Romanciers contemporains.

Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police. Ces misérables sont désignés sous le nom d'endormeurs; c'est aussi à ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond. Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent. Puis, cours après, mon pauvre diable!La reine d'Angleterre, conduite par Louis-Philippe, entre dans le canot du brickMarie-Amélie.Arrivée de la reine Victoria au débarcadère.Matelot du yachtVictoria andAlbert.La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec M. le procureur du roi.Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins. L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs en toge et en bonnet carré!--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase, n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux sous: M. le duc de Brunswick!Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable galette par un long circuit.Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur, éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard son représentant.Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même. Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là, et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin, M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.Lord Aberdeen.Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche sainte le trou du souffleur.--Nous avons fait dernièrement auDon Pasqualede Donizetti un cadeau que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir àDon Pasquale, c'était aux Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune; Vienne s'était conduite pourDon Pasqualeen ville musicale qu'elle est, etDon Pasqualel'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel ouvrage.La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et, depuis,Don Pasqualea fait son tour de France escorté de bravos.Bon augure pour leDon Sébastienque l'Opéra nous prépare à grands frais, et pour laMaria di Rohanqui charmera bientôt les dilettanti de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du succès; Vienne, en saluant dernièrementMariaavec enthousiasme, a regagné l'avance que nous avions prise pourDon Pasquale: Paris et Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en parlerde visu, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne, il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant daguerréotype seral'Illustration. Et ce n'est pas une vaine promesse que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, quel'Illustrationa l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi, pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre en sont cause.Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?La reine Victoria.Le prince Albert.A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes: il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies, sous la présidence de Wellington.Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille de l'honorable J. Douglas.Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilementun lion. Son vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est rarement neuf.Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les affaires.Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le gendarme n'a point à intervenir.Itemdeux petits dessins représentant l'un le débarquement de la reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire prendre, patience;l'Illustrationte réserve d'autres dessins pour la semaine prochaine. Au revoir!Romanciers contemporains.CHARLES DICKENS.C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeoisclubistede Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la caricature l'intérêt de la vie du roman.A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué d'une si perçante et si fine observation.TRAVERSÉEDE MARTIN ET DE SON SERVITEURMARK TAPLEY.SUR LE VAISSEAU DE TRANSPORT LE SCREW.La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à leurs terribles jeux?Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une tourbillonnante rage.En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un vaisseau!» vient dominer la tempête.La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: «un vaisseau!»Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout sur ma tête!--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard desamures(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).Note 3:Amures, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du côté d'où vient le vent.Note 4:Cabanes, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers de seconde classe.--En regard de quoi?» demanda Mark.L'homme répéta son observation.«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un vaisseau.»L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la couverture sur sa tête.«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins. Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la pitoyable vie!--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur idem.»Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw, n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse, étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes, d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse, comme il arrive dans l'avant duScrew, à chaque traversée de l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait, tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui, et ses esprits s'exaltèrent en proportion.Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais, tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que nombre de salles de bal.L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants, s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit pleureur.«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi vite une de mes jeunes pratiques.--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.«Juste! reprit Mark;elleva le faire. Voilà la vraie division du travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde sait laver le nez, à un marmot.»La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un juron inarticulé.«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un perruquier de profession.«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur: c'est bien dur pour elle.--Dur! quoi?--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image duChansonnier des Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,elle est capable de tomber roide morte.--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie sauvage?» s'écria Martin.Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long dans sa cabane, et reprit tranquillement:«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer autrement.»Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de fer-blanc et un pot à barbe de même métal.Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se montrerforten dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours ordinaire des choses.Note 5:Embardée, secousse donnée aux navires à chaque mouvement qu'on imprime au gouvernail.A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres degrog. C'était lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et excellent voilier,le Screw. L'admiration générale finit même par monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils encouragements.«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande différence entre l'auberge duDragonet la cabine duScrew. Jamais, à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce qui n'est pas trop dire.--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en trouverais mieux, en vérité!--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me semblerait.--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort mal, répliqua Martin.--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché ici?--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici, parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre; je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous prissiez la chose si fort à coeur.--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un regard fixe et profond.Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos, reprenant son livre et disant:«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière. Dépêchez, et vous serez un bon diable.»Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite à conserver sa gaieté à bord duScrewqu'il ne l'avait supposé. Et, ce qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient allusion.Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York, circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller bien, et les bien portants allaient mieux.Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté, «mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de l'homme, fredonnait perpétuellementla Marseillaise; bref, une même sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et vieux manteau.Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate, avec ses maisons éparses sur la rive.«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me sera bonne après tant d'eau!»MARGHERITA PUSTERLA.Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.CHAPITRE VI.UNE IMPRUDENCE.uandils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: «S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, grossissait la nouvelle de quelque invention.Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des Éperonniers.Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à l'immortalité.Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces achats pourrait venir bien vite.Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique four au pain blanc, fameux sous le nom deprestin della rosa, on voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: «Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, observateur entêté des antiques coutumes.Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait bientôt prendre fin.«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour tout le monde.»Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je vous le promets.--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui êtes de nos pratiques.»Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses espérances.Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait bouleverser le gouvernement de fond en comble.On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle universelle félicité!Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, Alpinolo entra dans leRoletto Nuovo, que nous appelons aujourd'hui la place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait la cité.Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement nomméeParlera, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui passe et repasse lentement devant et derrière les canons.A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et dusaurechettoattirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna au feu.Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame Marguerite?--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre avec une froide ironie.Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes vanteries.--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le seront pas longtemps.»Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient leurs paroles.»On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui ballent la pierre pour la faire jaillir.--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire démanger plus vivement la peau.--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. Cela te suffit-il? es-tu convaincu?--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te faire chanter...--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu. Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé. L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...» Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène des sallesparlantes. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire, était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui, entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le reconnaître?--Non, répondit Alpinolo.Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence que toi. A qui as-tu parlé?»Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière soirée.--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme toi et moi?--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et que le seigneur de Castelletto?--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la province.--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos lecteurs ce qu'était ce misérable.Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en 1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait dans ses rêves ambitieux.Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans son coeur une effroyable haine.Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant Ramengo. Cela se passait en 1322.Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.

Et il reprit sa veste et le reste en jurant, et le gendarme de sourire d'un air vainqueur, et naïades de revenir sur l'eau.

--Il existe depuis quelque temps une bande de malfaiteurs dont l'autorité suit les traces avec vigilance; déjà plusieurs affiliés sont tombés entre les mains des sergents de ville et des hommes de police. Ces misérables sont désignés sous le nom d'endormeurs; c'est aussi à ce qu'il paraît, qu'ils s'appellent eux-mêmes; ils exercent principalement leur industrie scélérate hors barrière, sur les boulevard extérieurs, dans les chemins de ronde ou dans les quartiers les plus déserts; l'heure qui leur convient est l'heure préférée des larrons, la unit! Dès que les ténèbres enveloppent la ville, nos bandits se mettent à l'oeuvre; pareils à des bêtes féroces alléchées par l'odeur d'une proie, ils rodent çà et là; un pauvre ouvrier revenant du travail vient-il à passer, ou quelque soldat attardé, ils l'accostent, lui parlent avec douceur, et de propos en propos, de tendresse en tendresses, lui proposent de sceller leur nouvelle fraternité dans le premier bouchon venu. Notre crédule se laisse faire; on entre dans quelque horrible bouge isolé; puis arrivent les bouteilles et les verres; au moment où les fumées du vin commencent à troubler le cerveau du convive, l'endormeur lui glisse dans son verre une poudre narcotique qui le plonge en quelques minutes dans un sommeil profond. Quand il s'éveille, il se trouve dépouillé des pieds à la tête; on lui a volé son petit pécule, son chapeau, son habit et sa montre d'argent. Puis, cours après, mon pauvre diable!

Matelot du yachtVictoria andAlbert.

La police n'est, heureusement, pas aussi facile à endormir. Nous verrons bientôt une partie de ces endormeurs devant la justice, aux prises avec M. le procureur du roi.

Du reste, il ne faut pas s'y tromper: la race des endormeurs est excessivement étendue: ils ne ressemblent pas tous à ces endormeurs farouches dont nous venons de raconter les misérables exploits; beaucoup même sont de très-honnêtes gens; mais ils n'endorment pas moins. L'endormeur se glisse partout et se cache sous tous les visages et sous tous les habits: vous allez à la Chambre des Députés; un orateur monte à la tribune; vous comptez sur Barnave ou sur Mirabeau: c'est un endormeur.--Césias vous invite à venir entendre la lecture de son poème ou de sa tragédie; quelque grand poète sans doute, pensez-vous chemin faisant.--Quel endormeur! dites-vous au retour.

Et tenez, dans ce procès qui va s'engager devant la Cour d'assises, Dieu sait comme les endormeurs vont être traités par le procureur du roi et par M. le président, qui ne sont peut-être eux-mêmes que des endormeurs en toge et en bonnet carré!

--Il y a beaucoup de galettes ici-bas et de faiseurs de galettes,--je ne compte pas le Salon annuel;-mais il n'y a vraiment qu'une Galette au monde, c'est la galette du Gymnase. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, à l'angle du théâtre pour lequel M. Scribe a pétri tant de petits gâteaux délicats, croustillants et parfumés, s'élève cette fabrique de galettes d'une réputation européenne. Qui n'a pas goûté de la galette du Gymnase, n'a pas vécu; c'est à s'en manger les doigts. Toute galette pâlit à côté de celle-là: supposez une galette cent fois meilleure, les gourmets la déclareront détestable; la vogue y est, cela suffit; la vogue est connue l'amour, elle fait trouver excellentes les plus plates palettes.

On a souvent dit qu'on avait vu des rois épouser des bergères: je n'en ai pas la preuve, mais je suis bien tenté de croire que des rois ont tâté de la galette du Gymnase; j'ai vu, de mes propres yeux vu, un prince héréditaire d'Allemagne qui en achetait un soir pour ses deux sous: M. le duc de Brunswick!

