Caricature.

Ainsi dans leur saison les canes du LaplandPartent, formant dans l'air un triangle volant;Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.Chacun du dernier rang se transporte au premier,Chacun du premier rang se replace au dernier.Ils abordent les bois, les monts et les rivagesRetentissent du vol de ces vivants nuages,Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.(Delille.)Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là, toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en soit si mauvaise.En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite. Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres. Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre commence, et des voitures emportent marche le produit de cette boucherie.Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête, percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux, près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand nombre3.»Note 3:(retour)Description de l'empire de la Chine, par le père J.-B. du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse de joncs, à dix pas de nous.«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un ici; je ne suis pas un canard.--Et qui diable parle ainsi?--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.--Je ne vois point de bateau.--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à effrayer les canards.--Vous êtes donc dans l'eau?--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi, nous serions sûrs de tuer.--Merci.--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai pas.--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous, professeur?--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague pour dire son fameuxquos ego.«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards arrivent.»Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin, n'eurent point de résultat.«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le plaisir de m'y laisser tranquille.--Comment! vous allez prendre encore un bain?--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.--C'est le pis-aller.--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.--C'est ce que je cherche.--Avec un peu de bonheur vous réussirez.--Ce n'est pas sûr.--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un rhume?--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous entendrez parler de moi.--Et votre chien?--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.--Et si vous blessez un canard?--Est-ce que je ne sais pas nager!--A la bonne heure.»Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils répétèrent cette manœuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici, car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il doute encore.La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au brave Germain, garde breveté de l'étang.--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée, un homme fît de pareils tours de force.--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je ne voudrais pas imiter ce camarade-là.--De quel pays est-il?--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a obtenu la permission de chasser ici.»Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu, nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le sac de cuir.«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards dans ma poche.--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous pas en fiacre?--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour faire ce métier-là.--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup. Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et du bon.--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous avez encore la voix claire.--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en débarrasser.--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.--Je ne comprends pas.--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que j'ai la voix trop claire.--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de voix de ténor. Il leur faut des voix de bœuf qui font trembler les vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.--Vous pourrez bien partir avec lui.--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé une fameuse recette pour tuer les canards.--C'est vrai.--On dit que vous faites des livres sur la chasse.--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma méthode.--Peu de gens chercheront à vous imiter.--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.--Votre nom?--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.--Un de ces jours vous figurerez dansl'Illustration.ELZÉAR BLAZE.Caricature.Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants; nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.Caricature anglaise sur O'Connell.Bulletin bibliographique.Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes, dont la vente aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle Sylvestre.--Paris, 1844Charon. In-8.Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi avec laquelle on s'est présenté à elle.Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une œuvre de charlatanisme déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan. Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc, libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance, mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents, Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand,femme distinguée dans la littérature, comme le dit M. Charon.Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans laCollection des Documents inédits sur l'Histoire de France?«9 mars...«Mon cœur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre de lui au général Raxo, se terminant ainsi:«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le 8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la plus héroïque défense:«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans rechercher aucun stimulant.»Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould, adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais autres fois très-connue au théâtre des dieux:«Je chantois, ne vous déplaise.»Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous, mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un cœur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon cœur; voilà! sous quels auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune, qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pourl'amour; et trop jeune pour lamort: voyez donc, citoyen ministre; combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est, que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus, n'y me coucher, ny de quoy vivres.»Quelquefois il arrive auCatalogueque nous analysons de dire, comme à l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant, eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:«Je vous embrasse de tout mon cœur. Songez à votre poitrine et soyez, sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira. Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les faire.»Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner audience à la citoyenne La Saudraie:«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami, guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et renfermant ses stancesPour M. Molière sur sa comédie de l'École des Femmes, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances dans lesDélices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce temps, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique a données de ses œuvres, on la trouve composée de quatre stances seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:Tant que l'univers dureraAvecque plaisir on diraQue quoiqu'une femme complotte,Un mari ne doit dire mot.Et qu'assez souvent la plus sotteEst habile pour faire un sot.T.Histoire militaire des Éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8. Paris, 1843.Amyot, 7 fr. 50,Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de la composition des troupes, des différentes manières dont on les rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi, j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire. Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité. Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»L'Histoire militaire des Éléphantsse divise en trois livres, suivis d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M. Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants, sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant, quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient eue les Grecs de les connaître et de les combattre.Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour, suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le premier livre contient le développement.Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le sujet d'un chapitre.L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un dernier chapitre à les raconter.Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage; nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières. L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui maintenant n'est plus à faire.Les Césars; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º.Au Comptoir des Imprimeurs-Unis.L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son importance.Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines; cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite. Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires, de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny sur les Césars, est une œuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle, sur une matière qui semblait devoir être épuisée.Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette œuvre est neuve.Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée, complète, et désormais consacrée.C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du vulgaire.M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome. Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules César et finit à Néron.Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et l'histoire.Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de l'empire, son armée, sa capitale, ses mœurs, ses usages, ses vices, ses vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux autres volumes.Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage remarquable.Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part, introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'œuvre et la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le tout-puissant, le César, le presque dieu?Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient rigoureuse, austère, philosophique.Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de Champagny a fait comme Shakespere dansCorialanet dansJules Césaril met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de l'existence et des émotions romaines.Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensées'incrustedans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny lui-même.Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir.G. C.Amusement des Sciences.SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de la chambre.Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de suspension.Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté. Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches ordinaires.Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus actif.On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières. Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en une autre autour d'un axe horizontal.Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans les plus petites!II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu depasse-dix. On jette trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles. Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la somme des points sur deux faces opposées soit constammentsept, l'as opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21. Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures. Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour, l'autre contre passe-dix en un coup.Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul sont évidemment1/2      1/4     1/8     1/16    1/32pour gagner           1,       2,      4,      8,     16 fr., etc.,selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup, etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal, déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième coup; 500 francs pour mille coups, etc.Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix, si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte relativement à sa fortune.Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la science sous le nom deproblème de Pétersbourg.Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au 27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67, 108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26 coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas dépasser 13 francs 50 centimes.(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.)NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3 livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies, telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de 18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.A M. le Directeur deL'Illustration,Bordeaux, 17 janvier 1843.Monsieur,Vosrébusfiniront par causer quelque grand malheur. Deux honorables négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les choses se sont passées:M. A..., remarquant dans votrerébusun rayonnement circulaire d'un diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de représenterle soleil. Cela posé, il constata au centre de l'astre la présence d'unelaieet les attributs généraux desbeaux-arts. Armé de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la combinaison d'une phrase ainsi conçue:Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre.(Laie, beaux-arts sont dans le plus grand des astres.)Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M. A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être proclamé, sous la forme allégorique d'unrébus, dans un journal qui se distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort belles, repoussait la traduction de M. A... comme absurde, inconvenante et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il déclara:1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'unegloire;2° Qu'en effet on voyait au milieu de cettegloireles attributs des beaux-arts;3º Qu'on y voyait également unelaie, mais que cette laie étant sur le point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle étaitféconde.A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que, loin de signifier que les que lesbeaux-arts étaient dans le plus grand désastre, le rébus contenait ces mots:La gloireenvironneles beaux-arts et lesféconde. (etlaie féconde)Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les expressions que plus outrageantes.Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier numéro et par conséquent l'explication de votre dernierrébus. Ni l'un ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase était:Les beaux-arts sont dans toute leur gloire, la dispute se calma subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'ils ne sont pas dans le plus grand désastre!...»Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et croyez-moi,Votre bien dévoué serviteur et abonné,P. B..... O.Rébus.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUSL'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant.

