SOMMAIRE

L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger. 10 20 40SOMMAIREInauguration de la Statue du roi René, à Angers:Statue du roi René, par M. David (d'Angers):de la Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles:Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud.--Courrier de Paris.--Ouverture de la Chasse.Frontispice; le Départ pour la Chasse; le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc.--Visite de la reine d'Angleterre au roi Louis-Philippe(Suite).Vue du château d'Eu; Canot du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc.,--Petits Poèmes. La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita Pusterla. Chapitre VII, la Noyée,14 Gravures.--Annonces.--Modes. --Bracelets Victoria.--Moeurs algériennes.1 Gravure. --Rébus.Inauguration de la statue du roi René.A ANGERSIl y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée, annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi René.Statue du roi René, par M. David d'Angers.Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de Naples et de Jérusalemin partibus, fut, par ses qualités aimables, le Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples, que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer, chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement, quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit jamais être paresseuse.»La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René, en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre, et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle desOeuvres complètes du roi René; publication dont le produit sera consacré à l'érection de la statue de bronze.Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise étaitloz en croissant. A droite de la figure, sur un support, sont les pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit lePetit Traité de l'Abusé de Court, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et originale.Inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée.A VERSAILLES.L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois, a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.La vie deCharles-Michelde L'Épéeest trop connue pour que nous ayons besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24 novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude, beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy. Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie nouvelle.Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens, ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce langage par gestes reçut le nom demimique. Il put s'adapter également à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques élèves.Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa méthode et il ouvrir des cours publics. Son livrede l'institution des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiquesparut en 1776, et fut accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et la propager dans leurs États.L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le 25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet 1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du calendrier des peuples.La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.NÉ À VERSAILLES,LE XXIV NOV. MDCCXII.Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: Dieu!La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la vertu.Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par la foule.M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui fut applaudie.Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand Berthier, dont leMémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé de L'Épéea été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences morales de Versailles, prononça ensuite undiscours mimiquesur la solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux nobles sentiments et leur esprit à la science.Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis avec eux.Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. «C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de toute la vivacité d'une union nouvelle.Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas prématurés:Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles.'Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par milliers!On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie éternelle.Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement de votre douleur et d'habiller votre désespoir.Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela fait bien, cela est bien porté!»Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands de deuil ruinés du coup!Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va bien.» dit-il.N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et il est encore le meilleur homme du monde.M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait que par M. de Pixérécourt:Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, le Chien de Montargis, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se décida à jouer le personnage dutraître. Le parterre était stupéfait et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui aurait envoyé promener le tentateur.Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré d'épines.Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel, et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de sa vie champêtre.En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis qu'il en est encore temps.Dessin de J.-J. Grandville.Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches: posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la faire fonctionner.Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera nécessairement unpouillardnon vendable. Au mois d'août il a spéculé sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la vendange.Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des quatre espèces.Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année suivante.Le départ pour la chasse.Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam,telum imbelle et sine ictu. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au retour.Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, et je m'approche du beau monsieur.«Il y a donc des cailles par ici?--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas plus loin.Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier. J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?--De ce côté.--Allons, Modus, cherche, apporte.»Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette. Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa proie.--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.--Certainement.--Vous vous trompez.--Et qu'est-ce donc?--Un perdreau.--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.--Comment! j'aurais tué un perdreau!--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui: si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon, il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué: son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à quatre pas au moins sur la gauche.Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils, j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.--Permettez-moi de vous l'offrir.»J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la complète satisfaction que son coeur éprouvait.Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer, ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti. Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont il fut le plus bel ornement.Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre grand naturaliste.Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans toute l'année.Députation du gibier reconnaissant à la chambre des Pairs, après ladiscussion de la loi sur la chasse.--Dessin de J.-J. Grandville.Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous ses frais, et même il lui reste un petitboniqui doit servir dans ses prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, à ce que dit le chasseur-épicier.Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette infâme caverne de brigand.Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces gens-là.Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des indigestions dans le but de rattraper leur argent.Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.Un chasseur parisien.(1)(Un dessin de Cham.)Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où il va lâcher la détente.«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: «Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le beurre!Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde civilisé.La compagnie du poil et de la plumeest constituée régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez plus de perdreaux.Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse indécis.Dessin de J.-J Grandville.Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du moins, d'en attraper avec leur fourchette.Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du moment en était le héros.Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le renvoya.Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans lesvoies et moyens: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne ferez pas usage de ma méthode.Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la popularité! c'est la plaie de notre époque.Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite fricassés quand ce vote sera obtenu.Le dernier lièvre européen, parJ.-J. Grandville.Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre coeur paternel.E. Blaze.

