SOMMAIRE.

Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.    --    10        --    20       --    40N° 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.SOMMAIRE.Histoire de la Semaine,Vue de la ville d'Alicante; Portrait du contre-amiral Dupetit-Thouars.--Courrier de Paris.--Salon de 1844. Visite dans les Ateliers.Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition, par Decamps; trois Caricatures.--Fragments d'un Voyage en Afrique. (Suite.)--Les Mystères de l'Administration.Atelier des Graveurs de l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de Rédaction l'Illustration.--Don Graviel l'Alferez.Fantaisie maritime. (Suite.)Une Gravure.--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage.Trois Gravures.Théâtres. Académie royale de Musique.Une Scène de Lady Henriette.--Bureau d'abonnement de la rue de Seine.--Bulletin bibliographique--Figure allégorique de Mars.--Modes.Une Gravure.--Correspondance.--Rébus.Histoire de la Semaine.Vue d'Alicante.Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition, la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des protestations qui se sont traduites en une demande de modification du règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000 fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M. Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse. La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente, avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation, ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres, celle de savoir si la patente continuera de former un impôt dequalité, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres contributions, en l'établissant comme impôt derépartition. Avec le mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé, qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur nomenclature, elle présente de singulières professions patentables. Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans les foires et sur les places des marchés, et que la police correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit. L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste, nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des patentes a dû être interrompue.Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peuLe contre amiral Dupetit-Thouars.favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9 septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut. L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre, malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance, la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en avoir que 187.D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la tribune parlementaire est ouverte. Son journal,le Bien public, imite sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer l'opposition.Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé. Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église. Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint que le commandement;Tu ne te tueras point, devait bien plutôt être observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition. Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime. En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance. Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était embarqué le 8 janvier sur la corvettel'Aube, est entré dans le port de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000 piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du nouveau président de la république, le général Hérard; la France était également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et l'état-major de laNéréide, et des bricksGénieetPapillon, qui sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force. Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président Boyer est maintenu.Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les rédacteurs du journalel Mundoont reçu l'ordre que voici: «GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID. A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intituléel Mundo. Dieu vous garde! Madrid, 18 février 1844. ANTONIO BENAVIDES.»--La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée. Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent seules dans ses murs.Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la constitution est mise hors la loi.L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs, qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande, se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un religieux silence.«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite, ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000 livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe. Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le danger pour l'Angleterre dustatu quoen Irlande. Néanmoins sa motion a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en effet dans leTimesla très-curieuse note que voici: «Nous apprenons de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté. Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires duFreeman's Journal(journal del'Homme libre); M. Barrett, propriétaire duPilote; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire leWeekly-Registre, et M. Duffy, propriétaire dela Nation, ont envoyé leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre de l'association était responsable des publications des écrits périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à l'association.La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation, des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône, accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois. En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité. La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des antiquaires et des artistes.M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique et de la Marine, vient de mourir à Paris.Courrier de Paris.Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi! Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son archet, et entonne à plein orchestre leQuadrille des Etudiants. Or, c'est tout dire: leQuadrille des Etudiantsest pour le bal de l'Opéra ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats! voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle victoire. «Débardeurs! voici leQuadrille des Etudiants!» et ils se précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en poussant desvivatjoyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importerle Quadrille des Étudiantsà Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est plus là pour le danser.Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:Amusez-vous, trémoussez-vous!Amusez-vous, amusez-vous, belles!Amusez-vous, amusez-vous bien!Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace, c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine, Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants, pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini, intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et assassiné par un concert!»Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario. Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant, et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des lettres aux journaux, on a lancé desfactumpour édifier le public sur cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant; un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M. Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien! savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et des danseurs.Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs de Londres,Guillaume Tell, les Huguenotset le reste de son répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1 fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre ténor a prises récemment pour chanter:Asile héréditaire, dans la langue de Joint Bull.Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjàles Bohémiens de Paris, de l'Ambigu-Comique, etles Mystères de Paris, de la Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de Bohème, parla Bohémienne de Paris, drame en cinq actes mêlés de lazzi par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de causer des ravages, si on ne l'arrête.Le Gymnase nous a donné, pour compensation,la Tante Bazu. Cette vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse, très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu, fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de devenir son neveu.--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres; Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire, on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la première pierre de la statue, il refuserait sa signature.M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son côté, leJournal des Débatstient de lui un roman en trois volumes, qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et siles Mystères de Paristrouveront un rival redoutable dans ce roman de l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa résurrection.--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.Salon de 1844.VISITE DANS LES ATELIERS.Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un peu amusant, s'il est possible.Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et, malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner des tableaux vraimentmalheureux,--des tableaux sombres de couleur, placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le plafond.Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage, nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque jusqu'aux alentours de l'Arsenal.Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours, l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et l'Illustration, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des choses qui préoccupent l'attention générale.Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns transforment leur atelier en exposition permanente.M. Ingres.DepuisSaint Symphorien, de terrible mémoire, on peut le dire, M. Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui contestons pas; il est libre. SaStratoniceet saVierge à l'Hostie, ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus; M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec irrévérence par plusieurs feuilletonistes?Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi, son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient desEnfants d'Edouard, dela Mort du connétable d'Armagnac, deJane Gray, delord Staffordet deCharles 1er?M. Paul Delaroche.Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'àfaire le coup de poingdevant saSainte Cécile, comme on l'avait fait devant leSaint Symphoriende M. Ingres. Cependant, récemment, deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes, ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils sont morts, morts, en vérité!Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous les moyens possibles de consolation.M. Eugène Delacroix.Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie: c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié sonMassacre de Scioni saMédée. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre. Lorsque M. Delacroix exposa saMédée, je me souviens d'avoir rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me dit, en examinant ce tableau: «Médée!l'exposition est là pour moi! Je ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!» Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course; j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait laMédée. Après cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi lesquelles lePortrait en pied de M. le chancelier Pasquier, que nos lecteurs connaissent déjà, et uneCourse en Traîneau, souvenir de son récent voyage en Russie.M. Horace Vernet.M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur duSupplice des Crochets. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini saMarguerite!Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?M. Decamps.Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants généraux, des généraux, etc.; divulguons lesmystèresdu Salon,--lesmystèressont à l'ordre du jour.Lutheretl'Atelier de Rembrandt, de M. Robert-Fleury, sont terminés; il travaille à une grande, page historique,Marino Faliero descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort. Mais M. Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M. Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore achevé sonArrestation de madame Roland, pendant tout naturel de saCharlotte Corday. M. Couture exposel'Amour de l'or, un conte de La Fontaine, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M. Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui lui refusa l'année dernière sa Mort deMessaline, une belleMère de douleur; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, leBaptême du Christ; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en trouvait dans sesÉtats Généraux; M. Maux, en proie à une douleur paternelle, n'a pu mettre la dernière main à saLecture du Testament de Louis XIV: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet, dont leTintoreteut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse envoiela Lutte de Jacob avec l'Ange; MM. Papety, Deraisne, Guichard, Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête de la peinture historique.M. Charlet.Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose uneGeneviève, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite toiles; M. Adolphe Leleux envoie desCantonniers navarraiset desPaysans picards: son exposition serait plus complète s'il avait eu le temps de parachever sonMarché béarnaiset sesFaneuses bretonnes, que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M. Armand Leleux, expose desLaveuses à la fontaineM Guillemin a trois tableaux, parmi lesquelsDieu et le Roietla Consultation du Médecin. Cette fois, on ne dira pas lejoyeux, mais bien lesentimentalGuillemin.Nous en passons, et des meilleurs.Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le chapitre desmystèresn'en est pas encore à sa fin.Il y a un certainIncendie de Sodome, de M. Corot, qui fut refusé en 1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai, diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette insigne faveur.M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront sonSamaritain; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul Flandrin a peint lesBords du Rhône. Tiroliet desfemmes à la fontaine: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition, déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M. Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de Montiel a envoyé trois paysages.C'est demain le dernier jour.Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore;la Mort du duc d'Orléans, par M. Jacquand; laVue du Château de Pau, par M. Justin Ouvrié, et l'Inauguration de la statue de Henri IV à Pau, par M. Guiaut; l'Arrivée de la reine d'Angleterre, par M. Isabey; la Vue du canal de la Villette, par M. Testard, etc.Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque oeuvre posthume de Perlet.M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou quatre tableaux d'une suite de panneaux,la Chasse au Sanglier, le Départ de la Meute, le Rendez-vous,etc. Nous leur prédisons un véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M. Auguste Charpentier a comprise une belleAdoration des Bergers: M. Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoiela MêléeetSalvator Rosa chez les Brigands: M. de Lemud, le lithographe hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques productions.Le Jury d'Exposition, par Decamps.L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.Un peintre universel.Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait même de l'exposition.Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameuxexpertsde M. Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec conscience.Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la suivent.Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me refuser cela.» Et souvent, quelle déception!Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amisabattentde la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour arriver l'année suivante, à pareille époque.Il ne sera pas refusé.Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, uneDescente de Croix;--qui n'a pas fait uneDescente de Croix?--et surtout une bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété des travaux qu'ils ont entrepris.Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des tableauxlâchés, faibles ou mauvais même.Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant ici les tableaux principaux.Fragments d'un Voyage en Afrique (1).(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)Note 1:La reproduction de ces fragments est interdite.Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de ne pas les congédier.Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les marques distinctives diffèrent selon les grades.Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de celui qui en est revêtu.Les Arabes désignent un officier par le mot defissian. Le fissian porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.Un ordre militaire, lenicham, a été institué pour les militaires qui se distinguent. Il tient un peu dunicham-iftikarde la Porte.La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute chaque jour un pain et une demi-livre detchicha(blé pilé), qu'ils font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de bataillon, qu'une ration d'orge par jour.L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet blanc en laine, une chemise en escamile, unchachia(petit bonnet rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne. Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc. L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal, un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête. Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix. Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée. Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante; quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre était en putréfaction.La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers. Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nommesiaff-el-chriala. Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue. On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour les armes de fabrique française.Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de cavalerie un trompette.L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens, qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil; mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers; quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade. Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers, ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa, pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais. Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement, de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces, toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol; quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur du Maroc.L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent, cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre, conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne tentera pas de s'échapper.»Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation d'aller les toucher.»L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: «Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et reviens dès que tes affaires seront terminées.»En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples sur des tapis et des couvertures.Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation de la ville fut ensuite ordonnée.Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la place douze cents combattants.

Ab. pour Paris--3 mois, 8 fr.--6 mois, 15 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger.    --    10        --    20       --    40N° 53. Vol. III.--SAMEDI 2 MARS 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.

