L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris dechaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pourl'Étranger.     --     10   --   20      --      10.SOMMAIRE.Révolution du Mexique. Le général Bustamante.Portrait.--Courrier de Paris,--Histoire de la Semaine.Médaille de l'École Normale, par M. Bory; Messager parisien; Vue de Bahia.--Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest.Gravure.--Théâtres.Une Scène de Paméla Giraud et Une Scène des Bohémiens de Paris.--De Paris à Spa, par Ad. J.Vues du Pouhon et de la Géronstère.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles. (23, 24, 25 et 26 septembre 1843).Concert dans le Parc; Concert dans l'ancienne église des Augustins.--Un Amour de province, par madame Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre X, le Procès.Dix Gravures. --Annonces. --Candélabres offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande.Gravure.--Amusements des Sciences. --Observations météorologiques.--Rébus.Révolution du Mexique(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.)LE GÉNÉRAL BUSTAMANTE.Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants; ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine espagnole.Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.Lorsqu'au mois de septembre 1810,HidalgoetAllendepoussèrent contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville deGuadalajara, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous les ordres du généralCalleja, contreHidalgo, Allende, AldamaetAbasolo, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à la fameuse bataille du pontCalderon.Le général Bustamante.Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet deMexicoà Guadalajara, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre dont il est parsemé.Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au port de San Blas surle Pacifique, et transportés par-dessus la chaîne inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés desrancheros(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leursmacanas(casse-tête).Le général espagnolCalleja, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et leurs chefs dispersés.D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur honneur un service funèbre dans l'année 1821.Ce fut cette même année que le généralIturbide, qui devait, à l'issue de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dansIgualal'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avecSanta-Anna, qui le premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8 avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le généralGuadalupe Victoriaen fut le premier président.Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection dePedraza, qui venait de succéderaVictoria, et elle se termina par la fuite du premier, le pillage de Mexico et l'avènement du généralGuerrera, qui, nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa mort tragique.(La fin à un prochain numéro.)Courrier de Paris.Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à regarder du coin de l'oeil satweenet son paletot. Avant huit jours, il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein vent, et annoncer les jours maussades..Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la petite poitrine de nos frêles Parisiennes.Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire, commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des marchands de vin et au coin des rues.Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent, ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de l'Opéra; et leslionsn'étalent plus leurs crinières, au clair de la lune, sur les dalles duCafé de Paris, rongeant l'or de leur canne, ou lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà ! Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston, cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles danses et du débardeur.On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons, l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani, Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris, nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va; contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai, s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé, plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance, ni les voix de basse.L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là -bas, à Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus tendre harmonie.Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage; on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta, Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi, et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur, comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge survint, et voilà la guerre allumée.On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson,Clarisse Harlowe: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du roi informe.Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis, vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M. Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois mois, notre honneur est sauf.Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît, vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus vives.Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là , c'est le Paris de l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu, pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes les plus avares.Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il vous plaît!»Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la France et passera à l'étranger.Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la nuit, après butte.Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche, de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une affreuse maladie et mourut chauve.La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se mirent en route pour le département en question.Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture, sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des portiers; là , les plus savantes précautions avaient été prises, par l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la solitude.«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux. «Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal, comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.Les mânes du portier sont satisfaits.Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son préfet tondu de si près.Histoire de la Semaine.Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne prissions à l'Illustration, il y a de cela huit jours, le portefeuille des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été obligé de la déployer contre une partie de l'équipagel'Uranie, qui le transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a fallu recourir pour la comprimer et la punir.La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue. On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la route de la capitale du saint-siège.On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de France; 3° enfintous mes droits et intérêts au trône de France, comme fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a publié, il y a quelques années, desMémoires, desVoyageset un livre intituléDe tout un peu, tous traduits en français, et d'un esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a cinquante-huit ans.Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers, des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux, des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre, on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable! des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer. Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, ditl'Émancipation, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle d'octobre.Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage, l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant. Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire. Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un noble orgueil, le chevalier Bayard.La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique, compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole. Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M. Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.Médaille de l'École Normale,par M. Bovy.Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à garder.La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus. On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à laPlace de la Concorde,--Oui, cette place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur, à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom dePlace de la Concorde. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des parties est si belle, que laPlace de la Concordepourra toujours être montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.Messager parisien.Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces emplacements étaient occupés de temps immémorial par des commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme se composant d'une veste et d'un pantalon couleurfumée de Londres, avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription:Messagers parisiens. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son mari.Vue de Bahia.La mort, par qui tout doit finir, même l'histoire de la semaine, a enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère de M. Aimé Sirey, dontl'Illustrationa raconté la fin tragique à Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à Saint-Émilion dans un âge très-avancé.Simulacre d'un Combat Naval dans la Rade de Brest.Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, enprésence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieuOccismor; les Romains lui donnèrent le nom deBrivatis-Portus. Ce n'était alors qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de Brest la métropole de la marine française.La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables batteries défendent la rade, le port et la ville.Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques, si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs et ardents du pays.Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau à vapeurle Fultonet sortit du port. Les batteries de terre saluèrent le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les vergues et les haubans se chargèrent de matelots;le Fultonpassa au milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, lesvivatdes équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant,le Fultonrentra et le prince monta surle Suffren, où la duchesse de Nemours venait d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce vaisseau; son escadre était composée duFriedland, vaisseau à trois ponts; duScipion, de 80; du brick de guerrele Voltigeuret de plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des élèves de marine et des mousses.Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord duSuffren, les embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent sur le brickle Voltigeur, à l'ancre sur un autre point de la rade. Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles, conduite par la grande chaloupe duFriedland, armée d'une caronade et montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe duScipion, s'avance vers l'avant duVoltigeur. A l'approche de ces embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére. Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le combat redouble de vivacité, la fumée cachele Voltigeuraux autres navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage duSuffrenexécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu. Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet duSuffren.Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot, d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à l'intérêt qu'offrait cette scène.Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la marine, il visitale Valmy, vaisseau de trois ponts en construction. Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette réunion une physionomie particulière.Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.ThéâtresThéâtre de la Gaieté--Paméla Giraud, 4e acte.--Legénéral Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard;Binet, Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau,madame Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.L'École des Princes, comédie en cinq actes, et en vers deM. Louis Lefèvre. (Second-Théâtre-Français).--Paméla Giraud, drame deM. de Balzac; (Théâtre de la Gaieté). --Les Bohémiens de Paris(Théâtre de l'Ambigu-Comique).Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due: sans M. Ponsard en effet, et sansLucrèce, le Second-Théâtre-Français serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins.Lucrèceest donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où sont d'ailleurs les succès éternels?Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4eacte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq actes et en vers.L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet en quelques mots.Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme dit l'Alceste de Molière:
L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843
Nº 32. Vol. II.--SAMEDI 7 OCTOBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.
Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris dechaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pourl'Étranger.     --     10   --   20      --      10.
SOMMAIRE.Révolution du Mexique. Le général Bustamante.Portrait.--Courrier de Paris,--Histoire de la Semaine.Médaille de l'École Normale, par M. Bory; Messager parisien; Vue de Bahia.--Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest.Gravure.--Théâtres.Une Scène de Paméla Giraud et Une Scène des Bohémiens de Paris.--De Paris à Spa, par Ad. J.Vues du Pouhon et de la Géronstère.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles. (23, 24, 25 et 26 septembre 1843).Concert dans le Parc; Concert dans l'ancienne église des Augustins.--Un Amour de province, par madame Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre X, le Procès.Dix Gravures. --Annonces. --Candélabres offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande.Gravure.--Amusements des Sciences. --Observations météorologiques.--Rébus.
Révolution du Mexique. Le général Bustamante.Portrait.--Courrier de Paris,--Histoire de la Semaine.Médaille de l'École Normale, par M. Bory; Messager parisien; Vue de Bahia.--Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest.Gravure.--Théâtres.Une Scène de Paméla Giraud et Une Scène des Bohémiens de Paris.--De Paris à Spa, par Ad. J.Vues du Pouhon et de la Géronstère.--Les Fêtes de Septembre, à Bruxelles. (23, 24, 25 et 26 septembre 1843).Concert dans le Parc; Concert dans l'ancienne église des Augustins.--Un Amour de province, par madame Louise Colet. (Suite et fin.)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre X, le Procès.Dix Gravures. --Annonces. --Candélabres offerts à Louis-Philippe par le roi de Hollande.Gravure.--Amusements des Sciences. --Observations météorologiques.--Rébus.
(Voir, sur Santa-Anna, tome 1er, pages 337 et 403.)
Parmi les étrangers qui fréquentaient la table de l'hôtel des Princes dans l'automne de l'année dernière, on en remarquait un d'une taille au-dessus de la moyenne et, droite encore, quoiqu'il eût passé soixante ans. Un je ne sais quoi dans sa tournure, le ruban de quatre couleurs différentes qui ornait la boutonnière de sa redingote, et un certain air de commandement empreint dans toute sa personne, révélaient un officier supérieur. Ses traits irréguliers étaient assez fortement gravés de petite vérole, mais son front haut abritait des yeux noirs et perçants; ses cheveux, que l'âge faisait grisonner sans les éclaircir, frisant énergiquement sur une tête petite et ronde, indiquaient, ainsi que ses épaules larges et carrées, une constitution pleine de vigueur; enfin, un teint hâlé et un accent méridional très-prononcé décelaient son origine espagnole.
Ce personnage, vêtu avec une extrême simplicité, aux manières affables et gracieuses, qui prenait modestement ses repas à une table commune, avait cependant été, à deux reprises différentes et pendant huit ans, investi d'un pouvoir à peu près souverain; pendant huit ans, le tambour avait battu aux champs lorsqu'il sortait de son palais, honneur que Dieu seul partageait avec lui quand le Saint-Sacrement franchissait les portes de la cathédrale; il avait fait aux Chambres législatives, au commencement de chaque session, de solennels discours d'ouverture, il avait eu son conseil de ministres; en un mot, c'était presque un roi détrôné; c'était, en 1840, l'excellentissime seigneur, et en 1842, à l'hôtel de la rue de Richelieu, le général Bustamante tout simplement.
Une révolution dirigée par l'ambitieux Santa-Anna, son ennemi personnel et son antagoniste avoué, l'avait dépossédé de la présidence des États-Unis mexicains, et le général Bustamante, homme d'une grande probité politique, d'un patriotisme plus pur et plus désintéressé que celui de ses rivaux, cherchait à oublier dans l'étude, à Paris, non le pouvoir et les honneurs dont on l'avait privé et qu'il regrettait peu, mais les malheurs de son pays, déchiré par toutes les ambitions qui s'y croisent et s'y choquent incessamment. C'était ces idées qu'il essayait d'étouffer dans le silence studieux des bibliothèques publiques et des établissements consacrés à la science qu'il fréquentait avec assiduité.
