En 1842 le dividende du 2e semestre a été de 72 fr.En 1842 -- -- 1er -- 66-- -- -- 2e -- 56pendant que la Banque de Bordeaux, qui n'avait donné qu'un dividende de 50 fr. pendant le 1er semestre de 1843, a pu l'élever à 70 fr. par la réduction du taux d'escompte de 5 pour 100 à 4. A Marseille, où l'on escompte à 2 et demi pour 100 les actions de la banque, émises à l,000 fr., sont à 1,800 et plus.Maison d'O'Connell.--Merrion-Square.Parmi les nouvelles extérieures relatives à la France, on a reçu la protestation du sultan des îles Comores contre notre occupation de Mayotte. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la tribune de la Chambre des Pairs qu'il n'avait nulle raison de croire à la prise de possession par les Anglais du port de Diégo-Suarez, dans l'île de Madagascar.--La principauté de Monaco est mise en émoi par un des articles du tarif du dernier traité de commerce passé entre la France et la Sardaigne. La richesse de ce petit État, ou plutôt son seul produit exportable, sont les citrons. Les habitants de Monaco déclarent que si la France ne les traite pas aussi favorablement que les Sardes; que si nos ports ne sont pas ouverts à leurs citrons aux mêmes droits qu'aux citrons de leurs rivaux, ils sont gens dépouillés et ruinés, qu'il ne leur reste pas la valeur d'un zeste. Voyons, montrons-nous de bonne composition en faveur d'un pays dont l'air national nous a tous fait danser; et si nous fermons nos bourses à ses gros sous, ouvrons du moins nos cafés à ses limonades.--On lit dans une lettre d'Ancône, du 1 janvier, le passage suivant: «L'estafette de correspondance de San-Leo a apporté la nouvelle de la mort du Français détenu mystérieusement dans cette forteresse. On sait que depuis bien longtemps un prêtre français, quelques-uns le disent ancien évêque constitutionnel, occupe l'affreux cachot où le célèbre Cagliostro termina sa vie aventureuse. C'est une sorte de citerne creusée dans le roc, et dans laquelle on fait descendre, à l'aide d'une corde, les aliments nécessaires à l'existence du prisonnier. La position ne saurait être mieux choisie pour tenir le prisonnier à l'abri de la curiosité des visiteurs. Aussi, jamais un mot n'a pu être échangé pour apprendre son nom on le secret de son crime. C'est sans doute au profond mystère dont la détention de ce malheureux est entourée qu'il en doit la prolongation indéfinie, nul n'étant directement intéressé à réclamer en sa faveur. Cependant, à l'époque de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises, des démarches furent faites dans le but d'obtenir l'élargissement d'un prisonnier condamné sans jugement connu et que la voix publique disait être Français. La police pontificale annonça alors officiellement la mort de l'homme qu'on réclamait; et tout fut dit, car on ne pouvait pas aller fouiller les prisons de San-Leo pour s'assurer de la vérité. La même nouvelle qui se reproduit aujourd'hui aurait-elle une cause semblable, ou faut-il y croire cette fois?» M. le duc de Bordeaux a décidément quitté l'Angleterre, et le samedi 13, au soir, il débarquait à Ostende, se rendant en Allemagne. Son coupé de voyage est suis écusson; les panneaux sont simplement ornés d'un H surmonté d'une couronne ducale fleurdelisée. «Le prince, dit l'Observateur belge, est d'une taille peut-être au-dessus de la moyenne; il est très-blond, son teint est pâle; ses traits, où le type bourbonien est facile à reconnaître, sont réguliers; sa marche se ressent très-visiblement de la chute de cheval qu'il a faite il y a deux ans. Ce qui distingue sa physionomie, c'est un grand air de jeunesse et beaucoup de bienveillance.» Il n'a fait que traverser la Belgique et a gagné Aix-la-Chapelle et Cologne, L'Espagne voit poursuivre la restauration christinienne.M. T. Steele, M. John O'Connell, M. S. Duffy, M. A. Barret.La pension dont jouissait la régente, à titre de douaire, avant son émigration forcée, vient de lui être rendue. Le général Narvaez n'a plus personne et rien qui le gêne; n'ayant plus à prétendre au gouvernement, qui lui est bien entièrement dévolu, il prétend à la modestie. Il ne veut pas, dit-il, de la dignité du capitaine-général de l'armée, qui équivaut à celle de maréchal chez nous, tant qu'il lui restera quelque chose, à faire. Il lui reste à mettre les collèges électoraux à la raison, car dans les élections complémentaires les progressistes ont gagné du terrain. Quand les électeurs y songent bien! la session demeurera d'autant plus longtemps close qu'on verra plus d'inconvénient à la rouvrir.--La reine de Portugal a ouvert, le 5 de ce mois, la session des cortès à Lisbonne.--La réponse du roi Othon à l'adresse de l'assemblée, nationale a été bien accueillie. Le comité de rédaction de la constitution a eu de longues discussions sur la question de savoir si le choix des membres de la Chambre du Sénat devait appartenir au roi, et s'il devait avoir lieu à vie. Quinze voix contre six se sont enfin prononcées pour l'affirmative sur la première partie de cette question, cependant sous la condition que la loi devrait être soumise, après dix années, à un nouvel examen.Vue extérieure de la Cour du banc de la Reine, à Dublin.Les débats du procès d'O'Connell et de ses coaccusés sont ouverts. Presque toute la première moitié du mois avait été remplie par des formalités préalables de procédure, par le tirage du jury, par les récusations respectives, par les protestations des conseils des accusée contre la formation d'une liste de laquelle presque tous les catholiques se sont trouvés par avance exclus. Si quelque violence du peuple de Dublin permettait au ministère anglais de congédier ses juges et de confier aux baïonnettes le soin de mettre fin à tous ces débats, M. Peel serait tiré d'un grand embarras; car, aujourd'hui, après le triage qui a été préalablement fait, quelle autorité peut avoir une condamnation? quel respect peut-elle commander? quelle irritation, quelle indignation ne fera-t-elle pas naître au contraire? Toute cette lutte préparatoire n'a point empêché O'Connell de se rendre, le 4, à un banquet à Cromwell. La population est allée au-devant du libérateur à quatre milles de là. Il y avait vingt-sept corps de métiers avec leurs drapeaux emblématiques: la pluie tombait à torrents; la foule n'en est pas moins demeurée immobile devant le balcon d'où O'Connell la haranguait. Il lui a plus que jamais recommandé de se maintenir dans la légalité; toutefois, suivant une version que nous ne trouvons du reste que dans le Morning-Hérald, il aurait ainsi soulevé le voile de l'avenir pour montrer aux impatients qu'un ne perdrait rien à attendre: «La situation du monde est telle que le gouvernement anglais ne saurait disposer de 35,000 hommes en Irlande. J'ai entendu dire que Rébecca n'était pas sans postérité. (On rit.)Le pays de Galles est en feu, et vous savez que ce genre de feu n'est pas de ceux qui éclairent ni qui vivifient. (On rit.) Les troupes anglaises pourraient bien être requises pour éteindre l'incendie». Ces mêmes troupes ne pourraient-elles pas, un jour ou l'autre, être appelées à courir après les Français, soit en Algérie, soit en Espagne? Le président d'Amérique nous vole le territoire d'Orégon, c'est-à-dire qu'il nous déclare la guerre. Dans de telles circonstances, on ne peut pas gouverner longtemps un pays par la force.»--Le 12, un des avocats, se fondant sur l'illégalité de la marche suivie pour dresser la liste, a demandé que l'ouverture des débats fût renvoyée au 1er février, afin que jusque-là toutes les irrégularités pussent être rectifiées. Sa démarche a été repoussée.Le 13, une réunion nombreuse de l'association a eu lieu à Dublin, et l'on y a rédigé une adresse à la reine et au Parlement leur dénoncer toutes les infractions à la loi contre lesquelles on avait vainement protesté devant les magistrats.--Le lord-maire de Dublin a mis sa voiture à la disposition d'O'Connell pour se rendre chaque jour de sa demeure, située dans Merrion-Square, au palais de la Cour du banc de la reine, et pour le reconduire chez lui après l'audience. C'est l'État qui fournit au lord-maire son équipage; c'est donc l'État qui se trouve voiturer son agitateur. Les autres inculpés se rendent également chaque jour, avant l'audience, chez O'Connell, dans leurs voitures particulières, et quelques-uns d'entre eux vêtus du costume de magistrats municipaux, dont ils ont le caractère. Le cortège se rend ensuite au complet au tribunal. Le nombre des accusés est, on se le rappelle, réduit, par la mort du révérend M. Tyrrell, à huit; MM. O'Connell, John O'Connell, son fils, Steele, Duffy, Harrell, le docteur Gray, Hay et le révérend M. Tierney. Nous donnons aujourd'hui leurs portraits.--Il est probable, du reste, que ces débats fourniront àl'Illustrationplus d'une scène à reproduire. Ils seront longs, car on s'attend à voir le procès se prolonger pendant six mois au moins. C'est le terme pour lequel les étrangers, venus en grand nombre, ont loué des appartements, en ayant soin de stipuler que la location serait prorogée si le procès n'était point terminé à cette époque. Ce délai de six mois est souvent aussi rappelé par O'Connell. «Je ne vous demande que six mois de tranquillité, a-t-il dit dernièrement encore au banquet de Cromwell, et l'Irlande sera libre,»--L'émotion des esprits est très-grande. L'exclusion de beaucoup de catholiques de la liste générale d'où devait être tiré le jury du procès, a fait revivre une irritation religieuse que l'on dit difficile à décrire. Le parti orangiste se réjouit outre mesure de ce coup d'État ducrown-office, et de ce qu'il appelle un retour au bon vieux temps des sectaires. O'Connell se borne à dire: «Quand je serai dans un cachot, Wellington, Peel et Graham seront-ils plus puissants? et l'Irlande sera-t-elle plus satisfaite? L'injustice flagrante de ma condamnation ne servira qu'à mieux démontrer la justice du rappel,» Enfin, l'ardeur du peuple et du clergé irlandais, si pauvres et si souffrants, est entretenue par les tableaux qu'on fait passer sous leurs yeux des richesses scandaleuses des chefs de l'Église protestante. Dans un meeting tenu dernièrement, le président a lu un document authentique relatif aux énormes successions laissées par des évêques de l'Église protestante: Fowler, archevêque de Dublin, 3,750,000 fr.; Beresford, archevêque de Tuam, 6,250,000 fr.; Agar, archevêque de Cashel, 10,000,000 fr.; Sopford, évêque de Cork, 625,000 fr.; Pery, évêque de Dromare, 1,000,000 fr.; Cleaver, évêque de Fern, 1,250,000 fr.; Bernard, évêque de Limerick, 1,500,000 fr.; Hawkins, évêque de Raphoe, 6,250,000 fr.; Parter, évêque de Clogher, 6,250,000 fr.; Knox, évêque de Killaloe, 2,500,000 fr.; Stuart, archevêque d'Armagh, 7,500,000 fr.; au total, 46,875,000 fr. «Et ces hommes, s'écrie leMorning Advertiser, s'appellent lessuccesseurs des douze pauvres pêcheurs de Galilée!Et les oreilles de la législature