Histoire de la Semaine,Vue de la ville d'Alicante; Portrait du contre-amiral Dupetit-Thouars.--Courrier de Paris.--Salon de 1844. Visite dans les Ateliers.Portraits de MM. Ingres, Delaroche, Eugène Delacroix, Horace Vernet, Decamps et Charlet; le Jury de l'Exposition, par Decamps; trois Caricatures.--Fragments d'un Voyage en Afrique. (Suite.)--Les Mystères de l'Administration.Atelier des Graveurs de l'Illustration le jour; Atelier des Graveurs la nuit; Bureau de Rédaction l'Illustration.--Don Graviel l'Alferez.Fantaisie maritime. (Suite.)Une Gravure.--Épisodes de la Vie d'une pièce d'or, racontés par elle-même.--Armée. Recrutement, Tirage.Trois Gravures.Théâtres. Académie royale de Musique.Une Scène de Lady Henriette.--Bureau d'abonnement de la rue de Seine.--Bulletin bibliographique--Figure allégorique de Mars.--Modes.Une Gravure.--Correspondance.--Rébus.

Vue d'Alicante.

Jamais peut-être, depuis la grande lutte parlementaire de la coalition, la Chambre des Députés n'a été en proie à des émotions plus vives que celles qui l'agitent depuis quelques semaines. Nous mentionnions il y a huit jours le rejet de la proposition de M. de Rémusat après une discussion qui avait surexcité la Chambre. La déclaration par le bureau d'une majorité contre cette proposition a causé des réclamations et des protestations qui se sont traduites en une demande de modification du règlement. M. Combarel de Leyval a proposé que, tout en maintenant le scrutin secret pour le vote sur l'ensemble des lois et pour les autres cas où vingt députés le demanderaient, on procédât au vote par division toutes les fois que dix membres de la Chambre le réclameraient. Admise à la lecture par trois bureaux, cette proposition sera développée et sa prise en considération discutée dans la séance du 9 mars.--Vendredi de la semaine dernière, a été lu le rapport de M. Allard sur des pétitions adressées à la Chambre contre les fortifications de Paris. La discussion sur les conclusions de la commission qui propose l'ordre du jour, a été fixée au jour où paraîtra ce numéro.--La discussion sur le projet de loi présenté par M. le maréchal Soult pour qu'une pension viagère de 3,000 fr. fût inscrite sur le grand-livre de l'État au profit de mademoiselle Dronet d'Erlon, comme un hommage rendu aux glorieux services et au pur désintéressement du maréchal son père, cette discussion, qui en tout autre temps eût passé inaperçue, a eu, elle aussi, son retentissement politique. Un député de l'opposition, M. Lherbette, a rappelé combien l'exposé des motifs de ce projet de loi qu'il appuyait contrastait avec certains ordres du jour et certaines proclamations publiées en 1815 par l'auteur de ce même exposé, contre le maréchal à la mémoire duquel on rendait aujourd'hui un si digne hommage. De ce contraste si frappant M. Lherbette a fait sortir cette moralité, recommandée par lui aux hommes et aux corps politiques, qu'il ne faut jamais flétrir ses adversaires.--On comprend que cette disposition générale, cette animation des esprits à la Chambre la prépare assez mal à la discussion des lois. Nous avons dit ce qui était advenu pour la loi de la chasse. La loi des patentes a profité un peu de la lassitude que la précédente, avait fait éprouver et du désir qu'on avait d'en finir pour arriver à des discussions politiques auxquelles les partis en présence s'étaient donne rendez-vous. Les votes des premiers articles se sont donc succédé avec quelque, rapidité, mais il est plus que probable que la Chambre des Pairs leur fera subir d'utiles amendements et que plus d'un d'entre eux reviendra de nouveau, modifié, à la Chambre des Députés. Dans la discussion générale, quelques orateurs se sont exercés à démontrer que l'impôt de la patente est un reste de la féodalité, une sorte de servage qui pèse encore sur le commerce et l'industrie. L'impôt est aujourd'hui un esclavage assez général pour que l'industrie et le commerce n'aient point à rougir d'y être soumis comme tout le monde; nous ne voyons guère que les rentiers sur l'État qui en soient dispensés. Cette réclamation, ou plutôt cette déclamation, avait donc peu de chances de succès, et mieux valait s'attacher uniquement, et sans diversion mal entendue, au point véritable du débat, à la question qui domine toutes les autres, celle de savoir si la patente continuera de former un impôt dequalité, ou bien si on la fera rentrer dans la catégorie des autres contributions, en l'établissant comme impôt derépartition. Avec le mode actuel, l'impôt pris en masse aurait beau n'être pas trop élevé, qu'il pourrait encore, outre mesure et inévitablement, écraser les uns et ménager les autres. Des tarifs inflexibles imposent aveuglément les mêmes charges, à peu de différence près, aux individus qui exercent la même profession, sans tenir un compte suffisant l'étendue de leur industrie. Avec le mode de répartition, au contraire, demandé par la plupart des patentés de Paris dans une pétition qu'ils ont fait distribuer à la Chambre, la loi annuelle de finances fixerait le chiffre d'impôt que doit supporter l'industrie, et le répartirait entre les départements comme elle le fait pour les autres impôts directs; le trésor demeurerait en dehors de la répartition, qui serait opérée entre les arrondissements par les conseils généraux, entre les communes par les conseils d'arrondissements, et entre les contribuables par les commissaires répartiteurs, c'est-à-dire par leurs pairs. Le ministre et le rapporteur de la commission ont combattu ce système, le plus logique et celui qui mettrait le plus sûrement l'administration à l'abri de toute réclamation particulière. Leurs raisons ne nous ont paru que spécieuses. Il n'y avait jusqu'ici que des patentes de marchands en gros et de marchands en détail; on a imaginé la patente intermédiaire de marchand en demi-gros. Quelques députés ont voulu voir dans cette création un moyen politique mis aux mains d'un ministère pour favoriser certains patentés de la première classe, et tenir en respect certains autres de la dernière. Sans vouloir croire à ce calcul, nous entrevoyons dans cette subdivision peu tranchée une source inévitable d'abus même involontaires. Quant aux classifications d'industries, ou plutôt à leur nomenclature, elle présente de singulières professions patentables. Croirait-on que l'opérateur, c'est-à-dire le charlatan qui exerce dans les foires et sur les places des marchés, et que la police correctionnelle condamne comme exerçant la médecine et la chirurgie sans diplôme, est amnistié, mais, il est vrai, patenté par M. le ministre des finances! Cela rappelle trop l'innocence, aux yeux de la régie des droits réunis, du vin frelaté, pourvu que le mélange eût payé le droit. L'opérateur sera-t-il soumis à une patente de gros, de demi-gros ou de détail? Quand il saura n'arracher qu'une dent à la fois, il sera sans doute de troisième classe; mais quand d'un coup il vous arrachera la mâchoire tout, entière, il devra être rangé dans la première, ou le fisc n'entendrait bien ni l'équité ni ses intérêts, ce qui nous étonnerait à des degrés différents. Il faut savoir faire respecter les lois, mais un des moyens les plus sûrs, c'est de les faire respectables. Du reste, nous le répétons, la Chambre avait hâte d'en finir avec cette discussion, si importante pourtant, car des interpellations de M. de Carné, à M. le ministre des affaires étrangères sur les mesures prises par le cabinet au sujet de Taïti avaient été annoncées et fixées à jeudi. Elle n'y est pas parvenue, et la discussion de la loi des patentes a dû être interrompue.

Nous rendions compte, il y a huit jours, de la déchéance, prononcée par l'amiral Dupetit-Thouars, de la reine Pomaré, qui s'était obstinément refusée à exécuter le traité, et de la prise de possession de l'île de Taïti au nom du roi des Français. Nous disions que le silence du gouvernement au sujet de cet événement était diversement, mais peuLe contre amiral Dupetit-Thouars.favorablement interprété. Les Chambres anglaises et le cabinet de Saint-James avaient, au contraire, fait entendre les protestations les plus vives. Le Moniteur a enfin parlé. Voici la note officielle qui y a été insérée le 26 février: «Le gouvernement a reçu des nouvelles de l'île de Taïti, en date du 1er au 9 novembre 1842. M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, arrivé dans la baie de Papéiti le 1er novembre pour exécuter le traité du 9 septembre 1842, que le roi avait ratifié, a cru devoir ne pas s'en tenir aux stipulations de ce traité, et prendre possession de la souveraineté entière de l'île. La reine Pomaré a écrit au roi pour réclamer les dispositions du traité qui lui assurent la souveraineté intérieure de son pays, et le supplier de la maintenir dans ses droits. Le roi, de l'avis de sou conseil, ne trouvant pas, dans les faits rapportés, de motifs suffisants pour déroger au traité du 9 septembre 1812, a ordonné l'exécution pure et simple de ce traité, et l'établissement du protectorat français dans l'île de Taïti.» En même temps que ces lignes étaient envoyées au Moniteur, une dépêche était expédiée pour faire partir une corvette portant à M. Dupetit-Thouars un ordre de rappel. Jeudi, une discussion très-vive s'est engagée à ce sujet. Les interpellations de M. de Carné l'ont ouverte. M. le ministre des affaires étrangères y a répondu. A M. Guizot a succédé M. Billaut. L'un et l'autre ont captivé toute l'attention de la Chambre. M. le ministre de la marine a peut-être été moins heureux, et a laissé un trop beau jeu à M. Dufaure, qui est venu taxer le parti pris par le cabinet d'inconsidération, et son désaveu de la conduite de MM. Dupetit-Thouars et Bruat d'imprudence. M. le ministre de l'instruction publique a cru devoir prendre part au débat. La Chambre s'est montrée distraite pendant son discours, et l'attention n'a été réveillée que par la proposition de M. Ducos de motiver ainsi l'ordre du jour: «La Chambre, sans approuver la conduite du ministère, passe à l'ordre du jour.» M. Guizot a vivement demandé le renvoi de la discussion au lendemain, pour qu'il lui fût possible d'apporter à la tribune des preuves nouvelles. La Chambre, malgré son impatience de voter, a consenti au renvoi. Le lendemain la discussion a été traînante. Pendant la plus grande partie de la séance, la tribune n'a été occupée que par des comparses. MM. Guizot, Ducos et Thiers ont bien, à la fin, rendu quelque vivacité au débat. Mais les disposions de la Chambré étaient évidemment changées, et le ministère a obtenu 233 voix sur 420 votants. L'opposition ne s'est, plus trouvée en avoir que 187.

