SOMMAIRE

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843Nº 35. Vol. II.--SAMEDI 28 OCTOBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix dechaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75,Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pourl'Étranger.          --   10        --    20       --    40SOMMAIRECourses au Champ-de-Mars.Vue générale du Champ-de-Mars; les Coureurs au départ.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Éclairage au gaz sidéral.--Théâtres.Deux scènes de Pierre Landais; Cinq scènes de Don Quichotte.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade, par M. O. N.--La pêche de la Morue.Onze Gravures.--Projet d'une Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers contemporains. Charles Dickens. La Table d'hôte.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIV, Pise.Sept Gravures.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Amusements des Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rébus.Courses au Champ-de-Mars.Les courses d'automne sont terminées à la satisfaction publique, et surtout à la satisfaction de deux éleveurs privilégiés, le prince Marc de Beauvau et le baron Antony de Rothschild, qui ont, seuls, remporté tous les prix. Le premier a gagné 27,000 fr., et le second 9,000 fr. Depuis les fameux triomphes deMiss Annette, qui, deux ans durant, fut invincible, aucun cheval de course n'avait eu sur ses rivaux la supériorité qui, cette année, a été le partage deNativa, au prince de Beauvau. Au printemps, elle avait trompé bien des espérances: elle avait médiocrement couru; la faute n'en était pas à elle, mais à son état de santé. A Chantilly,Nativaa commencé à prendre sa revanche en gagnant le Saint-Léger; à Paris, elle a continué le cours de ses exploits; désormais elle a conquis la plus belle place au sommet de l'aristocratie chevaline. Tous les prix qu'elle a courus elle les a gagnés sans effort, sans coups d'éperon, avec une facilité désespérante pour les autres. Comme César,Nativapeut prendre pour devise:veni, vidi, vici.Le dimanche 15, elle débuta par un prix de 3,500 fr., qu'elle enlève lestement à des chevaux de haute réputation; le même jour, M. de Rothschild et son chevalDrummerbattentRatopolis, à M. Lupin.Capharnaüm, à M. de Gamins, et bien d'autres encore; 3,000 fr. sont la récompense de cette prouesse au galop.Le jeudi 19, MM. de Beauvau et de Rothschild se partagent encore le gâteau des courses; le premier, toujours avecNativa, gagne 5,000 fr.; le second, avecMuse, remporte le prix royal, qui se paie 6,000 fr.Jusqu'ici la lutte se soutient assez égale entre les deux éleveurs; mais le moment est arrivé où le prince français va remporter de deux chevaux et de deux prix sur le baron anglo-allemand.Nativan'est pas au bout de ses succès; il reste un prix de 4,500 fr.: il est pour elle.Amanda, au comte de Cambis,Prospero, à M. de. Rothschild,Vespérine, à M. Vasquez, n'ont pas la moindre prétention à lui disputer la victoire.Le grand prix royal de 14,000 fr. peut et doit même rétablir la balance en faveur de M. de Rothschild;Annetta, la digne fille deMiss Annette. Annetta, qui a si bien couru l'année dernière, et plus récemment ce printemps,Annettaa été ménagée par le prudentCarter. De peur de la fatiguer, il ne l'a engagée dans aucune course; elle arrive fraîche, légère, au combat; sa condition est parfaite; l'entraîneur a droit à tous nos éloges; tout le monde parie pourAnnetta, elle est favorite. Si quelques joueurs hardis osent aventurer quelques louis contre elle, ils s'adressent àAdolphusmagnifique cheval du comte de Cambis, et ils contient leur sort à la vitesse bien connue de ce bel animal. Mais en matière de course, les hommes proposent et les chevaux disposent. Personne ne songeait àJenny, la modesteJenny, qui n'a pour elle que des succès insignifiants de province, et le mérite négatif d'être une fois en sa vie arrivée seconde au Derby de Chantilly; mais depuis,Jennyest devenue la propriété du prince de Beauvau; le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait; dans les heureuses écuries de la maison de Beauvau, les mauvais chevaux se changent en bons chevaux, lesJennyse changent enNativa.L'Illustrationa saisi le moment où va être donné le signal du départ pour le grand prix royal. Tout le monde est à son poste; on aperçoit la tribune du jockey-club, les juges et les coureurs.Jennyest confondue dans la foule, mais bientôt elle en sortira: elle sera victorieuse.Elle a gagné les deux épreuves avec une supériorité incontestable. Quoique pleine de sept mois, quoique restée en arrière de quelques longueurs, par la faute de son jockey, elle arrive première, au bruit des applaudissements et des bravos.Courses de septembre au Champ-de-Mars.Jennya autrefois appartenu à lord Seymour, dont l'hippodrome regrette aujourd'hui l'absence. Lord Seymour, cet Achille des courses, est en ce moment renfermé sous sa tente, laissant prendre sa place par de jeunes éleveurs. Il est à regretter, malgré les succès de ses héritiers, qu'un homme si intelligent, et à qui les courses doivent tant en France, se soit laissé dégoûter par des revers immérités. Il a été dignement remplacé et suppléé par MM. Lupin, A. Fould, Sabatier, de Beauvau et de Pontalba; mais lord Seymour est presque dans notre pays le créateur de cette industrie, qui peut devenir nationale; et, tout en rendant justice au présent, pour être juste, il faut donner un regret au passé.Les coureurs au départ.Une remarque assez curieuse à faire, c'est que depuis plusieurs années le nombre des bonnes juments l'a emporté sur celui des bons chevaux. Ainsi, en 1841, nous avons euFiametta; en 1842,Annetta; en 1843,NativaetJenny; puis, dans un ordre inférieur,Tragédie, AmandaetMuse. Les chevaux sont bien loin de valoir leurs rivaux du sexe féminin. Cette, bizarrerie de la nature, est un malheur pour nos races françaises; des étalons pourvus des qualités qui distinguentNativa, AnnettaetJennyeussent été précieux; leur sang se fût répandu par tout le pays, et eût amélioré les espèces; bornées à la condition du mères, ces juments perdent presque toute, leur valeur publique et nationale, et nous obligent à aller chercher en Angleterre, les étalons que nous eussions trouvés chez nous.Courrier de Paris.M. de Talleyrand n'était pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a vécu; c'était la seconde moitié de lui-même; Talleyrand n'allait pas sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un complétait l'autre; mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de Montrond a été enterré la semaine dernière.On ne trouvera plus son pareil; cette espèce d'hommes est finie, et M. de Montrond en aura été le dernier et, on peut le dire, le plus parlait représentant; il faut une corruption en grand et de très-grands seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l'alimenter; faites naître un Montrond de notre temps, il végétera et s'étiolera bien vite; dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffiné; quand il séduirait la femme d'un député d'arrondissement et enlèverait deux ou trois Pénélopes de la garde, nationale; quand il ferait pour cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et où placerait-il sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son cynisme élégant et son esprit de démon? Au service d'un millionnaire enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le chevalier de Grammont mélangé de Casanova!M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la plus singulière. Sans fortune, sans crédit, perpétuellement en butte à la rancune des protêts et des huissiers, il mena toute sa vie un train du grand seigneur, et fit face aux situations les plus périlleuses et les plus diverses par des bons mots.M. de Montrond est mort à suivante-dix ans; pendant cinquante années de cette vie équivoque, la curiosité publique chercha le mot caché de ce luxe et de cette prodigalité, fondés en apparence sur les brouillards de la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, à l'amour ou à la politique? M. de Montrond était-il un de ces bons amis du hasard, qui se donnent un équipage d'un coup de carte, et d'un coup de dé se bâtissent un château? Comme les petits chevaliers de l'ancienne comédie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes et des douairières sentimentales? ou bien, araignée de la diplomatie, tendait-il secrètement ses toiles dans les coins ténébreux de la politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et l'autre chose, et M. de Montrond était homme à justifier tout ce qu'on pouvait en croire.La moralité de ces exigences est d'ailleurs payée ce qu'elle vaut par ceux-là mêmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de Montrond racontait en riant, à M. de Talleyrand, la grande colère d'un de ses créanciers, qui l'avait menacé la veille de le jeter par la fenêtre: «Le drôle oubliait, ajouta-t-il, que nous étions au troisième étage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseillé de vous loger au rez-de-chaussée!»Il nous est mort un autre comédien; mais du moins celui-ci ne dissimulait pas sa qualité et y allait de franc jeu. Son nom s'étalait bravement sur l'affiche, et dévoilait le rôle que mon homme allait jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publié l'autre jour, en l'honneur du défunt, un article nécrologique dans le style de l'oraison funèbre du grand Condé et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait pas une telle éloquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de vaudeville et d'opéra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire. Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'héritage des héros duRoman comique: la vie errante, l'insouciance, la pauvreté, l'habit en loques, et la résignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa croûte de pain au courant d'une eau claire, comme son aïeul Melchior Zapata.Rosambeau avait commencé, par être beau, jeune, élégant, adoré; Ellevion le redoutait, et les succès de ce rival étaient venus le troubler dans saMaison à Vendre. Mais, tandis qu'Ellevion, désertant l'Opéra-Comique, s'arrondissait en riche propriétaire et allait jusqu'à la croix d'honneur il à l'éligibilité, mon Rosambeau perdait ses cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au théâtre desFolies-Dramatiques. Il eut encore une heure d'éclat: ce fut le jour où l'Odéon lui donna asile. Hélas! l'Odéon ne se montra pas charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier à la vie philosophique, errait à la grâce de Dieu dans les rues de Paris, plus délabré que le Juif Ahasvérus, et n'ayant pas même cinq sous dans sa besace.Il s'adressa plusieurs fois à mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec bonté et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'était venu; mais l'argent ne tenait pas à Rosambeau, et Rosambeau tenait à l'argent moins encore. Ses poches étaient percées, la manne qui par hasard y tombait passait bien vite à travers.Il revint si souvent à Araminte et à Célimène, qu'à la fin leur humanité se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau était si peu vêtu et si peu parfumé que le boudoir de Célimène ne s'en arrangeait guère, et que le délicat odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau, encore moins musqué que de coutume; Célimène, qui venait sans doute de congédier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de mélisse, qu'elle aspira avec grâce: «Et que voulez-vous que je fasse, mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien à vous donner!» Puis, se ravisant: «Tenez, prenez ceci;» et en même temps elle lui présenta une petite carte découpée en losange. Rosambeau la prit d'un air stupéfait, et y lut ces mots:Bains Vigier: bon pour une personne.Le trait était sanglant et digne de Célimène; Araminte y eût mis plus d'humanité.--Rosambeau, qui avait des moments de fierté, sortit magnifiquement et sans mot dire.Il n'avait pas déjeuné le matin ni dîné la veille, et son estomac criait miséricorde. La belle consolation à lui offrir qu'un bain d'eau douce!Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, poussé peut-être par une secrète envie de faire faire un plongeon à sa faim, il descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face à face avec l'établissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: «Que voulez-vous? lui crie le garçon d'un ton rogne, avisant le pauvre hère. --Ce que je veux? Vous le voyez bien.» Et Rosambeau donne la carte qu'il tient de Célimène.--A peine a-t-il dit, que son œil affamé entrevit ces mots affiché» sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consommé, 1 fr.; un peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.«Holà! eh! garçon! s'écrie Rosambeau d'une voix formidable.--Voilà, monsieur!--J'ai demandé un bain!--Oui, monsieur.--Un consommé coûte 1 fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donnée représente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consommé!»Le lendemain, il entrait chez Célimène: «Eh bien! lui demanda-t-elle, Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: ça m'a paru plus nourrissant.»Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugène Briffault le feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas un potage, suivant Molière? Heureux le mari, dit Alain, quand les voisins n'y viennent pas goûter l'un après l'autre!Les bans sont affichés; dans trois ou quatre jours, M. Eugène Briffault donnera la seconde représentation duMariage d'un Critique: M. Jules Janin tiendra le poète.Il paraît que la littérature se range et songe à finir sa vie de garçon; après M. Eugène Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Déjà les cloches carillonnent; soit! Que M. Eugène Briffault se marie, cela le regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'étonne de voir ce léger papillon, qui a si longtemps voltigé de fleur en fleur, se fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont sécher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les opinions politiques sont bien connues, reste fidèle à son drapeau jusque dans le choix d'une femme: il épouse une nièce de Cabrera, cousine de Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu éperdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a promis la grandesse à M. Roger de Beauvoir, aussitôt après son rétablissement sur le trône légitime. On croit que M. Roger de Beauvoir l'attendra longtemps.Un autre écrivain beaucoup moins gros que M. Eugène Briffault et non moins léger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une situation financière peu rassurante. Sans le secours de la machine pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop fréquente de monnaie, le vide complet s'était fait dans sa bourse et dans sa caisse. Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se souvint d'un banquier, son ancien camarade de collège, alla tout droit frapper à sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il trouverait à caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux écus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un grand penchant naturel à hypothéquer son bien sur la littérature, il hésita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mécène et un air de François Ier et de Léon X; c'était vraiment pour rien!Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun, et les donna à notre homme. «Mon cher, lui dit celui-ci, sois tranquille, je te rembourserai sur le produit de monmeilleurouvrage.»Depuis, le créancier a mis au monde un roman, deux opéras-comiques, une comédie, une histoire universelle, cinq mélodrames et six vaudevilles. A chaque apparition de ces produits littéraires, le débiteur, songeant à ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur. «Charmant! dit-il, délicieux! un bijou! un véritable chef-d'œuvre! C'est tonmeilleur ouvrage,» appuyant avec intention sur l'épithète. «Ah! laisse donc, réplique l'autre; tu te moques. J'espère faire cent fois mieux.»M. Fornasari, qui a débuté mardi dernier au Théâtre-Italien, est ce qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le croirait plutôt destiné à faire un superbe tambour-major qu'un chanteur.A toutes ces richesses athlétiques M. Fornasari joint une formidable voix de basse qu'il emploie de manière à briser les vitres. M. Fornasari s'est fait entendre dans leBelizariode Donizetti, œuvre prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, après avoir entendu l'opéra et M. Fornasari: «C'est une musique chantée par un aveugle et faite pour des sourds.»Tout le monde ne sait peut-être pas que le goût de la publicité par la presse a gagné jusqu'au jeu d'échecs. Le jeu d'échecs a son journal tout comme s'il était le tiers-parti, la gauche, l'extrême gauche ou le ministère. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'échec et mat est intituler lePalamede, rendant ces sept années d'existence paisible,le Palamede, se croyant abrité par la loi, a paru sans timbre et sans cautionnement. Mais l'autorité se ravise et lui en demande raison. Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'échecs, et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et ces innocents cavaliers!Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit jours le théâtre des Variétés. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un enlèvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux pas? Mademoiselle Flore se serait-elle égarée dans les petits sentiers d'Amathonte et de Cythère, à la suite de quelque noir ravisseur? Non pas. Dieu merci! où en serait-on si des vertus si mûres, si expérimentées, et d'un tel poids, faisaient encore de ces légèretés-là?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin avant qu'on la rattrape.Deux diplomates ont quitté Paris tout récemment: l'un est M. de Salvaudy, qui va montrer à la cour de Turin la chevelure d'Alonzo; l'autre, M. le marquis de Lavallette, nommé consul-général à Alexandrie. M. de Lavallette a longtemps étudié la diplomatie dans les coulisses de l'Opéra; il y a approfondi particulièrement la pirouette et l'entrechat. On blâme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une danseuse, pour le transformer tout à coup en homme d'État. Pourquoi blâmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique pas à pas.L'Académie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux répétitions duDon Sébastiende M. Donizetti; les quatre premiers actes sont complètement achevés. M. Donizetti met la dernière main au cinquième; il a livré hier le morceau final et deux chœurs importants. Dans quinze jours au plus tard,Don Sébastiense montrera tout entier au soleil de la rampe, armé de pied en cap. On loue d'avance la partition; on parle de la magnificence des décors: jamais l'Opéra n'aura été plus prodigue et plus magnifique. Il est particulièrement question de la pompe funèbre du troisième acte. La situation est toute dramatique: don Sébastien, qui passe pour trépassé, assiste à son propre enterrement, comme on la raconté de Marion de Lorme. Il est peut-être dangereux pour un poète et pour un musicien de jouer ainsi avec les morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur la liste nécrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalité n'est pas à craindre; si l'on fait une pompe funèbre sur la scène, ce ne sera ni M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrés.L'Odéon est dévoré par les tragédies sublimes; le succès deLucrèceles fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athènes, l'Italie et la Grèce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire de tous ces trésors? Il est vrai que l'Odéon nous ménage et y met de la prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'œuvre tragique a passé le Pont-Neuf et s'est glissé au comité de lecture du Second-Théâtre-Français, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paraître un seul. On fait grand bruit cependant d'un certainvieux Consulen cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu que ce vieux nous paraisse nouveau!Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, madame B..., assistait hier à la représentation du nouvel opéra-comique de MM. Panard et Ambroise Thomas,le Ménage à Trois; madame de C..., la fausse prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, «Allons donc! lui dit vivement Madame B...; vous ne voyez que ça toute la journée.»Cependant les omnibus continuent à écraser les enfants et les vieillards, les voleurs à détrousser les passants, et partant Paris est toujours le plus charmant pays du monde.Histoire de la SemaineAucun événement, aucun fait de politique intérieure de quelque importance n'est venu cette semaine occuper les esprits. La lutte du conseil municipal d'Angers contre le maire, auquel il refuse son concours, a presque seule remplacé dans la polémique des journaux les longues discussions sur les fortifications de Paris et sur le programme d'opposition mis en avant par M. de Lamartine. La politique prend ses vacances, et le ministère ne paraît pas encore d'accord sur la date précise où il doit les faire cesser. Ceux des ministres au bonheur desquels la présence des Chambres n'est pas absolument indispensable, voudraient que leur réunion fut différée jusqu'au 9 janvier; des scrupules constitutionnels font, dit-on, désirer à quelques autres membres du cabinet que la convocation ait lieu pour le 27 décembre, afin qu'on puisse appeler cette session la session de 1843, et demeurer dans la lettre de la Charte, qui en veut une par année. Nous sommes donc, quoi qu'il arrive, à peu près sûrs de pouvoir célébrer avec nos législateurs soit la nuit de Noël, soit la fête des Rois; nous voudrions être également certains que tous les travaux nécessaires à la session seront prêts au moment où la réunion aura lieu, que les séances pourront se succéder sans interruption, que les projets de loi auront été bien mûris, et que de nouveaux et fâcheux ajournements ne seront pas nécessaires.--A l'extérieur, l'attention de la France a également été peu absorbée par ses propres affaires. L'Autriche a-t-elle ou n'a-t-elle pas refusé au fils de M. le maréchal Soult, à notre ambassadeur à Turin, voyageant dans la partie de l'Italie qui se trouve sous la domination de Vienne, le titre de marquis de Dalmatie? Voilà la question qui a été débattue entre les feuilles du gouvernement et celles de l'opposition. Ce qui paraît être vrai, au milieu d'assertions contradictoires, c'est qu'on a dispensé notre ambassadeur de la formalité du passeport, pour ne pas lui en remettre un qui aurait porté ou une qualification qu'on n'aurait pas voulu lui donner, ou un nom qui n'aurait pas été celui qu il voulait prendre. Du reste, cette guerre à l'histoire est bien pauvre.L'Irlande est la scène politique vers laquelle tous les yeux sont tournés. O'Connell et ses amis y poursuivent leur œuvre avec calme et mesure. Le peuple irlandais a compris que ses destinées à venir dépendaient peut-être de l'esprit d'ordre et de modération qu'il montrerait dans cette circonstance critique et décisive. Son attitude prouve son intelligence et fait le procès à ceux qui n'ont pas su et qui ne savent pas encore le traiter en égal et en frère. Autant O'Connell et ses compatriotes remplissent bien leurs rôles, autant le ministère anglais paraît n'avoir pas étudié le sien. Une feuille d'un comté dit qu'il n'y a autre chose à faire qu'à, pendre O'Connell. Il est évident que si ce journaliste voulait bien, dans son petit coin, se charger de cette mission, il tirerait sir Robert Peel d'un grand embarras. On a fait procéder à des enquêtes pour établir toute la série de crimes imputés aux chefs de l'association; les témoignages recueillis ont été ceux d'agents de la force constabulaire. On ne s'est pas encore arrêté dans le choix d'accusés qu'on se propose de faire parmi les prélats catholiques; quant aux rédacteurs du journalthe Nation, et de quelques autres feuilles irlandaises, on ajoutera pour eux le chef d'accusation d'avoir cherché à séduire et corrompre les soldats de la marine et de l'armée anglaises. L'affaire sera appelée le 2 novembre devant le jury de Dublin, pour être remise, d'après les calculs les plus vraisemblables, aux derniers jours du même mois.--Les cortès espagnoles, depuis leur réunion, n'ont procédé encore qu'à des travaux préparatoires; la vérification des pouvoirs des députés n'a donné lieu à aucune discussion, à aucune lutte où l'on ait pu apprécier la force respective des partis. Outre ceux que les élections ont fait connaître, il s'en est, dit-on, formé un autre qui ne se propose sans doute que de jouer un rôle convenu pour faire regarder comme moins extrême le parti de Narvaez: c'est un parti qui fait semblant de vouloir que l'abdication de l'ex-régente soit déclarée nulle et de nul effet, parce qu'elle n'a pas été libre et volontaire. Nous ne croyons pas que personne le puisse prendre au sérieux. Rien de terminé, rien de plus avancé en Catalogne. Barcelone est encore dans la même et désastreuse situation. Quant à Girone, Prim a écrit à Madrid qu'il y entrerait ou se ferait tuer. On peut donc prédire que le sang coulera encore abondamment sur cette malheureuse terre d'Espagne. Au profit de quels principes et dans quel intérêt avouable? Nous serions bien embarrassés de le dire.--Du reste, au milieu de toutes ces crises sanglantes, le ministère espagnol trouve moyen d'organiser le service postal dans la péninsule. L'empereur de Russie, de son côté, a opéré dans ses États la réforme du tarif des lettres, que la France réclame toujours vainement. Que faudra-t-il donc pour vaincre l'obstination de notre administration? --Il vient de paraître à Madrid un nouveau journal politique,L'International. Cette feuille, rédigée en français, se propose pour but de faire connaître l'Europe à l'Espagne, et surtout l'Espagne à l'Europe. Dans le premier numéro, une nous avons sous les yeux, ses rédacteurs font preuve de talent et de sentiments patriotiques qui n'ont pas ce caractère d'hostilité envers l'étranger qu'on rencontre trop souvent dans les journaux de Madrid.--Des bruits très-contradictoires ont couru sur les troubles de la Romagne et les mesures récentes dont ils auraient été l'occasion. LaGazette du Rhin et de la Moselleavait très-positivement annoncé que le feld-maréchal autrichien Itadesky était entré à Bologne, à la tête de quatre mille hommes tirés du royaume lombardo-vénitien, sur une réquisition du gouvernement papal. LaGazette Universelle Allemandese borne à dire que la demande de les tenir à disposition à effectivement été faite, mais qu'elles ne seront entrées dans le Bolonais que si le cardinal-légat l'a jugé nécessaire. Il faut espérer que le cabinet français ne s'en remettra, pour cette question, ni au jugement du cardinal-légat ni aux bonnes dispositions du feld-maréchal autrichien, et que le souvenir de la conduite de Casimir Périer ne sera pas plus perdu pour le ministère que ne le serait pour la marine et pour l'armée l'exemple de l'amiral Gallois et du colonel Combes. LaGazette d'Augsbourg, au contraire, renferme une correspondance d'après laquelle le Saint-Siège ne songerait à venir à bout des mécontents qu'en entrant dans la voie de réformes politiques qui lui auraient été conseillées par plusieurs cabinets.Il séculariserait d'abord une grande partie des hautes fonctions publiques qui sont dans ce moment dans les mains du clergé. Nous voudrions pouvoir croire à cette version.--Pour en finir avec les nouvelles des États pontificaux, nous dirons que le prêtre Abbé, dont nous avons annoncé la condamnation à mort en même temps que le bruit répandu de sa commutation de peine, aurait été exécuté le 4 octobre, si l'on en croyait les organes habituellement officiels. On a donc vu imprimer: «Hier matin, de bonne heure, le prêtre Abbé, originaire du Piémont, a été décapité dans le château Saint-Ange. Jusqu'à présent, on s'était imaginé qu'il obtiendrait une commutation de peine, parce qu'on pensait que le gouvernement ne se déciderait point à laisser un prêtre monter sur l'échafaud. Le pape a bientôt dissipé cette illusion. S. S. a voulu prouver qu'un criminel ne méritait aucune faveur à raison de son rang et de sa condition. Si l'exécution n'a pas eu lieu sur une place publique, mais dans l'intérieur du château, c'est uniquement que le Gouvernement a voulu éviter la trop grande affluence de peuple sur le lieu de l'exécution.» Mais personne à Rome n'a cru à cette nouvelle, et tout le monde s'est estimé autorisé à penser que le gouvernement papal a voulu donner une sorte de satisfaction à l'opinion publique indiquée à la nouvelle d'une commutation, et sauver ce misérable en considération de son caractère sacerdotal. Ou a pensé aussi qu'en faisant croire à la nouvelle de cette exécution, le gouvernement de Rome tenait à être considéré comme libre de ne pas reculer devant l'application de la peine de mort, si elle était prononcée contre des détenus du fort Saint-Léo.Les mois de septembre et d'octobre auront été cette année cruellement féconds en désastres. Les journaux de nos ports de la Manche et de l'Océan sont pleins de détails sur les avaries et les échouements d'une foule de bâtiments du commerce.--Un tremblement de terre très-violent, accompagné de tonnerre souterrain, s'est fait sentir, le 3 octobre, à Jassy, en Moldavie, et a fait fuir dans les champs une grande partie de sa population effrayée.--Des nouvelles de Port-Léon (Florides) donnent les plus affligeants détails sur un ouragan et une inondation qui y ont exercé leurs ravages dans la nuit du 13 au 14 septembre. La ville fut soudainement inondée, tous les magasins situés sur les quais furent renversés par le torrent; la plus grande partie des maisons fut également détruite, et les malheureux habitants, à demi nus, durent aller chercher un refuge sur les hauteurs voisines. A Saint-Mareks, toutes les maisons ont été également détruites ou endommagées. Mais le désastre a été plus immense encore à Light-House; là, pas un seul édifice, excepté le phare, n'est resté debout, et l'on compte en outre quatorze victimes. Les habitations disséminées sur la côte ont aussi beaucoup souffert: dans l'une, tout le monde a été noyé. Aux dernières dates, on n'avait pu encore constater toute l'étendue du désastre, compter tous les noyés; mais on s'était assuré déjà de la disparition d'un très-grand nombre de personnes, qui ont sans doute été entraînées par les Ilots.On a enfin le dernier mot surle Télémaqueet les richesses; que ses flancs recelaient pour les actionnaires de cette opération, dontl'Illustration(t. I, p. 4) a entretenu ses lecteurs au point de vue du procédé de sauvetage. Le notaire de Quillebœuf devant lequel avait été passé l'acte d'association ou de mystification a fait publier, dans les colonnes de plusieurs journaux, l'avis suivant: «Les actionnaires de l'entreprise du sauvetage duTélémaquesont informés que les travaux viennent d'être entièrement terminés. La cargaison est déposée sur le quai de Quillebœuf; elle consiste en cinquante-deux pièces de bois de construction. Ou avait aussi embarqué à bord duTélémaqueune quantité considérable de barriques, mais on n'en a retrouvé que des débris qui attestent qu'elles ont contenu du suif et de l'huile. Jusqu'au 23 septembre, il était resté beaucoup de sable dans le navire; mais des ouvertures pratiquées à dessein ont donné passage aux courants; les grandes marées de la fin de septembre ont suffi pour le déblayer entièrement. Alors on a pu faire les plus minutieuses recherches, et l'on a acquis la certitude que l'opinion de l'existence de valeurs dansle Télémaqueétait absolument chimérique. Il ne reste plus aujourd'hui de ce navire qu'une carcasse informe. Il sera bientôt procédé, par l'autorité maritime, à la vente, tant de la cargaison que des débris du navire.»--Les actionnaires duTélémaqueauxquels il resterait encore quelque argent à placer, pourraient le porter à une compagnie commerciale dont le siège principal est, dit-on, à Londres, et qui a des succursales dans les principales villes de l'Europe. Cette société, qui a pris pour titreThe Iberian mercantile Company, offre au public 3 pour 100de rente pour rien. D'après les combinaisons de cette compagnie, qui paraît s'être formée pour enrichir l'humanité, certains marchands désignés par elle, ayant un dépôt de ses actions et coupons d'actions, les délivreront,pour rien, sur la demande de l'acheteur qui viendra faire chez eux des emplettes. Si l'achat s'élève à 125 francs, on aura droit à une action principale portant intérêt à 1 et demi pour 100 la première année, 2 et demi pour 100 la deuxième, et 5 pour 100 les années suivantes. Si l'achat ne se monte qu'à 25 francs, on recevra un coupon d'action. «Les achats d'un particulier, dit le journalla Presse, s'élevant, terme moyen, à 3,000 francs par an, il en résulte qu'en dix ans, etsans débourser un sou, on peut se faire 1,000 ou 900 francs de rente.» C'eût été véritablement voler les lecteurs del'Illustration, que de ne pas leur faire connaître une aussi bonne occasion de faire fortune sans s'en apercevoir.--Quant aux actionnaires des fameuses mines de Saint-Bérain, les pauvres victimes des Cleemann, Blum et consorts, ils paraissent aujourd'hui complètement désillusionnés; car les annonces judiciaires fixent le jour de la prochaine vente sur licitation sur une mise à prix qui n'est pas du douzième du capital social.Un marché où à coup sûr l'acquéreur n'a pas été dupe, c'est celui que vient de conclure le ministère de l'intérieur avec un jeune paysagiste de l'École de Lyon, M. Amaranthe Roulliet, inventeur d'un procédé il l'aide duquel l'homme qui n'a jamais dessiné de sa vie peut trouver en quelques minutes la reproduction exacte d'un dessin ou la parfaite ressemblance d'un corps placé devant lui, soit dans des proportions identiques, soit avec diminution ou augmentation, et, dans ces derniers cas, avec une scrupuleuse observation de la perspective, sauf la beauté du trait, qu'une main exercée peut seule atteindre (Voirl'Illustration, t. I, p. 90,). Le procédé est, dit-on, des plus simules, sans machines, sans recours à la chimie, sans attirail incommode et coûteux. Il y a à peu près un an, M. le ministre de l'intérieur demanda un rapport à l'Académie des Beaux-Arts, qui, sur un examen superficiel et peu bienveillant, on ne sait trop pourquoi, refusa net de s'occuper de cette affaire, alléguant que de telles inventions nuisent à l'art en lui ôtant ses difficultés. Le ministre, peu touché d'une telle fin de non-recevoir, qui n'irait à rien moins qu'à proscrire la règle, le compas, la chambre noire ou claire, le daguerréotype, et bien d'autres instruments dont on use fort à l'Académie, et qui n'ont jamais nui à l'art, parce que l'art est très-distinct de l'exactitude matérielle, le ministre nomma une commission dans laquelle durent figurer MM. Cavé, Vilet, Mérimée, Lenormand, Lassus, Flandrin, Léon Coignet, Allaux. Après une étude longue et approfondie, à la suite d'épreuves multipliées dans lesquelles les difficultés de dessin des plus épineuses ont été vaincues avec une rapidité, une facilité, un bonheur incroyables, la commission a conclu à ce que la direction des Beaux-Arts achetât la découverte dans l'intérêt des beaux-arts et de l'industrie. On sait les lenteurs administratives; le secret fut enfin révélé à un membre de la commission, savant architecte, qui, dans un nouveau rapport au ministre, a déclaré la découverte plus étendue et plus féconde encore, que ne le croyait l'inventeur; sur quoi, une pension dedouze cents francsa été accordée à M. A. Roulliet. Il y a de cela près de deux mois, et on ne comprend pas pourquoi la découverte n'a point encore été livrée à la légitime impatience de beaucoup d'artistes de premier ordre, moins dédaigneux de progrès qu'on ne l'est à l'Académie. Nous comprenons avec quelle prudence une telle affaire doit être officiellement traitée. Nous savons les ménagements qui sont dus à un corps respectable à tant de titres; mais enfin, si quelqu'un s'est endormi par hasard, une fois sans plus; si quelqu'un a manqué de goût et de pénétration, le public n'en est pas cause et ne saurait être puni. Le public, lui non plus, n'aime pas qu'on le fasse attendre.--Ce n'est point à ce procédé mécanique, mais au pinceau habile de Sigalon, que sont dus douze grands tableaux dont vont être décorés les plafonds de l'ancienne église des Petits-Augustins dépendant de l'école des Beaux-Arts. Ces peintures, qui ont chacune une dimension de quatre mètres de large sur six de hauteur, représentent les douze apôtres de la chapelle Sixtine à Rome. Ces beaux tableaux feront suite à la magnifique copie duJugement dernier, exécutée par le même artiste, qui décore déjà l'abside de ce musée.Éclairage au gaz sidéral.--Expérience faite le20 octobre sur la place de la Concorde.De nombreuses tentatives sont faites en ce moment pour enlever au gaz le monopole de l'éclairage. Dans la séance du l'Académie des Sciences du 29 mai dernier, MM. Busson, Dumaurier et Rouen avaient lu un mémoire sur l'éclairage par la combustion des huiles essentielles provenant du schiste, de la houille et du goudron. Ce mémoire avait attiré l'attention de l'Académie; mais comme, tout en sachant bien que ces huiles étaient très-riches en carbone et en hydrogène, ou n'ignorait, pas non plus qu'elles donnaient une flamme tellement fuligineuse qu'il avait toujours fallu renoncer à les employer à l'éclairage, on avait besoin que l'expérience vînt constater si MM. Busson-Dumaurier et Rouen avaient vaincu la difficulté devant laquelle jusque-là chacun avait échoué; ils l'ont en effet heureusement surmontée. Nous ne savons pas bien par quels calculs on arrive à établir, comme quelques journaux l'ont avancé, que cet éclairage est au gaz comme 6 est à 1, et à l'éclairage à l'huile comme 8 est à 1. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que cet éclairage, qui, quant à présent, doit coûter peu puisqu'il est alimenté par un liquide dont les usines de gaz, qui en produisent beaucoup, ne tiraient jusqu'à ce jour qu'un parti insignifiant, après avoir fonctionné pendant trois mois à la gare du chemin de fer de Saint-Cloud, depuis l'avenue du Château jusqu'à la station de Montretout, vient d'être essayé avec un égal succès, par l'administration de la ville de Paris, dans la rue de la Huchette et sur la place du Musée du Louvre. Si la difficulté d'allumer, sensible aujourd'hui, ne devient pas presque insurmontable par le froid, cet éclairage, que son odeur rendra toujours inapplicable dans les intérieurs, pourra être extérieurement d'une certaine ressource là où le gaz ne peut être établi, et les petites villes, qui ne sauraient supporter les dépenses de pose de conduits, pourront, en se procurant les lampes fort simples qui constituent l'appareil de ce nouvel éclairage, profiler à peu de frais d'un perfectionnement incontestable.--Vendredi 20, à neuf heures du soir, un nombreux public était rassemblé sur la place de la Concorde pour assister à l'essai d'un autre éclairage, l'éclairage électrique. Deux cents éléments de pile Bunzen, réunis dans le papillon qui sert de piédestal à la statue de la ville de Lille, étaient préparés pour illuminer un cylindre de charbon ouvert aux deux bouts, renfermé dans un bocal en verre plongeant dans de l'acide nitrique. Le cylindre de charbon renfermait lui-même un bocal de porcelaine poreuse contenant de l'eau acidulée à quinze degrés à l'aide d'acide sulfurique, et un cylindre d'amalgame de zinc plongeant dans l'eau acidulée. Deux conducteurs en cuivre partant des deux pôles de la pile, et terminés par du charbon aiguisé, se rendent dans un ballon vide d'air, où ils se rencontrent à une courte distance. Les deux fluides de nature opposée, en se réunissant, produisent une lumière douce et abondante. Les becs de gaz avaient été éteints sur presque toute la place, et ceux qui étaient demeurés ne servaient qu'à faire ressortir, par le rouge fauve de leur lumière, au milieu du brouillard où régnait ce soir-là, la blancheur éclatante de la lumière nouvelle. Il a été démontré que cinq foyers de cet éclairage illumineraient la place mieux qu'elle ne l'est, et lui ôteraient cette apparence de surtout de table que l'architecte lui a donnée. Mais quel est le prix de revient de l'application de ce procédé? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et ce dont les inventeurs, hommes de science, ne se sont pas, dit-on, rendu un compte très-exact. Toutefois, on annonce un nouvel essai, avec un foyer beaucoup plus puissant placé au haut de l'obélisque; et cette fois, ou se propose d'asseoir des calculs qui puissent mettre à même de prononcer sur le côté pratique d'un procédé qui, s'il ne pouvait devenir usuel, serait toujours d'un bel effet dans les fêtes et illuminations. Les journaux américains nous ont appris la mort d'un savant astronome et mathématicien français, M. J.-N. Nicollet, ancien professeur du Lycée Impérial à Paris, décédé à Washington. Les feuilles des États-Unis lui paient un juste tribut d'éloges et de regrets.--LeCourrier d'Indre-et-Loirenous apporte la nouvelle de la perte que vient de faire l'émigration polonaise, d'un des hommes qui l'honoraient le plus. M. Pietkiewiez, ancien professeur suppléant à l'Université de Wilna, ancien nonce à la diète de Pologne, vient de mourir à l'âge de trente-huit ans, à Tours, qui lui avait été fixé pour résidence. Cet homme, qui avait la passion du bien, s'était dévoué à seconder l'établissement primitif de la colonie agricole de Mettray. Il avait été nommé professeur d'allemand au collège royal de Tours, et ses vastes connaissances, son esprit fin et doux, son caractère bienveillant, ses autres vertus, qui faisaient le charme et l'admiration de tous ceux qui l'ont connu, sont aujourd'hui l'inépuisable source des regrets de ses compatriotes, qui le respectaient, de ses amis, qui ne l'oublieront jamais, et d'une veuve qui pleure sur une union formée il y a quelques mois, et si prématurément, et cruellement rompue.Théâtre de l'Odéon.--Pierre Landais. 4e acte.--Albin,Milon; Marie, mademoiselle E. Volet; Étienne Chauvin, Darcourt.--EtienneChauvin remet à Albert l'écharpe ensanglantée de son frère.Théâtres.Pierre Landais, drame en cinq acte de M. ÉmileSouvestre(Théâtre de l'Odéon).--Don Quichotte et Sancho Pança,(Cirque-Olympique).--Les Naufrageurs, (Porte-Saint-Martin).--Le Capitaine Lambert, (Gymnase),--Jacquot(Théâtre des Variétés).La véridique histoire de Pierre Landais est assez singulière et assez intéressante pour qu'un homme de talent et d'imagination comme M. Émile Souvestre y ait vu les éléments d'un drame. Qu'y a-t-il de plus dramatique, en effet, que la vie de ce simple fils de tailleur d'habits qui, parti de l'échoppe de son père, s'élève peu à peu, par son habileté et son esprit, à la plus haute fortune, et devient le ministre tout-puissant de François II, duc de Bretagne? Gouvernant le duché sous ce prince faible et ami des plaisirs, Pierre Landais tient tête à Louis XI lui-même, et entreprend contre la noblesse bretonne une lutte acharnée, brisant ses privilèges et abattant son audace factieuse. Quelques historiens, il est vrai, parlent de Pierre Landais comme d'un parvenu ambitieux et violent qui n'aurait cherché dans cette lutte qu'à satisfaire sa cupidité et sa haine; mais d'autres, rehaussant le caractère de Pierre, lui donnent les vues profondes de l'homme d'État; s'il frappait sur la noblesse, ce n'était pas pour satisfaire de vaines rancunes et de coupables passions, mais pour affranchir le pouvoir du duc et délivrer la Bretagne du joug d'une aristocratie oppressive. Sous ce point de vue, Pierre Landais est non-seulement un politique, mais un philosophe.Théâtre de l'Odéon--Pierre Landais. 3e acte. --PierreLandais, Bouchet; Marie, mademoiselle E. Volet; Albert, Milon; ÉtienneChavin, Darcourt.--Étienne montre le bourreau à Landais.Théâtre d'hiver du Cirque-Olympique.--DonQuichotte.--Le TournoiC'est ainsi du moins que M. Émile Souvestre nous le présente. Ce Pierre Landais, atteint de philosophie démocratique, devait plaire, en effet, à l'énergique auteur deRiche et Pauvre, lequel défend, dans tous ses écrits, avec une noble chaleur de talent, la cause de l'opprimé contre l'oppresseur. M. Souvestre prend Landais à son humble origine; voici sa demeure indigente. Qui vient troubler le silence de ce réduit? Les agents du fisc: le pauvre tailleur n'a pas de quoi payer le loyer, et la main impitoyable des recors le dépouille de ses dernières ressources: tous ses meubles sont vendus; Landais ne sauve de cette rapine qu'un escabeau et le grabat où repose sa fille Marie.Il faut voir son désespoir: c'est à la noblesse qu'il s'en prend, à ces insolents gentilshommes qui surchargent d'impôts les malheureux pour nourrir leur luxe et leurs débauches. Ah! si je pouvais me plaindre au duc! s'écrie Pierre Landais.Cependant l'orage gronde au ciel et l'éclair sillonne la nue. Un homme enveloppé d'un manteau demande asile à Landais: c'est le duc en personne; Landais l'a reconnu. Séparé de ses gens par l'orage, le prince a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste que les débris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et sécher les vêtements de monseigneur.Frappé de tant de misère, le duc interroge Landais, qui expose ses griefs avec chaleur. «S'il était le maître de la Bretagne, il soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, dès aujourd'hui je l'attache à ma personne; suis-moi!»Le tailleur est devenu le trésorier-général du duché de Bretagne; le pauvre habile un palais; l'opprimé est tout-puissant; Pierre Landais, en un mot, gouverne le duché, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.La prospérité et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas arrivé à ce grand résultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever des inimitiés: plus d'une fois même, il a dû châtier ses ennemis; ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus décidé, est mort en prison, dépouillé de toutes dignités et de tout pouvoir.La noblesse, menacée, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit Landais de ses railleries: «Un vil artisan!» dit-elle; quelques-uns viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire étalage de leur ressentiment. Après les paroles, les actions: les nobles complotent et s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frère de Chauvin.Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire; des soldats apostés les obligent à rendre les armes.Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a d'ambition que pour sa fille; soit! mais le cœur humain n'explique-t-il pas l'affaire encore mieux?Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché; Albert l'ignore lui-même.Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert aime Marie la fille du bourreau de son père.Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le cœur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit: «Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et Marie s'évanouit.Etienne a beau faire, Albert tient à Marie plus qu'à Chauvin: l'amour pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement Étienne veut l'entraîner dans sa haine et dans ses intrigues, Albert résiste: il fait plus encore: il sauve la vie à Landais et arrache Marie aux ravisseurs soudoyés par Étienne.Vous dites; «Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter dans le, palais après sa défaite?» Il faut s'en prendre à l'imprévoyance de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la liberté.Landais paie cher cette imprudence: Étienne et ses complices s'emparent de la ville; Landais, surpris, ne peut résister; tout est dit: son bonheur est passé et sa puissance s'écroule. Landais, prisonnier d'Étienne, n'a plus qu'à se préparer à la mort; un seul regret affaiblit son courage: que deviendra Marie? «Je veillerai sur elle, dit Albert, je serai son défenseur et son époux.» A ces mots, il anéantit l'écrit qui constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom, afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consolé, va d'un pas ferme à la mort.Ce n'est là qu'une esquisse incomplète du drame de M. Émile Souvestre: on y trouve bien d'autres événements et d'autres complications; peut-être, même est-ce le défaut de l'ouvrage; les faits ne s'y produisent pas toujours nettement et jettent çà et là, par une certaine confusion, quelque obscurité sur les sentiments et sur les caractères; mais, à tout prendre, le drame intéresse; il a été constamment applaudi: c'est le succès le plus réel que le Second-Théâtre-Français ait obtenu depuis sa réouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas à dédaigner par le temps qui court, une pensée généreuse et un noble cœur se remuent partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nommé M. Souvestre, qu'on l'aurait deviné.--Don Quichotte et son Sancho Pança chevauchent, depuis quelque temps, au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier, toujours vaillant, généreux, éthique, comme il convient à son caractère; le fidèle écuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon appétit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les sinuosités de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied à pied à la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison; cette entreprise nous mènerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour courir si loin, suffisamment éperonnés et armés chevaliers errants.Choisissons seulement quelques épisodes de ce poème mémorable; et d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation, ô ciel! et comme il a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jeté notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent en l'air à tours de bras et le font rebondir comme une balle élastique; ô mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rôle aussi naturellement que toi!Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa candeur; vous savez comme quoi, au détour d'un buis, le valeureux chevalier rencontra une bande de forçats escortée d'une escouade de la sainte hermandad. «Holà! oh! seigneurs cavaliers, rendez la liberté à ces malheureux, s'écria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable épée!» Et aussitôt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte mit les gendarmes en pleine déroute et délivra les bandits, qu'il prenait pour des esclaves opprimés. Ce qu'il en advint, vous le voyez; à peine les forçats ont-ils brisé leurs chaînes, qu'ils se tournent contre leur libérateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec Sancho.Que devenir après une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exilées des villes et des grandes routes, se sont abritées sous la houlette; ainsi font don Quichotte et Sancho.Mais la vie champêtre convient-elle à un tel héros? Don Quichotte a bientôt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pança enfourche le bât de son âne, en attendant le fidèle baudet qui broute quelque part l'herbe fleurie.Hélas! don Quichotte a beau être le plus vaillant des héros de la Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne, les casques retentissent, les cuirasses étincellent; quels rudes coups d'épée! cependant don Quichotte est vaincu.Était-ce pour être partout trahi, berné et battu, qu'un beau jour, ô don Quichotte! ô innocent héroïque! tu as quitté ta maison, ta nièce, ton curé et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison portant l'un, Rossinante portant l'autre?--Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas à de tels jeux d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avecles Naufrageurstitre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boulé, l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits qui dépouillent les malheureux que la tempête a jetés sur la rive, et les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment ornée de tempêtes, de naufrages, de meurtres, d'enlèvements, de morts subites, de résurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dénouement, le crime est châtié amplement, comme cela est de règle, et les naufrageurs s'abîment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu leur pardonne, et à M. Roulé aussi!--Le Capitaine Lambert, du gymnase, recommencele Joueurde Regnard, et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu'à son dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est là le grand désespoir de Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a ruiné Lambert, répare tout le mal, et rend à Lambert la fortune qu'il regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue pas longtemps.Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le théâtre des Variétés de dormir; il a voulu avoir aussi sa pièce à travestissements.Jacquotne sert pas à autre chose; Jacquot est tout à la fois Vernet, Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de Paris y passent; Neuville exécute ces métamorphoses et ces imitations avec une vérité et une ressemblance dignes d'étonnement. La pièce est d'ailleurs semée de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et Gabriel.De l'autre côté de l'EauSOUVENIRS D'UNE PROMENADE.(Suite.--Voyez t. II, p. 6, 18 et 30.)SUR LA TAMISE.Tout ce qu'éprouvait de patriotique jalousie le vieux Caton pendant sa résidence à Carthage, un Français,--je parle du moins farouche citoyen de Paris,--doit le ressentir en arrivant à Londres par cette belle avenue marine qui commence à Gravesend.Ce n'est pas que l'entrée des Champs-Elysées n'ait son mérite et l'Arc-de-Triomphe ses glorieux souvenirs; mais Vienne a son Prater; Berlin, son allée de tilleuls; Rome avait des arcs de triomphe sur toutes ses routes. Aucune ville de ce bas monde n'a eu et n'aura jamais,--il faut le croire,--ces huit lieues de rivières encombrées de quatre mille vaisseaux.Voici les lourds charbonniers de Newcastle, voici les bricks de commerce qui reviennent de Calcutta et de Bombay, voici les pêcheurs de morue, voici les yachts de laRoyal Navy, voici les stationnaires, sentinelles imposantes, voici le pavillon russe, le pavillon danois.--hélas! et Copenhague? --le papillon américain,--et Boston?--le pavillon français,--diable, et Trafalgar?Noble et glorieux pavillon, que n'était-tu du moins sur quelque beau navire aux agrès bien ordonnés, brillant de la poupe à la proue, les sabords ouverts et montrant les dents! Mais non; à l'arrière de cinq on six méchantes carènes, sales et mal tenues, pendait un chiffon tricolore dont à peine on distinguait les nuances éteintes. Sans le souvenir de la Colonne, il y avait de quoi se voiler la face et s'enfuir à fond de cale.Encore des vaisseaux, des vaisseaux encore, des vaisseaux toujours. Quelquefois, nous ne voyons de loin, acculé à la rive, que le profil d'un beau navire; mais ce profil nous en marquait dix, quinze, vingt, rangés côte à côte. Cette immense force ne s'étale pas, bien au contraire; chaque vaisseau se serre et se fait petit, dans une agglomération monstrueuse de voiles et de mâts et de tuyaux à vapeur.Puis, derrière les toits du rivage, vous avisez d'autres cordages, d'autres vergues, d'autres pavillons: ce sont lesDocks, ce sont des ports creusés par douzaines, où vont encore se cacher des flottes entières, se reposer les bâtiments avariés, se décharger les opulentes cargaisons... Bref, au bout d'une heure ou deux, la tête vous tourne, ce panorama mouvant vous enivre; vous vous croyez le jouet d'un rêve,--et d'un mauvais rêve, puisque vous n'êtes pas Anglais.J'avais d'abord donné carrière à mon étonnement à mesure qu'un obligeant gentleman me signalait l'un après l'autre tous les points remarquables devant lesquels nous passions. Mais je crus voir briller dans ses yeux une orgueilleuse satisfaction qui me déplut, et ménageant de mon mieux la transition, je passai en peu de minutes à une indifférence fort bien jouée. Comme dernier symptôme de cet insouciant dédain, letillaburelodemy uncle Tobyme vint admirablement en aide. Le Gentleman s'inquiète de mes airs blasés; et après avoir essayé deux ou trois fois encore ses triomphantes insinuations, il me quitte, presque offensé de les voir si tranquillement accueillies.SOUTH MOLTON STREET.On m'avait spécialement recommandé de loger dans l'East-End. En ce pays où tout est strictement classé, mieux vaut un grenier du quartier noble qu'un hôtel tout entier de la Cité. Nous primes donc notre essor, mon compagnon de voyage et moi, vers la région très-noble ou Hyde-Park semble retenir la crème anglaise.Et comme j'étais pressé d'en finir avec les ennuis du premier établissement, nous nous installâmes chez un estimable chapelier qui mit à notre disposition tout le superflu de sa petite maison: à savoir, un salon et deux chambres à coucher.Sans me permettre une critique trop générale, voici mes observations sur l'intérieur hospitalier qu'il nous offrit en échange de guinées assez nombreuses.Les cheminées avaient, en guise de devants de feu, des tabliers de soubrette excessivement ornés. Ces tabliers étaient en papier de couleur découpé, brodé, bariolé, rehaussé de paillettes.L'unique canapé du salon était d'une maigreur attristante. La maîtresse du logis,--Dieu me garde de la nommer à présent!--ressemblait au canapé du salon.Quelque chose de plus maigre encore, c'était Anne, l'unique soubrette de l'établissement. Bien que l'escalier criât volontiers sous le moindre poids, elle le montait et le descendait sans le plus léger bruit, à la manière des fantômes, dont elle avait la pâleur et l'œil hagard; je parle de son œil,--ou plutôt de ses yeux,--pour les avoir aperçus de temps à autre, à la dérobée. En général, ils étaient respectueusement baissés vers le parquet.Le salon était pauvre, mais décent. La chambre à laquelle il donnait accès affichait un certain air de propreté menteuse. Je la cédai à mon compagnon de voyage.Quant augarretoù je fus relégué par cette déférence toute naturelle, il mériterait une description en vers à la manière de Gresset; mais je me bornerai à quelques détails prosaïques.Mon lit,--un véritablefour-posted-bed,--était d'une ampleur conjugale; mais les matelas, évidemment destinés à un célibataire, ne le garnissaient ni en largeur ni en longueur. Ils formaient au milieu du plancher qui les soutenait une espèce de monticule quadrangulaire très-élevé. Je les comptai par curiosité: ils étaient cinq, dont le mieux fourni n'avait certainement pas l'épaisseur d'une galette du Gymnase. En revanche, par la consistance, ils en auraient facilement remontré au biscuit de mer le plus solide.Après de vains efforts pour dormir sur cette couche dure, je me résignai à demander, non pas un, mais cinq autres matelas supplémentaires, qui me furent octroyés avec une certaine stupéfaction, et un lit de plumes, par la vertueuse mistriss...--j'ai juré de ne pas la nommer.Loin de m'enhardir, cette complaisance m'empêcha de lui faire remarquer que le couvre-pieds de coton qui devait me dérober aux yeux indiscrets, tandis que je me livrerais au sommeil, manquait évidemment des qualités indispensables à ce voile nocturne. Les souris ou le temps en avaient fait un véritable crible dont les trous multipliés, laissant passer mes jambes, ne pouvaient guère arrêter un regard curieux.Les serviettes étaient contemporaines du couvre-pieds. Elles devaient de plus à une lessive particulière je ne sais quelle odeur nauséabonde qui remplissait la chambre quand j'y montai pour la première fois.«Par bonheur, pensai-je, nous sommes au mois de juin,» Et je courus ouvrir la fenêtre.La fenêtre,--infernale guillotine!--résista obstinément à tous mes efforts pour la relever; je la crus condamnée par quelque droit de servitude, et je m'assis sur ma malle, dans l'attitude de Marins sur les ruines de Carthage, mais beaucoup moins résigné que le vieux proconsul. Il était en plein air, lui. Quant à moi, j'aurais volontiers pleuré.Pourtant l'excès même du malheur, dans une âme forte, amène, une énergique réaction; puis le tablier de ma cheminée était si plaisant, il affectait de si étranges grâces, et ses grâces ressortaient si bien, éclairées par une affreuse chandelle de suif enfoncée dans un bougeoir énorme, que la résignation reprit sur mon cœur son heureux empire. Je doublai de mon manteau le couvre-pieds transparent; je m'isolai, autant que faire se put, du contact cotonneux de mes draps, et si le sommeil n'avait fui mes paupières, j'aurais pu me croire sur le plus délicieux édredon.Mais je ne fermai pas l'œil et mal en prit à certains petits animaux qui, dès cette nuit même, avec un empressement tout britannique, voulaient se repaître de sang français.SIGNALEMENT D'UNE CAPITALE.

