur le sol. S'il survient une petite pluie, l'eau glisse sur l'épi placé debout, et le moindre courant d'air la sèche en un instant; si la pluie augmente, on prend une des quatre gerbes, dont on couvre les trois autres, en l'ouvrant, comme le montre la figure ci-jointe; une récolte en cet état peut braver huit ou dix jours de pluies continues, comme, il en survient souvent au mois d'août sous le climat humide de la Belgique.
En France, excepté dans le Nord, où les moeurs et les usages sont restés belges en grande partie, les gerbes, en tas sur le sol, ne manquent pas d'y pourrir à la suite des pluies prolongées, s'il en vient à cette époque, et une portion importante du grain germe dans l'épi.
Ce que le bon sens et l'esprit d'observation ont enseigné de temps immémorial aux bons paysans flamands, les meilleurs cultivateurs de l'Europe, sans excepter les Anglais l'esprit de routine empêche nos paysans de la Beauce et de la Brie de l'adopter; il y a des années pluvieuses où cela seul cause, au seul rayon d'approvisionnement de Paris, une perte de plusieurs millions.
Dans tous les pays de grande culture, la population est trop clairsemée pour suffire aux travaux de la moisson; les plaines de la Beauce et celles de la Brie, ces deux greniers de Paris, ne pourraient être moissonnées sans le secours des émigrations périodiques de travailleurs qui s'y donnent rendez-vous, les uns du nord, les autres du midi. La concurrence que font aux ouvriers français les moissonneurs belges à la sape ne date pas de fort loin; il y a quelques années, les sapeurs ne passaient pas la Somme; ils passent aujourd'hui la Seine; on les rencontre déjà jusque dans la vallée de la Loire. Les autres moissonneurs viennent de la Bourgogne, particulièrement des montagnes du Morvan; dans la Beauce ou les désigne sous le nom d'auteronsouhauterons, nom que nous avons entendu expliquer par la périphrase: gens du pays haut; nous ne garantissons pas cette étymologie. Les hauterons ne moissonnent qu'à la faucille; quelques-uns seulement savent faucher; ils fauchent les orges et les seigles médiocres; la faux est pour cet usage munie d'une espèce de grillage en osier qui rabat les chaumes coupés en les empêchant de se disperser, et fait de chaque trait de faux la base d'une gerbe toute préparée.
Après la moisson des plaines de la Beauce, de la Brie et de l'Ile-de-France, les sapeurs belges s'en retournent à temps pour faire leur propre moisson, retardée de près de quinze jours à cause de la différence de latitude. Les Bourguignons du Morvan sont moins pressés de s'en retourner; dans leurs pauvres vallées il n'y a pas de moisson qui les rappelle.
Les cérémonies pompeuses du culte de Cérès ont laissé des traces en Italie, même en Espagne; l'Allemagne célèbre périodiquement des fêtes agricoles avec beaucoup de solennité; en France, les contrées les plus riches en céréales n'ont rien conservé de ces cérémonies païennes; un simple violon de village, monté sur un tonneau placé debout, fait quelquefois danser les moissonneurs de l'un et l'autre sexe après la rentrée de la dernière, gerbe; c'est un usage assez général, mais dont beaucoup de fermiers se dispensent quand la récolte, n'est pas assez belle à leur gré, ou qu'ils ne sont pas en veine de générosité.
La conservation des grains, soit dans l'épi, soit hors de l'épi, donne lieu à des travaux et à des procédés très-divers dans les différentes régions de la France agricole. Considérons d'abord les procédés les plus simples. En Bretagne, terre fertile, mais mal cultivée, affamée comme ses habitants et produisant peu faute de nourriture, c'est-à-dire faute d'engrais, la conservation des grains ne regarde pas le paysan: aussitôt la moisson faite, chacun s'arme d'un fléau; tout est battu en quelques jours jusqu'à la dernière gerbe; on rentre à la maison, dans des sacs, la quantité de grains nécessaire à la consommation présumée de la famille; le reste va directement au marché. La conservation des grains regarde par conséquent, non le cultivateur, mais exclusivement le négociant qui fait le commerce des grains. Cette méthode, suivie de temps immémorial dans toute la partie sud de l'Armorique, depuis Nantes jusqu'à Brest, supprime les granges, les meules, les greniers et tout ce qui s'y rapporte dans les pays de grande culture. Sur une longueur de plus de trois cents kilomètres, on ne rencontre, dans toute cette partie de la Bretagne, ni grenier carrelé, ni grange, ni meule de grains; les meules je paille oupaillers, qu'on voit à la porte de chaque métairie, ne renferment réellement que de la paille pour la nourriture ou la litière du bétail.