Il y a des gens qui viennent de la barrière de l'Étoile et de la barrière du Trône pour en manger: que de fois le gamin de Paris, la grisette, le clerc d'huissier, la marchande de modes, le commis marchand, se sont détournés de leur route pour arriver à cette admirable galette par un long circuit.

Voyez où deux sous de galette peuvent vous mener! L'inventeur de cette merveilleuse galette est devenu un riche propriétaire: il possède trois ou quatre maisons à Paris et un château en Normandie; il est électeur, éligible, et quelque arrondissement de bonne pâte en fera tôt ou tard son représentant.

Cette richesse commence à éclater sur le boulevard Bonne-Nouvelle même. Tout à côté de l'humble échoppe où il a fait fortune en débitant sa denrée sou à sou, notre homme vient d'ouvrir une élégante boutique de pâtisserie. Que dis-je, une boutique? C'est un vrai boudoir éclatant de lumière, mignon, coquet, paré; on le regarde, on s'extasie, mais personne n'y entre; la pâtisserie y sèche sur place. Heureusement que le marchand de galette, plus avisé que tant de parvenus et d'enrichis, n'a pas tué sa poule aux oeufs d'or; son échoppe à galette est toujours là, et tout le monde y court. Que cela vous serve de leçon, ô pâtissiers!

--La famille Félix est une mine à tirades: elle a produit mademoiselle Rachel, et, après un tel trésor, on aurait pu la croire épuisée; mais point du tout; on y découvre tous les jours, à ce qu'il paraît, quelques filons inattendus promettent d'autres richesses. Ici, mademoiselle Sarah, soeur puînée; là, mademoiselle Rébecca, soeur cadette; plus loin, M. Raphaël, frère imberbe, sans compter les Eliacin, les Joas et les Jéroboam qui sont peut-être encore au berceau.

Lord Aberdeen.

Mademoiselle Sarah annonce une cantatrice; M. Raphaël sera un don Rodrigue, et mademoiselle Rébecca une Chimène. Laissez pousser toute cette Judée, et dans deux ou trois ans, mademoiselle Rachel, assemblant sa tribu, lui donnera le Théâtre-Français pour empire, et pour arche sainte le trou du souffleur.

--Nous avons fait dernièrement auDon Pasqualede Donizetti un cadeau que nous sommes très-heureux de lui reprendre; le bruit que ce charmant ouvrage avait été froidement accueilli à Vienne, nous était arrivé je ne sais de quel coin de l'horizon, et nous avions annoncé le fait ingénument. Entre nous, loin d'en vouloir àDon Pasquale, c'était aux Allemands de Vienne, qui n'avaient pas eu le goût de l'applaudir, que nous en voulions; nouvelle erreur! Vienne ne méritait pas cette rancune; Vienne s'était conduite pourDon Pasqualeen ville musicale qu'elle est, etDon Pasqualel'avait ravie; peut-être même, à l'heure où je vous parle, bat-elle encore des mains en l'honneur de ce spirituel ouvrage.

La France, il est vrai, avait donné le signal l'hiver dernier; et, depuis,Don Pasqualea fait son tour de France escorté de bravos.

Bon augure pour leDon Sébastienque l'Opéra nous prépare à grands frais, et pour laMaria di Rohanqui charmera bientôt les dilettanti de notre Théâtre-Italien. Pour le coup, Vienne a eu la primeur du succès; Vienne, en saluant dernièrementMariaavec enthousiasme, a regagné l'avance que nous avions prise pourDon Pasquale: Paris et Vienne sont maintenant manche à manche. Voyons! à qui gagnera la belle!

--Revenons cependant à la reine Victoria: puisque Paris ne saurait en parlerde visu, c'est-à-dire après l'avoir vue de sa propre personne, il faut bien que quelqu'un y supplée et fournisse au moins l'image, si l'original fait défaut. Ce quelqu'un-là, qui se charge aussi de procurer aux amateurs le profil des Majestés absentes, ce complaisant daguerréotype seral'Illustration. Et ce n'est pas une vaine promesse que je fais: aussitôt promis, aussitôt exécuté. Voici, en effet, le portrait de Sa gracieuse Majesté britannique, quel'Illustrationa l'honneur de le présenter, chéri lecteur. Examine, prends-en tout à ton aise, et tu seras presque aussi avancé que si tu avais entrepris le voyage d'Eu et bivouaqué au Tréport.

Le mot roi ou reine est un mot qui séduit les imaginations. Qui dit roi, pour beaucoup d'honnêtes gens, parle d'un être surnaturel, doué de la fierté de Mars, de la force d'Hercule, et du sourcil de Jupiter; une reine, de son côté, n'est pas reine à moins d'avoir le profil de Junon et la stature de mademoiselle Georges. Les rois et les reines de théâtre en sont cause.

Mais, en réalité, rois et reines se rapprochent singulièrement des simples mortels, et ils ont raison. On peut s'en convaincre de jour en jour davantage, maintenant qu'on les touche de si près.

La reine Victoria en donne une nouvelle preuve. Voyez ses traits! Malgré la triple couronne qui ceint son front, est-ce une Junon terrible'! Non pas, vraiment, mais une aimable personne, au visage enjoué et doux, ce qu'on appellerait ici une agréable petite femme. A quoi bon autre chose?

La reine Victoria.Le prince Albert.

A côté de Victoria nous vous offrons le prince Albert; la fonction du prince consistant spécialement à être le mari de la reine, Dieu nous garde de les séparer!--Le prince appartient à l'espèce des beaux hommes: il est grand, élancé, résolu, et possède toutes les qualité de son emploi. Le prince Albert sort de la famille des Saxe-Cobourg, qui peuple, depuis quelque temps, la plupart des trônes d'Europe.

Après la reine et le mari de la reine, quoi de plus juste et de plus nécessaire que de monsieur le ministre? Or, entre toutes les excellences qui composent le conseil de S. M. la reine des trois royaumes unis, lord Aberdeen était naturellement désigné par ses fonctions pour l'accompagner au château d'Eu; pour un voyage à l'étranger, rien ne vaut, ce me semble, un ministre des affaires étrangères.

Ce n'est pas la première fois que lord Aberdeen tient le portefeuille des relations extérieures, comme on disait du temps de Napoléon; il a eu deux fois cet honneur. En outre, milord a été ministre des colonies, sous la présidence de Wellington.

Sa noblesse n'est pas des plus anciennes; il n'est que le quatrième comte de sa race; quant à ses titres, lord Aberdeen en a plus d'un conseiller privé, membre de la Société Royale, président de la Société des Antiquaires, chevalier du Chardon, etc., etc.

Il ne hait pas le mariage, puisqu'il a été marié deux fois; la première fois avec la fille du marquis d'Abercon, la seconde fois avec la fille de l'honorable J. Douglas.

Au physique, lord Aberdeen est du moyenne taille, sans grâce et peu recherché dans sa parure; on en ferait très-difficilementun lion. Son vêtement est toujours trop large et mal coupé; mais en revanche il est rarement neuf.

Bien que milord tienne habituellement ses mains croisées derrière le dos, il ne se donne pas pour Napoléon. A tout prendre, c'est un homme calme, prudent, patient, discret, laborieux, qui parle bas et se dandine sur ses talons; en France on dirait de lui: Cet homme-là entend les affaires.

Je finis en vous priant de jeter les yeux sur un simple matelot fait à l'image des matelots employés sur le yacht de la reine; peut-être est-ce le héros de l'aventure nautique que j'ai eu l'honneur de vous raconter là-haut; ici, du moins, notre homme est d'une tenue convenable, et le gendarme n'a point à intervenir.

Itemdeux petits dessins représentant l'un le débarquement de la reine, l'autre son passage du yacht dans le navire français.

Mais ce n'est là, ô lecteur! mon ami, qu'une dragée pour te faire prendre, patience;l'Illustrationte réserve d'autres dessins pour la semaine prochaine. Au revoir!

C'est en quelque sorte un devoir que de mettre en honneur le nom, que de répandre les oeuvres d'un romancier dont les ouvrages laissent le lecteur plus sympathique, plus heureux, meilleur enfin à la dernière page qu'il ne l'était à l'ouverture du livre. C'est là le premier, le plus bel éloge dû à Charles Dickens. En quelque obscur séjour qu'il aperçoive un homme, quelque profondes que soient les rides qui le défigurent, il sait démêler en lui ce qui s'y trouve encore de l'empreinte divine, pour le faire éclater à nos yeux. Des grâces vraiment naïves et ignorées se décèlent à son regard observateur sous l'enveloppe de la laideur même; le battement de coeur du Samaritain vibre dans sa poitrine, et c'est pourquoi il nous intéresse à chaque passant, et partout nous fait voir et aimer notre prochain, notre frère.

Dickens n'est pas au nombre de ces flatteurs que l'aurore de la souveraineté du peuple a fait si rapidement éclore, et qui, traitant, les masses rumine les courtisans du temps jadis traitaient les monarques, louent la foule, afin de l'égarer, et, s'ils n'en peuvent tirer pied ou aile, cherchent du moins à s'en faire une échelle. Ami sincère et compatissant du pauvre et du délaissé, il plaint ses vices, stimule ses vertus, qu'il admire et qu'il peint avec une tendre complaisance. Son oeil attendri plonge dans tous les réceptacles de la misère, et les haillons ne lui sauraient cacher la noblesse native, l'énergie, la pureté, le dévouement, la charité, qui, tels que des métaux précieux, d'inestimables pierreries, restent souvent enfouis dans l'ombre. C'est plaisir de le voir fouiller la mine, enlever le diamant et l'enchâsser dans son style à facéties brillantes, qui réfléchissent tant de nuances, qui concentrent et renvoient tant d'errantes lueurs. Dickens tient une haute place dans cette élite de hardis prosateurs qui ont su découvrir la poésie domestique assise au coin du foyer obscur, comme la Cendrillon du conte; mais il n'emprunte point les baguettes des fées pour la revêtir d'habits magnifiques et la douer d'un éclat étranger; il la drape dans sa souquenille de tous les jours, et vous rend amoureux de sa grâce modeste, de son charme ingénu.