Ainsi dans leur saison les canes du LaplandPartent, formant dans l'air un triangle volant;Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.Chacun du dernier rang se transporte au premier,Chacun du premier rang se replace au dernier.Ils abordent les bois, les monts et les rivagesRetentissent du vol de ces vivants nuages,Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.(Delille.)

Ainsi dans leur saison les canes du LaplandPartent, formant dans l'air un triangle volant;Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.Chacun du dernier rang se transporte au premier,Chacun du premier rang se replace au dernier.Ils abordent les bois, les monts et les rivagesRetentissent du vol de ces vivants nuages,Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.(Delille.)

Ainsi dans leur saison les canes du Lapland

Partent, formant dans l'air un triangle volant;

Chaque oiseau tour à tour à la pointe se place,

Un autre le relève aussitôt qu'il se lasse.

Chacun du dernier rang se transporte au premier,

Chacun du premier rang se replace au dernier.

Ils abordent les bois, les monts et les rivages

Retentissent du vol de ces vivants nuages,

Que l'instinct, le besoin, aidés d'un vent heureux,

Poussent vers des climats qui n'étaient pas pour eux.

(Delille.)

Il y a bien des manières de faire la chasse aux canards: avec des filets, des hameçons; à l'affût, avec un long fusil; en bateau, avec la vache artificielle, avec un chaudron rempli de charbons ardents, qui ressemble au soleil levant comme un soleil d'opéra; avec un petit chien couvert de la peau d'un renard, qui les attire près du rivage comme la chouette attire les petits oiseaux, etc. Dans cette saison, les rives de la Somme et de beaucoup d'autres rivières sont nuit et jour couvertes de chasseurs aux canards. La nuit, de vingt pas en vingt pas, elles sont gardées par un homme qui, bravant le froid et la pluie, reste là, toujours guettant l'arrivée de ces voyageurs lapons; et voilà pourquoi nous mangeons de si bons pâtés d'Amiens. C'est dommage que la croûte en soit si mauvaise.

En Angleterre, dans le Lincolnshire, on chasse le canard d'une manière qui tendrait à détruire l'espèce, si l'espèce pouvait être détruite. Près d'un marais fréquenté par ces oiseaux, on creuse un large fossé tournant, et qui va toujours se rétrécissant. Ce fossé, couvert d'un treillage et d'un filet est d'abord fort large, et finit par n'avoir plus qu'un demi-mètre. Des hommes, des chiens, postés sur les extrémités du marais, poussent peu à peu les canards vers le fossé, où règne le plus grand silence. Des canards privés sont là qui attirent les autres. Lorsque toute la bande est engagée dans la fausse rivière, un filet tombe pour en couvrir l'entrée, et le tour est fait. Alors le massacre commence, et des voitures emportent marche le produit de cette boucherie.

Il existe une autre manière de prendre les canards, et c'est principalement celle-là que je vais vous décrire. Avec plusieurs citrouilles, videz-les, façonnez-les de sorte à y introduire votre tête, percez-les de deux petit-trous pour vos yeux, et laissez-les flotter sur l'eau. Les canards s'habitueront bientôt à voir ces objets loin d'eux, près d'eux et au milieu d'eux. Ensuite, pendant la nuit, vous et vos amis, mettez-vous dans l'eau jusqu'au cou, mettez sur votre tête ce casque potironien, et flottez tout doucement sur l'eau. Au point du jour, les canards vont et viennent pour chercher à manger; ils s'approcheront de vous ou vous irez près d'eux, sans qu'ils se doutent que cette citrouille est habitée. En passant la main sous l'eau, vous en saisirez un par les pattes... Si je voulais rire, je vous dirais qu'en passant la main sous leur ventre vous tâterez ceux qui sont les plus gras; mais la chose est trop sérieuse pour que je me permette une mauvaise plaisanterie. Le canard saisi, vous l'accrocherez à un ressort en fer placé à votre ceinture, qui l'étouffera sur-le-champ et l'empêchera de remuer. Ses camarades ne s'apercevront de rien; ils croiront qu'il à plongé. Vous procéderez ainsi tant qu'il restera des canards, ou tant qu'ils ne se douteront pas du chemin pris par leurs amis pour aller faire un tour de broche ou de casserole.

Il me semble vous voir lever les épaules de pitié. Vous avez, souvent entendu citer cette chasse comme une hâblerie, et prémuni contre la rime du mot chasseur, vous n'avez rien cru. Eh bien! je vous parle très-sérieusement: dans ma bibliothèque cynégétique j'ai vingt ouvrages où l'on en trouve la description. J'ai des gravures faites par Philippe Galle, d'après Stradau, où tous les chasseurs sont représentés une citrouille sur la tête, prenant des canards par douzaine. Lisez ce que dit le père du Halde: «La manière dont ils prennent les canards mérite d'être rapportée: ils mettent la tête dans de grosses citrouilles sèches, où il y a quelques trous pour voir et pour respirer, puis ils marchent nus dans l'eau, ou bien ils nagent sans rien faire paraître au dehors que la tête couverte de la citrouille. Les canards, accoutumés à voir de ces citrouilles flottantes autour desquelles ils se jouent, s'en approchent sans crainte, et le chasseur, les tirant par les pieds dans l'eau pour les empêcher de crier, leur tord le cou et les attache à sa ceinture; il ne quitte point cet exercice qu'il n'en ait pris un grand nombre3.»

Note 3:(retour)Description de l'empire de la Chine, par le père J.-B. du Halde. Paris, 1738; in-folio, tome II, p. 138, col. 2.

Le père du Halde est un écrivain sérieux dont les ouvrages ont toujours joui d'une haute estime; ils sont sans cesse pillés par tous ceux qui écrivent sur l'Amérique, sur l'Inde ou sur la Chine. C'est une mine inépuisable pour ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet.

Vous allez me répondre peut-être: «Mais les canards arrivent en décembre, il fait bien froid; comment est-il possible de se mettre toute une nuit dans l'eau jusqu'au cou?» Cela ne me regarde pas, je vous donne la recette, libre à vous de ne point vous en servir. Comme à vous, il me paraissait à peu près impossible qu'un homme pût prendre un tel bain de sept ou huit heures; aujourd'hui, et je vais vous en dire la raison, je crois que nous pouvons tout ce que nous voulons.

Un de mes amis et moi nous chassions sur l'étang de Saclai, près de Bièvre; il gelait fort, et dans notre bateau nous étions transis de froid. Cachés dans une touffe de grands roseaux, nous attendions les canards que d'autres chasseurs poursuivaient des extrémités vers le centre. Tout à coup nous entendons une voix humaine qui sort d'une masse de joncs, à dix pas de nous.

«Ohé! prenez garde à moi, ne tirez pas de mon côté; il y a quelqu'un ici; je ne suis pas un canard.

--Et qui diable parle ainsi?

