--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le marché.--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva, et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids, augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait, ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui, il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets, d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de recouvrer leur patrie, un des plus passionnés eut l'idée d'attenter aux jours de Luchino. Exalté par les discours qu'il avait entendus, entraîné d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de l'exécution de ce crime.Une acclamation unanime le confirma dans sa résolution. Milan est une grande et populeuse cité; la barbe qui ornait son jeune visage et qui était taillée à la mode des soldats, ses cheveux arrangés d'une façon nouvelle, un costume différent, lui donnaient l'assurance de n'être point reconnu. On parlait précisément, à cette époque, des recrutements que faisait Luchino parmi les brigands qui, après avoir désolé la contrée, las des profits incertains et irréguliers de leur vie errante, s'enrôlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux qu'ils avaient d'abord infestés.Alpinolo se détermina à s'enrôler dans ces bandes. Il partit donc, encouragé par tous ses compagnons.Il se rendit d'abord chez Maso, à qui il demanda le cher dépôt qu'il lui avait confié, l'anneau et les lettres de sa mère. Quelles imprécations il lança contre le ravisseur de ces gages sacrés, lorsqu'il apprit que la faiblesse de Nena avait livré à un étranger les lettres de Rosalie. Mais quand on lui apporta le diamant, comme un père qui retrouve un fils longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lèvres, et plus d'une grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents. Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dépouille mortelle de sa mère, raviva les fleurs qui poussaient à l'entour, et prit congé des bons meuniers.«Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi toujours de moi dans tes prières.--Point d'idées tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il pas vrai, seigneur Alpinolo?--Oui, répondait-il, peut-être plus tôt que vous ne le pensez.--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le monde, savait en quoi consistent les félicités.Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de Milan, qui infligeaient la perte d'un œil pour le premier vol, et celle d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil, et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi, l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais vœu d'aller à Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»Dans cette prière insensée, dans ce vœu de vengeance fait à la Mère des miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi. Alpinolo renouvela son vœu, s'approcha, brandit le poignard, le leva sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son cœur: «Chien! tu ne le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement! lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi! devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée. Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera bientôt faite.»Son imprudence, lui avait donc encore réservé ce supplice. Aussi qui dépeindra ses épouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute autre pensée fit place dans son esprit à celle de délivrer ces infortunés.Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la porte Romaine. Nos lecteurs savent déjà comment il gagna le geôlier, et à quel prix Macaruffo lui promit de laisser échapper ses trois prisonniers.Bulletin bibliographiqueLa Recherche de l'Inconnue; parA. de Lavergne(2).--Voyage où il vous plaira; parTony Johannot, Alfred de Musset et P.-J. Stahl(3).--Les Fastes de Versailles; parH. Fortoul.(4).Note 2: Deux vol. in-8, Dumont 15 fr.Note 3: Un vol. in-8, Herzel, 12 fr.Note 4: Un vol. in-8, Houdaille. 16 fr.Le nouveau roman que vient de publier le fécond auteur dela Duchesse de Mazarindevrait s'appelerla Blonde et la Brune, ouLaquelle des Deux, ou lesDeux Maîtresses. Au lieu d'une inconnue qu'il nous promet, M. A. de Lavergne nous en donne deux, et encore ses deux héroïnes ne restent-elles pas longtemps ce qu'elles devraient être. Dès les premiers chapitres son héros les connaît; il les trouve même sans les chercher, et il ne les reperd plus sérieusement. La première qualité d'un titre, ce n'est pas seulement de piquer la curiosité, c'est d'être vrai.--Quels que soient d'ailleurs l'intérêt et le mérite d'un livre, le lecteur garde toujours une certaine rancune secrète contre lui s'il n'a pas réalisé les rêves de son imagination.--Larecherche de l'inconnue... à l'annonce d'une semblable expédition, qui ne se représente... Mais à quoi bon, en vérité, inventer ici le roman que M. A. de Lavergne aurait du faire? racontons plutôt en quelques mots celui qu'il a fait.M. Arthur d'Escorailles, le héros de ladite histoire, est «un véritable maître Jacques littéraire, courtisant toutes les Muses, couronné par toutes les gloires, tour à tour, et, suivant l'occasion, romancier, feuilletoniste, auteur dramatique, critique au besoin, poète même..., beau d'ailleurs et blond, et fils de l'Auvergne.» Il a eu de grands succès littéraires, tous ses amis envient son sort et les étrangers sont fiers de le connaître, etc. Inutile d'ajouter qu'il habite Paris. Un jour, en revenant de ses montagnes, où il était allé retremper son imagination fatiguée, il fit, dans le coupé de la diligence, la rencontre d'une jeune fille de dix-sept ans, «la plus ravissante créature qu'il fut possible d'imaginer: de grands yeux bleus, un visage plein de candeur et d'ingénuité, harmonieusement encadré dans de beaux cheveux d'un blond cendré retombant en grappes, le long de ses joues, jusqu'à la naissance du cou le plus souple et le plus élégant qui se puisse voir.» A cet aspect, le jeune lion littéraire «tressaillit et demeura la bouche béante, en proie à une telle stupéfaction, que celle qui en avait été l'objet ne put réprimer un sourire, sourire plein de charmes et qui laissa entrevoir à demi cachée dans des lèvres de corail une double rangée de dents blanches et fines comme des perles.» Ce premier regard avait,--cela se voit ailleurs que dans les livres,--transpercé deux cœurs des flèches de Cupidon.--Mais quelle était cette jeune fille inconnue? Bien qu'il eût fait des romans, Arthur d'Escorailles ne sut ni le deviner ni l'apprendre. Il ne put même pas lui parler, car il en était sépare par un obstacle insurmontable, un gros père bourru qu'il avait offensé en le priant poliment de ne pas dormir sur son épaule.