Dans le Midi, le battage au fléau est inconnu; les grains ne sont comparativement au vin, à l'huile et à la soie, qu'une récolte accessoire dans une partie de nos départements méridionaux; chaque métairie, de même qu'en Bretagne, réalise sa récolte aussitôt qu'elle est terminée; les gerbes vont directement du champ sur l'aire. L'emplacement de l'aire est choisi dans un lieu le plus souvent élevé, toujours le plus découvert et le mieux aéré possible, à portée de l'exploitation; c'est une espèce de plate-forme circulaire grossièrement pavée. Les gerbes transportées sur l'aire y sont foulées sous les pieds des chevaux, des boeufs ou des mulets selon la méthode décrite dans la Sainte-Écriture, méthode qui n'a pas changé depuis Moïse, et qui par conséquent ne saurait avoir moins de trente-cinq à quarante siècles d'antiquité. Cette opération se nommedépiquage.
A mesure que la paille se trouve suffisamment triturée sous la course circulaire des animaux employés au dépiquage, on l'enlève par brassées en la secouant; le grain tombe de lui-même, mêlé de beaucoup de menue paille; on ne l'en sépare que par des vannages réitérés, travail pénible et très-long quand on n'est pas favorisé d'un peu de vent; c'est la raison qui fait choisir pour l'aire une place, très-aérée. Le tatare ou diable volant, aujourd'hui universellement adopté dans tout le reste de la France, commence à peine à s'introduire dans les exploitations du Midi; cette machine, des plus simples, vanne parfaitement le grain sans attendre qu'il plaise à Dieu de faire souffler le vent.
La paille, par l'opération du dépiquage, est réduite en fragments, dont le plus long n'a pas plus d'un décimètre; elle sert de nourriture principale aux boeufs pendant l'hiver. Les hache-paille sont inconnus dans tout le Midi; la paille qui a subi le dépiquage est en effet comme hachée; elle occupe très-peu d'espace comparativement au volume des gerbes; on la conserve en tas dans les greniers.
Moissonneur à la sape.
Dans tous les pays où le dépiquage est usité, les granges sont aussi inutiles qu'en Bretagne; rentrer des gerbes dans une grange ou les conserver en meules à l'air libre sont deux opérations dont les cultivateurs du midi de la France n'ont aucune idée, parce qu'ils n'en ont pas besoin.
Mais, dans les contrées tempérées du centre et du nord de la France, partout où la récolte du blé tient le premier rang, il est de toute impossibilité de battre toutes les gerbes au moment de la moisson, pour n'avoir à conserver que du grain et de la paille isolés l'un de l'autre; les granges, les meules, les machines à battre, les silos, les greniers à bascule, sont dans ces riches contrées des objets dignes de toute l'attention des agriculteurs. Le génie des mécaniciens et des architectes, associé à celui des agronomes, s'occupe incessamment de perfectionner tous ces moyens de ne laisser rien perdre de la plus précieuse des récoltes, et d'en conserver le plus longtemps possible les produits en bon état.
La conservation dans les granges des gerbes qui n'ont point été battues offre toujours un inconvénient grave; les rats et les souris pullulent dans les granges remplies; ces animaux y détruisent d'énormes, quantités de céréales. La multiplication des rongeurs est beaucoup moindre dans les meules à l'air libre; les gerbes y sont, sous tous les rapports, mieux qu'en grange; une bonne couverture en chaume les préserve très-bien de l'humidité atmosphérique; un rang de fagots (bourrées), placés circulairement, les garantit également contre l'humidité, du sol; les chats et les chiens de petite taille, dressés à la chasse des rats, peuvent aisément les poursuivre sous les meules par des passades ménagés à dessein; s'ils ne les détruisent pas complètement, ils les troublent assez pour qu'ils ne puissent multiplier à l'excès.