Jamais palais somptueux ne me pourrait plaire autant que les humbles demeures que Dickens nous fait voir à l'aide de son bienveillant microscope. Il me souvient, entre autres, de la pauvre maison d'une blanchisseuse; demeure qui n'avait pour parure que l'ordre, le travail, la bonne humeur, et qu'il fait apparaître toute rayonnante de l'amour et du dévouement quotidien d'une mère, tout enchantée de la tendresse d'un fils, parée des grâces de l'enfance, résonnante de ses rires joyeux, et égayée encore par les gentillesses bouffonnes et les grimaces boudeuses du bambin, qui berce un frère nouveau-né. Il me semble, en vérité, voir dans Dickens un Homère du foyer domestique, guidé par Wordsworth et Crabbe, dans les cabanes éparses, au chevet du pauvre, et jusque dans l'asile, poétique encore, de l'idiot et du fou.

Les premiers essais de Dickens furent des scènes détachées lancées dans un journal mensuel. Elles annonçaient un esprit satirique et mordant, habile à saisir le ridicule, sollicitant le rire par des traits moqueurs fortement accentués; mais le coeur sympathique et tendre du romancier se fit jour bientôt dans les créations badines de sa verve moqueuse. Voyez, entre autres, Pickwick. D'abord Dickens s'amuse, impitoyable railleur, de la solennelle vanité du personnage, de ses prétentions de touriste, de ses tablettes, de ses futiles observations, de la niaiserie de ses amis; mais à mesure que ce type de l'importance puérile du bourgeoisclubistede Londres acquiert sous sa plume de l'individualité, à mesure qu'il vit avec lui, il se prend à l'aimer. A force de travailler sa statue, l'ancien statuaire la pénétra de son âme, et, voyant palpiter la vie, il aima. Il en est de même de Dickens: il découvre les qualités de Pickwick. Cette vanité ne couvre-t-elle pas de la bonhomie du coeur? Cet entêtement n'est-il pas fondé sur la droiture? Cette puérilité même n'a-t-elle pas son charme enfantin. Car, si le vieillard se rapproche de l'enfance par la faiblesse, il emprunte parfois quelques-unes de ses touchantes grâces. Dickens le sait, il le sent, et voilà que les scènes détachées deviennent une histoire, et joignent au plaisant de la caricature l'intérêt de la vie du roman.

A mes yeux, ce mouvement, ce procédé du talent de Dickens se retrouve plus ou moins dans tout ce qu'il fait. C'est constamment son coeur qui s'empare de ce qu'avaient préparé son esprit et son imagination. De là nait sans doute cette alternative de rires et de pleurs qui tient l'âme de son lecteur en balance. Et tandis qu'on éprouve un vif plaisir à le lire, rien ne vous pousse à chercher avec anxiété un dénouement, une catastrophe. Ses ouvrages (est-ce un défaut?) n'ont pas les conditions exigées par l'ancienne poétique, qui veut que tout tende à un même but, et que toutes les parties d'une oeuvre se coordonnent pour y arriver. Dickens ne construit pas une pyramide dont toutes les pierres, faites l'une pour l'autre, ont leur place marquée, et, par les quatre côtés, conduisent au faîte. Il sculpte des statues animées que l'oeil aime à considérer sous toutes leurs faces, sans qu'une partie force nécessairement à en désirer une autre. Mais pourquoi la poésie, la littérature, l'art, n'auraient-ils pas des formes et des procédés aussi variés que la nature qu'ils sont appelés à reproduire?

Il nous serait, du reste, impossible de reprocher à l'auteur anglais une disposition de talent qui nous permet d'isoler quelques parties de son dernier ouvrage sans en diminuer l'intérêt. Quoi qu'en puissent dire les critiques, le meilleur moyen de connaître un auteur, c'est de le lire. Nous suivrons donc l'orgueilleux et égoïste Martin et le bienveillant Mark dans leur voyage au Nouveau-Monde, curieux de voir avec Dickens les moeurs d'une terre nouvelle, et l'Amérique jugée par un Anglais doué d'une si perçante et si fine observation.

La nuit était lugubre, obscure; c'était l'heure où chacun s'enfonce plus profondément dans son lit où le cercle attardé se resserre autour du foyer, où, plus froide même que la charité, la misère grelotte au coin des rues; les cloches vibraient encore du redoutable son d'une heure que venaient de frapper leurs ballants; la terre, revêtue d'un linceul noir, portait le deuil du jour écoulé, et, plumes gigantesques de la pompe funèbre, de sombres groupes d'arbres agitaient tristement leurs cimes. Tout était repos, silence. Seuls, les nuages traversaient l'air devant la lune voilée, et le vent, rampant à leur suite, s'arrêtait pour écouter, repartait avec un léger bruit, s'arrêtait de nouveau et repartait encore, comme l'Indien qui poursuit une piste.

Vents, nuages, où fuyez-vous si vite? Semblables aux esprits du mal, les éléments volent-ils à quelque effrayant rendez-vous? Dans quelles régions sauvages tiennent-ils conseil? En quels lieux se livrent-ils à leurs terribles jeux?

Ici, affranchis de cette prison qu'on appelle terre, ils se ruent sur l'espace immense des eaux. C'est là qu'ils rugissent, crient, hurlent, tempêtent toute la longue nuit. Là, les cavernes qui bordent les flancs de cette île lointaine, si paisiblement endormie au sein des flots écumeux, lancent leurs voix retentissantes, au-devant desquelles accourent, du fond de déserts inconnus, les souffles dévastateurs. Là, dans l'emportement d'une licence effrénée, ils s'ébattent, luttent, guerroient, jusqu'à ce que la mer, émue à leur appel, bondisse plus furieuse qu'eux tous, et que l'air et l'eau se confondent en une tourbillonnante rage.

En avant! en avant! sur l'espace sans humes où roulent les pesantes vagues. Là sont des monts, là des vallées; mais non, l'un devient l'autre, et bientôt tout n'est plus qu'un bouillonnant amas d'ondes fugitives. Chasse et fuite, et retour emporté de la vague sur la vague, lutte sauvage, terminée par de rejaillissantes écumes qui blanchissent la noire nuit. Formes, places, couleurs, tout incessamment varie: rien de stable, éternel combat. En avant! en avant!... Les flots roulent obscurcissant la nuit, les vents hurlent avec plus de furie, et les voix de l'abîme s'élèvent plus terribles, quand ce cri sauvage: «Un vaisseau!» vient dominer la tempête.

La nef s'avance, rapide; ses hauts mâts ont vibré, ses flancs tressaillent à l'unisson. Elle s'avance, tantôt montée sur les flots recourbés, tantôt plongeant dans les profondeurs de la mer, comme pour se soustraire un instant à sa rage, et chaque mugissement des eaux, chaque sifflement des vents, d'une voix plus tonnante encore, a crié: «un vaisseau!»

Il marche; il lutte. Pour voir sa course audacieuse, les vagues dressent l'une par-dessus l'autre leurs têtes blanchissantes. Aussi loin que l'oeil du matelot perce l'ombre, il les voit accourir, se ruant, se poussant l'une l'autre dans leur formidable curiosité. Elles se dressent, mugissent, retombent, et la nef avance toujours. La nuit a contemplé ces houles grossissantes, l'aurore les retrouve assiégeant le vaisseau. N'importe, il marche encore, il marche toujours. En avant! il chevauche avec ses douteuses lueurs avec la cargaison de passagers endormis dans ses flancs. Ils donnent comme s'ils n'avaient rien à craindre des éléments acharnés à leur perte, comme si l'abîme, tombe sans fond de tant de braves marins, ne se pouvait rouvrir!

An nombre de ces voyageurs endormis se trouvaient Martin et son humble serviteur, Mark Tapley. Bercés, par ce roulis inaccoutumé, dans un sommeil léthargique, ils demeuraient tous deux aussi insensibles à l'atmosphère fétide du dedans qu'au fracas assourdissant du dehors. Il faisait grand jour quand Mark s'éveilla enfin, rêvant à demi qu'il s'était assoupi la veille dans un lit à baldaquin, lequel, par une soudaine culbute, s'était retourné la nuit sens dessus dessous. Et, admirez l'infaillibilité des songes! les premiers objets qui frappèrent les yeux à demi ouverts de Mark Tapley, ce furent ses propres talons qui, d'une élévation presque perpendiculaire, le toisaient, comme il le remarqua plus tard, tout à fait de haut en bas.

«Bon! dit Mark, lorsque, luttant avec des chances diverses contre le tangage du vaisseau, il fut parvenu à reprendre son aplomb; c'est pourtant la première fois que j'aurai passé toute la sainte nuit debout sur ma tête!

--Vous n'aviez qu'à ne pas vous coucher la tête sous le vent, en regard desamures(3), grommela un homme du fond de sa cabane(4).

Note 3:Amures, cordages qui tiennent la voile en la rattachant du côté d'où vient le vent.

Note 4:Cabanes, couchettes fixées l'une au-dessus de l'autre tout autour d'une cabine, et qui servent de lit aux matelots et aux passagers de seconde classe.

--En regard de quoi?» demanda Mark.

L'homme répéta son observation.

«Soit, je m'en garderai bien, quand je saurai sur quelle partie de la carte se trouvent ces contrées, reprit Mark. En attendant, vous ne risquez rien d'accepter aussi mon petit bout d'avis, et, si vous voulez m'en croire, ni vous, ni aucun autre ami des miens, jouissant d'une tête sur ses deux épaules, n'ira s'exposer désormais à dormir dans un vaisseau.»

L'homme approuva avec un sourd grognement, et se retourna en ramenant la couverture sur sa tête.

«Car, poursuit à demi-voix Mark Tapley en manière de monologue, de toutes les choses stupides, la plus absurde, à mon gré, c'est la mer. Jamais elle ne sait que faire et que devenir; comme elle n'a pas d'emploi qui vaille, elle passe son temps à se tourmenter en vraie furieuse; elle ne sait pas plus se tenir tranquille que les ours du pôle, qui, dans une ménagerie, ne font que secouer leur crinière blanche de ci de là; ce qui ne vient, voyez-vous, que d'une étrange stupidité!