--Un confrère qui s'est mis à l'affût comme vous.

--Je ne vois point de bateau.

--Je crois bien; je n'en ai jamais. Voyez-vous, un bateau ne sert qu'à effrayer les canards.

--Vous êtes donc dans l'eau?

--Eh!... sans doute... jusqu'au cou. Si vous vouliez faire comme moi, nous serions sûrs de tuer.

--Merci.

--Vous avez gâté mon affût; les canards vous verront, et je ne tuerai pas.

--Il a raison me dit l'ami G; si nous nous fourrions dans l'eau, nos chances de succès seraient plus que doublées. Qu'en dites-vous, professeur?

--J'aime mieux le croire que d'y aller voir.»

A force de regarder, nous aperçûmes une tête d'homme couverte de roseaux, et ressemblant à celle d'un fleuve personnifié, comme on en voyait jadis à l'Opéra, et comme il en existe encore dans le jardin des Tuileries, à la grille du Pont-Tournant, où le pont ne tourne pas, car il n'y a point de pont. Si son fusil, qu'il portait horizontalement sur l'eau, avait été surmonté d'une fourche, il aurait ressemblé trait pour trait à ce brave Neptune lorsqu'il paraissait à cheval sur une vague pour dire son fameuxquos ego.

«Taisez-vous, nous dit le Fleuve enfoncé dans l'étang; les canards arrivent.»

Ils venaient droit à nous, mais apercevant notre bateau, ils firent volte-face; nos six coups de fusil, partis à la fois de fort loin, n'eurent point de résultat.

«Je vous le disais bien, dit le Fleuve sortant de l'étang, couvert d'une bouc qui se gelait sur sa peau, je vous le disais bien, les bateaux sont toujours vus par les canards; c'est trop grand, on ne peut pas les cacher. Si les canards volaient à fleur d'eau, passe encore; mais ils s'enlèvent, d'en haut leurs yeux plongent sur vous, et sauve qui peut.

--Soit, mais vous avez beau dire, vous trouverez peu d'imitateurs.

--Tant pis ou tant mieux, je n'aime pas la concurrence.

Chasses d'hiver.--La Chasse aux Canards.

Ah ça! je vais me placer ailleurs, là-bas, au bout; faites-moi le plaisir de m'y laisser tranquille.

--Comment! vous allez prendre encore un bain?

--Ceux-ci ne coûtent pas cirer.

--Qui sait? on peut gagner une fluxion de poitrine.

--C'est le pis-aller.

--En tout cas, vous êtes certain d'attraper un bon rhume.

--C'est ce que je cherche.

--Avec un peu de bonheur vous réussirez.

--Ce n'est pas sûr.

--Ah ça! dites-nous donc pourquoi vous avez tant d'envie de gagner un rhume?

--Je n'ai pas le temps, je ne veux pas perdre ma journée. Ce soir je vous conterai cela, quand la chasse sera finie. Voilà ces messieurs qui vont poursuivre les canards à l'autre bout; je vais me poster, et vous entendrez parler de moi.

--Et votre chien?

--Je n'en ai pas; un chien ne vaut pas mieux qu'un bateau.

--Et si vous blessez un canard?

--Est-ce que je ne sais pas nager!

--A la bonne heure.»

Et notre homme se mit à courir sur la rive; sa peau, couverte d'une couche de place, devint luisante comme un miroir; on l'aurait pris pour un de ces Cynocéphales qui vainquirent l'armée de Gengiskan. Ceci, pour beaucoup de gens, demande une explication. Les Tartares, conduits, par Gengiskan, arrivèrent sur les bords d'un fleuve habité par les Cynocéphales; quoiqu'il fit très-froid, ceux-ci se jetèrent tous dans l'eau. Bientôt ils en sortirent pour se rouler dans le sable; ils répétèrent cette manœuvre, et à chaque fois ils se formait sur leur corps une croûte de glace et de terre qui bientôt acquit la consistance du roc. Alors les Cynocéphales formèrent leurs rangs et se précipitèrent sur les Tartares, qui leur lançaient des milliers de flèches; mais rien ne pouvait traverser le bouclier qu'ils venaient de se faire. Les Cynocéphales mordirent les Tartares et les mangèrent. De là vient le proverbe encore en usage en Tartarie: «Mon père a été jadis mangé par les chiens.» Les anciens livres parlent des Cynocéphales, monstres avec tête et queue de chien. Pline, Chen, Aristote, saint Augustin, racontent sur ces gens-là des choses merveilleuses que je ne répéterai point ici, car vous ne les croiriez pas. Notre siècle est essentiellement sceptique; pour croire, il veut voir, et quand il a vu, quelquefois il doute encore.

La chasse continua sans épisode remarquable, et, le soir, nous rentrâmes chez le garde avec quelques bécassines, deux judelles et un canard.

«Connaissez-vous cet original qui chasse tout nu dans l'eau? dis-je au brave Germain, garde breveté de l'étang.

--Ah! ah! vous l'avez rencontré dans les joncs? Ce n'est Cas facile, je vous assure; il se cache comme un plongeon blessé.

--Si je ne l'avais pas vu, je ne pourrais pas croire que, par la gelée, un homme fît de pareils tours de force.

--C'est vrai. Quand je serais sûr de tuer tous les canards du monde, je ne voudrais pas imiter ce camarade-là.

--De quel pays est-il?

--De Versailles. Il chante à la cathédrale. Par le canal des curés il a obtenu la permission de chasser ici.»

Pendant que nous changions de linge et d'habits auprès d'un bon feu, nous vîmes arriver notre Fleuve. Il était proprement vêtu, gai, frais et dispos; il portait un ramier plein de canards, et sur ses épaules on en voyait encore une demi-douzaine qui n'avaient pas trouvé place dans le sac de cuir.

«Eh bien! lui dis-je, il paraît que la journée est bonne?

--Pas mauvaise; mais si vous ne m'aviez pas dérangé ce matin, j'aurais quatre ou cinq canards de plus. Avec votre maudit bateau, vous m'avez fait grand tort; c'est comme si vous m'aviez pris quatre ou cinq canards dans ma poche.

--Allons! allons! vous ne devez pas vous plaindre; car à vous seul vous avez tué plus que tous les autres chasseurs ensemble.

--Pardi! je crois bien; vous allez en bateau. Et pourquoi ne venez-vous pas en fiacre?

--Mais vous avouerez, mon cher, que peu d'hommes sont assez forts pour faire ce métier-là.

--Parce qu'ils ont peur, et voilà tout. Essayez, et vous ne vous en porterez que mieux. Tenez, dans ce moment, j'ai un appétit de loup. Allons, la fille, apporte-moi du pain, un gigot, du fromage, du vin, et du bon.

--Ce qui m'étonne, c'est qu'après cette immersion de sept heures, vous avez encore la voix claire.

--Et voilà le mal: car, entre nous, j'espérais gagner un bon rhume.

--A propos, vous me l'aviez déjà dit. Je serais curieux de savoir pourquoi vous désirez si fort un rhume. Bien des gens ne sont pas de votre avis, car lorsqu'ils en ont un, ils ne demandent qu'à s'en débarrasser.