L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843

Nº 29. Vol. II.-SAMEDI 16 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép..--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger. 10 20 40

SOMMAIREInauguration de la Statue du roi René, à Angers:Statue du roi René, par M. David (d'Angers):de la Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles:Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud.--Courrier de Paris.--Ouverture de la Chasse.Frontispice; le Départ pour la Chasse; le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc.--Visite de la reine d'Angleterre au roi Louis-Philippe(Suite).Vue du château d'Eu; Canot du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc.,--Petits Poèmes. La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita Pusterla. Chapitre VII, la Noyée,14 Gravures.--Annonces.--Modes. --Bracelets Victoria.--Moeurs algériennes.1 Gravure. --Rébus.

Inauguration de la Statue du roi René, à Angers:Statue du roi René, par M. David (d'Angers):de la Statue de l'abbé de l'Épée, à Versailles:Statue de l'abbé de L'Épée, par M. Michaud.--Courrier de Paris.--Ouverture de la Chasse.Frontispice; le Départ pour la Chasse; le Chasseur au canon; le Chasseur dévastateur; le Chasseur fashionable; Députation du Gibier à la Chambre de Pairs; le Marchand de Chiens; le Chasseur parisien; le Feu de peloton; le dernier lièvre européen; 8 dessins de Grandville, 1 dessin de Cham, etc.--Visite de la reine d'Angleterre au roi Louis-Philippe(Suite).Vue du château d'Eu; Canot du roi; Débarquement de la reine Victoria; Louis-Philippe présente la reine d'Angleterre à la reine des Français; Voiture du roi; Départ de la reine d'Angleterre du Tréport; Embarquement de la reine Victoria et du prince Albert; le Yacht Victoria-and-Albert; Canot de la reine d'Angleterre; Dessins de Morel-Fatin. Loeillot, etc.,--Petits Poèmes. La Pensée; le Jour de Naissance; un Siècle; la Comète.--Margherita Pusterla. Chapitre VII, la Noyée,14 Gravures.--Annonces.--Modes. --Bracelets Victoria.--Moeurs algériennes.1 Gravure. --Rébus.

Il y a une douzaine d'années, plusieurs savants, qui n'avaient rien des mieux à faire, réalisant une pensée de M. de Humboldt, créèrent les congrès scientifiques. Ils invitèrent les érudits de toutes les nations à se réunir, à des époques déterminées, pour traiter simultanément des questions d'histoire, d'archéologie, de médecine, de physique, de mathématiques, de littérature et de beaux-arts. Afin de grouper et de disperser en même temps les lumières, ils convinrent que l'assemblée, annuellement nomade, se tiendrait à tour de rôle dans les principaux chefs-lieux. L'institution des congrès, accomplissant pour la onzième fois ses révolutions périodiques, s'est réunie en 1843 dans la ville d'Angers, sous la présidence de M. le comte de Las-Cases. Là, après avoir discuté bon nombre de questions importantes, les membres du congrès ont honoré de leur présence l'inauguration de la statue du roi René.

Statue du roi René, par M. David d'Angers.

Le roi René, comte d'Anjou et de Provence, comte de Lorraine, roi de Naples et de Jérusalemin partibus, fut, par ses qualités aimables, le Henri IV du Moyen-Age. Né à Angers en 1408, il commença la vie en chevalier pour la finir en troubadour, et ses succès dans les arts purent le consoler de ses revers sur les champs de bataille. Les malheurs de la guerre l'obligèrent à renoncer successivement à la Lorraine, qu'il tenait de sa femme Isabelle, et au royaume de Naples, que la reine Jeanne II lui avait légué. De cet héritage, René ne garda que le comté de Provence, où il s'installa paisiblement pour rimer, chanter, peindre, courtiser les dames, instituer des processions, et oublier autant que possible qu'il avait des États à régir. On ne peut dire que ce fut un bon prince, car il s'occupait médiocrement d'administration; mais c'était à coup sur un homme spirituel et généreux, qui faisait également bien des sirventes, de la peinture et des dettes; il avait le mérite plus rare encore de payer exactement, quoique les sommes fussent souvent considérables, et il disait à son trésorier: «Je ne voudrais, pour rien au monde, avoir déshonneur à la parole que j'ai donnée.» Insoucieux artiste, il peignait une perdrix quand on lui annonça la perte du royaume de Naples, et il ne quitta pas le pinceau. Toujours disposé à écouter des requêtes, à récompenser des services, à signer des grâces, «La plume des princes, disait-il, ne doit jamais être paresseuse.»

La ville d'Angers, qui doit élever une statue en bronze au bon roi René, en a préalablement inauguré le plâtre dans la grande salle de l'Hôtel-de-Ville. Cette solennité a eu lieu à huis clos, le 7 septembre, et l'on n'y a convié que les notabilités de Maine-et-Loire et les honorables membres du congrès. La séance a été ouverte à trois heures et demie, et presque entièrement remplie par la lecture des commentaires que M. Quatrebarbes prépare pour une édition nouvelle desOeuvres complètes du roi René; publication dont le produit sera consacré à l'érection de la statue de bronze.

Le monument nouveau est de M. David. Le sculpteur, songeant que le roi René n'appartenait à Angers que par sa naissance et ses premières années, l'a représenté jeune, vigoureux, le regard fier, une main sur la garde de son épée, l'autre prête à saisir un casque. Le bon prince est armé de pied en cap; sur sa poitrine pendent les insignes de l'ordre du Croissant, qu'il institua à Angers, en 1438, et dont la devise étaitloz en croissant. A droite de la figure, sur un support, sont les pinceaux, la palette, et la plume qui écrivit lePetit Traité de l'Abusé de Court, imprimé à Vienne par Pierre Schenck, en 1484. L'écu armorié du prince est à ses pieds, et derrière lui la lyre dont il s'accompagnait en chantant le soleil et les femmes d'Occitanie. Le costume tout entier est d'une rigoureuse exactitude; l'artiste n'a rien omis de ce qui peut caractériser la vie, l'époque et les travaux du roi René. La tête, un peu grosse peut-être, est pleine de noblesse; une tunique ajustée avec art recouvre l'armure. Condamné à emprisonner les membres dans des plaques de fer, l'artiste s'en est consolé en modelant admirablement les méplats de la Face, et en ajustant la tunique avec une élégante légèreté. On retrouve, dans la conception générale de la statue, le génie inventeur de M. David, qui, contrairement à la plupart de ses collègues, cherche avant toutes choses une pensée neuve et originale.

L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois, a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.

Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.

La vie deCharles-Michelde L'Épéeest trop connue pour que nous ayons besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24 novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude, beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy. Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie nouvelle.

Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens, ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce langage par gestes reçut le nom demimique. Il put s'adapter également à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques élèves.

Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa méthode et il ouvrir des cours publics. Son livrede l'institution des Sourds-Muets par la voie des signes méthodiquesparut en 1776, et fut accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.

L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14. Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même. Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et la propager dans leurs États.

L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le 25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet 1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité, qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du calendrier des peuples.

La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:

L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.NÉ À VERSAILLES,LE XXIV NOV. MDCCXII.

Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom: Dieu!

La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison, c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la vertu.

Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure, quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par la foule.

M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter, au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui fut applaudie.

Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand Berthier, dont leMémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé de L'Épéea été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences morales de Versailles, prononça ensuite undiscours mimiquesur la solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme: ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux nobles sentiments et leur esprit à la science.

Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu, après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.

On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux, tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr, compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis avec eux.

Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir, pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble. «C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.

Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même. Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée, ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.

Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.

Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de toute la vivacité d'une union nouvelle.

Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.

Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo; elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie, jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.

Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»

M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas prématurés:

Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles.'

Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.

Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan, âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV, mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par milliers!

On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent, c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais, nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents: la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui, demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.

Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie éternelle.

Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous, la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.

Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue; le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu. Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.

Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré; quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement de votre douleur et d'habiller votre désespoir.

Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari: très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela fait bien, cela est bien porté!»

Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!

Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands de deuil ruinés du coup!

Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre: comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie, l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme, dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va bien.» dit-il.

N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!

Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.

Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue. Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et il est encore le meilleur homme du monde.

M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait que par M. de Pixérécourt:Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone, le Chien de Montargis, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.

Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se décida à jouer le personnage dutraître. Le parterre était stupéfait et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui aurait envoyé promener le tentateur.

Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M. Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré d'épines.

Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»

Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?

Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!

--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel, et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!

Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.

Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de sa vie champêtre.

En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis qu'il en est encore temps.

Dessin de J.-J. Grandville.

Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»

Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches: posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la faire fonctionner.

Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville, une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines, montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question, ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera nécessairement unpouillardnon vendable. Au mois d'août il a spéculé sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la vendange.

Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer. L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose, excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière, attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais, à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires; il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette, car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.

Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des quatre espèces.

Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien, manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent, se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse, légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas, je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour; il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année suivante.

Le départ pour la chasse.

Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam,telum imbelle et sine ictu. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre, fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au retour.

Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.

«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»

L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien, et je m'approche du beau monsieur.

«Il y a donc des cailles par ici?

--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.

--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas plus loin.

Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.

Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.

--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier. J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.

--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?

--De ce côté.

--Allons, Modus, cherche, apporte.»

Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette. Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.

«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa proie.

--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.

--Certainement.

--Vous vous trompez.

--Et qu'est-ce donc?

--Un perdreau.

--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.

--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.

--Comment! j'aurais tué un perdreau!

--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»

Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui: si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon, il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué: son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à quatre pas au moins sur la gauche.

Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils, j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.

«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?

--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.

--Permettez-moi de vous l'offrir.»

J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la complète satisfaction que son coeur éprouvait.

Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer, ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti. Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont il fut le plus bel ornement.

Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.

Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre grand naturaliste.

Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin, d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins! sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans toute l'année.

Députation du gibier reconnaissant à la chambre des Pairs, après ladiscussion de la loi sur la chasse.--Dessin de J.-J. Grandville.

Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous ses frais, et même il lui reste un petitboniqui doit servir dans ses prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois, de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale. Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits, à ce que dit le chasseur-épicier.

Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année. Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant: laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes. Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette infâme caverne de brigand.

Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort. Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants, tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes. Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces gens-là.

Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des indigestions dans le but de rattraper leur argent.

Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.

Un chasseur parisien.(1)(Un dessin de Cham.)

Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style, après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où il va lâcher la détente.«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon, qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»

On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province, on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.» Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores: «Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le beurre!

Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes, élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde civilisé.La compagnie du poil et de la plumeest constituée régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur, son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant, que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé. On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez plus de perdreaux.

Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers, d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens, transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne, elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard, où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas, c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière. D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse indécis.

Dessin de J.-J Grandville.

Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du moins, d'en attraper avec leur fourchette.

Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!» il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique. C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du moment en était le héros.

Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers. Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur; mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.

Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.

Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé, le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas, sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le renvoya.

Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans lesvoies et moyens: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore, faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne ferez pas usage de ma méthode.

Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle. Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements, vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la popularité! c'est la plaie de notre époque.

Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah! mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite fricassés quand ce vote sera obtenu.

Le dernier lièvre européen, parJ.-J. Grandville.

Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs, nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage, espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant, et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre coeur paternel.E. Blaze.


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