se ferment lorsque le peuple se plaint, dans sa souffrance, d'aussi monstrueuses richesses!»La législature sur le mariage des officiers de l'armée vient de subir une modification. Une circulaire du ministre de la guerre porte qu'à l'avenir «un officier ne pourra obtenir la permission de se marier qu'autant que la personne qu'il recherchera apportera en dot un revenu non viager de 1,200 fr. au moins.» Cette mesure a été vivement attaquée par la presse; nous ne croyons pas qu'elle soit vue plus favorablement par les filles sans dot. Elle nous paraît arriver d'autant plus mal à propos, que nous semblons toucher au moment où les femmes vont pouvoir se créer des ressources nouvelles, et devenir notaires, avocats et médecins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, qui mérite de ne pas demeurer inaperçue, dans les annonces del'Estafette. Elle est datée du 13 janvier: «Monsieur le rédacteur, je vous remercie d'avoir, dans votre journal d'hier, fait connaître au public que madame Hahnemann est docteur en médecine homéopathique, ce dont, jusqu'à ce jour, ses amis avaient seuls connaissance. Mon litre de docteur, beaucoup plus honorable pour moi que ne le serait celui d'une principauté, n'est pas, comme vous l'avancez sans connaissance de cause, un héritage du docteur Hahnemann;ce titre je l'ai mérité par mes travaux, et il m'a été attribué par un diplôme exceptionnelque j'ai reçu d'une Académie ayant le droit de me le donner, et dont les membres sont les premiers médecins homéopathes du monde après Hahnemann. Pour une femme, il est tout aussi convenable d'être médecin que sœur de charité. La différence n'existe que dans le plus d'instruction et de capacité.--Je vous prie, monsieur, et au besoin je vous requiers d'insérer ma lettre telle qu'elle est, dans votre prochain numéro.Marie Hahnemann.»Un incendie, causé par l'imprudence d'un domestique, a entièrement consumé l'hôtel du ministre de la marine à La Haye, et détruit la moitié des bâtiments où étaient placés les bureaux de l'administration. Tout un quartier a été menacé de ruine, et n'a été sauvé que par le dévouement et le courage de la population, à laquelle les jeunes fils du roi se sont associés par leur activité et leurs généreux efforts. Le ministre de la marine a tout perdu. Ce brave marin fut obligé.Le soir même du sinistre, d'aller habiter un hôtel garni avec sa femme malade et ses deux filles. Le lendemain, il reçut du roi l'invitation d'aller occuper le palais que S. M. possède près du château royal. En prenant possession des appartements, le vice-amiral Ryk trouva sur une table un portefeuille contenant 25,000 fr. en billets de banque, et dans un meuble à côté un grand nombre de pièces d'étoffes précieuses destinées à composer une nouvelle garde-robe à madame Ryk et à ses filles.--A Paris, un accident qui aurait pu faire un grand nombre de victimes est arrivé au théâtre de l'Opéra-Comique. Un lustre est tombé dans la matinée d'un de ces derniers jours, et un pauvre ouvrier lampiste a été grièvement blessé. Ceci nous rappelle qu'il y a une vingtaine d'années, alors que l'Odéon était un désert abandonné, même de ses voisins, les journaux annoncèrent qu'un pareil accident était arrivé à ce théâtre, et l'un d'eux, pour rassurer complètement ses lecteurs sur les malheurs qu'il avait pu causer, s'empressait d'ajouter: «Heureusement c'était pendant la représentation.»Le quartier Saint-Jacques, qui semblait, par sa hauteur au-dessus de la Seine, devoir être constamment privé d'eaux courantes, en est maintenant richement doté: déjà une vingtaine de bornes-fontaines versent chaque jour leurs eaux depuis le Val-de-Grâce jusqu'aux environs de l'Estrapade, et, dans peu de mois, les maisons les plus élevées pourront s'alimenter d'eau provenant du puits de Grenelle. Le réservoir placé sur le point culminant de la place du Panthéon est terminé, mais l'administration diffère d'y conduire les eaux jusqu'au mois d'avril, afin de laisser aux enduits qui le recouvrent le temps d'acquérir toute la dureté dont le béton est susceptible. MM. Mary et Lefort, ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, chargés de l'aménagement des eaux du puits de Grenelle, ont pratiqué au bassin de distribution placé près du puits même une disposition ingénieuse destinée à suspendre momentanément la distribution de ces eaux dans le cas où, par une circonstance quelconque, elles deviendraient troubles. Elle consiste en une cuvette tellement équilibrée, qu'elle bascule quand elle reçoit des eaux dont la pesanteur spécifique est supérieure à celle qui est propre à l'eau pure. Quand donc l'eau entraîne avec elle une certaine quantité de sable, la cuvette se déverse, et l'eau ne peut être admise dans les conduites de distribution. Cet appareil a déjà signalé deux époques de troubles arrivés dans les eaux du puits de Grenelle. M. Lefort avait soupçonné que la première avait quelque relation avec un tremblement de terre qui avait été ressenti dans l'ouest de la France; ce soupçon a été changé en certitude par l'observation du second trouble arrivé le 25 du mois dernier, qui a été précédé seulement de deux jours par le tremblement de terre signalé à Saint-Malo, à Cherbourg et dans plusieurs autres points de la Bretagne, le 23 décembre. Le mouvement de trépidation que le sol éprouve par les tremblements de terre détruit les berges de la rivière souterraine qui alimente les eaux jaillissantes, et en trouble la pureté. Ce phénomène, qui peut, au premier abord, paraître singulier, se représente dans tous les tremblements de terre un peu considérables. Dans celui qui a ravagé Lisbonne en 1735, toutes les sources sont devenues troubles, et plusieurs même ont cessé de couler. En Savoie, il y a vingt-deux à vingt-quatre ans, les sources d'Aix ont éprouvé une suspension momentanée à la suite d'un tremblement de terre qui s'était fait ressentir dans le midi de la France, et, lors de leur réapparition, elles étaient tellement chargées de sable et d'argile, qu'on a craint pendant longtemps que ces sources, si utiles à la santé publique et qui forment la richesse du pays, ne fussent perdues pour toujours.Nous avons dit, au début de ce numéro, que la postérité avait commencé pour l'exécrable nom d'Hudson Lowe. La mort, qui, au fait, tout en cherchant bien, pouvait facilement faire d'autres victimes du même genre, a frappé un officier distingué, d'un nom honorable, le colonel Dacis, et un magistrat estimé de la Cour de cassation, M. Tarbé. Quant à la mort annoncée de M. le duc d'Angoulême, elle a, depuis, été démentie.Inventions nouvelles.LOCOMOTION SUR LES CHEMINS DE FER.--RECTIFICATION.--Dans l'article que nous avons consacré à l'examen du nouveau système de chemins de fer, de M. le marquis de Jouffroy (voyez p. 314), nous avons dit qu'aucune des inventions mises au jour depuis la catastrophe du 8 mai 1842 n'était apparue avec un caractère d'évidence telle que les compagnies aient dû, sous peine de félonie envers le public, s'en emparer et les appliquer à leurs chemins. Quelques lecteurs ont pu donner à nos paroles un sens plus étendu que nous n'avons prétendu le faire, et englober dans cette espèce d'arrêt de répudiation toutes les inventions, même celles, qui sont antérieures à la date du 8 mai. Telle n'a pas été notre pensée, et notre devoir d'homme loyal et cherchant la vérité nous impose l'obligation d'aller au-devant de cette interprétation et des conclusions que l'on serait tenté de tirer de ce que nous avons dit.L'exception que nous avons faite en faveur du système atmosphérique, qui, connue on le sait, est à l'état d'expérience en Irlande et le sera peut-être bientôt en France, doit s'étendre à un autre système imaginé dès 1837 par M. Arnoux, et qui a déjà réuni les suffrages de tout ce que la France compte d'hommes compétents dans cette matière.Pour beaucoup de nos lecteurs, nommer M. Arnoux, c'est leur rappeler suffisamment et l'invention et son mérite. Pour ceux qui ne la connaissent pas, nous en dirons quelques mots.M. Arnoux frappé des inconvénients que présentent dans l'exploitation des chemins de fer le parallélisme inflexible des essieux et la solidarité du moyeu de la roue avec l'essieu, inconvénients qu'on a cherché à diminuer en augmentant le rayon des courbes, a imaginé un système dans lequel les essieux sont toujours normaux à la courbe qu'ils parcourent, la première direction leur étant donnée par quatre galets conducteurs placés en contrebas du premier essieu. Il a de plus permis aux roues de tourner sur les essieux, ces derniers ne pouvant prendre qu'un mouvement horizontal autour d'une cheville verticale qui les traverse par le milieu.Notre intention n'étant pas de donner aujourd'hui, du système dont il s'agit, une description qui sera mieux placée à propos de la prochaine présentation d'un projet de loi aux Chambres, nous n'ajouterons rien sur l'invention elle-même. Nous diront seulement que l'auteur ayant soumis, en janvier 1838, un modèle de son système à l'Académie des Sciences, la commission chargée de l'examiner lui accorda son approbation et émit le vœu qu'il pût être soumis à un essai en grand. Ce vœu a été accompli par la construction à Saint-Mandé d'un chemin de fer ordinaire de 1,200 mètres de développement, présentant une succession de courbes de petit rayon, sur lesquelles l'inventeur fit, avec un train composé de six voiture chargées et remorqué par une locomotive, de nombreuses expériences qui eurent pour témoins l'Académie des Sciences, le ministre et le sous-secrétaire d'État des travaux publics, un grand nombre de pairs et de députés, plusieurs officiers des armes spéciales, et presque tous les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines en résidence à Paris. Le résultat du nouvel examen auquel se livrèrent les divers corps savants que nous venons de nommer fut consigné dans différents rapports adressés, soit à l'Académie, soit au ministre des travaux publics, et, nous devons le dire, entièrement favorables à l'inventeur.Depuis lors, M. Arnoux a demandé, pour l'application de son système, la concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Maur. Cette demande, soumise à toutes les formalités d'enquête et d'examen dont l'administration a dû s'entourer dans cette grave circonstance, où il s'agissait de donner enfin l'essor à une invention nouvelle, n'attend plus que la sanction législative. Elle est accordée en principe, et probablement le chemin de fer serait déjà en cours d'exécution. Si sa position aux portes de Paris ne le faisait pas rentrer dans la classe de ceux qu'on ne peut concéder par ordonnance royale.Les explications que nous venons de donner sur un système que nous regrettons d'avoir passé sous silence dans notre dernier article, prouveront à nos lecteurs que nous avons été loin de le comprendre parmi ceux qui doivent rester toujours à l'état d'utopie ou de modèleen petit, ce qui, dans beaucoup de cas, est absolument la même chose.ROMANCIERS CONTEMPORAINS.CHARLES DICKENS.Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Éden en perspective.(V. t. II. p. 20, 38, 103, 139, 153, 211 et 234.)L'heureux chroniqueur des aventures de Mark et de Martin se félicite de parcourir de nouveau avec eux le champ classique de la liberté et d'une moralité sans hontes. Respirons avec nos deux voyageurs l'air de l'indépendance; apprenons à apprécier, avec un pieux respect, cette habile interprétation du code, plus ingénieuse encore que morale, qui consiste à se faire une loi de ne jamais rendre à César ce qui appartient à César (1). Respirons (si nous le pouvons) à l'aise dans cette atmosphère sacrée, qui vivifia naguère les larges poumons d'un noble patriote (2); grand homme! qui, même en dormant, rêvait liberté entre les bras d'une esclave, et, au réveil, vendit à l'encan, avec une impartialité remarquable, la malheureuse et sa portée, dont lui-même était père. Exemple de sage économie qui a trouvé plus d'un imitateur.................................................................................................................................................Note 1: La responsabilité de cette amère critique des États-Unis, de la facilité accordée aux banqueroutes, de l'absence d'esprit de famille, de l'égoïsme, de l'outrecuidance, etc., etc., reprochés aux Américains de l'Union doit peser en entier sur Dickens: nous ne nous associons nullement à sa façon, probablement partiale, d'envisager l'Amérique; ses opinions se ressentent trop peut-être de l'inimitié, de la jalousie qui subsiste toujours entre la mère patrie et ses colonies affranchies malgré elle.Note 2: Un des présidents du congrès des États-Unis est accusé d'avoir vendu les enfants qu'il avait eus d'une de ses négresses.Quel cliquetis! quel bruit! les roues s'entre-choquent, le rail frissonne, les wagons s'élancent, et voilà que la machine hurle sous la torture, comme un être vivant qui se tord dans l'agonie; faible comparaison, car le fer et l'acier comptent bien autrement dans cette république que le sang et la chair. Si l'on exige trop de l'œuvre du genre humain, elle porte en ses flancs la vengeance... Mais l'imparfait mécanisme, œuvre de la main divine, peut être foulé, brisé, écrasé, le tout impunément. Voyez cette machine! Eh bien! il en coûterait plus en amendes, restitutions, confiscations, à celui qui briserait en son caprice l'insensible masse de métal, que si, s'en prenant à des créatures humaines, il se fût avisé de trancher une vingtaine de vies.Ce n'étaient point des pensées de ce genre qui préoccupaient le conducteur de la locomotive que nous venons de voir partir; probablement même le brave homme se dispensait-il tout à fait de penser. Nonchalamment appuyé sur un côté de la voiture, bras et jambes croisés, il fumait sa pipe, immobile et muet, sauf quand, d'un grognement aussi court qu'une de ses bouffées, il approuvait quelque coup bien visé de son camarade le chauffeur. Celui-ci trompait ses loisirs en jetant, bûche après bûche, de la provision dutender, aux nombreux troupeaux errants des deux côtés de la route. Nonobstant l'impassibilité des deux hommes, les wagons poursuivaient leur course avec vitesse, à part quelques secousses et cahots, les rails étant fort irrégulièrement alignés.Le convoi se composait de trois chars gigantesques, autrement ditscaravanes: le char des dames, le char des messieurs, et enfin celui des nègres, le dernier peint en noir, par égard pour les occupants, bien que Mark et son maître n'eussent point de compagnes de voyage, ils avaient pu se faire admettre, ainsi que plusieurs autres gentlemen, dans le premier char, le plus commode, et qui n'était pas plein, à beaucoup près.«Eh bien! Mark, dit Martin examinant son compagnon avec une curiosité inquiète, vous voilà donc bien content d'avoir laissé New-York derrière nous?--Oui, monsieur, fort content.--Est-ce que les occasions d'éprouver ou d'aiguiser votre jovialité, comme vous dites, vous manquaient là-bas?--Bien au contraire, monsieur; jamais je ne passais plus gaillarde semaine que ces huit jours chez les Pawkins.--Et, reprit Martin, en hésitant comme s'il eût déjà plusieurs fois éludé la question, et... que vous semble de nos espérances actuelles?--Florissantes, monsieur. Peut-on trouver un nom de meilleur augure que celui de Vallée d'Éden? D'ailleurs, on m'a affirmé, poursuivit Mark après une pause, qu'en fait de lots, aux de serpents, au grand complet, ne nous feraient pas faute dans ce nouveau paradis.»Loin de s'appesantir sur ce que cette information pouvait avoir de fâcheux, Mark prit un air aussi rayonnant que s'il n'eût eu autre désir et passion en sa vie que de se faufiler dans l'intimité des reptiles.«Qui vous a dit cela? demanda sévèrement Martin.--Un officier militaire, répondit Mark.--Archi-fou que vous êtes! répliqua son maître riant en dépit de lui-même, que voulez-vous dire avec votre officier militaire? Vous savez aussi bien que moi qu'ici les officiers pullulent comme...--Certes, il y en a plus que d'épouvantails dans nos chènevières, interrompit Mark. Même sorte de milice encore, toute de veste et d'habit, avec un bâton au milieu... Ah! ah! allez, n'y prenez pas garde, monsieur; c'est mon humeur; je ne saurais m'empêcher d'être gai.--Eh bien! c'était donc un de ces conquérants à poitrine rembourrée, de chez Pawkins, lequel me dit: «Suis-je bien informé? (soufflant ses mots, non pas complètement à travers ses narines, mais comme s'il eût fait jouer une soupape tout au haut de son nez.). Est-il exact, me dit-il, que vous deviez partir pour la vallée d'Éden?--J'en ai ouï quelque chose, ai-je répondu.--Oh! reprend-il, si jamais là-bas il vous arrive de coucher dans un lit... (Il n'y a rien qui ne se puisse, comme vous savez, avec le temps et les progrès de la civilisation!) Si donc il vous arrivait par hasard de coucher dans un lit, n'oubliez pas, croyez-moi, de vous munir d'une bonne hache.» Moi de le regarder en face et fixement. «Quoi! des puces? lui dis-je.--Mieux que cela, répond-il.--Des vampires!--Allez, encore.--Des mosquites, peut-être?--Allez, allez, toujours; encore mieux.--Mais quoi de mieux?--De mieux? Eh! eh! desserpents, dit-il, de bons serpents à sonnettes. Vous flairez juste, étranger, en croyant trouver là-bas quelques lantiponneurs mangeurs de chair humaine de la petite espèce; mais ce n'est pas la peine d'y prendre garde: ils tiennent compagnie. C'est aux serpent» que je vous conseille de faire attention. Lorsqu'en vous éveillant vous en verrez un, tout droit, posté sur votre lit, en manière de tire-bouchon allongé posé sur son manche, coupez-le-moi en deux sans barguigner, car c'est un venimeux coquin, qui ne s'y reprendrait pas à deux fois pour bâcler votre affaire.--Pourquoi ne m'as-tu pas averti plus tôt! s'écria Martin, dont l'expression faisait en ce moment ressortir fort à leur avantage les traits rayonnants de Mark.--Est-ce que j'y ai seulement songé, monsieur! repartit celui-ci. Cela m'est entré par une oreille et sorti par l'autre. Merci de ma vie! je gagerais que c'était quelque actionnaire d'une autre compagnie qui fabriquait toute cette histoire pour nous enlever à l'Éden de la concurrence, et nous embaucher pour son Éden à lui!--Cela se pourrait!... répliqua Martin; tout au moins puis-je dire en conscience que je le souhaite de toute mon âme!--Pas de doute que c'est cela, monsieur, répondit Mark, qui, dans le bouillonnement de courage qu'avait soulevé en lui l'anecdote, avait un moment oublié l'effet probable, qu'elle aurait sur son maître. D'ailleurs, de façon ou d'autre, ne nous faut-il pas vivre, monsieur?--Vivre! se récria Marlin, c'est aisé à dire; mais s'il nous arrivait de trop bien dormir quand les serpents à sonnettes se dresseront en tire-bouchons sur nos lits, cela ne serait pas aussi aisé à faire!--Supérieurement raisonné! dit une voix parlant de si près qu'elle chatouilla l'oreille de Martin. La chose est terriblement vraie».Se retournant aussitôt, Martin s'aperçut qu'une tête s'était insinuée entre Mark et lui. Elle appartenait à un de leurs voisins placé derrière eux: il appuyait son menton sur le dossier de leur banquette, et se divertissait à écouter leur conversation. L'homme était porteur d'une de ces physionomies froides et sans vie auxquelles une semaine de séjour dans le Nouveau-Monde devait avoir habitué nos voyageurs. Ses joues se creusaient comme s'il les eût constamment sucées, les aspirant du dedans. Le soleil, en brûlant son teint, ne l'avait pas cuivré d'un robuste hâle, signe de force et de santé, mais l'avait badigeonné d'un jaune sale. Le regard rusé qui s'échappait par les coins de ses perçants yeux noirs à demi clos, semblait dire: Vous ne me duperez pas encore cette fois. Vous en auriez bien envie; mais, bernique! Ses bras reposaient négligemment sur ses genoux, tandis qu'il se penchait en avant pour écouter. Dans sa main droite était un couteau, dans la gauche une tranche de carotte de tabac qu'il tenait comme nos paysans anglais tiennent leur morceau de fromage. Il se mêla à la discussion avec aussi peu de cérémonie que si, depuis plusieurs jours, invité à peser les arguments de part et d'autre, il se trouvait obligé en conscience d'émettre un avis. L'idée que l'on put ne pas désirer l'honneur de sa connaissance, et que les deux étrangers aimassent mieux garder pour eux leurs affaires privées, n'entrait pas plus dans cette tête que si c'eût été celle d'un ours ou d'un buffle.«Je dis, répéta-t-il avec un hochement de tête de condescendance qui s'adressait à l'homme d'outre-mer, au Barbare, à Marlin, je dis que c'est une terrible vérité. Damnées soient toutes ces engeances de vermine!»Fort disposé à insinuer que legentlemanvenait étourdiment de se damner lui-même, Martin ne put s'empêcher de froncer le sourcil; mais, se rappelant qu'à Rome il faut faire comme les Romains, il s'efforça de sourire de son air le plus gracieux.Leur nouvel ami, affairé à tailler ses feuilles de tabac, tout en sifflotant, un petit air pour son amusement particulier, en resta là pour l'heure. Quand il se fut façonné une chique à son goût, il ôta la vieille de sa bouche, et la déposa paisiblement sur le dos de la banquette, entre Mark et Martin, pendant qu'il enfonçait la neuve dans le creux de sa joue, où elle fit tout d'abord l'effet d'une énorme noix ou d'une petite pomme. L'opération terminée à sa complète satisfaction, il insinua la pointe de son couteau dans la vieille chique, et, la soulevant pour l'examiner mieux, il remarqua, de l'air d'un homme qui n'a pas vécu en vain, «qu'elle était considérablement usée.» Puis il la lança dehors, remit son couteau dans une poche, le reste de son tabac dans l'autre, appuya son menton sur le dossier, comme ci devant, et paraissant approuver la forme de la veste de Martin, il étendit la main pour en tâter le tissu.