L'Illustration, No. 0035, 28 Octobre 1843

Nº 35. Vol. II.--SAMEDI 28 OCTOBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Prix dechaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75,Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. pourl'Étranger.          --   10        --    20       --    40

SOMMAIRECourses au Champ-de-Mars.Vue générale du Champ-de-Mars; les Coureurs au départ.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Éclairage au gaz sidéral.--Théâtres.Deux scènes de Pierre Landais; Cinq scènes de Don Quichotte.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade, par M. O. N.--La pêche de la Morue.Onze Gravures.--Projet d'une Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers contemporains. Charles Dickens. La Table d'hôte.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIV, Pise.Sept Gravures.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Amusements des Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rébus.

Courses au Champ-de-Mars.Vue générale du Champ-de-Mars; les Coureurs au départ.--Courrier de Paris.--Histoire de la Semaine.Éclairage au gaz sidéral.--Théâtres.Deux scènes de Pierre Landais; Cinq scènes de Don Quichotte.--De l'autre côté de l'eau. Souvenirs d'une promenade, par M. O. N.--La pêche de la Morue.Onze Gravures.--Projet d'une Caisse de Pensions de retraite pour les Classes laborieuses--Romanciers contemporains. Charles Dickens. La Table d'hôte.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIV, Pise.Sept Gravures.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes.Gravure.--Amusements des Sciences.--Logogriphe musical. Solution.--Rébus.

Les courses d'automne sont terminées à la satisfaction publique, et surtout à la satisfaction de deux éleveurs privilégiés, le prince Marc de Beauvau et le baron Antony de Rothschild, qui ont, seuls, remporté tous les prix. Le premier a gagné 27,000 fr., et le second 9,000 fr. Depuis les fameux triomphes deMiss Annette, qui, deux ans durant, fut invincible, aucun cheval de course n'avait eu sur ses rivaux la supériorité qui, cette année, a été le partage deNativa, au prince de Beauvau. Au printemps, elle avait trompé bien des espérances: elle avait médiocrement couru; la faute n'en était pas à elle, mais à son état de santé. A Chantilly,Nativaa commencé à prendre sa revanche en gagnant le Saint-Léger; à Paris, elle a continué le cours de ses exploits; désormais elle a conquis la plus belle place au sommet de l'aristocratie chevaline. Tous les prix qu'elle a courus elle les a gagnés sans effort, sans coups d'éperon, avec une facilité désespérante pour les autres. Comme César,Nativapeut prendre pour devise:veni, vidi, vici.

Le dimanche 15, elle débuta par un prix de 3,500 fr., qu'elle enlève lestement à des chevaux de haute réputation; le même jour, M. de Rothschild et son chevalDrummerbattentRatopolis, à M. Lupin.Capharnaüm, à M. de Gamins, et bien d'autres encore; 3,000 fr. sont la récompense de cette prouesse au galop.

Le jeudi 19, MM. de Beauvau et de Rothschild se partagent encore le gâteau des courses; le premier, toujours avecNativa, gagne 5,000 fr.; le second, avecMuse, remporte le prix royal, qui se paie 6,000 fr.

Jusqu'ici la lutte se soutient assez égale entre les deux éleveurs; mais le moment est arrivé où le prince français va remporter de deux chevaux et de deux prix sur le baron anglo-allemand.Nativan'est pas au bout de ses succès; il reste un prix de 4,500 fr.: il est pour elle.Amanda, au comte de Cambis,Prospero, à M. de. Rothschild,Vespérine, à M. Vasquez, n'ont pas la moindre prétention à lui disputer la victoire.

Le grand prix royal de 14,000 fr. peut et doit même rétablir la balance en faveur de M. de Rothschild;Annetta, la digne fille deMiss Annette. Annetta, qui a si bien couru l'année dernière, et plus récemment ce printemps,Annettaa été ménagée par le prudentCarter. De peur de la fatiguer, il ne l'a engagée dans aucune course; elle arrive fraîche, légère, au combat; sa condition est parfaite; l'entraîneur a droit à tous nos éloges; tout le monde parie pourAnnetta, elle est favorite. Si quelques joueurs hardis osent aventurer quelques louis contre elle, ils s'adressent àAdolphusmagnifique cheval du comte de Cambis, et ils contient leur sort à la vitesse bien connue de ce bel animal. Mais en matière de course, les hommes proposent et les chevaux disposent. Personne ne songeait àJenny, la modesteJenny, qui n'a pour elle que des succès insignifiants de province, et le mérite négatif d'être une fois en sa vie arrivée seconde au Derby de Chantilly; mais depuis,Jennyest devenue la propriété du prince de Beauvau; le roi Midas changeait en or tout ce qu'il touchait; dans les heureuses écuries de la maison de Beauvau, les mauvais chevaux se changent en bons chevaux, lesJennyse changent enNativa.

L'Illustrationa saisi le moment où va être donné le signal du départ pour le grand prix royal. Tout le monde est à son poste; on aperçoit la tribune du jockey-club, les juges et les coureurs.Jennyest confondue dans la foule, mais bientôt elle en sortira: elle sera victorieuse.

Elle a gagné les deux épreuves avec une supériorité incontestable. Quoique pleine de sept mois, quoique restée en arrière de quelques longueurs, par la faute de son jockey, elle arrive première, au bruit des applaudissements et des bravos.

Courses de septembre au Champ-de-Mars.