--Parce que cela les gêne; mais moi, c'est tout le contraire; j'ai besoin d'un rhume dans ce moment, et je ne puis pas me le donner.

--Je ne comprends pas.

--Voici la chose: Je suis chantre de la cathédrale de Versailles; je chante les dessus, et c'est mal payé. A peine si je gagne pour acheter mon plomb et ma poudre. Heureusement que je tue assez de canards pour vivre. La basse-taille vient de mourir; j'ai demandé sa place, qui vaut trois fois plus que la mienne; mais le curé, mais l'évêque disent que j'ai la voix trop claire.

--J'y suis. Vous voulez vous enrhumer pour perdre votre voix de ténor.

--C'est cela. Ils disent que j'ai un ténor, et ils ne veulent pas de voix de ténor. Il leur faut des voix de bœuf qui font trembler les vitres. Soyez tranquille, si j'ai le bonheur que la gelée augmente, je finirai bien par m'enrhumer, et mon ténor s'en ira.

--Vous pourrez bien partir avec lui.

--Ah bah! c'est bon pour les élégants de Paris; ils ont peur de l'eau comme des chats. En attendant que le rhume vienne, j'ai toujours trouvé une fameuse recette pour tuer les canards.

--C'est vrai.

--On dit que vous faites des livres sur la chasse.

--Oui, par-ci, par-là, quelques-uns.

--Eh bien! dans le premier que vous publierez, vous pourrez donner ma méthode.

--Peu de gens chercheront à vous imiter.

--C'est égal, je serais bien aise de me voir imprimé tout vif.

--Votre nom?

--Jacques Rinart, rue Satory, à Versailles.

--Un de ces jours vous figurerez dansl'Illustration.

ELZÉAR BLAZE.

Le procès d'O'Connell donne lieu, en Angleterre, à un grand nombre de caricatures qui témoignent de la colère un peu plus que de l'esprit de John Bull. Celle que nous publions ici, empruntée à un journal souvent mieux inspiré dans ses moqueries pittoresques, représente le grand Agitateur en costume de mendiant, supporté par un peuple de fainéants; nous la reproduisons comme un échantillon de la verve et de la gaieté britanniques au sujet d'O'Connell et du rappel. Elle ne vaut pas assurément les sarcasmes et les lazzi dont O'Connell a semé ses discours contre l'Angleterre. A ne regarder que le côté comique de la question irlandaise, les rieurs ne seraient pas pour les Anglais, qui s'efforcent de se moquer d'O'Connell et de l'Irlande.

Caricature anglaise sur O'Connell.

Catalogue d'une belle Collection de lettres autographes, dont la vente aura lieu le 5 février 1844 et jours suivants, à la salle Sylvestre.--Paris, 1844Charon. In-8.

Il y a peu de temps, nous rendions compte d'un catalogue de livres auquel nous n'aurions eu aucun reproche à faire si son auteur eût pris le même parti que l'auteur de celui-ci. M. Charon s'intitule marchand d'autographes. Quand on ne se donne, en pareille occasion, ni pour un bibliographe, ni pour un bibliophile; quand on ne cache pas au public qu'il a affaire à un marchand, le public tient compte des annotations qui accompagnent chaque article, comme des réclames de la quatrième page des journaux; il sait qu'il a à voir par lui-même si on ne surfait pas sur l'importance des articles offerts et sur leur mise à prix; il n'a à se plaindre d'aucune surprise, et la critique, qu'on n'a pas cherché à abuser, est disposée à reconnaître la modestie et la franche bonne foi avec laquelle on s'est présenté à elle.

Le Catalogue de M. Charon n'est donc point une œuvre de charlatanisme déguisé. Les pièces qu'il renferme n'en avaient pas besoin; ce n'eût pas été un empêchement pour tel autre; mais M. Charon n'est pas charlatan. Sa notice, composée dans un système, qu'avait déjà adopté M. Leblanc, libraire consciencieux et instruit fait connaître les pièces qu'elle annonce suffisamment pour en faire comprendre l'intérêt ou l'importance, mais non assez pour satisfaire pleinement la curiosité. C'est un calcul fort naturel et fort bien entendu. Une pièce publiée perd de son prix pour les collecteurs d'autographes; en analysant les siennes et en se bornant à en donner des extraits, il leur a donc conservé, leur valeur en même temps qu'il l'a démontrée. Les noms les plus fameux et les plus illustres ont fourni leur contingent à cette collection: les rois et les notabilités républicaines, les papes et les actrices, les illustrations politiques, scientifiques et littéraires de ce siècle et des précédents, Richelieu, aussi bien que Descartes, aussi bine que George Sand,femme distinguée dans la littérature, comme le dit M. Charon.

Veut-on un passage d'une lettre d'Henri IV, que M. Berger de Xivrey aura à comprendre dans le recueil qu'il publie des lettres de ce roi dans laCollection des Documents inédits sur l'Histoire de France?

«9 mars...

«Mon cœur, jamais homme n'eut plus de plesyr à la chasse que j'ai eu aujourduy, car pour milan, pour héron, pour rinière, pour corneyle et pour les perdrys, yl ne ce peut myeus notter, je suys dans la chambre d'où je partys pour prandre Parys, despuys je ny avoys esté, le tamps a esté assés beau, mays crayns bien demayn de la nege; je me porte myeux aux chams qu'à la vylle. Mais je seroys plus contant sy vous etyés avec moy. Je vous donne mylle bonjours et autant de baisers.»

Aime-t-on mieux voir le trop fameux Carrier se mettre, bien autrement que le roi vert-galant, en dépense de baisers? qu'on achète une lettre de lui au général Raxo, se terminant ainsi:

«Embrasse l'ami Dutony et tous les sans-culottes qui combattent avec toi, et prends promptement Noirmoutiers. Salut et fraternité.»

Il y a une simplicité et, comme l'évènement l'a prouvé, une résignation antique dans la fin de cette lettre écrite au ministre de la guerre, le 8 mai 1815, par le général Barbanègre, allant prendre le commandement supérieur de la place d'Huningue, où il devait s'immortaliser par la plus héroïque défense:

«Je pars avec le désir de bien servir Sa Majesté, comme j'ai toujours fait, sans songer à vouloir mettre un prix à mes services, sans rechercher aucun stimulant.»

Que n'y a-t-il pas dans la lettre de la fameuse Sophie Arnould, adressée, le 1er pluviôse an VIII, au ministre de l'intérieur, Lucien Bonaparte, dont voici l'analyse et des extraits?

«Je me nomme Sophie Arnould, peut-estre très-ignorée de vous; mais autres fois très-connue au théâtre des dieux:

«Je chantois, ne vous déplaise.»

Elle ne voudrait cependant pas user de son temps et l'ennuyer d'un long préambule pour lui tracer ses vingt-six infortunes: elle avait déjà pris la liberté d'adresser sa plainte au premier consul: «Mais! je viens d'estre avertie par un journal qu'il n'en devoit connaître que par vous, mon ministre; eh! je me suis dit: Sois contente, Sophie; va! c'est un cœur de famille; conte luy ta chance; eh la voicy tout comme je l'ai dit à votre aîné.»--Elle lui parle de sa jeunesse, des vingt années consacrées au Théâtre des Arts; de son éducation; de son instruction; de ses amis; de ses protecteurs. Z... Quant à moy, j'avois alors pour recommandation: un physique heureux, une grande jeunesse, de la vivacité, de l'âme, mauvaise tête et bon cœur; voilà! sous quels auspices j'ay été asses heureuse pour illustrer ma vie......