«Comment nommez-vous cette étoffe? demanda-t-il.--Ma foi, je n'en sais pas le nom, dit Martin.--Combien cela peut-il vous coûter? un dollar l'aune, au moins, je parie?--En vérité, je l'ignore,--Dans ma patrie, reprit l'Américain, nous connaissons lecoûtet la valeur de nosproduits.»Marlin n'élevant nulle objection, il y eut une pause.«Eh bien! reprit leur nouvelle connaissance, après avoir regardé fixement les deux Anglais pendant tout l'intervalle du silence, comment va la vieille marâtre par le temps qui court?»Mark Tapley, comprenant qu'il s'agissait de sa propre mère, allait vivement rétorquer l'insulte, sans la prompte intervention de Martin.--«Serait-ce la mère patrie que vous désignez ainsi, monsieur? demanda-t-il.--Ah! ah! ricana son interlocuteur; et où en est-elle, s'il vous plaît? Progressant à reculons, selon sa coutume, sans doute! A la bonne heure! Et la reine Victoria, comment se porte-t-elle?--Fort bien, à ce que je présume, répliqua l'Anglais,--Et, dites donc, votre reine Victoria ne tremblera pas dans sa peau lorsqu'elle entendra parler de notre meeting de demain? Non, elle n'a garde, n'est-ce pas?--Mais, pas que je sache. Pourquoi tremblerait-elle?--Le frisson ne la gagnera pas, non! quand elle entendra parler de nos faits et gestes?--Ma foi, non, répondit Martin; de cela j'en pourrais jurer.»L'Américain, évidemment frappé de l'ignorance ou des préjugés de l'Anglais, le regarda en pitié, et reprit:«Eh bien, monsieur, moi, je n'ai qu'une chose à vous dire: Apprenez qu'il n'y a pas une machine à vapeur dans tous les libres États de l'Union (que protège le Dieu tout-puissant!), pas une machine en explosion, avec sa chaudière éclatée, qui soit plus démontée, plus disloquée, plus détraquée, que ne le sera cette jeune créature, dans ses somptueux appartements de la Tour de Londres(3), quand elle aura lu le dernier numéro de notre fameuseGazette de l'Association du Water-toast.»[Note 3: Loger la reine d' Angleterre à la Tour de Londres, où l'on garde les lions, c'est précisément comme si, s'autorisant du nom de Jardin du Roi, donné un Jardin des Plantes, on affirmait que les rois de France habitent la ménagerie.]Plusieurs voyageurs avaient quitté leurs banquettes pendant ce dialogue pour se rapprocher; ils parurent enchantés du discours. L'un d'eux, fort maigre, portant une cravate blanche, nouée lâche au cou, un fort long habit blanc, un très-court manteau noir, personnage qui semblait faire autorité parmi les autres, se rendit interprète de la satisfaction de tous.«Hem! M. Aristide Kettle!» s'écria-t-il en ôtant son chapeau.Il y eut unchutgénéral.«M. Aristide Kettle!... Monsieur!»M. Kettle salua.«C'est au nom de cette assemblée, monsieur, au nom de notre commune patrie, au nom de cette équitable, de cette sainte cause de sympathie, à laquelle nous sommes tous liés que je vous remercie! je vous remercie, monsieur, au nom des membres de l'Association du Water-toast; je vous remercie encore au nom de laGazette du Water-toast; et je vous remercie derechef, monsieur, au nom de la bannière étoilée de la grande Union, pour cette déclaration tout à la fois si logique, si claire, si éloquente! Et, si j'osais, monsieur (en parlant, afin de s'assurer forcément l'attention du jeune Anglais, à qui Mark murmurait quelques mots à l'oreille, il le poussa du bout du manche de son parapluie), si j'osais, en terminant, monsieur, émettre un vœu, un souhait en rapport indirect avec la question qui nous occupe, je dirais, monsieur: Puisse le noble bec de l'aigle américaine rogner l'ongle sanglant du lion britannique, afin qu'il apprenne à faire résonner sur la harpe irlandaise, et sur le violon écossais, ces libres mélodies qui s'exhalent du fond de chaque coquille endormie sur les rives de notre verte Colombie!»Ici, le maigre personnage se rassit au milieu de la sensation la plus vive, et tous les visages prirent un air profond.«Général Choke! dit M. Aristide Kettle, vous me réchauffez le cœur! oui, monsieur, vous m'avez réchauffé le cœur! Mais le lion britannique n'est pas ici sans représentant, et je serais curieux d'entendre quels arguments celui-ci prétendrait alléguer.--Sur ma parole, s'écria Martin en riant, si vous me faites l'honneur de me conférer un si imposant caractère, tout ce que je puis répondre, c'est qu'il n'est point arrivé à ma connaissance que jamais la reine Victoria ait lu laGazette du...je ne sais comment vous l'appelez, et que je ne présume pas qu'elle en entendu parler de sa vie.»Le général Choke adressa un sourire de commisération à ses compatriotes, et reprit en façon d'explication bénigne; «Elle lui est expédiée, monsieur, régulièrement expédiée par la poste.--Si on l'adresse à la Tour de Londre, je doute fort qu'elle arrive en main propre, fit observer Martin, car ce n'est point là que demeure la reine.--La reine d'Angleterre, messieurs, ajouta Mark Tapley, affectant la plus grande politesse et regardant ses auditeurs avec un sérieux imperturbable; la reine d'Angleterre loge à la Monnaie, afin d'avoir l'œil sur l'argent. Elle a aussi, à la vérité, un logement chez le lord-maire, à l'hôtel de ville en vertu de sa charge; mais elle s'y tient rarement, vu que les cheminées fument.--Mark, murmura Martin, ayez la bonté, s'il vous plaît, de ne pas vous mêler de la conversation, quelque burlesque qu'elle puisse vous paraître.--Je vous faisais simplement observer, messieurs (quoique la chose soit de peu d'importance), que la reine d'Angleterre n'a jamais habité la Tour de Londres.--Général! s'écria M. Aristide Kettle, vous l'entendez!--Général! répétèrent plusieurs autres voix, général!--Paix! silence, je vous prie! dit le général Choke levant la main et s'exprimant avec une affectueuse bienveillance, une condescendance des plus touchantes, j'ai déjà eu lieu de remarquer comme une circonstance fort extraordinaire, que j'attribue aux institutions arriérées de la Grande-Bretagne, dont la tendance fut toujours de supprimer, avec un soin jaloux, toute enquête populaire, toute loyale information, tandis que dans les déserts, dans les forêts sans routes et sans limites de notre continent occidental, elles circulent et se répandent avec autant de profusion que de vélocité; j'ai souvent, dis-je, eu lieu de me convaincre que les connaissances acquises par les Anglais eux-mêmes sur les sujets qui les touchent de plus près sont loin d'égaler celles que possèdent la plupart de nos citoyens, grâce à leur esprit actif, remuant, progressif. Le fait actuel est intéressant sous ce rapport, et confirme pleinement mon observation. Lorsque vous assurez que votre reine ne réside pas à la Tour de Londres, monsieur, poursuivit-il, s'adressant cette fois à Martin, vous tombez, dans un erreur commune, même, à plusieurs de vos compatriotes que recommanderaient leurs lumières et leur moralité; mais vous êtes dans l'erreur, monsieur, tout à fait dans l'erreur: c'est à la Tour que demeure la reine.--Quand elle est à la cour de Saint-James, lit observer M. Kettle.--Quand elle est à la cour de Saint-James, cela va sans dire, reprit le général avec la même bénignité; il est clair qu'elle ne saurait loger en même temps à Londres et au pavillon de Windsor.»(La suite à un autre numéro.)Inauguration du Monument de Molière.Notre confiance n'a point été trompée. La solennité du 15 janvier a été digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un solennel hommage au plus grand génie qui l'ait illustrée dans les lettres.Dès onze heures et demie, le corps de ville, composé du conseil municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du conseil de préfecture de la Seine, ayant en tête M. le comte de Rambuteau; les cinq Académies de l'Institut; les quatorze députés du département; la commission de souscription au monument; les membres du bureau de la société des gens de lettres; la commission de l'association des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos différentes scènes, se rendaient et étaient reçus au foyer de la Comédie-Française par les sociétaires de cette troupe, dont Molière fut le fondateur. Le concours était nombreux; toutefois M. Dopin l'aîné, qui y figurait comme membre de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorité supérieure s'y fût fait représenter, et disait que l'honneur de présider à une pareille cérémonie était trop grand pour être de ceux qu'il est permis de déférer.A midi le cortège, précédé d'un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale, musique en tête, a défilé entre deux haies de soldats, et est bientôt arrivé sur l'emplacement où s'élève le monument. Tout y avait été disposé, par les soins de l'architecte, avec un goût et un sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n° 34, où mourut Molière, était tendue de velours rouge, rehaussé de glands et de crépines d'or, jusqu'au troisième étage. A la hauteur du premier, on lisait l'inscription suivante gravée sur une table de marbre qui demeurera encastrée dans la façade de cette habitation: «.Molière mourut dans cette maison, le 13 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.» Des bannières en soie plantées sur divers points du carrefour portaient le titre des pièces de l'auteur immortel, et une estrade destinée à recevoir les orateurs qui allaient se succéder était dressée en face du monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le cortège a eu pris place, le voile s'est écarté, chacun s'est découvert, d'universels applaudissements se sont fait entendre, et à cette manifestation générale et éclatante en l'honneur d'un grand homme ont succédé des témoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tâche, pour tout autre ingrate, qu'on lui avait donnée à remplir.Monument de Molière.--LaMuse enjouée, statue en marbre,par M. Pradier.Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière, comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues, n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son œuvre, dont nous donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment cherché à s'inspirer des œuvres les plus élégantes de l'architecture en usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi, ces colonnes corinthiennes richementMonument de Molière--Molière, statue en bronze,par M. Seurre aîné.fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné, est une œuvre consciencieuse; le monument a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a distingué, M. Arthur de Beauplan:
En 1842 le dividende du 2e semestre a été de 72 fr.En 1842 -- -- 1er -- 66-- -- -- 2e -- 56
pendant que la Banque de Bordeaux, qui n'avait donné qu'un dividende de 50 fr. pendant le 1er semestre de 1843, a pu l'élever à 70 fr. par la réduction du taux d'escompte de 5 pour 100 à 4. A Marseille, où l'on escompte à 2 et demi pour 100 les actions de la banque, émises à l,000 fr., sont à 1,800 et plus.
Maison d'O'Connell.--Merrion-Square.
Parmi les nouvelles extérieures relatives à la France, on a reçu la protestation du sultan des îles Comores contre notre occupation de Mayotte. M. le ministre des affaires étrangères a déclaré à la tribune de la Chambre des Pairs qu'il n'avait nulle raison de croire à la prise de possession par les Anglais du port de Diégo-Suarez, dans l'île de Madagascar.--La principauté de Monaco est mise en émoi par un des articles du tarif du dernier traité de commerce passé entre la France et la Sardaigne. La richesse de ce petit État, ou plutôt son seul produit exportable, sont les citrons. Les habitants de Monaco déclarent que si la France ne les traite pas aussi favorablement que les Sardes; que si nos ports ne sont pas ouverts à leurs citrons aux mêmes droits qu'aux citrons de leurs rivaux, ils sont gens dépouillés et ruinés, qu'il ne leur reste pas la valeur d'un zeste. Voyons, montrons-nous de bonne composition en faveur d'un pays dont l'air national nous a tous fait danser; et si nous fermons nos bourses à ses gros sous, ouvrons du moins nos cafés à ses limonades.--On lit dans une lettre d'Ancône, du 1 janvier, le passage suivant: «L'estafette de correspondance de San-Leo a apporté la nouvelle de la mort du Français détenu mystérieusement dans cette forteresse. On sait que depuis bien longtemps un prêtre français, quelques-uns le disent ancien évêque constitutionnel, occupe l'affreux cachot où le célèbre Cagliostro termina sa vie aventureuse. C'est une sorte de citerne creusée dans le roc, et dans laquelle on fait descendre, à l'aide d'une corde, les aliments nécessaires à l'existence du prisonnier. La position ne saurait être mieux choisie pour tenir le prisonnier à l'abri de la curiosité des visiteurs. Aussi, jamais un mot n'a pu être échangé pour apprendre son nom on le secret de son crime. C'est sans doute au profond mystère dont la détention de ce malheureux est entourée qu'il en doit la prolongation indéfinie, nul n'étant directement intéressé à réclamer en sa faveur. Cependant, à l'époque de l'occupation d'Ancône par les troupes françaises, des démarches furent faites dans le but d'obtenir l'élargissement d'un prisonnier condamné sans jugement connu et que la voix publique disait être Français. La police pontificale annonça alors officiellement la mort de l'homme qu'on réclamait; et tout fut dit, car on ne pouvait pas aller fouiller les prisons de San-Leo pour s'assurer de la vérité. La même nouvelle qui se reproduit aujourd'hui aurait-elle une cause semblable, ou faut-il y croire cette fois?» M. le duc de Bordeaux a décidément quitté l'Angleterre, et le samedi 13, au soir, il débarquait à Ostende, se rendant en Allemagne. Son coupé de voyage est suis écusson; les panneaux sont simplement ornés d'un H surmonté d'une couronne ducale fleurdelisée. «Le prince, dit l'Observateur belge, est d'une taille peut-être au-dessus de la moyenne; il est très-blond, son teint est pâle; ses traits, où le type bourbonien est facile à reconnaître, sont réguliers; sa marche se ressent très-visiblement de la chute de cheval qu'il a faite il y a deux ans. Ce qui distingue sa physionomie, c'est un grand air de jeunesse et beaucoup de bienveillance.» Il n'a fait que traverser la Belgique et a gagné Aix-la-Chapelle et Cologne, L'Espagne voit poursuivre la restauration christinienne.
M. T. Steele, M. John O'Connell, M. S. Duffy, M. A. Barret.
La pension dont jouissait la régente, à titre de douaire, avant son émigration forcée, vient de lui être rendue. Le général Narvaez n'a plus personne et rien qui le gêne; n'ayant plus à prétendre au gouvernement, qui lui est bien entièrement dévolu, il prétend à la modestie. Il ne veut pas, dit-il, de la dignité du capitaine-général de l'armée, qui équivaut à celle de maréchal chez nous, tant qu'il lui restera quelque chose, à faire. Il lui reste à mettre les collèges électoraux à la raison, car dans les élections complémentaires les progressistes ont gagné du terrain. Quand les électeurs y songent bien! la session demeurera d'autant plus longtemps close qu'on verra plus d'inconvénient à la rouvrir.--La reine de Portugal a ouvert, le 5 de ce mois, la session des cortès à Lisbonne.--La réponse du roi Othon à l'adresse de l'assemblée, nationale a été bien accueillie. Le comité de rédaction de la constitution a eu de longues discussions sur la question de savoir si le choix des membres de la Chambre du Sénat devait appartenir au roi, et s'il devait avoir lieu à vie. Quinze voix contre six se sont enfin prononcées pour l'affirmative sur la première partie de cette question, cependant sous la condition que la loi devrait être soumise, après dix années, à un nouvel examen.
Vue extérieure de la Cour du banc de la Reine, à Dublin.
Les débats du procès d'O'Connell et de ses coaccusés sont ouverts. Presque toute la première moitié du mois avait été remplie par des formalités préalables de procédure, par le tirage du jury, par les récusations respectives, par les protestations des conseils des accusée contre la formation d'une liste de laquelle presque tous les catholiques se sont trouvés par avance exclus. Si quelque violence du peuple de Dublin permettait au ministère anglais de congédier ses juges et de confier aux baïonnettes le soin de mettre fin à tous ces débats, M. Peel serait tiré d'un grand embarras; car, aujourd'hui, après le triage qui a été préalablement fait, quelle autorité peut avoir une condamnation? quel respect peut-elle commander? quelle irritation, quelle indignation ne fera-t-elle pas naître au contraire? Toute cette lutte préparatoire n'a point empêché O'Connell de se rendre, le 4, à un banquet à Cromwell. La population est allée au-devant du libérateur à quatre milles de là. Il y avait vingt-sept corps de métiers avec leurs drapeaux emblématiques: la pluie tombait à torrents; la foule n'en est pas moins demeurée immobile devant le balcon d'où O'Connell la haranguait. Il lui a plus que jamais recommandé de se maintenir dans la légalité; toutefois, suivant une version que nous ne trouvons du reste que dans le Morning-Hérald, il aurait ainsi soulevé le voile de l'avenir pour montrer aux impatients qu'un ne perdrait rien à attendre: «La situation du monde est telle que le gouvernement anglais ne saurait disposer de 35,000 hommes en Irlande. J'ai entendu dire que Rébecca n'était pas sans postérité. (On rit.)
Le pays de Galles est en feu, et vous savez que ce genre de feu n'est pas de ceux qui éclairent ni qui vivifient. (On rit.) Les troupes anglaises pourraient bien être requises pour éteindre l'incendie». Ces mêmes troupes ne pourraient-elles pas, un jour ou l'autre, être appelées à courir après les Français, soit en Algérie, soit en Espagne? Le président d'Amérique nous vole le territoire d'Orégon, c'est-à-dire qu'il nous déclare la guerre. Dans de telles circonstances, on ne peut pas gouverner longtemps un pays par la force.»--Le 12, un des avocats, se fondant sur l'illégalité de la marche suivie pour dresser la liste, a demandé que l'ouverture des débats fût renvoyée au 1er février, afin que jusque-là toutes les irrégularités pussent être rectifiées. Sa démarche a été repoussée.
Le 13, une réunion nombreuse de l'association a eu lieu à Dublin, et l'on y a rédigé une adresse à la reine et au Parlement leur dénoncer toutes les infractions à la loi contre lesquelles on avait vainement protesté devant les magistrats.--Le lord-maire de Dublin a mis sa voiture à la disposition d'O'Connell pour se rendre chaque jour de sa demeure, située dans Merrion-Square, au palais de la Cour du banc de la reine, et pour le reconduire chez lui après l'audience. C'est l'État qui fournit au lord-maire son équipage; c'est donc l'État qui se trouve voiturer son agitateur. Les autres inculpés se rendent également chaque jour, avant l'audience, chez O'Connell, dans leurs voitures particulières, et quelques-uns d'entre eux vêtus du costume de magistrats municipaux, dont ils ont le caractère. Le cortège se rend ensuite au complet au tribunal. Le nombre des accusés est, on se le rappelle, réduit, par la mort du révérend M. Tyrrell, à huit; MM. O'Connell, John O'Connell, son fils, Steele, Duffy, Harrell, le docteur Gray, Hay et le révérend M. Tierney. Nous donnons aujourd'hui leurs portraits.--Il est probable, du reste, que ces débats fourniront àl'Illustrationplus d'une scène à reproduire. Ils seront longs, car on s'attend à voir le procès se prolonger pendant six mois au moins. C'est le terme pour lequel les étrangers, venus en grand nombre, ont loué des appartements, en ayant soin de stipuler que la location serait prorogée si le procès n'était point terminé à cette époque. Ce délai de six mois est souvent aussi rappelé par O'Connell. «Je ne vous demande que six mois de tranquillité, a-t-il dit dernièrement encore au banquet de Cromwell, et l'Irlande sera libre,»--L'émotion des esprits est très-grande. L'exclusion de beaucoup de catholiques de la liste générale d'où devait être tiré le jury du procès, a fait revivre une irritation religieuse que l'on dit difficile à décrire. Le parti orangiste se réjouit outre mesure de ce coup d'État ducrown-office, et de ce qu'il appelle un retour au bon vieux temps des sectaires. O'Connell se borne à dire: «Quand je serai dans un cachot, Wellington, Peel et Graham seront-ils plus puissants? et l'Irlande sera-t-elle plus satisfaite? L'injustice flagrante de ma condamnation ne servira qu'à mieux démontrer la justice du rappel,» Enfin, l'ardeur du peuple et du clergé irlandais, si pauvres et si souffrants, est entretenue par les tableaux qu'on fait passer sous leurs yeux des richesses scandaleuses des chefs de l'Église protestante. Dans un meeting tenu dernièrement, le président a lu un document authentique relatif aux énormes successions laissées par des évêques de l'Église protestante: Fowler, archevêque de Dublin, 3,750,000 fr.; Beresford, archevêque de Tuam, 6,250,000 fr.; Agar, archevêque de Cashel, 10,000,000 fr.; Sopford, évêque de Cork, 625,000 fr.; Pery, évêque de Dromare, 1,000,000 fr.; Cleaver, évêque de Fern, 1,250,000 fr.; Bernard, évêque de Limerick, 1,500,000 fr.; Hawkins, évêque de Raphoe, 6,250,000 fr.; Parter, évêque de Clogher, 6,250,000 fr.; Knox, évêque de Killaloe, 2,500,000 fr.; Stuart, archevêque d'Armagh, 7,500,000 fr.; au total, 46,875,000 fr. «Et ces hommes, s'écrie leMorning Advertiser, s'appellent lessuccesseurs des douze pauvres pêcheurs de Galilée!Et les oreilles de la législature se ferment lorsque le peuple se plaint, dans sa souffrance, d'aussi monstrueuses richesses!»
La législature sur le mariage des officiers de l'armée vient de subir une modification. Une circulaire du ministre de la guerre porte qu'à l'avenir «un officier ne pourra obtenir la permission de se marier qu'autant que la personne qu'il recherchera apportera en dot un revenu non viager de 1,200 fr. au moins.» Cette mesure a été vivement attaquée par la presse; nous ne croyons pas qu'elle soit vue plus favorablement par les filles sans dot. Elle nous paraît arriver d'autant plus mal à propos, que nous semblons toucher au moment où les femmes vont pouvoir se créer des ressources nouvelles, et devenir notaires, avocats et médecins. Nous en trouvons la preuve dans la lettre suivante, qui mérite de ne pas demeurer inaperçue, dans les annonces del'Estafette. Elle est datée du 13 janvier: «Monsieur le rédacteur, je vous remercie d'avoir, dans votre journal d'hier, fait connaître au public que madame Hahnemann est docteur en médecine homéopathique, ce dont, jusqu'à ce jour, ses amis avaient seuls connaissance. Mon litre de docteur, beaucoup plus honorable pour moi que ne le serait celui d'une principauté, n'est pas, comme vous l'avancez sans connaissance de cause, un héritage du docteur Hahnemann;ce titre je l'ai mérité par mes travaux, et il m'a été attribué par un diplôme exceptionnelque j'ai reçu d'une Académie ayant le droit de me le donner, et dont les membres sont les premiers médecins homéopathes du monde après Hahnemann. Pour une femme, il est tout aussi convenable d'être médecin que sœur de charité. La différence n'existe que dans le plus d'instruction et de capacité.--Je vous prie, monsieur, et au besoin je vous requiers d'insérer ma lettre telle qu'elle est, dans votre prochain numéro.Marie Hahnemann.»
