Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut. Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme, nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il espère.En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence, de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence n'avaient pu tirer des mains du tyran.Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti, en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui, le prince aura le sermon dans sa chambre.»Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si malheureusement consulté.Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses, avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et s'il serait ce maître fortuné.Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans la salle de laVaine gloire, afin que les magnificences du lieu lui lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les modestes vertus de la bienfaisance.En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son cœur de cette froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des conseils de mansuétude et de clémence?--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que l'obéissance.Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit ouverte à la vérité, si le cœur en repousse les préceptes. O prince! il court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix, vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc, si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas remis la glaive pour frapper?--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux dont il a été écrit qu'ils préparent continuellement des flèches pour en frapper les bons dans les ténèbres?Avez-vous considéré que le sang de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose à cœur?»Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit dans son cœur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus sérieusement:«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre en doute une chose jugée?--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino. Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui paraîtra à leur justice.--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur montrera comme le désir du maître?...»Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission. «Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges? Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et ils mourront.»Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche, résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la place du droit l'arbitraire et la violence.Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di Nero.L'umiliatodescendit comme aveugle les escaliers du palais, traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.(La fin au prochain numéro.)Bulletin bibliographique.Les Diplomates européens; parM. Capefigue(3)--Galerie des Contemporains illustre; par unHomme de bien(4).--L'autre Monde; parGrandville(5).(3) 1 vol. in-8.Imprimeurs Unis, 7 fr. 50 c.(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12 biographies et 12 portraits,I. René4 fr. le vol.(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses gravures sur bois.Fournier. 18 fr.M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait été outrageusement trompé, etJura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M. Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole. Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur del'Histoire du Consulat et de l'Empirepar M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publierl'Histoire du Consulat et de l'Empirepar M. Thiers?»Cette année, outre la portion ordinaire de l'Histoire de France, M. Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est intitule lesDiplomates européens. Il y a plusieurs années, M. Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo, Nesselrode et le duc de Wellington.Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société, et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les États, pour ceux dont les œuvres durent encore et survivent à tous les déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII, nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel, et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M. Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais, s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plusboudeur, plusmaussade, et je dirai même pluspetit, que Bonaparte dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le lendemain de sonaventure des Cent-Jours, qui nous avait tant coûté,que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourraitplus tourmenter l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire. Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown!Après un si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer. A Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa gloire, etj'aime à croireque ses flatteurs ont tronqué ses paroles dans les récits sur son exil.»Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas, quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans les combinaisons de la guerre, mais encore unetête politiquesérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du duc de Wellington.La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous et défigure l'histoire.»Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:«La vie publique, quand on a desentrailless'use vite. (P. 260.)«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se heurtèrentla tête. (Page 70.)«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient parlons lespores... Je le vis à son retour à Paris; quelle différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui brise et froisse lecrâne!...(Page 189.)«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la vie entière, elles s'imprègnent aucrânedes hommes pour dominer toute leur pensée... (Page 120.)