SOMMAIRE

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843N° 39. Vol. II.--SAMEDI 25 NOVEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--6 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.     --   10       --     20       --    40SOMMAIREHistoire de la Semaine.Portrait d'Isabelle II, reine d'Espagne, et de MM. Lopez Serrano et Caballero; Médaille de la reine Victoria.--Courrier de Paris,Portrait d'Émilie Leverd.--Algérie. Pèlerinage de la Mecque.Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque; traversée; Caravane des Pèlerins de la Mecque.--Académie des sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales. (Suite et fin)--Des Théâtres et du Droit perçu sur leurs recettes.--La Sainte-Cécile.--Théâtres. Théâtre-Italien.Une scène de Maria de Rohan; portrait de Donizetti. Académie royale de Musique.Une scène de Dom Sébastien, 3e acte;Cinq Costumes.--Margherita Pusterla, Roman de M. César Cantù. Chapitre XXI, Sentence; chapitre XXII, Catastrophe, (Suite et fin.)Vingt-une Gravures. --Annonces.--Une nouvelle Charge de Dantan.Une Gravure. --Correspondance.--Rébus.Histoire de la Semaine.A Paris, la politique en ce moment est toute parisienne. Dans trois jours, le 27, les électeurs des neuvième, dixième, onzième et douzième arrondissements, procéderont à l'élection de douze membres du conseil-général du département, chargés en même temps des fonctions de conseillers municipaux de la ville. Cette double mission est si importante, le budget de Paris, dont le vote et l'emploi sont remis à ces élus, est un si puissant moyen d'assainir et d'embellir la ville, d'améliorer la situation matérielle et morale de son énorme population toujours croissante, il serait si déplorable de ne pas voir faire de ces 50 millions annuels l'emploi le mieux entendu, qu'on s'explique facilement et l'empressement des candidats à venir solliciter les suffrages des électeurs et la sérieuse attention que ceux-ci semblent vouloir apporter à leurs choix. L'organisation du conseil municipal de Paris telle que la loi l'a constituée n'est pas bonne. Le fractionnement de l'élection par arrondissements n'est guère propre qu'à faire naître dans les délibérations des luttes de rues et des rivalités de quartiers. Les questions n'y sont pas toujours, par suite de ce morcellement électoral, vues d'assez haut et envisagées dans un intérêt assez général; plus d'un membre du conseil ne se regarde pas assez comme le représentant de la ville entière, et, pour mieux assurer sa réélection, se montre trop disposé à soutenir les prétentions souvent insoutenables du quartier qui l'a élu. Si l'on voulait absolument que chaque arrondissement nommât isolément et directement un ou plusieurs mandataires, il fallait du moins, pour combattre et détruire, s'il était possible, le fâcheux et étroit antagonisme qui en devait inévitablement résulter, faire entrer complémentairement dans le conseil un certain nombre de membres qui auraient été choisis par la liste générale des électeurs parisiens, et qui, par conséquent, en entrant à l'Hôtel-de-Ville, n'auraient pas cru avoir pour unique mandat l'établissement d'une borne-fontaine sollicitée par un électeur influent de leur quartier, ou le déplacement d'une station de fiacres demandé par un attire. Le législateur ne l'a pas fait: c'est aux électeurs parisiens d'y remédier en n'écoutant point l'esprit de coterie et les influences étroites, et en ayant en vue, avant tout, les grands intérêts de la population tout entière de la capitale.--Les dépêches extérieures nous apportent bien souvent, depuis quelque temps, la nouvelle d'insultes faites à nos agents ou à notre pavillon sur des points différents. Naguère c'était à Jérusalem, peu après c'était à Taïti, hier au Sénégal, aujourd'hui c'est à Tunis. Nous ne doutons pas que le ministère français n'en exige et n'en obtienne la réparation. Mais nous avouons que, malgré toutes les satisfactions, plus ou moins satisfaisantes, qui ont pu ou qui pourront nous être accordées, nous regarderions comme bienIsabelle II, reine d'Espagne.préférable une attitude qui préviendrait de pareils jeux de la part des nations grandes ou petites qui se les permettent. La France doit être vengée, est sans doute un principe qu'on est quelquefois forcé d'appliquer; mais aussi exigeant que César à l'égard de sa femme, nous voudrions que la France ne fût pas même dans la nécessité de le faire, et nous croyons qu'il n'y a qu'à le vouloir fermement.--Les nouvelles d'Algérie ont été cette semaine peu concordantes. On a répandu encore le bruit, périodiquement répété, de la prise d'Abd-el-Kader, que des tribus nous auraient livré. Cette nouvelle ne s'est pas confirmée; mais ce qui est certain, c'est la défaite et la mort de son principal lieutenant, Sidi-Embarak-ben-Allah, dont la bande, atteinte, au sud-ouest de Tlemcen, par le général Tempoure, a eu 400 hommes tués et 500 faits prisonniers. Trois drapeaux ont été apportés à Alger.--En Espagne, après le premier effet produit par la tentative criminelle dirigée contre le général Narvaez, la lutte entre les progressistes et le parti qui se dit modéré, et que ses adversaires nomment contre-révolutionnaire, est redevenir plus vive et plus animée que jamais. Le ministère Lopez, qui s'était montré longtemps si complaisant pour ce dernier, lui est devenu suspect. Il avait bien consenti, sur la demande de Narvaez, à faire arrêter les rédacteurs des feuilles opposantes,comme devant ne pas être, étrangersà l'attentat de la rue de la Lune; mais il s'est refusé à faire emprisonner aussi un certain nombre de députés, comme soupçonnés également d'une pareille complicité morale et indirecte; de la grande colère du général, qui a répondu à la démission de MM. Lopez, Caballero, Serrano et de leurs collègues, par la remise de sa propre démission de capitaine-général à la reine, dans cette même main qu'il lui avait fait la veille donner à baiser à 1,700 officiers de la garnison de Madrid, après des banquets dans les casernes. Cette enfant est donc censée avoir à se prononcer entre les scrupulesEspagne.--M. Lopez, président duconseil des ministres.un peu tardifs de ses ministres et l'ambition toujours croissante du général. Le but de celui-ci est, dit-on, d'être appelé à composer lui-même un cabinet dans lequel il prendrait le portefeuille de la guerre, et de dissoudre les cortès, où la reine Christine ne compte pas assez d'adhérents. Voilà les complications nouvelles de la situation espagnole, plus incertaine par les intrigues dont Madrid est le théâtre, que par les luttes sanglantes qui, malgré la capitulation de Barcelone, affligent encore les provinces.--Beaucoup du bruitsvagues ont couru sur des événements qui seraient venus troubler le calme de la Sicile. On a dit dans quelques journaux que les troupes faisant l'exercice à feu sur la place de Palerme (le lieu était assez singulièrement choisi), un certain nombre de soldats se trouvaient, par mégarde, avoir des cartouches à balle, et que cette distraction, que d'autres expliqueront, aurait causé la mort d'un certain nombre d'hommes du peuple. On ne sait à ce sujet rien de bien précis, rien de bien officiel; toujours est-il que la Sicile paraît s'agiter, et que ces troubles, rapprochés de la prétention menaçante que l'Angleterre met en avant contre le roi de Naples à raison de la prise de possession de l'île de Lampeduse, font naître dans la position du ce monarque des complications dont la coïncidence peut être due au hasard, mais donnera, à coup sûr, lieu à bien des conjectures. L'une d'elles est queEspagne.--M. Serrano, ministrede la guerre.l'Angleterre veut et qu'elle obtiendra des concessions commerciales.--Dans les États romains, le calme n'est pas rétabli, et le gouvernement papal ne paraît pas disposé à le ramener par des concessions que les gouvernements les moins libéraux regardent néanmoins comme légitimes et indispensables. Il envoie dans les légations les agents dont le nom est le plus propre à inspirer la terreur, et sollicite de notre cabinet des mesures de rigueur contre onze réfugiés qui ont échappé à ses poursuites. Ceux-ci viennent d'adresser à M. Duchâtel une noble et respectueuse supplique, et il est difficile de croire que, pour complaire à ces exigences, on ne les laissera pas poursuivre en Corse une exploitation agricole qu'ils ont entreprise pour n'avoir à demander à la France que son hospitalité.Espagne.--M. Caballero, ministrede l'intérieur.La cour d'Angleterre continue à rendre à M. le duc et à madame la duchesse de Nemours les gracieusetés qui avaient été faites au château d'Eu à la reine Victoria, et dont on vient de consacrer le souvenir en faisant frapper une médaille dont nous donnons aujourd'hui la gravure.--En Irlande, comme nous l'avions bien prévu et annoncé, le temps se passe en débats de procédure. La légalité de celle qui a été suivie est aujourd'hui en question, et avec elle le procès lui-même. Au point où en sont arrivés les embarras du ministère anglais, nous croyons qu'il se trouverait fort heureux de voir O'Connell mis hors de cause pour un vice de forme. Cela le délivrerait de la crainte de le voir plus tard acquitté par une déclaration de jury, qui rendrait bien difficile et bien peu probable le maintien du adouci.Dans notre dernier numéro, nous avions eu à rapporter les affreux désastres que la fonte de neiges prématurée avait occasionnés dans les départements des Alpes et du Dauphiné. Aujourd'hui les journaux de Toulouse renferment les détails des épouvantables ravages qu'une trombe d'eau, qui a tout à coup rempli les torrents et qui en a créé de nouveaux, est venue exercer dans plusieurs communes des Hautes-Pyrénées. Nous ne les décrirons pas, parce que tous ces sinistres cruels se ressemblent, et que tous se résument en deux mots: la ruine et la mort.--Des avis du Cap-de-Bonne-Espérance, reçus à Londres, apprennent que ces parages ont éprouvé une violente tempête dans la nuit du 26 août et que l'on avait déjà constaté la perte, dans la baie d'Algoa, de quatre navires anglais d'une valeur de 8 à 10 millions de francs. Plusieurs personnes avaient péri dans ces sinistres, et l'on craignait bien d'apprendre que la violence de la bourrasque avait encore jeté d'autres navires à la côte.En attendant que notre mission en Chine se détermine enfin à s'embarquer, les journaux anglais nous apprennent que les importations du la Grande-Bretagne dans le Céleste-Empire progressent tous les jours. Une des plus récentes, c'est celle de la pendaison. Un soldat cipaye, faisant partie du corps de l'armée anglaise; qui occupe l'île de Chusan, avait été condamné à mort par une cour martiale, pour avoir tiré un coup de fusil sur un sous-officier. Le jour fixé pour l'exécution, un gibet a été dressé, les troupes ont été réunies en carré; trois Chinois faisaient les fonctions d'exécuteurs. Un d'eux a décoiffé de son turban le soldat, qui professait la religion musulmane; un autre lui a couvert le front et les yeux avec un bonnet blanc, le troisième lui a passé la corde au cou, et tout trois l'ont ensuite lancé dans l'éternité. Une multitude de Chinois assistaient à ce spectacle, tout nouveau pour eux; ils ont été fort effrayés en voyant le patient suspendu et inanimé; la plupart ont pris la finie. Nous ne savons si l'amour-propre anglais aura la satisfaction de voir abandonner la strangulation et la décapitation pour ce nouveau mode de supplice.--Quant à nous, nous serions plus fiers de voir une association, qui compte déjà de nombreux souscripteurs,l'Oeuvre de la sainte Enfance, arriver à y détruire un usage exécrable que sa barbarie a fait longtemps révoquer en doute. Investis par leurs lois du droit de vie et de mort sur leurs enfants, les Chinois l'exercent dans toute son horrible étendue. Des rapports trop fidèles établissent qu'en trois ans la seule ville de Pékin a jeté 9,702 enfants à la voirie, sans compter ceux que des sages-femmes payées étouffent dans les bains d'eau chaude au sortir du sein maternel; sans compter ceux qui, exposée la nuit sur le pavé des rues, servent de pâture aux chiens et aux animaux immondes; sans compter ceux que l'avidité des marchands ramasse ou nourrit pour l'esclavage ou pour la débauche; sans compter, enfin, ceux qu'on jette dans les eaux: masse d'infanticides évaluée chaque année à 10,000 au moins par quelques voyageurs, à 30,000, au dire de Dumont-d'Urville. Une association vient, comme nous l'avons dit, de se former pour arracher à la mort cette coupe réglée de victimes. Elle s'est assurée de la faiblesse des moyens qui suffiraient pour conduire à un résultat si grand; tel est en Chine l'excès de la misère, qu'un enfant se vend 50 à 60 centimes. L'œuvre ne demande à chaque associé que 5 centimes par mois, et, moyennant cette faible offrande faite par un nombre d'associés tel qu'en peut fournir la France, elle se charge de recueillir les milliers d'orphelins abandonnés sur ces tristes plages. Plusieurs prélats viennent de publier en sa faveur des lettres pastorales.Un usage que les Anglais auront encore à introduire en Chine, c'est celui des clubs. Les feuilles de Londres viennent de nous donner le catalogue des établissements de ce genre qui prospèrent dans cette ville. On n'en compte pas moins de vingt-cinq, non compris le fameux club du Beef-Steak, fondé en 1736, présidé par un des plus illustres ducs du royaume, où l'on ne mange d'autre viande que des tranches de bœuf grillé, arrosées seulement de punch et de vin de Porto. Cette énumération des richesses clubistiques de Londres a suggéré à un journal anglais les réflexions suivantes: «Les clubs ne sont pas aussi dangereux qu'on le craint ou qu'on se plaît à le répandre: 1° parce que ceux qui les fréquentent ont déjà fait leur fortune ou sont en voie de la faire; 2º parce qu'au lieu de vider, comme chez soi ou à la taverne, deux ou trois bouteilles d'un vin douteux, on est forcé par le décorum de n'en boire, au club, qu'un simple carafon qui est excellent; 3º parce que, si l'on y laisse parfois un peu de son argent, on n'y court pas du moins le risque d'être impitoyablement rançonné par des fripons; 4º parce qu'on n'y trouve que des gens d'un âge mur, dont toute la journée s'écoule au club, et que pour un jeune mari, si gourmand que vous le supposiez, un humble repas près de sa jeune femme est bien préférable à l'étiquette inséparable d'un dîner d'apparat; 5º parce qu'en Angleterre, l'esprit dedicisionmarche de pair avec l'esprit d'association; que les partis y sont tranchés, les opinions arrêtées d'avance, et qu'on n'y souffrirait qu'assez impatiemment, dans un salon, qu'un interlocuteur, si éloquent qu'il pût être, se permit de vouloir vous inculquer la sienne.»--La bonne intelligence paraît moins facile à maintenir dans une autre espèce de réunion que possède également en ce moment l'Angleterre: c'est la ménagerie de M. Wombwell, à Leeds. Dans une des cages se trouvaient deux beaux lions et deux léopards très-dociles. Ces quatre animaux avaient été habitués à vivre ensemble, et le propriétaire de la ménagerie se montrait au milieu d'eux à la manière de Van Amburgh ou de Carter. Pendant les repas, les lions et les léopards étaient séparés; la semaine dernière, ou a voulu essayer de leur faire prendre leur repas en commun. On jeta quatre lambeaux de viande dans la cage. A peine un léopard avait-il mis la patte sur un de ces lambeaux, qu'un des lions se rua sur lui et l'étendit mort d'un coup de griffe. Sans l'intervention du gardien, l'autre léopard eut été tué.Il est aujourd'hui une question administrative dont chacun presse la solution et l'application à Paris; c'est l'organisation pour cette ville, devenue notre plus grand centre manufacturier, d'un conseil de prud'hommes. On n'est pas d'accord sur les éléments qui devront concourir à la formation de ce conseil; mais la nécessité de sa création est trop généralement reconnue pour qu'on ne finisse pas par trouver un terme moyen qui donne dans une certaine mesure satisfaction à tous les droits. Paris ne peut pas demeurer plus longtemps privé d'une institution dont les bons effets sont ressentis de tous les côtés. Nous avons en France soixante-quatre villes de fabrique qui possèdent des conseils de prud'hommes, ayant, comme on sait, pour mission de régler les contestations qui s'élèvent entre les fabricants, les chefs d'atelier, les ouvriers, compagnons et apprentis. Ces conseils ont, comme les juges de paix, le double caractère de conciliateurs et de juges. Ils sont institués en vertu du décret du 18 mars 1806, et régis par le même décret et par la loi du 3 août 1810. On trouve, dans le compte général de l'administration de la justice civile et commerciale pendant l'année 1841, que les conseils de prud'hommes de quarante-six villes manufacturières ont été saisis comme conciliateurs en bureau particulier, de 11,635 affaires; ils en ont concilié près des quatre cinquièmes. 2,029 ont été arrangées avant que le bureau particulier eût statué, et les autres renvoyées devant le bureau général pour être jugées. 238 de ces dernières ont été retirées avant le jugement, et 304 seulement ont été jugées. 