Lorsqu'au mois de septembre 1810,HidalgoetAllendepoussèrent contre les Espagnols le premier cri d'indépendance, et que ce cri, partout répété, mit la Nouvelle-Espagne en conflagration, Bustamante, alors âgé de trente ans environ, exerçait dans la ville deGuadalajara, à cent cinquante lieues à l'ouest de Mexico, la profession de médecin. Il y jouissait déjà d'une certaine réputation de talent, quand il fut forcé d'abandonner cette carrière et l'avenir qu'elle lui promettait, pour se joindre, les armes à la main, aux efforts des Espagnols contre ses compatriotes insurgés. A peine quatre mois s'étaient-ils écoulés depuis l'insurrection, qu'il combattait sous les ordres du généralCalleja, contreHidalgo, Allende, AldamaetAbasolo, ces quatre grandes figures de la guerre de l'indépendance, à la fameuse bataille du pontCalderon.
Le général Bustamante.
Les voyageurs qui ont fait une fois seulement le trajet deMexicoà Guadalajara, se rappelleront un pont de pierre jeté, à quelques lieues de cette dernière ville, sur une rivière qui coule au milieu d'une vaste plaine dont le silence et l'aridité attristent l'âme. C'est le pont et la rivière Calderon. Dans la saison des sécheresses, à peine entend-on, au milieu de son lit escarpé, le murmure de ses eaux, tandis qu'à l'époque des pluies, elle les fait gronder, fangeuses et gonflées comme un torrent. Mais, dans tous les temps, le vent qui souffle lugubrement dans les grandes herbes desséchées, les mornes pelés qui dominent le pont, font naître un sentiment de terreur involontaire, et le voyageur éperonne son cheval pour fuir ce lieu funeste et les croix de meurtre dont il est parsemé.
Le 17 janvier 1811, 100,000 insurgés avec 103 bouches à feu occupaient cette position. Un grand nombre de ces canons avaient été arrachés au port de San Blas surle Pacifique, et transportés par-dessus la chaîne inaccessible de la Cordillière, où quelques-uns à moité enfouis aujourd'hui révèlent au voyageur qui gravit ces pics formidables l'irrésistible puissance des masses. Cette multitude sans discipline, presque sans frein, était composée des éléments les plus disparates, depuis la soutane des prêtres, les manteaux bariolés desrancheros(fermiers), jusqu'aux rares vêtements de cuir qui couvraient les corps bronzés de 7,000 guerriers indiens armés de leurs flèches et de leursmacanas(casse-tête).
Le général espagnolCalleja, avec un peu plus de 6,000 hommes, dont la moitié d'une excellente cavalerie et 10 pièces de campagne, n'hésita pas à attaquer cette foule innombrable; et telle fut la supériorité de la discipline sur le nombre, que les insurgés furent taillés en pièces et leurs chefs dispersés.
D. Anastasio Bustamante, alors simple officier, se distingua dans cette bataille de manière à attirer sur lui l'attention publique, et ce fut là le commencement de sa carrière militaire. Le résultat de cette affaire fut un coup presque mortel pour l'insurrection, et la capture des chefs qui l'avaient excitée. Selon la coutume des Espagnols, qui ont toujours aimé ces sanglants trophées, leurs têtes séparées du tronc furent exposées sur la place de Guanajuato, derrière un grillage de fer. Elles blanchirent là pendant dix ans, fouettées par la pluie, desséchées par le soleil, alternativement outragées par les ennemis de l'indépendance, ou honorées par la piété des patriotes, qui venaient brûler de petits cierges devant elles et prier pour les âmes qui les avaient animées.
Nous ne suivrons pas Bustamante dans les curieux et sanglants épisodes de cette guerre acharnée dont les détails sont si pleins d'un intérêt saisissant, et nous dirons seulement une, devenu général après s'être rangé parmi les indépendants, il fit enlever et ensevelir les têtes des chefs qu'il avait aidé à vaincre, après avoir fait célébrer en leur honneur un service funèbre dans l'année 1821.
Ce fut cette même année que le généralIturbide, qui devait, à l'issue de cette lutte, devenir empereur du Mexique, proclama à son tour dansIgualal'indépendance de son pays. Bustamante se joignit à lui et lui fut fidèle jusqu'à sa déchéance, en opposition avecSanta-Anna, qui le premier se souleva contre ce prince, après avoir été comblé de ses faveurs. Forcé d'abdiquer en 1823, par suite de la défection successive de toutes les provinces de l'empire, sa déchéance fut proclamée le 8 avril de la même année, et la nouvelle république fut installée. Le généralGuadalupe Victoriaen fut le premier président.
Pendant ce laps de temps jusqu'en 1828, époque à laquelle la présidence temporaire cessait de droit, Bustamante prit une part active dans les affaires de l'État. Le 30 novembre, une insurrection éclata dans la capitale; elle avait pour but de faire annuler l'élection dePedraza, qui venait de succéderaVictoria, et elle se termina par la fuite du premier, le pillage de Mexico et l'avènement du généralGuerrera, qui, nommé vice-président, exerça pendant un an l'autorité du président lui-même. Une révolution semblable à celle qui l'avait élevé devait le renverser une année après, mois pour mois, et il était réservé au général Bustamante d'être l'instrument de sa chute, et plus tard de sa mort tragique.
(La fin à un prochain numéro.)