Jennya autrefois appartenu à lord Seymour, dont l'hippodrome regrette aujourd'hui l'absence. Lord Seymour, cet Achille des courses, est en ce moment renfermé sous sa tente, laissant prendre sa place par de jeunes éleveurs. Il est à regretter, malgré les succès de ses héritiers, qu'un homme si intelligent, et à qui les courses doivent tant en France, se soit laissé dégoûter par des revers immérités. Il a été dignement remplacé et suppléé par MM. Lupin, A. Fould, Sabatier, de Beauvau et de Pontalba; mais lord Seymour est presque dans notre pays le créateur de cette industrie, qui peut devenir nationale; et, tout en rendant justice au présent, pour être juste, il faut donner un regret au passé.

Les coureurs au départ.

Une remarque assez curieuse à faire, c'est que depuis plusieurs années le nombre des bonnes juments l'a emporté sur celui des bons chevaux. Ainsi, en 1841, nous avons euFiametta; en 1842,Annetta; en 1843,NativaetJenny; puis, dans un ordre inférieur,Tragédie, AmandaetMuse. Les chevaux sont bien loin de valoir leurs rivaux du sexe féminin. Cette, bizarrerie de la nature, est un malheur pour nos races françaises; des étalons pourvus des qualités qui distinguentNativa, AnnettaetJennyeussent été précieux; leur sang se fût répandu par tout le pays, et eût amélioré les espèces; bornées à la condition du mères, ces juments perdent presque toute, leur valeur publique et nationale, et nous obligent à aller chercher en Angleterre, les étalons que nous eussions trouvés chez nous.

M. de Talleyrand n'était pas mort tout entier, tant que M. de Montrond a vécu; c'était la seconde moitié de lui-même; Talleyrand n'allait pas sans Montrond, et Montrond sans Talleyrand; l'un complétait l'autre; mais maintenant tout est dit; M. de Talleyraud est bien mort; M. de Montrond a été enterré la semaine dernière.

On ne trouvera plus son pareil; cette espèce d'hommes est finie, et M. de Montrond en aura été le dernier et, on peut le dire, le plus parlait représentant; il faut une corruption en grand et de très-grands seigneurs pour faire éclore une telle race et pour l'alimenter; faites naître un Montrond de notre temps, il végétera et s'étiolera bien vite; dans ce monde de petits vices et de petites intrigues vulgaires, il n'y a plus place pour une intrigue si savante et pour un vice si raffiné; quand il séduirait la femme d'un député d'arrondissement et enlèverait deux ou trois Pénélopes de la garde, nationale; quand il ferait pour cinquante mille francs de dettes, la belle affaire! Et où placerait-il sa charmante impudence, sa fine raillerie, ses airs de Momcade, son cynisme élégant et son esprit de démon? Au service d'un millionnaire enrichi dans la cannelle ou dans le trois-six: le bel emploi pour le chevalier de Grammont mélangé de Casanova!

M. de Montrond fut l'un et l'autre, et, comme tous les deux, il se fit de sa hardiesse et de son esprit l'existence la plus romanesque et la plus singulière. Sans fortune, sans crédit, perpétuellement en butte à la rancune des protêts et des huissiers, il mena toute sa vie un train du grand seigneur, et fit face aux situations les plus périlleuses et les plus diverses par des bons mots.

M. de Montrond est mort à suivante-dix ans; pendant cinquante années de cette vie équivoque, la curiosité publique chercha le mot caché de ce luxe et de cette prodigalité, fondés en apparence sur les brouillards de la Tamise et de la Seine. Fallait-il en demander le secret au jeu, à l'amour ou à la politique? M. de Montrond était-il un de ces bons amis du hasard, qui se donnent un équipage d'un coup de carte, et d'un coup de dé se bâtissent un château? Comme les petits chevaliers de l'ancienne comédie, se faisait-il un gros revenu de l'estime des tendres baronnes et des douairières sentimentales? ou bien, araignée de la diplomatie, tendait-il secrètement ses toiles dans les coins ténébreux de la politique dont son ami Talleyrand tenait les fils? On a cru l'une et l'autre chose, et M. de Montrond était homme à justifier tout ce qu'on pouvait en croire.

La moralité de ces exigences est d'ailleurs payée ce qu'elle vaut par ceux-là mêmes qui s'en servent ou qui s'en divertissent.--Un jour, M. de Montrond racontait en riant, à M. de Talleyrand, la grande colère d'un de ses créanciers, qui l'avait menacé la veille de le jeter par la fenêtre: «Le drôle oubliait, ajouta-t-il, que nous étions au troisième étage.--Montrond, dit Talleyrand, je vous ai toujours conseillé de vous loger au rez-de-chaussée!»

Il nous est mort un autre comédien; mais du moins celui-ci ne dissimulait pas sa qualité et y allait de franc jeu. Son nom s'étalait bravement sur l'affiche, et dévoilait le rôle que mon homme allait jouer. Du reste, sa noblesse valait celle de M. de Montrond; il s'appelait M. de Rosambeau... M. Jules Janin a publié l'autre jour, en l'honneur du défunt, un article nécrologique dans le style de l'oraison funèbre du grand Condé et de Turenne. Entre nous, Rosambeau ne demandait pas une telle éloquence, et Bossuet est de trop pour un acteur de vaudeville et d'opéra-comique. Scarron aurait mieux fait l'affaire. Rosambeau, en effet, avait recueilli tout l'héritage des héros duRoman comique: la vie errante, l'insouciance, la pauvreté, l'habit en loques, et la résignation philosophique; plus d'une fois il trempa sa croûte de pain au courant d'une eau claire, comme son aïeul Melchior Zapata.

Rosambeau avait commencé, par être beau, jeune, élégant, adoré; Ellevion le redoutait, et les succès de ce rival étaient venus le troubler dans saMaison à Vendre. Mais, tandis qu'Ellevion, désertant l'Opéra-Comique, s'arrondissait en riche propriétaire et allait jusqu'à la croix d'honneur il à l'éligibilité, mon Rosambeau perdait ses cheveux, perdait ses dents, et tombait, de chute en chute, jusqu'au théâtre desFolies-Dramatiques. Il eut encore une heure d'éclat: ce fut le jour où l'Odéon lui donna asile. Hélas! l'Odéon ne se montra pas charitable longtemps; un an avant sa mort, Rosambeau, rendu tout entier à la vie philosophique, errait à la grâce de Dieu dans les rues de Paris, plus délabré que le Juif Ahasvérus, et n'ayant pas même cinq sous dans sa besace.

Il s'adressa plusieurs fois à mademoiselle Mars, qui l'accueillit avec bonté et le renvoya toujours moins pauvre qu'il n'était venu; mais l'argent ne tenait pas à Rosambeau, et Rosambeau tenait à l'argent moins encore. Ses poches étaient percées, la manne qui par hasard y tombait passait bien vite à travers.

Il revint si souvent à Araminte et à Célimène, qu'à la fin leur humanité se lassa; d'ailleurs, le Rosambeau était si peu vêtu et si peu parfumé que le boudoir de Célimène ne s'en arrangeait guère, et que le délicat odorat d'Araminte s'en effarouchait.--Un matin, arriva mon Rosambeau, encore moins musqué que de coutume; Célimène, qui venait sans doute de congédier Acaste et Clitandre, lui dit en prenant son flacon d'eau de mélisse, qu'elle aspira avec grâce: «Et que voulez-vous que je fasse, mon pauvre Rosambeau? je n'ai plus rien à vous donner!» Puis, se ravisant: «Tenez, prenez ceci;» et en même temps elle lui présenta une petite carte découpée en losange. Rosambeau la prit d'un air stupéfait, et y lut ces mots:Bains Vigier: bon pour une personne.

Le trait était sanglant et digne de Célimène; Araminte y eût mis plus d'humanité.--Rosambeau, qui avait des moments de fierté, sortit magnifiquement et sans mot dire.

Il n'avait pas déjeuné le matin ni dîné la veille, et son estomac criait miséricorde. La belle consolation à lui offrir qu'un bain d'eau douce!

Cependant Rosambeau suivait tout pensif le quai du Louvre; et, poussé peut-être par une secrète envie de faire faire un plongeon à sa faim, il descendit sur le bord de la Seine; et la, se trouvant face à face avec l'établissement aquatique de M. Vigier, il y entra machinalement: «Que voulez-vous? lui crie le garçon d'un ton rogne, avisant le pauvre hère. --Ce que je veux? Vous le voyez bien.» Et Rosambeau donne la carte qu'il tient de Célimène.--A peine a-t-il dit, que son œil affamé entrevit ces mots affiché» sur la muraille: Un bain, 1 fr.; un consommé, 1 fr.; un peignoir, 5 cent.; un petit pain, 5 cent.

«Holà! eh! garçon! s'écrie Rosambeau d'une voix formidable.--Voilà, monsieur!--J'ai demandé un bain!--Oui, monsieur.--Un consommé coûte 1 fr.?--Tout juste, monsieur.--Cette carte de bain que je vous, ai donnée représente 1 fr.?--Certainement, monsieur.--Donnez-moi un consommé!»

Le lendemain, il entrait chez Célimène: «Eh bien! lui demanda-t-elle, Rosambeau, avez-vous pris un bain?--Non, madame, j'ai pris un potage: ça m'a paru plus nourrissant.»

Ce n'est pas un potage que doit prendre M. Eugène Briffault le feuilletoniste, mais une femme. Qu'ai-je dit? La femme n'est-t-elle pas un potage, suivant Molière? Heureux le mari, dit Alain, quand les voisins n'y viennent pas goûter l'un après l'autre!

Les bans sont affichés; dans trois ou quatre jours, M. Eugène Briffault donnera la seconde représentation duMariage d'un Critique: M. Jules Janin tiendra le poète.

Il paraît que la littérature se range et songe à finir sa vie de garçon; après M. Eugène Briffault, ou annonce M. Roger de Beauvoir. Déjà les cloches carillonnent; soit! Que M. Eugène Briffault se marie, cela le regarde, mais M. Roger de Beauvoir, c'est autre chose! On s'étonne de voir ce léger papillon, qui a si longtemps voltigé de fleur en fleur, se fixer enfin et s'abattre sur la plate-bande du mariage. Les roses vont sécher sur pied, et le myrte en mourra. M. Roger de Beauvoir, dont les opinions politiques sont bien connues, reste fidèle à son drapeau jusque dans le choix d'une femme: il épouse une nièce de Cabrera, cousine de Gomez et filleule de Zumala-Barregui. M. Roger de Beauvoir en est devenu éperdument amoureux pendant son dernier voyage en Catalogue. Charles V a promis la grandesse à M. Roger de Beauvoir, aussitôt après son rétablissement sur le trône légitime. On croit que M. Roger de Beauvoir l'attendra longtemps.

Un autre écrivain beaucoup moins gros que M. Eugène Briffault et non moins léger que M. Roger de Beauvoir se trouvait, il y a un an, dans une situation financière peu rassurante. Sans le secours de la machine pneumatique, et par le seul effet d'une consommation trop fréquente de monnaie, le vide complet s'était fait dans sa bourse et dans sa caisse. Il avait beau en sonder toute la profondeur, sa main n'y rencontrait pas les deux mille livres dont il avait un besoin urgent. Enfin, il se souvint d'un banquier, son ancien camarade de collège, alla tout droit frapper à sa porte, et lui fit adroitement comprendre le charme qu'il trouverait à caresser deux billets de la banque de France. L'homme aux écus saisit l'affaire au premier mot, et comme la finance n'a pas un grand penchant naturel à hypothéquer son bien sur la littérature, il hésita d'abord; mais enfin il s'agissait d'un ancien condisciple; et puis, pour deux mille livres, on se donnait un certain reflet de Mécène et un air de François Ier et de Léon X; c'était vraiment pour rien!

Il tira donc les deux billets d'un joli portefeuille de maroquin brun, et les donna à notre homme. «Mon cher, lui dit celui-ci, sois tranquille, je te rembourserai sur le produit de monmeilleurouvrage.»

Depuis, le créancier a mis au monde un roman, deux opéras-comiques, une comédie, une histoire universelle, cinq mélodrames et six vaudevilles. A chaque apparition de ces produits littéraires, le débiteur, songeant à ses deux mille livres, vient en personne pour complimenter l'auteur. «Charmant! dit-il, délicieux! un bijou! un véritable chef-d'œuvre! C'est tonmeilleur ouvrage,» appuyant avec intention sur l'épithète. «Ah! laisse donc, réplique l'autre; tu te moques. J'espère faire cent fois mieux.»

M. Fornasari, qui a débuté mardi dernier au Théâtre-Italien, est ce qu'on appelle un bel homme, tradition populaire, il a de grands bras, de grandes jambes, de grandes mains, de grands pieds, de grands yeux, de grands cheveux, de grandes dents blanches et de grands gestes; on le croirait plutôt destiné à faire un superbe tambour-major qu'un chanteur.

A toutes ces richesses athlétiques M. Fornasari joint une formidable voix de basse qu'il emploie de manière à briser les vitres. M. Fornasari s'est fait entendre dans leBelizariode Donizetti, œuvre prodigieusement bruyante. Quelqu'un disait, après avoir entendu l'opéra et M. Fornasari: «C'est une musique chantée par un aveugle et faite pour des sourds.»

Tout le monde ne sait peut-être pas que le goût de la publicité par la presse a gagné jusqu'au jeu d'échecs. Le jeu d'échecs a son journal tout comme s'il était le tiers-parti, la gauche, l'extrême gauche ou le ministère. Il y a sept ans qu'il imprime ainsi ses opinions sur la marche du Roi et de la Reine. Cette feuille d'échec et mat est intituler lePalamede, rendant ces sept années d'existence paisible,le Palamede, se croyant abrité par la loi, a paru sans timbre et sans cautionnement. Mais l'autorité se ravise et lui en demande raison. Est-ce qu'il y a vraiment de la politique au fond d'une partie d'échecs, et la Tour cacherait-elle des complots secrets contre la forme du gouvernement? O timbre, laisse donc vivre en paix ces pauvres fous et ces innocents cavaliers!

Voici quelque chose de plus grave: un grand trouble agite depuis huit jours le théâtre des Variétés. Qu'est-ce? qu'y a-t-il? Il s'agit d'un enlèvement.--Est-ce que mademoiselle Boisgoutier aurait fait un faux pas? Mademoiselle Flore se serait-elle égarée dans les petits sentiers d'Amathonte et de Cythère, à la suite de quelque noir ravisseur? Non pas. Dieu merci! où en serait-on si des vertus si mûres, si expérimentées, et d'un tel poids, faisaient encore de ces légèretés-là?--La fugitive a dix-huit ans, des yeux noirs, un petit air innocent et candide et une jambe de biche; avec cela, elle ira loin avant qu'on la rattrape.

Deux diplomates ont quitté Paris tout récemment: l'un est M. de Salvaudy, qui va montrer à la cour de Turin la chevelure d'Alonzo; l'autre, M. le marquis de Lavallette, nommé consul-général à Alexandrie. M. de Lavallette a longtemps étudié la diplomatie dans les coulisses de l'Opéra; il y a approfondi particulièrement la pirouette et l'entrechat. On blâme cette faveur rapide qui l'a pris entre deux coulisses et une danseuse, pour le transformer tout à coup en homme d'État. Pourquoi blâmer? Il est clair que M. de Lavallette a fait sa fortune politique pas à pas.