230 des décisions intervenues étaient en dernier ressort, et 74 en premier ressort. Il a été interjeté sept appels. On sait que toutes ces affaires se traitent sommairement, sans frais et sans retard. Dans les chiffres que nous avons donnés ne sont point comprises les affaires jugées dans plusieurs grandes villes manufacturières, telles que Marseille, Amiens, Alençon, Strasbourg, Lyon, Tarare, Nîmes, Tours, etc. Il n'a pas été possible d'obtenir le relevé officiel pour ces différentes cités; mais il est probable que les dix-huit villes qui ne figurent pas dans le compte de l'administration offrent une masse d'affaires presque aussi considérable que celle des quarante-six villes dont on connaît les chiffres. Les quatre cinquièmes des conflits soumis aux prud'hommes se terminent par conciliation. Sur près de douze mille affaires, il n'y a eu que sept appels aux tribunaux de commerce. L'utilité de cette juridiction ressort de ces deux seuls faits. Aussi l'institution tend-t-elle à pénétrer partout où l'industrie manufacturière prend quelque développement. C'est sans doute une des premières questions dont le conseil municipal s'occupera après les réélections auxquelles il va être procédé.Chaque ministère a, depuis peu de temps, publié ou communiqué ses documents statistiques. M. Villemain nous a dit que le nombre des candidats qui se sont présentés à l'examen du baccalauréat ès-lettres, à la fin de la dernière année classique, s'était élevé à 3,282; à 3,131 en 1842, et à 2,892 en 1841. LeMoniteura fait observer que la difficulté des épreuves et la juste sévérité des examinateurs n'avaient pas, comme on le voit, écarté les aspirants, ainsi qu'on semblait le craindre d'abord. Le diplôme a été conféré à 1,568 aspirants; 1,711 ont été ajournés. La proportion des réceptions est donc de 48 sur 100 candidats examinés; l'année dernière elle n'était que de 40, ce qui constate une amélioration dans l'état des études.--M. le ministre du commerce nous a fait connaître les progrès de notre commerce extérieur. Il y a, dans les tableaux qu'il a publiés et dans les conclusions qu'il en faut tirer, matière à un examen développé, qui ne pourrait trouver place dans ce Bulletin de la Semaine.--Enfin, nous ayons été frappés de voir dans le tableau publié par M. le ministre des finances sur le produit des recettes pendant les trois premiers trimestres de 1843, qu'alors que tous les impôts avaient été plus productifs qu'en 1842, il y avait eu une diminution de 1,800,000 francs environ sur les droits du sel acquittés pendant le même laps de temps. La consommation n'a pu cependant diminuer, car elle avait été constamment progressive d'année en année depuis un long temps. A quoi donc attribuer ce déficit considérable? Les journaux de l'Est qui ont à annoncer presque tous les mois l'adjudication d'une des salines de l'État à un même acquéreur, agent, dit-on, de la reine Marie-Christine, et qui a déjà pris envers le trésor pour dix millions environ d'engagements, les journaux de l'Est veulent voir dans ce déficit, dans toutes ces ventes où il ne se présente qu'un acquéreur, dans ces cahiers de charges dont ils prétendent que les conditions ne sont pas remplies, dans toute cette mutation, qui ne fait du reste que substituer le monopole d'un particulier au monopole de l'État, au détriment de celui-ci et sans aucun allègement pour le consommateur pauvre, un ensemble de faits et d'actes administratifs qui doit appeler la très-attentive investigation des Chambres.Les établissements de bienfaisance prospèrent et se multiplient, la colonie agricole de Mettray vient d'inaugurer une chapelle qui complète l'ensemble de constructions que les fondateurs ont eu à faire élever pour l'œuvre qu'ils ont si noblement entreprise, et dans laquelle l'humanité et la générosité publiques les ont si efficacement soutenues. Au Petit-Quevilly, près de Rouen, un philanthrope éclairé, M. Guillaume Lecointe, a fondé, il y a peu de temps, un établissement du même genre. Il a eu également le bon esprit d'y annexer une société de patronage pour le placement de ces malheureux enfants à l'expiration de leur temps de détention. Ces excellents exemples trouveront des imitateurs, et l'on ne peut tarder davantage à faire pour les orphelins et les enfants indigents, ce qu'il est fort bien sans doute de faire pour les jeunes détenus, mais ce qu'il serait dangereux et en quelque sorte immoral de ne faire que pour eux.L'École de Droit a vu son doyen, M. Blondeau, donner sa démission; et M. Rossi, dans les habitudes duquel un pareil coup de tête n'entrera jamais, a été nommé à sa place. Cette élévation au décanat d'un homme qui compte déjà un très-grand nombre d'autres places, et qui doit la qualité de Français et le titre de professeur, non pas à sa naissance et à un concours, mais à une double ordonnance, a causé quelque émoi dans les chaires et sur les bancs de l'École de Droit. --A l'École de Médecine, à la séance de rentrée de la Faculté, a été prononcé un des plus remarquables discours qui aient jamais été entendus dans cette enceinte. Le professeur désigné pour cette tâche était M. Hippolyte Royer-Collard, qui, dans un langage vif et noble, pur et élevé, a parfaitement déterminé quels étaient les liens qui devaient unir les sciences physiques et chimiques à la science médicale. C'est un travail qui demeurera.--L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a procédé à l'élection du successeur de M. le marquis de Fortia d'Urban. Nous avions précédemment émis le vœu que la liste des candidats vît s'inscrire quelque nom fait pour attirer à lui une majorité. Notre désir a été satisfait, M. Mérimée, qui a publié plusieurs bons ouvrages d'archéologie, et qui, comme inspecteur-général des monuments historiques, a conjuré tant d'actes de vandalisme, s'est présente et a été élu dès le premier tour de scrutin par 25 voix sur 38 votants. Les 13 autres suffrages ont été partagés entre MM. Ternaux-Compans, le marquis de La Grange et Onésime Leroy. Le résultat de cette élection sera sanctionné par le suffrage public--L'Académie des Sciences; a procédé le 20 à la nomination d'un membre de la section d'astronomie en remplacement de M. Bouvard. M. Mauvais a été élu.Les arts et l'industrie se préparaient déjà à satisfaire la curiosité publique qui trouvera largement à se repaître dans l'année 1811. Les constructions pour l'exposition de l'industrie sont déjà commencées aux Champs-Elysées, et sont menées avec activité. D'un autre coté, un avis du directeur des musées royaux vient de rappeler aux artistes que les tableaux qu'ils destinent à l'exposition du 15 mars prochain devront être envoyés au Louvre du Ier au 20 février. Le Musée royal sera fermé, sans aucune exception, le Ier février 1844, pour les travaux préparatoires.. Ne serait-il donc pas possible de fair élever, aux Champs-Elysées ou ailleurs, une construction définitive qui servirait successivement aux expositions de nos manufacturiers et de nos artistes, et qui permettrait aux nombreux étrangers que ces solennités attirent à Paris, d'aller en même temps admirer les chefs-d'œuvre des anciennes écoles? Est-ce pour ménager l'amour-propre de Raphaël et du Poussin, de Rubens et de Lesueur, qu'on s'arrange pour ne pas laisser voir leurs tableaux en même temps que l'exposition annuelle?Un jeune Hanovrien, avocat et écrivain fort distingué, M. Gans, vient de mourir à Celle, à l'âge de trente-deux ans. Quelques journaux ont annoncé qu'il était mort en prison. C'est un anachronisme. M. Gans avait en, en effet, à se ressentir des bontés de S. M. le roi de Hanovre, mais il n'était plus logé par les soins de ce monarque quand la mort est venue le frapper. Il avait publié plusieurs ouvrages fort estimés, entre autres: del'Infanticide, Projet d'un nouveau Code Pénal, Histoire du Droit d'Hérédité, etc.--Un de nos lieutenants-généraux, qui avait marqué dès nos premières guerres d'Italie, le comte Ricard, vient de terminer une carrière bien remplie.--Enfin, l'ingénieur auquel Bordeaux doit son admirable pont, M. Deschamps, inspecteur-général des Ponts-et-Chaussées, est mort dans cette ville.Courrier de Paris.Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot, auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture. Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie? succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple, combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous deDom Sébastien?Quand irez-vous entendreMaria di Rohan?»Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades, il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel, une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient rien à se dire.Bouffé a eu le haut bout des propos interrompus pendant ces derniers jours; on ne s'est occupé que de Bouffé, on n'a parlé que de Bouffé. «Eh bien! savez-vous ce qui en est? Part-il? reste-t-il? Cent mille francs! cela est-il croyable?»Il faut bien le croire, car cela est; tout le monde n'est pas le docteur Morphorius de Molière, qui doute de tout, de l'évidence la plus palpable, des coups de bâton qu'il reçoit.--Il n'est pas question de coups de bâton dans l'affaire de Bouffé, mais de cent mille francs en bons billets de banque ou en beaux écus comptant, que M. Nestor Roqueplan, directeur des Variétés, a donnés à M. Delestre-Poirson, directeur du Gymnase, pour paiement dudit Bouffé. M. Delestre-Poirson ayant fourni à M. Roqueplan bonne et due quittance, Bouffé a quitté le Gymnase et appartient depuis huit jours au théâtre des Variétés. Il y débutera le 1er décembre prochain.Le merveilleux n'est pas que Bouffé passe d'un théâtre à un autre, mais qu'on achète un comédien si cher; dans dix-huit mois rengagement de ce spirituel acteur avec le Gymnase expirait de plein droit; ce sont ces dix-huit mois que M. Roqueplan a estimés 100,000 livres; c'est beaucoup d'estime. En outre, M. Bouffé jouira d'un appointement annuel de 25,000 francs, assaisonnés de trois mois de congé. Je ne sais si le théâtre, des Variétés a fait un bon marché, mais le théâtre du Gymnase a la prétention de n'en avoir pas fait un mauvais. «Eh bien! disait quelqu'un à M. Delestre-Poirson, croyez-vous que ce soit pour vous une bonne affaire?--Mais oui, assez bonne, répliqua M. Poirson: j'ai cédé hier pour 100,000 francs un acteur qu'avant-hier j'aurais donné pour rien.»C'est quelque chose cependant que de perdre Bouffé; le Gymnase ajoute à cette perte celle de madame Volnys; il parait que la désertion va devenir à peu près générale, et que M. Delestre-Poirson est abandonné par ses plus anciens serviteurs.Madame Volnys a maintenant trente-quatre ans; Léontine Fay est déjà loin, comme ou voit; qui ne se rappelle les succès précoces de cette charmante petite fille, actuellement la très-sérieuse madame Volnys?On raconte de certains héros qu'ils jouèrent avec une épée sur le sein de leur nourrice; Léontine Fay dut jouer la comédie et fredonner le vaudeville dans le ventre de sa mère; en ouvrant les yeux, elle vit le soleil du lustre et de la rampe; le chef d'orchestre lui mit le bourrelet, le décorateur la mena à la lisière, le machiniste la berça, le souffleur lui donna la bouillie.--Léontine était célèbre, qu'elle bégayait encore; le laurier poussa dans ses langes, la gloire lui arriva au biberon.A huit ans, elle avait parcouru les Pays-Bas et la France; à onze ans, elle débutait au Gymnase; c'était en 1821. Quel succès! la ville géante s'occupa d'une enfant.--Qu'y a-t-il de nouveau, Athéniens? Avons-nous vaincu à Chéronée, ou Philippe est-il à nos portes?--Eh! quoi de plus nouveau que Léontine mangeant des tartelettes, dans leMariage Enfantin, avec des couplets de M. Scribe, et des confitures dessus. C'est alors que M. Fay s'écria, dans un transport d'admiration paternelle: «Et madame Fay qui ne voulait pas faire cette enfant-la!»Peu à peu, la petite Léontine devint mademoiselle Léontine, et M. Scribe lui dit: «Siège à ma droite!» Puis M. Volnys passa par là un beau jour, et en fit sa femme. Enfant, demoiselle et femme, elle est née, elle a grandi au Gymnase; le Gymnase est son véritable père; il la berce, l'élève et la marie; il assiste à son baptême et à ses noces. Cette longue intimité va finir: madame Volnys entre au Théâtre-Français avec le titre de sociétaire; l'union de madame Volnys et du Théâtre-Français avait déjà été tentée il y a trois ou quatre ans, et rompue au bout de quelque temps; ce second essai sera-t-il plus solide et plus durable? Il faut l'espérer. La première fois, madame Volnys quitta le Théâtre-Français par dévouement conjugal: elle demandait que M. Volnys fût inscrit, comme elle, sur la liste de MM. les comédiens ordinaires du roi; le Théâtre-Français refusa et comme il donnait pour raison que le talent de M. Volnys n'était pas encore arrivé au point de perfection nécessaire pour mériter un tel honneur, «C'est vrai, dit madame Volnys avec cette naïveté qui la caractérise, mon mari n'est pas bon; il est même mauvais, très-mauvais, détestable; mais que voulez-vous, c'est M. Volnys!» Et elle brisa net les pourparlers. Le temps, à ce qu'il paraît, modifie l'héroïsme conjugal le plus entêté; madame Volnys a sacrifié cette fois son mari sur l'autel du Théâtre-Français; il n'est pas plus question de M. Volnys dans cette affaire que s'il n'existait plus; cependant il existe bien réellement, et se consacre quelque part à l'emploi des pères-nobles.--Il n'y a pas longtemps que M. Volnys était un jeune-premier; mais les jeunes-premiers et les jeunes-coquettes deviennent si vite grands-papas et grand mères! Et puis, un beau matin, vous lisez dans votre journal l'annonce de leur mort et de leur enterrement.Ainsi vient de mourir mademoiselle Émilie Leverd, une des plus piquantes et des plus célèbres actrices de la Comédie-Française, Émilie Leverd avait eu le talent, la jeunesse, la grâce, la beauté; peu à peu tout cela disparut; quand la jeune et charmante Émilie est morte, elle avait cinquante-cinq ans, et ressemblait à une bonne grosse bourgeoise de l'île Saint-Louis ou du Marais. Acaste, Clitandre, Oronte et Alceste n'auraient jamais pu reconnaître, dans cette excellente et respectable créature, la belle Célimène aux traîtres veux. Voilà pourtant ce qui en est tôt ou tard des Célimènes légères et des divines Aramintes!Mademoiselle Émilie Leverd était née à Paris vers 1790; comme madame Paradol, qui l'a précédée de quelques jours dans la tombe, elle entra d'abord par l'opéra dans la vie dramatique; madame Paradol avait commencé par chanter Gluck et Spontini avant d'arriver à Corneille et à Racine. Avant de faire connaissance avec Molière, Regnard, Marivaux, Destouches et Beaumarchais, Émilie Leverd dansa: son premier pas sur la scène fut un entrechat, mais ce n'était point l'entrechat qui devait lui créer un nom; elle réussit fort peu dans la pirouette, et n'aurait fait qu'une jolie et médiocre danseuse; Picard se trouva là, heureusement, pour interrompre le bal et convertir la bayadère en comédienne; il enrôla Émilie Leverd dans la troupe du théâtre Louvois, autrement dit théâtre de l'Impératrice, dont il était alors le général en chef. Le joli visage, la fine taille, les dix-huit ans d'Émilie Leverd firent de grands ravages dans le quartier Latin: on se battit aux portes du théâtre en l'honneur de ses beaux yeux. L'Empereur lui-même, le Napoléon de Marengo et d'Austerlitz, s'en émut, et, entre deux victoires, mademoiselle Leverd vint jouer Roxelane et Céliméne sur le théâtre de Saint-Cloud; le conquérant fut conquis; Émilie Leverd reçut, peu de temps après, un ordre de début au Théâtre-Français. On était en 1808; mademoiselle Contat avait pris récemment congé de Satan et de ses pompes, il allait une grande coquette pour la remplacer; Émilie Leverd se présenta hardiment, et le plus charmant succès justifia son audace. Voici ce que Geoffroy, le grand juge de ce temps-là, dit des premiers essais d'Émilie Leverd: «On avait répandu le bruit que la débutante ne faisait autre chose que copier mademoiselle Contat. Dès qu'on a vu mademoiselle Leverd, cette prévention s'est dissipée; on a trouvé qu'elle avait une physionomie et un caractère à elle. C'est surtout dans la Céliante duPhilosophe Marié, que la comparaison entre ces deux actrices est facile; car il n'y a pas longtemps que mademoiselle Contat a cessé de jouer ce rôle; les souvenirs qu'elle y a laissés sont encore récents. Or, rien ne se ressemble moins que la manière dont elles ont joué l'une et l'autre: mademoiselle Contat y mettait une méchanceté, une brusquerie, une pétulance quelquefois outrée; elle ne visait qu'à l'effet théâtral, sans considérer l'âge, le sexe de Céliante, la bienséance qu'exige la scène; mademoiselle Leverd, au contraire, a donné à Céliante une douceur, une grâce, une aménité dont l'effet n'est pas assez piquant, et qui affaiblissent le caractère. Quoique mademoiselle Leverd ne nous ait pas représenté au naturel la véritable Céliante de Destouches, elle nous a fait voir un enjouement si aimable, tant de finesse et tant de grâce, qu'elle s'en fait aisément pardonner.» Et plus loin, Geoffroy ajoute: «Quand mademoiselle Leverd doit paraître, la salle est toujours pleine; voilà des débuts précieux pour le théâtre. C'est dans ces occasions que l'intérêt des comédiens est souvent imposé à leurs passions: ils craignent les débuts brillants, et ils les aiment. De la beauté et du talent, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour que mademoiselle Émilie Leverd excite l'envie et produise de secrètes rivalités; mais la comédie ne peut que gagner à ces débats: c'est la source de l'émulation.»