Tout est dit, l'hiver approche et Paris s'y prépare. Paris change d'habitudes, en effet, et se transforme périodiquement; il varie de trimestre en trimestre et de saison en saison: il y a quinze jours encore, il était leste, dégagé, vêtu à la légère, et voici qu'il commence à se boutonner, à mettre les mains dans ses poches, et à regarder du coin de l'oeil satweenet son paletot. Avant huit jours, il grelottera et se palissadera contre le rhume et les éternuements. On voit déjà des joues pâles et des nez transis circuler çà et là en plein vent, et annoncer les jours maussades..
Les tailleurs taillent le vêtement piqué et ouaté; les bottiers travaillent, à coups redoublés, la double semelle; la couturière et la marchande de modes façonnent le velours et la soie pour abriter la petite poitrine de nos frêles Parisiennes.
Le ramoneur, émondant tuyaux engorgés par la suie, comme dit Voltaire, commence à chanter sa chanson sur les toits; on replace les tapis; on met de l'huile dans les lampes; le marchand de bois mesure, équarrit et scie, et le rôtisseur de marrons allume son fourneau à l'angle des marchands de vin et au coin des rues.
Aux Tuileries, au Luxembourg, aux Champs-Elysées, la loueuse de chaises se dispose à prendre ses quartiers d'hiver, et regarde d'un oeil morne son armée de bâtons empaillés, si peuplée tout à l'heure, maintenant déserte et tristement entassée. Passez-vous sur le boulevard Italien, la vive et élégante nation qui le peuplait dans les belles soirées, a battu en retraite. Les promeneurs acharnés, ceux que ni le froid, ni le vent, ni la pluie, ne peuvent retenir au logis, s'abritent au passage, de l'Opéra; et leslionsn'étalent plus leurs crinières, au clair de la lune, sur les dalles duCafé de Paris, rongeant l'or de leur canne, ou lançant au nez des passants la blanche fumée du cigare.
Sur les murailles, les affiches disent qu'il sera bientôt temps de s'envelopper de son manteau, et de crier à sa gouvernante; «Holà ! Françoise, faites-moi un bon feu!» Les Wauxhall d'hiver, les Prado d'hiver, les Tivoli d'hiver, se font imprimer tout vifs et placarder à tous les coins de la ville, sollicitant d'avance les frisettes, les étudiants en droit, les élèves en médecine et les commis marchands. Que vous dirai-je? M. Musard a sonné un premier coup de son cor à piston, cette trompette joyeuse qui promet la prochaine résurrection des folles danses et du débardeur.
On pourrait douter cependant de la réalité de tous ces signes précurseurs, si le Théâtre-Italien ne venait pas de rouvrir ses portes et de mettre en ligne son régiment de ténors et de soprani, de contralti et de barytons; mais puisque le Théâtre-Italien recommence ses chansons, l'été est bien mort, il n'y a plus à en douter. Grisi, Persiani, Lablache, Mario, tous les oiseaux mélodieux que l'Italie envoie à Paris, nous abandonnent en effet au premier soleil printanier, et nous reviennent invariablement quand la dernière feuille tombe et s'en va; contre l'habitude des rossignols, ils se montrent à nous et roucoulent dans la noire saison où les corbeaux s'assemblent par bandes et croassent. Cette année, la volière italienne a perdu deux de ses hôtes harmonieux et sans plumes; Tamburini nous manque, et madame Pauline Viardot avec lui. Regrettons madame Viardot: qui la remplacera? c'est encore le secret de M. Vatel, l'autocrate du Théâtre-Italien. Jetons aussi quelques pleurs à cet honnête Tamburini; sa voix, il est vrai, s'affaiblissait de jour en jour, à force d'avoir usé et abusé de la roulade; mais quel magnifique instrument dans le temps de ses beaux succès et de sa fraîche jeunesse? Pleurons donc Tamburini pour le passé, plutôt que pour le présent, et ne soyons pas ingrats. Rien n'est éternel, en ce bas monde, ni la beauté, ni la richesse, ni la puissance, ni les voix de basse.
L'empereur de Russie donnera l'hospitalité au jeune et poétique talent de madame, Pauline Garcia-Viardot, et recueillera les restes encore vaillants de la voix de Tamburini. Tous deux vont partir, s'ils ne sont déjà partis; Rubini, cet autre déserteur, est là -bas, à Saint-Pétersbourg, qui leur fait signe et leur tend les bras. Ainsi, la Russie devient dilettante, et nous enlève une bonne partie de, notre bien. Qui sait? peut-être, est-ce une amélioration qui se prépare dans la gamme diplomatique, assez mal engagée, depuis la Révolution de juillet, entre Paris et Saint-Pétersbourg, et un acheminement à une plus tendre harmonie.
Quant à nous, notre fureur dilettante ne se ralentit point par l'usage; on a souvent reproché à Paris sa légèreté et son inconstance; mais, à coup sur, pour ce qui est du Théâtre-Italien, le reproche n'est pas mérité; il y a longtemps que cette passion dure, et elle devient de plus en plus fidèle et tenace: ni la déportation, ni l'incendie, n'ont pu la décourager ni l'abattre; elle a bravé deux années d'exil à l'Odéon, et s'est tirée vivante de la flamme et des cendres de la salle Favart.
Le ciel, sans doute, est touché de cette persévérance, car il n'a jamais laissé le dilettante parisien sans pâture; il le nourrit depuis quinze ans, avec un soin tout particulier, faisant succéder Malibran à Pasta, Grisi à Malibran, et il continuera certainement de nourrir les petits du dilettante et les petits de ses petits. Voyez, plutôt! L'empereur Nicolas nous ôte Tamburini, tout aussitôt le ciel nous envoie Ronconi, et le ténor Salvi par-dessus le marché. Les i, les o et les a ne nous manqueront jamais; l'Italie a de quoi renouveler l'alphahet.
Le monde riche et le monde élégant se sont disputé la location des stalles et des loges du Théâtre-Italien avec la même ardeur que par le passé. Dès le mois d'août, on s'en inquiétait, et à peine septembre eut-il signé sa première heure, que la rage s'y est mise.--La jolie comtesse de S... retenue dans son château du Berry, a eu de fréquentes insomnies pendant huit jours, et, s'éveillant en sursaut toutes les nuits, s'écriait: «Aurai-je ma loge?» Elle n'a recouvré le sommeil que le lendemain du jour où la nouvelle lui en a été positivement expédiée de Paris par estafette.--Un ami de la baronne de H... a reçu ces mots tracés de sa petite main fine et blanche: «Courez, bien vite retenir ma loge de face pour la saison, et vous irez ensuite savoir des nouvelles de mon père, qui est à l'extrémité. Adieu, cher.»--Madame C... plaide en ce moment en séparation contre son mari.--Quoi! des époux si tendres et si bien assortis, qui promettaient de renouveler Philémon et Bancis!--Eh! mon Dieu oui.--Que leur est-il donc arrivé? Comment cela se fait-il? ils s'aimaient tant! ils vivaient dans une intimité si parfaite!--Le mari n'a pas voulu prendre une loge aux Italiens; la femme le voulait: on a plaidé d'abord le oui et le non avec douceur, puis avec vivacité, puis avec entêtement, puis avec emportement, puis avec fureur, comme cela arrive dans les meilleurs ménages; et hier la demande de séparation, pour cause d'incompatibilité d'humeur, a été déposée au greffe du tribunal: Deux époux vivaient en paix depuis dix ans; une loge survint, et voilà la guerre allumée.
On sait ce qui arriva autrefois à propos du fameux roman de Richardson,Clarisse Harlowe: la vogue était telle qu'on faisait queue à la porte du libraire. Un jour, un seul exemplaire restait pour deux amateurs qui s'en saisirent en même temps, chacun par mi-côté.--Je l'aurai!--Tu ne l'auras pas!--Ils mirent l'épée à la main et l'exemplaire fut adjugé au vainqueur, le vaincu étant légèrement blessé.
La même bataille vient de se renouveler entre deux forcenés dilettanti pour la dernière stalle d'orchestre à louer au Théâtre-Italien; mais l'issue du duel a été plus funeste: les deux adversaires, percés l'un par l'autre et du part en part, sont morts sur le coup; la stalle est revenue à un gros monsieur qui l'attendait dans son lit. Le procureur du roi informe.
Vous êtes prié d'assister au convoi et à l'enterrement.
On s'apprête, on s'inquiète, on se bat, on s'égorge pour avoir place au Théâtre-Italien; mais le temps n'est pas encore venu de s'y montrer; ça n'est pas bon genre. Se ruer ainsi dès le premier jour, fi donc! laissez cela aux femmes d'avoués et aux provinciales. En vérité, ne dirait-on pas qu'on meurt d'inanition et qu'on a besoin de se précipiter brutalement sur la première cavatine qu'on vous jette: il n'y a que les estomacs vulgaires qui montrent de ces gros appétits gloutons. Et puis, vous croyez, que nous allons laisser là nos châteaux pour entendre M. Salvi; pas si plébéiens! tout au plus commencerons-nous à y songer quand décembre viendra; nous prêterons nos loges, en attendant, à quelque ami ou à quelque petit cousin; pourvu qu'on ne nous y voie pas avant trois mois, notre honneur est sauf.
Oui, mesdames les duchesses et mesdames les marquises, et vous les lionnes du barreau et de la Nuance, préparez-vous à l'hiver: illuminez ses sombres nuits par l'éclat des fêtes; voilez, sa tristesse par le bal et le plaisir; choisissez au théâtre la place la plus favorable au succès de votre élégance et de votre coquetterie; l'hiver vous plaît, vous aimez l'hiver, vous voyez venir l'hiver avec un sourire, car c'est la saison de vos triomphes les plus charmants et de vos joies les plus vives.
Hélas! Paris n'est pas compris tout entier dans une loge d'Opéra, et dans une valse à deux temps; vous êtes le Pans que l'hiver pare, amuse et fait rire; mais, à côté de vous, il y a le Paris que la venue de la saison rigide inquiète et épouvante: Ce Paris là , c'est le Paris de l'ouvrier et de l'indigent l'hiver, à la main glacée, va bientôt devenir l'hôte sans pitié de la triste mansarde; il ébranlera de son souffle cruel les portes disjointes et les portes mal closes; et l'enfant nu, pâle, grelottant, souvent privé de nourriture, se réfugiera vainement dans le sein de sa mère en haillons, pour y chercher un peu de force et de chaleur.--Allons, mes belles, appelez les violons, et mettez-vous en danse! Qui est-ce qui n'est pas joyeux? qui est-ce qui ne danse pas?--Les cent mille malheureux que Paris cache dans ses rues sombres et dans ses noirs replis! La statistique l'a dit, et la statistique est d'une véracité terrible; chaque hiver fait une horrible guerre à près de cent mille infortunés, femmes, enfants, vieillards, sans feu, sans vêtements et sans pain.--Que ne travaillent-ils! dit nonchalamment un jeune blond, qui se fait les ongles et se parfume toute la journée; ce sont des fainéants, ajoute cet autre, qui passe sa vie étendu sur les coussins d'un divan, jetant à l'or et au velours de son appartement la fumée de sa cigarette, et frisant négligemment un coin de sa moustache.
Nous allons entrer dans lu saison des circulaires, des quêtes à domicile et des comités de bienfaisance: mais, c'est une honte! on ne sait pas combien. Le Paris voluptueux et riche a l'âme dure et l'oreille fermée à la charité; le Paris pauvre et mourant de faim frappe incessamment à sa porte; la porte reste close, ou à peine une main distraite et dédaigneuse jette-t-elle une misérable aumône à l'insistance du maire ou du comité de l'arrondissement. J'ai eu entre les mains un relevé total de l'humanité officielle de mon quartier; c'était à faire rougir! les noms les plus riches ou étaient absents, ou figuraient pour les sommes les plus avares.
Un roi de l'antiquité, avait chargé un de ses serviteurs de lui dire chaque jour, en l'éveillant: «Roi, souviens-toi que tu es homme!» ne serait-il pas bien de placer au chevet de tous ces heureux à la sourde oreille, un sergent de ville qui leur crierait tous les matins, à tue-tête: «Riche, souviens-toi qu'il y a des pauvres; la charité, s'il vous plaît!»
Passons à la pièce comique, après cette espèce de tragédie. Un de nos amis, tout frais arrivé de la Haute-Marne, nous a confié, sous le sceau du secret, une aventure plaisante dont Chaumont, honorable chef-lieu du département, commence à parler tout bas; Langres s'en mêlera bientôt, et peu à peu, de discrétion en discrétion, l'aventure aura parcouru la France et passera à l'étranger.
Le bouts de l'affaire fut longtemps connu à Paris pour un homme de beaucoup d'esprit et un philosophe remarquable par l'excentricité de ses fantaisies et de ses bons mots. Son nom seul fait encore tressaillir d'effroi les épiciers, qu'il avait particulièrement choisis pour victimes, et les réverbères, dont il cassait volontiers les vitres, la nuit, après butte.
Ce charmant original est aujourd'hui préfet; la Révolution de Juillet l'a pris au milieu des débris des réverbères et des angoisses de l'épicerie, pour le hisser au pouvoir. Depuis deux ou trois mois, la Haute Marne a l'honneur de couler sous son administration.
Ce n'est pas seulement aux épiciers et aux réverbères que l'illustre administrateur en voulait dans ses jours de jeunesse et de gaieté: les portiers aussi ont passé pas ses mains; il n'y a pas une loge où l'on ne raconte en frissonnant l'histoire lamentable de cet infortuné portier que notre jeune homme poursuivit pendant un an, sans trêve ni relâche, de cette apostrophe diabolique: «Portier, je veux de tes cheveux.» Tous les soirs, à minuit, le marteau retentissait, l'honnête portier ouvrait avec confiance, et les terribles paroles: «Portier, je veux de tes cheveux!» arrivaient invariablement à l'oreille de l'infortuné; il en conçut, à la longue, un tel ennui et une telle terreur, qu'il en fit une affreuse maladie et mourut chauve.
La malheureuse, victime a laissé deux fils, ces deux rejetons nourrissaient, depuis leur plus tendre enfance, la pensée de venger leur père: les haines, à ce qu'il paraît, sont héréditaires dans les familles de portiers, comme jadis dans la maison d'Altrée et de Thyeste.
Ils attendirent que la barbe leur eut poussé, car il est difficile de venger un père tant qu'on tette encore sa nourrice. Enfin, l'heure fatale leur paraissant venue, l'autre jour, vers la fin de septembre dernier, ils quittèrent Paris, l'oeil morne et la tête baissée et se mirent en route pour le département en question.
Arrivés à Chaumont, nos deux Orestes s'inscrivirent à la préfecture, sous un nom supposé, et demandèrent instamment que M. le préfet voulût bien les recevoir en audience particulière: ils se donnaient pour deux hauts fonctionnaires en mission, chargés d'un secret d'État d'où dépendaient la prospérité et le salut de la Haute-Marne.
M. le préfet n'hésita pas un seul instant à les recevoir, et leur expédia la lettre d'audience.--Aussitôt tous deux arrivèrent et furent introduits par un corridor mystérieux jusqu'au cabinet du bourreau des portiers; là , les plus savantes précautions avaient été prises, par l'ordre du préfet lui-même, pour que rien ne transpirât au dehors de cette importante conférence; tout importun, tout valet était éloigné et la porte close à double tour; de toutes parts, le silence et la solitude.
«Que me voulez-vous, messieurs?» dit le fonctionnaire de son plus charmant sourire.--Ceux-ci, sans faire de frais d'éloquence, allèrent droit à lui et, chacun de son côté, le saisissant par un bras, de s'écrier d'une voix terrible; «Préfet, je veux de tes cheveux!» En même temps, l'aîné des frères tirait de sa poche une énorme paire de ciseaux. «Je veux de tes cheveux, préfet, je veux de tes cheveux!»
La lutte fut longue et mémorable: le préfet eut beau appeler son secrétaire-général et sa gendarmerie; personne ne l'entendit et il fallut céder; la chevelure tout entière tomba sous le ciseau fatal, comme autrefois celle des rois dépossédés par quelque maire du palais.
Le lendemain, il y eut une séance du conseil-général, où le préfet, la veille, frisé et luxuriant, parut complètement rasé.
Les deux fils satisfaits revinrent à Paris, et, à la manière des guerriers francs, suspendirent la chevelure de leur ennemi, la chevelure de M. le préfet, au tombeau du leur père, un elle est visible tous les jours, depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir.
Les mânes du portier sont satisfaits.
Mais le département de la Haute-Marne ne sait que penser, voyant son préfet tondu de si près.
Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne prissions à l'Illustration, il y a de cela huit jours, le portefeuille des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été obligé de la déployer contre une partie de l'équipagel'Uranie, qui le transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a fallu recourir pour la comprimer et la punir.
La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue. On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la route de la capitale du saint-siège.
On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de France; 3° enfintous mes droits et intérêts au trône de France, comme fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a publié, il y a quelques années, desMémoires, desVoyageset un livre intituléDe tout un peu, tous traduits en français, et d'un esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a cinquante-huit ans.
Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers, des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux, des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre, on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable! des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer. Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, ditl'Émancipation, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle d'octobre.
Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage, l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant. Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire. Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un noble orgueil, le chevalier Bayard.
La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique, compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole. Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M. Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.
Médaille de l'École Normale,par M. Bovy.
Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à garder.
La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus. On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à laPlace de la Concorde,--Oui, cette place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur, à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom dePlace de la Concorde. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des parties est si belle, que laPlace de la Concordepourra toujours être montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.
Messager parisien.
Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces emplacements étaient occupés de temps immémorial par des commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme se composant d'une veste et d'un pantalon couleurfumée de Londres, avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription:Messagers parisiens. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son mari.
Vue de Bahia.
La mort, par qui tout doit finir, même l'histoire de la semaine, a enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère de M. Aimé Sirey, dontl'Illustrationa raconté la fin tragique à Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à Saint-Émilion dans un âge très-avancé.
Simulacre d'un combat naval dans la rade de Brest, enprésence du duc et de la duchesse de Nemours, le 30 août 1843.
La nature a créé à Brest une admirable position maritime, l'art en a fait un des premiers ports de la terre. Les anciens habitants de l'Armorique, Kimris on Celtes, appelaient ce lieuOccismor; les Romains lui donnèrent le nom deBrivatis-Portus. Ce n'était alors qu'une pauvre bourgade de pêcheurs. Les ducs de Bretagne y construisirent un château-fort au neuvième siècle, et dès lors elle prit de l'importance. Le cardinal de Richelieu comprit toute la valeur militaire de ce point avancé et s'empressa d'y élever des magasins, des fortifications et d'y faire creuser un porté Louis XIV termina, en les développant encore, tous les plans de Richelieu. Depuis, de nombreux travaux sont venus s'ajouter aux travaux précédents, et qui fait de Brest la métropole de la marine française.
La magnifique rade de Brest a quinze lieues carrées; elle offre d'excellents mouillages et pourrait contenir tous les navires de guerre du globe; des collines granitiques l'entourent et l'abritent complètement; son entrée, nommée le Goulet, n'a que 1,650 mètres de largeur; le port est formé par une baie qui s'enfonce entre deux collines et qui a près de 4 kilomètres de longueur sur une largeur moyenne de 60 mètres. C'est autour de ce port qu'ont été creusés les bassins, les cales de construction et de radoub, et que sont situés les magasins de la marine, l'arsenal et enfin la ville. De formidables batteries défendent la rade, le port et la ville.
Le 29 août, à quatre heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours arrivèrent à Brest. Depuis leur entrée en Bretagne ils avaient été escortés, de ville en ville et de village en village, par un grand nombre d'habitants, dans leurs costumes nationaux si caractéristiques, si bizarres, les uns à pied, d'autres montés sur les petits chevaux vifs et ardents du pays.
Le 30, à dix heures du matin, le duc de Nemours s'embarqua sur le bateau à vapeurle Fultonet sortit du port. Les batteries de terre saluèrent le prince, tous les navires de la rade se pavoisèrent aussitôt; les vergues et les haubans se chargèrent de matelots;le Fultonpassa au milieu d'eux, recevant les saluts de l'artillerie, lesvivatdes équipages, et se dirigea vers le Goulet. Après une bordée de plusieurs heures en dehors de la rade, vers l'île d'Ouessant,le Fultonrentra et le prince monta surle Suffren, où la duchesse de Nemours venait d'arriver. Le contre-amiral Casy avait son pavillon à bord de ce vaisseau; son escadre était composée duFriedland, vaisseau à trois ponts; duScipion, de 80; du brick de guerrele Voltigeuret de plusieurs bateaux à vapeur; il y avait de plus, en rade, le vaisseau-école et plusieurs corvettes destinées à l'instruction des élèves de marine et des mousses.
Peu après l'arrivée du prince, à un signal fait à bord duSuffren, les embarcations des trois vaisseaux de ligne se détachent et se dirigent sur le brickle Voltigeur, à l'ancre sur un autre point de la rade. Ces onze chaloupes se divisent en deux flottilles; l'une d'elles, conduite par la grande chaloupe duFriedland, armée d'une caronade et montée par quarante-cinq hommes, se porte sur l'arrière du brick pour éviter le feu de sa batterie; l'autre flottille, guidée par la chaloupe duScipion, s'avance vers l'avant duVoltigeur. A l'approche de ces embarcations, le brick fait branle-bas de combat, hisse ses filets d'abordage et ouvre le feu avec ses pièces de l'avant et de l'arriére. Les chaloupes approchent toujours et répondent au feu du brick. A une portée de fusil, le feu de la mousqueterie se mêle à celui du canon; les gabiers des hunes lancent du brick des grenades sur les assaillants; le combat redouble de vivacité, la fumée cachele Voltigeuraux autres navires de la rade. On devait aller jusqu'à l'abordage, mais l'animation des hommes, qui commençaient à prendre ce jeu au sérieux, fit juger prudent de s'abstenir du combat corps à corps; les chaloupes reçurent l'ordre de virer de bord et de regagner leurs vaisseaux.
Après quelques instants de repos, la fumée s'étant dissipée et les chaloupes ayant rejoint leurs navires respectifs, l'équipage duSuffrenexécuta rapidement le branle-bas de combat. Ce mouvement terminé, tous les officiers et marins étant à leur poste, dans les batteries et dans les hunes, le porte-voix du commandant fit entendre l'ordre du combat; le sifflet aigu du maître d'équipage répéta le signal, et les batteries de tribord et de bâbord commencèrent leur feu. Après plusieurs décharges, la cloche se fit entendre et l'équipage se prépara à repousser l'abordage d'un vaisseau ennemi; les marins s'élancèrent dans les haubans, sur les bastingages, sur la dunette, et exécutèrent un feu nourri de mousqueterie; la corvette des élèves de deuxième année passait alors sous toutes voiles à portée de pistolet duSuffren.
Après ces divers exercices, à trois heures de l'après-midi, le duc et la duchesse de Nemours débarquèrent, visitèrent le château et sa salle d'armes si riche et si belle; ils se rendirent ensuite au cours d'Ajot, d'où ils eurent la vue d'une joute entre les chaloupes des navires de guerre. La beauté du temps, le calme de la mer ajoutèrent encore à l'intérêt qu'offrait cette scène.
Le 31, le duc de Nemours visita le port et les établissements de la marine, il visitale Valmy, vaisseau de trois ponts en construction. Le soir, un bal de 3,000 personnes eut lieu dans une salle immense. Les villages voisins y avaient envoyé des danseurs et des danseuses en costumes du pays, avec leurs bannières et leurs musiciens; cette variété d'habillements et l'exécution de danses nationales donnèrent à cette réunion une physionomie particulière.
Le 1er septembre, après la visite des fortifications et la revue des troupes, le prince assista, du cours d'Ajot à un simulacre de débarquement; le soir, il eut, du même lieu, le spectacle curieux d'un combat naval de nuit. Cette scène termina la série de ces exercices militaires, qui ont donné à tous les spectateurs une haute idée de ce qui pourrait faire notre marine en cas de guerre.
Théâtre de la Gaieté--Paméla Giraud, 4e acte.--Legénéral Verby, Saint-Mar; Dupré, Joseph; Rousseau, Édouard;Binet, Francisque; Paméla, madame Saint-Albin; madame Rousseau,madame Stéphanie; madame du Brocard, Mélanie.
L'École des Princes, comédie en cinq actes, et en vers deM. Louis Lefèvre. (Second-Théâtre-Français).--Paméla Giraud, drame deM. de Balzac; (Théâtre de la Gaieté). --Les Bohémiens de Paris(Théâtre de l'Ambigu-Comique).
Le Second-Théâtre-Français, fermé pendant trois mois, a rouvert ses portes jeudi dernier; M. Ponsard et Lucrèce ont eu les honneurs de cette première journée; rien de mieux; cette politesse leur était bien due: sans M. Ponsard en effet, et sansLucrèce, le Second-Théâtre-Français serait-il encore aujourd'hui le Second-Théâtre-Français? L'éclat de leur succès a fixé sa destinée chancelante, et appelé sur lui la manne de la subvention. Sans doute, l'oeuvre a les mêmes beautés de style que par le passé, mais les acteurs sont moins heureux et moins habiles. Il est fâcheux que M. Lireux, le directeur, n'ait pas gardé Bocage, Bouchet et madame Hadley, qui avaient fortifié de tout leur talent le premier succès de la tragédie de M. Ponsard; mademoiselle Maxime, M. Ballande et M. Godat les remplacent, mais ne les font point oublier; il ne reste de l'ancienne distribution que madame Dorval; encore a-t-elle abandonné le rôle de Lucrèce pour celui de Tullie, où elle réussit moins.Lucrèceest donc un peu compromise par ces changements et ces désertions; où sont d'ailleurs les succès éternels?
Théâtre de l'Ambigu-Comique:--les bohémiens de Paris, 4eacte.--Crèvecoeur, Malis; Louise, madame Deslandes.
Le Second-Théâtre-Français ne semble pas vouloir économiser la marchandise; dès le lendemain, il mettait au monde une comédie en cinq actes et en vers.
L'idée de cet ouvrage est honnête et philosophique, mais d'une honnêteté qui frise l'ennui, et d'une philosophie par trop banale; voici le sujet en quelques mots.
Un misanthrope, du nom de Feldmann, s'est retire du monde, qu'il hait de toute son âme; sa philosophie mécontente et grondeuse a choisi, comme dit l'Alceste de Molière: