Exposition de Fleurs et de Fruits

L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger.          10              20             40SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruitsdans l'Orangerie des Tuileries.Distribution des prix du Cercle d'horticulture.--Courrier de Paris.--Revue de la Semaine.Portrait du roi Othon.--Les Pèlerinages à la Sainte-Baume.Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue.--Le père Mathew, apôtre de la tempérance.Une prédication du père Mathew; Portrait.--Des accidents sur les chemins de fer. Statistique.--Diorama. Nouveaux tableaux.Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg Suisse.--Collection de Dessins de M. A. Vattemare.Fac-simile d'un Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par don Fernando, roi de Portugal.--Théâtres.Scène d'un Voyage en Espagne.--Un amour en Province. Nouvelle par madame Louise Colet.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le Couvent de Brera.Onze Gravures.--Bibliographie. --Annonces.--Coffret donné à la reine Victoria.Gravure.--Le Comte de Toréno,Portrait.--Amusements des Sciences.Gravure.--Rébus.Exposition de Fleurs et de FruitsDANS L'ORANGERIE DES TUILERIES.Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait pu croire faites de sucre candi; --une stephanotis floribunda;--plusieurs beaux camélias; --une strelizia regina;--une grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix àl'Orangerie du Louvre. 21 septembre.M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction. Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture, que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de bien loin l'attente des amateurs.Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos collections de roses réellement et complètementremontantes. Le temps n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux rosiers décorés du titre deremontants, parce qu'ils donnaient à l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu l'être à la fin de mai.Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier, exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils venaient de remporter.Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement. Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent, au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable; je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre? N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans terreur?Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer et de finir.Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte. Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste. Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier; Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces mauvais tours-là; il faut être juste.Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, des bouges ignobles.C'est ici le séjour des Grâces!Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les obliger à voir par d'autres yeux.La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer seulement vingt-quatre heures en diligence!Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de l'Académie royale de Musique.Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à l'autel:Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que le premier, et son boudoir est mansardé.A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban mauresque remplace lebibi, la robe de velours ou de soie se substitue au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les souques au rebut.La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins quatre ou cinq dents.La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture. Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son pot, quand elle en a.La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations. Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil, et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes, attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec fureur à la pomme de terre à l'huile.Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du théâtre.Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces jalousies du mari de la dame de choeurs.Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse à peu près deux cents kilos.Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier, sous ta soie et sous tes haillons?Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du chemin.Histoire de la Semaine.Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi, reconnaissant aujourd'hui quel'Illustration, pour ne pas se borner à être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous lespays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos livraisons, et que nous appellerons l'histoire de la semaine. Sans doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi, d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? Ou vous donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne n'ayant survécu, déjà l'Illustrationallait expédier un dessinateur pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours de là.[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se déclarer vaincus. L'illustration ci-dessous montre ce dont il s'agit.]M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu, dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers, était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par Varsovie. --Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James, la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède, sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au 15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les esprits.Portrait du roi Othon.Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples, en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'Alonzon'y retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement. M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques. Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par leCernéende l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour. L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts, plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M. Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16, l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du bas-relief étaitEpaminondas mourant. L'oeuvre de M. Maréchal était sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de MM. Mayot et Lebas. --L'exposition du concours de peinture a commencé le mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet estOedipe s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone. Les concurrents sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2 octobre.Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau, selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt cinq mois que l'Illustrationen a donné la gravure (1), qu'elle a accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits. Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles, vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions moins irréprochables de l'École Normale.Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice. C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M. Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de Dampierre.Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats, et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit, depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours avaient fait appelerla Panthère du triumvirat.--Il faut au comte de Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici dans le champ de la mort.L'Illustrationlui consacre sa dernière page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. Il avait pris le nom deMutius Scoerola, et fit la route de Lyon à Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, un établissement mystérieux, qu'on appela laMaison grise, et sur le régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, il intitula lesNeuf Livres, parce que l'ouvrage est en effet divisé en neuf parties.La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans sesMémoires, annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était comme une émanation de laMaison Grisede Paris, dispersée par l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et vient de mourir, depuis longtemps oublié.Les Pèlerinages à la Sainte-BaumeEN SEPTEMBRE.Pèlerinage à la Sainte-Baume.La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (Caii Marii Ager); les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent aujourd'hui lesSaintes-Maries.C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, qu'elle délivra de ce monstre appelé latarasque, qui, chaque année, sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret de ses erreurs passées et de son expiation présente.Grotte de la Sainte-Baume.Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, sous le nom deSainte-Baume, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute la Provence.Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, lamalaria, ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.Après la coupe des blés ont lieu les grandesferrades. Les marécages profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors lesGauchosdu pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner paisiblement sur la Camargue.Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles, accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères, les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station jusqu'au sommet de la montagne nommée leSaint-Pilon. Il y a là un oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus directement les prières au ciel.Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on boit à côté d'un homme à la longue barbe,Portant bourdon, gourde et coquilles,vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.Ferrade des boeufs dans la Camargue.]Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après sa mort.Le Père Mathew, apôtre de la tempérance.Dans un des plus nombreux meetings durepeal, le grand imitateur, O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais, s'écriait;«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des vertus; et jamais nous ne compterons parmi lesrepealersun homme qui aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre. Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?Une prédication du père Mathew.Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la monarchie anglaise, puisqu'au dire duStandardles annales welches donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie, qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un gentilhomme français, le vicomte de Chabot.Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution des générations présentes.Le père Mathew,apôtre de la tempérance.L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune homme résolut de consacrer sa vie et son activité.C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il fallait unglorieux apôtre, suivant l'expression d'O'Connell; et le père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution de cinq millions de gallons (2) dans la consommation dewhiskey, liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du signe certain d'une amélioration morale.Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et partout lesteatotallers(buveurs de thé) sont restés maîtres du champ de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère sérieux. Une association dewein-trinkers(buveurs de vin) s'est formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. «Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais eu un caractère alarmant.Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé avec moins d'empressement au-devant d'un prince.C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre lepledge. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont admis à prendre lepledge. Des dames élégamment velues, qui probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais enfreint.Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, prêtèrent serment et devinrent membres de la société.Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul souvenir duwhiskey, dugin, del'aleet duporter. Une fois la solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du serment facile.Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent presque tous lesteatotallers, est de la grosseur d'un franc. Il ne la donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est facultative.C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour lesteatotallersce que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre dans sa misère.Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, mais aussi sans menace et sans violence.Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes,Il Pianto, je crois:

L'Illustration, No. 0031, 30 Septembre 1843

Nº 31. Vol. II.--SAMEDI 30 SEPTEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois. 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br. 1 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an, 33 fr.pour l'Étranger.          10              20             40

SOMMAIRE.--Exposition de Fleurs et de Fruitsdans l'Orangerie des Tuileries.Distribution des prix du Cercle d'horticulture.--Courrier de Paris.--Revue de la Semaine.Portrait du roi Othon.--Les Pèlerinages à la Sainte-Baume.Pèlerinage à la Sainte-Baume; Grotte de la Sainte-Baume; Ferrade des Boeufs dans la Camargue.--Le père Mathew, apôtre de la tempérance.Une prédication du père Mathew; Portrait.--Des accidents sur les chemins de fer. Statistique.--Diorama. Nouveaux tableaux.Vue intérieure du diorama; Vue de Fribourg Suisse.--Collection de Dessins de M. A. Vattemare.Fac-simile d'un Dessin fait à la plume par M. Victor Hugo; Dessin fait à la plume par don Fernando, roi de Portugal.--Théâtres.Scène d'un Voyage en Espagne.--Un amour en Province. Nouvelle par madame Louise Colet.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre IX, le Couvent de Brera.Onze Gravures.--Bibliographie. --Annonces.--Coffret donné à la reine Victoria.Gravure.--Le Comte de Toréno,Portrait.--Amusements des Sciences.Gravure.--Rébus.

Le cercle général d'horticulture est une réunion formée à peu près exclusivement de praticiens qui font de l'horticulture leur profession habituelle. L'exposition de fleurs et de fruits, à laquelle ils ont invité cette année le public, a attiré pendant plusieurs jours un grand nombre de visiteurs. On a surtout admiré les beaux daubantonia tripetiana de M. Tripet-Leblanc, charmants arbustes aux fleurs d'un beau rouge, disposées en grappes élégantes;--deux jeunes échantillons en pleine fleur du paulownia impérialis, ce bel arbre du Japon dont l'introduction récente a eu tant de retentissement en Europe;--une fort belle asclépias, chargée de huit ou dix grappes de fleurs qu'on aurait pu croire faites de sucre candi; --une stephanotis floribunda;--plusieurs beaux camélias; --une strelizia regina;--une grande quantité de dahlias, de roses et de fruits.

Cercle général d'Horticulture.--Distribution des prix àl'Orangerie du Louvre. 21 septembre.

M. Barbier, auquel le jury a décerné le premier prix, s'est montré digne, par la perfection de ses dahlias, de cette honorable distinction. Nous rappelons ici, pour la partie du public étrangère à l'horticulture, que le dahlia, si gracieux aujourd'hui, si varié dans ses nuances, si régulier dans sa forme, n'est arrivé à cette perfection qu'après un quart de siècle de travaux auxquels ont pris part des horticulteurs de tous les pays. C'est à l'horticulture parisienne toutefois que revient surtout l'honneur de cette glorieuse conquête. Les roses ont dépassé de bien loin l'attente des amateurs.