Émilie Leverd, décédée le18 novembre.Plus tard, ce que Geoffroy appelle la source de l'émulation dégénéra en querelles furieuses. De 1802 à 1812, Céliante se contenta de recevoir et de rendre de simples escarmouches; mais en 1812, à l'époque même de la campagne de Russie, mademoiselle Leverd entra en campagne contre un redoutable ennemi: mademoiselle Mars, depuis longtemps sans rivale dans l'emploi des ingénues, mit le pied sur le terrain des grandes coquettes, et aussitôt la guerre fut déclarée, et de vives batailles se livrèrent des deux côtés. Le public, partagé en deux camps, en vint plus d'une fois aux mains, sous les drapeaux de Leverd et de Mars. Un ordre signe de Moscou essaya de régler cette mémorable querelle; mais le vainqueur de l'Europe, qui venait de saisir l'empire des czars et le tenait encore palpitant en ses puissantes mains, ne put parvenir à mettre d'accord deux comédiennes, Mademoiselle Mars ne voulut accepter aucun traité de partage; et mademoiselle Leverd, vaincue, malgré une courageuse résistance, se retira fièrement. C'était un rude parti pour une actrice charmante et adorée; aussi mademoiselle Leverd ne put-elle longtemps bouder contre elle-même: elle sortit de sa tente après un an de rancune, vint frapper à la porte du Théâtre-Français, et rentra en Grèce. Ce fut par une comédie de M. Étienne, l'Intrigante, que l'exilée reparut, après cette apparence de retraite. La pièce excita de telles tempêtes, que la censure impériale intervint et mit sonvéto.Cependant les années marchèrent, tandis que l'Empire s'écroulait, et mademoiselle Leverd fut attaquée d'un mal qui est la ruine des jolies femmes: du mal de l'embonpoint; il fallut bien s'y résigner, et de Célimène qu'on était, se résoudre à devenir la femme jalouse, la mère coupable, madame Evrard, et même madame Patin; c'en était fait de la douceur, de la grâce et de l'aménité dont Geoffroy parlait douze ou quinze ans auparavant. Madame Patin n'avait besoin que de la verve ronde et de la grosse gaieté qui sont dans ses domaines... Et enfin arriva le temps où madame Patin elle-même se décida à prendre définitivement sa retraite, non pas par un caprice d'amour-propre et de rivalité, comme avait fait Céliante, mais par lassitude, par raison, par nécessité... Et c'est ainsi qu'Émilie Leverd disparut et finit.Tout ce monde impérial, auquel elle avait appartenu, va mourir ou est mort comme elle: les héros de cour, des champs de batailles et de coulisse; les plus puissants, les plus habiles, les plus glorieux, comme les plus riantes, les plus adorées et les plus belles!Algérie.PÈLERINAGE DE LA MECQUE.--TRANSPORT DES PÈLERINS DE L'ALGÉRIE, DE MAROC ET DE TUNISIE A BORD DE BÂTIMENTS FRANÇAIS.Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque.Le pèlerinage est pour les fidèles musulmans de l'un et l'autre sexe un acte religieux qui consiste à visiter, une fois dans sa vie, leKaabah(maison carrée tabernacle de Dieu), à laMecque, au jour prescrit par la loi, et avec différentes pratiques ordonnées par la religion. Cette loi n'oblige que ceux à qui leur position ou des circonstances particulières ne permettent pas de s'en dispenser, comme par exemple la condition libre, le bon sens, l'âge de majorité, l'état de santé, l'état d'aisance, la sûreté du voyage, la compagnie du mari ou d'un proche parent, sous la garde duquel doit être la femme qui se destine au pèlerinage; enfin, l'absence de tout empêchement légitime, de quelque genre qu'il soit.Le fidèle est tenu en son particulier à différents exercices, pour s'acquitter convenablement de ce devoir important de l'islamisme; ces exercices consistent à s'arrêter aux premières stations, autour de la Mecque, à une certaine distance de la cité sainte, et sur la route même des pèlerins qui y viennent de toutes les parties du inonde, à y faire les purifications, à prendre l'ihram, espèce de voile ou manteau pénitencier formé de deux pièces de laine blanches et neuves, sans coutures. Finie pour se couvrir la partie inférieure, et l'autre la partie supérieure du corps; à se parfumer avec du musc ou d'autres aromates, à réciter des prières et à psalmodier des cantiques à haute voix. Le pèlerin ne peut être vêtu que de sonihram; il peut cependant avoir sur lui des espèces en or ou en argent, mais dans une bourse ou dans une ceinture, être armé d'un sabre, porter son cachet au doigt, et le saint livre du Koran dans un sac pendu à son côté. A son arrivée à la Mecque, il doit aussitôt se rendre directement auKaabah, entrer dans le temple par la porte Schéibé, les pieds nus, et en récitant une prière consacrée, s'approcher de la Pierre-Noire (1), la baiser respectueusement ou bien la toucher des deux mains et les porter ensuite à la bouche, faire, immédiatement après, les tournées autour du sanctuaire, en partant de l'angle de la Pierre-Noire, et avançant toujours du côté droit, pour avoir le sanctuaire à gauche, et par là plus près de son cœur. Cette tournée autour du Kéabé se renouvelle sept fois de suite: le pèlerin est tenu de faire les trois premières en se balançant alternativement sur chaque pied, et secouant les épaules; les quatre autres, au contraire, d'un pas lent et grave. Les tournées, qui forment un des actes les plus importants du pèlerinage, doivent se faire en trois différents temps: la première, le jour même de l'arrivée du pèlerin à la Mecque; la seconde, appelée tournée de visite, pendant un des quatre jours de la fête de Biram; et la troisième, tournée de congé, le jour même de son départ de la Mecque.Note 1: L'hommage que l'on rend à cette pierre est pour rappeler au fidèle l'aveu et la confirmation de l'acte de foi que toute la légion des êtres spirituels fit à la création du monde. L'Être-Suprême les ayant interrogés de la sorte: «Ne suis-je pas votre Dieu?» Tous répondirent: «Oui, vous l'êtes.» Ces paroles furent déposées dans le sein de cette pierre par l'Éternel lui-même. «Aussi la Pierre-Noire, d'après les expressions du Koran, est un des rubis du paradis: elle sera envoyée au dernier jour; elle verra, elle parlera, et elle rendra témoignage de tous ceux qui l'auront touchée en vérité et dans la sincérité de leur cœur.Le pèlerin doit aussi, ce dernier jour, boire de l'eau du puits de Zemzem, dont l'origine miraculeuse est attribuée à l'ange Gabriel, et même emporter de cette eau sainte pour en avoir chez lui et pour en donner à ses proches et à ses amis. Enfin, au moment où il sort du temple, il doit encore, 1º porter la main sur le voile du Kaabah; 2º faire les prières les plus ferventes, en les accompagnant de larmes et de soupirs; 3° toucher le murMultezemqui est entre la Pierre-Noire et la porte du sanctuaire, en y posant d'abord la poitrine, ensuite le ventre et la joue droite, à l'exemple de ce qu'a pratiqué le prophète lui-même; 4º se retirer le visage constamment tourné vers le sanctuaire; et 5º sortir par la porte El-Ouada (porte de la promesse), après en avoir respectueusement, baisé le seuil.Traversée des Pèlerins de La Mecque.Ces principales pratiques du pèlerinage sont entremêlées d'une foule d'autres, d'excursions ou de processions hors de la ville, de visites à l'Oeumré, petite chapelle située au milieu d'une plaine à deux heures au nord de la Mecque, du jet des Sept-Pierres, de la célébration de la fête des Sacrifices (Aid-Adha ou Kourhan-Baïram), l'une des deux grandes fêtes religieuses de l'islamisme, etc.C'est Mohammed (Mahomet) qui établit d'une manière invariable et permanente le jour où tous les ans seraient célébrées la fête du Pèlerinage et celle des Sacrifices.--Il la fixa au commencement de mars, à l'approche du printemps, dans le double but de rendre le voyage moins pénible aux pèlerins, et de faciliter en même temps le transport et la vente de leurs denrées. On voit par là que le pèlerinage fut dans l'origine une institution non moins politique que religieuse, favorisant le commerce par la création dans le désert d'un immense marché, source de richesses et de prospérité pour les villes pauvres où l'habile législateur vécut longtemps obscur chamelier.Rien n'égale le zèle et l'empressement de tous les peuples qui professent l'islamisme à remplir ce devoir important de leur culte. Les anciennes traditions relatives à l'origine du Kaabah, la profonde et constante vénération des Arabes païens pour ce tabernacle, la politique qu'eut Mohammed de consacrer ces mêmes opinions, et de présenter la visite du sanctuaire comme un précepte divin, et l'un des principaux articles de sa doctrine; la dévotion avec laquelle il s'en acquittait lui-même; enfin, l'exemple de ses disciples, de ses successeurs et des musulmans de tous les siècles, concourent à faire regarder encore aujourd'hui comme absolue et indispensable l'obligation de visiter au moins une fois dans sa vie le temple de la Mecque. Pour entreprendre ce pèlerinage, les musulmans surmontent avec une constance étonnante les hasards et les difficultés d'un voyage long et pénible. Aussi en voit-on chaque année plus de cent mille de tout sexe, de tout âge, de toute condition, s'acheminer des diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, vers le Kaabah de la Mecque. Il est des années où le nombre des pèlerins va jusqu'à cent cinquante mille. Selon une opinion populaire, il ne peut jamais y en avoir moins de soixante-dix mille, parce que c'est le nombre arrêté dans les décrets du ciel, et que toutes les fois qu'il reste inférieur les anges y suppléent d'une manière invisible et miraculeuse.Caravane de la Mecque.Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane, qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la Mecque, qui est censé répondre d'eux.Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins eux-mêmes.Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes, s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nommehallal(débutant), jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom demohrim, auquel succède celui dehadj, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette dénomination dehadj, que la religion accorde à tous ceux qui ont visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple même du prophète.Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas) qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur) de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins, qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son service était seul gratuit.Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de 10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions qu'il avait recueillies.Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les étoiles brochées de Damas.Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins de notre indifférence pour leurs mœurs et leur religion. Dès le commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le Maroc.Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État,le Caméléon, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie, où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons, volailles, œufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État,le Tancrèdeest allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'Illustration, t. Ier, p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même manière.Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment à vapeurle Cerbère, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir, Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions nécessaires à leur nourriture,le Cerbèrea embarqué à Toulon deux cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de la saison pendant la traversée.C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats des expéditions militaires et surtout avec le développement de la colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut l'espérer, d'assurer le succès de l'œuvre importante que la France a entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.Académie des Sciences.COMPTE-RENDU DES SÉANCES DES DEUXIÈME ET TROISIÈME TRIMESTRES.(Voir t. II, p. 182.)1. Sciences médicales. (Suite.)Pathologie médicale.--M. Guyon a adressé d'Alger à M. Breschet une note sur un cas de morve précédée de farcin qui s'est développée par contagion du cheval à l'homme, et a pu être inoculée de l'homme au cheval. Cette observation, recueillie avec le plus grand soin et très-détaillée, suffirait à détruire tous les doutes, s'il pouvait en exister encore sur la propriété contagieuse pour l'homme de cette affection terrible, et jusqu'à présent incurable dans l'espèce humaine.M. Moreau de Jonnès a communiqué à l'Académie, dans les séances du 10 juillet et du 7 août, des données statistiques nouvelles sur le nombre d'aliénés existant en France, et sur les causes de l'aliénation mentale. Ce sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs, mais aucun n'avait pu réunir les éléments de calcul que M. Moreau de Jonnès a trouvés dans une investigation officielle. Les recherches de ce savant consciencieux portent à. 18,350, ou 1 sur environ 2,000 habitants, le nombre des aliénés existant en France. Ce calcul est basé sur huit recensements annuels et généraux.3,400 à 5,800 aliénés, 1 sur 6,000 habitants, sont annuellement admis dans les hospices; les sorties montent à 3,000, les morts sont de 1,600 à 1,969, 9 à 10 sur 100.Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi les causes physiques, l'idiotismeet l'épilepsiefigurent en première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie, l'irritation excessive, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les idées religieuses, etc.M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès; cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus, dans son important ouvrage intituledes Aliénés. M. Parchappe pense aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine, dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde généralement à lui reconnaître en pathologie.«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces causes la folie.«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de folie.«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause morale.«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147; différence en plus pour ces dernières, 209.»M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait, ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée par lui était l'illustre Pinel.M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures, ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale, proprement dite.Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie. Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques, sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un même cadre la gale et les scrofules?«Qu'est-ce que l'irritation excessive?» demande M. Parchappe; mais ici on l'arrête en lui opposant encore le nom de Pinel, et lui disant qu'il est fatal de s'élever contre la parole du maître. Nous avions toujours vécu dans la conviction que rien n'est plus fatal que de jurer sur la parole du maître, et qu'on nous permette de l'avouer, la contre-partie de cet aphorisme nous rappelle les proverbes que Beaumarchais s'amusait à retourner.M. Négrier présente une note sur un moyen d'arrêter les hèmorrhagies nasales, qui consiste à élever un bras ou les deux à la fois, après avoir bouché préalablement la narine ou les narines si l'écoulement a eu lieu des deux côtés. Il s'appuie sur un assez grand nombre d'observations qui lui sont propres, et que M. Dumas déclare avoir vu ce moyen réussir plusieurs fois. On sait que certaines attitudes, comme la station à genoux et l'extension des bras en croix, sans autre soutien que la force musculaire, amènent chez quelques individus un état voisin de la syncope ou même la syncope complète quand ces altitudes sont maintenues un certain temps. Cela expliquerait assez bien, sous le rapport physiologique, l'effet produit par l'élévation des bras dans l'hémorrhagie nasale. L'expérience aura bientôt décidé de l'importance réelle de ce moyen, que nous n'avions encore vu indiqué dans aucun auteur, et dont il faudra savoir gré à M. Négrier, si la pratique générale vient confirmer les observations qu'il a pu faire.Chirurgie.--M. Jobert de Lamballe a présenté un mémoire sur la cure radicale de la grenouillette par un procédé autoplastique dont il est l'inventeur; ce procédé, fort ingénieux, a réussi déjà plusieurs fois à M. Jobert, et on peut le considérer comme une véritable conquête chirurgicale, puisqu'il permet de guérir sans retour un mal dont les moyens employés jusqu'à ce jour amenaient rarement la guérison momentanée, et n'empêchaient presque jamais la récidive.Plusieurs mémoires ont été présentés, notamment par MM. Malgaigne et Desmarres, sur des opérations pratiquées pour rendre à la cornée si transparence en enlevant les couches devenues opaques, et pour remédier par l'autoplastie aux pertes de substance on à l'enlèvement de cette importante partie de l'œil. Les essais n'ont encore été tentés que sur des animaux, et demandent à être continués par de nouvelles et nombreuses expériences, et sanctionnés par le temps avant que ces différents procédés soient appliqués à l'homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette question dans le compte-rendu du prochain trimestre.

L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

N° 39. Vol. II.--SAMEDI 25 NOVEMBRE 1843.Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour Paris.--6 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.     --   10       --     20       --    40

SOMMAIREHistoire de la Semaine.Portrait d'Isabelle II, reine d'Espagne, et de MM. Lopez Serrano et Caballero; Médaille de la reine Victoria.--Courrier de Paris,Portrait d'Émilie Leverd.--Algérie. Pèlerinage de la Mecque.Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque; traversée; Caravane des Pèlerins de la Mecque.--Académie des sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales. (Suite et fin)--Des Théâtres et du Droit perçu sur leurs recettes.--La Sainte-Cécile.--Théâtres. Théâtre-Italien.Une scène de Maria de Rohan; portrait de Donizetti. Académie royale de Musique.Une scène de Dom Sébastien, 3e acte;Cinq Costumes.--Margherita Pusterla, Roman de M. César Cantù. Chapitre XXI, Sentence; chapitre XXII, Catastrophe, (Suite et fin.)Vingt-une Gravures. --Annonces.--Une nouvelle Charge de Dantan.Une Gravure. --Correspondance.--Rébus.

Histoire de la Semaine.Portrait d'Isabelle II, reine d'Espagne, et de MM. Lopez Serrano et Caballero; Médaille de la reine Victoria.--Courrier de Paris,Portrait d'Émilie Leverd.--Algérie. Pèlerinage de la Mecque.Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque; traversée; Caravane des Pèlerins de la Mecque.--Académie des sciences. Compte-rendu des deuxième et troisième trimestres. I. Sciences médicales. (Suite et fin)--Des Théâtres et du Droit perçu sur leurs recettes.--La Sainte-Cécile.--Théâtres. Théâtre-Italien.Une scène de Maria de Rohan; portrait de Donizetti. Académie royale de Musique.Une scène de Dom Sébastien, 3e acte;Cinq Costumes.--Margherita Pusterla, Roman de M. César Cantù. Chapitre XXI, Sentence; chapitre XXII, Catastrophe, (Suite et fin.)Vingt-une Gravures. --Annonces.--Une nouvelle Charge de Dantan.Une Gravure. --Correspondance.--Rébus.

A Paris, la politique en ce moment est toute parisienne. Dans trois jours, le 27, les électeurs des neuvième, dixième, onzième et douzième arrondissements, procéderont à l'élection de douze membres du conseil-général du département, chargés en même temps des fonctions de conseillers municipaux de la ville. Cette double mission est si importante, le budget de Paris, dont le vote et l'emploi sont remis à ces élus, est un si puissant moyen d'assainir et d'embellir la ville, d'améliorer la situation matérielle et morale de son énorme population toujours croissante, il serait si déplorable de ne pas voir faire de ces 50 millions annuels l'emploi le mieux entendu, qu'on s'explique facilement et l'empressement des candidats à venir solliciter les suffrages des électeurs et la sérieuse attention que ceux-ci semblent vouloir apporter à leurs choix. L'organisation du conseil municipal de Paris telle que la loi l'a constituée n'est pas bonne. Le fractionnement de l'élection par arrondissements n'est guère propre qu'à faire naître dans les délibérations des luttes de rues et des rivalités de quartiers. Les questions n'y sont pas toujours, par suite de ce morcellement électoral, vues d'assez haut et envisagées dans un intérêt assez général; plus d'un membre du conseil ne se regarde pas assez comme le représentant de la ville entière, et, pour mieux assurer sa réélection, se montre trop disposé à soutenir les prétentions souvent insoutenables du quartier qui l'a élu. Si l'on voulait absolument que chaque arrondissement nommât isolément et directement un ou plusieurs mandataires, il fallait du moins, pour combattre et détruire, s'il était possible, le fâcheux et étroit antagonisme qui en devait inévitablement résulter, faire entrer complémentairement dans le conseil un certain nombre de membres qui auraient été choisis par la liste générale des électeurs parisiens, et qui, par conséquent, en entrant à l'Hôtel-de-Ville, n'auraient pas cru avoir pour unique mandat l'établissement d'une borne-fontaine sollicitée par un électeur influent de leur quartier, ou le déplacement d'une station de fiacres demandé par un attire. Le législateur ne l'a pas fait: c'est aux électeurs parisiens d'y remédier en n'écoutant point l'esprit de coterie et les influences étroites, et en ayant en vue, avant tout, les grands intérêts de la population tout entière de la capitale.--Les dépêches extérieures nous apportent bien souvent, depuis quelque temps, la nouvelle d'insultes faites à nos agents ou à notre pavillon sur des points différents. Naguère c'était à Jérusalem, peu après c'était à Taïti, hier au Sénégal, aujourd'hui c'est à Tunis. Nous ne doutons pas que le ministère français n'en exige et n'en obtienne la réparation. Mais nous avouons que, malgré toutes les satisfactions, plus ou moins satisfaisantes, qui ont pu ou qui pourront nous être accordées, nous regarderions comme bienIsabelle II, reine d'Espagne.préférable une attitude qui préviendrait de pareils jeux de la part des nations grandes ou petites qui se les permettent. La France doit être vengée, est sans doute un principe qu'on est quelquefois forcé d'appliquer; mais aussi exigeant que César à l'égard de sa femme, nous voudrions que la France ne fût pas même dans la nécessité de le faire, et nous croyons qu'il n'y a qu'à le vouloir fermement.--Les nouvelles d'Algérie ont été cette semaine peu concordantes. On a répandu encore le bruit, périodiquement répété, de la prise d'Abd-el-Kader, que des tribus nous auraient livré. Cette nouvelle ne s'est pas confirmée; mais ce qui est certain, c'est la défaite et la mort de son principal lieutenant, Sidi-Embarak-ben-Allah, dont la bande, atteinte, au sud-ouest de Tlemcen, par le général Tempoure, a eu 400 hommes tués et 500 faits prisonniers. Trois drapeaux ont été apportés à Alger.--En Espagne, après le premier effet produit par la tentative criminelle dirigée contre le général Narvaez, la lutte entre les progressistes et le parti qui se dit modéré, et que ses adversaires nomment contre-révolutionnaire, est redevenir plus vive et plus animée que jamais. Le ministère Lopez, qui s'était montré longtemps si complaisant pour ce dernier, lui est devenu suspect. Il avait bien consenti, sur la demande de Narvaez, à faire arrêter les rédacteurs des feuilles opposantes,comme devant ne pas être, étrangersà l'attentat de la rue de la Lune; mais il s'est refusé à faire emprisonner aussi un certain nombre de députés, comme soupçonnés également d'une pareille complicité morale et indirecte; de la grande colère du général, qui a répondu à la démission de MM. Lopez, Caballero, Serrano et de leurs collègues, par la remise de sa propre démission de capitaine-général à la reine, dans cette même main qu'il lui avait fait la veille donner à baiser à 1,700 officiers de la garnison de Madrid, après des banquets dans les casernes. Cette enfant est donc censée avoir à se prononcer entre les scrupulesEspagne.--M. Lopez, président duconseil des ministres.un peu tardifs de ses ministres et l'ambition toujours croissante du général. Le but de celui-ci est, dit-on, d'être appelé à composer lui-même un cabinet dans lequel il prendrait le portefeuille de la guerre, et de dissoudre les cortès, où la reine Christine ne compte pas assez d'adhérents. Voilà les complications nouvelles de la situation espagnole, plus incertaine par les intrigues dont Madrid est le théâtre, que par les luttes sanglantes qui, malgré la capitulation de Barcelone, affligent encore les provinces.--Beaucoup du bruits

vagues ont couru sur des événements qui seraient venus troubler le calme de la Sicile. On a dit dans quelques journaux que les troupes faisant l'exercice à feu sur la place de Palerme (le lieu était assez singulièrement choisi), un certain nombre de soldats se trouvaient, par mégarde, avoir des cartouches à balle, et que cette distraction, que d'autres expliqueront, aurait causé la mort d'un certain nombre d'hommes du peuple. On ne sait à ce sujet rien de bien précis, rien de bien officiel; toujours est-il que la Sicile paraît s'agiter, et que ces troubles, rapprochés de la prétention menaçante que l'Angleterre met en avant contre le roi de Naples à raison de la prise de possession de l'île de Lampeduse, font naître dans la position du ce monarque des complications dont la coïncidence peut être due au hasard, mais donnera, à coup sûr, lieu à bien des conjectures. L'une d'elles est queEspagne.--M. Serrano, ministrede la guerre.l'Angleterre veut et qu'elle obtiendra des concessions commerciales.--Dans les États romains, le calme n'est pas rétabli, et le gouvernement papal ne paraît pas disposé à le ramener par des concessions que les gouvernements les moins libéraux regardent néanmoins comme légitimes et indispensables. Il envoie dans les légations les agents dont le nom est le plus propre à inspirer la terreur, et sollicite de notre cabinet des mesures de rigueur contre onze réfugiés qui ont échappé à ses poursuites. Ceux-ci viennent d'adresser à M. Duchâtel une noble et respectueuse supplique, et il est difficile de croire que, pour complaire à ces exigences, on ne les laissera pas poursuivre en Corse une exploitation agricole qu'ils ont entreprise pour n'avoir à demander à la France que son hospitalité.

Espagne.--M. Caballero, ministrede l'intérieur.

La cour d'Angleterre continue à rendre à M. le duc et à madame la duchesse de Nemours les gracieusetés qui avaient été faites au château d'Eu à la reine Victoria, et dont on vient de consacrer le souvenir en faisant frapper une médaille dont nous donnons aujourd'hui la gravure.--En Irlande, comme nous l'avions bien prévu et annoncé, le temps se passe en débats de procédure. La légalité de celle qui a été suivie est aujourd'hui en question, et avec elle le procès lui-même. Au point où en sont arrivés les embarras du ministère anglais, nous croyons qu'il se trouverait fort heureux de voir O'Connell mis hors de cause pour un vice de forme. Cela le délivrerait de la crainte de le voir plus tard acquitté par une déclaration de jury, qui rendrait bien difficile et bien peu probable le maintien du adouci.

Dans notre dernier numéro, nous avions eu à rapporter les affreux désastres que la fonte de neiges prématurée avait occasionnés dans les départements des Alpes et du Dauphiné. Aujourd'hui les journaux de Toulouse renferment les détails des épouvantables ravages qu'une trombe d'eau, qui a tout à coup rempli les torrents et qui en a créé de nouveaux, est venue exercer dans plusieurs communes des Hautes-Pyrénées. Nous ne les décrirons pas, parce que tous ces sinistres cruels se ressemblent, et que tous se résument en deux mots: la ruine et la mort.--Des avis du Cap-de-Bonne-Espérance, reçus à Londres, apprennent que ces parages ont éprouvé une violente tempête dans la nuit du 26 août et que l'on avait déjà constaté la perte, dans la baie d'Algoa, de quatre navires anglais d'une valeur de 8 à 10 millions de francs. Plusieurs personnes avaient péri dans ces sinistres, et l'on craignait bien d'apprendre que la violence de la bourrasque avait encore jeté d'autres navires à la côte.

En attendant que notre mission en Chine se détermine enfin à s'embarquer, les journaux anglais nous apprennent que les importations du la Grande-Bretagne dans le Céleste-Empire progressent tous les jours. Une des plus récentes, c'est celle de la pendaison. Un soldat cipaye, faisant partie du corps de l'armée anglaise; qui occupe l'île de Chusan, avait été condamné à mort par une cour martiale, pour avoir tiré un coup de fusil sur un sous-officier. Le jour fixé pour l'exécution, un gibet a été dressé, les troupes ont été réunies en carré; trois Chinois faisaient les fonctions d'exécuteurs. Un d'eux a décoiffé de son turban le soldat, qui professait la religion musulmane; un autre lui a couvert le front et les yeux avec un bonnet blanc, le troisième lui a passé la corde au cou, et tout trois l'ont ensuite lancé dans l'éternité. Une multitude de Chinois assistaient à ce spectacle, tout nouveau pour eux; ils ont été fort effrayés en voyant le patient suspendu et inanimé; la plupart ont pris la finie. Nous ne savons si l'amour-propre anglais aura la satisfaction de voir abandonner la strangulation et la décapitation pour ce nouveau mode de supplice.--Quant à nous, nous serions plus fiers de voir une association, qui compte déjà de nombreux souscripteurs,l'Oeuvre de la sainte Enfance, arriver à y détruire un usage exécrable que sa barbarie a fait longtemps révoquer en doute. Investis par leurs lois du droit de vie et de mort sur leurs enfants, les Chinois l'exercent dans toute son horrible étendue. Des rapports trop fidèles établissent qu'en trois ans la seule ville de Pékin a jeté 9,702 enfants à la voirie, sans compter ceux que des sages-femmes payées étouffent dans les bains d'eau chaude au sortir du sein maternel; sans compter ceux qui, exposée la nuit sur le pavé des rues, servent de pâture aux chiens et aux animaux immondes; sans compter ceux que l'avidité des marchands ramasse ou nourrit pour l'esclavage ou pour la débauche; sans compter, enfin, ceux qu'on jette dans les eaux: masse d'infanticides évaluée chaque année à 10,000 au moins par quelques voyageurs, à 30,000, au dire de Dumont-d'Urville. Une association vient, comme nous l'avons dit, de se former pour arracher à la mort cette coupe réglée de victimes. Elle s'est assurée de la faiblesse des moyens qui suffiraient pour conduire à un résultat si grand; tel est en Chine l'excès de la misère, qu'un enfant se vend 50 à 60 centimes. L'œuvre ne demande à chaque associé que 5 centimes par mois, et, moyennant cette faible offrande faite par un nombre d'associés tel qu'en peut fournir la France, elle se charge de recueillir les milliers d'orphelins abandonnés sur ces tristes plages. Plusieurs prélats viennent de publier en sa faveur des lettres pastorales.

Un usage que les Anglais auront encore à introduire en Chine, c'est celui des clubs. Les feuilles de Londres viennent de nous donner le catalogue des établissements de ce genre qui prospèrent dans cette ville. On n'en compte pas moins de vingt-cinq, non compris le fameux club du Beef-Steak, fondé en 1736, présidé par un des plus illustres ducs du royaume, où l'on ne mange d'autre viande que des tranches de bœuf grillé, arrosées seulement de punch et de vin de Porto. Cette énumération des richesses clubistiques de Londres a suggéré à un journal anglais les réflexions suivantes: «Les clubs ne sont pas aussi dangereux qu'on le craint ou qu'on se plaît à le répandre: 1° parce que ceux qui les fréquentent ont déjà fait leur fortune ou sont en voie de la faire; 2º parce qu'au lieu de vider, comme chez soi ou à la taverne, deux ou trois bouteilles d'un vin douteux, on est forcé par le décorum de n'en boire, au club, qu'un simple carafon qui est excellent; 3º parce que, si l'on y laisse parfois un peu de son argent, on n'y court pas du moins le risque d'être impitoyablement rançonné par des fripons; 4º parce qu'on n'y trouve que des gens d'un âge mur, dont toute la journée s'écoule au club, et que pour un jeune mari, si gourmand que vous le supposiez, un humble repas près de sa jeune femme est bien préférable à l'étiquette inséparable d'un dîner d'apparat; 5º parce qu'en Angleterre, l'esprit dedicisionmarche de pair avec l'esprit d'association; que les partis y sont tranchés, les opinions arrêtées d'avance, et qu'on n'y souffrirait qu'assez impatiemment, dans un salon, qu'un interlocuteur, si éloquent qu'il pût être, se permit de vouloir vous inculquer la sienne.»--La bonne intelligence paraît moins facile à maintenir dans une autre espèce de réunion que possède également en ce moment l'Angleterre: c'est la ménagerie de M. Wombwell, à Leeds. Dans une des cages se trouvaient deux beaux lions et deux léopards très-dociles. Ces quatre animaux avaient été habitués à vivre ensemble, et le propriétaire de la ménagerie se montrait au milieu d'eux à la manière de Van Amburgh ou de Carter. Pendant les repas, les lions et les léopards étaient séparés; la semaine dernière, ou a voulu essayer de leur faire prendre leur repas en commun. On jeta quatre lambeaux de viande dans la cage. A peine un léopard avait-il mis la patte sur un de ces lambeaux, qu'un des lions se rua sur lui et l'étendit mort d'un coup de griffe. Sans l'intervention du gardien, l'autre léopard eut été tué.

Il est aujourd'hui une question administrative dont chacun presse la solution et l'application à Paris; c'est l'organisation pour cette ville, devenue notre plus grand centre manufacturier, d'un conseil de prud'hommes. On n'est pas d'accord sur les éléments qui devront concourir à la formation de ce conseil; mais la nécessité de sa création est trop généralement reconnue pour qu'on ne finisse pas par trouver un terme moyen qui donne dans une certaine mesure satisfaction à tous les droits. Paris ne peut pas demeurer plus longtemps privé d'une institution dont les bons effets sont ressentis de tous les côtés. Nous avons en France soixante-quatre villes de fabrique qui possèdent des conseils de prud'hommes, ayant, comme on sait, pour mission de régler les contestations qui s'élèvent entre les fabricants, les chefs d'atelier, les ouvriers, compagnons et apprentis. Ces conseils ont, comme les juges de paix, le double caractère de conciliateurs et de juges. Ils sont institués en vertu du décret du 18 mars 1806, et régis par le même décret et par la loi du 3 août 1810. On trouve, dans le compte général de l'administration de la justice civile et commerciale pendant l'année 1841, que les conseils de prud'hommes de quarante-six villes manufacturières ont été saisis comme conciliateurs en bureau particulier, de 11,635 affaires; ils en ont concilié près des quatre cinquièmes. 2,029 ont été arrangées avant que le bureau particulier eût statué, et les autres renvoyées devant le bureau général pour être jugées. 238 de ces dernières ont été retirées avant le jugement, et 304 seulement ont été jugées. 230 des décisions intervenues étaient en dernier ressort, et 74 en premier ressort. Il a été interjeté sept appels. On sait que toutes ces affaires se traitent sommairement, sans frais et sans retard. Dans les chiffres que nous avons donnés ne sont point comprises les affaires jugées dans plusieurs grandes villes manufacturières, telles que Marseille, Amiens, Alençon, Strasbourg, Lyon, Tarare, Nîmes, Tours, etc. Il n'a pas été possible d'obtenir le relevé officiel pour ces différentes cités; mais il est probable que les dix-huit villes qui ne figurent pas dans le compte de l'administration offrent une masse d'affaires presque aussi considérable que celle des quarante-six villes dont on connaît les chiffres. Les quatre cinquièmes des conflits soumis aux prud'hommes se terminent par conciliation. Sur près de douze mille affaires, il n'y a eu que sept appels aux tribunaux de commerce. L'utilité de cette juridiction ressort de ces deux seuls faits. Aussi l'institution tend-t-elle à pénétrer partout où l'industrie manufacturière prend quelque développement. C'est sans doute une des premières questions dont le conseil municipal s'occupera après les réélections auxquelles il va être procédé.

Chaque ministère a, depuis peu de temps, publié ou communiqué ses documents statistiques. M. Villemain nous a dit que le nombre des candidats qui se sont présentés à l'examen du baccalauréat ès-lettres, à la fin de la dernière année classique, s'était élevé à 3,282; à 3,131 en 1842, et à 2,892 en 1841. LeMoniteura fait observer que la difficulté des épreuves et la juste sévérité des examinateurs n'avaient pas, comme on le voit, écarté les aspirants, ainsi qu'on semblait le craindre d'abord. Le diplôme a été conféré à 1,568 aspirants; 1,711 ont été ajournés. La proportion des réceptions est donc de 48 sur 100 candidats examinés; l'année dernière elle n'était que de 40, ce qui constate une amélioration dans l'état des études.--M. le ministre du commerce nous a fait connaître les progrès de notre commerce extérieur. Il y a, dans les tableaux qu'il a publiés et dans les conclusions qu'il en faut tirer, matière à un examen développé, qui ne pourrait trouver place dans ce Bulletin de la Semaine.--Enfin, nous ayons été frappés de voir dans le tableau publié par M. le ministre des finances sur le produit des recettes pendant les trois premiers trimestres de 1843, qu'alors que tous les impôts avaient été plus productifs qu'en 1842, il y avait eu une diminution de 1,800,000 francs environ sur les droits du sel acquittés pendant le même laps de temps. La consommation n'a pu cependant diminuer, car elle avait été constamment progressive d'année en année depuis un long temps. A quoi donc attribuer ce déficit considérable? Les journaux de l'Est qui ont à annoncer presque tous les mois l'adjudication d'une des salines de l'État à un même acquéreur, agent, dit-on, de la reine Marie-Christine, et qui a déjà pris envers le trésor pour dix millions environ d'engagements, les journaux de l'Est veulent voir dans ce déficit, dans toutes ces ventes où il ne se présente qu'un acquéreur, dans ces cahiers de charges dont ils prétendent que les conditions ne sont pas remplies, dans toute cette mutation, qui ne fait du reste que substituer le monopole d'un particulier au monopole de l'État, au détriment de celui-ci et sans aucun allègement pour le consommateur pauvre, un ensemble de faits et d'actes administratifs qui doit appeler la très-attentive investigation des Chambres.

Les établissements de bienfaisance prospèrent et se multiplient, la colonie agricole de Mettray vient d'inaugurer une chapelle qui complète l'ensemble de constructions que les fondateurs ont eu à faire élever pour l'œuvre qu'ils ont si noblement entreprise, et dans laquelle l'humanité et la générosité publiques les ont si efficacement soutenues. Au Petit-Quevilly, près de Rouen, un philanthrope éclairé, M. Guillaume Lecointe, a fondé, il y a peu de temps, un établissement du même genre. Il a eu également le bon esprit d'y annexer une société de patronage pour le placement de ces malheureux enfants à l'expiration de leur temps de détention. Ces excellents exemples trouveront des imitateurs, et l'on ne peut tarder davantage à faire pour les orphelins et les enfants indigents, ce qu'il est fort bien sans doute de faire pour les jeunes détenus, mais ce qu'il serait dangereux et en quelque sorte immoral de ne faire que pour eux.

L'École de Droit a vu son doyen, M. Blondeau, donner sa démission; et M. Rossi, dans les habitudes duquel un pareil coup de tête n'entrera jamais, a été nommé à sa place. Cette élévation au décanat d'un homme qui compte déjà un très-grand nombre d'autres places, et qui doit la qualité de Français et le titre de professeur, non pas à sa naissance et à un concours, mais à une double ordonnance, a causé quelque émoi dans les chaires et sur les bancs de l'École de Droit. --A l'École de Médecine, à la séance de rentrée de la Faculté, a été prononcé un des plus remarquables discours qui aient jamais été entendus dans cette enceinte. Le professeur désigné pour cette tâche était M. Hippolyte Royer-Collard, qui, dans un langage vif et noble, pur et élevé, a parfaitement déterminé quels étaient les liens qui devaient unir les sciences physiques et chimiques à la science médicale. C'est un travail qui demeurera.--L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a procédé à l'élection du successeur de M. le marquis de Fortia d'Urban. Nous avions précédemment émis le vœu que la liste des candidats vît s'inscrire quelque nom fait pour attirer à lui une majorité. Notre désir a été satisfait, M. Mérimée, qui a publié plusieurs bons ouvrages d'archéologie, et qui, comme inspecteur-général des monuments historiques, a conjuré tant d'actes de vandalisme, s'est présente et a été élu dès le premier tour de scrutin par 25 voix sur 38 votants. Les 13 autres suffrages ont été partagés entre MM. Ternaux-Compans, le marquis de La Grange et Onésime Leroy. Le résultat de cette élection sera sanctionné par le suffrage public--L'Académie des Sciences; a procédé le 20 à la nomination d'un membre de la section d'astronomie en remplacement de M. Bouvard. M. Mauvais a été élu.

Les arts et l'industrie se préparaient déjà à satisfaire la curiosité publique qui trouvera largement à se repaître dans l'année 1811. Les constructions pour l'exposition de l'industrie sont déjà commencées aux Champs-Elysées, et sont menées avec activité. D'un autre coté, un avis du directeur des musées royaux vient de rappeler aux artistes que les tableaux qu'ils destinent à l'exposition du 15 mars prochain devront être envoyés au Louvre du Ier au 20 février. Le Musée royal sera fermé, sans aucune exception, le Ier février 1844, pour les travaux préparatoires.. Ne serait-il donc pas possible de fair élever, aux Champs-Elysées ou ailleurs, une construction définitive qui servirait successivement aux expositions de nos manufacturiers et de nos artistes, et qui permettrait aux nombreux étrangers que ces solennités attirent à Paris, d'aller en même temps admirer les chefs-d'œuvre des anciennes écoles? Est-ce pour ménager l'amour-propre de Raphaël et du Poussin, de Rubens et de Lesueur, qu'on s'arrange pour ne pas laisser voir leurs tableaux en même temps que l'exposition annuelle?

Un jeune Hanovrien, avocat et écrivain fort distingué, M. Gans, vient de mourir à Celle, à l'âge de trente-deux ans. Quelques journaux ont annoncé qu'il était mort en prison. C'est un anachronisme. M. Gans avait en, en effet, à se ressentir des bontés de S. M. le roi de Hanovre, mais il n'était plus logé par les soins de ce monarque quand la mort est venue le frapper. Il avait publié plusieurs ouvrages fort estimés, entre autres: del'Infanticide, Projet d'un nouveau Code Pénal, Histoire du Droit d'Hérédité, etc.--Un de nos lieutenants-généraux, qui avait marqué dès nos premières guerres d'Italie, le comte Ricard, vient de terminer une carrière bien remplie.--Enfin, l'ingénieur auquel Bordeaux doit son admirable pont, M. Deschamps, inspecteur-général des Ponts-et-Chaussées, est mort dans cette ville.

Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot, auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture. Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie? succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple, combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous deDom Sébastien?Quand irez-vous entendreMaria di Rohan?»

Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades, il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel, une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient rien à se dire.

Bouffé a eu le haut bout des propos interrompus pendant ces derniers jours; on ne s'est occupé que de Bouffé, on n'a parlé que de Bouffé. «Eh bien! savez-vous ce qui en est? Part-il? reste-t-il? Cent mille francs! cela est-il croyable?»

Il faut bien le croire, car cela est; tout le monde n'est pas le docteur Morphorius de Molière, qui doute de tout, de l'évidence la plus palpable, des coups de bâton qu'il reçoit.--Il n'est pas question de coups de bâton dans l'affaire de Bouffé, mais de cent mille francs en bons billets de banque ou en beaux écus comptant, que M. Nestor Roqueplan, directeur des Variétés, a donnés à M. Delestre-Poirson, directeur du Gymnase, pour paiement dudit Bouffé. M. Delestre-Poirson ayant fourni à M. Roqueplan bonne et due quittance, Bouffé a quitté le Gymnase et appartient depuis huit jours au théâtre des Variétés. Il y débutera le 1er décembre prochain.

Le merveilleux n'est pas que Bouffé passe d'un théâtre à un autre, mais qu'on achète un comédien si cher; dans dix-huit mois rengagement de ce spirituel acteur avec le Gymnase expirait de plein droit; ce sont ces dix-huit mois que M. Roqueplan a estimés 100,000 livres; c'est beaucoup d'estime. En outre, M. Bouffé jouira d'un appointement annuel de 25,000 francs, assaisonnés de trois mois de congé. Je ne sais si le théâtre, des Variétés a fait un bon marché, mais le théâtre du Gymnase a la prétention de n'en avoir pas fait un mauvais. «Eh bien! disait quelqu'un à M. Delestre-Poirson, croyez-vous que ce soit pour vous une bonne affaire?--Mais oui, assez bonne, répliqua M. Poirson: j'ai cédé hier pour 100,000 francs un acteur qu'avant-hier j'aurais donné pour rien.»

C'est quelque chose cependant que de perdre Bouffé; le Gymnase ajoute à cette perte celle de madame Volnys; il parait que la désertion va devenir à peu près générale, et que M. Delestre-Poirson est abandonné par ses plus anciens serviteurs.

Madame Volnys a maintenant trente-quatre ans; Léontine Fay est déjà loin, comme ou voit; qui ne se rappelle les succès précoces de cette charmante petite fille, actuellement la très-sérieuse madame Volnys?

On raconte de certains héros qu'ils jouèrent avec une épée sur le sein de leur nourrice; Léontine Fay dut jouer la comédie et fredonner le vaudeville dans le ventre de sa mère; en ouvrant les yeux, elle vit le soleil du lustre et de la rampe; le chef d'orchestre lui mit le bourrelet, le décorateur la mena à la lisière, le machiniste la berça, le souffleur lui donna la bouillie.--Léontine était célèbre, qu'elle bégayait encore; le laurier poussa dans ses langes, la gloire lui arriva au biberon.

A huit ans, elle avait parcouru les Pays-Bas et la France; à onze ans, elle débutait au Gymnase; c'était en 1821. Quel succès! la ville géante s'occupa d'une enfant.--Qu'y a-t-il de nouveau, Athéniens? Avons-nous vaincu à Chéronée, ou Philippe est-il à nos portes?--Eh! quoi de plus nouveau que Léontine mangeant des tartelettes, dans leMariage Enfantin, avec des couplets de M. Scribe, et des confitures dessus. C'est alors que M. Fay s'écria, dans un transport d'admiration paternelle: «Et madame Fay qui ne voulait pas faire cette enfant-la!»

Peu à peu, la petite Léontine devint mademoiselle Léontine, et M. Scribe lui dit: «Siège à ma droite!» Puis M. Volnys passa par là un beau jour, et en fit sa femme. Enfant, demoiselle et femme, elle est née, elle a grandi au Gymnase; le Gymnase est son véritable père; il la berce, l'élève et la marie; il assiste à son baptême et à ses noces. Cette longue intimité va finir: madame Volnys entre au Théâtre-Français avec le titre de sociétaire; l'union de madame Volnys et du Théâtre-Français avait déjà été tentée il y a trois ou quatre ans, et rompue au bout de quelque temps; ce second essai sera-t-il plus solide et plus durable? Il faut l'espérer. La première fois, madame Volnys quitta le Théâtre-Français par dévouement conjugal: elle demandait que M. Volnys fût inscrit, comme elle, sur la liste de MM. les comédiens ordinaires du roi; le Théâtre-Français refusa et comme il donnait pour raison que le talent de M. Volnys n'était pas encore arrivé au point de perfection nécessaire pour mériter un tel honneur, «C'est vrai, dit madame Volnys avec cette naïveté qui la caractérise, mon mari n'est pas bon; il est même mauvais, très-mauvais, détestable; mais que voulez-vous, c'est M. Volnys!» Et elle brisa net les pourparlers. Le temps, à ce qu'il paraît, modifie l'héroïsme conjugal le plus entêté; madame Volnys a sacrifié cette fois son mari sur l'autel du Théâtre-Français; il n'est pas plus question de M. Volnys dans cette affaire que s'il n'existait plus; cependant il existe bien réellement, et se consacre quelque part à l'emploi des pères-nobles.--Il n'y a pas longtemps que M. Volnys était un jeune-premier; mais les jeunes-premiers et les jeunes-coquettes deviennent si vite grands-papas et grand mères! Et puis, un beau matin, vous lisez dans votre journal l'annonce de leur mort et de leur enterrement.

Ainsi vient de mourir mademoiselle Émilie Leverd, une des plus piquantes et des plus célèbres actrices de la Comédie-Française, Émilie Leverd avait eu le talent, la jeunesse, la grâce, la beauté; peu à peu tout cela disparut; quand la jeune et charmante Émilie est morte, elle avait cinquante-cinq ans, et ressemblait à une bonne grosse bourgeoise de l'île Saint-Louis ou du Marais. Acaste, Clitandre, Oronte et Alceste n'auraient jamais pu reconnaître, dans cette excellente et respectable créature, la belle Célimène aux traîtres veux. Voilà pourtant ce qui en est tôt ou tard des Célimènes légères et des divines Aramintes!

Mademoiselle Émilie Leverd était née à Paris vers 1790; comme madame Paradol, qui l'a précédée de quelques jours dans la tombe, elle entra d'abord par l'opéra dans la vie dramatique; madame Paradol avait commencé par chanter Gluck et Spontini avant d'arriver à Corneille et à Racine. Avant de faire connaissance avec Molière, Regnard, Marivaux, Destouches et Beaumarchais, Émilie Leverd dansa: son premier pas sur la scène fut un entrechat, mais ce n'était point l'entrechat qui devait lui créer un nom; elle réussit fort peu dans la pirouette, et n'aurait fait qu'une jolie et médiocre danseuse; Picard se trouva là, heureusement, pour interrompre le bal et convertir la bayadère en comédienne; il enrôla Émilie Leverd dans la troupe du théâtre Louvois, autrement dit théâtre de l'Impératrice, dont il était alors le général en chef. Le joli visage, la fine taille, les dix-huit ans d'Émilie Leverd firent de grands ravages dans le quartier Latin: on se battit aux portes du théâtre en l'honneur de ses beaux yeux. L'Empereur lui-même, le Napoléon de Marengo et d'Austerlitz, s'en émut, et, entre deux victoires, mademoiselle Leverd vint jouer Roxelane et Céliméne sur le théâtre de Saint-Cloud; le conquérant fut conquis; Émilie Leverd reçut, peu de temps après, un ordre de début au Théâtre-Français. On était en 1808; mademoiselle Contat avait pris récemment congé de Satan et de ses pompes, il allait une grande coquette pour la remplacer; Émilie Leverd se présenta hardiment, et le plus charmant succès justifia son audace. Voici ce que Geoffroy, le grand juge de ce temps-là, dit des premiers essais d'Émilie Leverd: «On avait répandu le bruit que la débutante ne faisait autre chose que copier mademoiselle Contat. Dès qu'on a vu mademoiselle Leverd, cette prévention s'est dissipée; on a trouvé qu'elle avait une physionomie et un caractère à elle. C'est surtout dans la Céliante duPhilosophe Marié, que la comparaison entre ces deux actrices est facile; car il n'y a pas longtemps que mademoiselle Contat a cessé de jouer ce rôle; les souvenirs qu'elle y a laissés sont encore récents. Or, rien ne se ressemble moins que la manière dont elles ont joué l'une et l'autre: mademoiselle Contat y mettait une méchanceté, une brusquerie, une pétulance quelquefois outrée; elle ne visait qu'à l'effet théâtral, sans considérer l'âge, le sexe de Céliante, la bienséance qu'exige la scène; mademoiselle Leverd, au contraire, a donné à Céliante une douceur, une grâce, une aménité dont l'effet n'est pas assez piquant, et qui affaiblissent le caractère. Quoique mademoiselle Leverd ne nous ait pas représenté au naturel la véritable Céliante de Destouches, elle nous a fait voir un enjouement si aimable, tant de finesse et tant de grâce, qu'elle s'en fait aisément pardonner.» Et plus loin, Geoffroy ajoute: «Quand mademoiselle Leverd doit paraître, la salle est toujours pleine; voilà des débuts précieux pour le théâtre. C'est dans ces occasions que l'intérêt des comédiens est souvent imposé à leurs passions: ils craignent les débuts brillants, et ils les aiment. De la beauté et du talent, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour que mademoiselle Émilie Leverd excite l'envie et produise de secrètes rivalités; mais la comédie ne peut que gagner à ces débats: c'est la source de l'émulation.»

Émilie Leverd, décédée le18 novembre.

Plus tard, ce que Geoffroy appelle la source de l'émulation dégénéra en querelles furieuses. De 1802 à 1812, Céliante se contenta de recevoir et de rendre de simples escarmouches; mais en 1812, à l'époque même de la campagne de Russie, mademoiselle Leverd entra en campagne contre un redoutable ennemi: mademoiselle Mars, depuis longtemps sans rivale dans l'emploi des ingénues, mit le pied sur le terrain des grandes coquettes, et aussitôt la guerre fut déclarée, et de vives batailles se livrèrent des deux côtés. Le public, partagé en deux camps, en vint plus d'une fois aux mains, sous les drapeaux de Leverd et de Mars. Un ordre signe de Moscou essaya de régler cette mémorable querelle; mais le vainqueur de l'Europe, qui venait de saisir l'empire des czars et le tenait encore palpitant en ses puissantes mains, ne put parvenir à mettre d'accord deux comédiennes, Mademoiselle Mars ne voulut accepter aucun traité de partage; et mademoiselle Leverd, vaincue, malgré une courageuse résistance, se retira fièrement. C'était un rude parti pour une actrice charmante et adorée; aussi mademoiselle Leverd ne put-elle longtemps bouder contre elle-même: elle sortit de sa tente après un an de rancune, vint frapper à la porte du Théâtre-Français, et rentra en Grèce. Ce fut par une comédie de M. Étienne, l'Intrigante, que l'exilée reparut, après cette apparence de retraite. La pièce excita de telles tempêtes, que la censure impériale intervint et mit sonvéto.

Cependant les années marchèrent, tandis que l'Empire s'écroulait, et mademoiselle Leverd fut attaquée d'un mal qui est la ruine des jolies femmes: du mal de l'embonpoint; il fallut bien s'y résigner, et de Célimène qu'on était, se résoudre à devenir la femme jalouse, la mère coupable, madame Evrard, et même madame Patin; c'en était fait de la douceur, de la grâce et de l'aménité dont Geoffroy parlait douze ou quinze ans auparavant. Madame Patin n'avait besoin que de la verve ronde et de la grosse gaieté qui sont dans ses domaines... Et enfin arriva le temps où madame Patin elle-même se décida à prendre définitivement sa retraite, non pas par un caprice d'amour-propre et de rivalité, comme avait fait Céliante, mais par lassitude, par raison, par nécessité... Et c'est ainsi qu'Émilie Leverd disparut et finit.

Tout ce monde impérial, auquel elle avait appartenu, va mourir ou est mort comme elle: les héros de cour, des champs de batailles et de coulisse; les plus puissants, les plus habiles, les plus glorieux, comme les plus riantes, les plus adorées et les plus belles!

Embarquement dans le port d'Alger des Pèlerins de la Mecque.

Le pèlerinage est pour les fidèles musulmans de l'un et l'autre sexe un acte religieux qui consiste à visiter, une fois dans sa vie, leKaabah(maison carrée tabernacle de Dieu), à laMecque, au jour prescrit par la loi, et avec différentes pratiques ordonnées par la religion. Cette loi n'oblige que ceux à qui leur position ou des circonstances particulières ne permettent pas de s'en dispenser, comme par exemple la condition libre, le bon sens, l'âge de majorité, l'état de santé, l'état d'aisance, la sûreté du voyage, la compagnie du mari ou d'un proche parent, sous la garde duquel doit être la femme qui se destine au pèlerinage; enfin, l'absence de tout empêchement légitime, de quelque genre qu'il soit.

Le fidèle est tenu en son particulier à différents exercices, pour s'acquitter convenablement de ce devoir important de l'islamisme; ces exercices consistent à s'arrêter aux premières stations, autour de la Mecque, à une certaine distance de la cité sainte, et sur la route même des pèlerins qui y viennent de toutes les parties du inonde, à y faire les purifications, à prendre l'ihram, espèce de voile ou manteau pénitencier formé de deux pièces de laine blanches et neuves, sans coutures. Finie pour se couvrir la partie inférieure, et l'autre la partie supérieure du corps; à se parfumer avec du musc ou d'autres aromates, à réciter des prières et à psalmodier des cantiques à haute voix. Le pèlerin ne peut être vêtu que de sonihram; il peut cependant avoir sur lui des espèces en or ou en argent, mais dans une bourse ou dans une ceinture, être armé d'un sabre, porter son cachet au doigt, et le saint livre du Koran dans un sac pendu à son côté. A son arrivée à la Mecque, il doit aussitôt se rendre directement auKaabah, entrer dans le temple par la porte Schéibé, les pieds nus, et en récitant une prière consacrée, s'approcher de la Pierre-Noire (1), la baiser respectueusement ou bien la toucher des deux mains et les porter ensuite à la bouche, faire, immédiatement après, les tournées autour du sanctuaire, en partant de l'angle de la Pierre-Noire, et avançant toujours du côté droit, pour avoir le sanctuaire à gauche, et par là plus près de son cœur. Cette tournée autour du Kéabé se renouvelle sept fois de suite: le pèlerin est tenu de faire les trois premières en se balançant alternativement sur chaque pied, et secouant les épaules; les quatre autres, au contraire, d'un pas lent et grave. Les tournées, qui forment un des actes les plus importants du pèlerinage, doivent se faire en trois différents temps: la première, le jour même de l'arrivée du pèlerin à la Mecque; la seconde, appelée tournée de visite, pendant un des quatre jours de la fête de Biram; et la troisième, tournée de congé, le jour même de son départ de la Mecque.

Note 1: L'hommage que l'on rend à cette pierre est pour rappeler au fidèle l'aveu et la confirmation de l'acte de foi que toute la légion des êtres spirituels fit à la création du monde. L'Être-Suprême les ayant interrogés de la sorte: «Ne suis-je pas votre Dieu?» Tous répondirent: «Oui, vous l'êtes.» Ces paroles furent déposées dans le sein de cette pierre par l'Éternel lui-même. «Aussi la Pierre-Noire, d'après les expressions du Koran, est un des rubis du paradis: elle sera envoyée au dernier jour; elle verra, elle parlera, et elle rendra témoignage de tous ceux qui l'auront touchée en vérité et dans la sincérité de leur cœur.

Le pèlerin doit aussi, ce dernier jour, boire de l'eau du puits de Zemzem, dont l'origine miraculeuse est attribuée à l'ange Gabriel, et même emporter de cette eau sainte pour en avoir chez lui et pour en donner à ses proches et à ses amis. Enfin, au moment où il sort du temple, il doit encore, 1º porter la main sur le voile du Kaabah; 2º faire les prières les plus ferventes, en les accompagnant de larmes et de soupirs; 3° toucher le murMultezemqui est entre la Pierre-Noire et la porte du sanctuaire, en y posant d'abord la poitrine, ensuite le ventre et la joue droite, à l'exemple de ce qu'a pratiqué le prophète lui-même; 4º se retirer le visage constamment tourné vers le sanctuaire; et 5º sortir par la porte El-Ouada (porte de la promesse), après en avoir respectueusement, baisé le seuil.

Traversée des Pèlerins de La Mecque.

Ces principales pratiques du pèlerinage sont entremêlées d'une foule d'autres, d'excursions ou de processions hors de la ville, de visites à l'Oeumré, petite chapelle située au milieu d'une plaine à deux heures au nord de la Mecque, du jet des Sept-Pierres, de la célébration de la fête des Sacrifices (Aid-Adha ou Kourhan-Baïram), l'une des deux grandes fêtes religieuses de l'islamisme, etc.

C'est Mohammed (Mahomet) qui établit d'une manière invariable et permanente le jour où tous les ans seraient célébrées la fête du Pèlerinage et celle des Sacrifices.--Il la fixa au commencement de mars, à l'approche du printemps, dans le double but de rendre le voyage moins pénible aux pèlerins, et de faciliter en même temps le transport et la vente de leurs denrées. On voit par là que le pèlerinage fut dans l'origine une institution non moins politique que religieuse, favorisant le commerce par la création dans le désert d'un immense marché, source de richesses et de prospérité pour les villes pauvres où l'habile législateur vécut longtemps obscur chamelier.

Rien n'égale le zèle et l'empressement de tous les peuples qui professent l'islamisme à remplir ce devoir important de leur culte. Les anciennes traditions relatives à l'origine du Kaabah, la profonde et constante vénération des Arabes païens pour ce tabernacle, la politique qu'eut Mohammed de consacrer ces mêmes opinions, et de présenter la visite du sanctuaire comme un précepte divin, et l'un des principaux articles de sa doctrine; la dévotion avec laquelle il s'en acquittait lui-même; enfin, l'exemple de ses disciples, de ses successeurs et des musulmans de tous les siècles, concourent à faire regarder encore aujourd'hui comme absolue et indispensable l'obligation de visiter au moins une fois dans sa vie le temple de la Mecque. Pour entreprendre ce pèlerinage, les musulmans surmontent avec une constance étonnante les hasards et les difficultés d'un voyage long et pénible. Aussi en voit-on chaque année plus de cent mille de tout sexe, de tout âge, de toute condition, s'acheminer des diverses contrées de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, vers le Kaabah de la Mecque. Il est des années où le nombre des pèlerins va jusqu'à cent cinquante mille. Selon une opinion populaire, il ne peut jamais y en avoir moins de soixante-dix mille, parce que c'est le nombre arrêté dans les décrets du ciel, et que toutes les fois qu'il reste inférieur les anges y suppléent d'une manière invisible et miraculeuse.

Caravane de la Mecque.

Le grand corps des pèlerins réunis à Damas marche sous l'escorte d'une véritable armée, qui est chargée de les protéger contre les attaques des Arabes nomades, surtout dans les déserts de la Syrie et de l'Arabie, et qui les conduit jusqu'à la distance de trois journées de Médine. Là, ces pèlerins se réunissent à ceux d'Afrique, qui marchent également sous la garde d'un des premiers beys d'Égypte. La sortie de la grande caravane, qui part du Caire dans les derniers jours du mois de décembre, et qui met quarante jours pour arriver à la Mecque, se fait en grande pompe. Au jour fixé, toute la foule des pèlerins, logée sous des tentes en dehors de la porte des Victoires, se met en chemin, ayant à sa tête le chameau mahmel portant le tapis offert chaque année à la ville du prophète. Tous les deux ou trois ans, les sujets de l'empereur de Maroc font aussi ce voyage en corps, sous la conduite particulière d'un officier de ce monarque. Les mahométans de la Perse, du Japon, des Indes et du reste de l'Orient, marchent d'ordinaire par bandes vers l'Arabie, et pourvoient par eux-mêmes à ce qui leur est nécessaire, tant pour la sûreté que pour la commodité du voyage. Arrivés sur les terres de l'Arabie, tous, en général, se reposent sur la vigilance et sur les soins du chérif de la Mecque, qui est censé répondre d'eux.

Le chérif de la Mecque reçoit le corps des pèlerins à la tête de troupes nombreuses chargées de veiller à leur salut pendant les stations hors de la cité, soit avant, soit après la célébration de la fête des Sacrifiers, comme aussi de maintenir l'ordre parmi les pèlerins eux-mêmes.

Toutes les pratiques, aussi austères que minutieuses, qui constituent le pèlerinage, se terminent par des fêtes et des réjouissances qui durent trois nuits du Raman, et pendant lesquelles le chérif de la Mecque, les pachas de Damas et d'Égypte font tirer des milliers de fusées, tandis qu'une bonne partie des pèlerins, surtout les Égyptiens et les Arabes, s'ébattent par toutes sortes de jeux et de bouffonneries.

Tout musulman qui se destine au pèlerinage se nommehallal(débutant), jusqu'au moment ou il prend l'ihram dans l'une des stations aux environs de la Mecque. Couvert de ce manteau, il porte le nom demohrim, auquel succède celui dehadj, qui signifie pèlerin. Aussitôt qu'il a satisfait à toutes les pratiques requises pour cet acte religieux, cette dénomination dehadj, que la religion accorde à tous ceux qui ont visité le sanctuaire, devient une espèce de surnom que les pèlerins de tout état, de tout rang et de toute condition conservent le reste du leurs jours. A cette prérogative qui leur concilie une espèce de vénération publique, se joint encore celle de se laisser croître la barbe, comme étant une pratique consacrée par la loi et par l'exemple même du prophète.

Sous la domination turque, l'époque ordinaire du départ d'Alger pour le pèlerinage de la Mecque était à peu près fixé au mois de novembre, afin que les pèlerins pussent arriver assez à temps au Caire pour se joindre à la grande caravane qui part de cette ville. Le pèlerinage était autorisé par le bey dans une réunion du Medjlis (tribunal des ulémas) qu'il convoquait à cet effet et où était appelé l'oukil (administrateur) de la corporation de la Mecque et Médine. Celui-ci remettait au muphti les sommes destinées aux pauvres de ces villes, et qui étaient fixées invariablement pour chaque année a environ 10,800 fr. Cet argent était ensuite confié par portions égales à chacun des pèlerins, qui en devenait le gardien et en faisait la remise, à la Mecque, à un beit-el-mal (trésorier), qui était regardé comme le chef de la caravane d'Alger. Cette caravane se composait de trois à quatre cents pèlerins, qui se réunissaient à Alger de tous les points de la régence. Les Arabes habitant les contrées les plus voisines du désert s'adjoignaient à la caravane de Maroc, qui traversait une partie du Sahara pour se rendre à Alexandrie. Ces voyages se faisaient ordinairement sur un ou plusieurs bâtiments de transports frétés par des négociants d'Alger. Chaque pèlerin payait son passage: celui du beit-el-mal et des gens à son service était seul gratuit.

Au moment du départ d'Alger, l'oukil de la Mecque et Médine remettait au beit-el-mal l'oukfia, ou état nominatif des personnes de la ville sainte qui avaient droit aux secours annuels envoyés d'Alger. La somme de 10,800 fr. versés par la corporation s'accroissait parfois des dons faits par les hauts fonctionnaires de la régence. La caravane arrivée à sa destination, les fonds étaient distribués par le beit-el-mal aux personnes désignées, dans la proportion d'un tiers pour les pauvres de la Mecque et de deux tiers pour ceux de Médine.

En cas de décès d'une de ces personnes, les héritiers avaient droit à sa portion. Si, dans la traversée, un pèlerin venait à mourir, le beit-el-mal s'emparait de ses effets, en faisait la vente, prélevait un droit de dix pour cent, et rendait compte il son retour des successions qu'il avait recueillies.

Aucun envoi de marchandises n'était expédié de la régence, dont le commerce d'exportation était presque nul; mais les denrées produites par l'Hedjaz, (nom de la province où est située la Mecque) étaient importées en assez, grande quantité et donnaient un bénéfice important au commerce algérien, tels que l'ambre, la perle, les cachemires, le café moka, le musc, les bois d'aloès et de sandal, l'écaille, les chapelets et les étoiles brochées de Damas.

Après la conquête d'Alger par la France, les pèlerinages ont été interrompus, et les indigènes ont pu voir dans cette omission d'une pratique qui leur est chère, une preuve de notre mépris ou tout au moins de notre indifférence pour leurs mœurs et leur religion. Dès le commencement de 1836, cependant, l'attention de l'administration algérienne s'était portée sur l'utilité de faire revivre en Algérie les pèlerinages, sous les auspices et avec la protection de l'autorité française. Les circonstances difficiles dans lesquelles le pays s'est trouvé, l'état de guerre sans cesse renaissant et de permanentes hostilités ont, pendant plusieurs aimées, encore retardé la réalisation de ce projet. Mais en 1842, la situation favorable de notre colonie a permis enfin de mettre à exécution une mesure dont l'importance politique et commerciale même ne saurait être l'objet d'aucun doute; car en même temps que les indigènes trouveront naturellement dans l'assistance accordée par le gouvernement à l'accomplissement de l'une des prescriptions de l'islamisme une preuve de l'égale sollicitude avec laquelle l'administration s'attache à protéger toutes les croyances religieuses, sans distinction de culte et de nation, il est présumable que nous retirerons de grands avantages pour l'influence morale de notre domination et pour l'extension de nos relations commerciales d'une disposition dont l'effet doit être, tôt ou lard, d'attirer dans nos ports les caravanes qui aujourd'hui font le commerce du désert par le Maroc.

Parti de Toulon le 13 septembre 1842, un bâtiment à vapeur de l'État,le Caméléon, de 220 chevaux, commandé, par M. le capitaine de corvette Poutier, a été expédié en Algérie pour être mis à la disposition des pèlerins. Cent vingt-quatre indigènes, appartenant aux classes riches et lettrées, et recueillis dans les provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine, ainsi que dans la régence de Tunis, ont pris place à bord de ce navire, et ont été transportés aux frais de l'État à Alexandrie, où ils sont arrivés le 3 octobre suivant. A leur débarquement, les dispositions prises par les soins de notre consul-général leur ont assuré l'aide et l'assistance qui leur étaient acquis en leur qualité de sujets de la France, et dont ils avaient besoin pour accomplir leur pèlerinage. Comme la plupart étaient venus sans provisions, le gouvernement a pourvu à leur nourriture pendant la traversée, et avait fait mettre à bord des approvisionnements consistant en moutons, volailles, œufs, fruits secs (raisins et figues), riz, biscuit, sucre et café. Le pèlerinage terminé, un autre bâtiment de l'État,le Tancrèdeest allé rechercher les pèlerins, et les a ramenés, au mois de juillet 1843, dans les divers ports où ils avaient été embarqués.

Dès le mois d'août 1842, l'agha El-Mezari (v. l'Illustration, t. Ier, p. 349), deux de ses fils et Abd-el-Aziz, chef des Douairs de la province d'Oran, avec une douzaine du personnes de suite avaient été admis comme pèlerins, aux frais de l'État, sur les paquebots partant de Marseille pour Alexandrie, d'où ils ont également été ramenés de la même manière.

Les heureux résultats produits par ce premier essai ont déterminé le gouvernement à le renouveler cette année. Le 4 octobre 1843, le bâtiment à vapeurle Cerbère, affecté à cette mission spéciale, est arrivé à Alger; il en est parti le 6 pour aller prendre d'abord à Tanger quelques personnages importants qui ont sollicité cette faveur et auxquels elle a été accordée, il a touché ensuite successivement à Mers-el-Kebir, Cherchell, Alger, Philippeville et Rone, pour recueillir dans chacun de ces ports les pèlerins algériens, et a continué sa marche vers Alexandrie en touchant à Tunis, ou il avait également l'ordre de recevoir à son bord les pèlerins de cette régence. Outre les provisions nécessaires à leur nourriture,le Cerbèrea embarqué à Toulon deux cents couvertures de campement, destinées à les garantir des rigueurs de la saison pendant la traversée.

C'est par de semblables mesures, sagement combinées avec les résultats des expéditions militaires et surtout avec le développement de la colonisation, qu'il deviendra chaque jour moins difficile, il faut l'espérer, d'assurer le succès de l'œuvre importante que la France a entreprise et poursuit depuis plus de treize années en Algérie.

(Voir t. II, p. 182.)

1. Sciences médicales. (Suite.)

Pathologie médicale.--M. Guyon a adressé d'Alger à M. Breschet une note sur un cas de morve précédée de farcin qui s'est développée par contagion du cheval à l'homme, et a pu être inoculée de l'homme au cheval. Cette observation, recueillie avec le plus grand soin et très-détaillée, suffirait à détruire tous les doutes, s'il pouvait en exister encore sur la propriété contagieuse pour l'homme de cette affection terrible, et jusqu'à présent incurable dans l'espèce humaine.

M. Moreau de Jonnès a communiqué à l'Académie, dans les séances du 10 juillet et du 7 août, des données statistiques nouvelles sur le nombre d'aliénés existant en France, et sur les causes de l'aliénation mentale. Ce sujet avait déjà été abordé par plusieurs auteurs, mais aucun n'avait pu réunir les éléments de calcul que M. Moreau de Jonnès a trouvés dans une investigation officielle. Les recherches de ce savant consciencieux portent à. 18,350, ou 1 sur environ 2,000 habitants, le nombre des aliénés existant en France. Ce calcul est basé sur huit recensements annuels et généraux.

3,400 à 5,800 aliénés, 1 sur 6,000 habitants, sont annuellement admis dans les hospices; les sorties montent à 3,000, les morts sont de 1,600 à 1,969, 9 à 10 sur 100.

Selon M. Moreau de Jonnès, sur 10 aliénés, 7 doivent la perte de leur raison à des causes physiques, 3 seulement à des causes morales. Parmi les causes physiques, l'idiotismeet l'épilepsiefigurent en première ligne et presque pour la moitié des cas; l'ivrognerie, l'irritation excessive, etc., viennent ensuite. Le chagrin et l'amour sont les causes morales qui ont le plus d'action; puis viennent les idées religieuses, etc.

M. Parchappe, médecin de l'asile des aliénés de Rouen, a lu à l'Académie un mémoire dans lequel il rappelle que, dès 1839, il a évalué approximativement le nombre des aliénés en France à 1 sur 2,000, chiffre conforme à celui qu'un calcul rigoureux a donné à M. Moreau de Jonnès; cette évaluation était fondée sur les documents publiés par M. Ferrus, dans son important ouvrage intituledes Aliénés. M. Parchappe pense aussi, comme M. Moreau de Jonnès, que la civilisation ne peut avoir qu'une heureuse influence sur l'aliénation mentale; mais il s'attache à démontrer que M. Moreau de Jonnès réunit à tort dans un même cadre l'idiotisme, l'épilepsie et la folie. «On ne saurait mettre sur la même ligne ni confondre, au point de vue de leur cause et de leur origine, dit M. Parchappe, l'idiotisme, ou idiotie, et la folie; réunir ces deux affections sous le nom commun d'aliénation mentale, c'est donner à cette expression un sens trop étendu et détourné de celui que l'on s'accorde généralement à lui reconnaître en pathologie.

«L'idiotie n'a de commun avec la folie que le trouble des facultés intellectuelles; elle en diffère essentiellement sous beaucoup de points de vue, mais surtout sous le rapport de l'étiologie, c'est-à-dire de l'étude de leurs causes. L'idiotie est une maladie congénitale, ou au moins contemporaine de la première enfance; sa cause est une défectuosité d'organisation, mais l'idiotie elle-même n'est pas une cause, c'est une maladie; la faire figurer parmi les causes de l'aliénation mentale, c'est agir comme si l'on signalait parmi ces causes la folie.

«On peut en dire autant de l'épilepsie, avec cette restriction pourtant que l'épilepsie est quelquefois une véritable cause d'aliénation mentale; mais habituellement, dans les cadres étiologiques, l'épilepsie ne représente autre chose que la maladie elle-même, compliquée ou non de folie.

«L'irritation excessive, ajoute M. Parchappe, est-elle vraiment une cause de folie, et que signifient, à proprement parler, ces mots? Leur sens est bien vague: irritation ne peut guère être ici synonyme que de susceptibilité; la susceptibilité n'est pas un cause, c'est une prédisposition, et si on la considérait comme cause, ce serait une cause morale.

«Défalquant du total des causes l'idiotie, l'épilepsie et l'irritation excessive, il reste: causes physiques, 2,938; causes morales, 3,147; différence en plus pour ces dernières, 209.»

M. Moreau de Jonnès, sans profiter de plusieurs arguments qu'il pouvait, ce nous semble, faire valoir en sa faveur, a borné sa réponse à dire qu'il avait adopté une classification des maladies mentales différente de celle de M. Parchappe, parce que son travail était antérieur aux publications du médecin de Rouen, et parce que, d'ailleurs, les opinions sur ce chapitre varient à l'infini. Après avoir attaqué la doctrine de M. Parchappe, et avoir dit qu'il persisterait à considérer comme une même chose l'idiotie et l'aliénation mentale, jusqu'à ce que le scalpel lui eût démontré quelque différence entre le cerveau d'un idiot et celui d'un fou, il a décliné toute prétention à traiter la question au point de vue médical, et a déclaré que l'auteur de la classification adoptée par lui était l'illustre Pinel.

M. Parchappe aurait bien des choses à répondre; car, pour s'en référer à l'autorité qu'invoque le savant académicien, qu'aurait dit Pinel si on lui eut interdit de classer les différents délires avant que le scalpel démontrât leurs caractères distinctifs? Si, jusque-là, on lui eût contesté le droit de distinguer une de ces malheureuses créatures, ébauches grossières de l'intelligence humaine, et ce fou de génie, à qui une hallucination faisait voir sans cesse un précipice à côté de lui.

Est-il bien certain, d'ailleurs, que l'impossibilité de distinguer anatomiquement le crâne et le cerveau d'un idiot de ceux d'un fou soit de règle générale; ne serait-ce pas l'exception? puisqu'on cite Esquirol comme ayant partagé l'opinion de Pinel, ne pourrait-on pas faire observer qu'Esquirol a le premier modifié la classification de son maître, et fait le premier pas dans la doctrine qui sépare l'idiotie de l'aliénation, en séparant l'idiotie de la démence, celle de toutes les formes de l'aliénation avec laquelle on s'accorde à lui trouver le plus d'analogie. M. Parchappe pourrait dire aussi que Georget, contemporain d'Esquirol, et dont le nom a bien quelque poids, a considéré l'idiotie comme devant être étudiée et classée en dehors de l'aliénation mentale, proprement dite.

Mais en admettant, avec de très-bons esprit, la question de l'idiotie comme non résolue, que dire de l'épilepsie? Faut-il considérer tous les épileptiques comme aliénés? Non, sans doute, et M. Moreau de Jonnès le dira comme nous. Cependant, un bon nombre d'épileptiques non aliénés partagent l'asile de ceux chez qui l'aliénation se joint à l'épilepsie. Dans beaucoup d'asiles même, et c'est un malheur, les épileptiques, sains d'esprit ou fous, sont confondus avec les aliénés non épileptiques. Est-ce une raison pour enregistrer tous les épileptiques comme fous? tous les cas d'épilepsie comme cause de folie? Parce qu'un hôpital renferme des galeux et des scrofuleux, faut-il confondre dans un même cadre la gale et les scrofules?

«Qu'est-ce que l'irritation excessive?» demande M. Parchappe; mais ici on l'arrête en lui opposant encore le nom de Pinel, et lui disant qu'il est fatal de s'élever contre la parole du maître. Nous avions toujours vécu dans la conviction que rien n'est plus fatal que de jurer sur la parole du maître, et qu'on nous permette de l'avouer, la contre-partie de cet aphorisme nous rappelle les proverbes que Beaumarchais s'amusait à retourner.

M. Négrier présente une note sur un moyen d'arrêter les hèmorrhagies nasales, qui consiste à élever un bras ou les deux à la fois, après avoir bouché préalablement la narine ou les narines si l'écoulement a eu lieu des deux côtés. Il s'appuie sur un assez grand nombre d'observations qui lui sont propres, et que M. Dumas déclare avoir vu ce moyen réussir plusieurs fois. On sait que certaines attitudes, comme la station à genoux et l'extension des bras en croix, sans autre soutien que la force musculaire, amènent chez quelques individus un état voisin de la syncope ou même la syncope complète quand ces altitudes sont maintenues un certain temps. Cela expliquerait assez bien, sous le rapport physiologique, l'effet produit par l'élévation des bras dans l'hémorrhagie nasale. L'expérience aura bientôt décidé de l'importance réelle de ce moyen, que nous n'avions encore vu indiqué dans aucun auteur, et dont il faudra savoir gré à M. Négrier, si la pratique générale vient confirmer les observations qu'il a pu faire.

Chirurgie.--M. Jobert de Lamballe a présenté un mémoire sur la cure radicale de la grenouillette par un procédé autoplastique dont il est l'inventeur; ce procédé, fort ingénieux, a réussi déjà plusieurs fois à M. Jobert, et on peut le considérer comme une véritable conquête chirurgicale, puisqu'il permet de guérir sans retour un mal dont les moyens employés jusqu'à ce jour amenaient rarement la guérison momentanée, et n'empêchaient presque jamais la récidive.

Plusieurs mémoires ont été présentés, notamment par MM. Malgaigne et Desmarres, sur des opérations pratiquées pour rendre à la cornée si transparence en enlevant les couches devenues opaques, et pour remédier par l'autoplastie aux pertes de substance on à l'enlèvement de cette importante partie de l'œil. Les essais n'ont encore été tentés que sur des animaux, et demandent à être continués par de nouvelles et nombreuses expériences, et sanctionnés par le temps avant que ces différents procédés soient appliqués à l'homme. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de cette question dans le compte-rendu du prochain trimestre.


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