«En Angleterre, ce pays des grandes opinions, lachuted'une noble espérancedévore les entraillesdes hommes d'État. (P. 222.)«La Prusse, ce longboyauqui a latêtesur le Niemen et lespiedssur la Meuse.» (Page 306.)M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se permet pourtant çà et là quelques attaques que nous ne savons comment qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit à la page 84: «A peine rendu à la vie séculière, M. de Talleyrand eut à subir les exigences impérieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de haute moralité, lui imposa l'obligation du mariage,grande plaie pour l'homme spirituel et de bon goût...»Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous resterait maintenant à prouver que cet ouvrage, si noblement pensé et si purement écrit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un pareil travail ne saurait trouver place dansl'Illustration. Seulement, pour donner une idée de laconscience historique, qu'on nous permette cette expression, de railleur desDiplomates européens, nous emprunterons encore un court passage à la Notice du prince de Talleyrand.«Dès 1812, toutprestige était effacé surl'Empereur: l'incendie de Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée, la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon, plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre. Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale, le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur l'état des esprits...»Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?L'auteur de laGalerie des Contemporains illustres, qui s'appelle unHomme de bien, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé. Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à l'Homme de bien, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en parcourant laGalerie des Contemporains illustres, que M. de L***. n'a pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et consulte avec autant de profit et de plaisir.Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la plupart encore vivants?L'Homme de bien, répondant à certains critiques dans la préface; de son cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant, disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration que celle de sa conscience.»Mais si divertissants que nous semblentles diplomates européens, si intéressants que soient lesContemporains illustres, il est temps de faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et agréables; c'estun autre Monde, un monde qui n'a jamais existé que dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.Si nous ouvrons ce volumemerveilleux, qu'y voyons-nous, en effet? D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon, l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face. Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff. Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur del'autre mondeva nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies dela Folle du Logis; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce ce sont desinstrumentsou desvégétauxqui prennent des formes et des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici, des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin,aux déguisements physiologiquessuccède un curieux chapitre intitulé leRoyaume des Marionnettes; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre, remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale; nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des monstrueuxdoublivoresqui attire d'abord nos regards, et courons à la fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour titre unAutre Monde. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront, je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon admiration.An. J.Modes.Cet hiver on emploie beaucoup de velours pour ornement de robes; nous donnons une robe garnie, au bas, de deux biais de cette étoffe; le corsage et les manches ont la même garniture.Le costume d'enfant, dont le modèle nous a été fourni par madame Marnedaz, est en étoffe de laine, et les ornements sont également en velours.A la première et à la seconde représentation deDom Sébastien, à l'Opéra, les toilettes étaient très-brillantes: nous avons remarqué, entre autres, une robe de satin blanc avec un rang de dentelle pose sur chaque côté de la jupe, de manière à produire l'effet de deux barbes; au milieu était un petit plissé en ruban de satin, autour duquel tournait la dentelle. Deux rangs de dentelle pareille, surmontées d'un petit plis de ruban, ornaient le corsage, et les manches. Une fort belle épingle en coque de perles, entourée de marcassite, descendait jusqu'à la moitié du corsage; les coques étaient séparées par un nœud formé de marcassite. Un bracelet de même genre complétait cette parure riche et du goût le plus nouveau, puisque les vieux bijoux sont la plus nouvelle mode.Une autre toilette, dont l'ensemble était encore très-gracieux, se composait d'une robe de velours d'Afrique rose à plissé de rubans descendant de chaque côté de la jupe, toujours en tablier, avec torsade en passementerie lacée en carreau au milieu et diminuant de largeur vers la ceinture (la même garniture se répétait au corsage); puis d'un petit bonnet en dentelle avec barbes relevées sur le derrière de la tête, et dont toute la grâce consistait dans l'arrangement et la pose d'une fleur, d'un nœud, d'un rien.On peut affirmer que le blanc, le rose et le gris argenté dominaient dans ces premières réunions de la saison.Mais, comme une femme en négligé est encore plus intéressante que sous tous les costumes de grande parure, la recherche des robes de chambre est devenue un luxe, une mode, un usage général. Les vastes et longs plis de soie ou de cachemire conviennent à presque toutes les tailles. Pour