Quant aux visiteurs, que nous pourrions nommer profanes, ils ne pouvaient revenir de leur étonnement à l'aspect de cette variété infinie de rosiers de toutes les nuances, couverts de boutons et de fleurs comme au mois de mai. La perfection des procédés de culture a doté nos collections de roses réellement et complètementremontantes. Le temps n'est pas encore bien éloigné où l'on attachait une grande valeur aux rosiers décorés du titre deremontants, parce qu'ils donnaient à l'arrière-saison quelques roses fort inférieures à celles de leur floraison printanière. Aujourd'hui, ceux qui ont eu le plaisir de contempler les collections exposées par MM. Paillet, René, Margottin et Laffay, ont pu apprécier combien notre horticulture est devenue riche en rosiers aussi abondamment fleuris à la fin de septembre qu'ils ont pu l'être à la fin de mai.

Les fruits, en raison de la saison, formaient la partie de l'exposition la plus riche et la plus variée. Ce n'était pas sans peine que l'on perçait le triple rang des gastronomes collés à la balustrade et dévorant des yeux des pêches, des poires, du raisin, ses ananas, tels que Chevet et ses rivaux n'en ont jamais vendu de semblables. Un ananas d'un volume peu ordinaire, d'un vert lustré, exposé par M. Gontier, exhalait une odeur exquise et donnait, malgré sa couleur, tous les signes d'une maturité parfaite; c'était un premier fruit.

Les deux extrémités de la salle étaient occupées par des centaines de plantes tropicales étalant le luxe de leur brillante végétation: elles appartiennent à la belle collection de MM. Cels frères.

C'est au milieu de ces richesses horticulturales que se sont réunis les soutiens de l'horticulture parisienne, pour applaudir au triomphe de quelques-uns d'entre eux, proclamés, par la décision du jury, vainqueurs dans les divers concours. Après plusieurs discours écoutés avec le plus vif intérêt, les médailles ont été distribuées aux lauréats, aux applaudissements unanimes de leurs confrères, marques d'estime d'autant plus honorables qu'elles émanaient de ceux-là mêmes sur lesquels ils venaient de remporter.

Dans l'allocution chaleureuse de M. Chéreau, président du Cercle, le public a remarqué les vues sages et patriotiques de cet homme éclairé sur l'enseignement horticole. Au point où en sont de nos jours la science et le goût de l'horticulture, il est impossible que l'État ne songe pas incessamment à en répandre, à en organiser l'enseignement. Nous nous associons aussi au voeu exprimé par l'honorable président pour que les hommes les plus éminents de l'horticulture française reçoivent, au même titre que d'autres savants adonnés à d'autres applications des sciences naturelles, quelques-unes de ces distinctions qui les signaleraient de plus en plus à l'émulation des jeunes gens empressés de suivre leurs traces en profitant de leurs exemples.

Dieu me garde de dire à l'honorable ville de Paris un mot désagréable; je l'aime trop pour cela: je lui dirai cependant que je ne l'ai jamais quittée sans plaisir et que je n'y reviens jamais sans tristesse. Pour quelle raison? comment puis-je éprouver du tels sentiments pour un pays sans lequel, après tout, et loin duquel il me serait difficile de vivre? N'est-ce pas une bizarre contradiction? J'aime Paris à l'adoration, et je l'abandonne avec joie! Je ne saurais me passer de Paris et mon âme est sombre quand je le retrouve! Serait-ce donc que cette ville redoutable et aimée, qu'on recherche et qu'on fuit, qu'on adore et qu'on déteste, ressemble à ces grandes et mystérieuses passions qui donnent des plaisirs si inquiets et des joies si pleines d'anxiété qu'on ne peut ni renoncer au bonheur qu'elles procurent, ni cependant y retomber sans terreur?

Le plus douloureux moment pour rentrer à Paris, c'est la fin de septembre; attendez que le mois de novembre soit venu. Heureux ceux qui ont assez de liberté et de loisir pour rester aux champs jusqu'à ce que la dernière feuille soit tombée de l'arbre et que l'oiseau ait chanté sa dernière chanson mélodieuse! Quoi! rentrer à la ville quand l'heure de la campagne est plus aimable et plus charmante! quitter ces derniers rayons de soleil pâle et doux, et cette dernière verdure des bois mélancoliques, et les cimes dorées des feuillages que le vent d'hiver va bientôt dépouiller! La beauté de la nature, comme toutes les rares beautés, n'est jamais plus belle qu'au moment où elle est près d'expirer et de finir.

Là-bas, le ciel est encore lumineux et riant; l'alouette, se mirant aux perles de la rosée, égaie la venue des frais matins, et le soir a un charme ineffable. Cependant le ciel parisien est déjà sombre et maussade; il s'est voilé prématurément de nuages lugubres et porte le deuil des beaux jours avant qu'ils soient morts.

On dirait en vérité que Paris a un goût particulier pour le mauvais temps; il bataille le plus qu'il peut contre le printemps et l'été, et ne leur donne que le plus lard possible accès dans ses murailles et dans ses rues; puis il les chasse avant l'heure, et les met à la porte. Est-ce hasard? est-ce caprice? non; c'est un savant calcul d'égoïste. Paris n'aime pas le printemps et ne peut pas l'aimer; le véritable printemps de Paris, c'est l'hiver; l'hiver, voilà sa belle saison! Le bal, le spectacle, le plaisir, les fêtes, tout cela fleurit en janvier; Paris ne connaît pas de plus fraîche et de plus adorable prairie que le tapis de ses boudoirs et le parquet de ses salons; le soleil qu'il préfère est le soleil du lustre et de la bougie. Pourquoi s'étonner après cela de le voir si peu hospitalier pour le printemps et l'été, qui éteignent son soleil, enlèvent ses tapis, barricadent ses salons, et lui prennent le plus fin, le plus charmant, le plus élégant de sa population, pour la disperser de tous côtés, dans les châteaux, sur les grandes routes et sous les charmilles. Donc, Paris est dans son droit en se mettant si fort en garde contre le beau temps, qui lui joue de ces mauvais tours-là; il faut être juste.

Mais puisque enfin vous voici, comme moi, forcés de revenir à Paris, tâchez surtout de ne pas y rentrer par la barrière de la Villette. Quoi! c'est ainsi que tu m'accueilles, superbe Babylone? voilà les beautés par où tu veux me rappeler à toi et me faire oublier les belles collines, et les beaux fleuves, et les bois aux senteurs vivifiantes! mais tout cela est horrible; mais c'est à vous donner l'envie de faire reculer les chevaux et la voiture, pour rebrousser chemin au galop.

Certes, Paris, vu du côté de la Villette, ne ressemble pas à ces adroites fiancées qui s'arment de leurs plus attrayants sourires pour le jour de la première entrevue. La Villette ne donne pas le moins du monde l'envie d'adorer Paris et de contrarier mariage avec lui. Jetez les yeux sur cette corbeille de noces; quels bijoux! des rues mal pavées et malpropres, de noires murailles souillées d'affiches en lambeaux et d'images cyniques, des maisons lézardées et pantelantes, des cabarets, des bouges ignobles.

C'est ici le séjour des Grâces!

Les étrangers qui viennent pour la première fois à Paris, et que Paris reçoit par cette entrée fort peu sardanapalesque, gardent longtemps la désagréable impression que ce premier coup d'oeil leur cause; ils ont peine à s'en remettre, et voient toujours Paris à travers le très-laid kaléidoscope. Les quais, les boulevards, les Champs-Elysées, les Tuileries, ont fort affaire pour les distraire de cette optique et les obliger à voir par d'autres yeux.

La Villette a longtemps eu un concurrent qui lui disputait ce prix de la laideur: c'était la barrière de Charenton. La Grande-Pinte et la Petite-Pinte pouvaient jouter avec La Villette, non sans avantage; mais maintenant tout est dit: la Villette est seule maîtresse du champ de bataille: l'étranger que la poste ou la messagerie royale introduit à Paris de ce côté est exempt aujourd'hui des tristesses de la barrière de Charenton et des laideurs de la Grande et Petite-Pinte; une route élégante, ouverte sur la rive gauche de la Seine, lui procure l'honneur d'une avenue agréable et d'une entrée solennelle. Dès le premier pas, un vaste panorama se déroule devant lui, annonçant la grande ville. D'abord, c'est le fleuve encadré dans ses deux rives, dont l'oeil suit le cours à travers les ponts qui le recouvrent, et les mille bâtiments légers qui voguent à sa surface; et voici Bercy aux blanches façades et aux riches échoppes. Peu à peu Paris se fait voir et montre ses monuments un à un au regard élevé; Sainte-Geneviève, le Panthon, le Val-de-Grâce, et au fond, la Cité avec sa vieille: et sainte cathédrale, tandis qu'en passant vous avez jeté un coup d'oeil d'admiration sur le Jardin-des-Plantes et le pont d'Austerlitz, qui se regardent face à face, et se donnent, en quelque sorte, la main sur votre route.