Quand aux amis; je puis dires! que je les avoient si bien mérités, que je n'aie perdue que ceux que la mort m'a enlevée; et ceux, dont la tâche décemvirale m'a privés: il n'y a donc que cette inconstante fortune, qui, sans rimes, n'y raisons; m'a fait faux bon... eh! dans qu'elle circonstance! encorre! lorsque je suis devenue trop vieille pourl'amour; et trop jeune pour lamort: voyez donc, citoyen ministre; combien il est cruelle après tant de bonheur, de se trouver réduite à un état si misérable, eh! après avoir allumée tant de feux de n'avoir pas aujourd'huy, de quoy brûler un fagot dans ma cheminée: car, le fait est, que depuis que la Nation m'a couchée sur son grand livre, je n'aie plus, n'y me coucher, ny de quoy vivres.»

Quelquefois il arrive auCatalogueque nous analysons de dire, comme à l'article Boismont, par exemple: Lettre très-spirituelle, et d'en citer un fragment qui probablement n'est pas choisi pour le démontrer. La lettre toute intime de Diderot à l'abbé Lemonnier, dont le nom figure si souvent dans la Correspondance du philosophe avec mademoiselle Volant, eût mieux justifié cette qualification. Elle se termine ainsi:

«Je vous embrasse de tout mon cœur. Songez à votre poitrine et soyez, sage. Voyez, de jolies femmes et regardez-les tant qu'il vous plaira. Soupez avec des gens qui boivent du vin de Champagne, mais laissez-les faire.»

Une fort curieuse pièce est une lettre écrite le 7 ventôse an II, par Robespierre jeune à son frère aîné Maximilien, il l'engage à donner audience à la citoyenne La Saudraie:

«Il est nécessaire que tu l'entendes pour parvenir à connaître certains personnages qui jouent un rôle dans la révolution, et qui devroient cacher leur honte et leur immoralité. Les fripons montent à califourchon sur les bons citoyens; ils se disent les amis des républicains les plus distingués, j'ai rencontré des milliers d'intrigants qui répètent ton nom avec emphase, qui se disent tes plus intimes amis; les sots se laissent attraper par ces imposteurs qui se glissent dans toutes les administrations, tous les comités; guerre aux fripons, mon cher ami, guerre aux fripons; ce n'est pas la moins difficile, ils sont si nombreux qu'ils chassent partout les représentants du peuple. Ils osent dénoncer ceux qui leur découvrent le masque, et la réputation la mieux établie n'est point à l'abri de leur audace calomnieuse»

Enfin un autographe de cette collection, émanant de Boileau-Despréaux et renfermant ses stancesPour M. Molière sur sa comédie de l'École des Femmes, dissipe un doute, ou plutôt sert à relever l'erreur des éditeurs de Boileau. Cette pièce fut d'abord imprimée en cinq stances dans lesDélices de la Poésie galante des plus célèbres Autheurs de ce temps, Paris, 8° veau, 1664, in-12. Dans les éditions que le satirique a données de ses œuvres, on la trouve composée de quatre stances seulement. On en a conclu que la cinquième n'était pas de lui, et on a eu tort, cette pièce datée et signée le prouve. La seule conclusion qu'il en fallût tirer, c'est que Boileau avait trouvé ces vers faibles et qu'il les avait retranchés. Nous n'appellerons pas de son jugement:

Tant que l'univers dureraAvecque plaisir on diraQue quoiqu'une femme complotte,Un mari ne doit dire mot.Et qu'assez souvent la plus sotteEst habile pour faire un sot.T.

Tant que l'univers dureraAvecque plaisir on diraQue quoiqu'une femme complotte,Un mari ne doit dire mot.Et qu'assez souvent la plus sotteEst habile pour faire un sot.T.

Tant que l'univers durera

Avecque plaisir on dira

Que quoiqu'une femme complotte,

Un mari ne doit dire mot.

Et qu'assez souvent la plus sotte

Est habile pour faire un sot.

T.

Histoire militaire des Éléphants, depuis les temps les plus reculés jusqu'à l'introduction des armes à feu; avec des observations critiques sur quelques-uns des plus célèbres faits d'armes de l'antiquité; par le chevalier P. Armandi, ancien colonel d'artillerie, 1 gros volume in-8. Paris, 1843.Amyot, 7 fr. 50,

Cet ouvrage, publié en français par un Italien, «fruit de quelques années de loisir passées sur une terre hospitalière, patrie commune des lettres, des sciences et des arts,» a pour but de remplir une lacune importante dans l'histoire de l'art militaire des anciens. Jusqu'à ce jour, en effet, des gens de guerre ou des érudits s'étaient occupés de la composition des troupes, des différentes manières dont on les rangeait en bataille, des armes, des machines, de la castramétation et de la poliorcétique, mais ils avaient complètement négligé l'emploi des éléphants dans les armées. Et cependant de l'époque d'Alexandre à celle de César, c'est-à-dire pendant les trois siècles de l'antiquité les plus féconds en grands événements, il s'est livré peu de batailles, dans les contrées qui entourent le bassin de la Méditerranée, où les éléphants n'aient exercé une grande influence, soit comme moyen de victoire, soit comme cause de revers. «Frappé de ces considérations, excité d'ailleurs par la richesse et par l'attrait du sujet, dit M. le chevalier Armandi, j'ai essayé de réparer cette omission de l'archéologie militaire. Malheureusement, les anciens écrivains didactiques dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, ayant vécu à une époque où l'on avait renoncé (en Occident du moins) à l'usage des éléphants de guerre, ne fournissent sur ce service que des notions de peu d'importance. C'était donc dans l'histoire même, et seulement là que je pouvais espérer de puiser les matériaux de mon travail. C'est là, en effet, que j'ai été les chercher. J'ai étudié avec attention toutes les expéditions militaires, soit de l'antiquité, soit du Moyen-Age, auxquelles les éléphants ont pris une part quelconque, et je suis parvenu ainsi à réunir les données fondamentales de mon sujet. Je me suis ensuite efforcé de compléter ces données, à l'aide de renseignements recueillis dans les poètes, dans les naturalistes, dans les polygraphes, ou tirés des inscriptions, des médailles et des autres monuments de l'antiquité. Ces traits épars et isolés, dont jusqu'ici on n'avait point cherché à tirer parti, m'ont été souvent du plus grand secours, soit pour comprendre les faits, soit pour donner de l'autorité à mes déductions.»

L'Histoire militaire des Éléphantsse divise en trois livres, suivis d'appendices et de notes. Le premier chapitre du livre premier forme une espèce d'introduction. Avant de commencer leur histoire militaire, M. Armandi a voulu présenter à ses lecteurs un résumé des notions les plus importantes que nous possédons sur l'histoire naturelle des éléphants, sur leur instinct, sur leurs aptitudes et sur les moyens que l'on emploie pour les prendre et pour les apprivoiser. Ces renseignements préliminaires complètes, il nous donne, dans le chapitre suivant, quelques considérations sur l'état des éléphants dans l'Inde avant Alexandre. Les annales des peuples orientaux renferment un trop grand nombre de fables et de mensonges, pour qu'il soit possible d'y découvrir la vérité. C'est l'expédition du conquérant macédonien qui forme le véritable point de départ de l'histoire militaire des éléphants; car c'est le premier événement bien constaté où ces animaux se soient montrés sur un champ de bataille, c'est la première occasion qu'aient eue les Grecs de les connaître et de les combattre.

Les successeurs d' Alexandre introduisirent les éléphants dans le monde occidental. Les Vagides, et surtout les Séleucides, en comptèrent un nombre considérable dans leurs armées. Antipater amena en Grèce les premiers qu'on y vit; Pyrrhus en transporta une certaine quantité en Italie, et habitua ainsi les Romains à triompher de ces nouveaux adversaires, qui allaient jouer un rôle si important dans leur lutte avec Carthage. Les rois de Numidie se servirent des éléphants à l'imitation des Carthaginois. Juguetha opposa vainement ses éléphants aux légions de Metellus; Juba ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il fit des siens contre César; enfin, les Romains voulurent, à leur tour, suivre l'exemple de ces peuples; mais ils n'attachèrent jamais qu'une faible importance à leurs éléphants, et ils ne tardèrent pas à y renoncer. Tel est le résume succinct des faits principaux dont le premier livre contient le développement.

Le second livre est entièrement didactique. M. Armandi y expose les règles que les anciens ont suivies dans l'organisation des éléphants de guerre et les moyens qu'ils ont employés pour les dresser, les armer et les conduire à l'ennemi. Il tâche de déterminer, à l'aide des documents consignés dans le livre précédent, quelle était leur place dans les camps, dans les marches et dans les combats; comment on en tirait parti pour le passade des rivières, pour l'attaque des postes, et même pour les sièges, opérations auxquelles ils étaient moins étrangers qu'on ne serait tenté de le supposer; puis, après avoir traité des expédients offensifs et défensifs imaginés contre eux, il examine en dernier lieu si les inconvénients de leur service ne l'emportaient pas sur les avantages qu'on pouvait en espérer. Chacune de ces questions forme le sujet d'un chapitre.

L'emploi des éléphants avait été abandonné en Occident vers la fin de la république romaine. Pendant longtemps ces animaux ne servirent que pour les spectacles du Cirque et de l'Amphithéâtre. Ce ne fut que quelques siècles plus tard, pendant la longue et sanglante querelle qui s'éleva entre la Perse et l'empire, qu'on les vit reparaître sur les champs de bataille avec les armées des rois sassanides. Ils prirent, durant cette nouvelle période, une part importante aux sièges des places fortes de la Mésopotamie et de la Colclude. Dans les deux premiers chapitres du livre troisième, M. Armandi a donné un récit sommaire de ces événements, et les documents nouveaux qu'il y a puisés lui ont permis de compléter encore ces premières recherches. «Une fois arrivé à l'époque où l'islamisme fit invasion dans l'Asie centrale j'aurais pu regarder ma tâche comme terminée, du M. Armandi car après la chute de la dynastie de Sassan, il ne fut plus question d'éléphants de guerre, ni en Europe, ni en Afrique, ni dans toute la partie de l'Asie qui s'étend en deçà de l'Indus. Mais, pour n'être point sortis des limites que la nature leur avait assignées, ces animaux n'en continuèrent pas moins à figurer dans les guerres de l'Inde, et ils ne cessèrent d'y jouer un rôle considérable dans tous les événements militaires, jusqu'à ce que l'usage des armes à feu, devenu commun, même à l'extrémité de l'Asie, les bannit définitivement des champs de bataille. Quoique les guerres, de cette période n'ajoutent pas beaucoup de lumières à celles que j'ai pu tirer des périodes précédentes, j'ai pensé que le lecteur ne serait pas fâché d'en connaître les épisodes les plus remarquables, et j'ai consacré un dernier chapitre à les raconter.

Ces différentes époques de l'histoire des éléphants embrassent une succession de plus de vingt siècles. En les passant en revue, M. Armandi s'est efforcé de ne rien avancer qui ne fût fondé sur des autorités positives, et il s'est toujours fait une loi de citer celles sur lesquelles il s'est appuyé. En outre, à la suite du troisième livre, il a réuni, sous le titre général de notes et d'appendices, une certaine masse de renseignements qui n'auraient pu entrer dans son récit sans nuire à l'ensemble, et qui servent en quelque sorte de supplément au texte: tels sont, entre autres, une comparaison de la légion avec la phalange, des notices sur la force et sur la justesse des armes des anciens, sur l'emploi des chameaux dans la guerre, sur les découvertes des Lagides dans l'intérieur de l'Afrique, sur la quantité prodigieuse d'animaux sauvages exposés par les Romains dans leurs spectacles, etc.

L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait écouté avec le plus vif intérêt la lecture des principaux passages de ce curieux ouvrage; nous ne doutons pas que le public ne ratifie son jugement. L'Histoire des Éléphants a sa place marquée d'avance dans toutes les bibliothèques publiques et dans un grand nombre de bibliothèques particulières. L'éloge le plus flatteur que nous puissions adresser à M. Armandi, c'est qu'il a su,--chose rare,--faire livre qui, avant lui, était, et qui maintenant n'est plus à faire.

Les Césars; par M. le comte Fr. de Champagny.--4 vol. in-8º.Au Comptoir des Imprimeurs-Unis.

L'histoire romaine sera, dans tous les temps, l'étude des esprits sérieux et élevés. Rien, en effet, dans les annales du monde ne peut entrer en comparaison avec l'histoire de cet empire qui, durant mille ans dans sa force et mille ans dans sa décadence, prend dans l'étendue des temps comme un tiers par sa durée, et la première place par son importance.

Et cependant, cette étude admirable d'un peuple qui, laborieusement arrive à une grandeur inouïe, a laissé dans le monde des racines si profondes; et si vivaces que le christianisme s'est comme greffé, au point de vue humain, sur elles, et a bâti son édifice sur ses ruines; cette étude, disons-nous, est comme réservée à quelques âmes d'élite. Peu d'ouvrages d'une véritable valeur ont répondu à sa hauteur, et en France notamment au-dessous des excellents travaux de Rollin et de Lenain de Tillemont et des pages rapides et brillantes de Montesquieu et de Michelet, on ne voit plus qu'une foule inconnue d'abrégés vulgaires, de livres médiocres, de tableaux sans couleur et sans vie.

Ainsi, chose étrange! le livre si remarquable de M le comte de Champagny sur les Césars, est une œuvre nouvelle, sans précédent, sans modèle, sur une matière qui semblait devoir être épuisée.

Mais c'est surtout par sa forme, par son style, par sa pensée, que cette œuvre est neuve.

Suetone a laissé, dans les habitudes de l'esprit, l'idée que les douze premiers Césars forment dans l'histoire comme une partie séparée, complète, et désormais consacrée.

C'est là une de ces idées fausses qui ont cours et vie. Suetone, s'il eût vécu plus tard eût inventé les quinze ou les vingt Césars, et ce chiffre fût resté désormais immuable dans l'esprit sans critique du vulgaire.