L'Académie royale de Musique donne le meilleur de son temps aux répétitions duDon Sébastiende M. Donizetti; les quatre premiers actes sont complètement achevés. M. Donizetti met la dernière main au cinquième; il a livré hier le morceau final et deux chœurs importants. Dans quinze jours au plus tard,Don Sébastiense montrera tout entier au soleil de la rampe, armé de pied en cap. On loue d'avance la partition; on parle de la magnificence des décors: jamais l'Opéra n'aura été plus prodigue et plus magnifique. Il est particulièrement question de la pompe funèbre du troisième acte. La situation est toute dramatique: don Sébastien, qui passe pour trépassé, assiste à son propre enterrement, comme on la raconté de Marion de Lorme. Il est peut-être dangereux pour un poète et pour un musicien de jouer ainsi avec les morts: le parterre s'avise quelquefois de les mettre tous les deux sur la liste nécrologique. Mais ici, dit-on, ce genre de mortalité n'est pas à craindre; si l'on fait une pompe funèbre sur la scène, ce ne sera ni M. Scribe ni M. Donizetti qui y seront enterrés.

L'Odéon est dévoré par les tragédies sublimes; le succès deLucrèceles fait pulluler; en voulez-vous, en voici! Rome et Athènes, l'Italie et la Grèce, ont envahi les cartons de M. Lireux; qu'allons-nous faire de tous ces trésors? Il est vrai que l'Odéon nous ménage et y met de la prudence; tous les jours on annonce que quelque nouveau chef-d'œuvre tragique a passé le Pont-Neuf et s'est glissé au comité de lecture du Second-Théâtre-Français, mais jusqu'ici ou n'en a pas encore vu paraître un seul. On fait grand bruit cependant d'un certainvieux Consulen cinq actes, qui, dit-on, nous la garde bonne. Nous verrons bien; pourvu que ce vieux nous paraisse nouveau!

Une charmante femme, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, madame B..., assistait hier à la représentation du nouvel opéra-comique de MM. Panard et Ambroise Thomas,le Ménage à Trois; madame de C..., la fausse prude, attaquait l'invraisemblance du sujet, «Allons donc! lui dit vivement Madame B...; vous ne voyez que ça toute la journée.»

Cependant les omnibus continuent à écraser les enfants et les vieillards, les voleurs à détrousser les passants, et partant Paris est toujours le plus charmant pays du monde.

Aucun événement, aucun fait de politique intérieure de quelque importance n'est venu cette semaine occuper les esprits. La lutte du conseil municipal d'Angers contre le maire, auquel il refuse son concours, a presque seule remplacé dans la polémique des journaux les longues discussions sur les fortifications de Paris et sur le programme d'opposition mis en avant par M. de Lamartine. La politique prend ses vacances, et le ministère ne paraît pas encore d'accord sur la date précise où il doit les faire cesser. Ceux des ministres au bonheur desquels la présence des Chambres n'est pas absolument indispensable, voudraient que leur réunion fut différée jusqu'au 9 janvier; des scrupules constitutionnels font, dit-on, désirer à quelques autres membres du cabinet que la convocation ait lieu pour le 27 décembre, afin qu'on puisse appeler cette session la session de 1843, et demeurer dans la lettre de la Charte, qui en veut une par année. Nous sommes donc, quoi qu'il arrive, à peu près sûrs de pouvoir célébrer avec nos législateurs soit la nuit de Noël, soit la fête des Rois; nous voudrions être également certains que tous les travaux nécessaires à la session seront prêts au moment où la réunion aura lieu, que les séances pourront se succéder sans interruption, que les projets de loi auront été bien mûris, et que de nouveaux et fâcheux ajournements ne seront pas nécessaires.--A l'extérieur, l'attention de la France a également été peu absorbée par ses propres affaires. L'Autriche a-t-elle ou n'a-t-elle pas refusé au fils de M. le maréchal Soult, à notre ambassadeur à Turin, voyageant dans la partie de l'Italie qui se trouve sous la domination de Vienne, le titre de marquis de Dalmatie? Voilà la question qui a été débattue entre les feuilles du gouvernement et celles de l'opposition. Ce qui paraît être vrai, au milieu d'assertions contradictoires, c'est qu'on a dispensé notre ambassadeur de la formalité du passeport, pour ne pas lui en remettre un qui aurait porté ou une qualification qu'on n'aurait pas voulu lui donner, ou un nom qui n'aurait pas été celui qu il voulait prendre. Du reste, cette guerre à l'histoire est bien pauvre.

L'Irlande est la scène politique vers laquelle tous les yeux sont tournés. O'Connell et ses amis y poursuivent leur œuvre avec calme et mesure. Le peuple irlandais a compris que ses destinées à venir dépendaient peut-être de l'esprit d'ordre et de modération qu'il montrerait dans cette circonstance critique et décisive. Son attitude prouve son intelligence et fait le procès à ceux qui n'ont pas su et qui ne savent pas encore le traiter en égal et en frère. Autant O'Connell et ses compatriotes remplissent bien leurs rôles, autant le ministère anglais paraît n'avoir pas étudié le sien. Une feuille d'un comté dit qu'il n'y a autre chose à faire qu'à, pendre O'Connell. Il est évident que si ce journaliste voulait bien, dans son petit coin, se charger de cette mission, il tirerait sir Robert Peel d'un grand embarras. On a fait procéder à des enquêtes pour établir toute la série de crimes imputés aux chefs de l'association; les témoignages recueillis ont été ceux d'agents de la force constabulaire. On ne s'est pas encore arrêté dans le choix d'accusés qu'on se propose de faire parmi les prélats catholiques; quant aux rédacteurs du journalthe Nation, et de quelques autres feuilles irlandaises, on ajoutera pour eux le chef d'accusation d'avoir cherché à séduire et corrompre les soldats de la marine et de l'armée anglaises. L'affaire sera appelée le 2 novembre devant le jury de Dublin, pour être remise, d'après les calculs les plus vraisemblables, aux derniers jours du même mois.--Les cortès espagnoles, depuis leur réunion, n'ont procédé encore qu'à des travaux préparatoires; la vérification des pouvoirs des députés n'a donné lieu à aucune discussion, à aucune lutte où l'on ait pu apprécier la force respective des partis. Outre ceux que les élections ont fait connaître, il s'en est, dit-on, formé un autre qui ne se propose sans doute que de jouer un rôle convenu pour faire regarder comme moins extrême le parti de Narvaez: c'est un parti qui fait semblant de vouloir que l'abdication de l'ex-régente soit déclarée nulle et de nul effet, parce qu'elle n'a pas été libre et volontaire. Nous ne croyons pas que personne le puisse prendre au sérieux. Rien de terminé, rien de plus avancé en Catalogne. Barcelone est encore dans la même et désastreuse situation. Quant à Girone, Prim a écrit à Madrid qu'il y entrerait ou se ferait tuer. On peut donc prédire que le sang coulera encore abondamment sur cette malheureuse terre d'Espagne. Au profit de quels principes et dans quel intérêt avouable? Nous serions bien embarrassés de le dire.--Du reste, au milieu de toutes ces crises sanglantes, le ministère espagnol trouve moyen d'organiser le service postal dans la péninsule. L'empereur de Russie, de son côté, a opéré dans ses États la réforme du tarif des lettres, que la France réclame toujours vainement. Que faudra-t-il donc pour vaincre l'obstination de notre administration? --Il vient de paraître à Madrid un nouveau journal politique,L'International. Cette feuille, rédigée en français, se propose pour but de faire connaître l'Europe à l'Espagne, et surtout l'Espagne à l'Europe. Dans le premier numéro, une nous avons sous les yeux, ses rédacteurs font preuve de talent et de sentiments patriotiques qui n'ont pas ce caractère d'hostilité envers l'étranger qu'on rencontre trop souvent dans les journaux de Madrid.--Des bruits très-contradictoires ont couru sur les troubles de la Romagne et les mesures récentes dont ils auraient été l'occasion. LaGazette du Rhin et de la Moselleavait très-positivement annoncé que le feld-maréchal autrichien Itadesky était entré à Bologne, à la tête de quatre mille hommes tirés du royaume lombardo-vénitien, sur une réquisition du gouvernement papal. LaGazette Universelle Allemandese borne à dire que la demande de les tenir à disposition à effectivement été faite, mais qu'elles ne seront entrées dans le Bolonais que si le cardinal-légat l'a jugé nécessaire. Il faut espérer que le cabinet français ne s'en remettra, pour cette question, ni au jugement du cardinal-légat ni aux bonnes dispositions du feld-maréchal autrichien, et que le souvenir de la conduite de Casimir Périer ne sera pas plus perdu pour le ministère que ne le serait pour la marine et pour l'armée l'exemple de l'amiral Gallois et du colonel Combes. LaGazette d'Augsbourg, au contraire, renferme une correspondance d'après laquelle le Saint-Siège ne songerait à venir à bout des mécontents qu'en entrant dans la voie de réformes politiques qui lui auraient été conseillées par plusieurs cabinets.

Il séculariserait d'abord une grande partie des hautes fonctions publiques qui sont dans ce moment dans les mains du clergé. Nous voudrions pouvoir croire à cette version.--Pour en finir avec les nouvelles des États pontificaux, nous dirons que le prêtre Abbé, dont nous avons annoncé la condamnation à mort en même temps que le bruit répandu de sa commutation de peine, aurait été exécuté le 4 octobre, si l'on en croyait les organes habituellement officiels. On a donc vu imprimer: «Hier matin, de bonne heure, le prêtre Abbé, originaire du Piémont, a été décapité dans le château Saint-Ange. Jusqu'à présent, on s'était imaginé qu'il obtiendrait une commutation de peine, parce qu'on pensait que le gouvernement ne se déciderait point à laisser un prêtre monter sur l'échafaud. Le pape a bientôt dissipé cette illusion. S. S. a voulu prouver qu'un criminel ne méritait aucune faveur à raison de son rang et de sa condition. Si l'exécution n'a pas eu lieu sur une place publique, mais dans l'intérieur du château, c'est uniquement que le Gouvernement a voulu éviter la trop grande affluence de peuple sur le lieu de l'exécution.» Mais personne à Rome n'a cru à cette nouvelle, et tout le monde s'est estimé autorisé à penser que le gouvernement papal a voulu donner une sorte de satisfaction à l'opinion publique indiquée à la nouvelle d'une commutation, et sauver ce misérable en considération de son caractère sacerdotal. Ou a pensé aussi qu'en faisant croire à la nouvelle de cette exécution, le gouvernement de Rome tenait à être considéré comme libre de ne pas reculer devant l'application de la peine de mort, si elle était prononcée contre des détenus du fort Saint-Léo.

Les mois de septembre et d'octobre auront été cette année cruellement féconds en désastres. Les journaux de nos ports de la Manche et de l'Océan sont pleins de détails sur les avaries et les échouements d'une foule de bâtiments du commerce.--Un tremblement de terre très-violent, accompagné de tonnerre souterrain, s'est fait sentir, le 3 octobre, à Jassy, en Moldavie, et a fait fuir dans les champs une grande partie de sa population effrayée.--Des nouvelles de Port-Léon (Florides) donnent les plus affligeants détails sur un ouragan et une inondation qui y ont exercé leurs ravages dans la nuit du 13 au 14 septembre. La ville fut soudainement inondée, tous les magasins situés sur les quais furent renversés par le torrent; la plus grande partie des maisons fut également détruite, et les malheureux habitants, à demi nus, durent aller chercher un refuge sur les hauteurs voisines. A Saint-Mareks, toutes les maisons ont été également détruites ou endommagées. Mais le désastre a été plus immense encore à Light-House; là, pas un seul édifice, excepté le phare, n'est resté debout, et l'on compte en outre quatorze victimes. Les habitations disséminées sur la côte ont aussi beaucoup souffert: dans l'une, tout le monde a été noyé. Aux dernières dates, on n'avait pu encore constater toute l'étendue du désastre, compter tous les noyés; mais on s'était assuré déjà de la disparition d'un très-grand nombre de personnes, qui ont sans doute été entraînées par les Ilots.

On a enfin le dernier mot surle Télémaqueet les richesses; que ses flancs recelaient pour les actionnaires de cette opération, dontl'Illustration(t. I, p. 4) a entretenu ses lecteurs au point de vue du procédé de sauvetage. Le notaire de Quillebœuf devant lequel avait été passé l'acte d'association ou de mystification a fait publier, dans les colonnes de plusieurs journaux, l'avis suivant: «Les actionnaires de l'entreprise du sauvetage duTélémaquesont informés que les travaux viennent d'être entièrement terminés. La cargaison est déposée sur le quai de Quillebœuf; elle consiste en cinquante-deux pièces de bois de construction. Ou avait aussi embarqué à bord duTélémaqueune quantité considérable de barriques, mais on n'en a retrouvé que des débris qui attestent qu'elles ont contenu du suif et de l'huile. Jusqu'au 23 septembre, il était resté beaucoup de sable dans le navire; mais des ouvertures pratiquées à dessein ont donné passage aux courants; les grandes marées de la fin de septembre ont suffi pour le déblayer entièrement. Alors on a pu faire les plus minutieuses recherches, et l'on a acquis la certitude que l'opinion de l'existence de valeurs dansle Télémaqueétait absolument chimérique. Il ne reste plus aujourd'hui de ce navire qu'une carcasse informe. Il sera bientôt procédé, par l'autorité maritime, à la vente, tant de la cargaison que des débris du navire.»--Les actionnaires duTélémaqueauxquels il resterait encore quelque argent à placer, pourraient le porter à une compagnie commerciale dont le siège principal est, dit-on, à Londres, et qui a des succursales dans les principales villes de l'Europe. Cette société, qui a pris pour titreThe Iberian mercantile Company, offre au public 3 pour 100de rente pour rien. D'après les combinaisons de cette compagnie, qui paraît s'être formée pour enrichir l'humanité, certains marchands désignés par elle, ayant un dépôt de ses actions et coupons d'actions, les délivreront,pour rien, sur la demande de l'acheteur qui viendra faire chez eux des emplettes. Si l'achat s'élève à 125 francs, on aura droit à une action principale portant intérêt à 1 et demi pour 100 la première année, 2 et demi pour 100 la deuxième, et 5 pour 100 les années suivantes. Si l'achat ne se monte qu'à 25 francs, on recevra un coupon d'action. «Les achats d'un particulier, dit le journalla Presse, s'élevant, terme moyen, à 3,000 francs par an, il en résulte qu'en dix ans, etsans débourser un sou, on peut se faire 1,000 ou 900 francs de rente.» C'eût été véritablement voler les lecteurs del'Illustration, que de ne pas leur faire connaître une aussi bonne occasion de faire fortune sans s'en apercevoir.--Quant aux actionnaires des fameuses mines de Saint-Bérain, les pauvres victimes des Cleemann, Blum et consorts, ils paraissent aujourd'hui complètement désillusionnés; car les annonces judiciaires fixent le jour de la prochaine vente sur licitation sur une mise à prix qui n'est pas du douzième du capital social.