Un incendie, causé par l'imprudence d'un domestique, a entièrement consumé l'hôtel du ministre de la marine à La Haye, et détruit la moitié des bâtiments où étaient placés les bureaux de l'administration. Tout un quartier a été menacé de ruine, et n'a été sauvé que par le dévouement et le courage de la population, à laquelle les jeunes fils du roi se sont associés par leur activité et leurs généreux efforts. Le ministre de la marine a tout perdu. Ce brave marin fut obligé.
Le soir même du sinistre, d'aller habiter un hôtel garni avec sa femme malade et ses deux filles. Le lendemain, il reçut du roi l'invitation d'aller occuper le palais que S. M. possède près du château royal. En prenant possession des appartements, le vice-amiral Ryk trouva sur une table un portefeuille contenant 25,000 fr. en billets de banque, et dans un meuble à côté un grand nombre de pièces d'étoffes précieuses destinées à composer une nouvelle garde-robe à madame Ryk et à ses filles.--A Paris, un accident qui aurait pu faire un grand nombre de victimes est arrivé au théâtre de l'Opéra-Comique. Un lustre est tombé dans la matinée d'un de ces derniers jours, et un pauvre ouvrier lampiste a été grièvement blessé. Ceci nous rappelle qu'il y a une vingtaine d'années, alors que l'Odéon était un désert abandonné, même de ses voisins, les journaux annoncèrent qu'un pareil accident était arrivé à ce théâtre, et l'un d'eux, pour rassurer complètement ses lecteurs sur les malheurs qu'il avait pu causer, s'empressait d'ajouter: «Heureusement c'était pendant la représentation.»
Le quartier Saint-Jacques, qui semblait, par sa hauteur au-dessus de la Seine, devoir être constamment privé d'eaux courantes, en est maintenant richement doté: déjà une vingtaine de bornes-fontaines versent chaque jour leurs eaux depuis le Val-de-Grâce jusqu'aux environs de l'Estrapade, et, dans peu de mois, les maisons les plus élevées pourront s'alimenter d'eau provenant du puits de Grenelle. Le réservoir placé sur le point culminant de la place du Panthéon est terminé, mais l'administration diffère d'y conduire les eaux jusqu'au mois d'avril, afin de laisser aux enduits qui le recouvrent le temps d'acquérir toute la dureté dont le béton est susceptible. MM. Mary et Lefort, ingénieurs des Ponts-et-Chaussées, chargés de l'aménagement des eaux du puits de Grenelle, ont pratiqué au bassin de distribution placé près du puits même une disposition ingénieuse destinée à suspendre momentanément la distribution de ces eaux dans le cas où, par une circonstance quelconque, elles deviendraient troubles. Elle consiste en une cuvette tellement équilibrée, qu'elle bascule quand elle reçoit des eaux dont la pesanteur spécifique est supérieure à celle qui est propre à l'eau pure. Quand donc l'eau entraîne avec elle une certaine quantité de sable, la cuvette se déverse, et l'eau ne peut être admise dans les conduites de distribution. Cet appareil a déjà signalé deux époques de troubles arrivés dans les eaux du puits de Grenelle. M. Lefort avait soupçonné que la première avait quelque relation avec un tremblement de terre qui avait été ressenti dans l'ouest de la France; ce soupçon a été changé en certitude par l'observation du second trouble arrivé le 25 du mois dernier, qui a été précédé seulement de deux jours par le tremblement de terre signalé à Saint-Malo, à Cherbourg et dans plusieurs autres points de la Bretagne, le 23 décembre. Le mouvement de trépidation que le sol éprouve par les tremblements de terre détruit les berges de la rivière souterraine qui alimente les eaux jaillissantes, et en trouble la pureté. Ce phénomène, qui peut, au premier abord, paraître singulier, se représente dans tous les tremblements de terre un peu considérables. Dans celui qui a ravagé Lisbonne en 1735, toutes les sources sont devenues troubles, et plusieurs même ont cessé de couler. En Savoie, il y a vingt-deux à vingt-quatre ans, les sources d'Aix ont éprouvé une suspension momentanée à la suite d'un tremblement de terre qui s'était fait ressentir dans le midi de la France, et, lors de leur réapparition, elles étaient tellement chargées de sable et d'argile, qu'on a craint pendant longtemps que ces sources, si utiles à la santé publique et qui forment la richesse du pays, ne fussent perdues pour toujours.
Nous avons dit, au début de ce numéro, que la postérité avait commencé pour l'exécrable nom d'Hudson Lowe. La mort, qui, au fait, tout en cherchant bien, pouvait facilement faire d'autres victimes du même genre, a frappé un officier distingué, d'un nom honorable, le colonel Dacis, et un magistrat estimé de la Cour de cassation, M. Tarbé. Quant à la mort annoncée de M. le duc d'Angoulême, elle a, depuis, été démentie.
--RECTIFICATION.--
Dans l'article que nous avons consacré à l'examen du nouveau système de chemins de fer, de M. le marquis de Jouffroy (voyez p. 314), nous avons dit qu'aucune des inventions mises au jour depuis la catastrophe du 8 mai 1842 n'était apparue avec un caractère d'évidence telle que les compagnies aient dû, sous peine de félonie envers le public, s'en emparer et les appliquer à leurs chemins. Quelques lecteurs ont pu donner à nos paroles un sens plus étendu que nous n'avons prétendu le faire, et englober dans cette espèce d'arrêt de répudiation toutes les inventions, même celles, qui sont antérieures à la date du 8 mai. Telle n'a pas été notre pensée, et notre devoir d'homme loyal et cherchant la vérité nous impose l'obligation d'aller au-devant de cette interprétation et des conclusions que l'on serait tenté de tirer de ce que nous avons dit.
L'exception que nous avons faite en faveur du système atmosphérique, qui, connue on le sait, est à l'état d'expérience en Irlande et le sera peut-être bientôt en France, doit s'étendre à un autre système imaginé dès 1837 par M. Arnoux, et qui a déjà réuni les suffrages de tout ce que la France compte d'hommes compétents dans cette matière.
Pour beaucoup de nos lecteurs, nommer M. Arnoux, c'est leur rappeler suffisamment et l'invention et son mérite. Pour ceux qui ne la connaissent pas, nous en dirons quelques mots.
M. Arnoux frappé des inconvénients que présentent dans l'exploitation des chemins de fer le parallélisme inflexible des essieux et la solidarité du moyeu de la roue avec l'essieu, inconvénients qu'on a cherché à diminuer en augmentant le rayon des courbes, a imaginé un système dans lequel les essieux sont toujours normaux à la courbe qu'ils parcourent, la première direction leur étant donnée par quatre galets conducteurs placés en contrebas du premier essieu. Il a de plus permis aux roues de tourner sur les essieux, ces derniers ne pouvant prendre qu'un mouvement horizontal autour d'une cheville verticale qui les traverse par le milieu.
Notre intention n'étant pas de donner aujourd'hui, du système dont il s'agit, une description qui sera mieux placée à propos de la prochaine présentation d'un projet de loi aux Chambres, nous n'ajouterons rien sur l'invention elle-même. Nous diront seulement que l'auteur ayant soumis, en janvier 1838, un modèle de son système à l'Académie des Sciences, la commission chargée de l'examiner lui accorda son approbation et émit le vœu qu'il pût être soumis à un essai en grand. Ce vœu a été accompli par la construction à Saint-Mandé d'un chemin de fer ordinaire de 1,200 mètres de développement, présentant une succession de courbes de petit rayon, sur lesquelles l'inventeur fit, avec un train composé de six voiture chargées et remorqué par une locomotive, de nombreuses expériences qui eurent pour témoins l'Académie des Sciences, le ministre et le sous-secrétaire d'État des travaux publics, un grand nombre de pairs et de députés, plusieurs officiers des armes spéciales, et presque tous les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées et des Mines en résidence à Paris. Le résultat du nouvel examen auquel se livrèrent les divers corps savants que nous venons de nommer fut consigné dans différents rapports adressés, soit à l'Académie, soit au ministre des travaux publics, et, nous devons le dire, entièrement favorables à l'inventeur.
Depuis lors, M. Arnoux a demandé, pour l'application de son système, la concession d'un chemin de fer de Paris à Saint-Maur. Cette demande, soumise à toutes les formalités d'enquête et d'examen dont l'administration a dû s'entourer dans cette grave circonstance, où il s'agissait de donner enfin l'essor à une invention nouvelle, n'attend plus que la sanction législative. Elle est accordée en principe, et probablement le chemin de fer serait déjà en cours d'exécution. Si sa position aux portes de Paris ne le faisait pas rentrer dans la classe de ceux qu'on ne peut concéder par ordonnance royale.
Les explications que nous venons de donner sur un système que nous regrettons d'avoir passé sous silence dans notre dernier article, prouveront à nos lecteurs que nous avons été loin de le comprendre parmi ceux qui doivent rester toujours à l'état d'utopie ou de modèleen petit, ce qui, dans beaucoup de cas, est absolument la même chose.
Expériences américaines: Martin prend un associé.--Vallée d'Éden en perspective.
(V. t. II. p. 20, 38, 103, 139, 153, 211 et 234.)
L'heureux chroniqueur des aventures de Mark et de Martin se félicite de parcourir de nouveau avec eux le champ classique de la liberté et d'une moralité sans hontes. Respirons avec nos deux voyageurs l'air de l'indépendance; apprenons à apprécier, avec un pieux respect, cette habile interprétation du code, plus ingénieuse encore que morale, qui consiste à se faire une loi de ne jamais rendre à César ce qui appartient à César (1). Respirons (si nous le pouvons) à l'aise dans cette atmosphère sacrée, qui vivifia naguère les larges poumons d'un noble patriote (2); grand homme! qui, même en dormant, rêvait liberté entre les bras d'une esclave, et, au réveil, vendit à l'encan, avec une impartialité remarquable, la malheureuse et sa portée, dont lui-même était père. Exemple de sage économie qui a trouvé plus d'un imitateur.................................................................................................................................................
Note 1: La responsabilité de cette amère critique des États-Unis, de la facilité accordée aux banqueroutes, de l'absence d'esprit de famille, de l'égoïsme, de l'outrecuidance, etc., etc., reprochés aux Américains de l'Union doit peser en entier sur Dickens: nous ne nous associons nullement à sa façon, probablement partiale, d'envisager l'Amérique; ses opinions se ressentent trop peut-être de l'inimitié, de la jalousie qui subsiste toujours entre la mère patrie et ses colonies affranchies malgré elle.
Note 2: Un des présidents du congrès des États-Unis est accusé d'avoir vendu les enfants qu'il avait eus d'une de ses négresses.
Quel cliquetis! quel bruit! les roues s'entre-choquent, le rail frissonne, les wagons s'élancent, et voilà que la machine hurle sous la torture, comme un être vivant qui se tord dans l'agonie; faible comparaison, car le fer et l'acier comptent bien autrement dans cette république que le sang et la chair. Si l'on exige trop de l'œuvre du genre humain, elle porte en ses flancs la vengeance... Mais l'imparfait mécanisme, œuvre de la main divine, peut être foulé, brisé, écrasé, le tout impunément. Voyez cette machine! Eh bien! il en coûterait plus en amendes, restitutions, confiscations, à celui qui briserait en son caprice l'insensible masse de métal, que si, s'en prenant à des créatures humaines, il se fût avisé de trancher une vingtaine de vies.
Ce n'étaient point des pensées de ce genre qui préoccupaient le conducteur de la locomotive que nous venons de voir partir; probablement même le brave homme se dispensait-il tout à fait de penser. Nonchalamment appuyé sur un côté de la voiture, bras et jambes croisés, il fumait sa pipe, immobile et muet, sauf quand, d'un grognement aussi court qu'une de ses bouffées, il approuvait quelque coup bien visé de son camarade le chauffeur. Celui-ci trompait ses loisirs en jetant, bûche après bûche, de la provision dutender, aux nombreux troupeaux errants des deux côtés de la route. Nonobstant l'impassibilité des deux hommes, les wagons poursuivaient leur course avec vitesse, à part quelques secousses et cahots, les rails étant fort irrégulièrement alignés.
Le convoi se composait de trois chars gigantesques, autrement ditscaravanes: le char des dames, le char des messieurs, et enfin celui des nègres, le dernier peint en noir, par égard pour les occupants, bien que Mark et son maître n'eussent point de compagnes de voyage, ils avaient pu se faire admettre, ainsi que plusieurs autres gentlemen, dans le premier char, le plus commode, et qui n'était pas plein, à beaucoup près.
«Eh bien! Mark, dit Martin examinant son compagnon avec une curiosité inquiète, vous voilà donc bien content d'avoir laissé New-York derrière nous?
--Oui, monsieur, fort content.
--Est-ce que les occasions d'éprouver ou d'aiguiser votre jovialité, comme vous dites, vous manquaient là-bas?
--Bien au contraire, monsieur; jamais je ne passais plus gaillarde semaine que ces huit jours chez les Pawkins.
--Et, reprit Martin, en hésitant comme s'il eût déjà plusieurs fois éludé la question, et... que vous semble de nos espérances actuelles?
--Florissantes, monsieur. Peut-on trouver un nom de meilleur augure que celui de Vallée d'Éden? D'ailleurs, on m'a affirmé, poursuivit Mark après une pause, qu'en fait de lots, aux de serpents, au grand complet, ne nous feraient pas faute dans ce nouveau paradis.»
Loin de s'appesantir sur ce que cette information pouvait avoir de fâcheux, Mark prit un air aussi rayonnant que s'il n'eût eu autre désir et passion en sa vie que de se faufiler dans l'intimité des reptiles.
«Qui vous a dit cela? demanda sévèrement Martin.
--Un officier militaire, répondit Mark.
--Archi-fou que vous êtes! répliqua son maître riant en dépit de lui-même, que voulez-vous dire avec votre officier militaire? Vous savez aussi bien que moi qu'ici les officiers pullulent comme...
--Certes, il y en a plus que d'épouvantails dans nos chènevières, interrompit Mark. Même sorte de milice encore, toute de veste et d'habit, avec un bâton au milieu... Ah! ah! allez, n'y prenez pas garde, monsieur; c'est mon humeur; je ne saurais m'empêcher d'être gai.--Eh bien! c'était donc un de ces conquérants à poitrine rembourrée, de chez Pawkins, lequel me dit: «Suis-je bien informé? (soufflant ses mots, non pas complètement à travers ses narines, mais comme s'il eût fait jouer une soupape tout au haut de son nez.). Est-il exact, me dit-il, que vous deviez partir pour la vallée d'Éden?--J'en ai ouï quelque chose, ai-je répondu.
--Oh! reprend-il, si jamais là-bas il vous arrive de coucher dans un lit... (Il n'y a rien qui ne se puisse, comme vous savez, avec le temps et les progrès de la civilisation!) Si donc il vous arrivait par hasard de coucher dans un lit, n'oubliez pas, croyez-moi, de vous munir d'une bonne hache.» Moi de le regarder en face et fixement. «Quoi! des puces? lui dis-je.
--Mieux que cela, répond-il.--Des vampires!--Allez, encore.--Des mosquites, peut-être?--Allez, allez, toujours; encore mieux.--Mais quoi de mieux?--De mieux? Eh! eh! desserpents, dit-il, de bons serpents à sonnettes. Vous flairez juste, étranger, en croyant trouver là-bas quelques lantiponneurs mangeurs de chair humaine de la petite espèce; mais ce n'est pas la peine d'y prendre garde: ils tiennent compagnie. C'est aux serpent» que je vous conseille de faire attention. Lorsqu'en vous éveillant vous en verrez un, tout droit, posté sur votre lit, en manière de tire-bouchon allongé posé sur son manche, coupez-le-moi en deux sans barguigner, car c'est un venimeux coquin, qui ne s'y reprendrait pas à deux fois pour bâcler votre affaire.
--Pourquoi ne m'as-tu pas averti plus tôt! s'écria Martin, dont l'expression faisait en ce moment ressortir fort à leur avantage les traits rayonnants de Mark.
--Est-ce que j'y ai seulement songé, monsieur! repartit celui-ci. Cela m'est entré par une oreille et sorti par l'autre. Merci de ma vie! je gagerais que c'était quelque actionnaire d'une autre compagnie qui fabriquait toute cette histoire pour nous enlever à l'Éden de la concurrence, et nous embaucher pour son Éden à lui!
--Cela se pourrait!... répliqua Martin; tout au moins puis-je dire en conscience que je le souhaite de toute mon âme!
--Pas de doute que c'est cela, monsieur, répondit Mark, qui, dans le bouillonnement de courage qu'avait soulevé en lui l'anecdote, avait un moment oublié l'effet probable, qu'elle aurait sur son maître. D'ailleurs, de façon ou d'autre, ne nous faut-il pas vivre, monsieur?
--Vivre! se récria Marlin, c'est aisé à dire; mais s'il nous arrivait de trop bien dormir quand les serpents à sonnettes se dresseront en tire-bouchons sur nos lits, cela ne serait pas aussi aisé à faire!
--Supérieurement raisonné! dit une voix parlant de si près qu'elle chatouilla l'oreille de Martin. La chose est terriblement vraie».
Se retournant aussitôt, Martin s'aperçut qu'une tête s'était insinuée entre Mark et lui. Elle appartenait à un de leurs voisins placé derrière eux: il appuyait son menton sur le dossier de leur banquette, et se divertissait à écouter leur conversation. L'homme était porteur d'une de ces physionomies froides et sans vie auxquelles une semaine de séjour dans le Nouveau-Monde devait avoir habitué nos voyageurs. Ses joues se creusaient comme s'il les eût constamment sucées, les aspirant du dedans. Le soleil, en brûlant son teint, ne l'avait pas cuivré d'un robuste hâle, signe de force et de santé, mais l'avait badigeonné d'un jaune sale. Le regard rusé qui s'échappait par les coins de ses perçants yeux noirs à demi clos, semblait dire: Vous ne me duperez pas encore cette fois. Vous en auriez bien envie; mais, bernique! Ses bras reposaient négligemment sur ses genoux, tandis qu'il se penchait en avant pour écouter. Dans sa main droite était un couteau, dans la gauche une tranche de carotte de tabac qu'il tenait comme nos paysans anglais tiennent leur morceau de fromage. Il se mêla à la discussion avec aussi peu de cérémonie que si, depuis plusieurs jours, invité à peser les arguments de part et d'autre, il se trouvait obligé en conscience d'émettre un avis. L'idée que l'on put ne pas désirer l'honneur de sa connaissance, et que les deux étrangers aimassent mieux garder pour eux leurs affaires privées, n'entrait pas plus dans cette tête que si c'eût été celle d'un ours ou d'un buffle.
«Je dis, répéta-t-il avec un hochement de tête de condescendance qui s'adressait à l'homme d'outre-mer, au Barbare, à Marlin, je dis que c'est une terrible vérité. Damnées soient toutes ces engeances de vermine!»
Fort disposé à insinuer que legentlemanvenait étourdiment de se damner lui-même, Martin ne put s'empêcher de froncer le sourcil; mais, se rappelant qu'à Rome il faut faire comme les Romains, il s'efforça de sourire de son air le plus gracieux.
Leur nouvel ami, affairé à tailler ses feuilles de tabac, tout en sifflotant, un petit air pour son amusement particulier, en resta là pour l'heure. Quand il se fut façonné une chique à son goût, il ôta la vieille de sa bouche, et la déposa paisiblement sur le dos de la banquette, entre Mark et Martin, pendant qu'il enfonçait la neuve dans le creux de sa joue, où elle fit tout d'abord l'effet d'une énorme noix ou d'une petite pomme. L'opération terminée à sa complète satisfaction, il insinua la pointe de son couteau dans la vieille chique, et, la soulevant pour l'examiner mieux, il remarqua, de l'air d'un homme qui n'a pas vécu en vain, «qu'elle était considérablement usée.» Puis il la lança dehors, remit son couteau dans une poche, le reste de son tabac dans l'autre, appuya son menton sur le dossier, comme ci devant, et paraissant approuver la forme de la veste de Martin, il étendit la main pour en tâter le tissu.
«Comment nommez-vous cette étoffe? demanda-t-il.
--Ma foi, je n'en sais pas le nom, dit Martin.
--Combien cela peut-il vous coûter? un dollar l'aune, au moins, je parie?
--En vérité, je l'ignore,
--Dans ma patrie, reprit l'Américain, nous connaissons lecoûtet la valeur de nosproduits.»
Marlin n'élevant nulle objection, il y eut une pause.
«Eh bien! reprit leur nouvelle connaissance, après avoir regardé fixement les deux Anglais pendant tout l'intervalle du silence, comment va la vieille marâtre par le temps qui court?»
Mark Tapley, comprenant qu'il s'agissait de sa propre mère, allait vivement rétorquer l'insulte, sans la prompte intervention de Martin.
--«Serait-ce la mère patrie que vous désignez ainsi, monsieur? demanda-t-il.
--Ah! ah! ricana son interlocuteur; et où en est-elle, s'il vous plaît? Progressant à reculons, selon sa coutume, sans doute! A la bonne heure! Et la reine Victoria, comment se porte-t-elle?
--Fort bien, à ce que je présume, répliqua l'Anglais,
--Et, dites donc, votre reine Victoria ne tremblera pas dans sa peau lorsqu'elle entendra parler de notre meeting de demain? Non, elle n'a garde, n'est-ce pas?
--Mais, pas que je sache. Pourquoi tremblerait-elle?
--Le frisson ne la gagnera pas, non! quand elle entendra parler de nos faits et gestes?
--Ma foi, non, répondit Martin; de cela j'en pourrais jurer.»
L'Américain, évidemment frappé de l'ignorance ou des préjugés de l'Anglais, le regarda en pitié, et reprit:
«Eh bien, monsieur, moi, je n'ai qu'une chose à vous dire: Apprenez qu'il n'y a pas une machine à vapeur dans tous les libres États de l'Union (que protège le Dieu tout-puissant!), pas une machine en explosion, avec sa chaudière éclatée, qui soit plus démontée, plus disloquée, plus détraquée, que ne le sera cette jeune créature, dans ses somptueux appartements de la Tour de Londres(3), quand elle aura lu le dernier numéro de notre fameuseGazette de l'Association du Water-toast.»
[Note 3: Loger la reine d' Angleterre à la Tour de Londres, où l'on garde les lions, c'est précisément comme si, s'autorisant du nom de Jardin du Roi, donné un Jardin des Plantes, on affirmait que les rois de France habitent la ménagerie.]
