III.

D'ici je vois la vie à travers un nuageS'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;L'amour seul est resté, comme une grande imageSurvit seule au néant dans un souvenir effacé.Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait oufantôme adoré, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vueseule, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'undébris; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?III.Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.IV.Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec étonnement: Lamartine!le lac!oh!le Lac, c'est mon morceau favori; que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers inaltérablement beaux.Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; elle le louai fort de son goût et de son talent, et luidécouvritalors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence deplacage.Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!V.Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures volontairement enfermée. --Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? c'est donc moi qu'il aime!Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à rêver avec assez de calme.VI.«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais son amour-propre.VII.«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon mobilier.--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.VIIISon prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un premier désenchantement.En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement j'ai connu l'amour.»A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne parodie.Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient Démosthène sous les traits d'un héros de roman.Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.Pourcouronnersa destinée par un tel mariage, Démosthène songea d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne pensait qu'à Démosthène, s'écria:»Luiserait-il arrivé quelque malheur?--C'est àmoi, c'est ànous, ma soeur, répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec effroi?--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la résiliation de la jeune fille.--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, elle était radieuse.Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, une riche héritière d'origine belge, point belle, maissuffisamment agréable; d'un esprit ordinaire, mais d'unegrande raison, ce qui vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme aussi commune.»Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce presque toutes les héritières. Thérèse,sans dotattirait tous les regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... --J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta Thérèse.Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!Louise Colet.MARGHERITA PUSTERLA.Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.CHAPITRE X.LE PROCÈSMilan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres, mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration, il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux florins que nous vous donnons.»A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil; et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice, ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va, retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas de lèse-majesté.Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servilede Monarcchia. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût, qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les lois.Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion, considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun, soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices, arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de condamner et de punir.Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une conjuration.»C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles, ou comme on les appelait, lesmalesardi. Il n'aurait donc mis aucun obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites; il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince, ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il lui fallait.Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago. Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes, pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites troupes. On les connaissait sous le nom degiorgi. Pour les réprimer, on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont lesgiorgiavaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait en criant à chaque coup: «Stringhe e bindetti, bandes et aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à l'humanité.Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué contre lesgiorgiun nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui, ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des brigands.Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs, le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit, c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins. Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion, et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme. Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre, martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes, des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers, assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule? '»Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux, tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes, tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio, et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres aïeux?»La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables, elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a confiée.»Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les faits les plus évidents?--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles, où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles ministres.»C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être, dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on voulait prendre pour elle.Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens, douze plébéiens et douze nobles: les uns,juris peritic'est-à-dire lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres,morum periti, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les étrangers.Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait, et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me manquer.»Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides. Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice, Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains, d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla; qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre, d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une maison du fous ou le condamner comme imposteur.Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant de têtes illustres.Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir, entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper. Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun genre.Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son exemple devait enseigner la servilité.Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise. Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville, s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y former l'assemblée générale.Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit, l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop pesant à ce dernier.La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant à ses crimes.Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à laparlera, exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté sérénissime.Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en terre sainte.On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite duflorin d'or, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux funérailles de leur mère.Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de Pusterla et de sa famille.Candélabres en bronze et cristal,donné par le roi de Hollande auroi des Français.Candélabres offerts à Louis-PhilippePAR LE ROI DE HOLLANDE.On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dontl'Illustrationa donné la figure dans son 24e numéro.Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2 mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur construction sont le cristal et le bronze doré.L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres nations.Amusements des Sciences.SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que voici:

D'ici je vois la vie à travers un nuageS'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;L'amour seul est resté, comme une grande imageSurvit seule au néant dans un souvenir effacé.

D'ici je vois la vie à travers un nuageS'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;L'amour seul est resté, comme une grande imageSurvit seule au néant dans un souvenir effacé.

D'ici je vois la vie à travers un nuage

S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;

L'amour seul est resté, comme une grande image

Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait oufantôme adoré, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vueseule, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'undébris; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec étonnement: Lamartine!le lac!oh!le Lac, c'est mon morceau favori; que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; elle le louai fort de son goût et de son talent, et luidécouvritalors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence deplacage.

Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.

D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!

Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures volontairement enfermée. --Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? c'est donc moi qu'il aime!

Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à rêver avec assez de calme.

«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.

--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais son amour-propre.

«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon mobilier.

--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.

Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un premier désenchantement.

En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement j'ai connu l'amour.»

A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne parodie.

Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient Démosthène sous les traits d'un héros de roman.

Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.

Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»

Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.

Pourcouronnersa destinée par un tel mariage, Démosthène songea d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.

Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.

Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne pensait qu'à Démosthène, s'écria:»Luiserait-il arrivé quelque malheur?--C'est àmoi, c'est ànous, ma soeur, répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec effroi?

--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la résiliation de la jeune fille.

--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, elle était radieuse.

Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.

Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, une riche héritière d'origine belge, point belle, maissuffisamment agréable; d'un esprit ordinaire, mais d'unegrande raison, ce qui vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme aussi commune.»

Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce presque toutes les héritières. Thérèse,sans dotattirait tous les regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.

Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... --J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta Thérèse.

Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin!Louise Colet.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

Milan, sur ces entrefaites, on instruisait le procès des personnes arrêtées comme ayant pris part à la conjuration. Luchino Visconti s'étudiait soigneusement à garder les apparences de la justice, et ses flatteurs rappelaient souvent avec de grands éloges le trait dont nous allons parler. Il avait remis le gouvernement de Lodi aux mains de Bruzio, son bâtard de prédilection, jeune homme ami des belles-lettres, mais plongé dans toutes sortes de corruptions. Sous son administration, il arriva qu'un gentilhomme de Lodi tua un autre gentilhomme; il fut pris et condamné à la peine capitale. Les parents du condamné se présentèrent devant Bruzio, et lui dirent: «Messire, si vous avez besoin d'argent, sauvez la tête de notre fils, et voici quinze mille beaux florins que nous vous donnons.»

A cette proposition. Bruzio, tenté par l'or, chevaucha vers Milan, alla trouver son père, se jeta à ses genoux, et, lui demandant la grâce du coupable, lui démontra comment cette grâce lui donnait les moyens de s'enrichir. Luchino fit signe à un page de lui apporter son casque, qui était tout reluisant, avec un beau cimier couvert de velours vermeil; et, le montrant à Bruzio, il lui dit: «Lis les paroles qui sont inscrites sur ce casque;» elles disaient: justice! «et la justice, ajouta-t-il, nous veillerons à ce qu'elle soit accomplie. Je ne permettrai pas que quinze mille florins pèsent plus que ma devise. Va, retourne à Lodi, et fais justice, ou je la ferai de toi.»

Le droit du sang, dans les républiques lombardes, après la paix de Constance, appartenait au podestat. Ce magistrat, qu'on choisissait ordinairement parmi les étrangers, et qui siégeait pendant deux on trois années, rendait les sentences de concert avec un lieutenant et quelques praticiens en droit romain et en droit coutumier. Dans les procès d'État, les républiques avaient déjà commis la faille de déroger au droit commun; les petits tyrans qui leur succédèrent dans la plus grande partie de l'Italie aggravèrent encore les dispositions des gouvernements populaires à cet égard. Quand on retrouva, ou, pour mieux dire, quand ou se mit à étudier la raison écrite dans les Pandectes, les puissants ne se soucièrent pas des garanties qu'y avait inscrites la sagesse de Rome libre, mais firent leur profit des lois excessive que la craintive tyrannie des Césars avait mêlées à de meilleurs règlements. Ils se servirent de ces exemples pour en faire la base de leur illégitime autorité, et se crurent justifiés de transgresser le droit dans les cas de lèse-majesté.

Alors les jurisconsultes ne consultèrent plus ce qui était juste, mais ce qui était écrit. Inspirés par les exemples d'une société où le Christ n'était point encore venu opposer à l'épée un pouvoir tutélaire, ils tombèrent dans la servilité la plus abjecte, et devinrent de furieux champions du parti Gibelin, par cette manie d'imitation romaine qui a tant gâté de choses dans notre beau pays. Quand Barberousse rassembla à Roncaglia la diète italienne, de fameux légistes déclarèrent que l'empereur était seigneur du ciel et de la terre, maître de la vie et des biens. Dante ne s'avança guère moins dans son livre servilede Monarcchia. Les jurisconsultes avaient toujours à leur disposition quelques raisonnements pour induire les villes à substituer au gouvernement de tous le gouvernement d'un seul. Les petits tyrans profitaient de pareilles doctrines, qui ne mettaient point la légalité dans la raison, mais dans les actes d'un gouvernement quel qu'il fût, qui soutenaient que toute loi est absolument obligatoire et que ce qui plaît aux chefs est la loi. De cette manière, les tyrans pouvaient se vanter d'être les protecteurs de la liberté, puisqu'on définissait la liberté le pouvoir de faire tout ce qui n'était pas proscrit par les lois.

Les statuts criminels de Milan se sentent de cet esprit du siècle. Le paragraphe 168 établit: «Que seront rebelles dans la commune de Milan tous ceux qui se déclareront contre la tranquillité du seigneur et de la commune.» L'article précédent ordonne que, dans les cas de rébellion, considérés dans ce large sens, le podestat et les juges, tous et chacun, soient tenus par leur office d'informer et de procéder par indices, arguments et tortures, et tous autres moyens qu'il paraîtra, puis de condamner et de punir.

Ces règlements élastiques faisaient que dans tout pays, comme le dit Muratori: «Quand, par vengeance ou sur de simples soupçons, on voulait ôter la vie à un homme, on mettait en avant le nom et la procédure d'une conjuration.»

C'était aussi ce nom que Luchino avait répandu. Il s'agissait maintenant qu'un procès lui donnât de la consistance. Le 15 de juin, c'est-à-dire à peine six jours avant ces événements, la chaise de podestat de Milan avait été conférée à Francesco de Osomara, marquis de Malaspina, habile jurisconsulte, et lui aussi adulateur de la lettre écrite. Il regardait comme le premier devoir d'un magistral de conserver la paix publique. En entrant en charge, il avait juré de faire observer les statuts de la commune de Milan, et principalement ceux qui concernaient les rebelles, ou comme on les appelait, lesmalesardi. Il n'aurait donc mis aucun obstacle à la condamnation des conjurés; mais, d'un autre côté, il était honnête homme: il avait des vues courtes, mais des intentions droites; il pouvait être enveloppé par les ruses d'un homme pervers, mais il était absolument incapable de se salir les mains pour flatter le prince, ou dans de sordides espérances. Luchino avait en réserve l'homme qu'il lui fallait.

Cette troupe de Saint-Georges, dont nous avons parlé plus haut, et que Lodrisio avait rassemblée, se débanda après la bataille de Parabiago. Ces mercenaires, habitués aux violences et aux sacs des villes, pillaient, attaquaient, incendiaient, terribles encore en petites troupes. On les connaissait sous le nom degiorgi. Pour les réprimer, on permit à chacun de se faire justice par ses propres mains. Les mémoires du temps rapportent qu'Antoine et Matteo Crivelli, dont lesgiorgiavaient détruit leurs villas, les rôtissaient au feu quand ils pouvaient les attraper, et les farcissant d'avoine ils les donnaient à manger à leurs chevaux; d'autres, dans le Crémonais, eurent la peau taillée sur le dos, en guise de rubans, puis le bourreau les fouettait en criant à chaque coup: «Stringhe e bindetti, bandes et aiguillettes.» Ainsi les citoyens et les nations s'instruisaient à l'humanité.

Luchino, à cause de son amour pour ce genre de justice, avait institué contre lesgiorgiun nouveau magistrat, le capitaine de justice, et il l'avait revêtu d'une autorité considérable. Il choisit, pour remplir cette charge, un certain Lucio, homme d'un caractère impitoyable, qui, ne se lassant point d'emprisonner et de pendre, débarrassa le pays des brigands.

Je dis des grands et des petits brigands, car les seigneurs mêmes, dans leurs citadelles et dans leurs palais de campagne, ne laissaient passer aucun homme s'il n'avait le sauf-conduit de la misère. Luchino mit aussi un frein à l'orgueil de ces nobles voleurs; il abolit les guerres de personnes à personnes, de familles à familles, il déclara que tout le pays relevait immédiatement du siège de. Milan au criminel. Les feudataires furent obligés de se restreindre à la juridiction simple, et ne purent plus compter que leur tyrannie serait sans appel. Aussi les courtisans du prince pouvaient le louer d'avoir établi l'égalité de tous devant la loi. «Mais cette égalité, cependant, dit un historien, ne plaçait point sous son niveau les puissants, les rusés, les flatteurs, le prince, ses favoris, ni les favoris de ses favoris.

Les améliorations sont un bienfait du ciel lorsqu'elles sont opérées par un bon prince; mais, entre les mains d'un mauvais souverain, elles deviennent des armes terribles, dont il se sert pour assouvir ses passions. Luchino, en effet, abattait ses ennemis de la même main dont il frappait les ennemis de la société! Il était merveilleusement servi dans cette oeuvre par le caractère de Lucio. Nul n'était plus dur, nul ne savait mieux que lui fabriquée des traquenards judiciaires, et rien n'égalait son zèle à faire observer ce qu'il appelait le droit, c'est-à-dire la volonté du prince. Ce n'est pas que sa conscience l'égarât dans une voie trompeuse, mais c'est qu'il n'ambitionnait que de se délivrer d'une honte qui lui pesait plus qu'un crime, celle d'être né dans une classe pauvre et d'être pauvre lui-même.

Luchino l'avait acheté, et l'avait employé plusieurs fois à ses fins. Aussi n'hésita-t-il point à jeter les yeux sur lui dans cette occasion, et il commença à le flatter et à mettre en jeu la vanité de cet homme. Le jour de la translation solennelle des reliques de saint Pierre, martyr, la grande fête dont nous avons parlé se termina à la cour par un splendide festin. L'évêque Giovanni, tous les ambassadeurs des villes, des princes, des grands seigneurs, des lettrés milanais ou étrangers, assistaient à ce festin, et la profusion y était si grande, que Grillincervello, en admiration devant toutes ces choses, dit à l'oreille de Luchino: «Maître, tu as donc quelque poisson à prendre par la gueule? '»

Chaque service était porté, à son de trompe et d'autres instruments, par des pages magnifiquement vêtus. Grillincervello courait au milieu d'eux, tenant tout le monde en joie par ses bons mots, ses vers et ses chansons. Il recevait de toutes mains des reliefs, qu'il avait entassés à l'écart sur un escabeau, disant qu'ils suffiraient à nourrir pendant quinze jours les nombreuses femmes et les nombreux enfants que, selon l'usage libertin de ses pareils, il entretenait dans sa maison.

Les discours étaient plus vifs entre les conviés qu'ils n'ont coutume de l'être aujourd'hui à la table des princes. C'était une nouvelle caresse pour l'amour-propre de Luchino, parce que jamais la gaieté du vin ne suscitait des paroles qui eussent pu déplaire au prince. La tranquille félicité des peuples, les actes de bienfaisance, les prouesses guerrières, la honte des ennemis, quelque joyeuse aventure d'un particulier, fournissaient une ample matière de plaisanteries et d'adulations. On pensera peut-être que les convives de Luchino devaient soigneusement éviter la moindre allusion aux troubles de la semaine et aux malheureux qui languissaient en prison pendant qu'on se réjouissait à la cour; mais n'était-ce pas un nouveau triomphe du prince? n'était-ce pas un péril évité, un acte de publique justice? Le podestat et le capitaine de justice, placés au milieu d'autres jurisconsultes, tardèrent donc peu à prendre ces événements pour thème de leurs discussions. Dès que Luchino s'en aperçut, il adressa la parole à Lucio, et lui dit: «Vous qui connaissez à fond les lois, vous qui avez interrogé tous les oracles de l'antique sagesse, que pensez-vous de ce qui vient d'arriver? Qu'en auraient dit les Humains, nos illustres aïeux?»

La bassesse calculée du capitaine, s'accrut de la distinction dont il était l'objet au milieu de toute cette noblesse, et il répondit sans hésiter: «La condamnation des traîtres à la patrie peut-elle être un instant douteuse? Quant à moi, habitué à soutenir franchement la justice, à décider selon les lois, quoi qu'il m'en doive coûter, je dis et je maintiens que si votre sérénité épargne le sang des coupables, elle manquera à ses devoirs, et désertera l'autorité que le peuple lui a confiée.»

Comme ils sonnent bien à l'oreille des tyrans ces conseils qui leur font un devoir d'obéir à leur cruauté et de suivre tous leurs penchants! Les yeux de Luchino brillèrent de complaisance. Joyeux d'avoir été si bien compris, il continua, «Oui, mais comment s'y prendre avec les vieux renards, gens de robe, gens d'épée, tous retors dans l'art de nier les faits les plus évidents?

--Prince, enseignez-moi à vaincre l'ennemi; pour faire parler un rebelle obstiné, je n'ai pas besoin d'aller à l'école.

Ainsi, sous le masque d'une véracité rustique, Lucio cachait les plus viles adulations et déguisait son infamie. Puis il se vanta, comme d'un bel exploit, d'avoir conduit à bonne fin les procès les plus difficiles, où il était parvenu à convaincra à sa manière les plus obstinés à nier leur crime, et là où les témoignages manquaient le plus. Puis la discussion s'échauffa entre tous ces suppôts de chicane, et dura longtemps après qu'on fut sorti de table. Enfin Luchino, prenant à part le capitaine, lui confia le soin de diriger le procès, et conclut en disant: «. Les Pusterla sont d'opulents seigneurs; le trésor aura en abondance les moyens de récompenser magnifiquement ses fidèles ministres.»

C'était donner de l'éperon à un bon cheval, et, de ce moment, Lucio ne songea plus qu'à ourdir les fils de sa trame. Je ne sais quel écrivain moderne a dit:» Donnez-moi deux ligues d'un galant homme, et je vous promets de le trouver digne de la mort.» Pensez ce que ce devait être, dans ces temps où aucun frein ne retenait les mauvaises passions du prince et la vénalité des juges, et où d'ailleurs la torture pouvait toujours être employée pour arracher à l'accusé la vérité, ou ce qu'on voulait prendre pour elle.

Outre l'assemblée générale, en qui résidait la suprême autorité, il y avait à Milan un conseil particulier composé de vingt-quatre citoyens, douze plébéiens et douze nobles: les uns,juris peritic'est-à-dire lettrés et maîtres dans la science îles lois; les autres,morum periti, c'est-à-dire praticiens au fait du droit coutumier et des statuts. Ils gardaient leur office deux mois, s'appelaient société de justice; et c'est à eux que revenait la connaissance des délits de majesté. Ils étaient présidés par un juge, toujours choisi parmi les étrangers.

Le juge, président ou capitaine était ce même Lucio. Il travailla à former son conseil de gens dociles à ses vues, plutôt par une disposition naturelle de leur esprit et par l'influence de leurs préjugés que par un pacte abject qui les eût vendus à prix d'argent à leur maître. Il savait d'ailleurs quels sont les avantages de l'accusation en de tels procès, et que celui-là est un prodige d'innocence qui en sort sain et sauf. En outre, n'avait-il pas son recours aux tortures, soit aux tortures éclatantes de la corde et du chevalet, soit aux hypocrites tortures qui se cachent dans l'obscurité des cachots et qu'on mesure au prisonnier goutte à goutte? Aussi, après avoir tout bien examiné, après avoir pesé toutes les circonstances d'un procès d'État, où les accusateurs, témoins, juges savent être agréables au prince en chargeant les accusations, il trouva que tout lui souriait, et se dit à lui-même: «Repose, mon coeur: un beau palais, un riche domaine et la confiance de mon maître, sont des biens qui ne peuvent me manquer.»

Mais, pour être plus sûr de l'accomplissement de ses projets, le capitaine mit d'abord en jugement Franzino Malcolzato, le serviteur de Pusterla, bravache renommé pour son humeur batailleuse et ses homicides. Dès que cet homme se vit placé entre la torture, la potence, ou du moins la prison perpétuelle d'un côté, et de l'autre la promesse de l'impunité s'il s'avouait coupable et découvrait les fautes qu'on imputait à son maître, il n'hésita pas dans son choix, et Lucio triompha de son invention. Obéissant donc aux suggestions du capitaine de justice, Malcolzato dit qu'il avait entendu former le plan d'une grande conjuration; qu'on parlait habituellement avec mépris du prince et de ses actes; qu'on s'entretenait d'espérances, de changements prochains, d'un meilleur avenir; que son maître avait eu à Vérone de fréquentes et secrètes conférences avec le seigneur Mastino della Scala et avec Matteo Visconti, qu'il avait reçu de cette ville Alpinolo, expédié en grande diligence par les conjurés milanais, et qu'il était revenu en toute hâte à Milan avec ce page, souvent blasphémant pendant la route contre le seigneur Luchino; qu'il y avait des armes dans le palais des Pusterla; qu'un certain soir il avait introduit les plus fidèles amis de son maître, et qu'on avait, tout disposé en fait de serment, de meurtre, d'incendie, de pillage.--Il poursuivit ainsi, racontant des choses si absurdes et si contradictoires, qu'il eût fallu l'enfermer dans une maison du fous ou le condamner comme imposteur.

Dans le conseil de justice, il ne manqua pas de gens qui firent apercevoir l'inconséquence de semblables dépositions. Mais Lucio observa que, pour éteindre les séditions, il fallait poser le pied sur les premières étincelles, et que, si la paix commune demandait quelque victime, il valait mieux frapper ce ribaud que de mettre en péril tant de têtes illustres.

Il est vrai que la justice ne devrait point faire acception de personnes; mais combien d'autres choses ne devrait-elle pas faire? Le petit nombre des opposants, voyant l'opinion de la majorité prévaloir, entrait en défiance de son propre sentiment et craignait de se tromper. Le respect du pouvoir est si profondément enraciné dans le plus grand nombre, que, sans s'en apercevoir, ils mêlaient dans leurs jugements la pensée d'honneurs probables, de récompenses, de participation à l'autorité; enfin, ou réfléchissait qu'après tout il ne s'agissait que d'un bandit dont la société ne pouvait attendre aucun service d'aucun genre.

Mais malheur à l'homme qui pactise un seul moment avec l'austérité de sa conscience! Si c'est un particulier, il deviendra un homme injuste, si c'est un magistrat, un séide; si c'est un prince, un tyran.

Bronzino Caimo ne put supporter une pareille procédure; et ce courageux jurisconsulte osa en pleine assemblée, en démontrer l'énormité à ses collègues. Lucio (les méchants se trompent aussi quelquefois) n'avait pas hésité à le mettre sur la liste des juges. Bien qu'il ne dissimulât point l'aversion que lui inspiraient les violences de Luchino, les ennemis du prince n'avaient jamais montré qu'ils fissent grand cas de lui, parce qu'il se déclarait toujours contre les oppositions illégales et les améliorations obtenues par l'épée. Aussi avait-on coutume de dire qu'il prétendait redresser le monde avec l'eau bénite et le missel. Mais l'eau bénite et le missel lui inspirait une répugnance profonde pour toute fraude, et le courage de soutenir le vrai. Il se déclara avec tant de force que la procédure échafaudée à si grands frais par Lucio ne pouvait arriver à son terme, si on ne punissait d'abord celui qui avait osé avoir raison, Lucio, dans un secret interrogatoire, parvint à faire confesser par Malcolzato que Bronzino Caimo était au nombre des conjurés, et même le plus dangereux, parce qu'il était le plus raisonnable. Au moment où cet homme généreux se préparait à ne point permettre que la justice fût violée sans protestation, il se vil traîner lui-même dans les prisons, et appelé devant les mêmes juges à qui son exemple devait enseigner la servilité.

Personne n'osa plus élever la voix, et les aveux de Malcolzato furent tenus pour véridiques. Puis, sous prétexte qu'il n'avait pas voulu dire tout ce qu'il savait, on ne lui accorda point l'impunité promise. Condamné à mort, il fut bientôt pendu comme le criminel agent des manoeuvres criminelles de Pusterla. Le peuple courait à ce spectacle, et on disait; «Tant mieux! c'était un méchant spadassin, et il devait finir ainsi. Vivent nos seigneurs, qui purgent le monde d'une telle canaille!»

Mais, comme les injustices s'enchaînent! Après ce supplice, il demeurait convenu parmi le peuple, bien plus, il était passé en chose jugée qu'une conspiration existait, que Pusterla en était le chef: qu'il était secondé par les personnages qu'on avait nommés, et par un plus grand nombre d'autres complices qu'on n'avait pu découvrir. On pouvait donc faire le procès des autres accusés sur un fait dont il n'était plus permis de douter, toujours en vertu de la chose jugée, et il ne restait plus à Lucio qu'à les montrer coupables des crimes qu'on leur imputait.

La conclusion de tout cela fut que, lorsque les débats de la société de justice furent clos, les crieurs de la commune parcoururent la ville, s'arrêtant à chaque carrefour, et, après un son de trompe, invitèrent les chefs de famille à se rassembler à midi, à un jour prescrit, pour y former l'assemblée générale.

Dans cette assemblée générale résidait, comme nous l'avons dit, l'autorité souveraine. J'entends qu'elle y résidait en droit; car, dans la pratique, on pensait qu'après avoir nommé le prince, les citoyens s'étaient spontanément déchargés sur les épaules de l'élu du fardeau de la souveraineté, qui, s'il faut l'avouer, paraissait rarement trop pesant à ce dernier.

La circonstance était une de ces rares occasions où le prince aimait à se décharger de sa responsabilité; il fallait, en effet, que l'ombre du voeu public sanctionnât un des actes de sa tyrannie. Visconti n'était nullement inquiet de la décision de l'assemblée: il savait par expérience que le voeu de la multitude ainsi rassemblée n'est que l'expression de la volonté de quelques intrigants trompant la foule, qui, pour la plupart, n'a ni la volonté, ni le temps, ni la capacité de peser les droits et la justice. D'un autre côté, comme il regardait d'un mauvais oeil ces apparences républicaines qui survivaient au sein: de la monarchie, Luchino aimait à discréditer ces assemblées en les associant à ses crimes.

Donc, lorsque les citoyens furent rassemblés, la société de justice comparut au milieu d'eux, et le capitaine, montant à laparlera, exposa la conspiration qu'on avait découverte, nomma les coupables, publia les projets de sentences, tant contre les prisonniers que contre les fuyards. Ces derniers n'étaient pas en petit nombre. Tous ceux qui savaient n'être point agréables à Visconti, bien qu'ils n'eussent pris aucune part à la prétendue conjuration et qu'elle leur eût été même complètement inconnue, se sauvèrent, dans la crainte que Luchino ne choisit cette invasion où la rigueur pouvait être justifiée.

Après lecture du procès, c'est-à-dire des extraits qu'il avait plu à Lucio de choisir, la faute de tous les accusés parut si énorme, si évidente, que les neuf cents pères de famille qui votaient secrètement avec des cailloux blancs et roux, se trouvèrent tous d'accord pour confirmer la condamnation, excepté une douzaine d'entre eux, qui, ou s'étaient trompés de cailloux, ou n'avaient pas compris la volonté sérénissime.

Les fuyards furent déchus de noblesse et leurs biens confisqués. Devant une madone qui surmontait la porte Romaine, on alluma deux torches, et il fut intimé au beau Galéas et à Barnabé de sortir de la ville avant que la cire fût consumée. Lorsqu'ils furent partis, on publia un rescrit qui les déclarait bannis de l'État comme suspects dans leur foi, violateur de la paix, parjures détestables; on déclarait en outre qu'ils ne pouvaient contracter mariage, ni, après leur mort, être enterrés en terre sainte.

On ne sait que trop comment ils revinrent, traitant ce malheureux pays le plus mal qu'ils purent. Ils furent ensevelis dans l'église, et laissèrent une postérité qui ne valait pas mieux que ses pères.

Le sort le plus affreux fut pour ceux des conjurés dont on avait pu se saisir. Machino et Pinalla Alipratuli, enfermés dans les prisons prétoriennes sur la place des Marchands, sous les escaliers du palais, purent entendre, par une lucarne de leur tanière, la sentence qui les condamnait à mourir de faim. Le jours suivant, ils virent Botolo da Castelletto, Beltramolo d'Amieo et l'incorruptible juge Bronzino Caimo décapités sur la place. Ils les virent, et combien ils durent envier leur prompte mort, eux qui étaient contraints de la voir s'avancer à pas lents, au milieu des atroces tortures du jeûne!

Chaque année on imposait une taille extraordinaire, dite duflorin d'or, aussi onéreuse à la noblesse qu'au peuple. Le matin de l'exécution, Luchino fit publier qu'il remettait cette taille, et qu'il ne la percevrait plus, à moins d'invasion des ennemis.

Cela suffit, et ce fut même trop pour que le peuple milanais oubliât le sang versé, et même courut assister à l'exécution de la justice de son généreux seigneur. Tant le peuple ressemble aux enfants, pour qui tout est sujet de fête, qui contemplent en riant le drap étendu sur le cercueil de leur père, et qui admirent la beauté des cierges allumés aux funérailles de leur mère.

Les juges, en sortant de charge, eurent la satisfaction d'avoir bien travaillé pour le maintien de la sécurité publique, et d'avoir bien réussi à découvrir et à châtier les traîtres à la patrie. Le capitaine Lucio eut une satisfaction beaucoup plus grande: une lettre de Luchino lui assigna pour résidence le palais des Pusterla et il lui concéda l'usufruit du délicieux domaine de Montebello, sauf à lui en accorder la propriété lorsqu'on aurait définitivement prononcé sur le sort de Pusterla et de sa famille.

Candélabres en bronze et cristal,donné par le roi de Hollande auroi des Français.

On remarque depuis quelque temps au palais des Tuileries, dans la galerie de Diane, deux grands candélabres remplaçant, à chacune des extrémités de cette galerie, des vases ornés de peintures, qui ont été transportes au musée du Louvre, et placés près des idoles chinoises dontl'Illustrationa donné la figure dans son 24e numéro.

Ces candélabres, élevés sur un socle en marbre et d'une hauteur de 2 mètres environ, ont été envoyés par le roi de Hollande au roi des Français. Les matériaux employés par les artistes chargés leur construction sont le cristal et le bronze doré.

L'ornementation, d'un style renaissance généralement heureux, paraît avoir été composée sur des dessins français; l'exécution des bronzes est très-satisfaisante: mais les cristaux, quoique d'une belle eau, laissent à désirer sous le rapport de la taille, principalement dans le fût des colonnes, dont les cannelures, s'enfilant au lieu de se contrarier, ne produisent pas les feux et l'effet qu'on devrait en attendre.

Quoiqu'il en soit, l'ensemble de ces candélabres fait honneur à la fabrication hollandaise; mais l'exposition prochaine de notre industrie démontrera que, pour le goût et la pureté de l'exécution de ses bronzes et cristaux, la France marche et marchera toujours à la tête des autres nations.

I. Ce problème est de la même nature que celui du lion de bronze que nous avons donne dans un des numéros précédents; il est aussi tirè de l'anthologie grecque, d'où il a été traduit en mauvais vers latins que voici:


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