M. de Champagny a vu autre chose qu'un chiffre dans l'histoire de Rome. Appelé par ses études sur le christianisme et l'histoire générale de cette époque extraordinaire, il s'est attaché à ces temps qui sont comme la sommité de l'histoire du peuple romain; et traçant dès lors les bornes du cadre où il allait faire entrer tant de choses, il n'écrit que l'histoire de la véritable famille césarienne, qui commence à Jules César et finit à Néron.

Jules César, Auguste, Tibère, Caligula. Claude et Néron, telles sont donc les grandes figures, les existences prodigieuses dont M. de Champagny, dans les deux premiers volumes, peint la biographie et l'histoire.

Rome, sa grandeur géographique, sa puissance, sa politique, l'étendue de l'empire, son armée, sa capitale, ses mœurs, ses usages, ses vices, ses vertus, sa philosophie, sa religion, voilà ce que contiennent les deux autres volumes.

Nous venons de rappeler, dans ces deux phrases, le plan de cet ouvrage remarquable.

Ce plan est neuf aussi: il a quelque chose de hardi. Détacher ainsi de l'histoire les hommes qui la dominent, raconter leur vie à part, introduire dès l'abord le lecteur dans le drame des faits, et réserver ensuite comme corollaire et conséquence les aperçus philosophiques et les hautes vues qui les résument pour les placer à la fin de l'œuvre et la couronner, c'est le fait d'un esprit élevé sans doute, et qui se fait à lui-même sa voie, sans chercher devant lui d'autres traces.

Mais à quelle époque historique cette forme de l'histoire conviendrait-elle plus qu'à celle des premiers Césars lorsque devant l'univers silencieux, un seul homme paraît et agit: le maître, le tout-puissant, le César, le presque dieu?

Ainsi partagée dans ces deux grandes et simples divisions, la manière de l'auteur également différente, vive, colorée, dramatique dans la première parte, dans la seconde, elle s'élève encore, devient rigoureuse, austère, philosophique.

Lire ces quatre volumes, c'est vivre dans la société romaine, c'est respirer dans l'antiquité. Les historiens vulgaires montrent de loin l'histoire, qui, à cette distance, paraît déformée et indécise. M. de Champagny a fait comme Shakespere dansCorialanet dansJules Césaril met le lecteur au milieu même de Rome, et il l'y fait vivre de l'existence et des émotions romaines.

Le style de ce livre est aussi neuf et orignal que l'est l'ouvrage lui-même. Quelque part. M de Champagny a dit de Tacite que sa pensées'incrustedans sa phrase: ceci est aussi à dire de M. de Champagny lui-même.

Peut-être pourrait-on cependant faire un reproche à ce livre: ce sont les allusions passagères aux choses actuelles. Notre époque, quelle qu'elle soit, n'avait pas de place à prendre dans ce tableau; ces allusions, aujourd'hui comprises dans leur finesse vieilliront vite, et disparaîtront, et dans quelques années il y aura quelques lignes qui ne seront plus comprises dans un livre où tout le reste est excellent, et qui a bien d'autres éléments de durée dans l'avenir.

G. C.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS L'AVANT-DERNIER NUMÉRO.

I. Tous nos lecteurs connaissent le moyen d'obtenir un mouvement de rotation continu au moyen de l'air échauffé par un poêle. Ils savent que si, après avoir coupé dans une carte un cercle de la largeur de cette carte, on découpe ce cercle suivant une spirale qui fasse trois ou quatre révolutions, en réservant un petit espace intact autour du centre, il suffira d'appuyer ce centre sur une pointe verticale, auprès du tuyau d'un poêle, pour que l'espèce de surface hélicoïdale obtenue par le déroulement de la carte se mette à tourner sur elle-même avec une vitesse qui dépendra de l'excès de la température du tuyau sur celle de la chambre.

Ce petit jeu mécanique est fondé sur la propriété dont jouit une colonne d'air chaud de s'élever au milieu d'une masse d'air plus froid. Le courant qui en résulte tend à faire monter la carte découpée; mais, en égard à l'inclinaison de la surface de cette carte, l'impulsion qu'elle reçoit agissant obliquement et n'étant pas assez furie pour soulever la carte entière, ne peut que la faire tourner autour de son point de suspension.

Cela posé, l'intelligence de notre figure, n'offrira aucune difficulté. Il suffit d'y jeter les yeux pour reconnaître que le courant d'air chaud de la cheminée agissant sur une surface hélicoïdale analogue à celle dont nous parlions tout à l'heure, doit produire le même effet. Ainsi l'appareil prendra un mouvement de rotation autour de l'arc vertical en fer, qui est scellé au milieu de la cheminée, et qui est mobile sur les deux pointes placées à ses extrémités. Quant à la transmission du mouvement à la broche, elle s'opère très-simplement par l'intermédiaire d'une grande roue agissant sur un pignon et d'une chaîne sans fin verticale, semblable à celle que l'un voit dans les tourne-broches ordinaires.

Cette espèce de tourne-broche est employée en quelques points du territoire. Elle fonctionne parfaitement quand elle est convenablement établie, et elle mériterait d'être plus connue. Il est à remarquer qu'elle satisfait pleinement aux exigences culinaires, en ce que la vitesse de rotation est d'autant plus considérable que le feu est plus actif.

On a construit, d'après les mêmes idées, des lampes assez, singulières. Le verre qui sert de cheminée étant surmonté d'un appareil hélicoïdal du genre de celui que représente notre figure, a suffit d'allumer la lampe pour que le mouvement de rotation ait lieu. Or, les transformations de mouvement, faciles à concevoir, servent à tirer parti de cette faible force de rotation et à la faire agir, soit sur du petites pompes qui montent l'huile à la partie supérieure de la lampe, soit sur un mécanisme d'horlogerie sans ressort ni poids; de sorte que c'est le mouvement, de la lampe qui fait marcher les aiguilles sur le cadran.

Les transformations de mouvement dont il vient d'être question se retrouvent à chaque instant dans les machines les plus importantes et les plus utiles. Ainsi, l'air chaud en montant suit une direction rectiligne, et, au moyen de la surface hélicoïde, ce courant ascendant imprime la rotation aux engrenages de notre tourne-broche. La rotation qui a lieu d'abord autour d'un axe vertical, se transforme finalement en une autre autour d'un axe horizontal.

Remarquons en outre l'analogie frappante, ou plutôt la similitude parfaite qu'il y a entre l'appareil propulseur hélicoïdal qui paraît avoir un si grand avenir dans la navigation à vapeur et l'âme de notre petite machine.--La seule différence consiste en ce que l'un reçoit l'impulsion d'un moteur étranger dans un liquide immobile, d'où résulte son mouvement de progression dans ce liquide, tandis que l'autre reçoit l'impulsion d'un courant de fluide aérien, et que ne pouvant acquérir un mouvement de progression, il transmet sa rotation à d'autres parties de la même machine. Ainsi, un des progrès les plus remarquables de la navigation à la vapeur se trouvait implicitement dans notre tourne-broche sans ressort ni contre-poids! Que de grandes choses dans les plus petites!

II. Disons d'abord en quoi consiste le jeu depasse-dix. On jette trois dés sur une table, et un joueur parie contre l'adversaire que la donne des points amenés excédera 10. Il y a 216 combinaisons possibles. Or, les points sont disposés sur les dés ordinaires de manière que la somme des points sur deux faces opposées soit constammentsept, l'as opposé au six, et ainsi pour les autres. La somme des points qui se trouvent sur les faces opposées des trois dés fait donc constamment 21. Donc chaque combinaison qui fait gagner le joueur pariant pour passe-dix, en comprend une autre qui le fait perdre, savoir celle qu'on obtiendrait en retournant les trois dés, ou en faisant la lecture sur les faces inférieures au lieu de la faire sur les faces supérieures. Donc, les chances des joueurs sont égales lorsqu'ils parient, l'un pour, l'autre contre passe-dix en un coup.

Cela posé, d'après l'énoncé de notre problème, les probabilités de Paul sont évidemment

1/2      1/4     1/8     1/16    1/32pour gagner           1,       2,      4,      8,     16 fr., etc.,

selon que Pierre passera dix au premier, au second, au troisième coup, etc. La valeur de son espérance mathématique de gain est égale à la somme de tous les gains aléatoires multipliés respectivement par les probabilité correspondantes. Or, chacun de ces produits partiels est égal à un demi-franc Ainsi, Paul devrait, pour que le jeu fût égal, déposer un enjeu de 50 francs, si l'on convient de s'arrêter au centième coup; 500 francs pour mille coups, etc.

Il semble donc qu'il doit déposer pour enjeu une somme infinie, quand on convient que le jeu se prolongera jusqu'à ce que Pierre ait passé dix, si loin qu'il faille aller pour cela. Et cependant, ajoute-t-on, quel est l'homme sensé qui voudrait risquer à ce jeu, non pas une somme infinie dont personne ne dispose, mais une somme tant soit peu forte relativement à sa fortune.

Tel est le paradoxe curieux qui est célèbre dans l'histoire de la science sous le nom deproblème de Pétersbourg.

Pour lever ce paradoxe, ce que nous connaissons de plus satisfaisant est la remarque très-simple faite par M. Poisson, que Pierre ne peut pas payer plus qu'il n'a, et que possédât-il 50 millions, il ne pourrait loyalement s'engager à prolonger le jeu au-delà du 26e coup, puisqu'au 27e coup sa dette envers Paul, en cas de perte, serait le nombre de francs représente par le produit de 29 facteurs égaux à 2, ou par 67, 108, 864 francs, somme supérieure à sa fortune. Réciproquement, Paul connaissant la fortune de Pierre, ne s'engagera pas après plus de 26 coups, et ne risquera que 15 francs. En supposant qu'on ne limite pas le nombre des coups, comme il ne peut recevoir de Pierre, quoi qu'il arrive, plus de 50 millions, on trouve que son enjeu ne doit pas dépasser 13 francs 50 centimes.

(Cette question est empruntée à l'ouvrage de M. Cournot, déjà cité.)

NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. Puiser de l'eau dans un puits avec une corde sans seau.

II. On demande de combien de manières différentes on pourrait payer 3 livres tournois, lorsque l'on faisait usage de nos anciennes monnaies, telles que: écus de 3 livres, pièces de 24, de 12, de 6, de 2 sous, de 18 deniers, d'un sou, de 2 liards, d'un liard.

A M. le Directeur deL'Illustration,

Bordeaux, 17 janvier 1843.

Monsieur,

Vosrébusfiniront par causer quelque grand malheur. Deux honorables négociants de Bordeaux, n'ayant pu se mettre d'accord sur le sens de celui que contenait votre avant-dernier numéro, en sont venus à des propos affligeants et presque à des voies de fait. Voici comment les choses se sont passées:

M. A..., remarquant dans votrerébusun rayonnement circulaire d'un diamètre fort étendu, pensa que l'intention de l'auteur avait été de représenterle soleil. Cela posé, il constata au centre de l'astre la présence d'unelaieet les attributs généraux desbeaux-arts. Armé de ces deux éléments de conviction, il arriva successivement à la combinaison d'une phrase ainsi conçue:

Les beaux-arts sont dans le plus grand désastre.(Laie, beaux-arts sont dans le plus grand des astres.)

Je ne sais, monsieur, ce que vous penserez de cette interprétation. M. A... soutint qu'elle était parfaitement raisonnable: il déclara qu'il avait visité la dernière Exposition du Louvre; qu'il avait reculé d'horreur à la vue de toutes les monstruosités qui s'étaient offertes à sa vue; qu'il lui était par conséquent permis de croire que les beaux-arts étant arrivés à leur extrême décadence, ce fait avait pu être proclamé, sous la forme allégorique d'unrébus, dans un journal qui se distingue par la délicatesse et la pureté de son goût.

M. C..., qui avait également visité la galerie du Louvre, mais qui, en sa qualité de spéculateur en indigo et en cochenille, n'avait fixé son attention que sur la nature des couleurs et les avait trouvées fort belles, repoussait la traduction de M. A... comme absurde, inconvenante et attentatoire à la dignité des artistes français. En conséquence, il déclara:

1° Que ce que M. A... prenait pour un soleil, n'était autre chose qu'unegloire;

2° Qu'en effet on voyait au milieu de cettegloireles attributs des beaux-arts;

3º Qu'on y voyait également unelaie, mais que cette laie étant sur le point de mettre bas, il fallait en conclure qu'elle étaitféconde.

A l'aide de ces diverses indications, M. C... déclara formellement que, loin de signifier que les que lesbeaux-arts étaient dans le plus grand désastre, le rébus contenait ces mots:

La gloireenvironneles beaux-arts et lesféconde. (etlaie féconde)

Vous comprenez, monsieur, que, partant de deux points de vue aussi opposés, il était difficile que les deux adversaires pussent se faire la plus légère concession. Vainement des amis, affligés d'une discussion dont les suites pouvaient devenir graves, firent-ils tous leurs efforts pour opérer une conciliation; elle était radicalement impossible. Ils échouèrent donc, et la querelle n'en devint que plus animée et les expressions que plus outrageantes.

Heureusement, monsieur, le courrier de Paris apporta votre dernier numéro et par conséquent l'explication de votre dernierrébus. Ni l'un ni l'autre des adversaires n'avait deviné juste, puisque la phrase était:Les beaux-arts sont dans toute leur gloire, la dispute se calma subitement; des explications satisfaisantes furent échangées; les deux négociants se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre.

Toutefois M. C..., après un instant de réflexion, se ravisa vivement, et s'écria en s'adressant aux témoins de cette terrible scène: «Avouez au moins, messieurs, que j'ai un peu moins tort que M. A...; car, si les beaux-arts sont dans toute leur gloire, il en résulte évidemment qu'ils ne sont pas dans le plus grand désastre!...»

Vous voyez, monsieur, que ce qui vient de se passer à Bordeaux est un nouveau chapitre à ajouter au livre des grands effets produits par les petites causes. Qu'à l'avenir cela vous serve d'avertissement, et croyez-moi,

Votre bien dévoué serviteur et abonné,

P. B..... O.

L'inauguration de la fontaine Molière s'est faite le 15 du courant.


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