Tout en vous contant ceci, j'ai quitté La Villette, descendu la rue du Faubourg-Poissonnière, traversé le boulevard et gagné la rue Montmartre. Les chevaux humides s'arrêtent dans la cour des grandes messageries, et je saute tout poudreux sur le pavé de Paris.--C'est un spectacle à la fois plaisant et lamentable que le débarquement d'une diligence. D'où arrivent ces gens-là, Dieu? d'où sortent ces teints blafards, ces yeux bouffis, ces cravates en désordre, ces têtes mal peignées, ces chaussures maculées, cette friperie d'habits, ces bonnets de travers, ces chapeaux éborgnés. et ces mines livides? Avons-nous affaire à des vagabonds pris en flagrant délit, ou à des bandits qui viennent de commettre un mauvais coup? Pas le moins du monde; ce sont de très-honnêtes gens qui courent la grande route pour leurs affaires ou pour leurs plaisirs. Voilà l'état où vous mettent les voyages d'agrément! Les uns dorment debout, les autres, meurent de soif et de faim; ceux-ci se plaignent d'une affreuse migraine, ceux-là d'un torticolis ou d'un tour de reins. Dieu sait tout ce qu'un gagne à passer seulement vingt-quatre heures en diligence!

Le forçat dont on brise la chaîne, un chef d'opposition qui renverse un ministère, deux époux mal assortis qui obtiennent un arrêt de divorce, sont moins légers, moins allègres, moins heureux qu'un pauvre diable enfermé dans la diligence quand s'ouvre la portière, et qu'il entend ces mots trois fois bénis: Allons, messieurs, descendez, nous sommes arrivés; au bureau, messieurs, au bureau!

Félicitez-moi donc, moi surtout qui ai eu la chance inouïe: de passer trente-six heures, nuit et jour, serré dans un étau qui se composait, d'une part, d'un énorme abbé tout barbouillé de tabac, lequel venait de prendre ses vacances en Flandre, et de l'autre, d'une dame de choeurs, à peu près de la légèreté de mademoiselle Georges. La péronnelle retournait à Paris tout d'une masse, après avoir donné des représentations à Valenciennes, où elle s'était parée librement du titre de prima donna de l'Académie royale de Musique.

Vous savez ce que c'est qu'un abbé; peut-être connaissez-vous moins particulièrement la dame de choeurs, et je vais vous instruire.

La dame de choeurs appartient à cette espèce dramatique qui a pour domaine le fond du théâtre; elle se tient respectueusement derrière le ténor ou la basse, le contralto ou le soprano en crédit, et n'approche jamais du trou du souffleur. La dame de choeurs est de toutes les noces, de tous les enterrements, de toutes les insurrections, de toutes les fêtes, de toutes les batailles et de tous les triomphes.

On divise la dame de choeur en deux classes; l'une chante, l'autre fait des quarts de pas et des cinquièmes d'entrechats. La première est spécialement chargée de célébrer le bonheur des époux qui vont à l'autel:

Ah! quel beau jour Pour l'hymen et l'amour!

Elle détonne aussi sur le talon des princes dans les entrées solennelles, et des guerriers au retour du combat.--L'office de la seconde consiste à sourire à Mazaniello, à arrondir les bras au passage de Fernand Cortès, à semer des fleurs sur les pas de Mahomet second, et à lever la jambe en l'honneur de Robert-le-Diable.

De sept heures du matin à sept heures du soir, la dame de choeurs est d'ordinaire marchande à la toilette, brodeuse, fleuriste, blanchisseuse de fin, cordonnière, ravaudeuse ou portière; je ne parle que de ses occupations officielles. Elle habite plus habituellement le sixième que le premier, et son boudoir est mansardé.

A sept heures précises, elle change de domicile politique et se loge dans les coulisses de l'Opéra. La métamorphose est complète: le turban mauresque remplace lebibi, la robe de velours ou de soie se substitue au jupon de laine et au tartan, et le soulier de satin fané met les souques au rebut.

La dame de choeurs qui chante a de trente à cinquante-cinq ans; elle est ou très-grosse ou très-maigre; il est presque impossible d'en rencontrer une qui tienne le juste milieu. La beauté et la jeunesse ne sont pas au nombre de ses vertus indispensables,--voir à l'Académie royale de Musique;--elle a peu de cheveux, et il lui manque toujours au moins quatre ou cinq dents.

La dame de choeurs qui danse est plus jeune, plus dégagée et moins laide; elle doit ces avantages à la nécessité où elle est d'être plus légère.--On est forcé de respecter la dame de choeurs qui chante: c'est une brebis rentrée au bercail, sans toison, et désormais à l'abri des loups d'opéra; elle a fait une fin et possède de nombreux enfants qu'elle envoie à l'école de danse ou de musique pour toute nourriture. Tous les matins, à son retour de Naples ou de Babylone, la dame de choeurs qui chante raccommode les bas de sa progéniture et écume son pot, quand elle en a.

La dame de choeurs qui danse n'a pas encore passé l'âge des tentations. Elle essuie le feu du lorgnon et du binocle; elle entretient des correspondances directes avec l'avant-scène et fait des mines à l'orchestre poste restante. Quant au mariage, elle professe un souverain mépris pour les législateurs impériaux et le code civil, et s'en tient à la loi naturelle. Ajoutez, qu'elle soupire pour le cachemire, qu'elle regarde le marabout et le chapeau de paille d'Italie du coin de l'oeil, et qu'elle a une passion aveugle pour l'omelette soufflée, le vin de Champagne, les huîtres et la salade de homard; tout au contraire, la dame de choeurs qui chante, ayant renoncé à Satan et à ses pompes, attendu ses cheveux nattés et l'absence de ses dents, se consacre avec fureur à la pomme de terre à l'huile.

Il peut arriver cependant que la dame de choeurs qui danse passe, par hasard à la mairie, et s'y nantisse légèrement d'un mari. Figurez-vous quelle vie est réservée à ce bienheureux époux! la dame de choeurs appartient en effet, à tous ceux qui ont une bonne lorgnette. Celui-ci prend sa jambe, celui-là son bras; à l'un ses cheveux, à l'autre sa joue ou ses sourcils. Le mari de la dame de choeurs n'a pas seulement pour ennemi capital le public qui lui emprunte ainsi sa femme pièce à pièce et débris par débris, il trouve des larrons jusque dans ses foyers domestiques, je veux dire dans les coulisses et sur les planches du théâtre.

Le mari de la dame de choeurs doit se défier de l'homme de choeurs qui danse avec sa femme, du violon, du trombonne, du basson, du cor, de la clarinette qui accompagnent ses pirouettes, et même du souffleur qui n'en pense pas moins, quoique dans son trou. Arnal nos a montré plaisamment, sur la scène de Vaudeville, ces tribulations et ces jalousies du mari de la dame de choeurs.

Quoi qu'il en soit, il est médiocrement agréable de faire quatre-vingts lieues entre le gros abbé qui prend du tabac et se mouche à chaque minute, et une énorme dame de choeurs qui ronfle perpétuellement et pèse à peu près deux cents kilos.

Maintenant, cher Paris, puisque je t'ai retrouvé, que m'apprendras-tu de nouveau? où en sont tes grands amours-propres et tes petits hommes, tes vertus et tes vices, ta laideur et ta beauté, tes charmantes médisances et tes bonnes calomnies, ta joie et tes souffrances, ton luxe et ta pauvreté? Que fait-on dans tes spectacles et dans tes rues, dans tes boutiques et dans tes Académies, dans ton salon et dans ton grenier, sous ta soie et sous tes haillons?

Tu te tais, tu ne me réponds pas. Ah! je devine! tu me vois encore fatigué de ma route, et tu attends, pour me faire les confidences et recommencer ta conversation avec moi, que j'aie repris haleine, oublié ma dame de choeur et mon abbé, essuyé mon front et rejeté la poudre du chemin.

Nos efforts tendront continuellement, sinon à élargir le cadre étendu que nous avons choisi, du moins à le remplir complètement. Aussi, reconnaissant aujourd'hui quel'Illustration, pour ne pas se borner à être un sujet de pure distraction, doit fournir à ses lecteurs, sur les faits curieux et les événements importants qui se succèdent dans tous les

pays, comme aussi dans les sciences et dans les arts, toutes les informations qui méritent d'être conservées, nous entreprenons aujourd'hui une revue que nous continuerons dans chacune de nos livraisons, et que nous appellerons l'histoire de la semaine. Sans doute, plus d'une fois, des faits que nous signalerons auront déjà été signalés, des nouvelles que nous enregistrerons auront cessé d'être complètement nouvelles; mais plus d'une fois aussi il nous sera possible d'envisager ce passé de huit jours tout autrement qu'il n'aura été envisagé, et, précisément parce que nous n'arriverons que le samedi, d'apprendre à nos lecteurs que ce qui les a fait frémir depuis le commencement de la semaine n'était qu'une invention, qu'une fable.

Nous aurions, à coup sûr, mauvaise grâce, dans ce temps de disette de matière pour les feuilles politiques, à leur reprocher ces événements qu'elles inventent, et qui offrent à leurs lecteurs des émotions devenues rares, et à elles l'occasion d'un second article pour démentir le premier. Qui n'a lu, par exemple, il y a huit jours, qu'un soulèvement était venu mettre en question, à Saint-Domingue, l'autorité du gouvernement nouveau, et faire renaître tout l'espoir et toutes les chances des partisans du gouvernement renversé? Deux jours après on nous annonçait que la nouvelle avait été apportée sans doute par un bâtiment retardataire; car, au départ du dernier navire, tout était calme et tranquille dans la république noire. Oui ne s'est senti profondément ému en lisant les détails de ce cataclysme qui avait, au Brésil, enseveli la moitié basse de la ville de Bahia sous la moitié haute éboulée? Ou vous donnait l'effrayante liste des édifices, des églises, des couvents, des rues entières où toute une population était demeurée plongée dans une sieste éternelle. Déjà on parlait d'organiser des comités et d'ouvrir une souscription uniquement pour faire inhumer les victimes, personne n'ayant survécu, déjà l'Illustrationallait expédier un dessinateur pour prendre une vue de ce vaste et effroyable cimetière. A deux jours de là.

[NOTE DU TRANSCRIPTEUR: Les quelque vingt lignes suivantes sont sérieusement atrophiées dans le document original. Le logiciel de reconnaissance optique des caractères est resté totalement confus. Les yeux du transcripteur s'efforçant de reconstituer le texte, à partir de ce résultat et en scrutant le document original, ont également dû se déclarer vaincus. L'illustration ci-dessous montre ce dont il s'agit.]

M. le duc et madame la duchesse de Nemours poursuivent dans le sud-est de la France la tournée qu'ils ont commencée en Bretagne. Les journaux publient les discours qu'on leur adresse et ceux qu'on comptait leur adresser. Ces derniers ne sont pas, à coup sûr, ceux qui causent le plus d'ennui aux illustres voyageurs. Toute cette éloquence officielle doit faire trouver assez monotone au futur régent l'apprentissage du pouvoir.--Plus heureuse, la reine d'Angleterre, après le séjour à Eu, dont nous avons rendu compte et pendant lequel elle n'a eu à subir que des mots auxquels elle, répondait par des bagues, a parcouru la Belgique sans être exposée aux débordements de l'éloquence flamande. Les journaux belges ont rendu un compte brillant de toutes les fêtes dont elle a été l'héroïne. Désintéressés dans, la question d'amour-propre local, les journaux anglais en ont, de leur côté, publié des récits moins éclatants. Suivant eux, à Ostende, les préparatifs s'étaient bornés, sur l'invitation du crieur public, à balayer les rues, qui en avaient grand besoin, et à badigeonner quelques édifices; la devanture du l'Hôtel-de-Ville s'était revêtue d'une belle couche d'ocre. A Gand, à Bruges, à Bruxelles, à Anvers, l'aspect monumental de ces villes prêtait plus d'éclat à la réception. Enfin, débarqués le 15 à Ostende, la reine Victoria et le prince Albert se sont rembarqués le 20 à Anvers.--L'empereur Nicolas, qui, dans ce temps de voyages princiers, était venu rendre au roi de Prusse, à Berlin, une visite nouvelle qui n'a pas donné lieu à moins de conjectures et de commentaires que la précédente, est reparti le 20 pour Saint-Pétersbourg en passant par Varsovie. --Espartéro, de son côté, adoucit sa douleur et charme ses ennuis par la locomotion. Il visite les grands établissements militaires de l'Angleterre, et les réceptions qui lui sont faites, les honneurs qui lui sont rendus, témoignent assez que, pour le cabinet de Saint-James, la question d'Espagne n'est pas une question tranchée, et que fe nouveau gouvernement de Madrid ne lui paraît guère plus durable que tous ceux qui se sont succédé dans ce malheureux pays.--Enfin O'Connell, ce roi populaire de l'Irlande, poursuit ses promenades, ses meetings et ses allocutions.--Il n'est pas jusqu'à Rébecca qui ne croie devoir prouver par des excursions nouvelles que l'échec éprouvé précédemment par quelques-unes de ses filles ne lui a rien fait perdre de sa détermination et de son audace. Cette agitation parmi les princes, et parmi les chefs de parti, se manifeste également en ce moment parmi les nations. Nous avons tout à l'heure prononcé le nom de l'Espagne. C'est toujours par elle qu'il faut commencer quand on a à parler de désordre ou d'anarchie. A Barcelone, à Sarragosse, à Madrid, le gouvernement nouveau et ses adversaires sont en lutte acharnée. Dans les deux premières villes, c'est par les armes et la destruction qu'on procède, sans que d'une part ou de l'autre paraisse avoir grande foi au principe au nom duquel l'on pille et l'on tue; à Madrid on n'en est encore qu'aux combats de scrutin; mais les résultats n'en sont pas favorables au ministère, et cet échec par les moyens légaux rendra inévitablement moins décisifs les avantages militaires qu'il aura pu remporter sur d'autres points.--Dans la Romane, l'insurrection paraît n'avoir rien perdu de sa confiance et de son énergie; les diligences sont arrêtées et les escortes de dragons sont faites prisonnières par des partis de rebelles.--A Montevideo, l'armée de la Bande-Orientale, commandée par le général Rivera, a remporté sur les troupes buénos-ayriennes une victoire importante dont les détails n'ont point encore été transmis par la correspondance, mais dont les résultats paraissent devoir être de délivrer nos nombreux nationaux de la situation pénible, où les tenaient Rosas et Oribe.--A Athènes, la tribune aux harangues a subitement repris sa puissance, et ce temps d'équinoxe publique y a tout à coup fait sentir son influence. Avant même que les lettres qui pouvaient faire pressentir la possibilité d'une commotion fussent parvenues sur le continent, le télégraphe nous apprenait laconiquement qu'une insurrection avait éclaté dans la capitale grecque dans la nuit du 14 au 15. La cause du roi Othon n'a été compromise que par lui-même et parles puissances dont il a suivi les conseils plutôt que d'écouter les voeux d'une population qui demandait que son roi se fit Grec, bien résolue qu'elle était à ne pas se faire bavaroise. La promesse d'une constitution qu'il a été amené, à faire, quant à présent calmé les esprits.

Portrait du roi Othon.

Nos ambassadeurs sont, en ce moment, comme les princes et les peuples, en grand mouvement. L'envoi de M. Olozoga à Paris a du déterminer l'expédition d'un ambassadeur à Madrid, l'auteur d'Alonzon'y retournera pas et l'ambassade de Turin parait le consoler médiocrement. M. le marquis de Dalmatie quittera la cour de Piémont pour nous aller représenter auprès de celle de Prusse, M. le baron Billing ira à Copenhague, et M. Alexis de Saint-Priest à Munich. Quant à nos missions extraordinaires, l'arrivée en France du président Boyer parait devoir faire retarder un peu celle de M. Adolphe Barrot à Saint-Domingue. Pour la mission de Chine, elle est ajournée à six semaines, ce qui donnera le temps à son historiographe déjà nommé de faire sa préface.

Septembre a vu se clore ou se tenir un grand nombre d'assemblées administratives, scientifiques ou industrielles. Les conseils-généraux ont clos leur session le 4. Consultés par le ministère de l'intérieur et par celui de l'agriculture et du commerce sur un grand nombre de questions relatives aux libérés, à la mendicité, au paupérisme, aux irrigations des prairies, à la police du roulage, à l'organisation des gardes champêtres, au reboisement des forêts et des montagnes, les représentants des cantons ont répondu en hommes compétents et pratiques. Parmi les voeux que quelques-uns ont émis spontanément, nous trouvons celui de l'abolition de l'esclavage dans nos colonies. Nous sommes heureux d'apprendre en même temps par les journaux de Stockholm et par leCernéende l'île Maurice, que le roi de Suède se prépare à l'émancipation des esclaves dans l'île Saint-Barthélémy, et que le gouvernement anglais commence à comprendre, que ses possessions de l'Inde réclament une mesure analogue.--Le Congrès scientifique a tenu sa onzième session à Angers. Les orateurs de table d'hôte et les savants forains ont perdu cette institution, qui, sérieusement dirigée dans l'intérêt de la science et non dans celui de l'amour-propre d'hommes qui ne vivent que de réclames, aurait pu entretenir partout le goût des hautes études et des recherches scientifiques. Le Congrès, après douze jours de pitoyables divagations, a clos, le 13 septembre, sa onzième session, et fait choix pour la douzième, fixée au 25 août de l'an prochain, de la ville de Montpellier. Le Congrès a eu raison, car il est bien malade.--Une institution autrement sérieuse, la Société d'Encouragement pour l'industrie nationale, a tenu à Paris son assemblée générale le 6, sous la présidence de M. le baron Thénard. Tout le monde sait les services qu'elle a rendus et qu'elle rend chaque jour. L'exposition quinquennale des produits de l'industrie, dont nous n'entendons pas nier les bons effets, ressemble cependant trop à un immense bazar où un public curieux ou oisif se presse sans guide et examine sans critique. Le jury, composé d'hommes officiels, dont la réserve est par conséquent fort méticuleuse, ne se prononce guère sur le mérite d'une invention que quand elle a été sanctionnée par une longue expérience dans la pratique habituelle des ateliers, c'est-à-dire qu'il rédige le jugement lorsqu'il est déjà prononcé depuis longtemps. La Société d'Encouragement, qui compte à sa tête et dans son sein les hommes les plus éclairés, procède avec plus d'indépendance et montre plus d'esprit d'initiative. Elle n'a jamais vu ses jugements cassés par l'expérience, et l'on doit aux prix qu'elle a fondés pour tel ou tel perfectionnement provoqué par elle plus d'un progrès utile aux arts, plus d'une amélioration profitable à la classe ouvrière. Nous avons remarqué, parmi les prix qu'elle a décernés, une médaille d'or accordée au peintre. Ziegler, pour l'établissement, auprès de Beauvais, d'une fabrique de vases en grès de formes très-variées, d'un goût pur, souvent décorés d'ornements très-délicats; et une médaille de platine à M. Mourey, qui, perfectionnant le procédé électro-chimique de MM. Buolz et Elkinghton, est arrivé à donner aux pièces douces et argentées plus de brillant et de solidité.--A Bordeaux s'est réunie, les 14, 15 et 16, l'Union vinicole, qui a plutôt pris des résolutions politiques qu'indiqué un moyen efficace et adoptable par le gouvernement pour mettre fin, ou tout au moins apporter un adoucissement notable aux souffrances trop réelles d'une industrie si précieuse pour la France agricole.--Enfin, pour le bouquet, ce qui constitue, contre notre intention, un odieux calembour, le Cercle général d'Horticulture vient, ainsi que nous l'avons raconté plus haut, d'exposer ses fleurs à l'Orangerie des Tuileries, et de décerner ses prix.

L'Académie des Beaux-Arts de l'Institut a également distribué une partie des siens, et s'est prononcée pour la plupart des nomination d'élèves pensionnaires à l'école de Rome qu'elle est appelée à faire chaque année Elle avait, pour le concours de gravure sa partie fine, accordé le premier grand-prix au seul élève qui se fut présenté, sans doute, parce qu'elle pense avec Plutarque, que la plus difficile des victoires est celle qu'on remporte sur soi-même.--Elle a eu de beaucoup plus longs débats pour arrêter un jugement à l'occasion du concours de sculpture auquel dix lutteurs avaient pris part.. Enfin elle a décerné le premier grand-prix à M. Maréchal, élève de MM. Ramey et Dumont; le deuxième grand-prix à M Lequesne, élève de M. Pradier; et le deuxième second grand-prix à M. Hubert-Lavigne, MM. Ramey et Dumont. Le sujet du bas-relief étaitEpaminondas mourant. L'oeuvre de M. Maréchal était sage, celle de M. Lequesne annonçait plus verve et de feu, mais, en général ce concours a été regardé comme faible.--Est venu ensuite celui d'architecture, qui a valu le premier grand prix à M. Telez, élève de MM. Mayot et Lebas; le premier second grand-prix à M. Dupont, élève de MM. Debret et Huvé; et le deuxième; second grand-prix à André, élève de MM. Mayot et Lebas. --L'exposition du concours de peinture a commencé le mercredi 27; l'Académie ne prononcera que le 30. Le sujet estOedipe s'exilant d'Athènes, soutenu par sa fille Antigone. Les concurrents sont au nombre de dix.--L'exposition des prix décernés et des travaux des pensionnaires de l'Académie de France à Rome commencera lundi 2 octobre.

Les feuilles quotidiennes, pour qui en ce moment il n'y a de nouveau, selon l'expression de Chaucer, que ce qui a vieilli, sont arrivées à découvrir, ces jours-ci, l'existence de la médaille frappée à l'occasion de la loi des chemins de 1er, par les ordres de M. Teste. Il y a tantôt cinq mois que l'Illustrationen a donné la gravure (1), qu'elle a accompagnée de détails qui viennent, pour la plupart, d'être reproduits. Nous pouvons ajouter ici que M. Teste, qui paraît se partager en ce moment entre la pose de premières pierres et la frappe de médailles, vient d'en faire graver une fort belle à l'occasion des constructions moins irréprochables de l'École Normale.

Note 1: Voir le numéro du 6 mai, 1843, p. 150.

De nombreux ouvriers viennent d'être mis à l'oeuvre pour la construction de la fontaine qui doit s'élever au milieu de la place Saint-Sulpice. C'est M. Visconti, à qui nous devons déjà la jolie fontaine Gaillon, la belle fontaine de la place Richelieu, et à qui lions allons être redevables du monument-fontaine consacré à Molière, qui est également chargé de l'exécution de celle-ci. On dit le projet digne de cet artiste, qui a su y vaincre heureusement une millième difficulté, le peu d'élévation de l'eau. Ce monument, qui, pour être en rapport avec l'église devant laquelle il sera posé et la place spacieuse qu'il ornera, devra être d'une assez grande étendue, comprendra les statues de Bossuet, de Fénelon, de Massillon et de Bourdaloue, que pourront contempler de leurs fenêtres les élèves du séminaire Saint-Sulpice. M. Visconti est partagé en ce moment entre la mise en train de ce grand travail et les immenses et intelligentes restaurations qu'il a entreprises à l'ancienne et magnifique habitation du surintendant Fouquet. Le château de Vaux est aujourd'hui possédé par M. le duc de Praslin, gendre de M. le maréchal Sébastiani, qui le fait complètement remettre en état, comme M. le duc de Luynes, grâce au savoir et au bon goût de M. Duban, a pu le faire de son côté pour le château de Dampierre.

Les grands criminels paraissent être en vacances comme les magistrats, et les voûtes du palais ne retentissent que des débats de délits mesquins et de plaidoiries plus pitoyables encore. Comme fait judiciaire, nous n'avons donc à enregistrer que l'ordre que M. le préfet de police vient de signifier à Vidocq de quitter Paris, attendu qu'il a été condamné, le 9 nivôse an V, par le tribunal criminel de Douai, à huit ans de fers, pour faux en écriture, et qu'il ne justifie pas de lettres de réhabilitation qui lui auraient été accordées, a-t-il dit, depuis la grâce qu'il a obtenue en 1818, On dit que Vidocq, en recevant cet ordre, s'est écrié: «Quitter Paris! le pays des beaux-arts et des belles manières! oh! non jamais!» et qu'il a annoncé l'intention de ne point obéir, et d'attendre une citation en justice pour faire juger la légalité de la mesure administrative et pénale prise contre lui.

Si la justice se repose, la mort au contraire semble plus active que jamais.--L'Académie des Sciences a perdu un de ses membres de la section de mécanique, M. Curiolis, directeur des études à l'École Polytechnique, enlevé à ses estimables travaux dans sa cinquante-unième, année.--La gravure s'est vu enlever M. Tiolier, ancien graveur-général des monnaies, dont le nom figure sur bon nombre de nos pièces d'or et d'argent, et au burin duquel sont dus des coins fort remarquables. La sculpture a vu mourir, ou plutôt s'éteindre à quatre-vingt-quatre ans, un ancien pensionnaire du roi à Rome, M. Gérard, qui avait été appelé à prendre part à la décoration de nos principaux mounments. Les travaux exécutés par lui à la Colonne, aux Tuileries, au Louvre, au Palais-Royal, à la Chapelle expiatoire et à l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile, lui avaient assigné un rang honorable parmi nos statuaires.--La marine a rendu les devoirs funèbres à M. le contre-amiral Fauré, commandant nos forces navales en Algérie.--La veuve de Couthon également terminé une carrière qui s'était prolongée d'un demi-siècle au delà de celle de l'homme que ses actes et ses discours avaient fait appelerla Panthère du triumvirat.--Il faut au comte de Toréno, à sa vie publique et administrative, une appréciation plus développée que ne le comporte la course au clocher que nous faisons ici dans le champ de la mort.L'Illustrationlui consacre sa dernière page. Bornons-nous, en cet endroit, à enregistrer son décès.--Enfin, il nous est mort un dieu, Coessin vient de terminer sa carrière romanesque et accidentée dans sa soixante-cinquième année. D'abord élève du conventionnel Bomme, il se fit remarquer par la chaleur de son civisme. Il avait pris le nom deMutius Scoerola, et fit la route de Lyon à Paris à pied pour faire hommage à la patrie du résultat de cette rigoureuse économie. Plus tard, il accompagna Clouet, envoyé à Cayenne pour y fonder une république-modèle, de concert avec Billaud-Varennes, puis revint en France pour chercher des colons, il y reçut la nouvelle de la mort de Clouet, ce qui le fit demeurer. La mécanique vint bientôt occuper exclusivement pour un temps cette imagination mobile et ardente. Il chercha à construire des vaisseaux sous-marins et à appliquer la vapeur à la navigation. Ces essais furent sans résultats. Bientôt après, toutes ses idées se tournèrent vers la mysticité; il prétendait être revenu à la religion par les sciences; mais comme la modération était loin d'être le caractère distinctif de cette singulière organisation, il ne se borna pas à être chrétien, il devint ultramontain fougueux. Il institua d'abord à Chaillot, puis ensuite rue de l'Arcade, un établissement mystérieux, qu'on appela laMaison grise, et sur le régime intérieur duquel tant de récits faux ou vrais, mais étranges, furent faits, que le préfet de police d'alors, M. Pasquier, crut devoir y faire opérer une descente. Illogique autant qu'ardent, il s'occupait avec une égale passion de recherches analogues à celles de Gall et de Spurzheim, avec qui il était en rapport, et de thèses spiritualistes: le point de conciliation était difficile à trouver. C'est alors qu'il fit paraître (1809) un ouvrage empreint de tous les signes de ce conflit d'idées contradictoires, et que dans son embarras de lui donner un nom, il intitula lesNeuf Livres, parce que l'ouvrage est en effet divisé en neuf parties.

La Restauration semblait devoir ouvrir une nouvelle carrière à l'esprit de prosélytisme de Coessin, madame de Genlis, dans sesMémoires, annonce qu'elle s'attendait à lui voir jouer quelque grand rôle. «Nous imaginâmes, dit-elle, le chevalier d'Harmensen et moi, qu'il avait l'intention et l'espérance de se faire élire pape à la mort de Pie VII. Il est curieux de voir ce que deviendra cet homme extraordinaire.» Cet homme, après avoir fait de fréquentes excursions et d'assez longs séjours à Rome; après y avoir fondé une sorte de congrégation qui était comme une émanation de laMaison Grisede Paris, dispersée par l'entrée des étrangers en 1814; après deux publications nouvelles aussi incohérentes qui la première, mais dans lesquelles abondent des vues très-hautes et des aperçus très-fins, s'était retiré de l'apostolat, pour se livrer infructueusement à la mécanique et à l'industrie, et vient de mourir, depuis longtemps oublié.

Pèlerinage à la Sainte-Baume.

La tradition raconte qu'après la mort du Christ, Lazare, Marie, Madeleine et Marthe, montèrent sur une frêle barque pour fuir les lieux témoins de l'agonie du Rédempteur. Longtemps battue des flots, la nacelle miraculeuse se trouva enfin en présence d'une rive amie. Le Rhone, à son embouchure, décrit les méandres les plus capricieux; comme le Nil, il a voulu avoir son Delta; et agrandissant de ses alluvions un promontoire qui s'avançait au milieu des flots, il a créé la Camargue. Au temps dont nous parlons, cette langue de terre n'avait point reçu le nom qu'elle prit plus tard d'un campement de Marins (Caii Marii Ager); les géographes ne nous disent point comment on la désignait. C'est à l'extrémité de cette pointe qu'aborda la sainte caravane. Le village ou plutôt les huttes de pêcheurs qui s'élevaient à cet endroit s'appellent aujourd'hui lesSaintes-Maries.

C'est là que les voyageurs se séparèrent. Marie quitta la terre pour les cieux, Lazare prit la route de Marseille, où il fit cesser une peste effroyable qui ravageait la ville; Marthe se dirigea vers Tarascon, qu'elle délivra de ce monstre appelé latarasque, qui, chaque année, sortait des flots du Rhône pour décimer les plus belles filles du pays; Madeleine, trouvant les marais et les solitudes de la Camargue trop doux encore pour sa pénitence, parcourut les montagnes voisines, cherchant un site assez aride, une caverne assez profonde pour y ensevelir le secret de ses erreurs passées et de son expiation présente.

Grotte de la Sainte-Baume.

Une chaîne de montagnes couvertes de forêts sépare le département des Bouches-du-Rhône de celui du Var. Sur un des sommets les plus élevés, près d'un torrent, au milieu d'un bois de sapins, la sainte trouva une grotte obscure, profonde, retraite abandonnée des bêtes féroces; elle la choisit, pour y finir ses jours dans les larmes et le désespoir. Aujourd'hui, cette caverne, sanctifiée par le repentir, est devenue, sous le nom deSainte-Baume, un lieu de pèlerinage fréquenté par toute la Provence.

Voici l'époque où a lieu la grande fête de la Sainte-Baume, D'Arles, d'Aix, de Marseille, de Toulon et de tous les points intermédiaire? partent des bandes nombreuses qui se dirigent vers le tombeau de Madeleine. La plus considérable de ces caravanes part du lieu même où la sainte aborda, c'est-à-dire de la Camargue.

Ce pays fertile et malsain peut donner une idée des Marais-Pontins; ce sont les mêmes pâtres fiévreux, les mêmes occupations sauvages, la même foi. La vie se passe à lutter contre des taureaux, à dompter des cavales et à prier la madone. La Camargue a pour madone sainte Madeleine.

L'homme ne construit qu'une demeure provisoire au milieu de cette dangereuse contrée; il ne fait qu'y camper. Lorsque le temps des moissons arrive, d'innombrables moissonneurs se répandent dans la campagne; les épis tombent, les gerbes s'entassent; tout le monde lutte d'activité: un veut avoir fini avant que le mauvais air, lamalaria, ait lancé ses courants fiévreux dans l'atmosphère. Quand les moissonneurs sont partis, les glaneuses restent; elles dressent leurs tentes au milieu des sillons vides, où elles cherchent l'épi oublié. Souvent la maladie les emporte au milieu de cet ingrat labeur; alors leurs compagnes, les autres prolétaires des champs, jettent sur leur tombe des fleurs qui semblent comme elles minées par la fièvre. Chaque été, la mort fait sa moisson parmi ce pauvres glaneuses. Ne faut-il pas que la Provence paie aussi son tribut au Minotaure de la pauvreté.

Après la coupe des blés ont lieu les grandesferrades. Les marécages profonds, ces interminables plaines couvertes d'herbes, qui sont comme les Pampas de la France, servent d'asile à des troupeaux de boeufs et de chevaux sauvages. Il faut cependant leur donner la marque du propriétaire, ou s'en emparer pour les vendre. Alors lesGauchosdu pays se réunissent, armés d'un lacet et d'une longue lance; montés sur de chevaux vigoureux, ils se mettent à la poursuite des animaux rebelles; ils lancent leur lacet dans les cornes du taureau et dans les jambes du cheval, ils le traînent ainsi jusque dans une enceinte où un homme armé d'un fer rouge, grave sur leur peau l'empreinte de la servitude. Ces expéditions, ont leur danger et leur gloire, sont très-recherchées par la jeunesse du pays. Les plus importantes ont lieu en septembre à l'époque du départ de la grande caravane pour la Sainte-Baume; après quoi, on laisse la fièvre et l'inondation régner paisiblement sur la Camargue.

Il y a quelques années, un couvent de trappistes, situé au pied même de la montagne, donnait asile à un grand nombre de pèlerins; maintenant ils sont tous obligés de camper dans la plaine. Les gens de divers pays n'ont garde de se mêler; voici le camp des Marseillais; plus loin celui des Arlésiens: à quelques pas celui des Aixois. Chaque nation fait bonne sentinelle; chacun veille à ce que la nuit se passe sans surprise. A l'aube, on se forme en procession; on gravit, bannières déployées, la rampe escarpée qui conduit à la grotte; les échos de la vieille forêt redisent de saints cantiques, et le soleil se glisse à travers les arbres pour étinceler au sommet de la croix; on arrive devant la caverne. Comme elle est trop petite pour contenir les fidèles, un prêtre dit la messe sur un autel dressé au centre d'une vaste pelouse; le bruit du torrent voisin, le murmure des brises le froissement des feuilles, accompagnent l'office divin. Après la messe on se presse, on se mêle, on se heurte pour pénétrer dans la grotte et faire ses dévotions au pied de la statue de la pénitente. Le marin, le pâtre, le bourgeois, les mères, les malades, les veuves, les orphelins, tapissent d'ex-voto l'intérieur de la chapelle. Les plus dévots gravissent de station en station jusqu'au sommet de la montagne nommée leSaint-Pilon. Il y a là un oratoire à la sainte Vierge qui a la réputation de faire parvenir plus directement les prières au ciel.

Après la messe, le pèlerinage tourne à la fête. On danse, on chante, on boit à côté d'un homme à la longue barbe,

Portant bourdon, gourde et coquilles,

vendant des chapelets bénits par le pape et des recueils de prières; un ténor nomade entonne les chansonnettes de Levassor; saint Joseph est séparé par quatre planches de l'alcide du Nord; jamais le sacré et le profane ne furent plus irrévérencieusement ni plus audacieusement mélangés. N'allez pas croire cependant que le moment serait bien choisi pour vous moquer des croyances de ce peuple; si vous lui disiez que la Madeleine aux pieds de laquelle il vient de se prosterner n'est autre chose qu'une statue de Mademoiselle Clairon, il serait capable de vous mettre en pièces. Le fait est vrai cependant. A la mort de cette célèbre tragédienne, un de ses anciens adorateurs fit faire cette statue, qui devait figurer couchée sur un riche mausolée. Comment mademoiselle Clairon a-t-elle gravi les quelques mille mètres qui la séparaient de la grotte de Madeleine, ce serait une histoire trop longue à raconter.

Ferrade des boeufs dans la Camargue.]

Au lieu d'une sainte, la Provence, de fait sinon d'intention, adore une Muse. Mademoiselle Clairon ne s'attendait pas à un si grand succès après sa mort.

Dans un des plus nombreux meetings durepeal, le grand imitateur, O'Connell, prophétisant le rétablissement du parlement irlandais, s'écriait;

«.... L'esprit du peuple s'est amélioré, tout nous l'indique. Le père Mathew est avec nous, ce furieux apôtre de la tempérance, ce modèle des vertus; et jamais nous ne compterons parmi lesrepealersun homme qui aurait violé le serment prêté entre les mains du vénérable apôtre. Napoléon avait ses gardes-du-corps, sa garde impériale; nous avons plus que la garde impériale: une garde composée d'hommes sobres et le bons chrétiens. Cinq millions d'hommes ont juré d'être tempérants, et c'est là un symptôme évident que la liberté de l'Irlande renaîtra.

«... Pourrais-je, si je ne comptais pas sur la sagesse du peuple converti à la bienfaisante doctrine du père Mathew, réunir et concentrer de pareilles masses? Les membres de la société de Tempérance sont les plus fermes soutiens de l'ordre et de la liberté en Irlande. Des hommes aussi raisonnables, aussi modérés, ne sont pas faits pour languir dans l'esclavage. Je sais, quant à moi, qu'un jour de bataille, j'aimerais mieux marcher en avant avec les femmes et vigoureux membres de la société de Tempérance que de n'avoir à m'appuyer que sur des hommes momentanément excités par l'usage des liqueurs fortes...»

Le plus bel éloge qu'on puisse faire du père Mathew et de l'oeuvre à laquelle il s'est consacré, est tout entier dans ces paroles du libérateur de l'Irlande. Les résultats qu'a obtenus cet ardent apôtre de l'amélioration des classes pauvres tiennent en effet du prodige. Cinq millions d'hommes ayant prêté le serment solennel de s'abstenir de liqueurs enivrantes, cinq millions d'hommes ne s'abrutissant plus dans l'ivresse, employant à des travaux utiles le temps qu'ils auraient perdu au cabaret, à des besoins sérieux et réels l'argent qu'ils y auraient dépensé! Tant de familles, jusque-là dégradées, rendues à des habitudes saines et morales, à une vie pratique meilleure, n'est-ce pas là, en effet, une oeuvre extraordinaire, un immense bienfait?

Une prédication du père Mathew.

Le père Mathew est né à Cork, en Irlande. Un journal anglais faisait dernièrement remonter son origine aux temps les plus reculés de la monarchie anglaise, puisqu'au dire duStandardles annales welches donnent pour chef, à la famille Mathew, Gwaithvoed, roi du Cardigan. Un des plus glorieux ancêtres du père Mathew, sir David, qui fut le porte-étendard d'Édouard IV, descendait en ligne directe du roi de Cardigan. Ses restes et ceux de ses deux fils, William et Christophe Mathew, reposent dans la cathédrale de Llandaff (pays de Galles). Le dernier membre de la famille qui, avant le père Mathew, ait illustré ce nom, est le célèbre amiral Thomas Mathew, fils de Christophe. Par une circonstance assez bizarre, la fortune originelle de cette famille était réunie, en 1833, dans les mains de lady Elisa Mathew, atteinte de folie, qui, au détriment de sa famille, donna tout ce qu'elle possédait à un gentilhomme français, le vicomte de Chabot.

Enfant encore, Mathew, que sa famille destinait aux ordres, témoigna un goût très-vif pour l'étude; mais quelque chose d'aventureux, de hasardé, se faisait remarquer en lui et semblait dominer toutes ses belles qualités. Cette mobilité d'humeur, qui ne devait guère être compatible avec les paisibles habitudes de la vie sacerdotale, alarmait quelque fois ses précepteurs et ses parents. Les pauvres, si nombreux dans sa patrie, attiraient toute son attention et étaient l'objet de ses plus secrètes sympathies; il demandait à Dieu la force et la puissance de soulager leur misère, de faire cesser leur ignorance. De toutes les dégradations qui pèsent sur les classes ouvrières, nulle ne lui paraissait plus honteuse, plus humiliante que l'ivrognerie, ce fléau qui non-seulement flétrit l'intelligence, use le corps, ruine les familles et livre aux horreurs de la misère les femmes et les enfants du peuple, mais aussi atteint les générations futures en viciant la constitution des générations présentes.

Le père Mathew,apôtre de la tempérance.

L'ivrognerie était alors le fait habituel du peuple dans les Trois-Royaumes, mais l'Irlande surtout semblait être la terre de prédilection de ce vice détestable. Un Irlandais aurait cru outrager saint Patrice si, le jour de la fête du patron de l'Irlande, il ne s'était pas enivré. Le jeune Mathew était à même de constater les déplorables effets de cette funeste habitude, d'apprécier la fatale influence qu'elle exerçait sur toutes les familles de prolétaires, et aussi sur le fait fe la production, car l'ouvrier en état d'ivresse ne travaille pas, ne produit rien que le scandale et le désordre. Ce fut à la destruction de ce fléau, dont les ravages s'étendaient surtout parmi les classes les plus pauvres; ce fut à combattre ce vice que le jeune homme résolut de consacrer sa vie et son activité.

C'était entreprendre une rude tâche. Dire à des hommes qui n'ont aucune des joies de la terre, livrés à des travaux pénibles, soumis aux privations les plus dures et qui n'ont d'autre bonheur que celui de boire à l'excès et de perdre, ainsi, avec la raison, le sentiment de leur misère, leur dire: Vous ne boirez, plus; leur en faire prêter et tenir le serment; il fallait plus que du courage, il fallait de la foi pour entreprendre et poursuivre avec succès une mission semblable.

L'idée des sociétés de tempérance n'appartient pas au père Mathew; elle est vieille comme toutes les ardentes aspirations de l'homme vers l'amélioration de sa race. Depuis longtemps déjà les excès de l'ivrognerie en Angleterre avaient inspiré à des hommes généreux le désir de les combattre, de les réprimer; mais on ne put guère leur tenir compte que de l'intention. Pour obtenir ce résultat vraiment utile, il fallait une activité infatigable, un amour ardent, une foi profonde; il fallait unglorieux apôtre, suivant l'expression d'O'Connell; et le père, Mathew s'est chargé de ce difficile apostolat.

Et d'abord, pour être libre de ses actions, il s'est fait affranchir par le souverain pontife de toute dépendance ecclésiastique. Aucun dignitaire du clergé catholique d'Irlande ne peut contrôler sa conduite. Il va partout où le pousse son inspiration, sous le titre de commissaire apostolique qu'une lettre spéciale du pape lui a déféré, lettre qui approuve et reconnaît l'utilité et la sainteté de sa mission. Il a parcouru les Trois-Royaumes dans tous les sens, il a visité tous les grands centres de population, tous les grands foyers d'industrie; et par la seule éloquence de sa parole, cet homme simple, sans ressources, a déjà plus fait en quelques années, pour l'amélioration des classes pauvres, que beaucoup de gouvernements ne font en un siècle. Au dire des voyageurs, et plusieurs de nos amis ont pu le constater, l'Irlande a changé d'aspect; la tempérance y porte des fruits éclatants, et si O'Connell fait mouvoir à son gré cette population irritée, si sa parole exerce sur elle une action toute-puissante, si des millions d'hommes obéissent comme un seul homme à sa volonté généreuse, c'est en partie au progrès de la tempérance, c'est aux efforts du père Mathew qu'il le doit. L'ivrognerie est aujourd'hui, en Irlande, un fait exceptionnel, et un chiffre peut suffire à faire apprécier l'importance de ce progrès. Le produit des impôts sur les boissons pour 1842 a présenté une diminution de cinq millions de gallons (2) dans la consommation dewhiskey, liqueur distillée. Le lord chancelier constatant en plein Parlement cette diminution dans les revenus de l'État, s'en est réjoui comme du signe certain d'une amélioration morale.

Note 2: Le gallon vaut quatre pintes.

Les plus ardents adversaires des sociétés de tempérance sont les propriétaires de distilleries, qui, depuis quelques années, sont menacés de ruine par la sobriété populaire. Ils ont ri d'abord des efforts du père Mathew et des serments qu'il recueillait. Serments d'ivrogne! disaient-ils; mais les ivrognes irlandais ont donné un démenti au vieux proverbe; ils ont tenu leur serment. Les distillateurs ont tenté de porter le trouble dans les meetings; des hommes en état d'ivresse sont venus, en bien des endroits, et à Deptford surtout, protester contre les conseils et les sages exhortations de l'apôtre; on l'a accusé de concussion des deniers de la société, on a raillé ses partisans et attenté à leur vertu en leur offrant à boire; des rixes ont éclaté, et partout lesteatotallers(buveurs de thé) sont restés maîtres du champ de bataille. Cette opposition des personnes qui trouvent leur bénéfice à exploiter ce vice honteux a pris dernièrement à Hambourg un caractère sérieux. Une association dewein-trinkers(buveurs de vin) s'est formée dans cette ville, et a provoqué des désordres que l'autorité! a dû réprimer par la force. Mais les classes ouvrières, qu'on essaie en vain d'entraîner dans une voie funeste, résisteront sans doute à cet appel fait à leurs plus grossières passions; elles apprendront à distinguer leurs vrais amis, ceux qui les engagent à l'ordre, à la modération, au respect de leur propre dignité, de ceux qui flattent et exploitent leurs plus vicieuses habitudes, et vivent de leur abrutissement. Chose étrange! c'est au nom de la liberté que les adversaires des sociétés de tempérance s'adressent aux hommes du peuple. «Pourquoi veut-on vous empêcher de boire? leur dit-on, n'êtes-vous pas libres, n'avez-vous pas le droit, de dépenser suivant vos goûts l'argent que vous gagnez si péniblement» Mais dès qu'il s'agit des sociétés de tempérance, il n'est plus question de liberté, et c'est par la violence et l'injure que les apôtres de l'ivrognerie voudraient procéder entre elles. En Irlande, cette opposition a été bruyante, tumultueuse; mais grâce à la sagesse du père Mathew et de ses disciples, elle n'a jamais eu un caractère alarmant.

