SOMMAIRE.

L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843Nº 38. Vol. II.-SAMEDI 18 NOVEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.     --   10        --    20        --   40SOMMAIRE.Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et les inondations.Quatre Gravures.--Courrier de Paris.Portrait de madame Pauline Viardot-Garcia.--Belisario, trilogie, par Bertal.Dix-sept Gravures.--Académie des Sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales.--Accident du 10 novembre sur le Chemin de fer de Versailles.Gravure.--Histoire de la Semaine,Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges; Chambre des Représentants.--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par André Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.Quatorze Gravures.--Bulletin bibliographique. -- Annonces. -- Modes.Une Gravure. --Amusement des sciences.Une Gravure. --Correspondance. -- Rébus.Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et le Inondations.Il y a quelques années, les esprits sérieux se sont vivement préoccupés d'une immense question qui intéresse au plus haut point l'avenir agricole et manufacturier de la France. L'inopportunité, le danger même du défrichement des forêts, sous le rapport climatérique et industriel, a servi longtemps de texte à des discussions animées. Ces débats, s'ils n'ont pas dégagé la vérité des nuages qui l'enveloppent encore, ont au moins appelé l'attention de l'autorité sur cet important sujet, et mis un frein à ce vandalisme besogneux entre les mains duquel le sol n'aurait bientôt plus présenté qu'aridité et désolation.Le dépérissement des forêts en France date déjà de loin. Parmi les appétits désordonnés qui ont eu tour à tour leur règne dans notre pays, les uns n'ont affecté que les capitaux particuliers et n'ont laissé de traces que dans les familles victimes des jeux de bourse effrénés. D'autres, au contraire, ont écrit leurs ravages en caractères lisibles pour tous, sur le sol même, et ont exercé une influence incontestable sur la richesse nationale, sur les produits de la nature et de l'art, et même sur les phénomènes météorologiques. De ce nombre et au premier rang nous pouvons placer le défrichement des vieilles forêts qui jadis couvraient la Gaule. Ce défrichement, impérieusement commandé d'abord par l'accroissement de la population, par l'extension des lieux habités, avait trouvé une limite dans les besoins mêmes des habitants. De plus, ces vastes propriétés, ces héritages de famille, qui se perpétuaient de race en race, étaient considérés par les anciens seigneurs comme un dépôt sacré qu'ils n'avaient reçu de leurs ancêtres que pour le transmettre intact à leurs descendants; et c'était une pensée toute providentielle qui avait ainsi placé sous la sauvegarde d'un sentiment religieux, quoique égoïste, cette source immense de richesses et de prospérité. Mais ce qui était né de la féodalité disparut avec la féodalité. Après la révolution de 89 tous ces grands fiefs disloqués, déclarés biens nationaux et vendus à vil prix, devinrent la proie de spéculateurs avides, et bientôt la hache abattit brutalement des forêts séculaires, providence de toute une contrée Enfin, après les longues luttes de l'Empire, luttes pendant lesquelles les bras manquèrent à la terre, une réaction s'opéra en faveur de l'agriculture. Alors on eût dit que la terre manquait aux bras. Toute une armée d'agriculteurs se rua sur ce qui nous restait de forêts, et s'attaqua sans discernement à tout ce que la spéculation pouvait encore atteindre, et l'on vit des moissons et des prairies là où naguère croissaient le chêne et le pin, et des montagnes se montrant pour la première fois, depuis la création, avec un front chauve et découronné.Mais qu'advint-il de toutes ces dévastations barbares? On s'aperçut bientôt que le climat changeait sensiblement, que les orages étaient plus fréquents et plus dangereux. Le régime des cours d'eau qui servent de moteur è la plupart des forges françaises devint de plus en plus variable. On passa sans transition de la sécheresse à des crues subites, et, d'un autre côté, la rareté du combustible végétal empêcha les fabricants d'avoir recours aux moteurs à vapeur. Enfin ces crues causées, soit par la fonte des neiges, soit par les orages, exercèrent de terribles ravages, et des contrées jadis fertiles et florissantes virent naître des torrents dévastateurs, menace constamment suspendue sur leur tête.Au moment même où nous écrivons, de nouvelles inondations viennent donner une trop éclatante sanction à nos paroles. Le Rhône, qui pourrait n'être qu'un fleuve bienfaisant pour la contrée qu'il traverse, est le plus terrible fléau de la vallée qu'il arrose. La Durance, cette rivière torrentielle, se précipite comme une avalanche, et enlève en un instant ponts, maisons et troupeaux.Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherché à y remédier, mais peut-être trop tard; toutefois, ce n'est pas sans intention que nous nous sommes arrêté sur ce tableau historique du dépérissement des forêts en France et de la fatale influence du déboisement sur la fortune publique. C'est que là où gît le mal gît aussi le remède; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du mal, pour que la pensée saisit ensuite aisément toute la portée du remède qu'on propose d'y appliquer.Nulle part peut-être, les résultats désastreux de cette sauvage destruction n'ont été plus visibles et plus irréparables en apparence que dans les Hautes-Alpes. Là, ce ne sont pas quelques usines que l'instabilité des cours d'eau force à chômer de temps en temps, c'est un pays entier, jadis riche et populeux, sillonné maintenant par une multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complète. Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de détresse sont toujours entendus et souvent apaisés, c'est une population patiente et résignée dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore à vivre, qui voit le fléau gagner sur elle, et dont le courage se résume à abandonner chaque année quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle expectative et l'impuissance absolue où se trouvent les habitants de la conjurer par leurs propres ressources.Inondations.--Le pont de Corp enlevé par le courant du Drac.La superficie du département des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares, dont 166,800, ou à peine le tiers, en terres productives, 296,800 en rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en pâturages, bois, rivières et torrents. Le département n'a que 131,462 habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomètre carré, tandis que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que pour quelques départements dont la superficie est égale ou même inférieure à celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardèche, le Bas-Rhin, le Nord, elle s'élève jusqu'à soixante, soixante-douze, cent neuf et même cent soixante-onze habitants par kilomètre carré.Faut-il s'étonner, quand on connaît ce chiffre, si le mal s'accroît tous les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse, malheureusement trop réelle, est dans leur affreuse misère et dans l'insuffisance matérielle la mieux prouvée? Pourtant tous les fonctionnaires qui se sont succédé dans ce département ont entendu ce cri de détresse, ont vu de leurs yeux la dévastation s'avancer à pas rapides, plusieurs même ont fait parvenir l'expression de leurs déchirantes prévisions jusqu'aux oreilles de l'autorité, et rien ne s'est encore fait dans l'intérêt de ces malheureux abandonnés. Une incurie en apparence systématique préside à leurs destinées.Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succédé depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de toute une contrée des mesures conservatrices, aient reculé devant cette tâche et marqué des milliers de Français du sceau de parias? Ne serait-ce pas plutôt que jamais on n'a présenté une théorie du mal assez complète pour qu'on pût préjuger l'effet du remède? Cette supposition nous paraît la plus probable; car si nous consultons les ouvrages écrits en faveur de ce malheureux département ou sur le fléau qui le ravage, depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu'à ceux plus récents de MM. Héricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il manquait une théorie des torrent, qui, un faisant connaître leurs propriétés, édifiât complètement l'esprit sur les moyens que l'on proposait pour atténuer, prévenir et faire disparaître cette effroyable calamité.Torrents.--Plan de la vallée de la Durance.Cette lacune a été comblée, il y a près de deux ans, avec beaucoup de talent, par un jeune ingénieur qui, dans le travail que nous avons sous les yeux, s'est placé du premier coup au rang des hommes les plus judicieux et les plus utiles des ponts-et-chaussées(1). Cet ouvrage, fruit de cinq années d'observations, embrasse toutes les faces de la question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent, depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reçoit le sommet de la montagne, jusqu'à la trombe chargée de rochers et d'eau, qui court avec fracas se précipiter dans la plaine.Note 1:Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhône; parA. Surell, ingénieur des ponts-et-chaussées.Sil'Illustrationouvre aujourd'hui ses colonnes au résumé du ce remarquable ouvrage, c'est que des malheurs récents lui donnent une triste actualité; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargés de la fortune publique que si, pour un mal sans remède, on peut se borner à des témoignages de sympathie, quand le remède est indiqué, il y a déni de justice à ne pas l'appliquer.M. Surell a divisé son ouvrage en cinq parties. Dans les trois premières, il fait connaître les propriétés principales des torrents, les moyens de défense employés contre eux jusqu'à présent, et les difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts; dans la quatrième, il décrit les causes qui font naître et alimentent les torrents; dans la cinquième, il expose le système à suivre pour remédier à ce fléau envahissant qui menace de changer en vastes solitudes un département jadis si peuplé et si florissant.Plan d'un torrent.Une observation bien remarquable et tout à fait particulière à ce département, c'est que toutes les rivières qui le sillonnent sont d'une nature torrentielle, depuis les rivières à fond mobile et àdélaissées, telle que la Durance et ses affluents, et les rivières torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente énorme, jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom générique de torrents, et qui forment une classe à part. C'est à ceux-là que nous allons nous arrêter.«Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des vallées très-courtes qui morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois même dans de simples dépressions. Leur pente excède 6 centimètres par mètre sur la plus grande longueur de leur cours; elle varie très-vite, et ne s'abaisse pas au-dessous de 2 centimètres par mètre. Ils ont une propriété tout à fait spécifique. Ilsaffouillentdans une partie déterminée de leur cours, ilsdéposentdans une autre partie, etdivaguentensuite par suite de ces dépôts....«De cette définition même des torrents, il ressort que si l'on observe leur cours depuis sa source la plus élevée jusqu'à leur débouché dans les grandes vallées, on y doit distinguer trois régions qui sont d'ailleurs nettement caractérisées par leur forme, leur position, et par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...»D'abord une région dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le terrain à la naissance du torrent: c'est lebassin de réception: puis une région dans laquelle les eaux déposent les matières provenant de l'affouillement: c'est lelit de déjection; enfin, entre ces deux régions, une troisième où se fait le passage de l'affouillement à l'exhaussement: c'est lecanal d'écoulement.Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de ses déjections, les causes de sa violence, et tout concourra à faire ressortir l'insuffisance des défenses employées jusqu'à ce jour et l'efficacité des nouvelles méthodes proposées par M. Surell.«Le bassin de réception a la forme d'un vaste entonnoir diversement accidenté et aboutissant à un goulot placé dans le fond. L'effet d'une pareille configuration est de porter rapidement sur un même point la masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain.» Les berges en sont abruptes, minées par le pied, déchirée par un grand nombre de ravins, et s'élèvent fréquemment jusqu'à 100 mètres de hauteur.Le canal d'écoulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris entre des berges solides et bien dessinées. C'est la partie inoffensive, mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est là qu'on cherche à établir les ponts.Le lit de déjection, où vient s'amonceler tout ce que la violence des eaux a arraché aux flancs de la montagne, forme un monticule conique à sa sortie de la gorge.Coupe en long d'un torrent.Les dessins que nous donnons représentent: l'un le plan d'une partie de la vallée de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de cette vallée; leRioubourdoux, le Réalon, le Brumafanetle Rabioux, dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont énergiques; les autres, le plan d'un torrent où l'on distingue: AABD, le bassin de réception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge ou le goulot; BDDD figure le lit de déjection: quant au canal d'écoulement en D, il n'a pas une longueur appréciable. C'est un torrent moindre. La coupe est celle du torrent AABD.C'est en examinant attentivement la nature écologique des déjections qu'on peut se rendre compte de l'origine même des torrents, des causes qui les alimentent, et par suite, des moyens de défense à leur opposer. En effet, s'il est prouvé que toutes les matières que dépose un torrent proviennent de son bassin de réception, on pourra avec assurance poser ce principe, que «le champ des défenses doit être transporté dans les bassins de réception.» Or, les déjections varient de forme et de nature, depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de rochers cubant 20, 40 et même 50 mètres cubes. Mais toutes, boues, graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent a traversé.On pourrait s'étonner de la masse énorme des blocs dont nous venons de parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand on connaîtra la manière dont souvent se forment les crues. Laissons parler l'auteur.«Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un mugissement sourd dans l'intérieur de la montagne. En même temps un vent furieux s'échappe de la gorge: ce sont les signes précurseurs. Peu d'instants après parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau roulant devant elle un amas de blocs entassés. Cette masse énorme forme comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que l'on aperçoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles. L'ouragan qui précède le torrent est accompagné d'effets plus surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon de poussière, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit à sec, des blocs se mettre en mouvement comme poussés par une force surnaturelle.»L'affouillement du bassin de réception étant la cause unique de l'action destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le provoquent. Il y en a trois:1º La nature d'un sol affouillable: c'est la cause géologique;2° la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanément les eaux et fournit l'élément de vitesse: c'est la cause topographique;3º la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des eaux: c'est la cause météorologique.La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu à peu et sous l'action combinée des eaux et de la nature du terrain, c'est-à-dire dusolet duclimatdes Hautes-Alpes; et voilà ce qui donne aux torrents de ce département un caractère distinctif dont les traits ne se retrouvent à la fois nulle autre part.Mais il y a plus: la première de ces causes ne serait plus à craindre si l'on s'attaquait directement au climat, si on le forçait à changer en une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance; car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point, filtraient peu à peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles traversent, les affouillements disparaîtraient, et avec eux les affreux ravages des torrents.Nous voici donc arrivés à lutter corps à corps avec le géant; nous avons même découvert le défaut de la cuirasse, il ne reste plus qu'à pousser en avant pour voir bientôt une contrée entière rendue à la vie et à l'industrie, et un pays riche et productif là où l'œil affligé n'aperçoit que montagnes pelées, que steppes arides et déserts.L'immense défaut des défenses employées jusqu'à ce jour contre les torrents, c'est qu'en général ce n'est pas à la source même du mal qu'on s'est attaqué, mais à l'endroit où le mal était déjà irréparable, c'est-à-dire aux lits de déjection. Les efforts isolés de quelques propriétaires, un système plus ou moins bien compris de barrages et d'endiguements, voilà à quoi se sont bornées les défenses. La lutte a été longue et désespérée, et à l'heure où nous parlons, la lassitude causée par des défaites inévitables a amené avec elle l'engourdissement et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il faut prévenir le mal en en détruisant la cause; en un mot, c'est sur la montagne qu'il faut lutter avec le ciel.Nous savons déjà que, rationnellement, c'est dans les bassins de réception qu'il faut porter le champ des défenses. Une autre observation va nous donner la clef du genre de défenses à employer.Partout où il y a des torrents récents il n'y a plus de forêts.Partout où on a déboisé le sol, des torrents récents se sont formés.Partout où la végétation a reparu par une cause quelconque, les torrents ont été éteints.N'hésitons donc pas à conclure avec M. Surell que, pour prévenir la formation des torrents nouveaux et éteindre les anciens, il faut reboiser les parties élevées des montagnes.Mais comment, dira-t-on, aborder avec la végétation ces croupes dénudées, ces abîmes toujours béants, où l'œuvre de destruction se propage avec tant de persévérance? Comment retenir ces eaux sans cesse suspendues sur la plaine; ces avalanches où la glace, la neige, le roc, roulent confondus avec une impétuosité qui brise tous les obstacles?Voici les mesures que propose M. Surell; elles sont de quatre espèces:1° Tracer des zones de défense;2° Boiser ces zones;3º Planter les berges vives;4° Construire des barrages en fascines.Les zones de défense seraient tracées sur les bords du torrent, qu'elles envelopperaient depuis son embouchure, où elles auraient 30 à 40 mètres de large, jusqu'à l'entonnoir, où elles auraient une largeur de 5 à 600 mètres; elles embrasseraient les plus petites ramifications de ses affluents et les plus infimes filets d'eau, qui, dans les temps d'orage, deviennent eux-mêmes de désastreux torrents. Ces zones seraient plantées et semées, et bientôt le torrent, ne recevant plus l'eau que goutte à goutte, perdrait sa force d'érosion, et par suite ses alluvions, et serait placé dans les mêmes conditions que s'il sortait du sein même d'une forêt profonde. Pour les berges vives, on les couperait de petits canaux d'arrosage, tirés du torrent même, et alors une végétation luxuriante, dont on a déjà sur les lieux mêmes quelques exemples, remplacerait l'aspect affligeant de ces cols décharnés et stériles, dont la vue seule indique qu'un grand agent de destruction a passé par là. Enfin, on empêcherait les affouillements au moyen de barrages en fascines, dont l'effet salutaire a déjà été reconnu, et qui, par leur action de retenue, permettraient aux berges de s'asseoir, à la végétation de prospérer.Nous n'insistons pas sur l'efficacité de ces moyens, dont l'annonciation seule nous semble devoir amener avec elle la conviction.Maintenant, se demandera-t-on, qui, des particuliers ou de l'État doit supporter les frais de ces immenses travaux? M. Dugied, qui évaluait à 200,000 hectares la superficie susceptible d'être reboisée, voulait que l'État fît seul les frais de cette opération, qui devait durer soixante ans et coûter 75,000 francs par an. M. Surell partage cette opinion, aux chiffres et à quelques détails d'exécution près. Outre l'intérêt général que l'État doit sauvegarder, il prouve que le gouvernement, dans l'intérêt de ses routes et de ses ponts, doit encore se charger de ces travaux. Dans deux chapitres écrits avec la verve et le talent d'un homme de cœur et de conviction, il démontre que ne pas venir au secours de ce département serait, de la part de l'État, «unemauvaise action, parce qu'en sacrifiant le sol, on sacrifie aussi les hommes qui y sont attachés, et unmauvais calcul, parce que la société ne fait pas impunément des mendiants, et que les misères qu'elle n'a pas su prévenir se retournent tôt ou tard contre elle.»Et cependant, il y a deux ans que cet ouvrage a été écrit, qu'il a valu à son auteur les suffrages des hommes les plus éclairés, et les encouragements du gouvernement, et rien ne s'est fait encore!N'est-il pas déplorable qu'en France il se trouve une contrée entière qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot profondément vrai à répondre:la pauvreté? Oui, il y a là une plaie affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hâter, et puisqu'on a proclamé si haut le règne des intérêts matériels, il ne faut pas qu'une population entière soit déshéritée des bénéfices qu'elle a le droit d'en attendre.Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des causes de leur formation, de leur impétuosité et des ravages qu'ils exercent, on concevra facilement quelle influence désastreuse ils ont sur les crues et les inondations du Rhône. En effet, tous ces torrents se jettent dans des rivières torrentielles elles-mêmes, qui arrivent instantanément et précipitent dans le Rhône un volume d'eau extraordinaire. De là ces débordements, ces courants impétueux qui ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il n'abandonne plus. Si donc l'on détruit les torrents, on enlève une des grandes causes des inondations du Rhône. Il resterait cependant à combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage, soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont inévitables, même en supposant les torrents éteints.M. Surell a porté, dans l'étude des améliorations du Rhône, la même sagacité, le même esprit d'analyse que dans ses études sur les torrents des Hautes-Alpes. Il a rédigé l'année dernière, de concert avec M. Bouvier, ingénieur-directeur du Rhône, un mémoire remarquable sur cet objet. Nous allons en donner une idée succincte à nos lecteurs.Lesvicesdu Rhône consistent dans lacorrosion des riveset ladivision du fleuve en différents bras. Les perfectionnements à apporter se réduisent donc aux deux opérations suivantes: 1º fixer les rives; 2° barrer les bras secondaires.Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un développement de 284 kilomètres? Quelle somme énorme ne faudra-t-il pas affecter à ces travaux? L'observation du régime du fleuve a conduit à la découverte d'un principe qui réduit considérablement la dépense à faire. Ce principe est celui de laréciprocité des anses, c'est-à-dire que le cours du fleuve étant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple, la rive droite et s'y creuse uneanse, il y est réfléchi et va à une distance plus ou moins éloignée frapper la rive gauche et s'y creuser également une anse, pour de là être réfléchi de nouveau sur la rive d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses successives n'est exposé à aucune corrosion et n'a, par conséquent, pas besoin d'être défendu. Le développement des rives à défendre se réduit ainsi de plus de moitié.Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer directement au courant, qui les aurait promptement affouillés et emportés, on suit également la loi de la réciprocité des anses, et on les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve, l'infléchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.Telles sont les améliorations proposées dans l'intérêt de la navigation: l'agriculture réclame d'autres travaux.Les maux que le Rhône cause aux terres riveraines consistent dans lacorrosion des rives, comme pour la navigation et dansl'inondation des plaines.Il importe, dans le fait de l'inondation, de séparer deux effets fort distincts, savoir: lasubmersion, proprement dite, et laformation des courants.La submersion n'a jamais été considérée comme un fléau par les propriétaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire un bienfait, car elle dépose sur le sol une couche de limon, qui augmente, l'épaisseur de la terre végétale, comble les creux et tend à niveler le terrain. C'est l'inondationfécondante; mais les eaux peuvent, en raison de la forte pente de la vallée, et des accidents divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inondé; de là les courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.La science doit donc s'appliquer à empêcher la formation des courants, tout en protégeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les auteurs du mémoire que nous analysons proposent un système de levéesinsubmersibles, enracinées au pied des montagnes qui limitent la zone que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la vallée, et se recourbant ensuite pour suivre une direction parallèle au fleuve. Dans ce système, les courants sont rompus, sans que les terrains soient enlevés à la submersion. La vallée se trouverait ainsi divisée en un certain nombre de bassins, fermés en tête, mais ouverts à l'aval. Cette disposition a déjà été appliquée par quelques riverains et avec le succès le plus complet.Ainsi, en résumé, les ouvrages à exécuter pour améliorer le cours du Rhône sont de trois espèces:1º Le revêtement des berges dans les anses;2º Le barrage des bras secondaires;3º La division de la vallée en bassins, au moyen de digues insubmersibles transversales.Le devis présenté par les ingénieurs s'élève à 25 millions qu'ils demandent à dépenser endix ans, c'est-à-diredeux millions cinq cent mille francspar an. On concevrait difficilement les hésitations du gouvernement à mettre la main à une œuvre si urgente, en présence des désastres épouvantables qui viennent périodiquement affliger la vallée du Rhône. Quant à nous, nous faisons les vœux les plus ardents pour qu'on ne retarde pas plus longtemps la présentation aux Chambres d'un projet de loi qui donne garantie et sécurité à l'avenir. Jamais dépense ne fut mieux justifiée, et jamais peut-être on n'aura obtenu de si admirables résultats pour une somme aussi minime.Courrier de Paris.Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent. Il ne fait pas bon lire laGazette des Tribunaux, sous peine de soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal à chaque porte.Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole, comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin? offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en vous offrant des pastilles à la rose.Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant, plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour unlionqui allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier; Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin d'œil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie; elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte; c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé, monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les souvenirs de la comtesse.Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de morale ambulant!»Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix mélodieuse est une vraie calamité publique.Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur deGuillaume Tell, en mettant le nez, à la fenêtre.Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant, se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait: «J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est l'auteur; nous l'avons intitulée:la Lithotritie!» Voilà le cas que Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes ne sont souvent que de grands ingrats.On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée;Moniteurne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désœuvré. Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première représentation dudom Sébastiende M. Donizetti, dont nos artistes préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M. Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité, cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition, au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est le meilleur moyen de se conserver.Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre dernier, par une représentation d'il Barbiere; nous en recevons la nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle. Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois, pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini. Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement, n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.Madame Pauline-Viardot.Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée; et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le tour du monde.Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois. Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit; Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître? Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu dela Marchande de Goujons, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et sensuelle? Est-ce le Jean-Jean desBonnes d'Enfantsqu'il vous plaît d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais, non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse figure épanouie! quelle simplicité de cœur! quelle tendresse candide! comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité ingénue et de candeur ahurie.Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh! mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias l'invalide!Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès; il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine, l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse sérénissime la goutte le lui permet.Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes, d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants du désœuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels garçons que nous connaissions.THÉÂTRE ROYAL ITALIEN.Belisario, opera seriasississimo,PAR BERTAL (2).Note 2: Voir, pour plus amples renseignements, l'article quel'Illustrationa déjà publié sur cet opera, à la page 119 du volume II, no. 36.PERSONNAGES.JUSTINIEN, empereur d'Orient,BÉLISAIRE, chef suprême de l'armé,ANTONINE, femme de Bélisaire,IRENE, fille de Bélisaire et d'Antonine.ALAMIR, prisonnier de Bélisaire.EUTROPE, chef de la garde impériale,OTTARIO, chef des Alains et des Bulgares,M. Morelli.M. Fornasari.Mlle Grisi.Mlle Nissen.M. Corelli.M. Dalfiori.Bonconsiglio.Chœurs.--Sénateurs, peuple, vétérans, Alains, Bulgares, suivante» d'Irène, paysans de l'Hemus.Comparses.--Garde impériale, prisonniers goths, guerriers grecs, pasteurs de l'Hemus.(La scène se passe partie à Byzance et partir dans le voisinage de l'Hemus. L'époque remonte à l'année 580 de l'ère chrétienne. Extrait du libretto.)Acte 1er.--Le triomphe.Les sénateurs et le peuple célèbrent par leurs chants et leurs vœux la glorieuse bienvenue de Bélisaire, qui, par son talent et sa bravoure, a su rendre Byzance rivale de Rome. Irène, sa fille, et Eutrope, son amie, vont aller sur la rive pour le combler de caresses et de l'amour filial. Joie du peuple. (Extrait de l'argument.)La scène ne reste pas longtemps vide. Mademoiselle Grisi, c'est-à-dire madame Bélisaire, ayant pour petit nom Antonine, vient la remplir. Un lion, qui remonte à l'an 580 de l'ère chrétienne, s'avance à sa rencontre; son groom le suit. Ce lion, si élégamment vêtu et décoré, c'est Eutrope. «Écoute et frémis! lui crie Antonine d'une voix proportionnée à l'ampleur de sa taille et à la circonférence de sa bouche.«Mon époux Bélisaire est un parricide, lui dit-elle; je ne puis aimer un père qui a abandonné son premier-né aux monstres des forêts ou des eaux, et qui a refusé ses cendres à sa mère. Je t'aime, tu m'aimes, aimons-nous, et vengeons la mort de mon enfant. Bélisaire mort, je t'épouse.--Tout est prêt, répond Eutrope; j'ai ajouté un paragraphe un peuchouetteà sa dernière lettre. Mais dissimulons.»En effet des clairons retentissent, et l'empereur Justinien ayant fait son entrée, va s'asseoir sur son trône pour voir défiler devant lui letrionfo di Belisario.--Aussitôt Bélisaire paraît sur un char magnifique traîné par le peuple.Il a le front ceint d'une couronne de lauriers; et sous le manteau de pourpre on entrevoit son armure dorée. Autour du vainqueur se tiennent les prisonniers goths, parmi lesquels se trouve Alamir; les vétérans ferment la marche, portant la couronne et le manteau de Vitigas, roi des Goths. Le Chœur chante. Quand il a suffisamment faussé, Bélisaire demande à Justinien la liberté des prisonniers. L'empereur n'a rien à refuser à son général. Il l'embrasse, et tous les assistants se retirent sauf Bélisaire et Alamir, «qui, dit l'argument, se sentent des sympathies l'un pour l'autre qu'ils ne peuvent s'expliquer.» Ils s'adoptent mutuellement pour père et pour fils.Cependant Irène accourt vers son père, qui la prend dans ses bras; mais Antonine-Grisi lui tourne le dos avec dégoût, en lui donnant pour excuse qu'il vient de fumer une pipe, et qu'elle déteste l'odeur du tabac.Bélisaire ne sait d'abord que penser d'une pareille conduite; il commence à y réfléchir sérieusement, quand Eutrope vient l'arrêter avec quatre hommes et un caporal, et lui ordonne de le suivre devant... l'empereur. Bélisaire paraît surpris de ce manque d'égards; Eutrope le lorgne avec l'aisance superbe d'unimprésario; mademoiselle Grisi-Antonine se moque de lui par derrière: sa vengeance commence.Aussitôt pris, aussitôt jugé. Accusé de trahison par Eutrope et d'infanticide par son épouse, Bélisaire semble frappé de la foudre. Tous les assistants font un mouvement de surprise et d'horreur. Le sénat condamne le prévenu. Douleur d'Alamir; douleur d'Irène; joue de mademoiselle Grisi-Antonine, qui rit à s'en tenir les côtes.Bélisaire est emmené par les gardes, dit le libretto; Irène et Alamir les suivent désolés. Justinien et les sénateurs paraissent bouleversés par la douleur.Acte II.--L'Exil.Le peuple et les vétérans gémissent sur le malheureux sort de Bélisaire.Quand ils ont suffisamment faussé, ils se retirent, et Alamir s'avance vers le trou du souffleur.On vient de lui apprendre que Justinien, imitant l'exemple du prince Rodolphe, a fait crever les yeux à son prisonnier.Indigné de la comparaison qu'on pourra faire entre son père adoptif et cette infâme canaille, connue sous le nom de Maître d'écale, il jure d'exterminer Byzance.Pendant ce temps l'empereur, qui ne se rappelle pas parfaitement bien lesMystères de Paris, fait mettre l'aveugle à la porte de sa maison, sans lui donner même un Chourineur pour le conduire dans un domicile quelconque, il ne lui laisse pour toute fortune qu'une vieille tunique, une canne sans pomme d'or et une guitare. Mais Bélisaire est plus heureux que le Maître d'école; il possède un chien, et il retrouve sa fille, qui se charge de doubler son caniche. Joie mutuelle du père, de la fille et du chien, qui chantent un trio.Acte III.--La Mort.Bélisaire, toujours aveugle, se promène avec sa fille et son chien sur les hauteurs de l'Hémus.--Fatigués, ils se reposent; puis entendant du bruit, ils se cachent dans une anfractuosité du rocher. Du sommet de la montagne descend une horde d'Alains et de Bulgares conduits par Alamir et Ottario, et dessiné d'après le procédé Rouillet.Alamir veut que Bélisaire se mette à la tête des troupes qu'il conduit contre Justinien; Bélisaire refuse. Ils se fâchent d'abord, puis ils s'expliquent: Alamir est le fils que Bélisaire a jadis abandonné aux monstres des forêts et des eaux.io     iChe  fosse oh qual momenti!ei     eIls chantent en se tenant embrassés:(figlio )Se il (fratel ) stringere.(padre)Mi e dato al senoPia non desira3So liet appienooTanto del giubiloE in me l'eccesoChe parmi d'essere3Rapit in cielo!oIl y a, dit l'argument, un mouvement sympathique jusque parmi les Barbares. Nous renonçons à représenter les effets de leur émotions. Retournons maintenant chez Justinien, où va se dénouer ce drame intéressant.«Justinien, dit l'argument, donne des ordres pour la bataille du lendemain, lorsque, pâle et échevelée, mademoiselle Grisi-Antonine paraît, et vient se reconnaître coupable du mal que l'on a fait injustement à Bélisaire.»Elle étend les bras, lève les yeux au ciel, crie, pleure et ne s'arrache pas un seul cheveu. Mais, hélas! à ce moment Bélisaire, «accompagné d'une lugubre musique,» est apporté sur une civière par deux messagers parisiens; une flèche ennemie l'a tué.Le pauvre homme rend le dernier soupir sans pouvoir chanter la plus petite cavatine. Il recommande ses deux enfants à Justinien, qui lui dit «ami» d'une voix étouffée et en lui serrant la main.Silence universel. Mademoiselle Grisi-Antonine reste immobile en regardant le corps de Bélisaire; Justinien et le chœur chantent:

L'Illustration, No. 0038, 18 Novembre 1843

Nº 38. Vol. II.-SAMEDI 18 NOVEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.     --   10        --    20        --   40

SOMMAIRE.Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et les inondations.Quatre Gravures.--Courrier de Paris.Portrait de madame Pauline Viardot-Garcia.--Belisario, trilogie, par Bertal.Dix-sept Gravures.--Académie des Sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales.--Accident du 10 novembre sur le Chemin de fer de Versailles.Gravure.--Histoire de la Semaine,Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges; Chambre des Représentants.--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par André Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.Quatorze Gravures.--Bulletin bibliographique. -- Annonces. -- Modes.Une Gravure. --Amusement des sciences.Une Gravure. --Correspondance. -- Rébus.

Les Torrents des Hautes-Alpes, le Rhône et les inondations.Quatre Gravures.--Courrier de Paris.Portrait de madame Pauline Viardot-Garcia.--Belisario, trilogie, par Bertal.Dix-sept Gravures.--Académie des Sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales.--Accident du 10 novembre sur le Chemin de fer de Versailles.Gravure.--Histoire de la Semaine,Portrait de Narvaez; Portraits du Roi et de la Reine des Belges; Chambre des Représentants.--Une Bouteille de Champagne, nouvelle, par André Delrieu. (Suite et fin)--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù. Chapitre XIX, la Fuite; chapitre XX, un Moine et un Prince.Quatorze Gravures.--Bulletin bibliographique. -- Annonces. -- Modes.Une Gravure. --Amusement des sciences.Une Gravure. --Correspondance. -- Rébus.

Il y a quelques années, les esprits sérieux se sont vivement préoccupés d'une immense question qui intéresse au plus haut point l'avenir agricole et manufacturier de la France. L'inopportunité, le danger même du défrichement des forêts, sous le rapport climatérique et industriel, a servi longtemps de texte à des discussions animées. Ces débats, s'ils n'ont pas dégagé la vérité des nuages qui l'enveloppent encore, ont au moins appelé l'attention de l'autorité sur cet important sujet, et mis un frein à ce vandalisme besogneux entre les mains duquel le sol n'aurait bientôt plus présenté qu'aridité et désolation.

Le dépérissement des forêts en France date déjà de loin. Parmi les appétits désordonnés qui ont eu tour à tour leur règne dans notre pays, les uns n'ont affecté que les capitaux particuliers et n'ont laissé de traces que dans les familles victimes des jeux de bourse effrénés. D'autres, au contraire, ont écrit leurs ravages en caractères lisibles pour tous, sur le sol même, et ont exercé une influence incontestable sur la richesse nationale, sur les produits de la nature et de l'art, et même sur les phénomènes météorologiques. De ce nombre et au premier rang nous pouvons placer le défrichement des vieilles forêts qui jadis couvraient la Gaule. Ce défrichement, impérieusement commandé d'abord par l'accroissement de la population, par l'extension des lieux habités, avait trouvé une limite dans les besoins mêmes des habitants. De plus, ces vastes propriétés, ces héritages de famille, qui se perpétuaient de race en race, étaient considérés par les anciens seigneurs comme un dépôt sacré qu'ils n'avaient reçu de leurs ancêtres que pour le transmettre intact à leurs descendants; et c'était une pensée toute providentielle qui avait ainsi placé sous la sauvegarde d'un sentiment religieux, quoique égoïste, cette source immense de richesses et de prospérité. Mais ce qui était né de la féodalité disparut avec la féodalité. Après la révolution de 89 tous ces grands fiefs disloqués, déclarés biens nationaux et vendus à vil prix, devinrent la proie de spéculateurs avides, et bientôt la hache abattit brutalement des forêts séculaires, providence de toute une contrée Enfin, après les longues luttes de l'Empire, luttes pendant lesquelles les bras manquèrent à la terre, une réaction s'opéra en faveur de l'agriculture. Alors on eût dit que la terre manquait aux bras. Toute une armée d'agriculteurs se rua sur ce qui nous restait de forêts, et s'attaqua sans discernement à tout ce que la spéculation pouvait encore atteindre, et l'on vit des moissons et des prairies là où naguère croissaient le chêne et le pin, et des montagnes se montrant pour la première fois, depuis la création, avec un front chauve et découronné.

Mais qu'advint-il de toutes ces dévastations barbares? On s'aperçut bientôt que le climat changeait sensiblement, que les orages étaient plus fréquents et plus dangereux. Le régime des cours d'eau qui servent de moteur è la plupart des forges françaises devint de plus en plus variable. On passa sans transition de la sécheresse à des crues subites, et, d'un autre côté, la rareté du combustible végétal empêcha les fabricants d'avoir recours aux moteurs à vapeur. Enfin ces crues causées, soit par la fonte des neiges, soit par les orages, exercèrent de terribles ravages, et des contrées jadis fertiles et florissantes virent naître des torrents dévastateurs, menace constamment suspendue sur leur tête.

Au moment même où nous écrivons, de nouvelles inondations viennent donner une trop éclatante sanction à nos paroles. Le Rhône, qui pourrait n'être qu'un fleuve bienfaisant pour la contrée qu'il traverse, est le plus terrible fléau de la vallée qu'il arrose. La Durance, cette rivière torrentielle, se précipite comme une avalanche, et enlève en un instant ponts, maisons et troupeaux.

Le mal est fait, et, comme on le voit, il est immense. On a cherché à y remédier, mais peut-être trop tard; toutefois, ce n'est pas sans intention que nous nous sommes arrêté sur ce tableau historique du dépérissement des forêts en France et de la fatale influence du déboisement sur la fortune publique. C'est que là où gît le mal gît aussi le remède; c'est qu'il fallait bien faire comprendre la nature, du mal, pour que la pensée saisit ensuite aisément toute la portée du remède qu'on propose d'y appliquer.

Nulle part peut-être, les résultats désastreux de cette sauvage destruction n'ont été plus visibles et plus irréparables en apparence que dans les Hautes-Alpes. Là, ce ne sont pas quelques usines que l'instabilité des cours d'eau force à chômer de temps en temps, c'est un pays entier, jadis riche et populeux, sillonné maintenant par une multitude de torrents, et qui marche rapidement vers une ruine complète. Ce ne sont pas quelques manufacturiers dont les cris de détresse sont toujours entendus et souvent apaisés, c'est une population patiente et résignée dont jamais les plaintes n'ont eu de retentissement, et qui pourtant peut calculer les heures qui lui restent encore à vivre, qui voit le fléau gagner sur elle, et dont le courage se résume à abandonner chaque année quelque cabane, quelque champ, quelque victime au torrent.

Un chiffre fera mieux comprendre toute l'horreur de cette cruelle expectative et l'impuissance absolue où se trouvent les habitants de la conjurer par leurs propres ressources.

Inondations.--Le pont de Corp enlevé par le courant du Drac.

La superficie du département des Hautes-Alpes est de 553,569 hectares, dont 166,800, ou à peine le tiers, en terres productives, 296,800 en rochers et terres incultes, et le reste, ou 89,969 hectares, en pâturages, bois, rivières et torrents. Le département n'a que 131,462 habitants ou un peu plus de vingt habitants par kilomètre carré, tandis que la moyenne pour toute la France est de soixante habitants, et que pour quelques départements dont la superficie est égale ou même inférieure à celle des Hautes-Alpes, tels que l'Ain, l'Ardèche, le Bas-Rhin, le Nord, elle s'élève jusqu'à soixante, soixante-douze, cent neuf et même cent soixante-onze habitants par kilomètre carré.

Faut-il s'étonner, quand on connaît ce chiffre, si le mal s'accroît tous les jours? et doit-on accuser d'incurie des hommes dont l'excuse, malheureusement trop réelle, est dans leur affreuse misère et dans l'insuffisance matérielle la mieux prouvée? Pourtant tous les fonctionnaires qui se sont succédé dans ce département ont entendu ce cri de détresse, ont vu de leurs yeux la dévastation s'avancer à pas rapides, plusieurs même ont fait parvenir l'expression de leurs déchirantes prévisions jusqu'aux oreilles de l'autorité, et rien ne s'est encore fait dans l'intérêt de ces malheureux abandonnés. Une incurie en apparence systématique préside à leurs destinées.

Comment supposer cependant que les gouvernements qui se sont succédé depuis cinquante ans en France, mis en demeure d'appliquer au salut de toute une contrée des mesures conservatrices, aient reculé devant cette tâche et marqué des milliers de Français du sceau de parias? Ne serait-ce pas plutôt que jamais on n'a présenté une théorie du mal assez complète pour qu'on pût préjuger l'effet du remède? Cette supposition nous paraît la plus probable; car si nous consultons les ouvrages écrits en faveur de ce malheureux département ou sur le fléau qui le ravage, depuis celui de Fabre, en 1797, jusqu'à ceux plus récents de MM. Héricart de Thury, Ladoucette et Dugied, nous reconnaissons qu'il manquait une théorie des torrent, qui, un faisant connaître leurs propriétés, édifiât complètement l'esprit sur les moyens que l'on proposait pour atténuer, prévenir et faire disparaître cette effroyable calamité.

Torrents.--Plan de la vallée de la Durance.

Cette lacune a été comblée, il y a près de deux ans, avec beaucoup de talent, par un jeune ingénieur qui, dans le travail que nous avons sous les yeux, s'est placé du premier coup au rang des hommes les plus judicieux et les plus utiles des ponts-et-chaussées(1). Cet ouvrage, fruit de cinq années d'observations, embrasse toutes les faces de la question et permet de suivre, dans ce labyrinthe d'effets souvent en apparence contradictoires, la marche toujours uniforme du torrent, depuis la goutte d'eau ou le flocon de neige que reçoit le sommet de la montagne, jusqu'à la trombe chargée de rochers et d'eau, qui court avec fracas se précipiter dans la plaine.

Note 1:Les torrents des Hautes-Alpes et le Rhône; parA. Surell, ingénieur des ponts-et-chaussées.

Sil'Illustrationouvre aujourd'hui ses colonnes au résumé du ce remarquable ouvrage, c'est que des malheurs récents lui donnent une triste actualité; c'est qu'il est bon de rappeler aux hommes chargés de la fortune publique que si, pour un mal sans remède, on peut se borner à des témoignages de sympathie, quand le remède est indiqué, il y a déni de justice à ne pas l'appliquer.

M. Surell a divisé son ouvrage en cinq parties. Dans les trois premières, il fait connaître les propriétés principales des torrents, les moyens de défense employés contre eux jusqu'à présent, et les difficultés qu'ils opposent à la construction des routes et des ponts; dans la quatrième, il décrit les causes qui font naître et alimentent les torrents; dans la cinquième, il expose le système à suivre pour remédier à ce fléau envahissant qui menace de changer en vastes solitudes un département jadis si peuplé et si florissant.

Plan d'un torrent.

Une observation bien remarquable et tout à fait particulière à ce département, c'est que toutes les rivières qui le sillonnent sont d'une nature torrentielle, depuis les rivières à fond mobile et àdélaissées, telle que la Durance et ses affluents, et les rivières torrentielles proprement dites, dont le lit a une pente énorme, jusqu'aux cours d'eau connus sous le nom générique de torrents, et qui forment une classe à part. C'est à ceux-là que nous allons nous arrêter.

«Les torrents, dit M. Surell, coulent dans des vallées très-courtes qui morcellent les montagnes en contre-forts, quelquefois même dans de simples dépressions. Leur pente excède 6 centimètres par mètre sur la plus grande longueur de leur cours; elle varie très-vite, et ne s'abaisse pas au-dessous de 2 centimètres par mètre. Ils ont une propriété tout à fait spécifique. Ilsaffouillentdans une partie déterminée de leur cours, ilsdéposentdans une autre partie, etdivaguentensuite par suite de ces dépôts....

«De cette définition même des torrents, il ressort que si l'on observe leur cours depuis sa source la plus élevée jusqu'à leur débouché dans les grandes vallées, on y doit distinguer trois régions qui sont d'ailleurs nettement caractérisées par leur forme, leur position, et par les effets constants que les eaux exercent dans chacune d'elles...»

D'abord une région dans laquelle les eaux s'amassent et affouillent le terrain à la naissance du torrent: c'est lebassin de réception: puis une région dans laquelle les eaux déposent les matières provenant de l'affouillement: c'est lelit de déjection; enfin, entre ces deux régions, une troisième où se fait le passage de l'affouillement à l'exhaussement: c'est lecanal d'écoulement.

Maintenant que nous avons pour ainsi dire sous les yeux le squelette du torrent, examinons rapidement la topographie de son cours, la nature de ses déjections, les causes de sa violence, et tout concourra à faire ressortir l'insuffisance des défenses employées jusqu'à ce jour et l'efficacité des nouvelles méthodes proposées par M. Surell.

«Le bassin de réception a la forme d'un vaste entonnoir diversement accidenté et aboutissant à un goulot placé dans le fond. L'effet d'une pareille configuration est de porter rapidement sur un même point la masse d'eau qui tombe sur une grande surface de terrain.» Les berges en sont abruptes, minées par le pied, déchirée par un grand nombre de ravins, et s'élèvent fréquemment jusqu'à 100 mètres de hauteur.

Le canal d'écoulement, qui fait suite au goulot, varie de longueur suivant le genre de torrents qu'il renferme. Il est toujours compris entre des berges solides et bien dessinées. C'est la partie inoffensive, mais malheureusement aussi la plus courte, des torrents; c'est là qu'on cherche à établir les ponts.

Le lit de déjection, où vient s'amonceler tout ce que la violence des eaux a arraché aux flancs de la montagne, forme un monticule conique à sa sortie de la gorge.

Coupe en long d'un torrent.

Les dessins que nous donnons représentent: l'un le plan d'une partie de la vallée de la Durance et quatre des torrents les plus terribles de cette vallée; leRioubourdoux, le Réalon, le Brumafanetle Rabioux, dont les noms sont aussi significatifs que les torrents sont énergiques; les autres, le plan d'un torrent où l'on distingue: AABD, le bassin de réception, dans lequel ABA figure l'entonnoir du bassin, et BD la gorge ou le goulot; BDDD figure le lit de déjection: quant au canal d'écoulement en D, il n'a pas une longueur appréciable. C'est un torrent moindre. La coupe est celle du torrent AABD.

C'est en examinant attentivement la nature écologique des déjections qu'on peut se rendre compte de l'origine même des torrents, des causes qui les alimentent, et par suite, des moyens de défense à leur opposer. En effet, s'il est prouvé que toutes les matières que dépose un torrent proviennent de son bassin de réception, on pourra avec assurance poser ce principe, que «le champ des défenses doit être transporté dans les bassins de réception.» Or, les déjections varient de forme et de nature, depuis le limon le plus fin et le plus fertilisant jusqu'aux blocs de rochers cubant 20, 40 et même 50 mètres cubes. Mais toutes, boues, graviers, galets et blocs, accusent la nature du terrain que le torrent a traversé.

On pourrait s'étonner de la masse énorme des blocs dont nous venons de parler; mais on s'expliquera la prodigieuse puissance du torrent, quand on connaîtra la manière dont souvent se forment les crues. Laissons parler l'auteur.

«Souvent le torrent tombe comme la foudre; il s'annonce par un mugissement sourd dans l'intérieur de la montagne. En même temps un vent furieux s'échappe de la gorge: ce sont les signes précurseurs. Peu d'instants après parait le torrent, sous la forme d'une avalanche d'eau roulant devant elle un amas de blocs entassés. Cette masse énorme forme comme un barrage mobile, et telle est la violence de l'impulsion, que l'on aperçoit bondir les blocs avant que les eaux deviennent visibles. L'ouragan qui précède le torrent est accompagné d'effets plus surprenants encore. Il fait voler des pierres au milieu d'un tourbillon de poussière, et l'on a vu quelquefois, sur la surface d'un lit à sec, des blocs se mettre en mouvement comme poussés par une force surnaturelle.»

L'affouillement du bassin de réception étant la cause unique de l'action destructive des torrents, voyons quelles sont les causes qui le provoquent. Il y en a trois:

1º La nature d'un sol affouillable: c'est la cause géologique;

2° la forme en entonnoir du bassin, qui concentre instantanément les eaux et fournit l'élément de vitesse: c'est la cause topographique;

3º la fonte des neiges et les pluies d'orage qui apportent la masse des eaux: c'est la cause météorologique.

La seconde de ces causes n'est qu'un corollaire des deux autres, puisque l'entonnoir, comme l'apprend l'observation, ne se forme que peu à peu et sous l'action combinée des eaux et de la nature du terrain, c'est-à-dire dusolet duclimatdes Hautes-Alpes; et voilà ce qui donne aux torrents de ce département un caractère distinctif dont les traits ne se retrouvent à la fois nulle autre part.

Mais il y a plus: la première de ces causes ne serait plus à craindre si l'on s'attaquait directement au climat, si on le forçait à changer en une influence salutaire et productive, une sauvage et cruelle puissance; car si les eaux, au lieu de se concentrer rapidement en un point, filtraient peu à peu en fertilisant les croupes des montagnes qu'elles traversent, les affouillements disparaîtraient, et avec eux les affreux ravages des torrents.

Nous voici donc arrivés à lutter corps à corps avec le géant; nous avons même découvert le défaut de la cuirasse, il ne reste plus qu'à pousser en avant pour voir bientôt une contrée entière rendue à la vie et à l'industrie, et un pays riche et productif là où l'œil affligé n'aperçoit que montagnes pelées, que steppes arides et déserts.

L'immense défaut des défenses employées jusqu'à ce jour contre les torrents, c'est qu'en général ce n'est pas à la source même du mal qu'on s'est attaqué, mais à l'endroit où le mal était déjà irréparable, c'est-à-dire aux lits de déjection. Les efforts isolés de quelques propriétaires, un système plus ou moins bien compris de barrages et d'endiguements, voilà à quoi se sont bornées les défenses. La lutte a été longue et désespérée, et à l'heure où nous parlons, la lassitude causée par des défaites inévitables a amené avec elle l'engourdissement et l'apathie. Mais nous l'avons vu, c'est plus haut qu'il faut viser; il faut prévenir le mal en en détruisant la cause; en un mot, c'est sur la montagne qu'il faut lutter avec le ciel.

Nous savons déjà que, rationnellement, c'est dans les bassins de réception qu'il faut porter le champ des défenses. Une autre observation va nous donner la clef du genre de défenses à employer.

Partout où il y a des torrents récents il n'y a plus de forêts.

Partout où on a déboisé le sol, des torrents récents se sont formés.

Partout où la végétation a reparu par une cause quelconque, les torrents ont été éteints.

N'hésitons donc pas à conclure avec M. Surell que, pour prévenir la formation des torrents nouveaux et éteindre les anciens, il faut reboiser les parties élevées des montagnes.

Mais comment, dira-t-on, aborder avec la végétation ces croupes dénudées, ces abîmes toujours béants, où l'œuvre de destruction se propage avec tant de persévérance? Comment retenir ces eaux sans cesse suspendues sur la plaine; ces avalanches où la glace, la neige, le roc, roulent confondus avec une impétuosité qui brise tous les obstacles?

Voici les mesures que propose M. Surell; elles sont de quatre espèces:

1° Tracer des zones de défense;2° Boiser ces zones;3º Planter les berges vives;4° Construire des barrages en fascines.

Les zones de défense seraient tracées sur les bords du torrent, qu'elles envelopperaient depuis son embouchure, où elles auraient 30 à 40 mètres de large, jusqu'à l'entonnoir, où elles auraient une largeur de 5 à 600 mètres; elles embrasseraient les plus petites ramifications de ses affluents et les plus infimes filets d'eau, qui, dans les temps d'orage, deviennent eux-mêmes de désastreux torrents. Ces zones seraient plantées et semées, et bientôt le torrent, ne recevant plus l'eau que goutte à goutte, perdrait sa force d'érosion, et par suite ses alluvions, et serait placé dans les mêmes conditions que s'il sortait du sein même d'une forêt profonde. Pour les berges vives, on les couperait de petits canaux d'arrosage, tirés du torrent même, et alors une végétation luxuriante, dont on a déjà sur les lieux mêmes quelques exemples, remplacerait l'aspect affligeant de ces cols décharnés et stériles, dont la vue seule indique qu'un grand agent de destruction a passé par là. Enfin, on empêcherait les affouillements au moyen de barrages en fascines, dont l'effet salutaire a déjà été reconnu, et qui, par leur action de retenue, permettraient aux berges de s'asseoir, à la végétation de prospérer.

Nous n'insistons pas sur l'efficacité de ces moyens, dont l'annonciation seule nous semble devoir amener avec elle la conviction.

Maintenant, se demandera-t-on, qui, des particuliers ou de l'État doit supporter les frais de ces immenses travaux? M. Dugied, qui évaluait à 200,000 hectares la superficie susceptible d'être reboisée, voulait que l'État fît seul les frais de cette opération, qui devait durer soixante ans et coûter 75,000 francs par an. M. Surell partage cette opinion, aux chiffres et à quelques détails d'exécution près. Outre l'intérêt général que l'État doit sauvegarder, il prouve que le gouvernement, dans l'intérêt de ses routes et de ses ponts, doit encore se charger de ces travaux. Dans deux chapitres écrits avec la verve et le talent d'un homme de cœur et de conviction, il démontre que ne pas venir au secours de ce département serait, de la part de l'État, «unemauvaise action, parce qu'en sacrifiant le sol, on sacrifie aussi les hommes qui y sont attachés, et unmauvais calcul, parce que la société ne fait pas impunément des mendiants, et que les misères qu'elle n'a pas su prévenir se retournent tôt ou tard contre elle.»

Et cependant, il y a deux ans que cet ouvrage a été écrit, qu'il a valu à son auteur les suffrages des hommes les plus éclairés, et les encouragements du gouvernement, et rien ne s'est fait encore!

N'est-il pas déplorable qu'en France il se trouve une contrée entière qui, si on lui demande pourquoi elle n'a ni chemins, ni routes, ni canaux, ni pour ainsi dire d'habitants, n'ait qu'un mot et un mot profondément vrai à répondre:la pauvreté? Oui, il y a là une plaie affreuse, mais elle n'est pas incurable, nous l'avons vu dans le remarquable travail de M. Surell; seulement il faut se hâter, et puisqu'on a proclamé si haut le règne des intérêts matériels, il ne faut pas qu'une population entière soit déshéritée des bénéfices qu'elle a le droit d'en attendre.

Si l'on a bien compris ce que nous venons de dire des torrents, des causes de leur formation, de leur impétuosité et des ravages qu'ils exercent, on concevra facilement quelle influence désastreuse ils ont sur les crues et les inondations du Rhône. En effet, tous ces torrents se jettent dans des rivières torrentielles elles-mêmes, qui arrivent instantanément et précipitent dans le Rhône un volume d'eau extraordinaire. De là ces débordements, ces courants impétueux qui ravinent les terres et font au fleuve un nouveau lit que souvent il n'abandonne plus. Si donc l'on détruit les torrents, on enlève une des grandes causes des inondations du Rhône. Il resterait cependant à combattre encore les crues qui ont pour cause soit les pluies d'orage, soit la fonte des neiges, et qui d'ailleurs sont inévitables, même en supposant les torrents éteints.

M. Surell a porté, dans l'étude des améliorations du Rhône, la même sagacité, le même esprit d'analyse que dans ses études sur les torrents des Hautes-Alpes. Il a rédigé l'année dernière, de concert avec M. Bouvier, ingénieur-directeur du Rhône, un mémoire remarquable sur cet objet. Nous allons en donner une idée succincte à nos lecteurs.

Lesvicesdu Rhône consistent dans lacorrosion des riveset ladivision du fleuve en différents bras. Les perfectionnements à apporter se réduisent donc aux deux opérations suivantes: 1º fixer les rives; 2° barrer les bras secondaires.

Mais comment, dira-t-on, fixer les rives sur un développement de 284 kilomètres? Quelle somme énorme ne faudra-t-il pas affecter à ces travaux? L'observation du régime du fleuve a conduit à la découverte d'un principe qui réduit considérablement la dépense à faire. Ce principe est celui de laréciprocité des anses, c'est-à-dire que le cours du fleuve étant sinueux, si le courant vient frapper, par exemple, la rive droite et s'y creuse uneanse, il y est réfléchi et va à une distance plus ou moins éloignée frapper la rive gauche et s'y creuser également une anse, pour de là être réfléchi de nouveau sur la rive d'oite, et ainsi de suite. Tout l'intervalle compris entre deux anses successives n'est exposé à aucune corrosion et n'a, par conséquent, pas besoin d'être défendu. Le développement des rives à défendre se réduit ainsi de plus de moitié.

Quant aux barrages des bras secondaires, au lieu de les opposer directement au courant, qui les aurait promptement affouillés et emportés, on suit également la loi de la réciprocité des anses, et on les construit suivant des courbes qui, sans heurter le cours du fleuve, l'infléchissent doucement et le dirigent vers l'anse suivante.

Telles sont les améliorations proposées dans l'intérêt de la navigation: l'agriculture réclame d'autres travaux.

Les maux que le Rhône cause aux terres riveraines consistent dans lacorrosion des rives, comme pour la navigation et dansl'inondation des plaines.

Il importe, dans le fait de l'inondation, de séparer deux effets fort distincts, savoir: lasubmersion, proprement dite, et laformation des courants.

La submersion n'a jamais été considérée comme un fléau par les propriétaires des terrains qui avoisinent le fleuve; c'est au contraire un bienfait, car elle dépose sur le sol une couche de limon, qui augmente, l'épaisseur de la terre végétale, comble les creux et tend à niveler le terrain. C'est l'inondationfécondante; mais les eaux peuvent, en raison de la forte pente de la vallée, et des accidents divers du lit, se mettre en mouvement sur le sol inondé; de là les courants: c'est ce second effet seul qui est nuisible.

La science doit donc s'appliquer à empêcher la formation des courants, tout en protégeant la submersion tranquille. Pour y parvenir, les auteurs du mémoire que nous analysons proposent un système de levéesinsubmersibles, enracinées au pied des montagnes qui limitent la zone que les eaux doivent couvrir, barrant transversalement la vallée, et se recourbant ensuite pour suivre une direction parallèle au fleuve. Dans ce système, les courants sont rompus, sans que les terrains soient enlevés à la submersion. La vallée se trouverait ainsi divisée en un certain nombre de bassins, fermés en tête, mais ouverts à l'aval. Cette disposition a déjà été appliquée par quelques riverains et avec le succès le plus complet.

Ainsi, en résumé, les ouvrages à exécuter pour améliorer le cours du Rhône sont de trois espèces:

1º Le revêtement des berges dans les anses;2º Le barrage des bras secondaires;3º La division de la vallée en bassins, au moyen de digues insubmersibles transversales.

Le devis présenté par les ingénieurs s'élève à 25 millions qu'ils demandent à dépenser endix ans, c'est-à-diredeux millions cinq cent mille francspar an. On concevrait difficilement les hésitations du gouvernement à mettre la main à une œuvre si urgente, en présence des désastres épouvantables qui viennent périodiquement affliger la vallée du Rhône. Quant à nous, nous faisons les vœux les plus ardents pour qu'on ne retarde pas plus longtemps la présentation aux Chambres d'un projet de loi qui donne garantie et sécurité à l'avenir. Jamais dépense ne fut mieux justifiée, et jamais peut-être on n'aura obtenu de si admirables résultats pour une somme aussi minime.

Doublez vos verrous, triplez vos serrures, mettez des cadenas à vos poches: Paris est en proie aux larrons; jamais l'amour du bien d'autrui ne fit de tels ravages. La police correctionnelle et la Cour d'assises n'ont pas le temps de respirer; le Mandrin et le Cartouche y abondent. Il ne fait pas bon lire laGazette des Tribunaux, sous peine de soupçonner un voleur dans tous les gens qu'on rencontre, et de voir un fripon dans chacun de ses serviteurs ou de ses amis intimes. Si quelqu'un vous donne la main, méfiez-vous-en! il n'a peut-être de tendresse que pour la bague que vous portez au doigt; s'il demande des nouvelles de votre santé, c'est sans doute un chemin détourné pour arriver à tâter le pouls à votre caisse ou à votre bourse, frappe-t-il à votre porte, d'un air doux et poli, sollicitant l'honneur d'être reçu chez vous, il veut certainement prendre l'empreinte de vos serrures. Que vous dirai-je? il n'y a pas moyen de vivre une minute tranquille, pour peu qu'on tienne à sa bourse ou à sa montre; et le préfet de police sera bientôt contraint, dans l'intérêt de tout candide Parisien, d'attacher spécialement un sergent de ville à chaque gousset et un garde municipal à chaque porte.

Remarquez que le voleur s'est singulièrement perfectionné; il est arrivé à ressembler à un honnête homme; c'est là le comble de l'art. On vole, comme Lairo, ce complice de Courvoisier, en étudiant Virgile; on escalade en bottes vernies; on brise les serrures en gants glacés. Les voleurs d'autrefois se sentaient d'une lieue à la ronde; ils avaient d'affreuses barbes, des yeux hagards, un sourire féroce et les mains rouges; on disait tout aussitôt: «Voilà un gaillard que je ne voudrais pas rencontrer au coin d'un bois!» Aujourd'hui, vous trouvez, en montant dans le coupé Laffitte et Caillard, un charmant inconnu qui vous comble de soins: «Monsieur veut-il que je lui cède la place du coin? offrirai-je à monsieur une de ces pastilles aromatiques? Si l'air gêne monsieur, je baisserai le store!» et mille autres politesses. Quel aimable homme! dites-vous; et l'ennui de la route disparaît à causer agréablement avec ce délicieux compagnon de voyage; car il sait tout, en homme bien élevé qu'il est; la politique, les affaires, l'industrie, la petite chronique du monde.--On se quitte avec le plus vif regret.--Six mois après, vous êtes cité comme témoin devant une Cour d'assises quelconque, et vous retrouvez sur le banc des accusés votre adorable voisin du coupé, qui vous sourit d'un air d'ancienne connaissance. Il avait escamoté trois ou quatre portefeuilles, chemin faisant, tout en vous offrant des pastilles à la rose.

Telle est à peu près l'histoire de Souques, qui va être mis en jugement dans quelques jours: jeune bandit de vingt-six ans, blond, élégant, plein de galanterie et fort tendre pour les jolies femmes qu'il rencontrait sur sa route; on aurait pris Souques pour unlionqui allait se mettre au vert et se reposer en plein champ des fatigues du boudoir et de l'Opéra. Souques cependant dépassera Courvoisier; Courvoisier s'arrêtait au vol, Souques allait jusqu'à l'assassinat.

Voici un fait tout récent qui prouve avec quels procédés et quel raffinement de délicatesse les voleurs vous dévalisent aujourd'hui. Il n'y a pas huit jours qu'un des restaurateurs renommés de Paris a été victime d'un vol considérable; toute son argenterie a disparu en un clin d'œil et d'un coup de main; il s'agit d'une perte de six à huit mille francs. La police est en vedette; mais jusqu'ici elle a fait de vaines recherches, et rien encore n'a dénoncé les traces du coupable. La seule pièce qui soit tombée entre les mains de la justice est la lettre suivante, que le pauvre diable de restaurateur a reçue sous enveloppe le lendemain du vol: «Monsieur, ne soyez pas inquiet de votre argenterie; elle est entre mes mains, et je la garde. Je viens de m'apercevoir qu'hier, après avoir dîné chez vous, je suis sorti sans payer ma carte; c'est une distraction que je ne me pardonnerai jamais. Je serais désolé, monsieur, que vous pussiez me croire capable d'une telle petitesse. J'ai, en conséquence, l'honneur de vous adresser, sous ce pli, un napoléon pour solde de ma dépense, montant à 10 francs 60 cent; le reste est pour le garçon. Agréez, monsieur, mes sentiments bien distingués.»

Madame la comtesse de *** a rouvert ses salons: mais ils sont loin d'avoir l'éclat et l'attrait qui en a fait, pendant dix ans, le rendez-vous des hommes les plus aimables et des plus jolies femmes de Paris. D'où vient cette décadence? On lui donne plusieurs causes. Les uns prétendent que le désastre du banquier M....., dont les qualités financières étaient fort appréciées dans la maison, a tourné l'esprit de la comtesse à la philosophie. Les autres affirment que le jeune de C..... étant parti brusquement pour l'Italie, la comtesse joue à la Lavallière, et parle de se faire carmélite. On ajoute qu'elle ne peut se consoler de la mort récente de M. de Saint-A.....; c'était un ami de toute sa vie, l'âme de ses réunions, qu'il animait par son esprit, le dépositaire de ses secrets les plus intimes. Madame la comtesse était veuve à vingt ans; elle en a trente-huit à l'heure qu'il est, disent les gens qui ont du savoir-vivre; de vingt à quarante ans, il y a de quoi être veuve; aussi dit-on que l'emploi de confident était loin de constituer une sinécure pour M. de Saint-A..... Vers la fin de sa vie, il réclamait un secrétaire adjoint, déclarant qu'il succomberait à la peine s'il était obligé de recueillir plus longtemps à lui seul tous les souvenirs de la comtesse.

Un autre homme de beaucoup d'esprit manque à l'agrément de ce salon; je veux parler du baron de N...., que tout Paris connaît. N..... s'est retiré définitivement en Auvergne; il dit que le temps de faire pénitence et de racheter son âme est venu. N..... en effet a longtemps vécu avec le diable, mais en assez bon diable. Sa fortune et sa santé ont payé les frais de cette association satanique. N..... est fort goutteux, fort délabré et fort ruiné. C'est de lui que ce charmant petit minois de madame Dave... disait l'autre jour: «Cet homme est un cours de morale ambulant!»

Une lettre, qu'un de nos amis intimes nous écrit de Bologne, annonce le retour en cette ville de l'illustre maestro Rossini. Le peuple bolonais a reçu ce paresseux grand homme avec un enthousiasme qui devrait le décider à sortir du son silence et de son inaction. Il y a quinze ans que Rossini se tait, et au milieu de la musique infernale qui se fabrique de tous côtés, on peut dire que le silence du cette grande voix mélodieuse est une vraie calamité publique.

Le matin de son arrivée la société philharmonique de Bologne a exécuté sous ses fenêtres une sérénade composée des airs préférés de ses opéras les plus fameux; la foule était immense autour de sa maison, et de tous côtés, dans l'intervalle des instruments et des voix, retentissait ce cri: «Viva Rossini!» Criez, plutôt: «Vive le macaroni!» dit l'auteur deGuillaume Tell, en mettant le nez, à la fenêtre.

Le soir, il alla au théâtre; on jouait Nabuchodonosor; à peine l'eût-on reconnu que tout le monde se leva et battit des mains; lui, cependant, se tenait retiré au fond de sa loge. «A qui en veut-on?» dit-il. A la fin, les applaudissements prirent un tel caractère de provocation directe, qu'il n'y eut plus moyen de s'y tromper. Rossini fut obligé de paraître sur le devant de sa loge et du saluer la foule, qui répondit par trois vivat. «Ils me feront mourir,» avait dit Voltaire, dans une occasion à peu près semblable. Rossini a dit: «Qu'ils me laissent donc vivre, si cela est possible!» Quelqu'un de Bologne lui demandait des nouvelles de son dernier voyage à Paris, et de ce qu'il y avait fait: «J'y ai fait la musique d'une pièce dont le docteur Civiale est l'auteur; nous l'avons intitulée:la Lithotritie!» Voilà le cas que Rossini fait du génie et de la gloire. Est-ce conviction? est-ce raillerie amère d'une âme blessée? Mais pourquoi blessée? Le monde ne rend-il pas au génie de Rossini un hommage incontesté? Les grands hommes ne sont souvent que de grands ingrats.

On commence à s'apercevoir que la session des Chambres approche de jour en jour. L'ordonnance de convocation n'est pas encore publiée;Moniteurne donnera guère le signal que dans un mois; jusque-là, le gouvernement représentatif peut continuer à se promener de long en large dans les allées de sa maison des champs, comme un honnête désœuvré. Cependant un grand nombre d'honorables ont déjà quitte l'arrondissement pour revenir à Paris. On rencontre çà et là des fragments du tiers-parti, de la gauche dynastique et radicale. A la première représentation dudom Sébastiende M. Donizetti, dont nos artistes préparent les illustrations, le foyer de l'Opéra offrait de quoi composer une Chambre des Députés au petit pied: M. Duchâtel, M. Cunin-Gridaine et M. Teste représentaient le ministère; M. le marquis de Larochejacquelin et M. le duc de Valmy la droite légitimiste, et ainsi de suite, depuis le Fulchiron jusqu'au Ledru-Rollin, de nuance en nuance et de drapeau en drapeau. Le parti conservateur se trouvait en majorité, cela va sans dire. La loge de M. le ministre de l'intérieur était visitée à chaque entr'acte par vingt des plus ardents capitaines de l'armée ministérielle. Le conservateur est, en effet, du toutes les espèces représentatives, celle qui s'éloigne le plus difficilement de Paris; elle tient à Paris par la racine; c'est à Paris qu'elle fleurit et qu'elle prospère; Paris a un engrais qui lui convient. L'opposition, au contraire, doit voyager; parcourir l'espace est le besoin des opinions qui attendent, espèrent, et n'ont encore que les vagues jouissances de l'utopie. L'un suit l'image de la république de fleuves en ruisseaux, de vallées en montagnes; l'autre cherche son rêve social au détour d'une allée, comme, autrefois Boileau cherchait la rime; celui-ci fait une ascension sur quelque cime des Pyrénées ou des Alpes, pour regardera l'horizon s'il ne voit pas un ministère tomber et un portefeuille venir. Toute idée ou toute ambition qui en appellent à l'avenir ont leur fuyante Ithaque, et l'opposition est une continuelle Odyssée; mais le parti qui tient le pouvoir et les places ressemble aux avares qui craignent qu'à la moindre absence un voisin ne leur enlève leur trésor et ne les chasse de la maison. Aussi le vrai conservateur stationne-t-il à Paris, en plein terrain ministériel; il pense que c'est le meilleur moyen de se conserver.

Sceptique Rossini, tu te moques des autres et de toi-même, et voici que ton mélodieux génie charme la Russie et la capitale des czars!--Le Théâtre-Italien a été inauguré à Saint-Pétersbourg, le 5 novembre dernier, par une représentation d'il Barbiere; nous en recevons la nouvelle directe. Toute la ville moscovite s'est émue de cette grande solennité; un opéra italien est, en effet, du fruit nouveau pour elle. Saint-Pétersbourg avait déjà été visité çà et là, par quelques rossignols ultramontains, mais jamais par une troupe organisée et complète. C'est au goût de l'empereur que la Russie doit ce Théâtre-Italien. On se rappelle que ce fut, il y a trois ou quatre mois, pendant le séjour de Rubini à Saint-Pétersbourg, que l'empereur résolut de faire cette fondation mélodieuse: «Vous m'aiderez,» dit-il à Rubini. Rubini hésita d'abord; mais comment refuser un czar? Une fois vaincu par cette gracieuse provocation impériale, Rubini, s'exécutant loyalement, n'a rien négligé pour justifier la haute confiance dont il était l'objet. Il a donc appelé à lui, pour l'aider glorieusement dans son entreprise, Tamburini et madame Pauline Viardot-Garcia; puis il s'est donné lui-même, ce qui n'est pas le moindre de ses présents. Nous n'avons pas le nom des autres chanteurs qui servent sous ces illustres chefs; le premier bulletin que nous recevons de la première bataille ne les fait pas connaître; peut-être la liste nous arrivera-t-elle un autre jour. Nous la publierons si elle en vaut la peine.

Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg.Madame Pauline-Viardot.

Tout le Saint-Pétersbourg élégant assistait à cette prise de possession de la musique italienne. Figurez-vous une vaste salle à six rangs de loges, peuplée du haut un bas de jolies femmes et d'un public curieux et attentif. Le galant Almaviva, le spirituel et pétulant Figaro, la fine et tendre Rosine, ont conquis, ce soir-là, Saint-Pétersbourg tout entier; et nos Italiens ont du se croire à Naples ou à Florence, tant la Russie a battu des mains pour Tamburini et pour Rubini! Quant à madame Pauline-Viardot, elle a été rappelée sept à huit fois. Notre correspondant ne mentionne pas la pluie de fleurs et de couronnes, mais cela va sans dire; il n'y a point de bonne fête sans cette douce ondée; et avec des artistes tels que madame Viardot, Tamburini et Rubini, les fleurs pousseraient partout, même en Sibérie, et les couronnes font le tour du monde.

Le public du théâtre des Variétés a eu, cette semaine, une véritable bonne fortune: il a revu Vernet, cet excellent acteur si regrettable et si regretté; mais il ne l'a revu qu'en passant et pour une seule fois. Vernet, retiré du théâtre depuis trois ou quatre ans, avait quitté sa retraite pour cette soirée seulement et à son propre bénéfice. Le lendemain, Vernet rentrait aux Invalides, et maintenant tout est dit; Vernet est perdu pour le théâtre; il faut en faire son deuil.

Quel dommage cependant que ce cher Vervet nous laisse ainsi! c'était un si bon et si charmant comédien: par où vous le ferais-je connaître? Faut-il remonter jusqu'à M. Pinson, le César des farceurs turbulents et malencontreux? Irons-nous chercher le petit bossu dela Marchande de Goujons, ce représentant de la médisance difforme, bavarde et sensuelle? Est-ce le Jean-Jean desBonnes d'Enfantsqu'il vous plaît d'accoster, l'innocent Jean-Jean au nez en l'air, aux bras ballants, au regard ahuri, aux galanteries burlesques et aux gauches amours? Mais, non; voici venir l'amant naïf de Madelon Friquet: quelle bonne grosse figure épanouie! quelle simplicité de cœur! quelle tendresse candide! comme il trotte! comme il va! comme il roule! comme il aime sincèrement sa Madelon, ce cher petit bonhomme! et Prosper? et Vincent? Nul comédien n'a surpassé Vernet dans la représentation de ces types de crédulité ingénue et de candeur ahurie.

Cette vieille, coiffée d'un bonnet en loques, barbouillée de tabac, se traînant sur les débris de ses souliers éculés, et remuant, dans sa marche oblique, les restes bigarrés d'un cotillon en ruine, ne la reconnaissez-vous pas? ne l'avez-vous pas vue, par hasard, au coin de la borne, à la porte d'une noire allée où dans la loge d'un portier? Eh! mon Dieu, oui, c'est madame Pochet! Plus loin, voyez, ce vieux brave qui chante, trinque, boit, parle d'Austerlitz et de Wagram, et marche cahin-caha sur une jambe dépareillée..... Bonjour, vieux soldat! je sais ton nom; je t'ai vu au soleil dans l'allée de la Petite-Provence, ou jouant à la boule dans le carré Marigny: tu t'appelles Mathias l'invalide!

Ainsi Vernet allait partout, saisissant sur sa route les types populaires, et s'incarnant en eux de telle sorte que les plus clairvoyants n'apercevaient plus l'auteur dans le personnage.

Vernet était comme les véritables artistes: il imitait la nature et la prenait sur le fait, mais en l'idéalisant. Ce n'était point un calque matériel et grossier, c'était un portrait intelligent fait par la main d'un maître. Le talent de Vernet se distinguait en effet par le tact et le goût, même dans ses créations les plus vulgaires et les plus grotesques; il s'arrêtait toujours à temps, et n'allait jamais au delà ni en deçà; il lui répugnait d'acheter le rire aux dépens de l'art.

Vernet est jeune encore, malgré ses longs services et ses longs succès; il aurait pu combattre quelques années de plus sur le champ de bataille du théâtre des Variétés, où il a remporté, pendant trente années, tant de riantes victoires; mais la goutte s'en est mêlée, et l'excellent comédien a été contraint de battre en retraite. Vernet a la maladie des vieux et vaillants généraux; cela peut-il le consoler? j'en doute; il y a peu de comédiens retirés qui ne regrettent le lustre, les coulisses et les bravos; mais enfin il faut être philosophe, et, Dieu merci, Vernet a quelque raison de pratiquer la philosophie: il a un revenu de chanoine, l'humeur joviale, dit-on, et une jolie maison de campagne où il peut tranquillement se reposer sur ses lauriers, quand toutefois son altesse sérénissime la goutte le lui permet.

Ce n'est jamais volontairement que nous commettons une erreur, et si nous trompons les autres, c'est qu'on nous a trompés nous-mêmes, d'ailleurs ne sommes-nous pas obligés d'accueillir ces mille bruits, ces mille riens qui courent la ville, fragiles fantômes, périssables enfants du désœuvrement, de la fantaisie et de la médisance, nés dans la journée pour s'évanouir et disparaître le lendemain au lever de la première aurore. Ainsi, nous avons raconté qu'une charmante danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montès, avait caressé du bout de sa cravache un galant irrespectueux; mademoiselle. Lola Montès écrit de Berlin que le fait est inexact, et qu'il ne s'agissait que d'un gendarme brutal: va donc pour le gendarme; c'est toujours quelque chose.

Nous n'avons pas même la compensation d'un gendarme avec M. Roger de Beauvoir; la nouvelle de son mariage, que le bruit courant nous avait transmise et que nous avions répétée sans criminelle préméditation, n'a aucune espèce de fondement. Nous démentons volontiers, pour l'innocente part que nous y avons prise, le fait de ce mariage prétendu, non pas pour M. Royer de Beauvoir, qui a trop de goût pour s'être beaucoup préoccupé d'un pareil enfantillage, mais pour ceux qui ont cru devoir s'en inquiéter à sa place. Que M. Roger de Beauvoir reste donc garçon le plus longtemps possible, un des plus aimables et des plus spirituels garçons que nous connaissions.

Note 2: Voir, pour plus amples renseignements, l'article quel'Illustrationa déjà publié sur cet opera, à la page 119 du volume II, no. 36.

PERSONNAGES.

Chœurs.--Sénateurs, peuple, vétérans, Alains, Bulgares, suivante» d'Irène, paysans de l'Hemus.

Comparses.--Garde impériale, prisonniers goths, guerriers grecs, pasteurs de l'Hemus.

(La scène se passe partie à Byzance et partir dans le voisinage de l'Hemus. L'époque remonte à l'année 580 de l'ère chrétienne. Extrait du libretto.)

Les sénateurs et le peuple célèbrent par leurs chants et leurs vœux la glorieuse bienvenue de Bélisaire, qui, par son talent et sa bravoure, a su rendre Byzance rivale de Rome. Irène, sa fille, et Eutrope, son amie, vont aller sur la rive pour le combler de caresses et de l'amour filial. Joie du peuple. (Extrait de l'argument.)

La scène ne reste pas longtemps vide. Mademoiselle Grisi, c'est-à-dire madame Bélisaire, ayant pour petit nom Antonine, vient la remplir. Un lion, qui remonte à l'an 580 de l'ère chrétienne, s'avance à sa rencontre; son groom le suit. Ce lion, si élégamment vêtu et décoré, c'est Eutrope. «Écoute et frémis! lui crie Antonine d'une voix proportionnée à l'ampleur de sa taille et à la circonférence de sa bouche.

«Mon époux Bélisaire est un parricide, lui dit-elle; je ne puis aimer un père qui a abandonné son premier-né aux monstres des forêts ou des eaux, et qui a refusé ses cendres à sa mère. Je t'aime, tu m'aimes, aimons-nous, et vengeons la mort de mon enfant. Bélisaire mort, je t'épouse.--Tout est prêt, répond Eutrope; j'ai ajouté un paragraphe un peuchouetteà sa dernière lettre. Mais dissimulons.»

En effet des clairons retentissent, et l'empereur Justinien ayant fait son entrée, va s'asseoir sur son trône pour voir défiler devant lui letrionfo di Belisario.--Aussitôt Bélisaire paraît sur un char magnifique traîné par le peuple.

Il a le front ceint d'une couronne de lauriers; et sous le manteau de pourpre on entrevoit son armure dorée. Autour du vainqueur se tiennent les prisonniers goths, parmi lesquels se trouve Alamir; les vétérans ferment la marche, portant la couronne et le manteau de Vitigas, roi des Goths. Le Chœur chante. Quand il a suffisamment faussé, Bélisaire demande à Justinien la liberté des prisonniers. L'empereur n'a rien à refuser à son général. Il l'embrasse, et tous les assistants se retirent sauf Bélisaire et Alamir, «qui, dit l'argument, se sentent des sympathies l'un pour l'autre qu'ils ne peuvent s'expliquer.» Ils s'adoptent mutuellement pour père et pour fils.

Cependant Irène accourt vers son père, qui la prend dans ses bras; mais Antonine-Grisi lui tourne le dos avec dégoût, en lui donnant pour excuse qu'il vient de fumer une pipe, et qu'elle déteste l'odeur du tabac.

Bélisaire ne sait d'abord que penser d'une pareille conduite; il commence à y réfléchir sérieusement, quand Eutrope vient l'arrêter avec quatre hommes et un caporal, et lui ordonne de le suivre devant... l'empereur. Bélisaire paraît surpris de ce manque d'égards; Eutrope le lorgne avec l'aisance superbe d'unimprésario; mademoiselle Grisi-Antonine se moque de lui par derrière: sa vengeance commence.

Aussitôt pris, aussitôt jugé. Accusé de trahison par Eutrope et d'infanticide par son épouse, Bélisaire semble frappé de la foudre. Tous les assistants font un mouvement de surprise et d'horreur. Le sénat condamne le prévenu. Douleur d'Alamir; douleur d'Irène; joue de mademoiselle Grisi-Antonine, qui rit à s'en tenir les côtes.

Bélisaire est emmené par les gardes, dit le libretto; Irène et Alamir les suivent désolés. Justinien et les sénateurs paraissent bouleversés par la douleur.

Le peuple et les vétérans gémissent sur le malheureux sort de Bélisaire.

Quand ils ont suffisamment faussé, ils se retirent, et Alamir s'avance vers le trou du souffleur.

On vient de lui apprendre que Justinien, imitant l'exemple du prince Rodolphe, a fait crever les yeux à son prisonnier.

Indigné de la comparaison qu'on pourra faire entre son père adoptif et cette infâme canaille, connue sous le nom de Maître d'écale, il jure d'exterminer Byzance.

Pendant ce temps l'empereur, qui ne se rappelle pas parfaitement bien lesMystères de Paris, fait mettre l'aveugle à la porte de sa maison, sans lui donner même un Chourineur pour le conduire dans un domicile quelconque, il ne lui laisse pour toute fortune qu'une vieille tunique, une canne sans pomme d'or et une guitare. Mais Bélisaire est plus heureux que le Maître d'école; il possède un chien, et il retrouve sa fille, qui se charge de doubler son caniche. Joie mutuelle du père, de la fille et du chien, qui chantent un trio.

Bélisaire, toujours aveugle, se promène avec sa fille et son chien sur les hauteurs de l'Hémus.--Fatigués, ils se reposent; puis entendant du bruit, ils se cachent dans une anfractuosité du rocher. Du sommet de la montagne descend une horde d'Alains et de Bulgares conduits par Alamir et Ottario, et dessiné d'après le procédé Rouillet.

Alamir veut que Bélisaire se mette à la tête des troupes qu'il conduit contre Justinien; Bélisaire refuse. Ils se fâchent d'abord, puis ils s'expliquent: Alamir est le fils que Bélisaire a jadis abandonné aux monstres des forêts et des eaux.

io     iChe  fosse oh qual momenti!ei     eIls chantent en se tenant embrassés:(figlio )Se il (fratel ) stringere.(padre)Mi e dato al senoPia non desira3So liet appienooTanto del giubiloE in me l'eccesoChe parmi d'essere3Rapit in cielo!o

Il y a, dit l'argument, un mouvement sympathique jusque parmi les Barbares. Nous renonçons à représenter les effets de leur émotions. Retournons maintenant chez Justinien, où va se dénouer ce drame intéressant.

«Justinien, dit l'argument, donne des ordres pour la bataille du lendemain, lorsque, pâle et échevelée, mademoiselle Grisi-Antonine paraît, et vient se reconnaître coupable du mal que l'on a fait injustement à Bélisaire.»

Elle étend les bras, lève les yeux au ciel, crie, pleure et ne s'arrache pas un seul cheveu. Mais, hélas! à ce moment Bélisaire, «accompagné d'une lugubre musique,» est apporté sur une civière par deux messagers parisiens; une flèche ennemie l'a tué.

Le pauvre homme rend le dernier soupir sans pouvoir chanter la plus petite cavatine. Il recommande ses deux enfants à Justinien, qui lui dit «ami» d'une voix étouffée et en lui serrant la main.

Silence universel. Mademoiselle Grisi-Antonine reste immobile en regardant le corps de Bélisaire; Justinien et le chœur chantent:


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