--Mais «tant que la lune brilla au ciel, il resta les yeux amoureusement fixés sur cette jeune fille, et elle ne ferma pas les siens.»A peine de retour à Paris, Arthur d'Escorailles raconta cette aventure à quelques-uns de ses amis avec lesquels il avait dîné. Le soir même, en rentrant chez lui,dans sa chartreuse, pour faire une toilette de bal, son nègre lui remit un petit paquet d'une forme toute particulière et soigneusement cacheté. C'était un charmant bouquet de marguerites avec le billet suivant: «Voici mon nom, et je vous aime.»Ici donc, c'est-à-dire dès les premières pages du roman, commence la recherche des inconnues. Arthur d'Escorailles aime une jeune fille qu'il a vue, mais dont il ignore même le nom; il est aimé d'une femme qu'il n'a jamais vue peut-être, mais dont il connaît le nom. Comment les retrouver? Il nous paraît, quant à nous, avoir une trop grande confiance dans son bon génie, et ne pas s'inquiéter assez du résultat de cette aventure. Il s'habille tout simplement, et bien qu'il soit invité à la soirée du duc d'Orléans, il accompagne à un bal bourgeois un de ses amis qui veut à toute force le présenter à sa future.Arthur d'Escorailles est, en vérité, plus heureux qu'il ne mérite de l'être. Ce soir-la même un hasard providentiel lui fait retrouver ses deux inconnues, qu'il ne cherche pas: il revoit celle qu'il aime dans le bas de la rue des Lombards. Elle se nomme Laure; elle est la fille d'un négociant et la future de son malheureux ami. Celle dont il est aimé lui apparaît une heure après aux Tuileries dans les salons du duc d'Orléans. «C'était une jeune mariée, d'environ vingt-deux ans, grande, brune, élancée, belle de cette beauté toute plastique et toute sensuelle que la statuaire antique a prêtée àDiane Chasseresse. Elle avait les cheveux coiffés en bandeaux avec une couronne de marguerites entremêlées de diamants; sa robe de satin blanc était recouverte d'une robe de dentelle en forme de tunique, attachée sur les épaules par des agrafes de diamants, et relevée par des bouquets de marguerites; enfin, elle tenait à la main un bouquet exactement semblable à celui qu'Arthur d'Escorailles avait reçu lu soir même. En passant devant lui, elle se retourna avec beaucoup de vivacité et lui lança un tendre regard, un de ces regards dont l'un des maîtres de la lyre, Ronsard, disait si poétiquement au seizième siècle:J'ai vu ses yeux, j'en ai bu le poison;puis elle disparut, et Arthur, arrêté par le duc d'Orléans, ne put ni la suivre ni la retrouver.Comme on le voit par cette rapide analyse, le sujet du roman se dessine nettement. Il ne s'agit plus de savoir désormais si le héros retrouvera les deux héroïnes, mais laquelle des deux il préférera, ou plutôt s'il ne les aimera pas toutes les deux en même temps. Arthur d'Escorailles est longtemps indécis: pendant plusieurs mois il lutte entre son cœur et ses sens, entre un bonheur légitime et une passion coupable; se décide-t-il un jour à épouser Laure, le lendemain il renonce au mariage pour l'amour adultère; bien qu'elle lui ait avoué qu'elle ne l'aimait pas qu'elle ne l'avait jamais aimé, que sa déclaration était une mystification, il poursuit Marguerite et se bal en duel avec son mari, le marquis de Saint-Fare. Grièvement blessé, il est soigné et sauvé par Laure, mais il ne pense qu'à Marguerite, qu'il a aperçue un instant au chevet de son lit. Une seconde fois il se résout à se marier avec la jeune fille dévouée. La femme passionnée devient veuve... Que fera-t-il alors? C'est là le secret de M. A. de Lavergne, et nous sommes incapable de le trahir.Ce nouveau roman n'ajoutera rien, nous le craignons, à la réputation si bien établie de l'auteur dela Duchesse de Mazarin. Il est tout à la fois trop long et trop court. Certains tableaux sont surchargés de détails inutiles, et les caractères des personnages principaux ne nous semblent pas toujours ni suffisamment originaux, ni assez développés. Mais le sujet, fort intéressant d'ailleurs, est traité avec une grande habileté de mise en scène. On sent, en lisantla Recherche de l'Inconnue, que M. A. de Lavergne a déjà fait beaucoup de drames et de romans. Nous avons une trop haute opinion de son talent pour ne pas lui donner le conseil de songer un peu plus à l'avenir qu'au présent, et de préférer des succès vraiment littéraires à des triomphes de feuilletons.Abandonnons doncla Recherche de l'Inconnue, et tentons pour un moment une autre entreprise: c'est unVoyage où il vous plaira, écrit à la plume et au crayon. Qui de vous, ô lecteurs del'Illustration, ne se laisserait séduire par les trop irrésistibles attraits d'un si beau titre? Comme tous vos semblables en général, vous aimez, j'en suis convaincu, à faire ce qui vous plaît; mais mieux que beaucoup d'entre eux qui sont privés du bonheur dont vous jouissez, vous savez apprécier ce genre d'ouvrages, où la plume et le crayon prennent plaisir, tantôt à expliquer les curieux mystères de leurs plus ravissants caprices; tantôt à vous représenter simplement tels qu'ils ont eu lieu ou tels qu'ils sont, les objets et les événements que vous pouvez regretter de n'avoir pas vus. D'ailleurs, admirez-vous beaucoup de dessinateurs plus gracieux, plus originaux et plus habiles que Tony Johannot? Existe-t-il, à votre connaissance, un grand nombre d'écrivains qui aient autant d'imagination, d'esprit et de finesse, et qui sachent profiter avec autant de bonheur de toutes les ressources de notre langue, que MM. Alfred de Musset et P. J. Stahl? Pourriez-vous résister aux séductions réunies de ce titre piquant et de ces noms si justement aimés? Ouvrez, ce magnifique volume, l'Avant-Propos mettra fin à votre irrésolution. Que ne vous promet-il pas, en effet?--et je me rendrais, au besoin, son garant,--il tiendra toutes ses promesses.Ce n'est pas qu'il vous dise pourquoi vous partez ni où vous allez. Une pareille confidence pourrait avoir ses dangers. Pourquoi voyage-t-on? N'est-ce pas, en outre de l'avantage incontestable que chacun ne peut manquer de trouver à changer de lieu ici-bas? n'est-ce pas surtout pour courir après l'imprévu, par exemple, et faire (en tout bien tout honneur) les yeux doux au hasard?...Mais si les auteurs duVoyage où il vous plairane vous confient pas leur projet, pour ne pas gâter par avance ce qu'il y a de meilleur dans tout voyage, le petit bonheur des surprises, le bénéfice des rencontres, etc., ils s'engagent «à vous conduire sans encombres, sans accidents, sans culbutes, sans trop de paroles et sans trop de frais, à l'abri du froid lui-même--pour peu que vos portes soient bien closes et vos cheminées bien garnies--tout au bout de ce monde d'abord et même un peu dans l'autre, pour peu que vous y soyez disposé; tout cela, songez-y bien, sans qu'il vous soit besoin de rien quitter, ni vos enfants, qui sont les plus aimables enfants du monde et qui ne sont de trop nulle part;--ni vos amis qui vous aiment, ni le coin de votre feu que vous aimez; rien, enfin, de ce qui vous plaît ou de ce qui vous retient...»A ce compte-là, qui ne partirait pas? Parlons-nous?... Quant à moi, dussiez-vous rester ou m'abandonner en route, je pars; je suis parti.Il était une fois un brave et bon jeune homme qui ne pouvait rester en place; c'était son seul défaut (j'ai un ami intime qui lui ressemble). On n'est bien, disait-il, que là où l'on n'est pas,» et là dessus il parlait. Bref, il avait la passion des voyages et il la satisfaisait constamment. Cependant, après avoir fait quatre ou cinq fois le tour du monde, il revint un jour dans son pays natal, bien décidé à ne plus jamais repartir. Ce brave et bon jeune homme était amoureux; plus en outre résolu que M. d'Escorailles, il allait épouser la belle Marguerite, qu'il aimait. La veille du jour fixé pour la célébration de son mariage, il rentra chez lui un peu tard, tourmente par certains regards trop sévères que lui avait jetés durant la soirée son futur beau-père. Il alluma sa pipe et brûla tous livres de voyages, qu'il ne regardait plus que comme d'absurdes mensonges. Mais cet effort l'avait anéanti: il retomba sans forces dans son fauteuil, s'endormit et rêva. Tout à coup on frappa à la porte. «Entrez!» s'écria-t-il. C'était Jean, son bon, son cher Jean, son meilleur ami, son fidèle compagnon de voyage. «Viens avec moi.» lui dit Jean. Il hésita un instant à la pensée de sa Marguerite, puis il partit. Est-il besoin de vous rappeler qu'il avait la passion des voyages?Quant à moi, bien que j'aime beaucoup à voyager, je ne les suivrai point. Qu'il me suffise de vous apprendre que Franz, c'est le nom du fiancé, a laissé une relation manuscrite de ce voyage, à laquelle MM. A. de Musset et Stahl ont emprunté les épisodes suivants:Les fleurs des bois;L'histoire d'un berger;Les amours du petit Job et de la belle Claudine;La vie et la mort;Les étoiles;L'histoire de l'homme au grand chapeau;Un jour à Londres.En quittant l'Angleterre, nos deux voyageurs firent le tour de l'Europe (ils avaient déjà fait celui des quatre autres parties du monde); bref, en revenant dans je ne sais quels pays, le navire qui les portait fut assailli d'une violente tempête et sombra. Franz perdit un instant connaissance. Quand il rouvrit les yeux, il lui sembla entendre trois petits coups frappés à sa porte. «Entrez,» s'écria-t-il. C'était M. Kolb, son tailleur, qui lui apportait son habit de noces. A sa grande surprise. Il se trouvait dans sa chambre,--sa chère petite chambre bleue.--pareille en tout à celle de sa fiancée;--c'était dans son fauteuil qu'il s'était endormi, qu'il avait couru les aventures, qu'il était parti enfin et revenu; mais de coursiers ailés et de navires, de voyages et de naufrages et de morts, il n'était pas question; il n'avait fait qu'un rêve. Le lendemain il épousa sa fiancée. Sa noce fut superbe: elle dura trois longs jours; on y dansa, on y valsa, on y tira un grand nombre de coups de fusil, on y fit tout le bruit qu'à tort ou à raison on a coutume de faire autour des gens qui se marient; mais enfin. Dieu merci, chacun rentra chez soi.Tel est le cadre ingénieux qui a fourni à MM. Alfred de Musset et P.-J. Stahl l'occasion d'écrire 170 pages fort agréables à lire, et à M. Tony Johannot celle de composer 63 de ses plus charmants dessins gravés sur bois. Comme livre d'étrennes et de salon, leVoyage où il tous plairasera un des plus grands et des plus légitimes succès de l'année 1843.LesFastes de Versaillesont déjà plusieurs années d'existence; mais l'édition que nous annonçons (la troisième ou la quatrième) est à peine terminée. D'ailleurs, qui n'éprouverait toujours un nouveau plaisir à revoir les splendides merveilles de ce magnifique palais, surtout lorsqu'on a pour guide et pour cicérone uni écrivain aussi aimable et aussi intelligent que M. H. Fortoul? Autant Versailles est supérieur aux autres résidences royales, autant le livre de M. H, Fortoul s'élève au-dessus des autres ouvrages dont Versailles a fourni le sujet. Personne ne l'avait jamais mieux compris et mieux expliqué que l'auteur de sesFastes; il ne se contente pas de nous décrire, dans un style tout à la fois grave et animé, les magnificences inouïes que représentent d'admirables gravures sur acier, il sait en découvrir, il en révèle le véritable sens. Il raconte entièrement cette belleépopée de pierre, il nous donne l'analyse la plus complète et la plus exacte qui se puisse désirer de ce vaste poème royal que tant de gens avaient vu, avant la publication de cet ouvrage, sans le comprendre.«Versailles, dit M. H. Fortoul, est l'expression de la monarchie, telle que Louis XIV l'a conçue. C'est le résumé fidèle de l'œuvre du grand roi. On s'étonne quelquefois que son règne, si fertile en beaux génies, n'ait pas produit de poème épique. En effet, la poésie revêtit alors toutes les formes hormis celle-là; mais l'épopée du dix-septième siècle, c'est Versailles. En quel livre raconta jamais la destinée d'une époque d'une manière plus brillante et plus complète? quelle gloire n'est pas écrite dans ce palais? quel mystère n'y est pas révèle? La vie héroïque et la vie familière s'y mêlent à chaque pas: derrière ces grandes murailles, au bout de ces grandes galeries, au coin de ces grands appartements, qui sont pleins de la majesté royale, il y a des petits réduits et des passages ignorés qui vous apprennent mille histoires secrètes. Ce palais a deux voix: il parle des choses les plus graves et des choses les plus frivoles; il est à la fois profond comme Tacite et indiscret comme Suétone. Il a des contes de toute espèce à vous faire, et des vérités de toute nature à vous dire. Il possède l'art de vous émouvoir et de vous égayer tour à tour; et comme s'il joignait le génie de Molière à celui de Corneille, il fait succéder les scènes comiques aux tragédies avec une rapidité merveilleuse. Il a tout vu passer sur ses dalles de marbre: les rois, les poètes, les ministres, les courtisans, les confesseurs, les maîtresses en titre ou autrement, les reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop, les ambassadeurs, les généraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbés, les grandes dames, l'épée et la robe, la noblesse, le clergé, même le tiers, même le peuple... Et maintenant que tout cela n'est plus, il en fait d'admirables récits à qui veut l'interroger.»Mais de tous les écrivains qui ont interroge Versailles, aucun n'a reçu des confidences aussi curieuses que M. H Fortoul, aucun surtout ne les avait révélées avec plus de réserve, d'esprit et de bonheur. Ce remarquable ouvrage de l'auteur del'Art en Allemagneest un véritable monument littéraire qui vivra aussi longtemps--nous l'espérons--que le palais de Louis XIV.Modes.Quelques objets d'art sont offerts cette année aux chasseurs du grand monde, à l'occasion de la Saint-Hubert, par deux de ces établissements de luxe que l'élégance a depuis longtemps pris sous son patronage.Voici d'abord un couteau et un fouet de chasse dont Verdier a confié l'exécution à l'un de nos plus habiles sculpteurs d'animaux: ils sont sortis si parfaits des mains du l'artiste, qu'ils peuvent soutenir la comparaison avec les plus délicates orfèvreries de la Renaissance. Ces précieuses armes de chasse tiendront la place, la plus distinguée dans les panoplies groupées à grands frais sur les panneaux du cabinet ou armeria, qui, chez nos jeunes amateurs de sport, a remplacé l'ancien et classique boudoir.Comme complément de ce trophée, les frères Susse ont dédié aux chasseurs une statuette de saint Hubert, due à l'élégant ciseau de M. Mélingue, que la sculpture repose des fatigues de l'Art dramatique.Amusements des Sciences.solution des questions proposées dans le dernier numéro1. La disposition des trente personnes se tirera de ce vers latin:Populeam virgam mater regina ferebat.Pour s'en servir, il faut faire attention aux voyelles A, E, I, O, U, qui se trouvent dans les syllabes de ce vers, en observant que A vaut 1, E vaut 2, I vaut 3, O vaut 4 et U vaut 5. On commencera donc par mettre les chrétiens, à cause de l'ode la première syllabe; puis 5 Turcs, à cause de l'U de la seconde: et ainsi de suite jusqu'à la fin; on trouvera que, prenant toujours le neuvième circulairement, c'est-à-dire en recommençant par le premier, après avoir achevé le rang, le sort ne tombera absolument que sur des Turcs.Ou peut aisément étendre davantage la solution de ce problème. Qu'il faille, par exemple, faire tomber le sort sur 10 personnes de 10, en comptant de 12 en 12, on rangera à part 40 zéros, et, en commençant par le premier, on marquera le douzième d'une croix; l'on continuera en comptant jusqu'à 12, et l'on marquera pareillement d'une croix le zéro sur lequel on tombera en comptant 12, et ainsi de suite en tournant et en faisant attention de passer les places déjà croisées, attendu que ceux qui les occupaient sont censés retranché du nombre. On continuera ainsi jusqu'à ce qu'un ait le nombre requis de places marquées; et alors, en comptant le rang qu'elles occupent, en commençant par la première, on connaîtra facilement celles sur lesquelles doit nécessairement tomber le sort de 12 en 12. On trouve, dans l'exemple proposé, que ce sont la septième, la huitième, la onzième, la douzième, la vingt-unième, la vingt-deuxième, la vingt-quatrième, la trente-quatrième, la trente-sixième et la trente-septième.Un capitaine, obligé de faire décimer sa compagnie, a pu user de cet expédient pour faire tomber le sort sur les sujets les plus coupables, en les plaçant sans affectation dans les places ou le sort tombait immanquablement.On raconte que ce fut par ce moyen que l'historien Josèphe sauta sa vie. Il s'était réfugié avec quarante autres Juifs dans une caverne, après la prise de Jolapat par les Romains. Ses compagnons résolurent de s'entre-tuer plutôt que de se rendre. Josèphe essaya en vain de les dissuader de cette horrible résolution. Enfin, n'en pouvant venir à bout il feignit d'adhérer à leur volonté, et, se conservant l'autorité qu'il avait sur eux comme leur chef, il leur persuada, pour éviter le désordre; qui suivrait cette cruelle exécution s'ils s'entre-tuaient à la foule, de se ranger par ordre, et, en commençant à compter par un bout jusqu'à un certain nombre, de massacrer celui sur qui tomberait ce nombre, jusqu'à ce qu'il n'en demeurât qu'un seul, qui se tuerait lui-même.Tous en étant demeurés d'accord, Josèphe les disposa de telle sorte, et choisit pour lui-même une telle place, que, la tuerie étant continuée jusqu'à la fin, il demeura seul avec un autre, auquel il persuada de vivre, ou qu'il tua s'il ne voulut pas y consentir.Telle est l'histoire, qu'Hégésippe raconte du Josèphe, et que nous sommes bien éloignés de garantir. Quoi qu'il en soit, en appliquant à ce cas le moyen enseigné ci-dessus et un supposant que chaque troisième dût être tué, on trouve que les deux dernières places sur lesquelles le sort devait tomber étaient les treizième et vingt-huitième; en sorte que Josèphe dut se mettre à l'une des deux, et placer à l'autre celui qu'il voulait sauver, s'il eût eu un complice de son artifice.II. Si le fardeau peut être porté par quatre hommes, après l'avoir attaché au milieu d'un grand levier AB, faites porter les extrémités de ce levier sur deux autres plus courts, CD, EF, et à chacun des points C, D, E, F, appliquez un homme: il est évident que le poids sera distribué également entre les quatre hommesS'il faut huit hommes, faites à l'égard de chacun des leviers C, D, E, F, ce que vous avez fait à l'égard du premier, c'est-à-dire que les extrémités du levier CD soient portées par les levier» plus courts a, b, c, d, et celles du levier EF par les leviers e, f, g, h; enfin, mettez un homme à chacun des points a, b, c, d, e, f, g, h, vous aurez huit hommes également chargés.On peut de même porter les extrémités des leviers ou barres a, b, c, d, e, f, g, h, par de nouvelles barres disposées à angles droits avec celles-là, et au moyen de cet artifice le poids sera distribué entre seize hommes, et ainsi de suite.On prétend qu'à Constantinople on emploie cet artifice pour enlever les plus grands fardeaux, comme des canons, des mortiers, des pierres énormes, etc. On conte que la vitesse avec laquelle les porte-faix transportent ces fardeaux d'un lieu à un autre est une chose vraiment remarquable.Nota. C'est par erreur que l'on a donné, dans le dernier numéro del'Illustration, à la page 160, une figure qui ne convient pas au problème IV. Voici la figure qu'il fallait mettre:NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.I. Trouver le centre de gravité de plusieurs poids fixés à une barre rigide.II. On demandait à Pythagore combien d'élèves fréquentaient son école; le philosophe répondit: «Une moitié étudie les mathématiques, un quart la physique, un septième garde le silence, et il y a de plus trois femmes.» Combien Pythagore avait-il d'élèves.III. On demande quelle heure il est; l'on répond que ce qui reste du jour est les quatre tiers des heures déjà écoulées. Trouver cette heure.RébusEXPLICATION DES DERNIERS RÉBUS.1- Une Soubrette.2- Si l'argent est précieux, il entraîne souvent les hommes au vice.
--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.
--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le marché.
--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»
Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.
Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.
Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva, et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids, augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait, ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui, il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»
Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets, d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.
Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de recouvrer leur patrie, un des plus passionnés eut l'idée d'attenter aux jours de Luchino. Exalté par les discours qu'il avait entendus, entraîné d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de l'exécution de ce crime.
Une acclamation unanime le confirma dans sa résolution. Milan est une grande et populeuse cité; la barbe qui ornait son jeune visage et qui était taillée à la mode des soldats, ses cheveux arrangés d'une façon nouvelle, un costume différent, lui donnaient l'assurance de n'être point reconnu. On parlait précisément, à cette époque, des recrutements que faisait Luchino parmi les brigands qui, après avoir désolé la contrée, las des profits incertains et irréguliers de leur vie errante, s'enrôlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux qu'ils avaient d'abord infestés.
Alpinolo se détermina à s'enrôler dans ces bandes. Il partit donc, encouragé par tous ses compagnons.
Il se rendit d'abord chez Maso, à qui il demanda le cher dépôt qu'il lui avait confié, l'anneau et les lettres de sa mère. Quelles imprécations il lança contre le ravisseur de ces gages sacrés, lorsqu'il apprit que la faiblesse de Nena avait livré à un étranger les lettres de Rosalie. Mais quand on lui apporta le diamant, comme un père qui retrouve un fils longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lèvres, et plus d'une grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents. Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dépouille mortelle de sa mère, raviva les fleurs qui poussaient à l'entour, et prit congé des bons meuniers.
«Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi toujours de moi dans tes prières.
--Point d'idées tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il pas vrai, seigneur Alpinolo?
--Oui, répondait-il, peut-être plus tôt que vous ne le pensez.
--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.
--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le monde, savait en quoi consistent les félicités.
Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de Milan, qui infligeaient la perte d'un œil pour le premier vol, et celle d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.
Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil, et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.
Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi, l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais vœu d'aller à Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»
Dans cette prière insensée, dans ce vœu de vengeance fait à la Mère des miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi. Alpinolo renouvela son vœu, s'approcha, brandit le poignard, le leva sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son cœur: «Chien! tu ne le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»
Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement! lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi! devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée. Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.
La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera bientôt faite.»
Son imprudence, lui avait donc encore réservé ce supplice. Aussi qui dépeindra ses épouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute autre pensée fit place dans son esprit à celle de délivrer ces infortunés.
Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la porte Romaine. Nos lecteurs savent déjà comment il gagna le geôlier, et à quel prix Macaruffo lui promit de laisser échapper ses trois prisonniers.
La Recherche de l'Inconnue; parA. de Lavergne(2).--Voyage où il vous plaira; parTony Johannot, Alfred de Musset et P.-J. Stahl(3).--Les Fastes de Versailles; parH. Fortoul.(4).
Note 2: Deux vol. in-8, Dumont 15 fr.
Note 3: Un vol. in-8, Herzel, 12 fr.
Note 4: Un vol. in-8, Houdaille. 16 fr.
Le nouveau roman que vient de publier le fécond auteur dela Duchesse de Mazarindevrait s'appelerla Blonde et la Brune, ouLaquelle des Deux, ou lesDeux Maîtresses. Au lieu d'une inconnue qu'il nous promet, M. A. de Lavergne nous en donne deux, et encore ses deux héroïnes ne restent-elles pas longtemps ce qu'elles devraient être. Dès les premiers chapitres son héros les connaît; il les trouve même sans les chercher, et il ne les reperd plus sérieusement. La première qualité d'un titre, ce n'est pas seulement de piquer la curiosité, c'est d'être vrai.--Quels que soient d'ailleurs l'intérêt et le mérite d'un livre, le lecteur garde toujours une certaine rancune secrète contre lui s'il n'a pas réalisé les rêves de son imagination.--Larecherche de l'inconnue... à l'annonce d'une semblable expédition, qui ne se représente... Mais à quoi bon, en vérité, inventer ici le roman que M. A. de Lavergne aurait du faire? racontons plutôt en quelques mots celui qu'il a fait.
M. Arthur d'Escorailles, le héros de ladite histoire, est «un véritable maître Jacques littéraire, courtisant toutes les Muses, couronné par toutes les gloires, tour à tour, et, suivant l'occasion, romancier, feuilletoniste, auteur dramatique, critique au besoin, poète même..., beau d'ailleurs et blond, et fils de l'Auvergne.» Il a eu de grands succès littéraires, tous ses amis envient son sort et les étrangers sont fiers de le connaître, etc. Inutile d'ajouter qu'il habite Paris. Un jour, en revenant de ses montagnes, où il était allé retremper son imagination fatiguée, il fit, dans le coupé de la diligence, la rencontre d'une jeune fille de dix-sept ans, «la plus ravissante créature qu'il fut possible d'imaginer: de grands yeux bleus, un visage plein de candeur et d'ingénuité, harmonieusement encadré dans de beaux cheveux d'un blond cendré retombant en grappes, le long de ses joues, jusqu'à la naissance du cou le plus souple et le plus élégant qui se puisse voir.» A cet aspect, le jeune lion littéraire «tressaillit et demeura la bouche béante, en proie à une telle stupéfaction, que celle qui en avait été l'objet ne put réprimer un sourire, sourire plein de charmes et qui laissa entrevoir à demi cachée dans des lèvres de corail une double rangée de dents blanches et fines comme des perles.» Ce premier regard avait,--cela se voit ailleurs que dans les livres,--transpercé deux cœurs des flèches de Cupidon.--Mais quelle était cette jeune fille inconnue? Bien qu'il eût fait des romans, Arthur d'Escorailles ne sut ni le deviner ni l'apprendre. Il ne put même pas lui parler, car il en était sépare par un obstacle insurmontable, un gros père bourru qu'il avait offensé en le priant poliment de ne pas dormir sur son épaule.--Mais «tant que la lune brilla au ciel, il resta les yeux amoureusement fixés sur cette jeune fille, et elle ne ferma pas les siens.»
A peine de retour à Paris, Arthur d'Escorailles raconta cette aventure à quelques-uns de ses amis avec lesquels il avait dîné. Le soir même, en rentrant chez lui,dans sa chartreuse, pour faire une toilette de bal, son nègre lui remit un petit paquet d'une forme toute particulière et soigneusement cacheté. C'était un charmant bouquet de marguerites avec le billet suivant: «Voici mon nom, et je vous aime.»
Ici donc, c'est-à-dire dès les premières pages du roman, commence la recherche des inconnues. Arthur d'Escorailles aime une jeune fille qu'il a vue, mais dont il ignore même le nom; il est aimé d'une femme qu'il n'a jamais vue peut-être, mais dont il connaît le nom. Comment les retrouver? Il nous paraît, quant à nous, avoir une trop grande confiance dans son bon génie, et ne pas s'inquiéter assez du résultat de cette aventure. Il s'habille tout simplement, et bien qu'il soit invité à la soirée du duc d'Orléans, il accompagne à un bal bourgeois un de ses amis qui veut à toute force le présenter à sa future.
Arthur d'Escorailles est, en vérité, plus heureux qu'il ne mérite de l'être. Ce soir-la même un hasard providentiel lui fait retrouver ses deux inconnues, qu'il ne cherche pas: il revoit celle qu'il aime dans le bas de la rue des Lombards. Elle se nomme Laure; elle est la fille d'un négociant et la future de son malheureux ami. Celle dont il est aimé lui apparaît une heure après aux Tuileries dans les salons du duc d'Orléans. «C'était une jeune mariée, d'environ vingt-deux ans, grande, brune, élancée, belle de cette beauté toute plastique et toute sensuelle que la statuaire antique a prêtée àDiane Chasseresse. Elle avait les cheveux coiffés en bandeaux avec une couronne de marguerites entremêlées de diamants; sa robe de satin blanc était recouverte d'une robe de dentelle en forme de tunique, attachée sur les épaules par des agrafes de diamants, et relevée par des bouquets de marguerites; enfin, elle tenait à la main un bouquet exactement semblable à celui qu'Arthur d'Escorailles avait reçu lu soir même. En passant devant lui, elle se retourna avec beaucoup de vivacité et lui lança un tendre regard, un de ces regards dont l'un des maîtres de la lyre, Ronsard, disait si poétiquement au seizième siècle:
J'ai vu ses yeux, j'en ai bu le poison;
puis elle disparut, et Arthur, arrêté par le duc d'Orléans, ne put ni la suivre ni la retrouver.
Comme on le voit par cette rapide analyse, le sujet du roman se dessine nettement. Il ne s'agit plus de savoir désormais si le héros retrouvera les deux héroïnes, mais laquelle des deux il préférera, ou plutôt s'il ne les aimera pas toutes les deux en même temps. Arthur d'Escorailles est longtemps indécis: pendant plusieurs mois il lutte entre son cœur et ses sens, entre un bonheur légitime et une passion coupable; se décide-t-il un jour à épouser Laure, le lendemain il renonce au mariage pour l'amour adultère; bien qu'elle lui ait avoué qu'elle ne l'aimait pas qu'elle ne l'avait jamais aimé, que sa déclaration était une mystification, il poursuit Marguerite et se bal en duel avec son mari, le marquis de Saint-Fare. Grièvement blessé, il est soigné et sauvé par Laure, mais il ne pense qu'à Marguerite, qu'il a aperçue un instant au chevet de son lit. Une seconde fois il se résout à se marier avec la jeune fille dévouée. La femme passionnée devient veuve... Que fera-t-il alors? C'est là le secret de M. A. de Lavergne, et nous sommes incapable de le trahir.
Ce nouveau roman n'ajoutera rien, nous le craignons, à la réputation si bien établie de l'auteur dela Duchesse de Mazarin. Il est tout à la fois trop long et trop court. Certains tableaux sont surchargés de détails inutiles, et les caractères des personnages principaux ne nous semblent pas toujours ni suffisamment originaux, ni assez développés. Mais le sujet, fort intéressant d'ailleurs, est traité avec une grande habileté de mise en scène. On sent, en lisantla Recherche de l'Inconnue, que M. A. de Lavergne a déjà fait beaucoup de drames et de romans. Nous avons une trop haute opinion de son talent pour ne pas lui donner le conseil de songer un peu plus à l'avenir qu'au présent, et de préférer des succès vraiment littéraires à des triomphes de feuilletons.
Abandonnons doncla Recherche de l'Inconnue, et tentons pour un moment une autre entreprise: c'est unVoyage où il vous plaira, écrit à la plume et au crayon. Qui de vous, ô lecteurs del'Illustration, ne se laisserait séduire par les trop irrésistibles attraits d'un si beau titre? Comme tous vos semblables en général, vous aimez, j'en suis convaincu, à faire ce qui vous plaît; mais mieux que beaucoup d'entre eux qui sont privés du bonheur dont vous jouissez, vous savez apprécier ce genre d'ouvrages, où la plume et le crayon prennent plaisir, tantôt à expliquer les curieux mystères de leurs plus ravissants caprices; tantôt à vous représenter simplement tels qu'ils ont eu lieu ou tels qu'ils sont, les objets et les événements que vous pouvez regretter de n'avoir pas vus. D'ailleurs, admirez-vous beaucoup de dessinateurs plus gracieux, plus originaux et plus habiles que Tony Johannot? Existe-t-il, à votre connaissance, un grand nombre d'écrivains qui aient autant d'imagination, d'esprit et de finesse, et qui sachent profiter avec autant de bonheur de toutes les ressources de notre langue, que MM. Alfred de Musset et P. J. Stahl? Pourriez-vous résister aux séductions réunies de ce titre piquant et de ces noms si justement aimés? Ouvrez, ce magnifique volume, l'Avant-Propos mettra fin à votre irrésolution. Que ne vous promet-il pas, en effet?--et je me rendrais, au besoin, son garant,--il tiendra toutes ses promesses.
Ce n'est pas qu'il vous dise pourquoi vous partez ni où vous allez. Une pareille confidence pourrait avoir ses dangers. Pourquoi voyage-t-on? N'est-ce pas, en outre de l'avantage incontestable que chacun ne peut manquer de trouver à changer de lieu ici-bas? n'est-ce pas surtout pour courir après l'imprévu, par exemple, et faire (en tout bien tout honneur) les yeux doux au hasard?...
Mais si les auteurs duVoyage où il vous plairane vous confient pas leur projet, pour ne pas gâter par avance ce qu'il y a de meilleur dans tout voyage, le petit bonheur des surprises, le bénéfice des rencontres, etc., ils s'engagent «à vous conduire sans encombres, sans accidents, sans culbutes, sans trop de paroles et sans trop de frais, à l'abri du froid lui-même--pour peu que vos portes soient bien closes et vos cheminées bien garnies--tout au bout de ce monde d'abord et même un peu dans l'autre, pour peu que vous y soyez disposé; tout cela, songez-y bien, sans qu'il vous soit besoin de rien quitter, ni vos enfants, qui sont les plus aimables enfants du monde et qui ne sont de trop nulle part;--ni vos amis qui vous aiment, ni le coin de votre feu que vous aimez; rien, enfin, de ce qui vous plaît ou de ce qui vous retient...»
A ce compte-là, qui ne partirait pas? Parlons-nous?... Quant à moi, dussiez-vous rester ou m'abandonner en route, je pars; je suis parti.
Il était une fois un brave et bon jeune homme qui ne pouvait rester en place; c'était son seul défaut (j'ai un ami intime qui lui ressemble). On n'est bien, disait-il, que là où l'on n'est pas,» et là dessus il parlait. Bref, il avait la passion des voyages et il la satisfaisait constamment. Cependant, après avoir fait quatre ou cinq fois le tour du monde, il revint un jour dans son pays natal, bien décidé à ne plus jamais repartir. Ce brave et bon jeune homme était amoureux; plus en outre résolu que M. d'Escorailles, il allait épouser la belle Marguerite, qu'il aimait. La veille du jour fixé pour la célébration de son mariage, il rentra chez lui un peu tard, tourmente par certains regards trop sévères que lui avait jetés durant la soirée son futur beau-père. Il alluma sa pipe et brûla tous livres de voyages, qu'il ne regardait plus que comme d'absurdes mensonges. Mais cet effort l'avait anéanti: il retomba sans forces dans son fauteuil, s'endormit et rêva. Tout à coup on frappa à la porte. «Entrez!» s'écria-t-il. C'était Jean, son bon, son cher Jean, son meilleur ami, son fidèle compagnon de voyage. «Viens avec moi.» lui dit Jean. Il hésita un instant à la pensée de sa Marguerite, puis il partit. Est-il besoin de vous rappeler qu'il avait la passion des voyages?
Quant à moi, bien que j'aime beaucoup à voyager, je ne les suivrai point. Qu'il me suffise de vous apprendre que Franz, c'est le nom du fiancé, a laissé une relation manuscrite de ce voyage, à laquelle MM. A. de Musset et Stahl ont emprunté les épisodes suivants:Les fleurs des bois;L'histoire d'un berger;Les amours du petit Job et de la belle Claudine;La vie et la mort;Les étoiles;L'histoire de l'homme au grand chapeau;Un jour à Londres.
En quittant l'Angleterre, nos deux voyageurs firent le tour de l'Europe (ils avaient déjà fait celui des quatre autres parties du monde); bref, en revenant dans je ne sais quels pays, le navire qui les portait fut assailli d'une violente tempête et sombra. Franz perdit un instant connaissance. Quand il rouvrit les yeux, il lui sembla entendre trois petits coups frappés à sa porte. «Entrez,» s'écria-t-il. C'était M. Kolb, son tailleur, qui lui apportait son habit de noces. A sa grande surprise. Il se trouvait dans sa chambre,--sa chère petite chambre bleue.--pareille en tout à celle de sa fiancée;--c'était dans son fauteuil qu'il s'était endormi, qu'il avait couru les aventures, qu'il était parti enfin et revenu; mais de coursiers ailés et de navires, de voyages et de naufrages et de morts, il n'était pas question; il n'avait fait qu'un rêve. Le lendemain il épousa sa fiancée. Sa noce fut superbe: elle dura trois longs jours; on y dansa, on y valsa, on y tira un grand nombre de coups de fusil, on y fit tout le bruit qu'à tort ou à raison on a coutume de faire autour des gens qui se marient; mais enfin. Dieu merci, chacun rentra chez soi.
Tel est le cadre ingénieux qui a fourni à MM. Alfred de Musset et P.-J. Stahl l'occasion d'écrire 170 pages fort agréables à lire, et à M. Tony Johannot celle de composer 63 de ses plus charmants dessins gravés sur bois. Comme livre d'étrennes et de salon, leVoyage où il tous plairasera un des plus grands et des plus légitimes succès de l'année 1843.
LesFastes de Versaillesont déjà plusieurs années d'existence; mais l'édition que nous annonçons (la troisième ou la quatrième) est à peine terminée. D'ailleurs, qui n'éprouverait toujours un nouveau plaisir à revoir les splendides merveilles de ce magnifique palais, surtout lorsqu'on a pour guide et pour cicérone uni écrivain aussi aimable et aussi intelligent que M. H. Fortoul? Autant Versailles est supérieur aux autres résidences royales, autant le livre de M. H, Fortoul s'élève au-dessus des autres ouvrages dont Versailles a fourni le sujet. Personne ne l'avait jamais mieux compris et mieux expliqué que l'auteur de sesFastes; il ne se contente pas de nous décrire, dans un style tout à la fois grave et animé, les magnificences inouïes que représentent d'admirables gravures sur acier, il sait en découvrir, il en révèle le véritable sens. Il raconte entièrement cette belleépopée de pierre, il nous donne l'analyse la plus complète et la plus exacte qui se puisse désirer de ce vaste poème royal que tant de gens avaient vu, avant la publication de cet ouvrage, sans le comprendre.
«Versailles, dit M. H. Fortoul, est l'expression de la monarchie, telle que Louis XIV l'a conçue. C'est le résumé fidèle de l'œuvre du grand roi. On s'étonne quelquefois que son règne, si fertile en beaux génies, n'ait pas produit de poème épique. En effet, la poésie revêtit alors toutes les formes hormis celle-là; mais l'épopée du dix-septième siècle, c'est Versailles. En quel livre raconta jamais la destinée d'une époque d'une manière plus brillante et plus complète? quelle gloire n'est pas écrite dans ce palais? quel mystère n'y est pas révèle? La vie héroïque et la vie familière s'y mêlent à chaque pas: derrière ces grandes murailles, au bout de ces grandes galeries, au coin de ces grands appartements, qui sont pleins de la majesté royale, il y a des petits réduits et des passages ignorés qui vous apprennent mille histoires secrètes. Ce palais a deux voix: il parle des choses les plus graves et des choses les plus frivoles; il est à la fois profond comme Tacite et indiscret comme Suétone. Il a des contes de toute espèce à vous faire, et des vérités de toute nature à vous dire. Il possède l'art de vous émouvoir et de vous égayer tour à tour; et comme s'il joignait le génie de Molière à celui de Corneille, il fait succéder les scènes comiques aux tragédies avec une rapidité merveilleuse. Il a tout vu passer sur ses dalles de marbre: les rois, les poètes, les ministres, les courtisans, les confesseurs, les maîtresses en titre ou autrement, les reines sans pouvoir et celles qui en avaient trop, les ambassadeurs, les généraux vainqueurs ou vaincus, les petits abbés, les grandes dames, l'épée et la robe, la noblesse, le clergé, même le tiers, même le peuple... Et maintenant que tout cela n'est plus, il en fait d'admirables récits à qui veut l'interroger.»
Mais de tous les écrivains qui ont interroge Versailles, aucun n'a reçu des confidences aussi curieuses que M. H Fortoul, aucun surtout ne les avait révélées avec plus de réserve, d'esprit et de bonheur. Ce remarquable ouvrage de l'auteur del'Art en Allemagneest un véritable monument littéraire qui vivra aussi longtemps--nous l'espérons--que le palais de Louis XIV.
Quelques objets d'art sont offerts cette année aux chasseurs du grand monde, à l'occasion de la Saint-Hubert, par deux de ces établissements de luxe que l'élégance a depuis longtemps pris sous son patronage.
Voici d'abord un couteau et un fouet de chasse dont Verdier a confié l'exécution à l'un de nos plus habiles sculpteurs d'animaux: ils sont sortis si parfaits des mains du l'artiste, qu'ils peuvent soutenir la comparaison avec les plus délicates orfèvreries de la Renaissance. Ces précieuses armes de chasse tiendront la place, la plus distinguée dans les panoplies groupées à grands frais sur les panneaux du cabinet ou armeria, qui, chez nos jeunes amateurs de sport, a remplacé l'ancien et classique boudoir.
Comme complément de ce trophée, les frères Susse ont dédié aux chasseurs une statuette de saint Hubert, due à l'élégant ciseau de M. Mélingue, que la sculpture repose des fatigues de l'Art dramatique.
1. La disposition des trente personnes se tirera de ce vers latin:
Populeam virgam mater regina ferebat.
Pour s'en servir, il faut faire attention aux voyelles A, E, I, O, U, qui se trouvent dans les syllabes de ce vers, en observant que A vaut 1, E vaut 2, I vaut 3, O vaut 4 et U vaut 5. On commencera donc par mettre les chrétiens, à cause de l'ode la première syllabe; puis 5 Turcs, à cause de l'U de la seconde: et ainsi de suite jusqu'à la fin; on trouvera que, prenant toujours le neuvième circulairement, c'est-à-dire en recommençant par le premier, après avoir achevé le rang, le sort ne tombera absolument que sur des Turcs.
Ou peut aisément étendre davantage la solution de ce problème. Qu'il faille, par exemple, faire tomber le sort sur 10 personnes de 10, en comptant de 12 en 12, on rangera à part 40 zéros, et, en commençant par le premier, on marquera le douzième d'une croix; l'on continuera en comptant jusqu'à 12, et l'on marquera pareillement d'une croix le zéro sur lequel on tombera en comptant 12, et ainsi de suite en tournant et en faisant attention de passer les places déjà croisées, attendu que ceux qui les occupaient sont censés retranché du nombre. On continuera ainsi jusqu'à ce qu'un ait le nombre requis de places marquées; et alors, en comptant le rang qu'elles occupent, en commençant par la première, on connaîtra facilement celles sur lesquelles doit nécessairement tomber le sort de 12 en 12. On trouve, dans l'exemple proposé, que ce sont la septième, la huitième, la onzième, la douzième, la vingt-unième, la vingt-deuxième, la vingt-quatrième, la trente-quatrième, la trente-sixième et la trente-septième.
Un capitaine, obligé de faire décimer sa compagnie, a pu user de cet expédient pour faire tomber le sort sur les sujets les plus coupables, en les plaçant sans affectation dans les places ou le sort tombait immanquablement.
On raconte que ce fut par ce moyen que l'historien Josèphe sauta sa vie. Il s'était réfugié avec quarante autres Juifs dans une caverne, après la prise de Jolapat par les Romains. Ses compagnons résolurent de s'entre-tuer plutôt que de se rendre. Josèphe essaya en vain de les dissuader de cette horrible résolution. Enfin, n'en pouvant venir à bout il feignit d'adhérer à leur volonté, et, se conservant l'autorité qu'il avait sur eux comme leur chef, il leur persuada, pour éviter le désordre; qui suivrait cette cruelle exécution s'ils s'entre-tuaient à la foule, de se ranger par ordre, et, en commençant à compter par un bout jusqu'à un certain nombre, de massacrer celui sur qui tomberait ce nombre, jusqu'à ce qu'il n'en demeurât qu'un seul, qui se tuerait lui-même.
Tous en étant demeurés d'accord, Josèphe les disposa de telle sorte, et choisit pour lui-même une telle place, que, la tuerie étant continuée jusqu'à la fin, il demeura seul avec un autre, auquel il persuada de vivre, ou qu'il tua s'il ne voulut pas y consentir.
Telle est l'histoire, qu'Hégésippe raconte du Josèphe, et que nous sommes bien éloignés de garantir. Quoi qu'il en soit, en appliquant à ce cas le moyen enseigné ci-dessus et un supposant que chaque troisième dût être tué, on trouve que les deux dernières places sur lesquelles le sort devait tomber étaient les treizième et vingt-huitième; en sorte que Josèphe dut se mettre à l'une des deux, et placer à l'autre celui qu'il voulait sauver, s'il eût eu un complice de son artifice.
II. Si le fardeau peut être porté par quatre hommes, après l'avoir attaché au milieu d'un grand levier AB, faites porter les extrémités de ce levier sur deux autres plus courts, CD, EF, et à chacun des points C, D, E, F, appliquez un homme: il est évident que le poids sera distribué également entre les quatre hommes
S'il faut huit hommes, faites à l'égard de chacun des leviers C, D, E, F, ce que vous avez fait à l'égard du premier, c'est-à-dire que les extrémités du levier CD soient portées par les levier» plus courts a, b, c, d, et celles du levier EF par les leviers e, f, g, h; enfin, mettez un homme à chacun des points a, b, c, d, e, f, g, h, vous aurez huit hommes également chargés.
On peut de même porter les extrémités des leviers ou barres a, b, c, d, e, f, g, h, par de nouvelles barres disposées à angles droits avec celles-là, et au moyen de cet artifice le poids sera distribué entre seize hommes, et ainsi de suite.
On prétend qu'à Constantinople on emploie cet artifice pour enlever les plus grands fardeaux, comme des canons, des mortiers, des pierres énormes, etc. On conte que la vitesse avec laquelle les porte-faix transportent ces fardeaux d'un lieu à un autre est une chose vraiment remarquable.
Nota. C'est par erreur que l'on a donné, dans le dernier numéro del'Illustration, à la page 160, une figure qui ne convient pas au problème IV. Voici la figure qu'il fallait mettre:
I. Trouver le centre de gravité de plusieurs poids fixés à une barre rigide.
II. On demandait à Pythagore combien d'élèves fréquentaient son école; le philosophe répondit: «Une moitié étudie les mathématiques, un quart la physique, un septième garde le silence, et il y a de plus trois femmes.» Combien Pythagore avait-il d'élèves.
III. On demande quelle heure il est; l'on répond que ce qui reste du jour est les quatre tiers des heures déjà écoulées. Trouver cette heure.
1- Une Soubrette.
2- Si l'argent est précieux, il entraîne souvent les hommes au vice.