D'autres discussions non moins vives que celles que nous avons rapportées et annoncées se laissent encore entrevoir dans un très-prochain avenir. M. Charles Laffitte, dont l'élection à Louviers a été une première fois annulée par la Chambre sur la proposition même du ministère, comme offrant des faits de corruption trop évidents pour que leur constatation eût besoin d'une enquête, M. Charles Laffitte vient d'être réélu de nouveau par le même collège. L'annulation de l'élection sera-t-elle prononcée avec la même unanimité? sera-t-elle au contraire combattue, et une enquête sera-t-elle ordonnée? Que la Chambre se montre conséquente ou inconséquente avec elle-même, il y aura là encore à coup sûr une séance curieuse pour les spectateurs qui recherchent les luttes animées. La demande prochaine d'un crédit pour les fonds secrets en amènera de nouvelles.--On remarque à la Chambre, avec un étonnement mêlé de curiosité, le silence de M. de Lamartine, qui avait si souvent et avec tant de retentissement occupé des tribunes diverses entre les deux sessions, et qui n'a prononcé qu'un très-court discours depuis que la tribune parlementaire est ouverte. Son journal,le Bien public, imite sa réserve, et n'en est guère sorti qu'une fois pour attaquer l'opposition.

Des lettres particulières de Beyrouth, du 10 janvier, mentionnent le fait suivant, qui mérite d'être cité. Vers la fin de décembre et quelques jours après l'arrivée du nouveau pacha Haider, un juif algérien, ignorant qu'il était défendu aux juifs de passer devant l'église du Saint-Sépulcre, s'approcha de cet édifice. Il fut aussitôt assailli par une bande de lunatiques chrétiens qui le maltraitèrent cruellement et le laissèrent pour mort sur la place. Lorsque le pauvre juif eut recouvré ses sens et qu'il put marcher, il se rendit chez le consul français, M. de Lantivy, et l'informa de ce qui lui était arrivé. Le consul envoya aussitôt une plainte au pacha, lequel fit arrêter immédiatement les coupables. Cette mesure causa une sensation extraordinaire dans la population chrétienne; on invoqua comme excuse l'usage qui défendait aux juifs de fréquenter le voisinage de l'église. Les prieurs des couvents latins et grecs intervinrent en faveur de leurs coreligionnaires; mais M. de Lantivy ne voulut rien entendre, et soutint que le commandement;Tu ne te tueras point, devait bien plutôt être observé qu'un usage barbare, même consacré par la tradition. Haider-Pacha était tout à fait de l'opinion du consul français; mais les prieurs des couvents ayant engagé leur parole qu'aucun outrage de ce genre n'arriverait plus, M. de Lantivy consentit à ce qu'on relâchât les prisonniers après quelques heures d'emprisonnement, à condition qu'ils paieraient les dépenses que nécessiterait la guérison de leur victime. En outre, le pacha publia un ordre défendant aux chrétiens, sous les peines les plus sévères, de maltraiter désormais les juifs qui passeraient devant l'église du Saint-Sépulcre. On ne saurait assez hautement approuver la conduite de notre consul dans cette circonstance. Ce serait ravaler l'influence que la conformité de croyance peut assurer à la France parmi ces populations, que de n'en pas user pour faire prévaloir avant tout les intérêts sacrés de l'humanité.

Notre envoyé extraordinaire à Haïti, M. Adolphe Barrot, qui s'y était embarqué le 8 janvier sur la corvettel'Aube, est entré dans le port de Brest le 21 février. Il n'a consenti aucune remise sur les arrérages échus de l'indemnité due aux colons français, et rapporte 300,000 piastres fortes (1,800,000 f.). Des commissaires haïtiens seront expédiés à Paris pour s'entendre sur le paiement des intérêts de l'emprunt. Avant son départ, M. Barrot avait assisté à l'installation du nouveau président de la république, le général Hérard; la France était également représentée à cette solennité par le contre-amiral de Moges et l'état-major de laNéréide, et des bricksGénieetPapillon, qui sont demeurés dans ce port. La nouvelle constitution proclamée à Haïti déclare que les Africains et les Indiens, et leurs descendants par le père ou par la mère, pourront devenir citoyens. Aucun blanc ne pourra obtenir ce titre. La deuxième partie pourvoit aux droits civils et politiques. Dans la troisième est déclarée l'égalité des citoyens; la liberté de la presse est garantie. Des écoles seront ouvertes pour les deux sexes, et l'enseignement y sera libre et gratuit. Le peuple a le droit de s'assembler, mais sans armes. Les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont définis. Le pouvoir exécutif est aux mains du président; le pouvoir législatif est composé d'un Sénat et d'une Chambre des Communes. Un tiers du Sénat se renouvelle tous les deux ans. Le jury est établi. Les couleurs de la république sont bleu et rouge, placés horizontalement; les armes: une palme surmontée du bonnet de la liberté et ornée d'un trophée d'armes avec la légende; l'union fait la force. Port-au-Prince est le siège du gouvernement, et prend le nom de Port-Républicain. Une amnistie a été prononcée; mais l'exil du président Boyer est maintenu.

Il nous faudrait détourner les yeux de l'Espagne s'il n'était pas du devoir de la presse tout entière de mettre au ban des nations les hommes de sang qui la déciment aujourd'hui. Nous avons rapporté la dépêche atroce du ministre de la guerre. Le général Roncali, celui-là même qui accusait avec justice Espartero de manquer de générosité, d'humanité à l'occasion de l'exécution de Diégo Léon, ne se l'est pas fait dire à deux fois et a immédiatement procédé à l'assassinat sur la plus large échelle. Sept officiers supérieurs et subalternes ont été fusillés sur son commandement, et les soldats tombés en même temps que ces malheureux aux mains du brigadier Pardo ont été également décimés par ordre, de Roncali. On comprend qu'avec de pareils monstres et à côté de crimes semblables la mesure suivante n'est plus qu'une gentillesse. Les rédacteurs du journalel Mundoont reçu l'ordre que voici: «GOUVERNEMENT POLITIQUE DE LA PROVINCE DE MADRID. A dater de ce jour, vous cesserez de publier le journal intituléel Mundo. Dieu vous garde! Madrid, 18 février 1844. ANTONIO BENAVIDES.»--La ville d'Alicante, où l'insurrection est maîtresse, se trouve bloquée. Peut-être qu'à l'heure où nous écrivons, la ruine et la mort règnent seules dans ses murs.

Les nouvelles de Lisbonne nous font peu connaître la situation respective des partis armés en Portugal. Tout ce qu'elles nous apprennent clairement, c'est que là aussi, comme à Madrid, la constitution est mise hors la loi.

L'attention et les ovations ont suivi O'Connell à Londres. Les whigs, qu'il a si souvent maltraités dans ses harangues populaires d'Irlande, se sont montrés généreusement oublieux, et lui ont témoigné une sympathie qui a été, en plusieurs circonstances, portée à l'enthousiasme. On a annoncé qu'il devait assister à une réunion que la ligue contre les céréales avait convoquée à Covent-Garden. Une longue file d'équipages, des flots serrés et ardents de population, se sont dirigés vers ce théâtre. La salle n'a pu contenir qu'un bien petit nombre de ces curieux. La plupart des membres de l'association ont en vain exhibé leurs cartes, tout était occupé, et les femmes les plus brillantes se montraient aux premiers rangs. Des affiches ont été placardées au dehors pour annoncer que la salle était comble, et que toute tentative pour y pénétrer serait inutile. La foule extérieure s'est résignée, mais sans se disperser, et bientôt les acclamations annoncent aux spectateurs privilégiés qu'ils vont voir entrer O'Connell.

La salle entière se lève. Les applaudissements éclatent avec enthousiasme, avec, fureur, Covent-Garden en semble ébranlé jusque dans ses fondements. Enfin O'Connell a pu prendre place; il se dispose à prendre la parole; les transports se renouvellent, puis font place à un religieux silence.

«En venant ici ce soir, dit-il, j'avais l'intention de faire un éloquent discours; heureusement je dois débuter par ce qu'on peut appeler la partie solide de l'art oratoire, de la part d'une personne, qui mérite, ainsi qu'un de mes amis, d'être nommée un ami de la justice, et qui m'a prié de commencer mon discours en vous remettant 100 livres. En tout cas, il y a là une éloquence sterling, et si vous trouviez quatre-vingt-dix-neuf imitateurs de son exemple, vous auriez vos 100,000 livres (la ligue a fait un appel de cette somme pour son budget de l'année); maintenant je dois avouer que, l'argent donné, je suis à bout de ma rhétorique.» Ce n'était là qu'un piquant exorde, et l'orateur, qui se disait à bout d'éloquence, a ensuite prononcé un discours où il s'est montré aussi plein de mouvement, aussi habile, et plus touchant que dans aucune de ses précédentes harangues. Les applaudissements frénétiques qui l'avaient plus d'une fois interrompu ont éclaté de nouveau quand il a eu fini de parler, et sa sortie, comme son entrée, a été un triomphe. Le ministère est évidemment mal à l'aise de ces manifestations. La tranquillité de l'Irlande paraît également mal servir ses projets, et il s'en console en faisant chaque jour courir le bruit de complots éventés et de trames découvertes. Du reste, la Chambre des Communes a voté sur la motion de lord Russell, contre laquelle M. Peel a prononcé un discours où il s'est montré mesuré, mais fort peu sensible pour l'Irlande, et très-vif contre O'Connell. Celui-ci, dans la même discussion, a été très-serré d'arguments, beaucoup plus sobre d'images que d'ordinaire, ne cherchant plus à émouvoir, mais à convaincre. Lord Russell, de son côté, a répliqué au ministre, et a fait ressortir le danger pour l'Angleterre dustatu quoen Irlande. Néanmoins sa motion a été écartée par 324 voix contre 225. Il semblerait aujourd'hui que le ministère anglais serait arrivé à se persuader que pourvu qu'il ne maltraite pas O'Connell, l'Irlande demeurera paisible. Nous lisons en effet dans leTimesla très-curieuse note que voici: «Nous apprenons de bonne source que le duc de Wellington a décidé que M. O'Connell ne serait pas mis en prison; il pense que la déclaration de culpabilité suffit, et qu'un emprisonnement serait inutile; si M. O'Connell veut être modéré, nous pensons bien qu'il ne sera pas privé de sa liberté. Quant à nous, nous serons heureux qu'il en soit ainsi.» A Dublin, le docteur Gray et le docteur Atkinson, propriétaires duFreeman's Journal(journal del'Homme libre); M. Barrett, propriétaire duPilote; M. Staunton, propriétaire de la feuille hebdomadaire leWeekly-Registre, et M. Duffy, propriétaire dela Nation, ont envoyé leur démission de membres de l'association du rappel. Cette démarche est motivée sur la déclaration faite par l'attorney général que tout membre de l'association était responsable des publications des écrits périodiques dont les propriétaires se trouvaient affiliés à l'association.

La plus vive fermentation règne toujours dans les légations papales, et elle en est arrivée à se manifester par des assassinats. A Ravenne, un coup de feu a été tiré sur la personne de M. Claveri, directeur de la police; mais le garde qui l'escortait a été seul atteint, et, le lendemain, on a vu affiché dans les rues un avis anonyme portant que si M. Claveri ne quittait pas Ravenne, on ne le manquerait pas une autre fois. A Saint-Albert, à Fusignano, petites villes de la même légation, des factionnaires suisses ont été désarmés, des carabiniers ont été tués. A Bologne, un douanier ayant voulu arrêter un homme qui passait pour avoir fait partie des bandes d'août dernier, a été étendu mort d'un coup de pistolet tiré par celui-ci. Enfin, un des membres de la commission spéciale instituée à Ancône pour juger les accusés politiques de cette ville, M. Alessandrini, passant dans une rue d'Ancône, accompagné de deux gendarmes, a été frappé d'un coup de poignard par un homme masqué qui s'est élancé sur lui, et auquel la foule ouvrit immédiatement après ses rangs, pour lui permettre de se confondre avec les autres masques. L'état de la victime est désespéré. La suspension des plaisirs du carnaval a été immédiatement prononcée.

Plusieurs journaux avaient annoncé, dès le 15 février, que le musée des Thermes et de l'Hôtel de Cluny était ouvert. Cette, nouvelle était prématurée: ce musée ne sera livré au public que vers le 15 de ce mois. En attendant, les travaux d'installation se poursuivent avec activité. La collection qui y a été réunie comprend non-seulement quelques-uns des objets les plus précieux des arts du moyen âge, et de l'art français spécialement, mais d'autres objets très-précieux inconnus des antiquaires et des artistes.

M. le baron Reynaud, ancien examinateur des écoles royales Polytechnique et de la Marine, vient de mourir à Paris.

Enfin le vacarme est apaisé: après le bruit, le silence; le jeûne après l'orgie; les temples sacrés se sont rouverts, et le bal de l'Opéra s'est fermé; la pieuse voix des prédicateurs a remplacé les cris mondains et les joies effrénées. Nous vivions comme des damnés, nous allons vivre comme des saints; du péché, nous passons à la pénitence, et du gras au maigre. L'abbé de Ravignan règne et Musard abdique; du moins n'est-il pas descendu du trône sans honneur: son dernier coup d'archet a été un coup de maître. C'était le dernier samedi de sa royauté; il était cinq heures du matin, les lustres pâlissaient, et ne jetaient plus aux voûtes de la salle qu'une lumière affaiblie; les plus intrépides débardeurs étaient harassés et haletants; tout s'éteignait à la fois, le gaz et les danseurs; Musard seul restait debout et flamboyant. Tout à coup, élevant la voix au milieu du sourd bruissement de cette foule abattue: «Non! s'écria-t-il, il ne sera pas dit que nous nous quitterons ainsi! Êtes-vous donc les compagnons de Musard?» A ces mots, il agite son archet, et entonne à plein orchestre leQuadrille des Etudiants. Or, c'est tout dire: leQuadrille des Etudiantsest pour le bal de l'Opéra ce que le soleil d'Austerlitz était pour la grande armée: «Soldats! voilà le soleil d'Austerlitz!» et ils s'élançaient à une nouvelle victoire. «Débardeurs! voici leQuadrille des Etudiants!» et ils se précipitent dans les fureurs d'une contredanse nouvelle. Ce quadrille magique rend la force aux énervés, la santé aux malades et la vie aux morts. Vous eussiez vu alors toute cette multitude se ranimer en poussant desvivatjoyeux; et puis enfin, dans le paroxysme de sa fièvre dansante, entourer Musard, l'enlever du milieu de son orchestre et défiler bruyamment, Musard en tête. L'Empereur avait dit: «Avec des braves tels que vous, je conquerrais le monde!»--«Avec des débardeurs de votre force, s'écriait Musard, je ferais galoper l'univers!» Ainsi Musard copie Napoléon jusqu'au bout; il ne lui reste plus qu'à importerle Quadrille des Étudiantsà Sainte-Hélène; mais Hudson Lowe n'est plus là pour le danser.

Les campagnes de Musard ne finissent jamais sans un grand nombre de mourants ou de morts. Il n'y a ni tête ni jambes enlevées par un boulet ou par un éclat d'obus; mais que de fièvres, de pleurésies, d'apoplexies et de pulmonies! La statistique constate un accroissement très-sensible dans la mortalité, après les jours gras. Savez-vous qui tire du carnaval le bénéfice le plus clair? les pompes funèbres:

Amusez-vous, trémoussez-vous!

Amusez-vous, amusez-vous, belles!

Amusez-vous, amusez-vous bien!

Depuis que le bal est clos, nous avons le concert:--de Charybde en Scylla.--Le concert est le fruit naturel de la saison qui commence; il pousse en mars pour fleurir dans la semaine sainte avec profusion. Le concert convient en effet aux temps d'abstinence; on peut le ranger sans inconvénient dans la classe des mets innocents que Mgr l'archevêque autorise, et qui ne compromettent nullement la sainteté du carême: il y a des talents, des voix et des instruments si maigres!--Lisez, les feuilles musicales, arrêtez-vous devant les affiches suspendues aux vitres des magasins de musique, et vous serez effrayé de l'inondation vocale et instrumentale dont mars et avril vous menacent. Ici tout le monde a la prétention d'être artiste, comme ailleurs le premier venu vise à la députation et au ministère: et, comme le concert est le baptême de l'artiste, les concerts pleuvent de tous les côtés. C'est M. Pancrace, c'est M. Pacome, c'est M. Babylas ou Barnabé qui vous invitent à un air de leur basson, de leur flûte, de leur hautbois, de leur violon et de leur clarinette: c'est mademoiselle Eulalie, Eugénie, Emphrosine, Euphémie, Anasthasie, Epiphanie qui vous proposent l'agrément de leur piano ou de leur gosier, de huit heures du soir à minuit; et tous ces pauvres gens dont les noms sont enfouis dans les coins les plus obscurs du calendrier, sortent de la salle enfumée et déserte où ils ont traîné de force leur portier, ses enfants et les enfants de ses petits-enfants, pour se former un public; ils sortent, dis-je, de cette caverne où ils ont estropié Haydn et Beethoven, ou gargouillé de l'Auber et du Rossini, intimement convaincus qu'ils sont des merveilles, et que l'univers n'a rien de mieux à faire que de leur dresser une statue séance tenante.--Il y a quelque chose de pis que l'amour-propre des grands artistes, c'est l'orgueil des petits, et voici les petits qui nous dévorent.--Je connais un homme de beaucoup de goût, très-fin connaisseur en musique et gourmet délicat, qui ne sort jamais pendant la présente saison et reste enfermé chez lui jusqu'au commencement de mai. L'autre jour je lui en demandais la raison: «Eh! mon Dieu, me répondit-il, Paris n'est par sûr à l'heure qu'il est; si je sortais, je serais inévitablement rencontré et assassiné par un concert!»

Tout n'est pas harmonie dans le monde musical; et si de temps en temps les voix y sont d'accord, les gens s'y montrent d'humeur assez discordante: le Théâtre-Italien en donne, depuis quelques jours, une preuve flagrante. Sur la scène tout va bien: l'Harmonie et sa douce soeur la Mélodie y règnent dans une union parfaite; on se croirait dans le paradis terrestre. Mais dans les coulisses, c'est autre chose, la dissonance est complète: le premier ténor ne s'entend plus avec la prima-donna, la basse avec le soprano, et le baryton avec l'impresario. Le bruit de cette discorde éclaté au dehors: les parties belligérantes ont sonné, des deux parts, le boute-selle, et donné le signal des hostilités.--Un beau matin, M. Vatel, le directeur, s'est éveillé avec la nouvelle que deux ou trois de ses principaux chanteurs refusaient de chanter: figurez-vous des soldats qui désertent au moment de la bataille. Pour prétexte à cet abandon, nos fuyards donnaient, celui-ci un mal de gorge, celui-là un rhume de cerveau. M. Vatel s'est adressé immédiatement à la justice, afin qu'elle voulût bien guérir, par un bon arrêt bien juste, des voix qu'il ne paie pas cinquante et soixante mille francs pour qu'elles s'amusent à se dire enrhumées pour le moindre caprice. M. Vatel avait d'autant plus raison de maintenir son droit avec cette sévérité, qu'une des voix récalcitrantes avait été vue la veille dans un salon célèbre, se portant admirablement bien, chantant, riant, et menant joyeuse vie, jusqu'à cinq heures du matin.--On a écrit des lettres aux journaux, on a lancé desfactumpour édifier le public sur cette grave affaire; le public s'est rangé cependant du parti de l'infortuné directeur, et quand la voix coupable s'est enfin décidée à chanter mardi dernier, le parterre, juge équitable, lui a honnêtement administré le châtiment de quelques coups de sifflets. Les sifflets voulaient dire que la loyauté dans les engagements et la fidélité au devoir doivent compléter le talent de l'artiste, et qu'on compromet gravement sa réputation et son nom en jouant si légèrement avec les intérêts d'une sérieuse entreprise et les engagements de sa propre conscience. Les directions de théâtre paient les acteurs et les chanteurs à un prix monstrueux; il y a tel débitant de prose, de couplets, d'entrechats et de roulades qui est coté à la bourse dramatique dix fois au-dessus de sa valeur réelle; les directions se ruinent pour les comédiens; et quelques comédiens, au lien de donner du zèle, du dévouement et du talent en proportion de ces efforts inouïs, se montrent plus égoïstes, plus exigeants que jamais, et plus légers de scrupules.--Un honnête et pauvre soldat qui reçoit une paie de cinq sous par jour, se bat encore et va à l'assaut, tout mutilé et tout sanglant; un monsieur bien dorloté et bien frais, qui touche des billets de banque à la douzaine, sous prétexte qu'il fait une roulade agréable, un point d'orgue et un trille, s'inquiète fort peu de compromettre une entreprise qui le dote si richement et l'engraisse, et de la ruiner au besoin, à propos d'un rhume de cerveau qu'il n'a même pas.

Nous parlions de la hausse de la roulade et de l'entrechat; précisément en voici un exemple tout récent et qui prouvera jusqu'à quel degré de folie, on peut le dire, le prix de cette denrée est poussé. Mademoiselle Carlotta Grisi, notre aimable Péri, vient de contracter un engagement avec un des théâtres de Londres; il s'agit de l'emploi d'un congé que M. Léon Pillet accorde à la Wili; ce congé est de six semaines, et l'engagement de Carlotta à Londres aura la même durée. Eh bien! savez-vous ce que ces six semaines de ronds de jambes et de jetés-battus coûteront au pauvre directeur anglais? 36,000 fr.! Autrement, pour le français, 6,000 fr. par semaine, où 3,000 fr. par représentation. Je ne sais plus quel moraliste a dit que le plus grand signe de la décadence des nations était la cherté des athlètes, des conducteurs de chars et des danseurs.

Duprez va aussi passer le détroit; il chantera, pour les menus plaisirs de Londres,Guillaume Tell, les Huguenotset le reste de son répertoire; on ne dit pas à quelles conditions, et si c'est à 1 fr. ou 1 fr. 50 cent. la note. Duprez gagne 80,000 fr. à l'Académie royale de Musique; ses congés annuels complètent les 100,000 livres; on avouera qu'il y a là de quoi payer amplement les leçons d'anglais que le célèbre ténor a prises récemment pour chanter:Asile héréditaire, dans la langue de Joint Bull.

Au théâtre, tout tourne au Bohémien; nous avons déjàles Bohémiens de Paris, de l'Ambigu-Comique, etles Mystères de Paris, de la Porte-Saint-Martin, qui ne sont que des bohémiens sous un autre nom. Le théâtre de la Gaieté vient de compléter la collection de ces enfants de Bohème, parla Bohémienne de Paris, drame en cinq actes mêlés de lazzi par M. Paul de Kock, et de scélératesses, par M. Gustave Lemoine; l'un est pour la partie gaillarde et burlesque, l'autre pour les noirceurs.

Cette bohémienne de Paris est fille d'une marchande de vieilles friperies; son premier soin a été d'abandonner sa mère; de là à tomber dans toutes les fautes et dans tous les vices, il n'y a pas loin: la Bohémienne n'y manque pas; si bien que du vice elle arrive jusqu'au crime: la pente est naturelle et inévitable: cette malheureuse vit dans ce monde perdu avec une effronterie repoussante; sous les apparences de l'élégance et du bon ton, elle cache les plus infâmes entreprises; ici c'est un enfant qu'elle dérobe et qu'elle élève comme sa propre fille pour s'emparer d'une fortune considérable; là, ce sont des diamants de riches parures qu'elle soustrait par vol ou par violente. Avec le produit de sa corruption et de ses actions criminelles, cette femme,--si on peut l'appeler de ce nom,--tient un état de maison brillant; elle reçoit des honnêtes gens dupes de l'apparence; mais le fond de cet intérieur si magnifique se compose d'escrocs et de bohémiennes, agents secrets et exécuteurs des basses oeuvres de la Bohémienne en chef.

C'est au milieu de ce mensonge de bonne réputation et de cette vie éclatante et honorée, que la Bohémienne commet un nouveau vol de quatre cent mille francs; longtemps elle échappe à l'impunité, à travers une complication d'événements mélodramatiques que nous n'entreprendrons pas de raconter, Dieu nous en garde! mais enfin la Providence du boulevard intervient; la prétendue grande dame est reconnue pour la fille de la fripière, la femme vertueuse pour une intrigante ignoble, la mère pour une voleuse d'enfants; la pauvre fille qu'elle avait associée à la honte de sa vie lui échappe heureusement avec toute sa pureté. Quant au reste des crimes commis par la Bohémienne, le gendarme qui l'arrête au dénoûment en fera bonne justice.--Voilà cependant les spectacles à la mode! La dégradation morale, le vice effronté, la cour d'assises et les bagnes! Si M. Etienne dit vrai dans son discours de réception à l'Académie française, et si en effet l'histoire des moeurs contemporaines peut se faire par le théâtre, que penseront nos futurs historiographes? En consultant le théâtre actuel comme étant un miroir fidèle de ce temps-ci, ne concluront-ils pas que notre siècle était un siècle de prostituées et de bandits?--Heureusement que nous sommes encore plus indifférents au mal que réellement mauvais, et que nous souffrons ces représentations violentes et honteuses plutôt par négligence que par extrême corruption, peut-être cependant est-il temps que les honnêtes gens ferment l'écluse et repousse le flot empoisonné!--Cette littérature de bagnes est comme la Seine depuis quelques jours; elle a grossi tout à coup, et menace de déborder et de causer des ravages, si on ne l'arrête.

Le Gymnase nous a donné, pour compensation,la Tante Bazu. Cette vieille tante est une excellente femme, un peu quinteuse, très-susceptible et passablement emportée; d'abord elle se fâche et vous querelle; mais il n'y a rien de meilleur au monde que ses raccommodements; ses plus grandes colères ont toujours pour dénoûment un bienfait ou une bonne action; ainsi, dans un premier mouvement de rancune, la tante Bazu est sur le point de ruiner son neveu et de lui enlever une charmante femme qu'il aime; mais cette boutade ne dure pas longtemps; l'honnête Bazu répare bientôt tout le mal, marie son neveu, fait son bonheur et lui ouvre son coffre-fort tout plein d'adorables billets de banque. Si vous rencontrez par hasard une tante Bazu disponible, pourvue d'un tel coeur et d'un tel coffre-fort, veuillez me donner son adresse, je serais bien aise d'en faire ma tante et de devenir son neveu.

--Le projet d'élever une statue à Rossini, au foyer de l'Opéra, est en pleine voie d'exécution; la commission est constituée et vient de lancer son appel aux souscripteurs; cette espèce d'ordre du jour se recommande par la signature des noms les plus distingués ou les plus illustres; Auber est à leur tête: il est rare de voir un homme prendre l'initiative, dans une entreprise qui a pour but de glorifier un confrère vivant; cette démarche honore le caractère du gracieux et savant compositeur auquel l'att français doit de si charmantes et de si nombreuses couronnes. Quant à Rossini, on ne dit pas si on lui a demandé ce qu'il pensait de cette statue qu'on veut lui dresser à sa barbe.--D'après l'insouciance où il vit depuis dix ans, et l'espèce d'oubli qu'il semble faire de sa personne, de son génie et de sa gloire, on peut croire que s'il ne fallait que son consentement pour poser la première pierre de la statue, il refuserait sa signature.

M. de Balzac est bien positivement revenu de Russie; nous l'avons rencontré hier en chair et en os, très-gros, très-frais, très-bien portant, avec ce sourire jovial et cet oeil étincelant qui le distinguent de nos pâles et lugubres écrivains à la mode. Déjà la présence de M. de Balzac à Paris se manifeste: un libraire va publier une nouvelle production de cet infatigable et ingénieux écrivain; de son côté, leJournal des Débatstient de lui un roman en trois volumes, qui naîtra en feuilletons aussitôt que nos honorables, rengainant la politique et sonnant la retraite, laisseront le champ libre à la poésie et à l'imagination.--Nous verrons si Balzac fera oublier Sue, et siles Mystères de Paristrouveront un rival redoutable dans ce roman de l'auteur d'Eugénie Grandet, qui cache encore le titre et les armes de son nouveau-né pour étonner davantage et frapper à l'improviste.

--Le gendre de Charles Nodier a demandé l'autorisation d'ajouter à son nom celui du spirituel, ingénieux, regrettable défunt, et de s'appeler Menissier-Nodier: hommage pieux que tout le monde approuve.--On annonce la mort de madame Rossi-Caccia, cantatrice distinguée; raison évidente pour qu'elle se porte à merveille, et que nous apprenions demain sa résurrection.

--La reine dona Maria vient d'envoyer à Donizetti l'ordre de la Conception; on sait qu'en fait de conception S. M. est prodigue.

Mars, ce premier mois du printemps, nous amène deux phénomènes périodiques, les giboulées et l'exposition annuelle des tableaux. Et il y a plus d'analogie qu'on ne pense dans ces deux choses. Soit dit sans mauvaise intention, cette multitude de tableaux qui s'élaborent péniblement dans les ateliers les plus inconnus comme dans les ateliers les plus renommés, s'en viennent un jour fondre sur les préjugés à l'administration des musées. Quelle terrible avalanche! En mars,--pour continuer notre comparaison,--les jours se suivent et ne se ressemblent pas; eh bien! s'il vous arrive de passer devant la petite porte par laquelle les peintres entrent avec leurs oeuvres, vous verrez que les toiles aussi se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a un rude triage à faire; et quand les juges, ces excellents académiciens qui ne sont pas infaillibles ont donné leur approbation ou apposé leur veto, la critique a encore son choix à faire. Sa tâche est aride, ingrate, difficile.

Aride: les comptes rendus du Salon donnent peu d'essor à l'imagination.

Ingrate: c'est surtout en pareille matière qu'il faut chercher à être un peu amusant, s'il est possible.

Difficile: car on doit juger plus de douze cents oeuvres en quelques jours. Pour les juger consciencieusement, il faut les bien voir; et, malgré leurs bons yeux, les critiques ne peuvent pas toujours examiner des tableaux vraimentmalheureux,--des tableaux sombres de couleur, placés dans les travées sombres, dans l'ombre, et touchant presque le plafond.

Aussi, pour avoir des notions plus certaines, dès que les bruits de l'exposition circulent parmi les artistes, nous nous armons de courage, nous gravissons les hauteurs de Montmartre, nous parcourons les solitudes du quartier de l'Observatoire, et en moins d'une semaine, nous avons rendu visite aux plus célèbres peintres, demeurant depuis l'avenue de Frochot jusqu'à la rue de l'Ouest, depuis la rue de la Ville-l'Évêque jusqu'aux alentours de l'Arsenal.

Notre impatience est pardonnable. Il est si doux de connaître quelque chose de la comédie avant le lever du rideau! On aime tant à commettre des indiscrétions de coulisses! C'est à qui saura le premier certains détails que le public ignore, mais veut apprendre. De nos jours, l'actualité, c'est presque l'anticipation sur l'avenir; et l'Illustration, la prêtresse des actualités,--qu'on nous pardonne cette petite et innocente gloriole,--ne peut jamais parler trop tôt des choses qui préoccupent l'attention générale.

Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui n'exposent pas cette année. Les maréchaux de la peinture, comme écrirait M. de Balzac, font presque tous de l'art en amateurs aujourd'hui, et quelques-uns transforment leur atelier en exposition permanente.

M. Ingres.

DepuisSaint Symphorien, de terrible mémoire, on peut le dire, M. Ingres ne juge pas à propos d'exposer. C'est son droit, et nous ne lui contestons pas; il est libre. SaStratoniceet saVierge à l'Hostie, ses travaux pour M. de Luynes, sont ses dernières productions, et peut-être ses plus importantes. On le sait, M. Ingres n'exposera plus; M. Ingres ni veut à la critique. C'est son droit; mais a-t-il raison? Et le public, lui, est-il coupable si M. Ingres a été traité avec irrévérence par plusieurs feuilletonistes?

Le mauvais exemple a été suivi. M. Paul Delaroche transforma, lui aussi, son atelier en salle d'exposition ouverte seulement à quelques amis privilégiés. Pourquoi donc M. Delaroche est-il sorti du champ clos? S'il eut à se plaindre d'injustices de la part de la presse, la foule n'en demeura pas moins toujours avide de ses oeuvres, et resta en contemplation devant elles. Qui l'a forcé à prendre une résolution aussi inébranlable que le fut celle de M. Ingres? Il vous souvient desEnfants d'Edouard, dela Mort du connétable d'Armagnac, deJane Gray, delord Staffordet deCharles 1er?

M. Paul Delaroche.

Quel succès! quelle foule! M. Delaroche s'est ému parce que plusieurs critiques ont méconnu son talent; mais on n'avait pas encore été jusqu'àfaire le coup de poingdevant saSainte Cécile, comme on l'avait fait devant leSaint Symphoriende M. Ingres. Cependant, récemment, deux oeuvres nouvelles de M. Delaroche ne furent exposées que dans son atelier; peu d'artistes, presque point de critiques, ont été admis.

M. Ingres et M. Paul Delaroche ne paraîtront plus aux expositions publiques du Louvre. Pour les Salons de 1844 et des années suivantes, ces deux grands artistes ne doivent pas être, comptés comme absents: ils sont morts, morts, en vérité!

Donc, les regrets sont superflus; les espérances de les admirer encore sont illusoires, il ne nous reste plus, à leur égard, qu'à chercher tous les moyens possibles de consolation.

M. Eugène Delacroix.

Un peintre, plus qu'eux, a été contesté, nié, tour à tour admiré et méconnu, refusé par les membres du jury, mis à l'index par l'Académie: c'est M. Eugène Delacroix. On sait la vigueur de coloris, la puissance de composition qui le caractérisent; on n'a pas oublié sonMassacre de Scioni saMédée. De vives polémiques s'élevèrent à l'endroit de son talent, et les hommes exclusifs se déclarent hautement pour ou contre. Lorsque M. Delacroix exposa saMédée, je me souviens d'avoir rencontré, dans le salon Carré, un artiste fort recommandable, qui me dit, en examinant ce tableau: «Médée!l'exposition est là pour moi! Je ne vais pas dans les autres travées. Quel incomparable chef-d'oeuvre!» Quelques pas plus loin, je rencontrai un graveur; il sortait avec précipitation.--«Comme vous vous hâtez, mon cher! lui dis-je en essayant de le retenir.--Oui, je me hâte, répondit-il en continuant sa course; j'évite de regarder cette vile croûte.» Il désignait laMédée. Après cela, jugez si M. Delacroix est admiré et mis en pièces; il n'a cependant pas renoncé aux expositions, et il faut l'en féliciter.

Quant à M. Horace Vernet, dont la fécondité est proverbiale, nous verrons, cette année, plusieurs toiles dues à son pinceau, parmi lesquelles lePortrait en pied de M. le chancelier Pasquier, que nos lecteurs connaissent déjà, et uneCourse en Traîneau, souvenir de son récent voyage en Russie.

M. Horace Vernet.

M. Decamps, on l'espère, ne fera pas faute, et c'est une bonne fortune pour le public qu'un tableau, même un seul, de l'auteur duSupplice des Crochets. Où trouver ailleurs, plus de lumière, plus de couleur, plus d'animation, que dans les toiles de cet artiste au talent exceptionnel?

M. Ary Scheffer ne nous a pas permis de mettre sous vos yeux son portrait, bien qu'il l'ait peint lui-même avec cette supériorité qu'on lui connaît. M. Ary Scheffer est une des gloires artistiques de l'époque. Hélas! il n'a pas encore fini saMarguerite!

Et M. Charlet, le Napoléon des peintres de Napoléon! rien n'égale sa popularité. Il prend les enfants à l'école, puis les habille en enfants de troupe, et les conduit, tambour battant, jusqu'aux Invalides. Jamais on n'a dessiné avec plus d'esprit, de vérité et d'intelligence; cet artiste expose chaque jour chez les marchands de gravures de toute l'Europe: qu'est-ce, pour lui, que le Salon annuel?

M. Decamps.

Maintenant, notre visite aux maréchaux de la peinture est faite; nous avons donné leurs portraits; pénétrons dans les ateliers des lieutenants généraux, des généraux, etc.; divulguons lesmystèresdu Salon,--lesmystèressont à l'ordre du jour.

Lutheretl'Atelier de Rembrandt, de M. Robert-Fleury, sont terminés; il travaille à une grande, page historique,Marino Faliero descendant l'escalier des Géants pour aller à la mort. Mais M. Robert-Fleury, lors de notre visite, était encore indécis, il ne savait s'il exposerait; espérons que sa résolution a été pour l'affirmative. M. Henri Scheffer, depuis longtemps souffrant, n'a peut-être pas encore achevé sonArrestation de madame Roland, pendant tout naturel de saCharlotte Corday. M. Couture exposel'Amour de l'or, un conte de La Fontaine, et de beaux portraits. M. Chassériau envoie un grand tableau religieux; M. Hippolyte Flandrin, tout entier à ses travaux de Saint-Germain-des-Prés, se repose en travaillant pour la postérité; M. Henri Lehmann est dans les mêmes conditions, pour ses travaux à Saint-Merry: il a peint néanmoins le portrait de madame la princesse de Belgiojoso; M. Louis Boulanger verra peut-être recevoir par le jury, qui lui refusa l'année dernière sa Mort deMessaline, une belleMère de douleur; M. Gigoux a achevé une immense toile historique, leBaptême du Christ; M. Couder en a achevé une plus grande encore où se remarquent, dit-on, des milliers de personnages, plus qu'il ne s'en trouvait dans sesÉtats Généraux; M. Maux, en proie à une douleur paternelle, n'a pu mettre la dernière main à saLecture du Testament de Louis XIV: rien ne nous est connu de l'exposition de M. Léon Cogniet, dont leTintoreteut un succès si durable l'année dernière; M. Hesse envoiela Lutte de Jacob avec l'Ange; MM. Papety, Deraisne, Guichard, Granet, etc., etc., ne manqueront pas à l'appel, et marcheront à la tête de la peinture historique.

M. Charlet.

Le genre aura aussi de glorieux représentants. M. Tony Johannot expose uneGeneviève, la plus délicieuse création de George Sand: M. Fortin a d'admirables Bretons: M. Eugène Lepoittevin a de charmantes petite toiles; M. Adolphe Leleux envoie desCantonniers navarraiset desPaysans picards: son exposition serait plus complète s'il avait eu le temps de parachever sonMarché béarnaiset sesFaneuses bretonnes, que nous verrons en 1845, sans perdre pour attendre. Son frère, M. Armand Leleux, expose desLaveuses à la fontaineM Guillemin a trois tableaux, parmi lesquelsDieu et le Roietla Consultation du Médecin. Cette fois, on ne dira pas lejoyeux, mais bien lesentimentalGuillemin.

Nous en passons, et des meilleurs.

Nous étions essoufflé à monter le grand nombre d'escaliers qui conduisent aux ateliers de ces messieurs. Le lecteur ne voudrait certes pas nous suivre, même à la simple lecture, si nous écrivions ainsi longtemps les noms des exposants. Qu'il nous pardonne, cependant, le chapitre desmystèresn'en est pas encore à sa fin.

Il y a un certainIncendie de Sodome, de M. Corot, qui fut refusé en 1843 par le jury, et qui sera sans doute reçu en 1844.--Il est vrai, diront les juges, que M. Corot a travaillé de nouveau pour mériter cette insigne faveur.

M. Cabat fera sans doute faute: mais M. Marilhat possède une série de tableaux tous plus ravissants les uns que les autres, et M. Aligny a rapporté de son voyage en Grèce plusieurs vues qui escorteront sonSamaritain; mais M. Gaspard Lacroix a un admirable paysage; M. Paul Flandrin a peint lesBords du Rhône. Tiroliet desfemmes à la fontaine: M. Achard est encore en progrès sur sa dernière exposition, déjà si remarquable; M. Français a terminé son tableau de Bougival; M. Desgoffes ne manquera pas de produire de l'effet, et M. Marandon de Montiel a envoyé trois paysages.

C'est demain le dernier jour.

Parmi les toiles que nous mettons au nombre des actualités, quelle que soit la variété des sujets, quel que soit le mérite de l'exécution, nous citerons un magnifique portrait équestre du duc d'Orléans, par M. Alfred Dedreux, qui envoie d'autres tableaux encore;la Mort du duc d'Orléans, par M. Jacquand; laVue du Château de Pau, par M. Justin Ouvrié, et l'Inauguration de la statue de Henri IV à Pau, par M. Guiaut; l'Arrivée de la reine d'Angleterre, par M. Isabey; la Vue du canal de la Villette, par M. Testard, etc.

Gué, que la mort nous enleva pendant l'année 1843, a laissé plusieurs tableaux qu'on dit charmants; nous ne savons s'il sera exposé quelque oeuvre posthume de Perlet.

M. Jadin a exécuté d'importantes peintures destinées à orner les appartements de M. le comte Henri de Greffuthe; il exposera trois ou quatre tableaux d'une suite de panneaux,la Chasse au Sanglier, le Départ de la Meute, le Rendez-vous,etc. Nous leur prédisons un véritable succès. M. Dauzatz expose une mosquée et une bataille; M. Auguste Charpentier a comprise une belleAdoration des Bergers: M. Diaz envoie plusieurs charmantes toiles; M. Adrien Guignet envoiela MêléeetSalvator Rosa chez les Brigands: M. de Lemud, le lithographe hors ligne, aborde, cette année, la peinture; qu'il soit heureux pour son début, comme le fut M. Alophe, dont nous verrons aussi quelques productions.

Le Jury d'Exposition, par Decamps.

L'amiral Gudin nous donne une partie de l'Océan, comme toujours, et le caboteur Mozin a navigué de Trouville à Honfleur sans préjudice des travaux de MM. Morel-Fatio, Mayer et Coweley.

Un peintre universel.

Nous avons omis ou passé sous silence bien des noms; nous n'avons rien dit de la sculpture ni de la gravure, mais attendons l'ouverture du salon. Il est nécessaire d'ailleurs de s'appesantir un peu sur le fait même de l'exposition.

Le jury, nous le savons de bonne source, ne sera pas sévère: cela veut-il dire qu'il sera juste? C'est de stricte justice plutôt que de l'indulgence que nous lui demandons. Quand tous les tableaux auront passé sous ses yeux; quand, d'autre part, les fameuxexpertsde M. Decamps auront donné leur avis, nous formulerons notre jugement avec conscience.

Disons-le, c'est une époque fort mémorable que celle de l'ouverture du Salon. Bien des espérances s'y rattachent, et de cruels désespoirs la suivent.

Dans les ateliers, lorsque le 15 février arrive, les pauvres artistes ne savent où donner de la tête. Ici, c'est un peintre qui contemple son oeuvre avec ce ravissement que l'on remarque chez le père de famille examinant son héritier. «Mon ami, ton tableau sera peut-être refusé!--Bah! répond le peintre, regardant avec assurance sa timide moitié; j'en suis content, il est bien terminé; ils n'oseraient pas me refuser cela.» Et souvent, quelle déception!

Autre malheur, que l'on s'empresse de réparer. Le peintre est en retard, son tableau n'est pas achevé, et voilà que deux de ses amisabattentde la besogne. «Vite! cette tête n'est qu'ébauchée; cette draperie rouge n'est pas assez foncée en couleur. Allons! allons! Ah! mon Dieu! et le ciel, le ciel que j'avais en partie oublié!» Les trois peintres se mettent à l'ouvrage; à jour dit, à heure dite, le tableau est prêt.

Je sais un artiste que son ami osa mettre en charte privée le 19 février; il lui plaça dans les mains une brosse et une palette, et sembla lui dire: «Aide-moi, ou la mort!»

D'autres peintres, au contraire, sont en avance. Pour eux, l'Exposition est un point de mire; ils travaillent le jour où elle ouvre, pour arriver l'année suivante, à pareille époque.

Il ne sera pas refusé.

Enfin, il est des spéculateurs en peinture qui regardent l'Exposition comme un marché ou à peu près. Il leur importe d'offrir aux acheteurs le plus de choix possible, pour faire une bonne saison. Ils travaillent sur tout et partout. Ils entreprennent «tout ce qui concerne leur état.» Vous voulez un portrait, ces messieurs sont très-bons portraitistes.--Vous voulez un tableau religieux, ces messieurs en font leur spécialité.--Vous voulez un tableau de genre, ces messieurs entendent parfaitement le genre. Bref, ils exposent concurremment une marine, un paysage, un tableau d'histoire, une petite toile de genre, uneDescente de Croix;--qui n'a pas fait uneDescente de Croix?--et surtout une bataille,--qui n'a pas peint une petite bataille? Il faudrait être bien maladroit: Versailles a tant de petits coins! Entrez dans leurs ateliers, vous les voyez, palette en main, suffire à l'immense variété des travaux qu'ils ont entrepris.

Nous prenons la chose en riant, et pourtant elle a son mauvais côté. Toutes ces toiles terminées avec précipitation se présentent plus faibles que si elles étaient restées inachevées. On ne veut pas attendre une année, et, pour arriver, on risque sa réputation. Les artistes ne savent pas comprendre qu'il vaudrait mieux n'exposer que tous les trois ans, et produire de l'effet, que de paraître à tous les Salons, avec des tableauxlâchés, faibles ou mauvais même.

Cela dit, nous attendons impatiemment que les portes du Musée s'ouvrent, afin de pouvoir juger au Salon les toiles que nous avons vues dans les ateliers, ou réparer les oublis que nous avons pu faire, en annonçant ici les tableaux principaux.

(Suite.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410.)

Note 1:La reproduction de ces fragments est interdite.

Durant les quatre heures que nous passâmes dans la plaine, El-Krarouby fut pour moi d'une prévenance presque obséquieuse. Il ne me quitta pas une minute. Les détails qui suivent me viennent de ce ministre lui-même.

Les soldats sont divisés en corps réguliers et irréguliers, comme je l'ai dit plus haut. En temps de paix, ou dans l'intervalle des campagnes, les réguliers font souvent des exercices militaires. Le maniement des armes leur est montré par des instructeurs qui ont servi à Alger sous nos drapeaux, et qui ont déserté avant de savoir eux-mêmes manier un fusil. Il est curieux de voir les bédouins exécuter une manoeuvre: les mouvements d'ensemble et l'alignement surtout sont des choses impossibles pour eux; mais les chefs se contentent de faire marcher leurs soldats pendant, deux heures, l'arme au bras ou sur l'épaule. Dans les compagnies, on voit un géant à côté d'un mirmidon, le bossu à côté d'un boiteux, le vieillard près de l'enfant qui a besoin de ses deux bras pour soutenir son arme. Le service des réguliers est illimité. Ils font partie de l'armée active tant qu'il plaît à l'émir de ne pas les congédier.

Les grades sont calqués sur ceux des Européens. Il y a des caporaux, des sergents, des officiers, des chefs de bataillon et des colonels. Les marques distinctives diffèrent selon les grades.

Les caporaux portent une bande de drap rouge terminée par un croissant, et attachée sur la manche gauche. La bande est en argent pour les sergents. Des caractères tracés sur la bande indiquent la dignité de celui qui en est revêtu.

Les Arabes désignent un officier par le mot defissian. Le fissian porte une petite épée en argent, cousue sur la manche gauche. Le chef de bataillon a l'épée en or avec une inscription. Le colonel est reconnaissable à son beau costume de drap rouge; sa tête est entourée d'une corde noire en poils de chameau; le colonel est tenu d'avoir la barbe blanche. Les officiers supérieurs vont seuls à cheval.

Un ordre militaire, lenicham, a été institué pour les militaires qui se distinguent. Il tient un peu dunicham-iftikarde la Porte.

La paie des simples soldats est de dix francs par mois; on y ajoute chaque jour un pain et une demi-livre detchicha(blé pilé), qu'ils font cuire dans de l'eau avec quelques onces de mauvais beurre. Tous les jeudis on distribue en outre un mouton, un bouc ou une chèvre, par trente-deux hommes; ces bêtes sont, en général, fort maigres. Les sergents touchent dix-huit francs, deux pains, du tchicha à volonté, trois onces de beurre ou d'huile, et un mouton pour quinze toutes les semaines. L'officier et le chef de bataillon reçoivent, l'un, trente-six, l'autre, cinquante francs par mois, le quart d'un mouton par semaine, et, chaque jour, deux pains, du tchicha à volonté, et deux livres de beurre. Les appointements du colonel s'élèvent à quatre-vingt-six francs; il a droit à quatre livres de pain et à un mouton. Voilà pour la paix. En temps de guerre, les troupes se contentent de biscuit; elles ont rarement du tchicha et de la viande. Le pain qu'on leur donne est détestable; le biscuit ne vaut guère mieux. Le colonel reçoit, lors de sa nomination, un cheval que lui envoie l'émir; mais il faut qu'il l'entretienne à ses frais et se fournisse d'un équipement complet. Le gouvernement, ne lui passe, ainsi qu'au chef de bataillon, qu'une ration d'orge par jour.

L'uniforme des réguliers consiste dans une large culotte de laine bleue grossièrement tissée, une veste surmontée d'un capuchon gris, un gilet blanc en laine, une chemise en escamile, unchachia(petit bonnet rouge); ils portent des souliers à l'algérienne, et se procurent à leurs frais des bernous. Le gouvernement remplace les effets usés, et on prélève le prix sur la solde; c'est un bénéfice net pour le trésor. Les caporaux ont le même uniforme avec une ceinture de peau et une giberne. Les sergents, officiers et chefs de bataillon portent des culottes de drap, une veste sans capuchon, un gilet rouge et un turban blanc. L'uniforme du colonel ne se distingue de celui des officiers que par la finesse du drap et quelques galons d'or. Le premier costume lui est fourni par l'émir; le dignitaire achète les suivants.

Chaque compagnie est forte de soixante hommes; elle compte un caporal, un sergent et un officier. Le chef de bataillon et le colonel commandent toutes les troupes de la ville où ils se trouvent, car l'infanterie n'est divisée ni en bataillons ni en régiments. L'armée est répartie en divisions. Les hommes défilent deux par deux, les tambours en tête. Chaque compagnie a son drapeau particulier; le signe de ralliement de l'armée est l'étendard de quelque illustre marabout; et comme il ne manque pas de marabouts chez les Arabes, on n'a que j'embarras du choix. Le porte-drapeau est un officier. Le rappel est battu, tous les jours, à sept, heures du matin, dans les villes ou au camp. Dès que les troupes sont réunies, on procède à l'appel; à dix heures, les tambours convoquent les soldats à l'exercice; la retraite sonne à six heures du soir en hiver, et à huit heures en été; mais la consigne qui défend aux soldats de sortir après la retraite n'est pas rigoureusement observée. Le colonel passe une fois par semaine la revue, des troupes. Les villes ne contenant pas de casernes, les soldats sont envoyés chez les habitants, à moins qu'on ne mette à leur disposition les maisons des proscrits dont s'est emparé le gouvernement. Là où était mie famille, on entasse une compagnie. Le lit des soldats est une natte dégoûtante; quelques-uns obtiennent de leurs chefs la permission de découcher, et vont demander l'hospitalité à leurs amis. Pendant la guerre, chacun est sous la tente, et n'a d'autre couche que le sol humide.

Quand les Arabes entrent en campagne, ils demandent au Prophète de leur faire la grâce d'être tués plutôt que blessés. Cela peut donner une idée des souffrances qu'endurent ces derniers; ils n'ont pour se guérir d'autre médecin que la nature, d'autres aliments que la ration, d'autres spécifiques que l'huile et le beurre. Ils font de la charpie avec de la laine et du coton. Les blessés succombent presque tous après d'horribles agonies, et l'on s'inquiète à peine de leur état; ainsi j'ai vu, dans le camp de l'émir, un blessé mourir de faim et de froid, et l'on ne s'aperçut qu'il était mort que lorsque, depuis quatre jours, son cadavre était en putréfaction.

La cavalerie régulière est enrégimentée et subdivisée en compagnies, qui ont chacune un officier, lequel remplit en même temps les fonctions de maréchal des logis. Le chef d'escadron est appelé colonel des cavaliers. Pour être admis dans ce corps, il faut fournir un cheval. Un simple cavalier touche quatorze francs par mois et autant de rations qu'un fantassin. La solde du chef d'escadron est de cent francs; celle de l'officier de vingt-six. L'escadron comprend tous les cavaliers d'un aghalick. Chaque kalifat commande un régiment.

Le costume des cavaliers réguliers se compose d'une culotte, d'un gilet et d'une veste sans capuchon, le tout un drap rouge grossier. Le drap que portent les chefs est d'une qualité supérieure. Les grades y sont indiqués par les mêmes signes que dans l'infanterie. Chaque compagnie a aussi son drapeau. L'officier de cavalerie se nommesiaff-el-chriala. Les cavaliers ne vont pas à l'exercice et sont rarement passés en revue. On les emploie aux transports des lettres et à diverses missions dans l'intérieur, où ils escortent les collecteurs d'impôts. Le sabre dont ils se servent leur appartient; ils professent la plus haute estime pour les armes de fabrique française.

Les compagnies d'infanterie ont à leur tête un tambour; celles de cavalerie un trompette.

L'armée arabe compte aussi dans ses rangs un grand nombre d'Européens, qui ont déserté nos drapeaux, croyant trouver la fortune et la gloire auprès de l'émir. Presque tous appartiennent à la légion étrangère. On y voit beaucoup d'Allemands et d'Espagnols, et peu de Français. Les déserteurs ne sont pas plutôt arrivés chez les Arabes qu'ils déplorent leur folle démarche, et, s'il ne s'agissait que de cinq ans de fers, ils rallieraient immédiatement leurs compagnons. Le plus souvent ils emportent avec eux armes et bagages, afin d'obtenir un meilleur accueil; mais l'avidité des Arabes s'éveille à la vue de ces objets. On dépouille ces malheureux; on leur rase la tête, on les force à embrasser l'islamisme, puis on les incorpore dans les bataillons réguliers; quelques-uns deviennent artilleurs et ne combattent point; les autres sont placés au premier rang dans toutes les rencontres; aussi meurent-ils presque tous. Il est fort rare de les voir monter en grade. Il en est qui, accablés de dégoûts et de mauvais traitements, se réfugient chez les Kabyles; d'autres parcourent les campagnes, où ils font des dupes et se donnent pour médecins. Tous finissent par être assassinés ou dévorés par les bêtes féroces. Ceux qui ont un état l'exercent librement; mais quoique moins malheureux que les premiers, ils n'acquièrent aucune influence dans les tribus, et ont sans cesse à redouter la colère des indigènes, qui cherchent à se débarrasser d'eux.

Abd-el-Kader a environ huit mille fantassins et deux mille cavaliers à sa solde. Il pourrait au besoin les réunir tous sur un seul point, A l'exception des garnisons du Ziben et de Ghronat, qui sont sédentaires et maintiennent ces tribus dans l'obéissance. Les armes proviennent des fabriques françaises et anglaise? L'émir compterait deux mille hommes de plus dans son armée, s'il n'avait perdu six cents réguliers dans une révolte de Ziben et douze ou treize cents hommes au téniah de Monzaïa, pendant la campagne de juin. Quant aux irréguliers, leur nombre est plus ou moins considérable, selon que la presse ou levée est plus ou moins bien faite dans l'intérieur, il m'est impossible de préciser le chiffre des contingents pendant la dernière campagne; mais je suppose que leur maximum peut être porté à vingt mille auxiliaires pris dans les aghalicks soumis. Les auxiliaires font la guerre sainte à leurs frais. Le gouvernement ne leur fournit ni armes, ni vivres, ni fourrages, ni solde. Abd-el-Kader leur avait promis, à titre de prime d'encouragement, de remplacer les chevaux tués au combat; il leur avait même donné une livre de poudre et une pierre à fusil; mais, après la campagne, ceux qui se présentèrent pour le prier de tenir sa promesse, furent fort mal reçus. L'émir leur donna, au lieu d'un cheval, un chameau du prix de dix à quinze boudjoux (à peu près vingt francs). Les quinze mille auxiliaires que peut réunir le sultan forment dix mille cavaliers et cinq mille fantassins. Il ne nous reste qu'à dire quelques mots de l'artillerie, et nous aurons passé en revue toutes les forces arabes.

Le nombre des pièces de campagne ne va pas au delà de douze. Les pièces, toutes en assez bon état, sont partagées entre les kalifats. La plupart sortent de la fonderie de Tlemcen, que dirige un officier espagnol; quatre d'entre elles ont été envoyées en cadeau à l'émir par l'empereur du Maroc.

L'époque fixée pour mon retour en France approchait, lorsque je fus subitement atteint de fièvres tierces et forcé de me soumettre au repos le plus absolu. Pendant ma convalescence, les hostilités éclatèrent, cent vingt-cinq têtes de Français furent apportées à Médéah, exposées aux marchés, puis jetées à la voirie; six milles chargés de fusils y arrivèrent bientôt. Ces trophées enorgueillirent les Arabes. Lorsque la nouvelle en arriva à Tekedempt, la population se livra à une joie féroce; de toutes parts des imprécations s'élevèrent contre ce qui portait le nom de Français. Ma position devint d'autant plus pénible que mon jeune compatriote s'était enfui: son départ excita le courroux d'Abd-el-kader contre les Européens; ceux qui entouraient l'émir, me sachant l'ami du fugitif, et ayant perdu l'espoir de le prendre, conseillèrent à leur maître de me faire décapiter. «C'est un espion, lui dirent-ils, et, un jour, il donnera à tes ennemis d'utiles renseignements sur ton gouvernement.--Vous avez peut-être raison, leur répondit-il; mais je n'ai pas de preuves certaines, et ma religion me défend de lui ôter la vie. Sa mort n'ajouterait pas un rayon à ma gloire; il vivra donc. Qu'on se contente de lui enlever ce qu'il possède. Privé des moyens qui pourraient faciliter sa fuite, il ne tentera pas de s'échapper.»

Les ordres du sultan furent exécutés de point en point: cheval, argent, marchandises, on me dépouilla de tout; il ne me resta que les vêtements que j'avais sur moi. Ainsi gardé à vue, en proie à la plus horrible misère, malade, n'ayant que le sol pour étendre mon corps exténué et une pierre pour oreiller, j'attendais la mort avec impatience. J'aurais infailliblement succombé à la langueur et à la faim, sans la générosité des ouvriers français; sans eux, je n'aurais jamais revu mon pays. Cependant, j'allais m'affaiblissant de jour en jour; j'avais déjà dit adieu à ma mère, à mes amis, à tout ce que j'aimais ici-bas, lorsque, au moment où je m'y attendais le moins, l'émir me fit appeler pour traduire quelques lettres. Mon dénûment et ma pâleur le frappèrent. Depuis que les chefs m'avaient accusé, il m'avait reçu avec tant de froideur que j'étais tout découragé; cette fois, le sourire qui passa sur sa bouche me rendit l'espérance, et je m'enhardis à lui parler de moi.

«Considère, lui dis-je, l'état où je suis réduit. J'étais venu à toi pour opérer des échanges et augmenter ton trésor; tu me retiens captif, et tu m'as dépouillé de tout. Je souffre, et je n'ai aucune ressource pour alléger mes maux. Ou fais tomber ma tête, ou donne-moi les moyens de vivre. J'ai quelques fonds à Médéah, je te demande l'autorisation d'aller les toucher.»

L'émir m'écouta avec attention. Après avoir réfléchi quelques instants: «Je le permets, me dit-il, de te rendre à Médéah; mais tu n'iras pas plus loin, car j'ai fait publier que quiconque serait pris se dirigeant vers les possessions françaises aurait la tête tranchée. Pars, et reviens dès que tes affaires seront terminées.»

En l'entendant prononcer ces paroles, je faillis m'évanouir de bonheur. Me sentant trop faible pour entreprendre à pied une aussi longue route, je me procurai un âne, et je partis pour Médéah avec Ben-Oulil. Ce voyage fut pénible et dangereux: je manquai deux fois d'être assassiné; le froid raviva mes fièvres mal éteintes, et je ne pus, en arrivant, descendre de ma monture sans l'aide de mon compagnon.

Je trouvai la ville de Médéah dans la consternation; les habitants hurlaient de douleur. Ce jour-là, les Français avaient remporté sur les Arabes une victoire signalée, sous les murs mêmes de Blidah: cinq cents hommes étaient tombés sous les coups des chasseurs d'Afrique; presque tous appartenaient aux familles les plus puissantes. Cette fois, ce n'étaient pas les réguliers qui avaient souffert, mais bien des fils de cadis, de cheiks et de commerçants qui, pour obéir au prince des croyants, avaient mérité le ciel en se faisant glorieusement tuer dans la lutte sainte. La désolation était générale: pendant trois jours, la route qui mène de Blidah à Médéah ne fut fréquentée que par des veuves et des orphelins inconsolables. Les cadavres jonchaient la terre, et les bières ne pouvant suffire à les transporter, on les enlevait par couples sur des tapis et des couvertures.

Mes débiteurs abusèrent de ma pauvreté et nièrent leurs dettes. Un respectable marabout, croyant que j'avais embrassé l'islamisme, m'offrit l'hospitalité. On apprit bientôt que les Français se disposaient à ouvrir la campagne. Abd-el-Kader résolut de leur opposer une vigoureuse résistance; quatre redoutes furent établies au téniah de Mouzaïa, sous la direction d'un sergent du génie, déserteur; deux pièces de canon les armèrent. L'émir vint lui-même à Médéah, afin d'entraîner les tribus à la guerre. Ses ordres portaient que les enfants et les vieillards resteraient seuls dans les douairs. Tous les Arabes répondirent à son appel; ceux qui n'avaient pas d'armes s'armèrent de bâtons. L'évacuation de la ville fut ensuite ordonnée.

Je ne puis reproduire ici le spectacle qu'offrit la fuite des habitants; ils partirent, n'emportant que leurs effets les plus précieux, sans savoir où ils trouveraient un abri. L'émir ne leur avait donné que vingt-quatre heures pour évacuer la ville; il supposait que les colonnes françaises se dirigeraient de ce côté en sortant de, Blidah. Il se trompait; nos troupes marchèrent sur Cherchell. Les rencontres qui eurent lieu entre elles et les Hadjoules furent fatales à ces derniers; cinq cents morts restèrent sur le champ de bataille. Les habitants de Médéah profitèrent de ce temps pour rentrer dans la ville et en enlever leurs trésors. Ce fut alors une confusion étrange: tout commerce avait cessé; les Arabes de l'intérieur ne fournissaient plus les marchés, et le blé y était tarifé à un prix exorbitant. Pendant quinze jours, deux cents mulets furent affectés au déménagement; enfin, au moment où en croyait que les Français se dirigeaient vers Milianah, on les vit, à la faveur des brouillards et par une manoeuvre habile, couvrir le téniah de leurs colonnes. Ils l'auraient passé sans coup férir, car l'émir n'y avait laissé que quelques compagnies de réguliers, ayant réuni ses forces sur l'Oued-Djer, mais il eut le temps d'y envoyer quatre mille soldats et une nuée d'auxiliaires. Les premiers gardaient les redoutes, tandis que les autres, perchés sur les hauteurs, faisaient rouler du haut des monts d'énormes blocs de granit. L'affaire, s'engagea vers deux heures du soir; deux fois repoussés, les Français, électrisés par tant de résistance, tournèrent l'ennemi et l'écrasèrent au troisième choc. L'arme blanche fit un carnage horrible des Arabes, qui laissèrent sur la place douze cents combattants.


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