Rien ne surpasse pour ce mode de conservation la meule à toit mobile, ou grange portative, dont le toit s'abaisse à mesure que la meule entamée par le sommet diminue de hauteur. Tel est, en effet, le défaut des meules: tant qu'elles subsistent intégralement, rien de mieux, mais il ne faudrait jamais y toucher; dès qu'on les entame, ce qui n'est pas immédiatement battu est à la merci des éléments.
Moissonneuse à la faucille.
Les Anglais, dont le génie inventif a perfectionné tant d'industries, ont fait usage les premiers des machines à battre, aujourd'hui assez répandues, en France dans les pays de grande culture. Elles ont toutes pour base la machine écossaise, formée essentiellement de deux cylindres cannelés, entre lesquels les épis sont engagés et les pailles froissées, ce qui ne permet pas à un seul train de rester dans l'épi.
Ces machines ont le défaut de coûter fort cher; on ne peut en avoir une passable à moins de 2,000 francs; les meilleures coûtent le double; elles ne conviennent par conséquent qu'aux grandes exploitations. L'usage commence à s'introduire, parmi les fermiers de Seine-et-Marne, d'Eure-et-Loir (Brie et Beauce), d'acquérir en commun une machine à faire argent de ses grains; elle laisse toujours une portion considérable de grains dans l'épi: voilà, certes, bien des motifs pour que l'agriculture y renonce à jamais. On objecte la suppression de la main-d'oeuvre; cette objection, qu'on peut opposer d'ailleurs à toute espèce de mécanique perfectionnée, est ici sans aucune valeur: les bras manquent pour les travaux des champs; les villes et l'armée absorbent et dévorent la jeunesse des campagnes; l'emploi des machines à battre, dont toutes les fermes d'une commune se servent tour à tour.
Il reste beaucoup à faire dans cette voie pour doter la petite culture d'une bonne machine à battre, d'un prix modéré; les divers essais de fléaux mus par une manivelle adaptée à un cylindre n'ont pas jusqu'ici atteint ce double but; la moyenne et la petite culture en sont encore au fléau à bras pour toute ressource; c'est la plus lente et la plus défectueuse manière de battre les céréales; elle coûte fort cher, elle met le fermier à la merci des ouvriers au moment où il lui faut battre ne retranche rien au salaire des travailleurs agricoles. Le grain battu n'est pas encore sauvé des attaques de ses innommables ennemis. Dans les greniers, outre les souris qu'il est facile de détruire, il est en proie à un insecte fort petit, mais très-destructeur, parce qu'il multiplie prodigieusement. Le charançon (curculio) est le fléau de nos greniers. De tous les moyens de détruire les charançons, le plus simple consiste à étendre le soir sur les tas de blé de peu d'épaisseur des toisons en suint, non lavées, provenant de moutons récemment abattus; tous les charançons se rendent pendant la nuit dans la laine de la toison; chaque matin on la secoue dans la basse-cour afin que les poules profitent des charançons, dont elles sont fort avides; au bout de quelques jours, il n'y a plus de charançons en apparence; mais il suffit de deux ou trois de ces insectes échappés à la destruction pour repeupler très-rapidement; puis ceux qui étaient à l'état de larve n'ont pu être attirés par l'odeur des toisons, et recommencent bientôt une génération nouvelle.
Moissonneurs faisant des meules.
Les procédés qui préviennent la multiplication des charançons sont donc de beaucoup préférables aux procédés de destruction, qui n'atteignent jamais complètement leur but. Dans les greniers des fermes, on n'emploie pas d'autre moyen que de remuer fréquemment les grains à la pelle, moyen long, coûteux et peu efficace. Mais dans les vastes établissements de meunerie, dont un des plus baux modèles qui soient en Europe est le moulin à vapeur de la Villette, à l'extrémité du faubourg Saint-Martin, on use d'un procédé fort ingénieux, qui exige un bâtiment construit exprès; le blé, au moyen d'un système de trappes, y est mis en circulation du haut en bas, d'étage en étage, et remonté à l'étage supérieur au moyen d'une bascule; il reçoit ainsi l'agitation et la ventilation nécessaires à sa bonne conservation, et les insectes ne peuvent s'y multiplier.
Ou sait que dès la plus haute antiquité, les Égyptiens conservaient leurs grains dans des cavités nommées silos, encore aujourd'hui fort en usage chez les Arabes de l'Algérie, comme dans tous les pays de l'Orient. Des essais auxquels se rattachent les noms de MM. Jacques Laffitte et Ternaux, ont été faits sous la Restauration pour introduire en France l'usage des silos; quoique les grains s'y conservent assez bien, l'usage, ne s'en est pas généralement répandu. Il y a pour cela une raison qui l'emporte sur toute les autres, une raison qu'il faudrait publier sur les toits pour forcer nos hommes d'État à en faire leur affaire principale, et nos agronomes à s'en occuper sans relâche:la France n'a pas de réserve de céréales. En temps de paix, elle se suffit tant bien que mal, grâce au secours des grains étrangers de la Baltique et de la Mer Noire, qui affluent à bas prix sur tout notre littoral; mais, qu'on le sache bien, en France, une guerre malheureuse, une ou deux mauvaises récoltes seulement, c'est la famine.
(Nous donnons aux lecteurs et lectrices de L'ILLUSTRATION le vaudeville final de l'opéraOn ne s'avise jamais de tout, charmantpont-neuf, plein de cette bonhomie vive et franche qui distinguait la musique d'autrefois. MM. les vaudevillistes ne manqueront pas sans doute d'en tirer parti.)
(Agrandissement)
(Agrandissement)
Lecteur as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.
onJésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.
«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me désirent, dans la crainte du Seigneur.
«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen probe, honnête, dévoué.»
Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables... mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore, en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.
Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait: «Tu seras vertueux!»
Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et qu'on passe sans les goûter!
Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire amoureusement au réveil.
Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et préparer la vengeance.
Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un bourreau.
Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui étaient venus le trouver et le consoler.
Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses désirs.
Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. «Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les glaces de l'âge.»
Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons le suivre. Notre travail est sa gloire.
--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...
--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à Parabiago?
--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait point dans l'oubli ceux qui autrefois....
--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»
Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et commença à causer avec le docteur Aliprando.
Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier d'avoir eu le premier, à Milan, le livre desRemèdes de l'une et de l'autre Fortune, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a donné:Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière dans l'âme des citoyens.»
Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»
Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut:On a un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le peuple appelle seigneurs et qui sont ses bourreaux.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort:Comment peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est détestée et que chacun te souhaite, la mort?--Qu'en dites-vous? Est-il besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément pour....
--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption que l'était celle des Visconti.
Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez à l'assassinat!
--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.
--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.
--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et c'est la révolte.
--Et les armes, ajouta Pinalla.
--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La révolte de Lodrisio a montré que pour détruire laVipère, il ne fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!
--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de Saint-Colomban? demanda Zurione.
--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux que lui tenir l'épée?
--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.
--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on doit compter sur eux.
--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.
--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir partager son trône.»
Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. «Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...
--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»
Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos femmes....»
A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé toutes ces imaginations lombardes.
Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.
«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.
--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: Vive Milan! vive saint Ambroise!
--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»
Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, de penser à leur projet commun et de se revoir.
Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils avaient fixé à la nuit du lendemain.
--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.
Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne: par M. X.Marmier, auteurs desLettres sur le Nord et sur la Hollande. 2 vol. in-18.--Paris, 1843.Delloye. 3 fr. 50 c. le vol.
M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X. Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»
Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X. Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur, longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il gagne Saint-Pétersbourg en poste.
M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou; aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée Pichot.
En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse. «Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur les rives étrangères.»
«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes entraves de son état politique et social. C'est cette place que j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre loyal et sincère.»
Philosophie sociale de la Bible; par l'abbé F.-B.Clément. 2 vol. in-8.--Paris, 1843.Paul Mellier. 15 fr..
LaPhilosophie sociale de la Bible, que vient de publier l'abbé F.-B. Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre deMosaïsme, traite des principes de stabilité avant le Christ, et plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom deChristianisme, comprend l'analyse et l'application raisonnée des principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants, le but et les résultats de son ouvrage.
L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée surtout à rappeler le besoin des croyances en général.
Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement. Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question: Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'estune créature faite à l'image et à la ressemblance de Dieu.
Un voit par cette définition que laraisonde l'homme, c'est-à-dire ce qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance avec la divinité; donc il y atroisdans l'homme comme en Dieu: lapuissanceou force, correspondant au père; leverbeou l'entendement, au fils, et lesens, à l'esprit. Lemoihumain n'est pas l'unité simple, mais unesociétéindivisible, car l'homme converse avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces troistermesouélémentsdumoi, lapuissanceet lesens, produisent la variété, taudis que le troisième, leverbe, donne l'unité, l'union, la fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de ressemblance qu'ils ont entre eux. Leverbesera donc appelé à donner la loi générale du genre humain.
Le désordre originel survenu dans le développement des éléments constitutifs dumoifournit l'explication de la société ancienne. La perturbation de la petite société individuelle grandissant avec l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion n'a pas reçu son développement légitime.
Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et assure lu vie nationale et la liberté.
Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter dumerveilleuxet de laparole. Afin de conserver au raisonnement l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut faire par lui-même; c'est le moyenextra-natureltenu en réserve pour les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible, l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine, comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver la premièreparoleet en même temps la première vérité.
Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme, tous se résumaient dans l'usage de laforce. Quand la force fait la loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est laréparation, larédemption, ladélivrance. Il est donc appelé à renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social. C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.
La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de gouvernement; elle est fille de lavéritequiréunit; lu tyrannie est enfantée par l'erreurquidivise. Cependant tous les esprits étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples, mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés au développement légitime et naturel du christianisme.
Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et l'autre de l'unité du principe.
Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie, c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se propose l'auteur de laPhilosophie de la Bible, et les moyens à l'aide desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime particulières de tous les esprits sérieux.
Éléments de Géographie générale, ou Description abrégée de la terre, d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus récentes; parAdrienBalbi. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8 cartes.--Paris, 1843,Jules Renouard. 15 francs.
Un traite deGéographie moderne, quelque élémentaire qu'il soit, doit offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire; dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les États qui se partagent sa surface.
LesÉléments de Géographie générauxque vient de publier M. Balbi se divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la partie descriptive, qui comprend la troisième.
Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique, à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie, comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder l'exposition des théorèmes ou des faits.
La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections, correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en géographie générale et en géographie particulière. La géographie générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes, détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles, montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer, industrie, commerce, superficie, population absolue et relative, ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves, topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe, possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État, sa superficie, sa population absolue et sa population relative.
Cette courte analyse suffit pour prouver que lesÉléments de Géographie, «miniature de sonAbrégé,» comme les appelle M. A. Balbi, ne sont que l'Abrégélui-même, considérablement diminué, corrigé et augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science dans son état actuel.
Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil), suivis d'autres ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madameNecker de Saussure.1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843.Charpentier. 3 fr. 50 c.
L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre deDix années d'Exilse compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur deCorinnese proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800, s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181 2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande. OutreDix années d'Exil, le nouveau volume que vient de publier M. Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M. Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques,***** dans le désert, scène lyrique;Geneviève de Brabant, drame en 3 actes et en prose; laNanumatedrame en trois actes et en prose; leCapitaine Kersadec, ouSept Années en un Jour, comédie en deux actes;********etle Mannequin, proverbes dramatiques, et S*****, drame en cinq actes et en prose.
[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères complètement délavés dans le document électronique qui nous a été fourni.]