Un marché où à coup sûr l'acquéreur n'a pas été dupe, c'est celui que vient de conclure le ministère de l'intérieur avec un jeune paysagiste de l'École de Lyon, M. Amaranthe Roulliet, inventeur d'un procédé il l'aide duquel l'homme qui n'a jamais dessiné de sa vie peut trouver en quelques minutes la reproduction exacte d'un dessin ou la parfaite ressemblance d'un corps placé devant lui, soit dans des proportions identiques, soit avec diminution ou augmentation, et, dans ces derniers cas, avec une scrupuleuse observation de la perspective, sauf la beauté du trait, qu'une main exercée peut seule atteindre (Voirl'Illustration, t. I, p. 90,). Le procédé est, dit-on, des plus simules, sans machines, sans recours à la chimie, sans attirail incommode et coûteux. Il y a à peu près un an, M. le ministre de l'intérieur demanda un rapport à l'Académie des Beaux-Arts, qui, sur un examen superficiel et peu bienveillant, on ne sait trop pourquoi, refusa net de s'occuper de cette affaire, alléguant que de telles inventions nuisent à l'art en lui ôtant ses difficultés. Le ministre, peu touché d'une telle fin de non-recevoir, qui n'irait à rien moins qu'à proscrire la règle, le compas, la chambre noire ou claire, le daguerréotype, et bien d'autres instruments dont on use fort à l'Académie, et qui n'ont jamais nui à l'art, parce que l'art est très-distinct de l'exactitude matérielle, le ministre nomma une commission dans laquelle durent figurer MM. Cavé, Vilet, Mérimée, Lenormand, Lassus, Flandrin, Léon Coignet, Allaux. Après une étude longue et approfondie, à la suite d'épreuves multipliées dans lesquelles les difficultés de dessin des plus épineuses ont été vaincues avec une rapidité, une facilité, un bonheur incroyables, la commission a conclu à ce que la direction des Beaux-Arts achetât la découverte dans l'intérêt des beaux-arts et de l'industrie. On sait les lenteurs administratives; le secret fut enfin révélé à un membre de la commission, savant architecte, qui, dans un nouveau rapport au ministre, a déclaré la découverte plus étendue et plus féconde encore, que ne le croyait l'inventeur; sur quoi, une pension dedouze cents francsa été accordée à M. A. Roulliet. Il y a de cela près de deux mois, et on ne comprend pas pourquoi la découverte n'a point encore été livrée à la légitime impatience de beaucoup d'artistes de premier ordre, moins dédaigneux de progrès qu'on ne l'est à l'Académie. Nous comprenons avec quelle prudence une telle affaire doit être officiellement traitée. Nous savons les ménagements qui sont dus à un corps respectable à tant de titres; mais enfin, si quelqu'un s'est endormi par hasard, une fois sans plus; si quelqu'un a manqué de goût et de pénétration, le public n'en est pas cause et ne saurait être puni. Le public, lui non plus, n'aime pas qu'on le fasse attendre.--Ce n'est point à ce procédé mécanique, mais au pinceau habile de Sigalon, que sont dus douze grands tableaux dont vont être décorés les plafonds de l'ancienne église des Petits-Augustins dépendant de l'école des Beaux-Arts. Ces peintures, qui ont chacune une dimension de quatre mètres de large sur six de hauteur, représentent les douze apôtres de la chapelle Sixtine à Rome. Ces beaux tableaux feront suite à la magnifique copie duJugement dernier, exécutée par le même artiste, qui décore déjà l'abside de ce musée.

Éclairage au gaz sidéral.--Expérience faite le20 octobre sur la place de la Concorde.

De nombreuses tentatives sont faites en ce moment pour enlever au gaz le monopole de l'éclairage. Dans la séance du l'Académie des Sciences du 29 mai dernier, MM. Busson, Dumaurier et Rouen avaient lu un mémoire sur l'éclairage par la combustion des huiles essentielles provenant du schiste, de la houille et du goudron. Ce mémoire avait attiré l'attention de l'Académie; mais comme, tout en sachant bien que ces huiles étaient très-riches en carbone et en hydrogène, ou n'ignorait, pas non plus qu'elles donnaient une flamme tellement fuligineuse qu'il avait toujours fallu renoncer à les employer à l'éclairage, on avait besoin que l'expérience vînt constater si MM. Busson-Dumaurier et Rouen avaient vaincu la difficulté devant laquelle jusque-là chacun avait échoué; ils l'ont en effet heureusement surmontée. Nous ne savons pas bien par quels calculs on arrive à établir, comme quelques journaux l'ont avancé, que cet éclairage est au gaz comme 6 est à 1, et à l'éclairage à l'huile comme 8 est à 1. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que cet éclairage, qui, quant à présent, doit coûter peu puisqu'il est alimenté par un liquide dont les usines de gaz, qui en produisent beaucoup, ne tiraient jusqu'à ce jour qu'un parti insignifiant, après avoir fonctionné pendant trois mois à la gare du chemin de fer de Saint-Cloud, depuis l'avenue du Château jusqu'à la station de Montretout, vient d'être essayé avec un égal succès, par l'administration de la ville de Paris, dans la rue de la Huchette et sur la place du Musée du Louvre. Si la difficulté d'allumer, sensible aujourd'hui, ne devient pas presque insurmontable par le froid, cet éclairage, que son odeur rendra toujours inapplicable dans les intérieurs, pourra être extérieurement d'une certaine ressource là où le gaz ne peut être établi, et les petites villes, qui ne sauraient supporter les dépenses de pose de conduits, pourront, en se procurant les lampes fort simples qui constituent l'appareil de ce nouvel éclairage, profiler à peu de frais d'un perfectionnement incontestable.--Vendredi 20, à neuf heures du soir, un nombreux public était rassemblé sur la place de la Concorde pour assister à l'essai d'un autre éclairage, l'éclairage électrique. Deux cents éléments de pile Bunzen, réunis dans le papillon qui sert de piédestal à la statue de la ville de Lille, étaient préparés pour illuminer un cylindre de charbon ouvert aux deux bouts, renfermé dans un bocal en verre plongeant dans de l'acide nitrique. Le cylindre de charbon renfermait lui-même un bocal de porcelaine poreuse contenant de l'eau acidulée à quinze degrés à l'aide d'acide sulfurique, et un cylindre d'amalgame de zinc plongeant dans l'eau acidulée. Deux conducteurs en cuivre partant des deux pôles de la pile, et terminés par du charbon aiguisé, se rendent dans un ballon vide d'air, où ils se rencontrent à une courte distance. Les deux fluides de nature opposée, en se réunissant, produisent une lumière douce et abondante. Les becs de gaz avaient été éteints sur presque toute la place, et ceux qui étaient demeurés ne servaient qu'à faire ressortir, par le rouge fauve de leur lumière, au milieu du brouillard où régnait ce soir-là, la blancheur éclatante de la lumière nouvelle. Il a été démontré que cinq foyers de cet éclairage illumineraient la place mieux qu'elle ne l'est, et lui ôteraient cette apparence de surtout de table que l'architecte lui a donnée. Mais quel est le prix de revient de l'application de ce procédé? C'est ce que personne n'a pu nous dire, et ce dont les inventeurs, hommes de science, ne se sont pas, dit-on, rendu un compte très-exact. Toutefois, on annonce un nouvel essai, avec un foyer beaucoup plus puissant placé au haut de l'obélisque; et cette fois, ou se propose d'asseoir des calculs qui puissent mettre à même de prononcer sur le côté pratique d'un procédé qui, s'il ne pouvait devenir usuel, serait toujours d'un bel effet dans les fêtes et illuminations. Les journaux américains nous ont appris la mort d'un savant astronome et mathématicien français, M. J.-N. Nicollet, ancien professeur du Lycée Impérial à Paris, décédé à Washington. Les feuilles des États-Unis lui paient un juste tribut d'éloges et de regrets.--LeCourrier d'Indre-et-Loirenous apporte la nouvelle de la perte que vient de faire l'émigration polonaise, d'un des hommes qui l'honoraient le plus. M. Pietkiewiez, ancien professeur suppléant à l'Université de Wilna, ancien nonce à la diète de Pologne, vient de mourir à l'âge de trente-huit ans, à Tours, qui lui avait été fixé pour résidence. Cet homme, qui avait la passion du bien, s'était dévoué à seconder l'établissement primitif de la colonie agricole de Mettray. Il avait été nommé professeur d'allemand au collège royal de Tours, et ses vastes connaissances, son esprit fin et doux, son caractère bienveillant, ses autres vertus, qui faisaient le charme et l'admiration de tous ceux qui l'ont connu, sont aujourd'hui l'inépuisable source des regrets de ses compatriotes, qui le respectaient, de ses amis, qui ne l'oublieront jamais, et d'une veuve qui pleure sur une union formée il y a quelques mois, et si prématurément, et cruellement rompue.

Théâtre de l'Odéon.--Pierre Landais. 4e acte.--Albin,Milon; Marie, mademoiselle E. Volet; Étienne Chauvin, Darcourt.--EtienneChauvin remet à Albert l'écharpe ensanglantée de son frère.

Pierre Landais, drame en cinq acte de M. ÉmileSouvestre(Théâtre de l'Odéon).--Don Quichotte et Sancho Pança,(Cirque-Olympique).--Les Naufrageurs, (Porte-Saint-Martin).--Le Capitaine Lambert, (Gymnase),--Jacquot(Théâtre des Variétés).

La véridique histoire de Pierre Landais est assez singulière et assez intéressante pour qu'un homme de talent et d'imagination comme M. Émile Souvestre y ait vu les éléments d'un drame. Qu'y a-t-il de plus dramatique, en effet, que la vie de ce simple fils de tailleur d'habits qui, parti de l'échoppe de son père, s'élève peu à peu, par son habileté et son esprit, à la plus haute fortune, et devient le ministre tout-puissant de François II, duc de Bretagne? Gouvernant le duché sous ce prince faible et ami des plaisirs, Pierre Landais tient tête à Louis XI lui-même, et entreprend contre la noblesse bretonne une lutte acharnée, brisant ses privilèges et abattant son audace factieuse. Quelques historiens, il est vrai, parlent de Pierre Landais comme d'un parvenu ambitieux et violent qui n'aurait cherché dans cette lutte qu'à satisfaire sa cupidité et sa haine; mais d'autres, rehaussant le caractère de Pierre, lui donnent les vues profondes de l'homme d'État; s'il frappait sur la noblesse, ce n'était pas pour satisfaire de vaines rancunes et de coupables passions, mais pour affranchir le pouvoir du duc et délivrer la Bretagne du joug d'une aristocratie oppressive. Sous ce point de vue, Pierre Landais est non-seulement un politique, mais un philosophe.

Théâtre de l'Odéon--Pierre Landais. 3e acte. --PierreLandais, Bouchet; Marie, mademoiselle E. Volet; Albert, Milon; ÉtienneChavin, Darcourt.--Étienne montre le bourreau à Landais.

Théâtre d'hiver du Cirque-Olympique.--DonQuichotte.--Le Tournoi

C'est ainsi du moins que M. Émile Souvestre nous le présente. Ce Pierre Landais, atteint de philosophie démocratique, devait plaire, en effet, à l'énergique auteur deRiche et Pauvre, lequel défend, dans tous ses écrits, avec une noble chaleur de talent, la cause de l'opprimé contre l'oppresseur. M. Souvestre prend Landais à son humble origine; voici sa demeure indigente. Qui vient troubler le silence de ce réduit? Les agents du fisc: le pauvre tailleur n'a pas de quoi payer le loyer, et la main impitoyable des recors le dépouille de ses dernières ressources: tous ses meubles sont vendus; Landais ne sauve de cette rapine qu'un escabeau et le grabat où repose sa fille Marie.

Il faut voir son désespoir: c'est à la noblesse qu'il s'en prend, à ces insolents gentilshommes qui surchargent d'impôts les malheureux pour nourrir leur luxe et leurs débauches. Ah! si je pouvais me plaindre au duc! s'écrie Pierre Landais.

Cependant l'orage gronde au ciel et l'éclair sillonne la nue. Un homme enveloppé d'un manteau demande asile à Landais: c'est le duc en personne; Landais l'a reconnu. Séparé de ses gens par l'orage, le prince a faim et froid; et Landais n'a rien pour le nourrir! Il ne lui reste que les débris de l'escabeau pour allumer un peu de feu et sécher les vêtements de monseigneur.

Frappé de tant de misère, le duc interroge Landais, qui expose ses griefs avec chaleur. «S'il était le maître de la Bretagne, il soulagerait le peuple!--Eh bien! lui dit le duc, dès aujourd'hui je l'attache à ma personne; suis-moi!»

Le tailleur est devenu le trésorier-général du duché de Bretagne; le pauvre habile un palais; l'opprimé est tout-puissant; Pierre Landais, en un mot, gouverne le duché, tandis que le duc s'abandonne au plaisir.

La prospérité et la justice renaissent; mais Pierre Landais n'est pas arrivé à ce grand résultat sans rencontrer des obstacles, sans soulever des inimitiés: plus d'une fois même, il a dû châtier ses ennemis; ainsi, le chancelier Chauvin, son adversaire le plus décidé, est mort en prison, dépouillé de toutes dignités et de tout pouvoir.

La noblesse, menacée, s'irrite et se met en garde; d'abord elle poursuit Landais de ses railleries: «Un vil artisan!» dit-elle; quelques-uns viennent hardiment jusqu'au palais, du duc faire étalage de leur ressentiment. Après les paroles, les actions: les nobles complotent et s'arment en secret; ils ont pour chef Etienne, frère de Chauvin.

Le complot éclate: le duc, surpris par les gentilshommes en armes, signe l'ordre d'arrestation de Landais. Déjà ils s'applaudissent et savourent la vengeance; mais la victime leur échappe au moment où ils croient la tenir. Instruit par ses agents, Landais s'est mystérieusement introduit dans le lieu occupé par les conjurés; là, maître de leurs secrets, il surprend les coupables en flagrant délit et dans leur propre repaire; des soldats apostés les obligent à rendre les armes.

Landais victorieux ressaisit le pouvoir; mais le gouvernement de la Bretagne et la défaite de la noblesse ne sont pas les seuls intérêts qui l'occupent: à côté de l'homme d'État, il y a le père; Landais songe au bonheur de sa fille Marie, qu'il idolâtre; il rêve la fortune pour elle et une brillante alliance. S'il retient le pouvoir, ce n'est que dans l'intérêt de Marie. On voit qu'ici le caractère de Landais dévie, et que, tout en frappant les grands, il songe aux grandeurs. M. Émile Souvestre explique cette faiblesse par l'amour paternel: Landais n'a d'ambition que pour sa fille; soit! mais le cœur humain n'explique-t-il pas l'affaire encore mieux?

Cependant Marie n'a pas cessé d'être une simple fille; les rêves de son père la touchent peu: elle a donné son amour à Albert, un simple gentilhomme. Ce qu'on sait d'Albert est tout mystère; on le tient pour homme de bonne maison, voilà tout; le nom de son père reste caché; Albert l'ignore lui-même.