Le père Mathew donne aux meetings et à la cérémonie du serment toute la solennité possible. Partout sa réputation de sainteté le précède, et il est attendu en tous lieux avec une impatience très-grande. A Glasgow, par exemple, comme dans presque toutes les villes d'Écosse, le peuple entier sortit de la ville, et se porta au-devant de lui; il fut allé avec moins d'empressement au-devant d'un prince.

C'est ordinairement en plein champ ou sur le versant de quelque montagne que le père Mathew assemble les populations qui se pressent autour de lui et écoutent avidement sa parole, simple et imagée comme la parole du peuple. Le texte habituel de ses discours est le tableau animé des effets de l'intempérance, et sa parole sait trouver le chemin de tous les coeurs. Catholiques, protestants quakers, juifs, anglicans, s'unissent dans une commune résolution, et comprennent qu'un sentiment religieux plus noble, plus élevé, celui de l'amélioration des classes populaires, doit dominer toutes les différences de dogmes et de culte. Le Père Mathew a grand soin du reste d'éviter ces questions irritantes. Chaque récipiendaire vient dévotement s'agenouiller devant l'apôtre, et entre ses mains «promet solennellement de s'abstenir, avec l'assistance divine, de toutes liqueurs enivrantes et fermentées et de s'efforcer, par son exemple et ses conseils, d'obtenir que les autres en fassent autant.» Le père Mathew répond quelques mots et appelle sur le néophyte les grâces divines et surtout la force de tenir son serment. Deux lévites qui accompagnent le prêtre inscrivent sur le registre le nom et la demeure du chaque récipiendaire; c'est ce qu'on appelle prendre lepledge. Ces réceptions ont atteint un chiffre vraiment prodigieux: O'Connell parlait de cinq millions en Irlande; mais l'Écosse et l'Angleterre ont fourni aussi leur contingent.

Hommes, femmes, enfants, tous ceux qui se présentent, voire même les ivrognes en état d'ivresse, ainsi que cela eut lieu dernièrement, sont admis à prendre lepledge. Des dames élégamment velues, qui probablement ont eu quelques peccadilles de ce genre à se reprocher, ne craignent pas de faire amende honorable et de venir prêter publiquement le serment d'abstinence. Quelques ladies, la marquise de Wellesley entre autres, figurent sur les registres du père Mathew, et ont prêté entre ses mains le serment de tempérance, qu'elles n'avaient peut-être jamais enfreint.

Une des plus belles fêtes qui aient marqué l'apostolat du révérend père eut lieu à Kennington. Cent mille personnes, bannières et musique en tête, se rendirent en bon ordre et processionnellement au lieu du rendez-vous. Un distillateur passant par là en cabriolet avec son domestique et s'étant permis quelque raillerie, n'échappa qu'à grand'peine à la fureur de ces pacifiques buveurs de thé. Lord Stanhope conduisit l'apôtre dans une magnifique calèche traînée par six chevaux. Le peuple anglais, qui, comme tous les peuples du monde, aime à entendre discourir, eut lieu d'être satisfait ce jour-là; lord Stanhope et cinq ou six révérends parlèrent, après le père Mathew, en faveur de la tempérance, et treize mille personnes environ, divisées par sections, prêtèrent serment et devinrent membres de la société.

Le père Mathew, en environnant d'une grande solennité religieuse l'acte par lequel l'ouvrier jure de ne plus se livrer au vice de l'ivrognerie, a eu surtout l'intention de lui imposer, de frapper son imagination. Mais ce saint homme a vu trop d'ivrognes dans sa vie pour ne pas savoir quel irrésistible attrait exerce sur ces pécheurs repentants le seul souvenir duwhiskey, dugin, del'aleet duporter. Une fois la solennité passée, quand sa voix n'encourage plus ces résolutions chancelantes, il sait que la séduction est pressante et l'oubli du serment facile.

Dernièrement encore, à Alger trois Irlandais, qui avaient pourtant juré de ne plus boire, oublièrent ce serment, ils l'oublièrent même plus d'une fois, poussés par le repentir, ils allèrent avouer leur faute au curé de Saint-Philippe, et le prièrent de les absoudre et de leur faire renouveler le serment. Cette circonstance va peut-être donner lieu à l'établissement d'une société de tempérance à Alger, où elle aurait fort à faire. Pour lutter contre cet oubli, le père Mathew a donc fait graver des médailles qui ont pour objet de perpétuer le souvenir du serment. Il en a de plusieurs dimensions, mais la plus commune, celle que portent presque tous lesteatotallers, est de la grosseur d'un franc. Il ne la donne pas, il la vend au prix de 25 sous; l'acquisition en est facultative.

C'est le produit ou du moins le bénéfice de cette vente qui sert à défrayer le père Mathew de toutes ses dépenses et le surplus est employé à couvrir les frais de construction d'une église fort belle qu'il fait bâtir à York, sa patrie, et qui sera un jour, pour lesteatotallersce que la Mecque et Medine sont pour les fidèles musulmans.

La vie du père Mathew est un pèlerinage continuel; l'oeuvre qu'il poursuit est sans terme, comme le sont toutes les améliorations sociales; c'est la toile de Pénélope; ce qu'il a fait hier, il faut l'agrandir aujourd'hui, le refaire demain, puis encore, puis toujours. Ce qu'il a fait à Kennington, à Glasgow, à Deptford et dans les plus petits bourgs des Trois-Royaumes, il l'a refait déjà, il le refera encore; la où il a passé, il passera sans cesse, tant que ses forces le lui permettront, afin de lutter constamment contre les mauvais penchants, les vicieuses inclinations qui viennent atteindre le pauvre dans sa misère.

Cependant, il ne faudrait pas exagérer l'importance de l'oeuvre du Père Mathew, si grande qu'elle soit. Empêcher les travailleurs pauvres de se livrer à l'ivrognerie, c'est beaucoup; mais quand le peuple manque de travail, et par conséquent de pain; quand rien n'est assuré pour lui, ni dans sa vie présente ni dans son avenir; quand, après une vie remplie de souffrances, de privations et d'incertitudes, il n'a d'autre perspective que la misère, l'abandon et l'hôpital, est-il suffisant de l'empêcher de boire, et les gouvernements ne verront-ils pas dans les efforts du père Mathew, dans le succès qui les a couronnés, la mesure des efforts qu'ils doivent tenter eux-mêmes? Gardons-nous d'en désespérer: il n'est pas d'obstacle qui puisse s'opposer absolument à l'accomplissement de la loi éternelle du progrès. Mais là, comme en toute chose, il y a le plus ou le moins, il y a l'action et la résistance, il y a l'oeuvre de la volonté humaine. Quand un peuple entier veut fermement une chose, quand toutes les volontés se réunissent pour réclamer une institution utile, les gouvernements, qu'ils soient convertis ou absorbés par cette unanimité de voeux ne peuvent y résister longtemps. Mais pour cela, il faut vouloir, vouloir avec énergie, et surtout avec calme; sans crainte, mais aussi sans menace et sans violence.

Ce que le père Mathew a fait pour détruire l'ivrognerie, ce qu'O'Connell a fait, sur une plus vaste échelle et avec une pensée plus grande, pour rendre à son peuple le sentiment de sa dignité, de sa nationalité, il n'est pas d'homme intelligent qui, dans une certaine limite, ne puisse le faire, dût-il n'empêcher qu'un seul homme de s'enivrer ou de maltraiter sa femme et ses enfants, n'inspirer qu'à un seul ouvrier cette certitude, que les grandes améliorations populaires, telle que l'instruction générale, une meilleure organisation du travail, l'établissement de caisses de retraite pour les travailleurs, des invalides pour l'industrie, ne s'obtiendront que par la réunion et l'effort de toutes les volontés, par des manifestations intelligentes, pacifiques. C'est par le progrès individuel, en un mot, que s'accomplira le progrès général. Si le père Mathew n'eût pas dit à chaque Irlandais: Il ne faut plus boire; si O'Connell n'eût pas dit à ce peuple admirable: Domptez vos colères, votre imagination, soyez, maîtres de vous, pas la moindre violence! l'Irlande, au lieu de toucher à la liberté cuverait son ivresse sous un joug de fer aujourd'hui.

Un poète aux rudes accents, Aug. Barbier, a dit dans un de ses poèmes,Il Pianto, je crois:


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