ces robes, le satin imitant le piqué fait de charmantes doublures; il fait fort bien encore pour leuts revers, mais là doit se borner son emploi. Pour les robes de ville et les manteaux, il ne doit servir qu'à doubler; l'utiliser comme ornement extérieur serait un manque de goût. Toutefois, on peut faire une exception en faveur des pelisses de cachemire on de soie pour sorties de bal et de théâtre.Amusements des sciences.SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.I. La solution de divers problèmes de mécanique dépend de la connaissance de la nature ducentre de gravité.On appelle ainsi dans un corps, le point autour duquel toutes ses parties se balancent, de manière que s'il était suspendu par là, il resterait indifféremment dans toutes les situations où on le mettrait autour de ce point.Il est aisé de voir que, dans les corps réguliers et homogènes, ce point ne peut être autre que le centre de figure. C'est ce qui a lieu dans un globe, dans un sphéroïde, dans un cylindre.On trouve le centre de gravité entre deux poids ou corps de différente pesanteur, en divisant la distance de leurs points de suspension en deux parties qui soient comme leurs poids, en sorte que la plus courte soit du côté du plus pesant, et la plus longue du côté dit plus léger, c'est là le principe des balances à bras inégaux, où, avec un même poids, on pèse plusieurs corps de différentes pesanteurs.Lorsqu'il y a plusieurs poids on cherche par la règle précédente le centre de pesanteur de deux; on les suppose ensuite réunis dans ce point, et l'on cherche le centre de gravité commun avec le troisième poids et les deux premiers réunis dans le point premièrement trouvé, et ainsi de suite.Soient, par exemple, les poids A, B, C, suspendus aux trois points D, E, F de la ligne ou balance DF, que nous supposons sans pesanteur. Que le poids A soit de 108 kilog., B de 144 et C de 180; la distance DE de 11 mètres et EF de 9 mètres.Cherchez d'abord entre les poids B et C le centre commun de gravité; ce que vous ferez en divisant la distance EF, ou 9 mètres, en deux parties qui soient comme 144 et 180, ou 4 et 5. Ces deux parties sont 4 et 5 mètres, dont la plus grande doit être placée du côté du plus faible poids. Ainsi le poids B étant le moindre, on aura EG; de 5 mètres et FG de 1 mètres; conséquemment DG sera de 16.Supposez à présent au point G les deux poids B et C réunis en un seul, qui sera par conséquent de 324 kilog.; divisez la distance DG, ou 16 mètres, dans le rapport de 108 à 324, ou de 1 à 3: l'une de ces parties sera 12 et l'autre 4. Ainsi le poids A étant moindre, il faut prendre DH égal à 12 mètres, et le point H sera le centre de gravité commun des trois poids.On eût trouvé la même chose si l'un eût commencé à réunir les poids A et BLa règle est enfin la même, quel que soit le nombre des poids et qu'elle que soit leur position dans une même ligne droite un dans un même plan un non.C'est cette figure qui a été placée par erreur dans l'avant-dernier numéro.La considération du centre de gravité donne lieu à diverses propositions curieuses. Nous nous bornerons à énoncer ici un beau principe de mécanique qui en découle. Le voici:Si plusieurs corps ou poids sont tellement disposés entre eux, qu'en se communiquant leur mouvement, leur centre de gravité commun reste immobile ou ne s'écarte point de la ligne horizontale, c'est-à-dire ne hausse ni ne baisse, alors il y aura équilibre. Ce principe porte presque sa démonstration avec son énoncé, et nous pourrions nous en servir pour démontrer toutes les propriétés des machines; mais nous laissons au lecteur le soin de faire cette application.II. Voici l'énoncé du problème tel qu'il a été donné dans l'Anthologie grecque:Die, Heliconiadum decus, ô sublime sororumPythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:Dimidia horum pars præclara mathemata discitQuarta immortalem naturam nosse laboratSeptima, sed tacité, sedet atque audita revolvit;Tres sunt fæminæi sexus.Ainsi il s'agit de trouver un nombre dont une moitié, un quart et un septième, en y ajoutant 3, fassent ce nombre lui-même. Il est aisé de répondre que ce nombre est 28.III Ce problème est tiré de l'Anthologie grecque. Voici l'énoncé en vers latins:Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce dieiQuantum bis gemini exacta de luce trientes.En divisant la durée du jour, comme faisaient les anciens, en douze parties, il est question de partager ce nombre en deux parties telles que les 4/3 de la première soient ensemble égaux à la seconde; ce qui donne, pour le nombre des heures écoulées, 5-1/6 et conséquemment pour le reste du jour, 6-5/6 heures.NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.I. Faire tenir un seau plein d'eau par un bâton dont une moitié ou moins repose sur le bord d'une table.II. Une femme a vendu 10 perdrix au marché, une seconde en a vendu 25, et une troisième en a vendu 30, et toutes au même prix, à chacune de leurs ventes. En sortant du marché, il se trouve qu'elles emportent toutes trois la même somme. On demande à quel prix et comment elles ont vendu.Correspondance.A un abonné de Paris.--Est bien fou du cerveau qui prétend contenter tout le monde et son père; cependant toute plainte est respectable.A. M. I. à Saint-Pétersbourg.--Vos observations sont justes. Il sera tenu compte de votre bon avis: nous vous remercions.M. B. z., de Nantescraint que nos sujets ne s'épuisent. Les mêmes fêtes, les mêmes cérémonies, dit-il, se reproduisent tous les ans. Que ferez-vous lorsque vous les aurez toutes représentées?MM. V, G. et Ls'étonnent, au contraire, que nous laissions passer, sans les illustrer, un nombre considérable de sujets nouveaux, qu'offrent chaque jour à notre cadre, Paris, la France, l'Europe, l'univers entier.A M. Gl. S., de Rouen.--Proposition malheureusement tardive. L'exposition des produits de l'industrie pour 1844 est un sujet trop important pour que nous ne nous soyons point depuis longtemps mis en mesure de le traiter avec tous les développements qu'il comporte: nos dessinateurs sont déjà à l'œuvre; nos rédacteurs sont prêts.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.Maintenant la science a beau démontrer ses beautés, les arts l'emportent sur elle.
Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut. Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme, nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il espère.
En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence, de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence n'avaient pu tirer des mains du tyran.
Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti, en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui, le prince aura le sermon dans sa chambre.»
Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si malheureusement consulté.
Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses, avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et s'il serait ce maître fortuné.
Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans la salle de laVaine gloire, afin que les magnificences du lieu lui lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les modestes vertus de la bienfaisance.
En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son cœur de cette froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:
«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»
Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des conseils de mansuétude et de clémence?
--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que l'obéissance.
Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit ouverte à la vérité, si le cœur en repousse les préceptes. O prince! il court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...
--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix, vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc, si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas remis la glaive pour frapper?
--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux dont il a été écrit qu'ils préparent continuellement des flèches pour en frapper les bons dans les ténèbres?Avez-vous considéré que le sang de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»
Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...
--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose à cœur?»
Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit dans son cœur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus sérieusement:
«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre en doute une chose jugée?
--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.
--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino. Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui paraîtra à leur justice.
--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur montrera comme le désir du maître?...»
Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission. «Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges? Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et ils mourront.»
Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche, résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la place du droit l'arbitraire et la violence.
Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di Nero.L'umiliatodescendit comme aveugle les escaliers du palais, traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.
(La fin au prochain numéro.)
Les Diplomates européens; parM. Capefigue(3)--Galerie des Contemporains illustre; par unHomme de bien(4).--L'autre Monde; parGrandville(5).
(3) 1 vol. in-8.Imprimeurs Unis, 7 fr. 50 c.
(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12 biographies et 12 portraits,I. René4 fr. le vol.
(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses gravures sur bois.Fournier. 18 fr.
M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait été outrageusement trompé, et
Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M. Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole. Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur del'Histoire du Consulat et de l'Empirepar M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publierl'Histoire du Consulat et de l'Empirepar M. Thiers?»
Cette année, outre la portion ordinaire de l'Histoire de France, M. Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est intitule lesDiplomates européens. Il y a plusieurs années, M. Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.
«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo, Nesselrode et le duc de Wellington.
Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société, et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les États, pour ceux dont les œuvres durent encore et survivent à tous les déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»
M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII, nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel, et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M. Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais, s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:
«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plusboudeur, plusmaussade, et je dirai même pluspetit, que Bonaparte dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le lendemain de sonaventure des Cent-Jours, qui nous avait tant coûté,que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourraitplus tourmenter l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire. Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown!Après un si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer. A Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa gloire, etj'aime à croireque ses flatteurs ont tronqué ses paroles dans les récits sur son exil.»
Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas, quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans les combinaisons de la guerre, mais encore unetête politiquesérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du duc de Wellington.La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous et défigure l'histoire.»
Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:
«La vie publique, quand on a desentrailless'use vite. (P. 260.)
«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se heurtèrentla tête. (Page 70.)
«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient parlons lespores... Je le vis à son retour à Paris; quelle différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui brise et froisse lecrâne!...(Page 189.)
«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la vie entière, elles s'imprègnent aucrânedes hommes pour dominer toute leur pensée... (Page 120.)
«En Angleterre, ce pays des grandes opinions, lachuted'une noble espérancedévore les entraillesdes hommes d'État. (P. 222.)
«La Prusse, ce longboyauqui a latêtesur le Niemen et lespiedssur la Meuse.» (Page 306.)
M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se permet pourtant çà et là quelques attaques que nous ne savons comment qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit à la page 84: «A peine rendu à la vie séculière, M. de Talleyrand eut à subir les exigences impérieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de haute moralité, lui imposa l'obligation du mariage,grande plaie pour l'homme spirituel et de bon goût...»
Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous resterait maintenant à prouver que cet ouvrage, si noblement pensé et si purement écrit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un pareil travail ne saurait trouver place dansl'Illustration. Seulement, pour donner une idée de laconscience historique, qu'on nous permette cette expression, de railleur desDiplomates européens, nous emprunterons encore un court passage à la Notice du prince de Talleyrand.
«Dès 1812, toutprestige était effacé surl'Empereur: l'incendie de Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée, la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon, plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre. Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale, le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur l'état des esprits...»
Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.
M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.
Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?
L'auteur de laGalerie des Contemporains illustres, qui s'appelle unHomme de bien, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé. Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à l'Homme de bien, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en parcourant laGalerie des Contemporains illustres, que M. de L***. n'a pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et consulte avec autant de profit et de plaisir.
Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.
Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la plupart encore vivants?
L'Homme de bien, répondant à certains critiques dans la préface; de son cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant, disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration que celle de sa conscience.»
Mais si divertissants que nous semblentles diplomates européens, si intéressants que soient lesContemporains illustres, il est temps de faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et agréables; c'estun autre Monde, un monde qui n'a jamais existé que dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.
Si nous ouvrons ce volumemerveilleux, qu'y voyons-nous, en effet? D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon, l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face. Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff. Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur del'autre mondeva nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies dela Folle du Logis; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce ce sont desinstrumentsou desvégétauxqui prennent des formes et des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici, des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin,aux déguisements physiologiquessuccède un curieux chapitre intitulé leRoyaume des Marionnettes; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre, remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale; nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des monstrueuxdoublivoresqui attire d'abord nos regards, et courons à la fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour titre unAutre Monde. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront, je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon admiration.An. J.
Cet hiver on emploie beaucoup de velours pour ornement de robes; nous donnons une robe garnie, au bas, de deux biais de cette étoffe; le corsage et les manches ont la même garniture.
Le costume d'enfant, dont le modèle nous a été fourni par madame Marnedaz, est en étoffe de laine, et les ornements sont également en velours.
A la première et à la seconde représentation deDom Sébastien, à l'Opéra, les toilettes étaient très-brillantes: nous avons remarqué, entre autres, une robe de satin blanc avec un rang de dentelle pose sur chaque côté de la jupe, de manière à produire l'effet de deux barbes; au milieu était un petit plissé en ruban de satin, autour duquel tournait la dentelle. Deux rangs de dentelle pareille, surmontées d'un petit plis de ruban, ornaient le corsage, et les manches. Une fort belle épingle en coque de perles, entourée de marcassite, descendait jusqu'à la moitié du corsage; les coques étaient séparées par un nœud formé de marcassite. Un bracelet de même genre complétait cette parure riche et du goût le plus nouveau, puisque les vieux bijoux sont la plus nouvelle mode.
Une autre toilette, dont l'ensemble était encore très-gracieux, se composait d'une robe de velours d'Afrique rose à plissé de rubans descendant de chaque côté de la jupe, toujours en tablier, avec torsade en passementerie lacée en carreau au milieu et diminuant de largeur vers la ceinture (la même garniture se répétait au corsage); puis d'un petit bonnet en dentelle avec barbes relevées sur le derrière de la tête, et dont toute la grâce consistait dans l'arrangement et la pose d'une fleur, d'un nœud, d'un rien.
On peut affirmer que le blanc, le rose et le gris argenté dominaient dans ces premières réunions de la saison.
Mais, comme une femme en négligé est encore plus intéressante que sous tous les costumes de grande parure, la recherche des robes de chambre est devenue un luxe, une mode, un usage général. Les vastes et longs plis de soie ou de cachemire conviennent à presque toutes les tailles. Pour ces robes, le satin imitant le piqué fait de charmantes doublures; il fait fort bien encore pour leuts revers, mais là doit se borner son emploi. Pour les robes de ville et les manteaux, il ne doit servir qu'à doubler; l'utiliser comme ornement extérieur serait un manque de goût. Toutefois, on peut faire une exception en faveur des pelisses de cachemire on de soie pour sorties de bal et de théâtre.
I. La solution de divers problèmes de mécanique dépend de la connaissance de la nature ducentre de gravité.
On appelle ainsi dans un corps, le point autour duquel toutes ses parties se balancent, de manière que s'il était suspendu par là, il resterait indifféremment dans toutes les situations où on le mettrait autour de ce point.
Il est aisé de voir que, dans les corps réguliers et homogènes, ce point ne peut être autre que le centre de figure. C'est ce qui a lieu dans un globe, dans un sphéroïde, dans un cylindre.
On trouve le centre de gravité entre deux poids ou corps de différente pesanteur, en divisant la distance de leurs points de suspension en deux parties qui soient comme leurs poids, en sorte que la plus courte soit du côté du plus pesant, et la plus longue du côté dit plus léger, c'est là le principe des balances à bras inégaux, où, avec un même poids, on pèse plusieurs corps de différentes pesanteurs.
Lorsqu'il y a plusieurs poids on cherche par la règle précédente le centre de pesanteur de deux; on les suppose ensuite réunis dans ce point, et l'on cherche le centre de gravité commun avec le troisième poids et les deux premiers réunis dans le point premièrement trouvé, et ainsi de suite.
Soient, par exemple, les poids A, B, C, suspendus aux trois points D, E, F de la ligne ou balance DF, que nous supposons sans pesanteur. Que le poids A soit de 108 kilog., B de 144 et C de 180; la distance DE de 11 mètres et EF de 9 mètres.
Cherchez d'abord entre les poids B et C le centre commun de gravité; ce que vous ferez en divisant la distance EF, ou 9 mètres, en deux parties qui soient comme 144 et 180, ou 4 et 5. Ces deux parties sont 4 et 5 mètres, dont la plus grande doit être placée du côté du plus faible poids. Ainsi le poids B étant le moindre, on aura EG; de 5 mètres et FG de 1 mètres; conséquemment DG sera de 16.
Supposez à présent au point G les deux poids B et C réunis en un seul, qui sera par conséquent de 324 kilog.; divisez la distance DG, ou 16 mètres, dans le rapport de 108 à 324, ou de 1 à 3: l'une de ces parties sera 12 et l'autre 4. Ainsi le poids A étant moindre, il faut prendre DH égal à 12 mètres, et le point H sera le centre de gravité commun des trois poids.
On eût trouvé la même chose si l'un eût commencé à réunir les poids A et B
La règle est enfin la même, quel que soit le nombre des poids et qu'elle que soit leur position dans une même ligne droite un dans un même plan un non.
C'est cette figure qui a été placée par erreur dans l'avant-dernier numéro.
La considération du centre de gravité donne lieu à diverses propositions curieuses. Nous nous bornerons à énoncer ici un beau principe de mécanique qui en découle. Le voici:
Si plusieurs corps ou poids sont tellement disposés entre eux, qu'en se communiquant leur mouvement, leur centre de gravité commun reste immobile ou ne s'écarte point de la ligne horizontale, c'est-à-dire ne hausse ni ne baisse, alors il y aura équilibre. Ce principe porte presque sa démonstration avec son énoncé, et nous pourrions nous en servir pour démontrer toutes les propriétés des machines; mais nous laissons au lecteur le soin de faire cette application.
II. Voici l'énoncé du problème tel qu'il a été donné dans l'Anthologie grecque:
Die, Heliconiadum decus, ô sublime sororumPythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:Dimidia horum pars præclara mathemata discitQuarta immortalem naturam nosse laboratSeptima, sed tacité, sedet atque audita revolvit;Tres sunt fæminæi sexus.
Die, Heliconiadum decus, ô sublime sororumPythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:Dimidia horum pars præclara mathemata discitQuarta immortalem naturam nosse laboratSeptima, sed tacité, sedet atque audita revolvit;Tres sunt fæminæi sexus.
Die, Heliconiadum decus, ô sublime sororum
Pythagora! tua quot tyrones tecta frequentent,
Qui, sub te, sophice sudant in agone magistro?
Dicam; tuque animo mea dicta, Polycrates hauri:
Dimidia horum pars præclara mathemata discit
Quarta immortalem naturam nosse laborat
Septima, sed tacité, sedet atque audita revolvit;
Tres sunt fæminæi sexus.
Ainsi il s'agit de trouver un nombre dont une moitié, un quart et un septième, en y ajoutant 3, fassent ce nombre lui-même. Il est aisé de répondre que ce nombre est 28.
III Ce problème est tiré de l'Anthologie grecque. Voici l'énoncé en vers latins:
Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce dieiQuantum bis gemini exacta de luce trientes.
Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce dieiQuantum bis gemini exacta de luce trientes.
Die quota nunc hora est? Superest tantum ecce diei
Quantum bis gemini exacta de luce trientes.
En divisant la durée du jour, comme faisaient les anciens, en douze parties, il est question de partager ce nombre en deux parties telles que les 4/3 de la première soient ensemble égaux à la seconde; ce qui donne, pour le nombre des heures écoulées, 5-1/6 et conséquemment pour le reste du jour, 6-5/6 heures.
I. Faire tenir un seau plein d'eau par un bâton dont une moitié ou moins repose sur le bord d'une table.
II. Une femme a vendu 10 perdrix au marché, une seconde en a vendu 25, et une troisième en a vendu 30, et toutes au même prix, à chacune de leurs ventes. En sortant du marché, il se trouve qu'elles emportent toutes trois la même somme. On demande à quel prix et comment elles ont vendu.
A un abonné de Paris.--Est bien fou du cerveau qui prétend contenter tout le monde et son père; cependant toute plainte est respectable.
A. M. I. à Saint-Pétersbourg.--Vos observations sont justes. Il sera tenu compte de votre bon avis: nous vous remercions.
M. B. z., de Nantescraint que nos sujets ne s'épuisent. Les mêmes fêtes, les mêmes cérémonies, dit-il, se reproduisent tous les ans. Que ferez-vous lorsque vous les aurez toutes représentées?MM. V, G. et Ls'étonnent, au contraire, que nous laissions passer, sans les illustrer, un nombre considérable de sujets nouveaux, qu'offrent chaque jour à notre cadre, Paris, la France, l'Europe, l'univers entier.
A M. Gl. S., de Rouen.--Proposition malheureusement tardive. L'exposition des produits de l'industrie pour 1844 est un sujet trop important pour que nous ne nous soyons point depuis longtemps mis en mesure de le traiter avec tous les développements qu'il comporte: nos dessinateurs sont déjà à l'œuvre; nos rédacteurs sont prêts.
Maintenant la science a beau démontrer ses beautés, les arts l'emportent sur elle.