Ce nom qu'Albert ne sait pas, je veux vous le révéler: Albert a pour père Chauvin, l'adversaire de Landais; Chauvin, que Landais a fait périr misérablement en prison: Marie aime donc le fils d'un ennemi, et Albert aime Marie la fille du bourreau de son père.

Etienne connaît cette énigme fatale de la naissance d'Albert, et il en profite pour jeter le trouble dans la maison de Landais et déchirer le cœur de Marie. Le jour où, étendant la main vers Albert, il lui dit: «Venge ton père,» tout est fini. Les deux amants se désespèrent, et Marie s'évanouit.

Etienne a beau faire, Albert tient à Marie plus qu'à Chauvin: l'amour pur l'emporte sur l'amour filial. Vainement Étienne veut l'entraîner dans sa haine et dans ses intrigues, Albert résiste: il fait plus encore: il sauve la vie à Landais et arrache Marie aux ravisseurs soudoyés par Étienne.

Vous dites; «Comment Etienne peut-il ainsi aller et venir et comploter dans le, palais après sa défaite?» Il faut s'en prendre à l'imprévoyance de Landais, qui a eu la maladresse de lui laisser la liberté.

Landais paie cher cette imprudence: Étienne et ses complices s'emparent de la ville; Landais, surpris, ne peut résister; tout est dit: son bonheur est passé et sa puissance s'écroule. Landais, prisonnier d'Étienne, n'a plus qu'à se préparer à la mort; un seul regret affaiblit son courage: que deviendra Marie? «Je veillerai sur elle, dit Albert, je serai son défenseur et son époux.» A ces mots, il anéantit l'écrit qui constate sa noble naissance, et se fait un homme sans titre et sans nom, afin du pouvoir aimer Marie, la fille du tailleur. Landais, consolé, va d'un pas ferme à la mort.

Ce n'est là qu'une esquisse incomplète du drame de M. Émile Souvestre: on y trouve bien d'autres événements et d'autres complications; peut-être, même est-ce le défaut de l'ouvrage; les faits ne s'y produisent pas toujours nettement et jettent çà et là, par une certaine confusion, quelque obscurité sur les sentiments et sur les caractères; mais, à tout prendre, le drame intéresse; il a été constamment applaudi: c'est le succès le plus réel que le Second-Théâtre-Français ait obtenu depuis sa réouverture; d'ailleurs, et ceci n'est pas à dédaigner par le temps qui court, une pensée généreuse et un noble cœur se remuent partout au fond de ce drame; on n'aurait pas nommé M. Souvestre, qu'on l'aurait deviné.

--Don Quichotte et son Sancho Pança chevauchent, depuis quelque temps, au Cirque-Olympique, et y courent les hasards: du noble chevalier, toujours vaillant, généreux, éthique, comme il convient à son caractère; le fidèle écuyer, gros, gras, rond, roulant, plein de bon sens, de bon appétit, et semant les proverbes sur sa route, ainsi qu'il lui appartient. Nous ne suivrons pas ces deux illustres amis dans toutes les sinuosités de leurs nombreuses aventures; nous ne marcherons pas pied à pied à la suite de la fortune vagabonde de Rossinante et du grison; cette entreprise nous mènerait trop avant, et nous ne sommes pas, pour courir si loin, suffisamment éperonnés et armés chevaliers errants.

Choisissons seulement quelques épisodes de ce poème mémorable; et d'abord, voici ce bon Sancho: dans quelle situation, ô ciel! et comme il a besoin ici de toute sa philosophie! Les muletiers ont saisi et jeté notre homme sur une couverture de laine; les voyez-vous qui le lancent en l'air à tours de bras et le font rebondir comme une balle élastique; ô mon brave Sancho! jamais ballon joua-t-il son rôle aussi naturellement que toi!

Plus loin, don Quichotte devient la victime de sa philanthropie et de sa candeur; vous savez comme quoi, au détour d'un buis, le valeureux chevalier rencontra une bande de forçats escortée d'une escouade de la sainte hermandad. «Holà! oh! seigneurs cavaliers, rendez la liberté à ces malheureux, s'écria-t-il, ou je vous pourfends de ma redoutable épée!» Et aussitôt, piquant des deux et croisant la lance, don Quichotte mit les gendarmes en pleine déroute et délivra les bandits, qu'il prenait pour des esclaves opprimés. Ce qu'il en advint, vous le voyez; à peine les forçats ont-ils brisé leurs chaînes, qu'ils se tournent contre leur libérateur, le jettent bas et le rouent de coups, de compagnie avec Sancho.

Que devenir après une telle ingratitude? Se retirer du monde, se faire berger, chercher si la vertu et la reconnaissance, exilées des villes et des grandes routes, se sont abritées sous la houlette; ainsi font don Quichotte et Sancho.

Mais la vie champêtre convient-elle à un tel héros? Don Quichotte a bientôt repris le fer, la cuirasse et l'armet de Membrin. Qu'il fait beau le voir sur son Rossinante immobile, tandis que Sancho Pança enfourche le bât de son âne, en attendant le fidèle baudet qui broute quelque part l'herbe fleurie.

Hélas! don Quichotte a beau être le plus vaillant des héros de la Manche, il succombe enfin dans un terrible tournois contre le redoutable chevalier du Miroir; quelque enchanteur, sans doute! Le clairon sonne, les casques retentissent, les cuirasses étincellent; quels rudes coups d'épée! cependant don Quichotte est vaincu.

Était-ce pour être partout trahi, berné et battu, qu'un beau jour, ô don Quichotte! ô innocent héroïque! tu as quitté ta maison, ta nièce, ton curé et tes livres de chevalerie, suivi de ton ami Sancho; le grison portant l'un, Rossinante portant l'autre?

--Le théâtre de la Porte-Saint-Martin ne s'amuse pas à de tels jeux d'enfants; il se plonge dans le crime le plus noir avecles Naufrageurstitre barbare, mais moins barbare que la prose de M. Boulé, l'auteur de ce formidable drame. Ces naufrageurs sont d'affreux bandits qui dépouillent les malheureux que la tempête a jetés sur la rive, et les assassinent au besoin. Aussi, leur histoire est-elle surabondamment ornée de tempêtes, de naufrages, de meurtres, d'enlèvements, de morts subites, de résurrections, de cavernes, d'incendies, de fureurs, de repentirs, de reconnaissances et de grincements de dents. Au dénouement, le crime est châtié amplement, comme cela est de règle, et les naufrageurs s'abîment sous les ruines d'une immense caverne. Que Dieu leur pardonne, et à M. Roulé aussi!

--Le Capitaine Lambert, du gymnase, recommencele Joueurde Regnard, et celui de Victor Docange; mais il n'a ni l'esprit de l'un, ni la terrible passion de l'autre. A force de jouer, Lambert perd jusqu'à son dernier sou. Que deviendra sa fille? c'est là le grand désespoir de Lambert. Heureusement, un Arthur vertueux, le fils de l'homme qui a ruiné Lambert, répare tout le mal, et rend à Lambert la fortune qu'il regrette: c'est bien le moins qu'il devienne son gendre. Lambert jouera-t-il encore? je ne sais, mais je crains que le Gymnase ne le joue pas longtemps.

Les lauriers de Levassor emmenaient sans doute le théâtre des Variétés de dormir; il a voulu avoir aussi sa pièce à travestissements.Jacquotne sert pas à autre chose; Jacquot est tout à la fois Vernet, Alcide Tousez, Odry, Numa, Lepeintre jeune, Ravel; tous les acteurs de Paris y passent; Neuville exécute ces métamorphoses et ces imitations avec une vérité et une ressemblance dignes d'étonnement. La pièce est d'ailleurs semée de mots plaisants. Les auteurs sont MM. Paul Vermont et Gabriel.

(Suite.--Voyez t. II, p. 6, 18 et 30.)

Tout ce qu'éprouvait de patriotique jalousie le vieux Caton pendant sa résidence à Carthage, un Français,--je parle du moins farouche citoyen de Paris,--doit le ressentir en arrivant à Londres par cette belle avenue marine qui commence à Gravesend.

Ce n'est pas que l'entrée des Champs-Elysées n'ait son mérite et l'Arc-de-Triomphe ses glorieux souvenirs; mais Vienne a son Prater; Berlin, son allée de tilleuls; Rome avait des arcs de triomphe sur toutes ses routes. Aucune ville de ce bas monde n'a eu et n'aura jamais,--il faut le croire,--ces huit lieues de rivières encombrées de quatre mille vaisseaux.

Voici les lourds charbonniers de Newcastle, voici les bricks de commerce qui reviennent de Calcutta et de Bombay, voici les pêcheurs de morue, voici les yachts de laRoyal Navy, voici les stationnaires, sentinelles imposantes, voici le pavillon russe, le pavillon danois.--hélas! et Copenhague? --le papillon américain,--et Boston?--le pavillon français,--diable, et Trafalgar?

Noble et glorieux pavillon, que n'était-tu du moins sur quelque beau navire aux agrès bien ordonnés, brillant de la poupe à la proue, les sabords ouverts et montrant les dents! Mais non; à l'arrière de cinq on six méchantes carènes, sales et mal tenues, pendait un chiffon tricolore dont à peine on distinguait les nuances éteintes. Sans le souvenir de la Colonne, il y avait de quoi se voiler la face et s'enfuir à fond de cale.

Encore des vaisseaux, des vaisseaux encore, des vaisseaux toujours. Quelquefois, nous ne voyons de loin, acculé à la rive, que le profil d'un beau navire; mais ce profil nous en marquait dix, quinze, vingt, rangés côte à côte. Cette immense force ne s'étale pas, bien au contraire; chaque vaisseau se serre et se fait petit, dans une agglomération monstrueuse de voiles et de mâts et de tuyaux à vapeur.

Puis, derrière les toits du rivage, vous avisez d'autres cordages, d'autres vergues, d'autres pavillons: ce sont lesDocks, ce sont des ports creusés par douzaines, où vont encore se cacher des flottes entières, se reposer les bâtiments avariés, se décharger les opulentes cargaisons... Bref, au bout d'une heure ou deux, la tête vous tourne, ce panorama mouvant vous enivre; vous vous croyez le jouet d'un rêve,--et d'un mauvais rêve, puisque vous n'êtes pas Anglais.

J'avais d'abord donné carrière à mon étonnement à mesure qu'un obligeant gentleman me signalait l'un après l'autre tous les points remarquables devant lesquels nous passions. Mais je crus voir briller dans ses yeux une orgueilleuse satisfaction qui me déplut, et ménageant de mon mieux la transition, je passai en peu de minutes à une indifférence fort bien jouée. Comme dernier symptôme de cet insouciant dédain, letillaburelodemy uncle Tobyme vint admirablement en aide. Le Gentleman s'inquiète de mes airs blasés; et après avoir essayé deux ou trois fois encore ses triomphantes insinuations, il me quitte, presque offensé de les voir si tranquillement accueillies.

On m'avait spécialement recommandé de loger dans l'East-End. En ce pays où tout est strictement classé, mieux vaut un grenier du quartier noble qu'un hôtel tout entier de la Cité. Nous primes donc notre essor, mon compagnon de voyage et moi, vers la région très-noble ou Hyde-Park semble retenir la crème anglaise.

Et comme j'étais pressé d'en finir avec les ennuis du premier établissement, nous nous installâmes chez un estimable chapelier qui mit à notre disposition tout le superflu de sa petite maison: à savoir, un salon et deux chambres à coucher.

Sans me permettre une critique trop générale, voici mes observations sur l'intérieur hospitalier qu'il nous offrit en échange de guinées assez nombreuses.

Les cheminées avaient, en guise de devants de feu, des tabliers de soubrette excessivement ornés. Ces tabliers étaient en papier de couleur découpé, brodé, bariolé, rehaussé de paillettes.

L'unique canapé du salon était d'une maigreur attristante. La maîtresse du logis,--Dieu me garde de la nommer à présent!--ressemblait au canapé du salon.

Quelque chose de plus maigre encore, c'était Anne, l'unique soubrette de l'établissement. Bien que l'escalier criât volontiers sous le moindre poids, elle le montait et le descendait sans le plus léger bruit, à la manière des fantômes, dont elle avait la pâleur et l'œil hagard; je parle de son œil,--ou plutôt de ses yeux,--pour les avoir aperçus de temps à autre, à la dérobée. En général, ils étaient respectueusement baissés vers le parquet.

Le salon était pauvre, mais décent. La chambre à laquelle il donnait accès affichait un certain air de propreté menteuse. Je la cédai à mon compagnon de voyage.

Quant augarretoù je fus relégué par cette déférence toute naturelle, il mériterait une description en vers à la manière de Gresset; mais je me bornerai à quelques détails prosaïques.

Mon lit,--un véritablefour-posted-bed,--était d'une ampleur conjugale; mais les matelas, évidemment destinés à un célibataire, ne le garnissaient ni en largeur ni en longueur. Ils formaient au milieu du plancher qui les soutenait une espèce de monticule quadrangulaire très-élevé. Je les comptai par curiosité: ils étaient cinq, dont le mieux fourni n'avait certainement pas l'épaisseur d'une galette du Gymnase. En revanche, par la consistance, ils en auraient facilement remontré au biscuit de mer le plus solide.

Après de vains efforts pour dormir sur cette couche dure, je me résignai à demander, non pas un, mais cinq autres matelas supplémentaires, qui me furent octroyés avec une certaine stupéfaction, et un lit de plumes, par la vertueuse mistriss...--j'ai juré de ne pas la nommer.

Loin de m'enhardir, cette complaisance m'empêcha de lui faire remarquer que le couvre-pieds de coton qui devait me dérober aux yeux indiscrets, tandis que je me livrerais au sommeil, manquait évidemment des qualités indispensables à ce voile nocturne. Les souris ou le temps en avaient fait un véritable crible dont les trous multipliés, laissant passer mes jambes, ne pouvaient guère arrêter un regard curieux.

Les serviettes étaient contemporaines du couvre-pieds. Elles devaient de plus à une lessive particulière je ne sais quelle odeur nauséabonde qui remplissait la chambre quand j'y montai pour la première fois.

«Par bonheur, pensai-je, nous sommes au mois de juin,» Et je courus ouvrir la fenêtre.

La fenêtre,--infernale guillotine!--résista obstinément à tous mes efforts pour la relever; je la crus condamnée par quelque droit de servitude, et je m'assis sur ma malle, dans l'attitude de Marins sur les ruines de Carthage, mais beaucoup moins résigné que le vieux proconsul. Il était en plein air, lui. Quant à moi, j'aurais volontiers pleuré.

Pourtant l'excès même du malheur, dans une âme forte, amène, une énergique réaction; puis le tablier de ma cheminée était si plaisant, il affectait de si étranges grâces, et ses grâces ressortaient si bien, éclairées par une affreuse chandelle de suif enfoncée dans un bougeoir énorme, que la résignation reprit sur mon cœur son heureux empire. Je doublai de mon manteau le couvre-pieds transparent; je m'isolai, autant que faire se put, du contact cotonneux de mes draps, et si le sommeil n'avait fui mes paupières, j'aurais pu me croire sur le plus délicieux édredon.

Mais je ne fermai pas l'œil et mal en prit à certains petits animaux qui, dès cette nuit même, avec un empressement tout britannique, voulaient se repaître de sang français.


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