--Est-ce vous. Mark? demanda une voix faible du fond d'une autre cabane.

--C'est du moins tout ce qui reste de moi, monsieur, après une quinzaine de cette rude besogne, répliqua Mark Tapley. Ajoutez que depuis que je suis à bord, je passe les trois quarts de mon temps la tête en bas, les jambes en haut, accroché, à la façon des mouches, à tout ce qui se rencontre. Avec cela, monsieur, que je ne fais presque plus rien entrer dans ma carcasse, et que tout en sort par toutes sortes de chemins. Certes, il ne reste pas assez du pauvre Mark pour que je puisse jurer de par lui! Mais, vous-même, monsieur, comment vous sentez-vous ce matin?

--Très-misérable, répondit Martin avec un gémissement humoriste, Ouf! la pitoyable vie!

--Oui-da! cela commence à compter, murmura Mark, appuyant sa main sur sa tête endolorie et regardant tout autour avec une bizarre grimace. Il y a plaisir ici à présent, et l'on peut au moins se savoir gré de s'y maintenir gaillard. La vertu est sa propre récompense; la joyeuse humeur idem.»

Mark avait raison. Assurément, quiconque pouvait conserver sa bonne humeur dans le logement d'avant du noble et rapide vaisseau le Screw, n'en était redevable qu'à ses propres ressources, et avait du s'approvisionner de gaieté comme de vivres, sans la plus légère assistance des propriétaires du navire. Une cabine sombre, basse, étouffée, entourée de couchettes qui regorgent d'hommes, de femmes, d'enfants, en proie à tous les degrés de misère ou de maladie, n'est guère un lieu de joyeuse réunion. Mais lorsque la foule s'y entasse, comme il arrive dans l'avant duScrew, à chaque traversée de l'Ancien-Monde au Nouveau, lorsque, couchettes et matelas s'amoncellent sur le plancher, dans le plus complet oubli de tout bien-être, de toute propreté, de toute décence, le séjour d'un pareil antre n'est plus seulement un obstacle à toute gaieté, à toute aménité, c'est encore un encouragement à l'égoïsme et à la mauvaise humeur. Mark le sentait, tandis qu'assis sur son séant, il promenait ses regards autour de lui, et ses esprits s'exaltèrent en proportion.

Il y avait là des Anglais, des Irlandais, des Gallois, des Écossais, tous munis de leur petite provision de mauvais vivres et de méchants effets, la plupart avec toute une maisonnée d'enfants: il s'en trouvait la de tout âge depuis le nourrisson à la mamelle jusqu'à la fille dégingandée presque aussi grande que sa mère; toutes les variétés de maux qu'engendre la misère, la maladie, l'excès, les chagrins et une longue traversée par un gros temps, pullulaient dans l'étroit espace. Et pourtant cette arche fétide renfermait moins de lamentations et de plaintes, et beaucoup plus d'assistance mutuelle et de bienveillance que nombre de salles de bal.

L'oeil attendri de Mark parcourut la noire enceinte, et sa figure éclaircie rayonna, ici, une bonne vieille grand'mère chantonnait sur l'enfant malade qu'elle dandinait et berçait entre des bras à peine moins décharnés que les membres rachitiques du jeune innocent. Là, une pauvre femme lavait les langes d'un tout petit nourrisson, tandis qu'elle en apaisait un autre échappé du lit étroit pour venir ramper autour d'elle sur le carreau, et qu'elle retenait en son giron un troisième marmot. Plus loin, c'étaient des vieillards gauchement occupés à remplir un millier de petits offices domestiques, dans lesquels ils eussent paru ridicules, si la tendresse et la bonté pouvaient l'être jamais. Ailleurs, des gaillards basanés, espèces de robustes géants, s'escrimaient à rendre d'affectueux et tendres services, tels qu'on aurait pu les espérer à peine des plus frêles, des plus délicates organisations. L'idiot même, assis tout le long du jour à marmotter dans son coin, éveillé à l'imitation par tout ce qui se passait autour de lui, s'essayait à faire claquer ses doigts pour amuser un petit pleureur.

«A mon tour,» dit Mark, hochant la tête, à une femme qui habillait ses trois enfants dans le voisinage. En parlant, il étendait gracieusement les deux coins de sa bouche d'une oreille à l'autre.» Allons! passez-moi vite une de mes jeunes pratiques.

--S'il vous plaisait sonner à mon déjeuner, Mark, au lieu de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas?» dit Martin avec impatience.

«Juste! reprit Mark;elleva le faire. Voilà la vraie division du travail, monsieur: je débarbouille sa marmaille pendant qu'elle prépare notre thé. Jamais je n'ai su faire du thé potable, moi, et tout le monde sait laver le nez, à un marmot.»

La femme, faible et malade, sentait, et à juste titre, toute la bonté de Mark, dont le large manteau l'enveloppait, elle et sa couvée, toutes les nuits, tandis qu'il se contentait pour lui-même d'une planche unie et d'une grossière couverture. Quant à Martin, qui se levait rarement et s'inquiétait peu de ce qui se passait autour de lui, poussé à bout par l'extravagante sympathie de son domestique, il exhala son humeur en un juron inarticulé.

«C'est cela même, à dit Mark continuant de brosser les cheveux de l'enfant qu'il avait sous la main avec tout le sang-froid d'un perruquier de profession.

«Comment? de quoi parlez-vous? demanda Martin.

--De ce que vous dites, monsieur, répliqua Mark. Assurément il y a de quoi jurer quand on y songe, et je sens tout juste comme vous, monsieur: c'est bien dur pour elle.

--Dur! quoi?

--Eh! oui, de faire ce voyage toute seule, avec ces petits embarras d'enfants que voilà. S'en aller si loin par des temps pareils et pour rejoindre son mari!... Allons donc, monsieur l'Éveillé, ajouta Mark Tapley s'adressant au second enfant dont il tenait la tête au-dessus d'une cuvette; si vous ne voulez pas que le savon vous fasse cuire les yeux à vous rendre fou, ayez, la bouté de les fermer bien vite!

--Elle va rejoindre son mari? répéta Martin en bâillant; et où?

--C'est ce que j'ai peur qu'elle ne sache pas bien elle-même, répondit Mark en baissant la voix. Pourvu qu'elle ne le manque pas encore! car elle a envoyé sa dernière lettre par une occasion, et il ne paraît pas qu'auparavant ils fussent convenus de rien; de sorte que si, en débarquant, elle ne le voit pas, comme dans l'image duChansonnier des Dames, faisant flotter sur la rive son mouchoir, signal du bonheur,elle est capable de tomber roide morte.

--Comment! De par tout ce qu'il y a de fous au monde! cette femme a-t-elle bien pu s'embarquer ainsi à tout hasard, comme une vraie oie sauvage?» s'écria Martin.

Mark Tapley jeta un coup d'oeil à son maître, étendu tout de son long dans sa cabane, et reprit tranquillement:

«Ah! oui, au fait. Comment a-t-elle pu?... Je ne devine pas. Il y avait deux ans qu'il l'avait quittée; depuis lors, toujours seule et pauvre en son pays, elle ne rêvait qu'au moment où elle le rejoindrait. C'est étrange qu'elle se soit décidée à s'embarquer!--Bizarre tout à fait. Peut-être est-elle quelque peu timbrée.--Impossible de l'expliquer autrement.»

Martin s'était laissé trop affaisser par le mal de mer pour répliquer davantage, et même pour prêter la moindre attention au sentiment qui avait dicté ces paroles; et la femme, objet de leur conversation, apportant le thé, empêcha Mark de poursuivre. Le déjeuner fini, ce dernier ayant accommodé le lit de son maître, alla sur le pont laver le service de table, qui consistait en deux petites demi-pintes de fer-blanc et un pot à barbe de même métal.

Pour rendre justice à Mark Tapley, il souffrait du mal de mer au moins autant qu'homme, femme ou enfant à bord, et avait de plus une propension toute particulière à se heurter et à perdre l'équilibre à chaque embardée(5)du vaisseau; mais, résolu, selon son dicton ordinaire, à se montrerforten dépit des circonstances, il était l'âme et la vie de la chambrée d'avant, et ne se gênait en nulle sorte pour s'interrompre au milieu de la conversation la plus enjouée, aller se trouver mal à son aise, et revenir reprendre un joyeux propos juste où il l'avait laissé, aussi allègre, aussi en train que si c'était le cours ordinaire des choses.

Note 5:Embardée, secousse donnée aux navires à chaque mouvement qu'on imprime au gouvernail.

A mesure que Mark se faisait au mal de mer, on ne peut dire que sa gaieté et son bon naturel se montrassent avec plus d'avantage; la chose eut été difficile; mais; l'activité de son service auprès des plus frêles individus de la troupe y gagnait prodigieusement. Mare Tapley, à toute heure, en tout temps, pour toute affaire et tout plaisir, était mis en réquisition. Un rayon de soleil venait-il à briller sur le ciel obscur. Mark dégringolait au plus vite dans la cabine, et reparaissait traînant, conduisant où portant quelquefois une femme, une demi-douzaine d'enfants, parfois un homme, un lit, un matelas, un poêlon, un panier, n'importe, tout ce qui, animé ou inanimé, lui paraissait devoir se trouver bien du grand air. Si une heure ou deux de beau temps venait tenter, au milieu du jour, ceux qui, autrement, ne montaient que peu ou point sur le pont, et les décidait à grimper dans la chaloupe ou à s'établir sur les espars de rechange, afin de s'essayer à retrouver quelque appétit, Mark Tapley, au milieu du cercle, faisait circuler les tranches de boeuf salé, le biscuit, les petits verres degrog. C'était lui qui coupait par petits morceaux, avec son couteau de poche, la provende des marmots; lui qui régalait l'assemblée de nouvelles surannées, lues haut dans quelque vénérable gazette; ou bien encore, entouré d'un groupe choisi, il chantait à tue-tête une bonne vieille, chanson. C'était Mark qui, pour ceux qui ne savaient pas écrire, traçait des commencements de lettres adressées aux chers amis laissés au pays; lui qui faisait assaut de quolibets et de bons mots avec les gens de l'équipage; lui qui, venant de risquer d'être enlevé par un coup de mer, ou sortant tout ruisselant d'une pluie d'écume salée, tendait à tous une main secourable, et toujours faisait une chose ou l'autre pour l'utilité commune. A la nuit, quand le feu du cuisinier brillait sur le pont, et que de pétillantes étincelles voltigeant à travers les agrès et les nuages de voiles, menaçaient le vaisseau du feu, au cas où l'air et l'eau n'eussent pas suffi à sa destruction, là. encore on retrouvait Mark Tapley, habit bas, manches retroussées, plongé dans toutes sortes de travaux culinaires, composant les plus prodigieuses sauces, les plus fantastiques ragoûts, reconnu pour autorité légitime par tous, aidant chacun à faire ou à terminer quelque oeuvre que personne n'eût rêvé d'entreprendre sans son aide universelle: bref, jamais on ne vit popularité semblable à celle que Mark avait su acquérir sur le noble et excellent voilier,le Screw. L'admiration générale finit même par monter à un point tel, qu'en son for intérieur le pauvre Mark commença à s'inquiéter et à douter qu'un homme put, avec quelque raison, tirer vanité de se maintenir en belle et joviale humeur, avec de pareils encouragements.

«S'il en va ainsi jusqu'au bout, dit Mark Tapley, sa pensée le reportant vers une des plus heureuses situations de sa vie, je ne vois pas grande différence entre l'auberge duDragonet la cabine duScrew. Jamais, à ce compte, je n'aurai le moindre mérite à conserver ma bonne humeur; c'est un sort, qu'il faille que tout me vienne constamment à souhait!

--Ah çà, Mark, demanda impatiemment Martin à son domestique, qui ruminait ainsi auprès de sa cabane, en avons-nous encore pour longtemps?

--Encore une semaine, et nous serons au port, à ce qu'on dit; le vaisseau marche aussi bien maintenant qu'un vaisseau peut marcher, ce qui n'est pas trop dire.

--Non, certes, et j'en réponds, soupira Martin avec amertume.

--Je vous assure que si vous allier faire un tour là-haut, vous ne vous en trouveriez pas plus mal, monsieur, au contraire.

--Oui! aller passer en revue devant ces messieurs et dames qui se promènent sur le gaillard d'arrière,» reprit Martin, appuyant emphatiquement sur chaque mot; «pour qu'ils me voient mêlé à toute la tourbe de mendiants arrimée dans cet ignoble trou! oui, je m'en trouverais mieux, en vérité!

--Je ne puis connaître par moi-même la façon de sentir d'un homme comme il faut, reprit Mark humblement; mais pourtant, monsieur, il me semble qu'il n'y a pas de gentleman qui ne se trouvât beaucoup mieux à l'air frais là-haut qu'ici dedans; et quant aux messieurs et dames de l'arrière, ils n'en savent pas plus sur votre compte que vous n'en savez sur le leur, et s'en inquiètent à l'avenant. C'est là ce qui me semblerait.

--Et je vous dis, moi, qu'il vous semblerait et qu'il vous semble fort mal, répliqua Martin.

--Très-probable, monsieur, répondit Mark avec son inaltérable bonne humeur. C'est ce qui m'arrive souvent.

--Croyez-vous, s'il vous plaît, poursuivit Martin se soulevant appuyé sur son coude, croyez-vous que je trouve grand plaisir à demeurer couché ici?

--Il faudrait être archifou pour se le figurer, répondit Mark Tapley.

--A qui donc en avez-vous alors? pourquoi m'aiguillonner, me persécuter sans cesse, afin que je me lève? demanda Martin. Je reste couché ici, parce que je ne veux pas courir risque d'être reconnu dans de meilleurs jours par quelqu'un de ces orgueilleux richards pour un misérable passager de seconde classe. Je reste couché ici, parce que je veux cacher ma position et moi-même, et ne pas arriver dans le Nouveau-Monde déjà flétri et stigmatisé du nom de pauvre. Si j'avais pu payer mon passage dans la première cabine, j'aurais levé la tête avec les autre; je ne le puis pas, je la cache. Commencez-vous à comprendre, maintenant?

--J'en suis désolé, monsieur, dit Mark; je n'imaginais pas que vous prissiez la chose si fort à coeur.

--Je le crois parbleu bien que vous ne l'imaginiez pas, reprit son maître. Qu'en sauriez-vous, si je ne vous le disais? Il ne vous en coûte rien, à vous, Mark. Aller, venir, mener joyeuse vie, vous est chose aussi naturelle qu'il l'est pour moi d'agir différemment. Vous ne présumez pas, sans doute, qu'il y ait à bord une créature vivante qui souffre et que j'ai à souffrir, moi, dans ce vaisseau: dites un peu?» Et Martin, se soulevant droit sur son séant, attachait sur Mark Tapley un regard fixe et profond.

Le visage de Mark se contracta en toutes sortes de grimaces; il pencha sa tête de côté, absorbé en apparence dans l'insoluble problème. Ce fut son maître enfin qui le tira d'affaire en se rejetant sur le dos, reprenant son livre et disant:

«A quoi bon vous faire une question pareille, quand tout ce que je viens de dire prouve que vous n'êtes pas de taille à la comprendre?--Apprêtez-moi un verre d'eau et d'eau-de-vie,--très-faible et froid:--donnez aussi un biscuit, et dites à votre amie, qui est notre voisine de plus près que je ne voudrais, qu'elle ait à tenir ses enfants, si c'est possible, moins bruyants que la nuit dernière. Dépêchez, et vous serez un bon diable.»

Mark obéit avec la dernière promptitude; et tandis qu'il exécutait avec zèle les ordres de son maître, ses esprits abattus se ranimèrent. Plus d'une fois il murmura tout bas que décidément il y avait plus de mérite à conserver sa gaieté à bord duScrewqu'il ne l'avait supposé. Et, ce qui n'était pas une mince satisfaction, il était sûr de retrouver à terre la pierre de louche de sa bonne humeur pour ne plus s'en séparer partout où son destin l'allait conduire. Néanmoins, il ne jugea pas à propos d'expliquer à qui ou à quoi ces consolantes pensées faisaient allusion.

Maintenant l'agitation était devenue générale à bord; les prédictions sur le jour précis, l'heure même où l'on atteindrait New-York, circulaient parmi les passagers; la foule se portait sur le pont; un oeil curieux était embusqué à chaque ouverture des flancs du navire, et la manie de faire des paquets le matin pour les défaire le soir gagnait comme une épidémie. Ceux qui avaient des missives à remettre, des amis à embrasser; ceux qui savaient où ils allaient et ce qu'ils comptaient faire, ne tarissaient pas sur leurs projets et sur leurs plans. Du reste, comme cette classe de passagers était de beaucoup la moins nombreuse, et que ceux qui n'avaient point de but fixe, étaient en majorité, l'auditoire ne manquait point aux orateurs. Les voyageurs qui s'étaient mal portés durant toute la traversée commençaient à aller bien, et les bien portants allaient mieux.

Un Américain de la première chambrée, jusqu'alors enseveli dans ses fourrures et son chapeau ciré, apparut soudain coiffé d'un haut et brillant castor noir, et ne cessa plus d'inspecter la petite valise de cuir jaune qui contenait ses habits, son linge, ses brosses, son nécessaire, ses livres, ses breloques et autres bagatelles. Ou le vit aussi arpenter le pont, les mains profondément enfoncées dans ses poches, les narines dilatées, humant par avance l'air de la Liberté, «mortel aux tyrans, et que jamais esclave n'a respiré» (sauf dans des circonstances tout à fait insignifiantes). Un Anglais, véhémentement soupçonné de s'être enfui d'une banque, emportant avec lui mieux que la clef de la caisse, devenu éloquent sur le beau sujet des droits de l'homme, fredonnait perpétuellementla Marseillaise; bref, une même sensation faisait vibrer toutes les âmes; le continent américain était proche, si proche que, par une belle nuit étoilée, un pilote fut pris à bord. Peu d'heures après, le vaisseau jeta l'ancre, attendant l'arrivée du bateau à vapeur qui devait transporter les passagers à terre.

Quand il parut, le jour brillait à peine, et pendant une heure ou plus qu'il passa côte à côte avec le vaisseau (temps durant lequel le chauffeur et le machiniste excitèrent autant de curiosité que s'ils eussent été des anges bons ou mauvais), le bateau se chargea de tout ce qu'il y avait à bord de cargaison vivante, y compris Mark, toujours en souci de protéger sa pauvre amie avec ses trois enfants, et Martin qui avait enfin repris son costume habituel, recouvert seulement, jusqu'à ce qu'il eût pour jamais quitté ses compagnons de voyage, d'un sale et vieux manteau.

Le grand bateau, avec sa machine sur le pont et les avirons qui se mouvaient rapidement en remontant la magnifique, baie de New-York, avait assez l'air d'un monstre antédiluvien ou de quelque insecte gigantesque vu à travers une loupe, et fuyant sur ses longues jambes. Bientôt des collines apparurent, puis des sites, enfin la ville longue et plate, avec ses maisons éparses sur la rive.

«La voilà donc! dit Mark Tapley debout à l'avant du bateau, voilà la terre de la Liberté! de la bonne heure; j'en suis charmé. Toute terre me sera bonne après tant d'eau!»

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour loi.

uandils tinrent cette assemblée, on était au 13 juin 1340. Le plus grand nombre de ceux oui s'y étaient rendus oublièrent, après une nuit, les discours qu'ils avaient prononcés; Pusterla lui-même les avait probablement mis en oubli; mais ils avaient laissé bien d'autres traces dans la brûlante imagination d'Alpinolo. A force de retourner dans son esprit les discours des conjurés, de les reprendre, de les interpréter, il leur donna du corps. Là où il n'y avait que des paroles, il imagina des faits; il changea les menaces en desseins arrêtés, en machinations de vagues espérances. Il obéissait ainsi à son impétuosité naturelle et à cette passion insensée qui tourmente ses pareils, de se grandir à leurs propres yeux lorsqu'ils sont enveloppés dans quelque périlleuse, entreprise, lorsqu'ils se croient les dépositaires d'une conspiration mystérieuse que peut, d'un moment à l'autre, amener la chute des tyrans: «Certes, disait-il en lui-même, Pusterla en a plus dit qu'il ne semblait dire. Un homme de cette valeur voudrait-il nourrir des espérances et en venir aux menaces, s'il ne se sentait solidement appuyé? On ne m'a pas tout découvert, et j'approuve cette réserve. Quels sont mes titres pour entrer dans ces grands desseins qui tiennent suspendus les destins de la Lombardie? Mais qu'on me laisse agir, je saurai montrer ce que je vaux, et je me rendrai digne de leur confiance, en gagnant un monde de prosélytes à la plus sainte des causes.»

Dans de tels sentiments, il se réunit à ses amis les plus affidés, à ceux qu'il connaissait hommes de coeur et d'énergie, et qui s'étaient montrés les plus ardents pour la liberté, allumés de changements, et avides d'en venir aux mains. Il échauffa leur zèle, s'efforça de les pénétrer du fanatisme de sa conviction, et leur donna à entendre que des nuages qui chargeaient le ciel la foudre allait bientôt sortir Quelques-uns prêtèrent, à ces discours une oreille complaisante: il y a toujours un grand nombre d'hommes, et ce nombre était alors plus grand que jamais, pour qui toute nouveauté, tout cataclysme, contient un rêve de fortune et de bonheur; d'autres haussaient les épaules, en disant: «S'il y a des roses, elles fleuriront.» Il y en eut qui le traitèrent d'insensé, ou de vantard, comme s'il eût rêvé, ou qu'il eût voulu se donner de l'importance. Ces derniers étaient les plus dangereux. Piqué de l'incrédulité ou de l'insulte, il s'emportait en de nouvelles fureurs pour qu'on ajoutât foi à sa parole. Dans la chaleur de la discussion, il laissait échapper les noms des Pusterla, des Aliprandi, du seigneur Galeas et de Barnabé, et de quelques autres personnes qui étaient entrées, ou qui, selon sa manière de raisonner, entreraient certainement dans la conjuration. Aussi son secret, secret d'une entreprise qui n'existait que dans son imagination, devint le secret d'une foule de jeunes gens, langues indomptées, légères cervelles, qui le propagèrent parmi leurs amis. Passé de bouche en bouche, ce qui n'était que probable lut donné pour certain, et pour terminé ce qui était à peine entrepris, en même temps que chacun, par oubli, par vanité, ou par jactance, grossissait la nouvelle de quelque invention.

Il suffisait de jeter les yeux sur Alpinolo pour deviner les agitations de son âme. On sait qu'à force de répéter un mensonge, il n'est pas rare qu'on arrive à le prendre pour la vérité. En outre, si la conjuration était chimérique, Alpinolo l'avait rendue réelle pour sa part. Il avait péroré, il s'était concerté tout un jour avec ses amis; et, s'enflammant au feu de ses propres paroles, il s'était plus violemment épris et persuadé de la réalité de ses visions; il avait serré la main à ses amis pour leur dire: «Nous nous reverrons, nous agirons, nous parlerons.» Avec quelques-uns d'entre eux, il avait juré haine aux Visconti et mort aux tyrans, sur le nom du Seigneur et sur sa part de paradis; il avait fourbi ses armes, et calculé combien il pouvait y en avoir chez ses amis, combien on pourrait en tirer des magasins d'armures, Galvano Fiamma, alors professeur de théologie aux Dominicains de saint Eustorge, depuis chapelain et chancelier de Giovanni Visconti, nous apprend dans son histoire de Milan que cette ville comptait bien cent fabriques d'armes, sans parler des moindres ateliers de fer, qui employaient dix mille ouvriers. On faisait, ajoute-t-il, des armures luisantes comme des miroirs, qu'on expédiait jusqu'en Tartarie et chez les Sarrasins. Tour faciliter la surveillance exercée par les syndics et les consuls, les divers arts étaient distribués dans des quartiers et des rues qui leur étaient propres; c'est ce qu'indiquent les noms, aujourd'hui conservés, des rues des Orfèvres, des Marchands-d'Or, des Marchands-de-Futaine. Toutes les boutiques des fabricants d'armes s'ouvraient alors dans les rues que nous appelons aujourd'hui des Armuriers, des Espadonniers, des Éperonniers.

Je ne saurais dire combien de fois Alpinolo passait, ou, plus justement, se promenait par ces rues, fouillant de ses regards l'intérieur des boutiques, ou comptant combien d'hommes elles pourraient armer. La cadence redoublée des marteaux, le cri strident des limes, la puissante respiration des forges, le tournoiement des meules d'émoulage, le frémissement du fer rouge plongé dans l'eau ou dans l'huile, au milieu de ce bruit, le commandement des patrons, les sifflets joyeux ou les chansons des ouvriers, tout ce vacarme était plus harmonieux à l'oreille d'Alpinolo que les accords d'un orchestre habile à l'oreille d'une jeune fille de quinze ans, qui assiste à une première fête. A voir au dedans et au dehors des magasins, ou suspendus en désordre, ou disposés en trophées, ces rondaches, ces pertuisanes, ces dagues, ces estocs, ces épieux, ces arbalètes, espadons à deux mains, javelots, cuirasses à lames, à mailles, à écailles, visières, morions, écus ronds, échancrés, de cuir, de frêne, de métal, un frisson de joie parcourait les membres du jeune homme; une émotion le saisissait, pareille à celle de l'avare contemplant des tas de sequins sur la table d'un brelan, ou, pour employer une comparaison plus innocente, il ressemblait à un savant qui, traversant une rue pleine de livres, les achète en pensée, les lit, les étudie, les emploie pour faire d'autres livres, qui le mèneront à l'immortalité.

Alpinolo entrait dans quelques-unes de ces fabriques; et demandait le prix d'une cuirasse, d'une cervelière, d'une armure complète en lames de fer et en mailles, depuis le cimier jusqu'aux éperons; il n'achetait rien, mais laissait entendre, à travers des nuages, que le temps de ces achats pourrait venir bien vite.

Dans le quartier des Espadonniers, près du lieu où était alors l'unique four au pain blanc, fameux sous le nom deprestin della rosa, on voyait la boutique d'un certain Malliglioccio della Cochirola, dont le père s'était acquis dans son métier assez de crédit et une grande fortune. Lorsque ce Malliglioccio lui succéda, pensant que, puisque son père avait réussi, il ne devait pas s'écarter d'un trait des traces qu'il avait suivies, il se garda bien d'ouvrir son atelier aux améliorations que le temps et l'expérience avaient introduites dans son métier: il les raillait comme des nouveautés, des bizarreries de la mode, qui deviendraient caduques dès le lendemain de leur apparition: «Cela s'est toujours fait ainsi, disait-il; nos pères en savaient plus long que nous, eux qui revenaient déjà de l'apprentissage lorsque ces gâte-métier ne l'avaient pas encore commencé.» Cette conduite eut ses effets ordinaires; les pratiques s'éloignèrent: et tandis que les autres étendaient leur fabrication, il ne lui arrivait plus que le raccommodage des anciennes armures de quelque Milanais de la vieille roche, observateur entêté des antiques coutumes.

Alpinolo le voyant seul dans la boutique, occupé à tirer paisiblement le soufflet de la forge, et à tourner, sans se presser davantage, un morceau de fer dans les charbons, ne craignit pas d'interrompre son travail; il commença donc à lui parler plus longuement, et après avoir déploré la misère des temps, il lui fit entrevoir qu'elle pourrait bientôt prendre fin.

«Plût au ciel! s'écria Malliglioccio; on peut dire qu'on ne gagne pas l'eau qu'on boit; celui qui a une famille aujourd'hui, doit lésiner sou sur sou et ronger un pain bien suc! Ah! quelle différence dans le temps où ma bonne âme de père était syndic de notre maîtrise! Quel travail! quel pays de cocagne! les florins pleuvaient chez nous! Là, un bouclier; ici, un gantelet; un fronton pour un autre, et des cuissards. Trois contre-maître et cinquante garçons étaient à notre service, et ils auraient eu cent bras qu'il leur aurait fallu travailler tous de jour et de nuit, sans avoir à peine le temps de manger un morceau. Aujourd'hui la paix partout, partout l'eau stagnante. Il paraît que ces gens-là n'ont plus de sang dans les veines. Ces moines ne savent que prêcher la paix! Croient-ils donc que le Seigneur Dieu nous a fait des bras pour les tenir croisés? Si les choses vont de ce train, il n'y a qu'à fermer boutique, et à se faire marchand de vieille ferraille.

--Il vous plairait donc de voir revenir le passé? demandait Alpinolo.

--Si cela me plairait! Je donnerais la moitié du peu que j'ai pour voir une brave guerre; et il y en a beaucoup, sachez-le bien, dans Milan, à qui les mains démangent. Et, vive Dieu! qui n'aimerait la guerre? c'est là qu'on voit ce que vaut un homme; elle nous donne honneur et profit, on gagne un peu d'un côté, on vole un peu de l'autre, et il y en a pour tout le monde.»

Alpinolo, ravi d'avoir aussi pour lui le voeu des artisans: «Eh bien! ajoutait-il, prenez bon courage, le remède n'est pas loin; mettez en ordre les fers de votre magasin, vous aurez bientôt à travailler, je vous le promets.

--Quoi! vraiment! insistait l'armurier; tant mieux! Ma maison a toujours été en crédit, et il n'y a pas d'armes qui puissent se comparer aux miennes. Quant au prix, galanterie avec tous, et dévoué, avec vous, qui êtes de nos pratiques.»

Puis, saluant Alpinolo qui s'en allait, il lui disait, en ôtant son béret: «Je me recommande à vous;» puis il se mettait sur sa porte, les mains dans les mains, pour blâmer les innovations et ruminer ses espérances.

Je ne me serais point risqué à dégrader la dignité de l'histoire par de semblables trivialités, si elles eussent été envisagées par Alpinolo comme par le grand nombre; mais, à ses yeux, c'était interroger le voeu public, c'était la manifestation de la volonté populaire, c'étaient autant de nouveaux fils ajoutés à la trame de ses espérances, c'étaient autant de preuves de l'existence de la conspiration qui devait bouleverser le gouvernement de fond en comble.

On imagine facilement quelle place ses affections particulières tenaient dans ces songes. Renverser ce juge et lui donner cet autre pour successeur, réserver à tout Visconti la fin de Reno des Gozzadini, c'est à dire le traîner par la ville, puis le jeter dans le canal; mettre en pièces Luchino, Luchino le maudit, et élever à sa place Pusterla et Marguerite. Alors tout serait justice: plus d'impôts, plus d'intrigues, alors les bons seraient élevés, et humiliés les méchants; alors... quelle belle époque! quel âge d'or! que de gloires nouvelles! quelle universelle félicité!

Échauffé, enivré par ces pensées qui déjà lui semblaient la réalité, Alpinolo entra dans leRoletto Nuovo, que nous appelons aujourd'hui la place des marchands. Je crois que beaucoup d'admirateurs se seront arrêtés, comme moi, des heures entières à contempler le mélange des styles dans ce monument grandiose, et à y lire l'histoire des arts et des révolutions de cette ville; mais ce mélange n'existait pas lorsque Alpinolo vint dans cet endroit de la cité.

L'esprit des dépenses généreuses et l'ardeur de bâtir ne sont pas nés d'hier chez les Milanais. Animés de la noble libéralité d'un peuple libre, ils achetèrent les maisons et le terrain qui occupaient le centre de leur ville, pour y rassembler les principaux édifices. En 1228, ils bâtirent la place quadrangulaire, avec cinq portes s'ouvrant sur cinq rues pavées de cailloux, appartenant aux principaux quartiers. L'une s'appelait Porte du Dôme, l'autre la Porte Neuve, la troisième de Côme, la quatrième de Vercelli; la dernière s'ouvrait sur le quartier des orfèvres, et se nommait la Porte des Prisons, parce que la geôle dite Malastalla était voisine. On y renfermait les créanciers frauduleux et la jeunesse indisciplinée, remède extrême pour solder les dettes des uns et rendre le bon sens aux autres. Au milieu de cette place, sous le podestat Oldrado des Grassi de Trezzene, à qui son zèle à brûler les hérétiques mérita une statue équestre qu'on voit encore encadrée dans le mur, on érigea le palais de la liaison. Sa partie supérieure contenait une vaste salle destinée aux tribunaux; l'inférieure, un espace couvert où se jouait le triple enlacement de sept arcades, et tel qu'il convenait à la commodité du peuple dans le temps où le peuple gouvernait la cité.

Grâce à la sainte manie, de restauration qui nous possède, il ne nous reste plus grand'chose de ces monuments de l'antiquité. Le palais de la Raison, converti en archives, est aujourd'hui fermé et tellement décrépi, que c'est à peine si on peut distinguer, sous la couche épaisse de chaux qui les recouvre, la forme de ses anciennes arcades; ainsi une mâle pensée se cache sous l'enveloppe d'un langage artificieux. Les loges sont aussi abattues; mais, par fortune, on n'a pu, en six cents ans, achever l'édifice des écoles palatines du côté de la rue des Orfèvres, et dont il reste encore ou partie la galerie degli Osii, commencée en 1316 par Matteo le Grand. Ce monument était revêtu de carreaux de marbre blanc et noir, et divisé en deux galeries superposées, qui se composaient chacune de cinq arches. Au parapet supérieur on avait sculpté sur autant d'écus les armes des six principaux suzerains de la cité. Une tribune en saillie occupait le milieu de cette galerie; sur le balcon, on voyait un aigle tenant une truie dans ses serres, symbole du haut patronage de l'empire sur la ville, qui, ainsi que le savent tous les enfants de Milan, tire son nom d'une truie à longues soies. C'était à cette tribune, vulgairement nomméeParlera, qu'apparaissaient le podestat ou les consuls pour proclamer devant le peuple convoqué les ordonnances et les lois, et pour écouter les avis des moyens. Aujourd'hui on ne voit au-dessous que des marchands de fuseaux et de rouets, et une sentinelle allemande, qui passe et repasse lentement devant et derrière les canons.

A cette époque, on voyait donc là une multitude de gens, les uns marchandant sou par sou, les autres s'enquérant des nouvelles, les autres se promenant désoeuvrés, ou louant et comparant des faucons de Norvège, de Danemark, d'Irlande; et cet autre côté on répétait des miracles qui, dans les deux dernières années, avaient commencé à mettre en réputation la madone de Saint-Celse, et aussi celle de Saint-Satire, de Saint-Simplicien et de Saint-Ambroise. Un pèlerin muni du bourdon et dusaurechettoattirait l'attention d'un groupe qui, se, pressant autour de la table où l'orateur était monté, écoutait la merveilleuse histoire de Paolozzo de Rimini, qui vécut à Venise plusieurs carêmes sans rien prendre que de l'eau chaude. Les inquisiteurs le mirent en prison, et ne firent que confirmer la vérité du prodige. Plus loin un charlatan montrait un écriteau portant une foule de figures qu'il décorait de l'épithète d'humaines; il expliquait qu'elles représentaient les vingt-cinq mille personnes qui, le 25 mars passé, s'étaient rassemblées à Corrigisior dans le Crémonais, déchaussées et demi-nues, se fouettant jusqu'au sang et faisant des aumônes, sous la conduite d'une belle jeune fille qu'on regardait comme une sainte. Plus tard on découvrit qu'elle n'était inspirée que par le démon, et on la condamna au feu.

Qu'on s'imagine un bal: la foule y est immense; chacun, plein d'allégresse, ne pense qu'au plaisir, à la fête, au spectacle qu'il a sous les yeux. Qu'on s'imagine, au milieu de cette foule, un homme qui a creusé une mine sous le théâtre de la fête, qui, dans un moment, va y mettre le feu, et lancer en débris dans les airs la salle, les musiciens, les danseurs, les spectateurs, et on se fera une idée assez juste de ce qu'éprouvait Alpinolo au milieu de la multitude rassemblée sur la place dont nous avons parlé. Sous ces portiques, où se tiennent les libraires qui revendent d'occasion nos ouvrages, lorsqu'ils ont ennuyé ceux qui les avaient achetés neufs chez l'éditeur, ou qui les avaient reçus comme un hommage de l'amitié de l'auteur, Alpinolo se promenait d'un pas théâtral, mesurant de l'oeil et regardant jusqu'au fond de l'âme tous ceux qu'il rencontrait, comme pour dire: «Es-tu des miens ou de mes ennemis?» Malheureusement pour lui, il vint se jeter sur le passage, de ce Menelozzo Basabelletta, qui, s'il vous en souvient, pour avoir un jour plaisanté sur les visites de Luchino à Marguerite, avait reçu d'Alpinolo une si violente rebuffade. A cette vue, celui-ci sentit se réveiller dans son coeur tout le mépris qu'il avait alors éprouvé, avec quelque ressentiment de la honte dont il fut saisi un instant après, lorsque l'apparence sembla donner raison au mauvais plaisant. Il lui parut qu'un regard malicieux, qu'un sourire ironique de Basabelletta voulait lui dire: «N'avais-je pas raison alors?» Il l'accosta en répondant à haute voix au reproche qu'il croyait lire dans les yeux de Menelozzo. «Eh bien, lui dit-il, était-ce avec assez, d'injustice que vous essayiez de ternir la réputation de madame Marguerite?

--Il me semble que tu dois le savoir mieux que moi,» répondit l'autre avec une froide ironie.

Alpinolo réprima à grand'peine sa fureur. «Prends garde, s'écria-t-il, je te ferais rentrer ces insultes dans la gorge, si le moment n'était pas proche qui te désillera les yeux mieux que toutes mes paroles.

--Brave jeune homme! répliquait Basabelletta, il faut faire ton profit de la science du monde. Crois-moi, promets toujours des choses générales; autrement, si tu venais à préciser des détails, tu t'exposerais à rencontrer de nouveaux démentis et a été dupe de tes vanteries.

--Eh! non, répondait Alpinolo s'échauffant de plus en plus; ce ne sont point des mensonges; je ne crains point la dérision. Je te dis, en vérité, que les choses branlent au manche, et que nos maîtres ne le seront pas longtemps.»

Et Basabelletta: «Ils le seront plus que tu ne penses, parce que le diable aide les siens, et qu'il y en a trop qui, comme toi, chantent bien haut, mais ne valent pas à l'oeuvre la moitié de ce que montraient leurs paroles.»

On sent de quel coup ce langage frappa Alpinolo. Mais croyant, dans ses expressions, démêler un partisan de cette révolution idéale qu'il caressait il lui serra convulsivement la main, et, l'attirant vers un coin solitaire, il lui dit à voix basse et en regardant s'ils n'étaient point écoutés: «Ce qui est fait est fait. Mais, puisque tu es pour la bonne cause, apprends que les paroles prendront un corps; les espérances ne seront pas vaines cette fois. Quand tout le peuple est mécontent, quand le tyran est exécré, il suffit d'une étincelle pour allumer un effroyable incendie, et cette étincelle, crois-moi, il en est qui ballent la pierre pour la faire jaillir.

--Bah! répliquait Menelozzo, il faudrait que les nobles eussent moins de souplesse dans les reins, moins de servilité et plus d'amour du peuple. Sois-en sur, les hommes sont comme les années, ils ne mûrissent que sur la paille. Sur la paille des chaumières, on trouve encore des coeurs généreux; mais pendant que l'âme du manant se trempe aux rudes travaux de la glèbe et de l'atelier, les riches s'énervent dans les jeux et dans les tournois, dans les chasses, dans les bals, à tenir table et à faire gloire de leur bassesse à la cour. Nos ancêtres incitaient leur orgueil à soutenir le peuple dans la croyance de saint Ambroise, à défendre ses droits contre ceux qui voulaient l'abuser; mais le monde empire en vieillissant, et de cette génération sainte, il ne reste plus rien, Qu'est-ce que ton Pusterla, par exemple? A peine Luchino lui a-t-il jeté un os, une ambassade, il plie son âme à la servitude, il se fait doux comme miel et s'en va à Vérone sans une pensée ni pour lui-même, ni pour la patrie, ni pour quelque autre chose qui devait pourtant lui faire démanger plus vivement la peau.

--Halte-là! ne le crois pas, s'écria Alpinolo tout enflammé. Sache, au contraire, mais garde-le pour loi, sache que mon seigneur n'est point, à Vérone. S'il y a été, ce ne fut que pour nouer des intelligences avec Mastino. A l'heure qu'il est, il est ici, à Milan, ici, de sa personne. Cela te suffit-il? es-tu convaincu?

--Belles sornettes! disait en riant Menelozzo. Pauvre garçon! que tu es bon, et qu'on t'en fait avaler de cruelles! Quelque domestique t'aura donné à entendre cette fausse nouvelle. Quelqu'un aura chanté pour te faire chanter...

--A qui en faire accroire? interrompait Alpinolo, rouge comme le feu. Pour qui me prends-tu? Ne dois-je plus en croire mes yeux? Je le dis qu'hier soir, dans le palais, moi, moi tout le premier, j'ai parlé à Pusterla, à Zurione, dans une assemblée de personnes de haut rang. On y a traité de ce qu'il fallait faire, et déjà ils ont tout disposé. L'autre semaine ne passera pas sans que nos dettes ne soient pavées...» Et il poursuivit, mêlant à la vérité les songes de son imagination. Mais l'autre, incrédule et seulement poussé par son humeur disputeuse:

«Tout beau! tout beau! disait-il, il se trouvera tien quelque chose qui les arrêtera. Et la signera Marguerite, cette eau dormante...

--Quoi! Marguerite? Quel badinage? continua l'imprudent. Elle pense que le temps n'est pas venu de laver le pays de ses souillures. Elle nous a raconté l'histoire de son aïeul Galvano Visconti, qui, au temps de Barberousse, courait la ville en habit de bouffon, un porte-voix à la main, en feignant de s'occuper d'astrologie, pendant qu'il conspirait pour délivrer sa patrie. Alors, ajoutait-elle, les sages simulaient la folie; aujourd'hui les fous se croient trop sages.»

Il faut savoir que par un effet de l'habileté de l'architecte, ou plutôt par celui du hasard, les arceaux du portique sous lequel discouraient Alpinolo et Menelozzo, sont disposés de manière à produire le phénomène des sallesparlantes. Quelques-uns de mes lecteurs ont pu l'observer à Saint-Paul de Londres, dans la galerie de Glocester, dans la cathédrale de Girgenti, ou, dans des lieux plus voisins de Milan, au palais ducal de Plaisance, et à Mantoue, dans la salle des géants. Il consiste en ce qu'un homme placé à l'un des quatre angles du portique ne peut prononcer une parole, si voilée qu'elle soit, qu'elle ne parvienne, en suivant une diagonale, à l'angle opposé. Les physiciens donnent facilement l'explication de ce phénomène. Notre récit se contente de dire que quelqu'un en tirait profit. Tranquille comme si l'objet de leur conversation lui eût été tout à fait indifférent, Ramengo de Casale écoutait de cette manière la discussion d'Alpinolo et de Basabelletta.

Ce Ramengo, comme nous avons eu plus d'une fois occasion de le dire, était un des flatteurs de Luchino; mais il savait assez bien nager entre deux eaux pour ne point être l'ennemi des ennemis du prince. Ses paroles étaient mielleuses et ses actions ambiguës, mais il ne se déclarait ouvertement contre personne, cherchait à se faire admettre partout, et réussissait à faire un grand nombre d'aveugles. Parmi ceux qui ne pénétraient point la scélératesse de Ramengo, on comptait Alpinolo, qui, entièrement persuadé de la bonté de sa cause, croyait qu'il était impossible qu'on ne partageât point son opinion. Aussi l'ombre d'un soupçon n'entra-t-elle point dans son esprit lorsque, Menelozzo s'étant éloigné, il se vit accosté par Ramengo, qui en avait assez entendu pour deviner le reste. «Imprudent! dit ce dernier, tu parlais tout à l'heure avec Menelozzo... lui aurais-tu dit?...» et il lui faisait un signe amical d'un air d'intelligence «Es-tu bien certain qu'il soit des nôtres? Franciscolo n'a-t-il pas donné quelque mot de ralliement pour le reconnaître?

--Non, répondit Alpinolo.

Et l'autre continua: «Zurione me l'a donné, et je ne crois point avoir perdu ma journée, quoique j'espère m'être conduit avec plus de prudence que toi. A qui as-tu parlé?»

Alpinolo lui nomma plusieurs de ceux à qui il avait fait ses confidences et de ceux à qui il comptait les faire. Ramengo, qui ne perdait pas une parole, lui dit: «Mais ne t'es-tu pas entendu avec Galeas et Barnabé?

--Non, mais d'autres que moi l'auront fait parmi ceux de la dernière soirée.

--Eh! ne sais-tu pas, parmi ces derniers, des hommes qui auraient assez de liaison avec les princes pour se mettre en rapport avec eux, ou les jeunes gens déterminés à se jeter à corps perdu dans l'entreprise comme toi et moi?

--Comment? poursuivait l'imprudent; les deux Aliprandi ne sont-ils pas fort bien avec eux? Où trouver des coeurs plus généreux que Besorro et que le seigneur de Castelletto?

--Des Milanais! s'écriait l'autre en secouant la tête. Noble race! pleine de coeur! mais, pour donner le signal du mouvement, pour vouloir avec résolution, elle est sans force, il faut recourir à ceux de la province.

--C'est pourquoi, ajoutait le page, nous avons avec nous Torniello de Novare. Ce matin, je l'ai vu parler avec...»

Il déroulait ainsi ce qu'il savait et ce qu'il imaginait, donnant pour des réalités ce qui n'était que les chimères de sa fantaisie. Puis, ravi d'avoir rencontré un nouvel apôtre, il embrassa Ramengo avec cordialité, et s'éloigna pour chercher d'autres prosélytes. Cependant Marengo se dirigea vers le palais, et bientôt après il y était reçu par Luchino, à qui il avait fait dire qu'il avait à lui communiquer des choses de la plus haute importance. Mais il est temps de faire mieux connaître à nos lecteurs ce qu'était ce misérable.

Ramengo avait pris le nom de Casale de la ville où il était né, dans le Montferrat, et d'où il avait été emporté, enfant au berceau, lorsqu'en 1299 ce pays s'était révolté contre Matteo Visconti pour se donner aux Pisans et à Giovanni, marquis de Montferrat. Son père, soldat de fortune, sans nulle richesse que son épée, était venu à Milan se mettre à la solde des Visconti. Lorsqu'il eut trouvé la mort sur le champ de bataille, Ramengo marcha dans la même voie que son père; c'était la seule qui put le conduire à la renommée et à l'opulence qu'il convoitait dans ses rêves ambitieux.

Les Pusterla, dont la puissance était grande dans le Montferrat, avaient pris sous leur protection le père de Ramengo et Ramengo lui-même; par eux, il avait acquis de l'influence et un commandement dans la milice, mais il était de ces âmes mal nées pour qui la reconnaissance est un insupportable fardeau, et les bienfaits des Pusterla avaient amassé dans son coeur une effroyable haine.

Cependant la guerre éclata entre les Guelfes et les Gobelins, lorsque le pape, ayant excommunié Matteo Visconti, leva une armée, pour soutenir son anathème. Matteo remit le pouvoir aux mains de son fils Galeas, qui pressa vivement les hostilités. Comme on craignait que l'ennemi ne franchit l'Adda pour pénétré dans Milan, on disposa des corps d'observation sur les rives de ce fleuve, et on fortifia les forteresses qui l'avoisinaient. Le père de Franciscolo Pusterla tenait le château de Brivio, un fort élevé à Olginale, et la citadelle du Lecco. Il désirait vivement que son fils commençât le noviciat des arme, il lui remit le commandement de cette dernière place, en lui donnant pour lieutenant Ramengo. Cela se passait en 1322.

Lecco n'était guère, à cette époque, qu'un amas de ruines. Victime d'une de ces vengeances de parti, alors si fréquentes, cette ville avait été punie, par une destruction totale, du crime d'avoir embrassé la cause des Torriani. Parmi les habitants de Lecco les plus dévoués à cette famille, on remarquait surtout Gualdo della Maddalena. Les malheurs de ces temps avaient éteint sa maison: il fut tué en combattant. Son fils unique, Giroldello, pris comme otage, avait réussi à s'échapper, et venait récemment de prendre service dans les troupes guelfes. Il ne restait à Lecco, de cette famille, qu'une soeur de Giroldello, la jeune Rosalia, qu'il avait toujours tendrement aimée, et qu'il aimait encore plus vivement depuis que le malheur le tenait éloigné d'elle, Rosalia avait crû en beauté, et son âme s'était éprise de ce violent besoin d'aimer que le malheur fait naître dans les coeurs délicats, et qui s'enflamment d'autant plus qu'il peut moins se satisfaite. Francisco Pusterla, très-jeune alors, avait connu la jeune fille, qui était du même âge que lui. Sa beauté (la beauté d'une vierge a tant de part aux sentiments qu'elle éveille!) avait augmenté la pitié du jeune homme pour les malheurs de Rosalia. Il la regardait comme la victime innocente des discordes civiles, martyre d'une faction dont sa famille avait fait partie, ennoblie par l'infortune; il aimait à se trouver avec elle, la traitait avec une vive amitié, et l'artifice délicat de sa bienfaisance pourvoyait aux besoins de la malheureuse orpheline. Ces soins furent si empressés et si ardents, que le grand nombre, qui ne croit point à une générosité gratuite, publiait les amours de Franciscolo et de Rosalia.


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