Plusieurs voyageurs avaient quitté leurs banquettes pendant ce dialogue pour se rapprocher; ils parurent enchantés du discours. L'un d'eux, fort maigre, portant une cravate blanche, nouée lâche au cou, un fort long habit blanc, un très-court manteau noir, personnage qui semblait faire autorité parmi les autres, se rendit interprète de la satisfaction de tous.
«Hem! M. Aristide Kettle!» s'écria-t-il en ôtant son chapeau.
Il y eut unchutgénéral.
«M. Aristide Kettle!... Monsieur!»
M. Kettle salua.
«C'est au nom de cette assemblée, monsieur, au nom de notre commune patrie, au nom de cette équitable, de cette sainte cause de sympathie, à laquelle nous sommes tous liés que je vous remercie! je vous remercie, monsieur, au nom des membres de l'Association du Water-toast; je vous remercie encore au nom de laGazette du Water-toast; et je vous remercie derechef, monsieur, au nom de la bannière étoilée de la grande Union, pour cette déclaration tout à la fois si logique, si claire, si éloquente! Et, si j'osais, monsieur (en parlant, afin de s'assurer forcément l'attention du jeune Anglais, à qui Mark murmurait quelques mots à l'oreille, il le poussa du bout du manche de son parapluie), si j'osais, en terminant, monsieur, émettre un vœu, un souhait en rapport indirect avec la question qui nous occupe, je dirais, monsieur: Puisse le noble bec de l'aigle américaine rogner l'ongle sanglant du lion britannique, afin qu'il apprenne à faire résonner sur la harpe irlandaise, et sur le violon écossais, ces libres mélodies qui s'exhalent du fond de chaque coquille endormie sur les rives de notre verte Colombie!»
Ici, le maigre personnage se rassit au milieu de la sensation la plus vive, et tous les visages prirent un air profond.
«Général Choke! dit M. Aristide Kettle, vous me réchauffez le cœur! oui, monsieur, vous m'avez réchauffé le cœur! Mais le lion britannique n'est pas ici sans représentant, et je serais curieux d'entendre quels arguments celui-ci prétendrait alléguer.
--Sur ma parole, s'écria Martin en riant, si vous me faites l'honneur de me conférer un si imposant caractère, tout ce que je puis répondre, c'est qu'il n'est point arrivé à ma connaissance que jamais la reine Victoria ait lu laGazette du...je ne sais comment vous l'appelez, et que je ne présume pas qu'elle en entendu parler de sa vie.»
Le général Choke adressa un sourire de commisération à ses compatriotes, et reprit en façon d'explication bénigne; «Elle lui est expédiée, monsieur, régulièrement expédiée par la poste.
--Si on l'adresse à la Tour de Londre, je doute fort qu'elle arrive en main propre, fit observer Martin, car ce n'est point là que demeure la reine.
--La reine d'Angleterre, messieurs, ajouta Mark Tapley, affectant la plus grande politesse et regardant ses auditeurs avec un sérieux imperturbable; la reine d'Angleterre loge à la Monnaie, afin d'avoir l'œil sur l'argent. Elle a aussi, à la vérité, un logement chez le lord-maire, à l'hôtel de ville en vertu de sa charge; mais elle s'y tient rarement, vu que les cheminées fument.
--Mark, murmura Martin, ayez la bonté, s'il vous plaît, de ne pas vous mêler de la conversation, quelque burlesque qu'elle puisse vous paraître.--Je vous faisais simplement observer, messieurs (quoique la chose soit de peu d'importance), que la reine d'Angleterre n'a jamais habité la Tour de Londres.
--Général! s'écria M. Aristide Kettle, vous l'entendez!
--Général! répétèrent plusieurs autres voix, général!
--Paix! silence, je vous prie! dit le général Choke levant la main et s'exprimant avec une affectueuse bienveillance, une condescendance des plus touchantes, j'ai déjà eu lieu de remarquer comme une circonstance fort extraordinaire, que j'attribue aux institutions arriérées de la Grande-Bretagne, dont la tendance fut toujours de supprimer, avec un soin jaloux, toute enquête populaire, toute loyale information, tandis que dans les déserts, dans les forêts sans routes et sans limites de notre continent occidental, elles circulent et se répandent avec autant de profusion que de vélocité; j'ai souvent, dis-je, eu lieu de me convaincre que les connaissances acquises par les Anglais eux-mêmes sur les sujets qui les touchent de plus près sont loin d'égaler celles que possèdent la plupart de nos citoyens, grâce à leur esprit actif, remuant, progressif. Le fait actuel est intéressant sous ce rapport, et confirme pleinement mon observation. Lorsque vous assurez que votre reine ne réside pas à la Tour de Londres, monsieur, poursuivit-il, s'adressant cette fois à Martin, vous tombez, dans un erreur commune, même, à plusieurs de vos compatriotes que recommanderaient leurs lumières et leur moralité; mais vous êtes dans l'erreur, monsieur, tout à fait dans l'erreur: c'est à la Tour que demeure la reine.
--Quand elle est à la cour de Saint-James, lit observer M. Kettle.
--Quand elle est à la cour de Saint-James, cela va sans dire, reprit le général avec la même bénignité; il est clair qu'elle ne saurait loger en même temps à Londres et au pavillon de Windsor.»
(La suite à un autre numéro.)
Notre confiance n'a point été trompée. La solennité du 15 janvier a été digne de son objet, digne aussi de la nation qui venait rendre un solennel hommage au plus grand génie qui l'ait illustrée dans les lettres.
Dès onze heures et demie, le corps de ville, composé du conseil municipal de Paris, des maires et adjoints des douze arrondissements, du conseil de préfecture de la Seine, ayant en tête M. le comte de Rambuteau; les cinq Académies de l'Institut; les quatorze députés du département; la commission de souscription au monument; les membres du bureau de la société des gens de lettres; la commission de l'association des auteurs dramatiques; celle des artistes de nos différentes scènes, se rendaient et étaient reçus au foyer de la Comédie-Française par les sociétaires de cette troupe, dont Molière fut le fondateur. Le concours était nombreux; toutefois M. Dopin l'aîné, qui y figurait comme membre de l'institut, exprimait tout haut le regret que l'autorité supérieure s'y fût fait représenter, et disait que l'honneur de présider à une pareille cérémonie était trop grand pour être de ceux qu'il est permis de déférer.
A midi le cortège, précédé d'un bataillon de la deuxième légion de la garde nationale, musique en tête, a défilé entre deux haies de soldats, et est bientôt arrivé sur l'emplacement où s'élève le monument. Tout y avait été disposé, par les soins de l'architecte, avec un goût et un sentiment parfaits. La maison de la rue de Richelieu n° 34, où mourut Molière, était tendue de velours rouge, rehaussé de glands et de crépines d'or, jusqu'au troisième étage. A la hauteur du premier, on lisait l'inscription suivante gravée sur une table de marbre qui demeurera encastrée dans la façade de cette habitation: «.Molière mourut dans cette maison, le 13 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.» Des bannières en soie plantées sur divers points du carrefour portaient le titre des pièces de l'auteur immortel, et une estrade destinée à recevoir les orateurs qui allaient se succéder était dressée en face du monument, qu'un voile immense couvrait encore tout entier. Quand le cortège a eu pris place, le voile s'est écarté, chacun s'est découvert, d'universels applaudissements se sont fait entendre, et à cette manifestation générale et éclatante en l'honneur d'un grand homme ont succédé des témoignages unanimes d'approbation pour l'habile artiste qui a su tirer un parti si heureux, si inattendu de la tâche, pour tout autre ingrate, qu'on lui avait donnée à remplir.
Monument de Molière.--LaMuse enjouée, statue en marbre,par M. Pradier.
Chacun, en effet, et même ceux qui, comme nous, avaient regardé cet emplacement comme le plus historiquement convenable, avaient reconnu toutes les difficultés qu'il présentait pour la construction d'un monument. Nous savions bien, comme on l'a fort bien dit à la Chambre des Députés dans la discussion de la loi, qu'il y avait à Paris quelques places publiques, dans quelques quartiers nouveaux, où une statue de Molière pourrait faire bon effet. Mais ce n'eût plus été à Molière, comme on l'a répondu, que la statue aurait été consacrée, c'eût été à l'embellissement de cette place; toute autre statue jouerait aussi bien ce rôle. Il faut se garder de croire qu'un monument soit une chose banale, qu'on puisse à volonté planter dans tel ou tel lieu: quand vous avez le bonheur de rencontrer une place où il s'élève pour ainsi dire tout naturellement, où il a un sens, où il parle au souvenir et à l'imagination, ne vous avisez pas d'aller chercher ailleurs. Qu'importe que ce soit un carrefour plutôt qu'une place publique? qu'importe que le quartier soit populeux, que la foule se presse à l'entour de votre monument? Ce serait une façon singulière d'honorer nos grands hommes que de les déporter dans une solitude. Si nous leur élevons des statues, n'est-ce pas pour les exposer aux regards, et les spectateurs seront-ils jamais trop nombreux? Nous avions compté sur le génie de l'artiste pour mettre à profit ces avantages moraux et vaincre ces difficultés matérielles M. Visconti a dépassé notre attente. Son œuvre, dont nous donnons aujourd'hui une reproduction fidèle, est conçue avec esprit et étudiée avec un grand soin. Il a, comme on l'a déjà dit, évidemment cherché à s'inspirer des œuvres les plus élégantes de l'architecture en usage vers l'époque qui suivit la mort de Molière. Ce fronton arrondi, ces colonnes corinthiennes richementMonument de Molière--Molière, statue en bronze,par M. Seurre aîné.fouillées, ces profils largement accentués, sont des souvenirs réveillés avec une heureuse intention. «On pourra supposer, dans un siècle ou deux, a dit ingénieusement M. Vitet, que cette façade a été construite il y a cent cinquante ans. C'est assurément un bon procédé envers nos pères, lorsque nous réparons un de leurs oublis, que de rendre ainsi presque illisible la date du monument (4).»--La statue en bronze de Molière, par M. Seurre aîné, est une œuvre consciencieuse; le monument a été conçu de manière à la bien faire ressortir. Le sculpteur n'a pas cru devoir faire choix du type, peut-être conventionnel, mais du moins consacré pour la figure de Molière, qu'avaient précédemment reproduit le burin de Fiquet et le ciseau de Houdon. C'est un tort peut-être: il faut représenter les hommes populaires tels qu'ils sont conservés dans les souvenirs du peuple. C'était le sentiment du même artiste quand il a placé sur la colonne Vendôme Napoléon avec son chapeau et sa redingote historiques. Nous regrettons que cette fois il ait cru devoir adopter un autre parti. --Les statues de M. Pradier, représentant la comédie sérieuse et la comédie enjouée, distinction que nous ne comprenons pas bien, et qu'il a été difficile, on le sent, d'exprimer en marbre, sont belles, et se marient bien à l'architectonique dont elles font en quelque sorte partie dans le plan du monument. L'effet général a donc été excellent, et chacun des détails a support, avec avantage l'examen.
Note 4: La pensée de M. Vitet a été reproduite avec assez de bonheur par l'auteur d'un poème que, dans son concours, l'Académie Française a distingué, M. Arthur de Beauplan: