Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40Nº 54. Vol. III.--SAMEDI 9 MARS 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.Sommaire.Courrier de Paris.Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent; Perte du navire l'Elberfeldt.--Fragments d'un Voyage en Afrique. (Suite et fin.)--Paris souterrain. (2e art.)Plan indicatif de l'Entrée des Catacombes et des Carrières de Paris; Éboulement de la galerie du Port-Mahon; Coupe géologique du sol sous Paris; Trois vues intérieures des Catacombes.--Histoire de la Semaine.--Intérieur de la Chambre des Députés. Tribunes des deux Chambres;Tribune des Orateurs de la Chambre des Pairs; Tribune des Journalistes à la Chambre des députés; Sonnette du Président; La Tribune des Orateurs et le banc des Ministres à la Chambre des Députés; Pupitre du banc des Ministres.--Académie des Sciences. (Suite.)--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime par M. G. de la Landelle. (Suite et fin.)Une Gravure.Théâtres.Une Scène de Carla et Carlin.--Chinoiseries.Deux Gravures.--Bulletin bibliographique.--Bronze.Une Gravure.--Amusements des Sciences.Deux Gravures.--Rébus.Courrier de Paris.Mais où sommes-nous, bon Dieu? tout est sombre et sinistre: les bruits de la ville, les nouvelles du dehors n'apportent à la curiosité publique que des faits déplorables ou sanglants!--Vous sortez de votre lit le matin, enveloppé de votre robe de chambre ouatée, les pieds dans vos pantoufles, le teint frais, la bouche souriante, l'œil calme et doux, comme un honnête homme qui a dormi la grasse matinée, avec un cœur léger et une conscience en repos; vous voici dans votre fauteuil à bras, au coin d'un feu joyeux, remuant dans votre cerveau les idées les plus aimables et les plus sereines, et aimant toute la nature, comme dit la chanson de Lantara.--Cependant vous prenez votre journal du matin, vous en brisez l'enveloppe légère, et d'un œil curieux vous y cherchez les nouvelles récentes de ce monde charmant, de ce délicieux univers dont vous êtes amoureux; tout à coup votre regard s'attriste, votre visage s'assombrit, vous pâlissez, vous rougissez tout à la fois; une invincible tristesse s'empare de toute votre personne, et au lieu d'un air de fête, comme tout à l'heure, vous avez un air d'enterrement.Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent.Perte du navirel'Elberfeldt.C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure imprudemment dans la contrée desNouvelles diverses, tressaille à chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'œil hagard.--Hier c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime; et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie: «A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel. L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de notre monde de mœurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses chacals?C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier, sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé par débris, laissant des cadavres sur la rive.Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés, assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A propos, dansez-vous la polka?Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire hollandaisl'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre, sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M. Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment, construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine; faites préparer les embarcations! alerte! alerte!»A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement épouvantable; M. Busch avait dit vrai:l'Elberfeldtvenait de se rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M. Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant.Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment, lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de fumée,l'Elberfeldtdisparut dans l'abîme béant, après une horrible explosion; spectacle effrayant et grandiose!Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant del'Elberfeldt; après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire,la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout danger.J'ai entendu raconter cette catastrophe del'Elberfeldt, beaucoup mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde, la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!»Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous? mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde!Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!... un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier, il est tout aujourd'hui.Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais, après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier, femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une impératrice: «Qu'elle attende.»Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas, nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge.Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre justice au talent d'un poète et à une œuvre distinguée: le poète s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'œuvre, qui a pour titre:la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet, rue de Seine. Sous ce litre,la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des œuvres présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression.Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre cetteJeanneau théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu. Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement d'entreprendre un petit voyage à Lausanne.Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de 1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles. Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes jusqu'à leur hôtel, au milieu desvivat, et à la lueur de mille flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience, que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane n'aurait pas trouvé mieux.--Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été mauvaise.--Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche (6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On jouait quelques scènes desPuritanipour Tamburini, et laSonnanbulapour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine, nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraimentétonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait, entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu au moins 50rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, c'étaient non desbraviet des battements de mains, mais deshurraset des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe; il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même,vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès, et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été proposé.Fragments d'un Voyage en Afrique (l).(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.)Note 1:La reproduction de ces fragments est interdite.Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir...............................................................A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu. Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter! Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane.Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien. La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde) avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé.J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et quatre enfants qui partageaient le logement de la famille d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces otages n'ont pas été réclamés depuis.Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines, occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent, non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins, une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux, tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes environ huit mille combattants qui suivent la bannière de Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader. L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des serviteurs dévoués.Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes. Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy, d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout, qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la faim.Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et, vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.Paris Souterrain.(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)II.En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en personne.Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut jeter un coup d'œil sur la composition géologique du monde que nous allons visiter.Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.A la surface existe une couche de terre végétale, de sable d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à 5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par l'empereur Julien, sont encliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint-Marceau.Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour: la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776. Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les carrières.On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 pieds au-dessous du sol.Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail. Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale, pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y remédier; et une ligne de murs, baptisésmurs de la fraude, sépare les carrières intra-muros de celles de la banlieue.Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés; et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de Ménilmontant et de Belleville.Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux. Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon jardinier.Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom deCatacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne se réveillent-ils pas dans l'esprit?Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement inutile... et partons!Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière, et prenons à gauche. Nous sommes dans lavoie creuse. En effet, nous marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appellela Tombe-Isoireou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on va.Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer: mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais cette légende semble passablement fabuleuse.Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une tombe.--Entrons-y.Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un pas au bas de l'escalier,dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous commençons à descendre.L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.Nous sommes arrivés dans lesalon, assez vaste caveau irrégulier, dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'œil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se dérobe à tout œil humain, dont les parois, revêtues d'énormes stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête l'eau froide qui suinte de la pierre.Les Catacombes.--Vue de l'entrée.Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de Saint-Nicolas-des-Champs.Les Catacombes.--Place du Mémento.Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve, il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête.Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un coup d'œil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un fond noir.L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le voit de plus près.En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure, trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines.Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, oubanc de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente un aspect pittoresque.La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans doute, l'autre en français, pour les ignorants.HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES.ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT.J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être: Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais:«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et l'attente de la béatitude éternelle.»Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple précision, d'abord, le sens mystique demelas, qui rappelle à la fois les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique debeatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore une espérance, ni cette magnifique onomatopéeexpectantes, ce mot long et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi, sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille.Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait conforme à la belle inscription du frontispice.Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la fondation des Catacombes.Le premier cimetière de Paris avait été placé hors de l'enceinte de la ville, entre le bourg de Saint-Germain-le-Neuf, le Beau-Bourg et le bourg l'Abbé, au carrefour des voies de Saint-Dénis et de Montmartre. Ce carrefour devint plus tard le marché des halles, et le cimetière enclos de murs par Philippe-Auguste devint le charnier des Innocents. Ce charnier, justement, célèbre, avait reçu dans son étroite enceinte environ 2,000,000 de cadavres qui, entassés et putréfiés les uns sur les autres avaient exhaussé le sol du cimetière de huit pieds au-dessus du sol des rues voisines, lorsque le cri de l'opinion publique, venant en aide aux représentations longtemps impuissantes de la philosophie et de la science, en fit ordonner la suppression par un arrêt du conseil d'État, en date du 9 mars 1785. L'archevêque de Paris n'y donna son consentement que l'année suivante, par mandement qui permit le transport des ossements dans les carrières de Montrouge. On se mit alors à l'œuvre pour détruite ce foyer pestilentiel, et le dépôt des ossements aux Catacombes fut terminé en janvier 1788.L'administration, encouragée par ce premier succès, résolut de poursuivre son œuvre, en supprimant successivement tous les cimetières et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière Saint-Eustache et ceux de Saint-Etienne-des-Grès furent transportés dans les carrières en mai 1787; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en juin 1792; ceux de Sainte-Croix-de-la-Betonnerie et des Bernardins en 1793; ceux de Saint-André-des-Arts en 1794; de Saint-Jean-en-Grève, des Capucins-Saint-Honoré, des Blancs-Manteaux, du Petit-Saint-Antoine, de Saint-Nicolas-des-Champs, du Saint-Esprit-en-Grève et de Saint-Laurent en 1804; de l'île Saint-Louis en 1814, de Saint-Benoit en 1813, etc. Des inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes rappellent toutes ces dates.C'est à ces transport! et à ces inhumations successives que l'ossuaire des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d'abord jetés en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état pendant la révolution. Ce fut sous le régime impérial qu'eurent lieu les dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810 et continué les années suivantes. Il était déjà presque achevé en 1812, et dans l'état où nous le voyons aujourd'hui.Nous devons dès l'abord faire notre profession de foi. Sous le rapport du l'utilité, de la salubrité, de la convenance, il n'y a que des éloges à donner à ceux qui ont conçu le projet, et à ceux qui l'ont exécuté. Il y avait de grandes difficultés à vaincre, elles ont été surmontées. L'ordre le plus parfait, le plus convenable a été établi; on ne saurait trouver rien de mieux rangé, de plus salubre, de mieux entretenu. Mais si l'on oublie un moment ce point de vue de l'utilité pratique, si l'on espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois qu'on y trouvera une grande déception.C'est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et de nos lectures, nous nous attendions à frémir à ressentir ce saisissement, involontaire d'un grand et sombre spectacle dont notre imagination avait fait à l'avance tous les apprêts... hélas!Figurez-vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanches, qu'interrompent à des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou romains d'une architecture régulière et froide. Entre ces piliers... que dirai-je? des ossements ou des bûchettes? Ce sont des ossements rangés comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s'y tromperait, car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs, droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte qu'il faut, le savoir, ou bien qu'on vous le dise, pour deviner ce que c'est. Tout cela est aligné de manière qu'il n'y en a pas un seul qui dépasse l'autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu près entiers, seule partie du corps humain que l'œil puisse reconnaître dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression. Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée, anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit partout dans ces malheureuses catacombes, qui semble prendre à tâche de tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. Il y a même deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent parce qu'on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d'une architecture grecque quelconque, dorique, je crois. Les moulures, exactement copiées sur l'antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien conservés. Vous pouvez juger de l'effet d'une semblable architecture, parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux figurent des étoiles et des soleils en bois flotté.--Cherchez donc ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques, les sentiments religieux et la salutaire horreur qu'on attendait à l'aspect de cet immense ossuaire!Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c'est le squelette. Eh bien! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes; rien n'est reconnaissable; et vous n'avez plus rien à voir dès que vous avez fait dix pas dans les galeries. C'est partout le même arrangement de fragments d'os alignés contre les parois, partout le même et monotone chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n'ont pas une grande apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition du terrain. Le pilier du mémento, le sarcophage du lacrymatoire, l'autel des obélisques, la lampe sépulcrale, le tombeau de Gilbert, etc., présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source souterraine, et l'escalier de communication entre les hautes et basses catacombes, ainsi nommées parce quelles sont divisées entre deux étages différents de carrières.En terminant ainsi l'itinéraire des Catacombes, nous devons dire un mot des inscriptions gravées sur les piliers. C'était, je le crois, une bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont prises partout: les unes dans les livres sacrés, les autres dans les profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc. Malheureusement la comparaison n'est avantageuse ni pour les modernes ni pour le français.Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule reproduction ferait un volume plus considérable que cet article. Nous ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus: c'est l'immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme pensée et comme poésie, quand il s'agit de l'âme, de l'homme, de la mort et de la vie. L'antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs d'élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux modernes, c'est pitié; pitié surtout pour le français, presque uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l'abbé Delille. Nous en excepterions peut-être Malherbe et Gilbert, mais c'est petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l'espérance peut lutter contre l'énergie des prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre sur la porte des Catacombes l'infernale inscription qu'il a gravée sur le portique de son Enfer?C'est ici que se terminera notre voyage sous Paris. Peut-être un jour, en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous trouver à 1,500 pieds sons ferre, comme le Gulliver suédois, des mondes nouveaux et pittoresques. Mais, jusqu'à ce jour, le tube du puits de Grenelle est, trop étroit pour que nous puissions nous y glisser.Un mot encore cependant, pour réparer un oubli incroyable. Dans un voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique, historique et pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses habitants, vivants et morts, et nous n'avons décrit ni le commerce ni la Flore des carrières! Grand Dieu! que diraient les économistes et les botanistes?--Eh bien! la Flore des carrières se compose... de champignons! C'est dans les excavations de Montrouge que de soigneux jardiniers cultivent en grand, et font éclore à l'aise ce précieux comestible.--Et c'est le seul produit commercial indigène que les habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris.Histoire de la Semaine.La chambre des députés prouve bien, dans les lois qu'elle discute, qu'elle est fatiguée, mais néanmoins elle ne se repose pas. Nous suspendions, il y a huit jours, la mise sous presse de notre bulletin pour annoncer le résultat de la séance du vendredi, où elle avait fini par se prononcer, après deux journées orageuses, sur la proposition d'ordre du jour motivé de M. Ducos, à l'occasion des affaires d'O'Taïti. Le lendemain s'ouvrait la discussion sur les conclusions du rapport de M. Allard, relatif aux pétitions sur les fortifications de Paris. La commission, on le sait, proposait, par l'organe de son rapporteur, de passer à l'ordre du jour. Si les orateurs qui ont combattu ces conclusions se fussent placés sur le même terrain que la plupart des pétitionnaires, et fussent venus demander la destruction de tous les ouvrages de fortifications élevés autour de Paris, le débat n'eût pas été long et son issue un instant incertaine; mais aucun d'eux n'a voulu accepter la responsabilité d'un pareil système, et MM. Lherbette, de Tocqueville et de Lamartine se sont bornés à demander le renvoi à M. le ministre de la guerre des pétitions qui protestent contre les travaux entrepris et exécutés en dehors des prescriptions de la loi de 1841, et contre l'armement des forts et de l'enceinte. Dans ces termes, la réclamation devenait sérieuse, et la chambre, qui n'avait entendu que MM. Chabaud-Latour. Paixhaus et le ministre de la guerre, dont les discours répondaient plutôt aux pétitions les moins raisonnables qu'aux arguments des précédents orateurs, n'a pas voulu clore la discussion. Elle l'a ajournée à la séance du 9, à l'ordre du jour de laquelle se trouvait déjà la discussion sur la prise en considération de la proposition de M. Lombard de Leyval, sur le vote par division. C'est ce même samedi encore que viendra probablement aussi la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte nommé à Louviers. Voilà bien des questions excitantes accumulées. Évidemment cet ordre du jour ne pourra être épuisé dans cette même séance.La discussion de la loi des patentes a été reprise, et elle se poursuit dans un esprit de fiscalité que nous avons déjà signalé et qui, nous le croyons, n'assurera pas au trésor un surcroît de produits en rapport avec les justes plaintes auxquelles il donnera lieu, et que le mode de répartition, si on l'eût adopté, lui aurait épargnées. Du reste, les articles les plus importants, les dispositions les plus graves, passent presque inaperçus et comme si nos représentants qui les votent en ignoraient complètement la portée. Un député, cependant, se fait remarquer par ses efforts persévérants et par l'étude qu'il a faite du projet de loi et de ses inconvénients; mais M. Taillandier, seul sur la brèche, n'a pu, malgré les excellente considérations qu'il a fait valoir, empêcher l'introduction dans la loi du premier paragraphe de l'article 9, qui stipule que le droit proportionnel est établi sur la valeur locative, tant de la maison d'habitation que des magasins, boutiques, usines, etc., servant à l'exercice des professions imposées. La législation était demeurée fort obscure quant à la question de savoir si le droit proportionnel devait atteindre la maison d'habitation, jusqu'à la fin du 21 mars 1831, qui avait tranché cette question dans l'intérêt du fisc. D'excellentes raisons ont été données contre le maintien de cette disposition; on a fort bien fait observer qu'établir, dans tous les cas, le droit proportionnel sur la maison d'habitation, qui paie déjà l'impôt mobilier, c'est, contrairement au principe, imposer deux fois le même objet. Les patentés de Paris, dans une pétition que nous avons déjà mentionné, disaient fort judicieusement; «Soyez capitaliste oisif, habitez un palais, et vous n'aurez à payer que l'impôt mobilier; mais gardez-vous d'appliquer vos capitaux à un travail productif, car des lors il vous faudra payer, d'abord l'impôt mobilier comme citoyen, et ensuite le droit proportionnel comme commerçant.» Les objections, fort justes à nos yeux, n'ont pas prévalu, et le premier paragraphe de l'article 11 a été adopté par la majorité du très-petit nombre de députés, qui assistent à cette discussion.Le projet de loi pour le complément de fonds secrets à accorder à M. le ministre de l'intérieur a été prescrit par lui, et renvoyé à l'examen préalable des bureaux. Sur neuf commissaires, l'opposition n'a pu faire passer qu'un seul de ses membres. M. Duchatel a annoncé que c'était à la fois un voie de nécessité et de confiance qu'il venait demander à la Chambre. Les questions de cabinet ne sont donc pas encore épuisées.Les cinq députés légitimistes qui avaient donné leur démission par suite de la flétrissure prononcée dans l'adresse, ont tous été réélus par leurs commettants, au jugement desquels ils avaient appelé de la décision de la majorité de la Chambre.--On a dit que M. de Villele avait de grandes chances d'y être également envoyé par le collège de Villefranche (Haute-Garonne), qui a à pourvoir au remplacement de son député décédé; mais il parait qu'une grande partie des électeurs des oppositions ont adopté une autre candidature; c'est celle de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars.Les gouvernements des Deux-Siciles et de Belgique se mettent en mesure d'opérer une réduction dans l'intérêt de leur dette. Le roi de Naples a décrété le remboursement des obligations 5 pour cent. Ce remboursement sera effectué par tirage au sort deux fois l'an. Ceux qui, après le tirage, voudraient se soumettre à une réduction d'intérêt de 1 pour 100, sont garantis contre tout remboursement pendant dix ans. A Bruxelles, le ministre des finances a proposé une loi pour convertir en 4 1/2 l'emprunt 5 pour 100 de 1831. Ces modifications, dans le taux de l'intérêt de l'argent à l'extérieur ont paru à nos capitalistes et à nos joueurs pouvoir déterminer chez nous la réalisation d'une mesure analogue. On a colporté une pétition adressée au ministère pour l'engager à intervenir auprès du gouvernement belge afin d'empêcher qu'une mesure qu'on présente comme contraire aux intérêts français ne soit prise trop brusquement. D'un autre côté, on a annoncé le prochain dépôt sur le bureau de la Chambre des Députés, par un ancien ministre des finances, M. Gouin, d'une proposition tendant de nouveau à faire réduire ou rembourser la rente 5 pour 100 au choix des porteurs. Le cours de cette valeur s'en est vivement ressenti.M. le ministre des travaux publics a présenté à la Chambre des Députés un projet de loi relatif aux chemins de fer de Paris à la frontière du nord, et d'Orléans à Vierzon. Les lignes de Paris à Lyon et d'Orléans à Tours étant aujourd'hui demandées, en concurrence avec les compagnies qui s'étaient déjà présentées, par d'autres compagnies qui proposent de les pousser plus loin, seront postérieurement l'objet de deux autres projets. Pour le tracé du chemin du Nord, le ministre adopte simultanément les trois ponts de Boulogne, Calais et Dunkerque, comme points extrêmes de la ligne de Paris au littoral de la Manche. Quant au mode d'exécution, le projet modifie essentiellement les dispositions de la loi de juin 1842. Il dispose que la voie de fer posée par la compagnie concessionnaire du chemin du Nord sera acquise gratuitement à l'État à la fin du bail, et qu'après un prélèvement de 8 pour 100 au profit des actionnaires, l'excédant des bénéfices sera partagé entre l'État et la compagnie. La durée du bail ne pourra être de plus de vingt-huit ans. On stipule une diminution de deux centimes sur les droits à payer par les trois classes de marchandises. Il y aura trois classes de voitures à dix, sept et demi, et cinq et demi centimes par kilomètre. C'est une augmentation d'un demi-centime pour la troisième classe; mais les wagons devront être couverts, et fermés au moyen de rideaux. Enfin, l'État conserve la faculté de racheter le chemin au bout de douze ans, aux conditions fixées précédemment pour le chemin de Paris à Orléans, mais avec réduction de moitié sur la prime à ajouter au dividende net. Les conditions du bail sont analogues pour le chemin de Vierzon, si ce n'est que la durée de la concession est portée à trente-cinq ans, et que le partage des bénéfices ne doit commencer qu'à la sixième année de l'exploitation. Un des derniers articles de la loi renferme une disposition qui confie l'exécution complète des deux chemins à l'État, au cas où, dans les deux mois de la promulgation de la loi, il ne se serait pas présenté de compagnie pour en accepter les charges. L'exploitation serait alors confiée, pour une durée de douze ans, à des compagnies fermières qui se borneraient à fournir le matériel.Un acte de violence commis dans le port de Marseille par des marins anglais contre l'équipage d'un navire français, est venu y causer une émotion que n'aideraient malheureusement point à calmer, chez notre population des ports et à bord de nos vaisseaux, certaines paroles prononcées à la tribune anglaise, le ton de quelques feuilles de Londres et la situation faite à un de nos amiraux. Nous devons toutefois reconnaître que, dans la chambre des communes, le 1er mars, précisément au moment même où la cause de cet officier général se débattait dans notre parlement, l'amiral Napier et le capitaine Hous ont parlé de notre personnel maritime comme des hommes qui, se respectant eux-mêmes, savent respecter leurs rivaux.Les nouvelles d'Espagne se suivent et se ressemblent. On est toujours au moment de s'emparer d'Alicante et de soumettre Carthagène, mais néanmoins les deux villes rebelles tiennent toujours. A Bilbao il y a eu, a-t-on dit, conspiration découverte, et par suite arrestations nombreuses. Des ecclésiastiques ont été incarcérés; on parle de tentatives, sur plusieurs points, d'anciens partisans de don Carlos qui voudraient aujourd'hui unir et proclamer Charles VI et Isabelle. La reine Christine poursuit en Espagne la série d'entrées royales, de réceptions, de revues et de défilés auxquels elle s'était déjà livrée en France. On songe à expédier dans le Maroc, sous le commandement du général Prim, toutes les troupes peu sûres, et à demander compte à l'empereur de quelques griefs plus ou moins sérieux.--En Portugal, on ne se dit pas moins près d'en finir avec l'insurrection; mais jusqu'ici néanmoins on n'est pas parvenu à soumettra le comte de Boudin, et la seule vengeance qu'on ait pu tirer de lui a été de le destituer de son grade de maréchal de camp. On a de nouveau prorogé les cortès, dans l'espoir qu'à la fin de mars on pourrait se présenter devant elles avec quelques résultats obtenus, et être par conséquent en meilleure position pour se faire pardonner les moyens employés à les obtenir.Les événements qui se passent à Montevideo deviennent de plus en plus graves. Les vexations et la cruauté de Rosas ont forcé presque tous les Français résidant à Buénos-Ayres de transporter leur domicile et leur industrie sur l'autre rive de la Plata. Montevideo en compte donc aujourd'hui 18,000 réunis. Presque tous ces Français sont Basques; ils sont catholiques, et par conséquent en position de se bien entendre avec une population d'origine espagnole. Montevideo semblait donc devoir devenir, dans un avenir très-prochain, une ville toute française. Pour protéger leurs propriétés et leur vie menacées par les attaques des troupes de Rosas contre la ville où ils s'étaient réfugiés, nos nationaux ont dû songer à s'armer. Un ordre du jour publié au nom du roi des Français par le vice-amiral Massieu, qui commande nos forces navales dans ces eaux, à la date du 17 décembre dernier, leur enjoint à quitter les armes immédiatement en raison de garanties qu'il vient d'obtenir de Rosas pour leur inviolabilité. Nos nationaux ne paraissent croire ni à l'inviolabilité qu'on leur fait espérer, ni à l'efficacité des garanties qu'on leur en donne, ni enfin à la parole et à la signature de Rosas, qui s'est montré ouvertement infidèle au traité qu'il avait signé avec l'amiral de Machan. Ils se montrent, et on le comprend, peu disposés à se laisser aller à la confiance qu'il leur est ordonné d'avoir. Cette situation commande toute l'attention et tout l'intérêt de notre gouvernement et des chambres.
Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque No. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40Nº 54. Vol. III.--SAMEDI 9 MARS 1844.Bureaux, rue de Seine, 33.
Courrier de Paris.Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent; Perte du navire l'Elberfeldt.--Fragments d'un Voyage en Afrique. (Suite et fin.)--Paris souterrain. (2e art.)Plan indicatif de l'Entrée des Catacombes et des Carrières de Paris; Éboulement de la galerie du Port-Mahon; Coupe géologique du sol sous Paris; Trois vues intérieures des Catacombes.--Histoire de la Semaine.--Intérieur de la Chambre des Députés. Tribunes des deux Chambres;Tribune des Orateurs de la Chambre des Pairs; Tribune des Journalistes à la Chambre des députés; Sonnette du Président; La Tribune des Orateurs et le banc des Ministres à la Chambre des Députés; Pupitre du banc des Ministres.--Académie des Sciences. (Suite.)--Don Graviel l'Alferez. Fantaisie maritime par M. G. de la Landelle. (Suite et fin.)Une Gravure.Théâtres.Une Scène de Carla et Carlin.--Chinoiseries.Deux Gravures.--Bulletin bibliographique.--Bronze.Une Gravure.--Amusements des Sciences.Deux Gravures.--Rébus.
Mais où sommes-nous, bon Dieu? tout est sombre et sinistre: les bruits de la ville, les nouvelles du dehors n'apportent à la curiosité publique que des faits déplorables ou sanglants!--Vous sortez de votre lit le matin, enveloppé de votre robe de chambre ouatée, les pieds dans vos pantoufles, le teint frais, la bouche souriante, l'œil calme et doux, comme un honnête homme qui a dormi la grasse matinée, avec un cœur léger et une conscience en repos; vous voici dans votre fauteuil à bras, au coin d'un feu joyeux, remuant dans votre cerveau les idées les plus aimables et les plus sereines, et aimant toute la nature, comme dit la chanson de Lantara.--Cependant vous prenez votre journal du matin, vous en brisez l'enveloppe légère, et d'un œil curieux vous y cherchez les nouvelles récentes de ce monde charmant, de ce délicieux univers dont vous êtes amoureux; tout à coup votre regard s'attriste, votre visage s'assombrit, vous pâlissez, vous rougissez tout à la fois; une invincible tristesse s'empare de toute votre personne, et au lieu d'un air de fête, comme tout à l'heure, vous avez un air d'enterrement.
Vue du Pont de Beaucaire, emporté par un coup de vent.
Perte du navirel'Elberfeldt.
C'est qu'en effet, depuis quelque temps, tout journal est une véritable nécropole, un champ de meurtres et de ruines, une forêt de Bondi, où il n'est pas sain de passer seul et sans armes. Le lecteur qui s'aventure imprudemment dans la contrée desNouvelles diverses, tressaille à chaque pas et court risque de la vie; ici un bandit s'introduit dans la maison d'un millionnaire, et laisse après lui un coffre-fort brisé et un cadavre étendu sur les dalles; là deux pauvres vieilles femmes tombent sous les coups d'un assassin; tous les jours du sang, tous les jours des crimes hideux, tous les jours des crânes fendus, et le vol se glissant dans les demeures et y introduisant le meurtre à l'œil hagard.--Hier c'était la veuve Sénepart, aujourd'hui le banquier Donon-Cadet, demain l'Anglais Ward; chaque semaine a son forfait, son bourreau, sa victime; et les journaux ne manquent pas de vous donner, avec une exactitude qui fait dresser les cheveux sur la tête, les plus minutieux et les plus horribles détails de ces effroyables aventures.--En vérité, en lisant les feuilles du matin, on se tâte pour s'assurer si on n'a pas reçu quelque coup de couteau ou de poignard, et peu s'en faut qu'on ne crie: «A la garde!» La main de la justice saisissant le crime, la loi le frappant de son glaive, ne semblent plus même inquiéter le criminel. L'infortuné sculpteur P... a été frappé de dix coups de stylet par son apprenti, qui venait d'assister au supplice de Poulmann: et peut-être quelque assassin en expectative se prépare à suivre assidûment les débats de l'affaire Ducros, le meurtrier de madame Sénepart, qui commenceront la semaine prochaine. Ne sont-ce pas là des faits épouvantables et qui attestent malheureusement qu'il y a, à côté de notre monde de mœurs si faciles et si douces, je ne sais quelle race féroce de damnés toujours armée et toujours menaçante? Quel est le moyen d'apporter la lumière à ces âmes ténébreuses et perdues? N'y en a-t-il aucun, et la société aura-t-elle toujours ses tigres, ses hyènes et ses chacals?
C'est peu des hommes; les choses se mettent de la partie et jouent, à leur tour, des jeux effrayants et terribles; tantôt--et nous en avons eu tout récemment de douloureux exemples--c'est l'incendie qui allume ses flammes dévorantes et détruit de riches manufactures; le pâle ouvrier, sans travail et sans pain, erre sur les décombres fumants; tantôt c'est l'inondation,--les récits publics l'attestent,--qui promène sur les campagnes et sur les villes ses irrésistibles fureurs; les hameaux disparaissent, la campagne est dévastée; des cadavres d'hommes et de maisons flottent à la surface des vagues déchaînées; l'inondation, fléau cent fois plus avide et plus insatiable que le dévorant incendie! En vain la prévoyance humaine s'efforce d'opposer un obstacle à cet ennemi sans frein; il rugit, il s'agite avec rage, et brisant, comme une paille fragile, la digue la plus solide, répand la peur, la mort, le désastre de tous côtés.--Plus loin, c'est l'ouragan qui gronde; l'ouragan, à qui rien ne résiste; l'ouragan, monstre aux effroyables tourbillons, qui déracine les arbres dans sa course haletante, abat les hautes tours et les hauts clochers, emporte les toits et les murailles, fait crouler les arches des ponts et les engloutit, dans les fleuves.--Qui n'a tressailli d'épouvante en entendant la récente nouvelle de la ruine du pont de Beaucaire, qu'une trombe furieuse a fait voler dans les airs et dispersé par débris, laissant des cadavres sur la rive.
Voilà les faits sinistres qui occupent la ville depuis quinze jours, et se mêlent au bruit de ses fêtes; l'élégant Paris ne s'en amuse pas moins et continue de courir le bal.--Des pauvres gens inondés, noyés, ruinés, assassinés, incendiés, mais savez-vous une c'est affreux, ma chère!--A propos, dansez-vous la polka?
Rien n'est plus intéressant, en effet, que la polka; rien ne cause en ce moment des émotions plus profondes, rien, pas même l'aventure du navire hollandaisl'Elberfeldt.--Le navire était en route pour l'Angleterre, sous le commandement du capitaine Stranach; il avait à son bord M. Busch. En approchant des côtes, M. Busch fit observer au capitaine Stranach que, depuis quelques instants, le navire tressaillait en marchant. Pour M. Busch, navigateur habile, ce tressaillement était le signal d'une prochaine catastrophe; M. Burch prévoyait que le bâtiment, construit en fer, ne tarderait pas à s'entr'ouvrir: «Alerte! capitaine; faites préparer les embarcations! alerte! alerte!»
A peine l'alarme était-elle donnée qu'on entendit un craquement épouvantable; M. Busch avait dit vrai:l'Elberfeldtvenait de se rompre par le milieu, en deux parts égales. «Nous sommes perdus! s'écria l'équipage.--Arrêtez les machines! hors les embarcations!» répliqua M. Busch; et en même temps il se jeta dans le canot avec deux hommes et le fit amener. Le vent soufflait avec violence; cependant M. Busch, avec un rare sang-froid et une grande habileté, maintint le canot le plus près possible de l'arrière du navire; en même temps il criait au capitaine Stranach de se jeter à la mer avec un aviron, afin d'éviter d'être écrasé entre l'arrière et l'avant, qui se rejoignaient en s'abîmant.
Ce fut alors un moment suprême et terrible; le navire sombra; les chaudières, écrasées par le choc des deux parties du bâtiment, lancèrent, dans les airs d'immenses nuages de vapeur et des jets d'eau bouillante; enfin, au milieu de ce vaste tourbillon de flamme et de fumée,l'Elberfeldtdisparut dans l'abîme béant, après une horrible explosion; spectacle effrayant et grandiose!
Aussitôt M. Busch s'avança sur le champ du désastre, pour sauver les victimes; la première qu'il recueillit fut le capitaine Stranach, qui se tenait sur l'eau, soutenu sur un débris flottant del'Elberfeldt; après le capitaine, M. Busch sauva les matelots: l'équipage se composait, de treize hommes, trois seulement périrent dans cette fatale journée. Pendant quatre heures, le canot portant M. Busch, le capitaine Stranach et leurs compagnons, flotta au caprice des vents sur une mer agitée et sombre; la Providence envoya enfin à leur rencontre le navire,la Charlotte, qui les prit à son bord et les mit à l'abri de tout danger.
J'ai entendu raconter cette catastrophe del'Elberfeldt, beaucoup mieux que je ne le fais, dans un bal charmant, par une femme fine et blanche, au doux regard, aux lèvres roses, aux dents d'ivoire, à la taille de guêpe, à la jambe de biche, au petit pied de fée, qui se leva en souriant, après le récit terrible qu'elle venait de faire, pour se livrer aux bras d'un valseur acharné; je pensais, en la voyant si ardente au plaisir, que toutes ces frêles et intrépides petites Parisiennes valseraient encore, valseraient toujours, alors même qu'une voix leur crierait, comme M. Busch au capitaine Stranach: «Prenez garde, la mort est sous vos pieds; le sol tressaille, et la salle de bal va s'entr'ouvrir, s'écrouler et vous engloutir!»
Il y a aujourd'hui à Paris un homme dont on parle certainement beaucoup plus que de tous les hommes de génie ou de talent de notre époque; cet homme a un crédit immense, une réputation prodigieuse; son nom est dans toutes les bouches; il n'est question que de lui du matin au soir: «Eh bien! l'avez-vous vu? Vous êtes-vous entendu avec ce personnage merveilleux? Veut-il, ou ne veut-il? irez-vous le trouver, ou daignera-t-il venir chez vous?» Telles sont les questions qu'on échange de tous côtés; ni Mirabeau ni Napoléon n'ont excité une pareille rumeur et obtenu un tel crédit.--Le nom de ce prodige, s'il vous plaît?--Ce prodige se nomme Cellarius. Vous me regardez d'un air ébahi; quoi! vous ne connaissez pas Cellarius? Mais qui êtes-vous? mais que faites vous? mais d'où sortez-vous? Quand on vous parle de Cellarius, faire cette mine d'ignorant et de débarqué de Pontoise! en vérité, c'est à ne plus oser dire qu'on est de vos amis! c'est à vous tourner le dos! c'est à vous mettre à la porte! c'est à vous fuir d'une lieue à la ronde!
Apprenez donc, et ne l'oubliez pas, que Cellarius est un homme... ah!... un homme dont... un homme que... un homme... c'est un homme enfin... qui donne des leçons de polka! Il n'y a guère qu'un mois que la polka fait tourner la tête ou plutôt la jambe à nos lionnes, depuis la jeune lionne aux crins noirs et blonds, aux reins souples et cambrés, jusqu'à la lionne émérite pourvue d'une fausse crinière, jusqu'à la lionne efflanquée et édentée. Ce mois a suffi pour élever Cellarius au-dessus de la colonne; Musard n'est plus qu'un drôle; Cellarius va mettre l'empereur Musard à bas de son piédestal! Cellarius n'était rien hier, il est tout aujourd'hui.
Vous jugez de l'air de Cellarius et des allures qu'il se donne; mais, après tout, comme le grand Cellarius n'a pas le don d'ubiquité, et qu'il ne saurait être en même temps partout où on le demande, il se partage le plus qu'il peut, et se loue, au quart d'heure, à la demi-heure, à l'heure, je ne dirai pas à la course, un personnage de l'importance de Cellarius ne prend pas la peine de se déranger; on vient chez le grand homme. Baronnes, duchesses, comtesses, marquises, femmes de banquier, femmes de notaire, femmes d'agents de change y abondent, et heureuses celles qu'il veut bien recevoir! Cellarius a répondu hier au valet de chambre d'une comtesse! «Dites-lui que je n'ai pas le temps, et qu'elle me laisse tranquille!» au groom d'une marquise: «Peut-être;» au chasseur d'une princesse: «J'y songerai;» au premier gentilhomme d'une impératrice: «Qu'elle attende.»
Quant au prix de ses leçons, le grand homme est modeste; il y a six semaines, il demandait vingt francs par heure; c'était le commencement de sa célébrité, le tarif s'est accru depuis, en proportion de sa renommée; et avant un mois, si la mode du Cellarius ne se ralentit pas, nous vous apprendrons probablement qu'un quart d'heure de polka du danseur Cellarius est une denrée hors de prix que l'on n'obtient plus qu'en déposant un cautionnement de 100,000 francs chez le concierge.
Je demande pardon à Jeanne d'Arc de la faire intervenir dans ces passe-temps mondains; la chaste, simple et pieuse Jeanne va se trouver bien déplacée au milieu de ces têtes légères et folles de polka; mais elle m'absoudra en faveur de ma bonne intention, qui est de rendre justice au talent d'un poète et à une œuvre distinguée: le poète s'appelle Porchat, et il est de Lausanne; l'œuvre, qui a pour titre:la Mission de Jeanne d'Arc, vient de paraître à la librairie Dubochet, rue de Seine. Sous ce litre,la Mission de Jeanne d'Arc, on pourrait soupçonner quelque épopée en vingt-quatre chants; il n'en est rien, et nous ne prenons pas notre lecteur en traître; c'est d'une tragédie qu'il s'agit, d'une tragédie en cinq actes, tragédie accueillie avec honneur au comité du Second-Théâtre-Français, et qui devait tenter les chances de la représentation publique. M. Porchat a préféré céder à des considérations qui font l'éloge de sa modestie et de sa délicatesse, et retirer sa tragédie pour ne pas faire concurrence à des œuvres présentées sous le même nom et le même sujet, et ne pas nuire à des droits antérieurs. Après quoi, M. Porchat s'est heureusement décidé à livrer sa Jeanne d'Arc à l'impression.
Nous venons de lire cet ouvrage intéressant et consciencieux, et c'est en toute sincérité que nous regrettons que la Jeanne de M. Porchat n'ait pas jusqu'au bout poussé l'aventure et récité sa poésie en face de la rampe, au lieu de la faire brocher ou relier pour toute fortune; sans nul doute, Jeanne aurait réussi. Des caractères bien étudiés, un style clair et élégant, de nobles idées, des sentiments vraiment français, un drame émouvant et varié, n'est-ce donc rien? Nos auteurs, même ceux en crédit, nous font-ils souvent de tels présents? et sommes-nous si fort gâtés par eux qu'il faille ne pas tenir compte à M. Porchat des honorables qualités de sa tragédie? Eh bien! si on ne peut pas entendre cetteJeanneau théâtre, du moins peut-on la lire au coin de son feu. Qu'on lise donc la Jeanne de M. Porchat, on verra que certains de nos poètes, qui donnent aussi dans le tragique, feraient sagement d'entreprendre un petit voyage à Lausanne.
Nous avons entre les mains une lettre de madame Cinti-Damoreau datée de La Havane; elle annonce son retour à Paris pour les premiers temps de 1845. Pour revenir, il faudra que madame Damoreau s'arrache aux ovations que l'Amérique multiplie sous ses pas. Il ne s'est rien vu de tel depuis le passage de Fanny Ellsler. La voie de madame Damoreau produit là-bas le même enthousiasme que le pied de l'adorable Fanny avait partout soulevé. De Philadelphie à Baltimore, de Washington à Richmond, de Richmond à Charlestown, la voix mélodieuse a séduit les plus rebelles. Artot, comme on sait, accompagne madame Damoreau et partage sa course triomphale. Les villes envoient des députations; les sociétés offrent des fêtes. A Charlestown, après le concert, la foule, s'échappant bruyamment par toutes les issues du théâtre, reconduisit les artistes jusqu'à leur hôtel, au milieu desvivat, et à la lueur de mille flambeaux.--A La Havane, où ils arrivèrent le 13 janvier, après une traversée périlleuse, ils étaient attendus avec une telle impatience, que le port se trouva tout à coup couvert d'une immense multitude pour les recevoir. Le 17 janvier eut lieu leur premier concert. On se battait aux portes; on se ruait dans la salle par flots précipités. Le journal havanais, voulant peindre le succès obtenu par la cantatrice à cette première soirée, dit: «Ce n'était pas un torrent, mais un Niagara d'applaudissements.» Un feuilleton de Paris transporté à la Havane n'aurait pas trouvé mieux.
--Du reste, après les bruits d'inondations, d'incendies, de meurtres et de polka, il n'a été question ici, depuis huit jours, que de fortifications, de patentes et de Pomaré. Décidément la semaine a été mauvaise.
--Le Théâtre-Italien de Saint-Pétersbourg a fait sa clôture le dimanche (6) 18 février dernier, le dernier jour du carnaval des Russes. Jamais plus magnifique représentation n'avait eu lieu à Paris ou à Londres durant les plus belles années des directions Severini ou Laporte. On jouait quelques scènes desPuritanipour Tamburini, et laSonnanbulapour Rubini et madame Viardot-Garcia... «La salle était plus que pleine, nous écrit notre correspondant, on s'y était amoncelé; quant à vous raconter tout ce qui s'est fait à cette représentation vraimentétonnante, et mémorable, je ne sais comment m'y prendre. Il y avait, entre le public et les artistes, cet échange du besoin d'être regretté qui fait que chacun se surpasse; jamais madame Viardot et Rubini n'avaient chanté et joué avec autant de verve et de pathétique; on pleurait dans la salle et sur le théâtre. Pour vous donner une idée de l'enthousiasme général, et de la manière dont on cherchait à le témoigner, il me suffira de vous dire qu'ici, et dans cette saison, la scène a été littéralement couverte, à plusieurs reprises, de bouquets et de couronnes. Un seul fleuriste en a vendu pour 1,400 roubles. Il y a eu au moins 50rappels. A la fin du spectacle toute la salle se tenait debout, les femmes agitant leurs mouchoirs, les hommes leurs chapeaux, c'étaient non desbraviet des battements de mains, mais deshurraset des trépignements universels. Cette scène étrange n'a fini que lorsqu'on a pris le parti de relever le lustre et d'éteindre la rampe; il n'y a que l'obscurité qui a fait partir enfin le public. Une demi-heure après, quand les artistes sont sortis, ils ont trouvé une foule immense qui les attendait à la porte pour les applaudir une dernière fois... et cependant il faisait un froid dont on n'avait pas eu d'exemple depuis dix ans (30 degrés Réaumur). Pendant cette nuit même,vingt-deux personnes sont mortes gelées dans les rues, n'ayant pas été relevées à temps par les rondes de police, qui en ont sauvé bien d'autres.» La saison prochaine promet d'être encore plus brillante que celle de cette année. Rubini. Tamburini et madame Viardot ont renouvelé leurs engagement. Madame Viardot, qui a obtenu de si éclatants succès, et qui a joué quarante fois en trois mois et demi, aura, nous assure-t-on, près de 30,000 fr. par mois.--On espère que Lablache se décidera A signer à Londres le brillant engagement qui lui a été proposé.
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 358, 374, 390 et 410; t. III, p. 6.)
Note 1:La reproduction de ces fragments est interdite.
Nous ne suivrons pas l'auteur de ces fragments dans le récit des causes qui avaient amené la sanglante catastrophe de son malheureux ami. Le lecteur est pressé sans doute de savoir de quelle manière l'auteur a pu lui-même échapper aux périls que sa téméraire entreprise attirait sur sa tête au moment où les hostilités venaient de recommencer contre l'émir...............................................................
A tout prix je voulus quitter Tazza, où je me sentais mourir peu à peu. Tandis que je rêvais aux moyens de m'éloigner, le ciel, touché de mes peines, fit passer dans la ville une caravane qui s'en retournait au Maroc. Ni les dangers que j'allais courir en m'enfuyant du pays sans y être autorisé par l'émir, ni les fatigues du voyage ne purent m'arrêter! Pour moi il n'y avait que deux partis à prendre: mourir ou reconquérir ma liberté. Le moment propice, le camp en désordre, la population effrayée, secondèrent mon dessein. Je me procurai deux chameaux, et je me fis associer, avec Ben-Oulil, à la caravane.
Je ne puis dire ici ce que je ressentis dès que nous eûmes dépassé les portes de Tazza; il est des impressions qu'aucune langue ne rend bien. La souffrance et la sombre atonie de mon âme s'effacèrent peu à peu pour la laisser s'ouvrir à l'espérance. J'étais presque heureux, et je ne songeais plus guère au meurtre commis sous mes yeux (tant l'homme est égoïste!), lorsqu'un nouvel accident faillit me replonger dans toutes mes terreurs. On sait qu'il faut traverser sept fois la Mina (la Blonde) avant d'atteindre Mascara. Les eaux de cette rivière sont très-basses en été, mais l'hiver les rend dangereuses; son sein, gonflé de tous les torrents qui se précipitent des montagnes, s'élève et franchit souvent les limites que lui imposa la nature. La Mina rappelle assez exactement notre Rhône, dont les flots couvrirent tant de fois les belles plaines du Midi. Quoique nous fussions alors au mois de juin, le passage de la rivière présentait de graves difficultés; il avait plu beaucoup les jours précédents, et la Mina mêlait ses eaux débordées aux mille petits ruisseaux qui sillonnent le bassin du Chélif. Au troisième bras la caravane s'élancait au galop des chameaux, lorsque Ben-Oulil perdit l'équilibre et disparut dans le gouffre. Nous ne nous aperçûmes de l'accident qu'en voyant son chameau débarquer seul sur le bord opposé.
J'appris en passant à quelques lieues de Tekedempt, qu'une cinquantaine de prisonniers français étaient détenus dans la forteresse; on les employait, dit-on, aux travaux les plus rudes et les plus abjects; aucun outrage ne leur était épargné. Quelques-uns travaillaient à la manufacture d'armes. Il y avait, en outre, en ville deux femmes et quatre enfants qui partageaient le logement de la famille d'Abd-el-Kader, ainsi que deux Alsaciennes qui avaient été laissées par un Européen en garantie de quelques fonds qu'il devait à l'émir. Ces otages n'ont pas été réclamés depuis.
Sur la ligne qui conduit à Mascara, on trouve plusieurs villes, entre autres Mysouna, Tyliouan et Callah. La première est perchée sur la crête d'une montagne; elle compte un millier d'habitants, presque tous hommes lettrés, c'est-à-dire lecteurs du Koran (on est lettré chez les Arabes lorsqu'on explique le livre du Prophète). Les Mysouniens ne s'inquiètent point de ce qui se passe autour d'eux. Tyliouan, petite cité en ruines, occupe le fond d'un vallon. Des monts élevés la couronnent; elle a de six à sept cents habitants lettrés et fanatiques qui abhorrent, non-seulement les Français, mais tous les Européens en général. Callah n'est qu'un petit douair auquel on a généreusement donné le nom de ville; quelques cabanes couvertes de chaume éparpillées sans ordre dans une plaine resserrée entre deux chaînes de montagne, quelques jardins, une forteresse ou, pour être plus exact, une tour délabrée, tel est Callah. Il est à remarquer cependant que les quatre cents Arabes qui l'habitent sont assez industrieux. Il s'y fabrique de beaux tapis de pied, dont les Marocains et les citoyens de Fez font le principal objet de leurs spéculations. On obtient ces objets à vil prix sur les lieux, tant la misère y est grande! Les populations de Mysouna. Tyliouan et Callah sont administrées par Hadji-Mustapha. Elles ne fournissent que des cavaliers à la guerre sainte. On peut recruter dans ces villes environ huit mille combattants qui suivent la bannière de Mouloud-ben-Aratch. On conçoit aisément les motifs de la haine qu'elles nous portent, car elles appartiennent à la tribu d'Abd-el-Kader. L'égoïsme, l'amour-propre et l'intérêt lui ont fait parmi elles des serviteurs dévoués.
Juillet dardait sur nous ses rayons dévorants lorsque nous traversâmes Mascara. Cette ville n'avait alors que fort peu d'habitants; on désertait ses marchés; c'est à peine si on y rencontrait quelques citoyens venus de Fez pour vendre des objets dont le pays était privé depuis que l'émir avait, par un édit, prononcé la peine capitale contre quiconque achèterait ces objets dans nos ports. Les habitants de Mascara, réduits à la misère, s'étaient jetés dans les montagnes ou retirés à Tekedempt. Ceux qui étaient restés les derniers expédiaient déjà leur bagage et n'attendaient qu'un ordre du sultan pour abandonner leurs foyers: on s'attendait à voir paraître d'un instant à l'autre les colonnes françaises. Le kalifat était sorti de la ville il avait posé son camp sur la rive droite de la Mina, à une journée de marche vers l'est. Tout ce qui, dans la ville, appartenait au gouvernement venait d'être dirigé sur Tekedempt. La contrée était en un mot sur un qui vive continuel; de toutes parts on voyait surgir des cohortes arabes. D'après nos calculs, nous avons vu défiler devant nous plus de quatre mille cavaliers marchant au secours de l'émir. La canonnade retentissait du côté de Milianah, et les vieux échos de l'Atlas apportaient jusqu'à nous ces bruits formidables. Nous marchions épouvantés par des détonations pareilles au bruit du tonnerre. Nous apprîmes ensuite que les Français s'étaient emparés de Milianah sans avoir été inquiétés par les Arabes. Ceux-ci perdirent encore beaucoup de monde dans l'affaire de la vallée du Chélif, qui eut lieu immédiatement après.
De Mascara à Tlemcen, la route est pittoresque et très-accidentée; on parcourt de longues chaussées formées par les pentes des chaînes, puis on traverse l'Hamman et le Sigg, fleuves qui se jettent dans la mer, au golfe d'Arzew, après avoir réuni leurs eaux à celles de l'Habra. Le Sigg coule aux pieds des Dj. Karkar, monts boisés que le voyageur traverse et d'où il découvre Tlemcen et toute la province. A notre droite, dans la direction du désert d'Angad, est Saïda, fort bâti par Bou-Hamidy, d'après l'ordre d'Abd-el-Kader. On met deux jours pour se rendre du Tlemcen à Saïda. Ce dernier point est, au dire des indigènes, l'un des plus importants et des plus inaccessibles de l'armée arabe; il sert de dépôt à Tlemcen; on y compte de deux à trois cents cabanes. Les prisonniers indigènes y sont en grand nombre, et Bou-Hamidy ne les rend à la liberté que sur rançon. Les déserteurs français qui, fatigués du service de l'émir, essaient de pénétrer dans le Maroc, sont arrêtés souvent à la frontière et conduits à Saïda. Là, on les asservit aux travaux les plus rebutants, et on commence par les gratifier de trois cents coups de bâton; ils en reçoivent mille après une seconde tentative d'évasion; à la troisième, ils sont décapités.
Tlemcen offrait alors le même vide que Mascara; des spéculateurs de Fez y tenaient la bourse et le marché. La ville était triste; un morne silence pesait sur ses murs abandonnés; les denrées et le pain surtout, qui s'y vendait autrefois à vil prix, étaient cotés à un taux exorbitant; tout y était, du reste, de mauvaise qualité. Abd-el-Kader avait chassé les juifs de la ville sous prétexte qu'ils entretenaient des relations avec les Français, et qu'ils les appelaient à eux. C'est dans la province de Beni-Smie, à trois journées de marche au sud de Tlemcen, qu'ont été envoyés ces malheureux parias. La plupart auront succombé dans l'exil, les riches par le poignard, les pauvres par la faim.
Après deux mois d'une marche pénible, et qu'une énergie surhumaine a pu seule me faire supporter, j'arrivai à Fez. J'avais traversé tour à tour Tetouan, Ouched et Tezas. Je passai dix-huit jours dans la capitale du royaume de Fez. C'est à juste titre qu'on l'a surnommée le Paris de l'Afrique septentrionale; elle renferme environ cent mille, habitants dans ses larges murailles. Les maisons sont assez bien bâties et le commerce y a pris, depuis quelques années, un grand développement. Le panorama que présente la ville, sa vaste étendue et son aspect éminemment militaire, tout concourt à en faire une cité magnifique si on la compare aux autres villes africaines. Dès que je fus remis de mes fatigues, je me remis en route pour Tanger, où j'entrai après six jours de marche, en passant par Alcassar. Alors seulement je pus me dire tout à fait sauvé, car, de là, je défiais les cavaliers d'Abd-el-Kader et la haine de ses tourmenteurs. Je faillis m'évanouir en voyant le pavillon national qui étendait ses couleurs protectrices sur une des maisons de Tanger. Le drapeau, c'est la patrie! le nôtre flottait sur la demeure du consul. Je reçus de ce fonctionnaire l'accueil le plus distingué, et, vers le milieu de septembre, je pris passage sur un navire qui faisait voile pour Marseille. Quelques jours plus tard, je mis le pied sur une terre que je ne comptais plus revoir, et, cédant aux transports de mon âme, je me jetai à genoux et je remerciai le ciel de ma délivrance.
(Suite et fin.--Voir tome II, page 405.)
En pénétrant de plus en plus profondément dans les entrailles de la terre, nous devons nous attendre, dans le cours de notre voyage sous-parisien, à rencontrer bien des objets étranges et nouveaux pour nous. Au reste, il n'est pas de Colomb aventureux, à la recherche de terres inconnues, qui ait été plus surpris de ses propres découvertes, que ne le fut mon jardinier quand il eut pour la première fois connaissance de ces régions ignorées. Mon jardin était situé près du Luxembourg, et il s'y trouvait un puits excessivement profond. Je ne sais par quel hasard l'un des seaux s'accrocha si bien à un crampon de fer qui se trouvait fiché dans le revêtement, à une trentaine de pieds de profondeur, que toute la journée se consuma en vains efforts pour l'arracher de cette position périlleuse. Désespéré, le brave jardinier, à demi penché dans le puits, s'écria, à bout de patience: «C'est le diable qui l'a mis là! Pardieu, que le diable l'en ôte!
--Voilà! voilà! brave homme!» répondit une voix caverneuse résonnant dans le puits. Et en même temps une main sortant du mur décrocha le seau, tandis qu'une tête à forme humaine regardait l'imprudent jardinier en tirant la langue avec un ricanement effroyable. Le pauvre homme, stupéfait, pensa perdre connaissance. Heureusement que la terreur le fit tomber à la renverse; sans cela il eût été rejoindre le seau au fond du puits.--Et il resta persuadé fort longtemps qu'il avait vu le diable en personne.
Son aventure n'avait pourtant rien de diabolique; c'était un charitable gnome, ou habitant de la deuxième ville souterraine, qui lui avait rendu en passant ce petit service.--Et, en parcourant à notre tour ces nouvelles régions, nous allons voir que rien n'était plus facile.--Auparavant, pour bien comprendre notre itinéraire, il faut jeter un coup d'œil sur la composition géologique du monde que nous allons visiter.
Le sol sur lequel Paris est bâti se compose de couches superposées de nature et d'épaisseur différentes. Bien qu'elles varient un peu de distance en distance; que les brouillages, forages, ciblages, selon le langage de carriers, et autres accidents causés par l'action des eaux en interrompent partiellement les lignes, cependant l'ordre général est le même, et les grandes masses subsistent toujours dans la même distribution. Aussi ce sont elles que nous allons indiquer, telles qu'elles se trouvent sous Paris et vers la plaine de Montrouge.
A la surface existe une couche de terre végétale, de sable d'atterrissement et de terres de transport dont l'épaisseur varie de 2 à 5 mètres; au-dessous, et sur une épaisseur un peu plus faible, des marnes coquillières très-fréquemment gypseuses; plus bas, des marnes, calcaires, spathiques, quartzeuses, gypseuses, qui ont plus de 8 mètres de profondeur, et qui reposent sur du calcaire marin (pierre à bâtir) dont l'épaisseur, beaucoup plus considérable, dépasse souvent 16 mètres. Le calcaire est divisé lui-même en près de 45 couches de diverses natures dénommées différemment par les carriers, et dont les unes sont exploitées de préférence aux autres. Au-dessous de ces couches de calcaire se trouvent onze à douze couches d'argile plastique, séparées par de petits lits de sable, dans chacun desquels existe un niveau d'eau plus ou moins abondant. Les argiles atteignent la masse de craie dont l'épaisseur a été longtemps inconnue, et qui n'a été percée que par le forage du fameux puits artésien de Grenelle. Or, sous la presque totalité des quartiers situés sous la rive gauche de la Seine, la masse de pierre à bâtir n'existe plus. Elle a été exploitée et enlevée; en sorte qu'il ne reste plus à la place qu'une immense excavation. Nos ancêtres, ayant besoin de pierre, ont tant et si bien creusé sous leurs pieds, que ce qui était dessous est monté dessus peu à peu, au risque d'y descendre pêle-mêle en un seul jour.
Il faut cependant être de bonne foi. Lorsque Paris était renfermé dans la moitié de l'île de la Cité, ou même plus tard, lorsque ses maigres faubourgs atteignaient à peine la forteresse du Louvre, ses habitants pouvaient aller en toute sécurité chercher des pierres au milieu des bois et des marais, sans présumer que la bonne ville, après avoir brisé quatre enceintes crénelées, bâtirait sur le sol d'où ses matériaux étaient sortis. Mais nous, témoins de cet agrandissement continuel, nous continuons avec insouciance à creuser à nos portes. Nous exploitons les carrières d'Issy, de Passy, de Clarenton, etc., etc.--Et puis nous viendrions blâmer nos ancêtres!--Il est vrai, pour rendre à chacun la justice qui lui est due, que les carrières exploitées aujourd'hui le sont avec plus d'art et de prudence, et ne doivent plus faire craindre les accidents que représentent souvent celles qui remontent aux premiers temps de la ville de Paris.
En effet elles existaient déjà certainement lors de l'occupation romaine. Sur le clos Saint-Victor se trouvait l'emplacement des arènes, de l'ancien amphithéâtre, et il avait été probablement établi dans une grande carrière exploitée primitivement à ciel ouvert, dont les excavations avaient préparé favorablement le sol. On a reconnu en outre d'une manière positive que les pierres du palais des Thermes, habité par l'empereur Julien, sont encliquart, selon le terme employé par les carriers pour désigner une sorte de liais dur qui se trouve dans les carrières du faubourg Saint-Marceau.
Les premières carrières avaient été exploitées à ciel ouvert; et c'est ainsi qu'a été formée l'excavation qui porte le nom de Fosse-aux-lions, près de la barrière Saint-Jacques. Du moment que ce système devint trop pénible par l'épaisseur croissante de la couche supérieure, les travaux furent continués à l'aide de galeries souterraines conduisant à de grandes excavations, le plus souvent irrégulières, et soutenues par des piliers réservés dans la masse. Les excavations varient nécessairement de hauteur, suivant l'épaisseur des bancs. Habituellement elles ont de 5 à 6 mètres; quelquefois, cependant, elles s'élèvent fort au-dessus.
Ces travaux se continuèrent ainsi pendant plusieurs siècles sans surveillance, sans méthode, au gré du caprice des travailleurs. Souvent même les carriers, dans leur insouciance, creusèrent au-dessous des premières excavations, formant ainsi plusieurs étages de carrières suspendues les unes au-dessus des autres. Le danger devenait d'autant plus grand, que ces travaux étant successivement abandonnés, la mémoire s'en perdait, les galeries s'obstruaient; et le sol, ainsi miné de toutes parts, se couvrait de lourdes constructions. Cependant l'état de ces carrières oubliées depuis des siècles, s'aggravait de jour en jour: la faiblesse des piliers établis provisoirement pour la sécurité des ouvriers pendant la durée des exploitations, leur écrasement, l'affaissement du ciel des carrières dans beaucoup d'endroits, et, plus que cela encore, l'enlacement funeste des galeries chevauchant les unes sur les autres; de sorte que les piliers des étages supérieurs portant souvent à faux dans les vides des étages inférieurs, tout devait amener de grandes et inévitables catastrophes. Les nombreux accidents qui se succédaient à des intervalles de plus en plus rapproches, n'éveillaient toutefois l'attention de l'autorité que vers la fin de l'année 1776. Alors on ordonna la visite générale et la levée des plans de toutes les carrières.
On reconnut alors toute l'étendue du péril; et aussitôt que ce travail fut terminé (1777), on créa une compagnie d'ingénieurs spécialement chargée de la consolidation des voûtes. Les mesures étaient devenues tellement urgentes, que le jour même de l'installation du premier inspecteur général, une maison de la rue d'Enfer fut engloutie à 90 pieds au-dessous du sol.
Les ingénieurs entreprirent leurs travaux avec promptitude, et les continuèrent avec persévérance et habileté. La plus grande partie des carrières fut consolidée, et ce résultat fut dû au zèle et à l'habileté déployés par M. Héricart de Thury, chargé de la direction de ce travail. Chaque galerie souterraine correspond à une rue de la surface du sol, formant ainsi, dans ces profondeurs, une représentation déserte et silencieuse de la ville peuplée et bruyante qui s'élève au-dessus. Rien ne manque à cette représentation, à cette contre-épreuve de la capitale, pas même les murs d'enceinte et le service de l'octroi. Des murs d'enceinte ont été élevés à l'aplomb de ceux qui existent à la superficie; car de hardis fraudeurs s'étaient fait dans les carrières des passages à couvert de l'inquisition municipale. Il a fallu y remédier; et une ligne de murs, baptisésmurs de la fraude, sépare les carrières intra-muros de celles de la banlieue.
Les carrières présentent en effet une étendue considérable. Tous les coteaux, depuis les hauteurs de Châtillon et de Gentilly, sont excavés; et elles s'avancent sous Montrouge, Vaugirard et Paris, à l'est et à l'ouest, presque jusqu'à la rive méridionale de la Seine. Celles du nord sont plus circonscrites, et ne minent guère que les hauteurs de Passy et de Chaillot dans Paris, au moins on ne connaît positivement que celles-ci; mais on doit présumer qu'il en existe sous les plateaux de Clichy, de la Nouvelle-Athènes et du quartier Notre-Dame-de-Lorette, se reliant à celles de Montmartre, de même que sous les hauteurs de Ménilmontant et de Belleville.
Au reste, malgré les soins et la vigilance de l'administration, on est encore loin de connaître limites ces anciennes excavations. Dernièrement encore, les constructions d'une maison, rue Mézières, défoncèrent, en creusant les caves, le ciel d'une exploitation ignorée, et cet accident risqua d'entraîner la ruine des maisons riveraines; quelque temps auparavant, lors de la construction de l'église du Luxembourg, un fontis avait menacé la solidité d'une maison rue Madame.--Toutefois on peut être assuré que la plus grande partie est reconnue et consolidée. On a pratiqué, de distance en distance, des puits de descente, qui permettent de les visiter à chaque instant et de les parcourir dans tous les sens.--Le plan indicatif ci-joint donne la situation de tous ces puits.
Outre ces escaliers et ces cheminées de descente, il existe encore d'autres moyens de communication entre les carrières et la surface du sol. Comme nous l'avons dit un peu plus haut, les premiers niveaux d'eau constants sur la rive gauche de la Seine sont dans les couches d'argile plastique au delà de la masse de pierre à bâtir. Aussi, partout où cette masse a été exploitée anciennement, des puits traversent les carrières pour chercher plus bas les sources qui les alimentent. Leur enveloppe de maçonnerie forme donc, dans les souterrains, autant de tours isolées dans lesquelles on a pratiqué des ouvertures, espèces de fenêtres qui servent à renouveler l'air des carrières et à faciliter les travaux. Idée fort ingénieuse, et qui est due, je crois, à M. le vicomte Héricart de Thury, auquel les carrières sont redevables de presque toutes les améliorations. C'est par une de ces ouvertures qu'un surveillant en tournée avait passé le bras secourable qui causa tant de frayeur à mon jardinier.
Au reste, cette sorte de frayeur surnaturelle et peu raisonnée est partagée avec moins de motifs encore par une foule de personnes. C'est dans les carrières que sont établies les Catacombes, et, à ce nom deCatacombes, une foule d'idées lugubres, un sentiment vague d'effroi ne se réveillent-ils pas dans l'esprit?
Beaucoup de personnes parlent des Catacombes sans les connaître, absolument comme les enfants parlent de Croque-mitaine et s'en effraient sans l'avoir jamais vu. Il y a dans leur nom une agglomération de syllabes si sombres, si retentissantes; leur son sourd et prolongé peint d'une manière si pittoresque ce qu'il veut exprimer, qu'en l'entendant seulement prononcer, l'imagination se forme l'idée de quelque chose de triste et de grand. Pour nous en assurer, nous allons y descendre.--N'oubliez pas la petite bougie de sûreté, les allumettes chimiques, ou le prudent briquet phosphorique: double précaution fort innocente, mais dont le principal défaut est d'être parfaitement inutile... et partons!
Nous suivons la longue rue d'Enfer: nous arrivons à la barrière d'Enfer. Touchante perspective pour des gens qui vont descendre aux Catacombes, et allusion pleine de délicatesse et de charité chrétienne pour les milliers d'individus que y sont ensevelis. Passons la barrière, et prenons à gauche. Nous sommes dans lavoie creuse. En effet, nous marchons sur des abîmes. Cette petite maison, plus loin, s'appellela Tombe-Isoireou d'Isoard. Arrêtons-nous: c'est là l'entrée des Catacombes.--En vérité, dans tous ces noms, il y a un parfum de souterrains et de sépulcres qui surprend agréablement. C'est un à-propos charmant: et le hasard a bien heureusement ménagé cette accumulation de mots d'enfer et de tombeau. On ne saurait douter de l'endroit où l'on va.
Il existe une autre entrée dans le pavillon même de la barrière d'Enfer: mais elle est plus rapprochée et moins pittoresque. Entrons donc à la tombe d'Isoard.--Mais, d'abord, il serait peut-être curieux d'apprendre ce que pouvait être cette Tombe-Isoire ou d'Isoard. La tradition en est assez confuse. Selon les uns, cet Isoard était un fameux brigand qui désolait la campagne, et qui finit par être tué dans son repaire; mais cette légende semble passablement fabuleuse.
Il paraîtrait, toutefois, qu'il y a eu en cet endroit un ancien cimetière. Il est certain que ce domaine appartenait autrefois aux Templiers, et dépendait de la commanderie de Saint-Jean-de-Latran. Cette propriété fut acquise par l'État en 1760. On y découvrit, lors des premiers travaux des Catacombes, un escalier communiquant à des cryptes et souterrains qui avaient servi autrefois de sépultures, et peut-être de cachots, aux chevaliers de Saint-Jean et du Temple. On y voyait encore la trace des gonds et des ferrures de portes.--Vendue comme domaine national pendant la révolution, on en avait fait une guinguette avec bal champêtre. Aujourd'hui, elle est redevenue l'entrée d'une tombe.--Entrons-y.
Vue de l'Éboulement de la Galerie du Port-Mahon.
Une petite cour sablée, une porte cintrée, large et basse comme l'orifice d'une caverne... c'est là. Rassemblez vos esprits; écoutez l'allocution du gardien qui vous exhorte à descendre jusqu'en bas sans vous écarter, ni à droite ni à gauche, et de l'attendre sans faire un pas au bas de l'escalier,dans le salon. Plaisanterie inoffensive, qu'il accompagne d'un sourire aimable. Maintenant, comptons-nous bien avant de franchir le redoutable portique, et recevons, de trois en trois, une petite bougie allumée des mains du conducteur.--Nous commençons à descendre.
L'escalier est étroit et tournant. On ne peut y passer qu'un seul à la fois; et fussiez-vous quarante à descendre, vous pourriez toujours vous croire seul. Votre regard ne saurait atteindre ni celui qui vous précède ni celui qui vous suit. L'escalier achève en trois marches sa révolution sur lui-même. Ajoutez à cela l'air humide et froid du souterrain, l'obscurité profonde, le retentissement étouffé de la moindre parole entre ces deux murs de pierre, qui vous enferment et vous touchent, ce vertige de tourner sans cesse en descendant sans fin dans l'obscurité sur des marches rapides, et vous aurez une idée du passage le plus pénible et le plus curieux à la fois des Catacombes. Il y a là quelque chose de grand, d'effrayant, qui ne se retrouve plus. L'imagination est frappée de cette ombre, de cette profondeur qui semble immense, de ce peu d'espace que vous remplissez tout entier. De temps en temps s'ouvre à votre droite un arceau sombre et haut, qui semble se perdre dans les entrailles de la terre.--On descend ainsi à une profondeur de près de cent pieds.
Nous sommes arrivés dans lesalon, assez vaste caveau irrégulier, dont la voûte écrasée est sillonnée de larges et profondes cicatrices. L'eau suinte de toutes ces pierres raboteuses, et le clapotement uniforme des gouttes qui tombent retentit dans les mares formées çà et là sur le sol. Ici, la caravane fait halte, et rassemble les traînards qui achèvent de descendre l'escalier. Le guide, qui fermait la marche, passe en tête de la colonne, et l'on s'enfonce à sa suite dans la galerie de face.
La galerie est assez large pour que l'on puisse marcher deux ou trois de front. Elle tourne et se prolonge dans la plaine de Montrouge, recevant à droite et à gauche d'autres galeries, qui s'étendent au loin sous la plaine, ou sous les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.--Au milieu de ce dédale, une main prévoyante a tracé le fil d'Ariane. Une large ligne noire, peinte sur la voûte, désigne au voyageur la véritable route, conduisant des Catacombes à la porte de sortie. Ainsi, fussiez-vous séparé du conducteur, vous n'avez rien à craindre; l'œil et la lumière fixés sur ce guide infaillible, vous n'avez qu'à le suivre, il vous conduira au port. De plus, de larges inscriptions gravées dans la pierre vous apprennent, à chaque détour de la galerie, sous quel point de la surface habitée votre curiosité vous a conduit.--Au reste, prenez patience; nous avons pour une demi-heure de route.
Il est certain que si vous avez pénétré dans les cavernes majestueuses des Cévennes, dont la voûte enveloppée de son obscurité séculaire se dérobe à tout œil humain, dont les parois, revêtues d'énormes stalactites, descendent comme de gigantesques draperies de pierre; si vous vous êtes arrêté sous ces arches colossales qui contiendraient la plus haute cathédrale de France, et dont l'éternel et majestueux aspect n'est interrompu que par le mugissement uniforme du torrent, qui sort un instant du gouffre obscur pour y rentrer brillant de blanche écume et d'étincelles phosphoriques; si vous avez passé sous les effrayants piliers de ces immenses galeries--oh! alors vous rirez en entrant dans ces carrières de Paris, vous rirez de leurs voûtes basses et plates que vous pensez toucher avec la main; vous rirez de leurs piliers faits de plâtre et de moellon, de leur sol battu de main d'homme, de leurs éboulements de quelques pieds de largeur. Mais pour les vrais Parisiens, qui depuis leur enfance ont toujours respiré l'air de la ville ou de la fraîche campagne qui l'entoure, qui n'ont vu d'autres montagnes que Montmartre, ni d'autres souterrains que ceux de leur cave, il leur est permis de passer, non sans terreur, dans les galeries écrasées des carrières, marchant dans cette obscurité que dissipe à peine autour de lui la lumière scintillante de son petit flambeau, respirant pour la première fois l'air épais du souterrain, et sentant tomber sur sa tête l'eau froide qui suinte de la pierre.
Les Catacombes.--Vue de l'entrée.
Les Catacombes.--Place des Blancs-Manteaux et de Saint-Nicolas-des-Champs.
Les Catacombes.--Place du Mémento.
Certes, dans l'état où elles se trouvent aujourd'hui, il n'y a rien de majestueux ni de grand dans les carrières sous Paris, rien qui frappe les yeux ou l'imagination. Tout est bas et petit. On s'avance enfermé entre deux murs de moellons crépis, comme dans un corridor. On y trouve, il est vrai, de bons et beaux travaux de consolidation qu'entreprend chaque jour la prévoyance de l'administration municipale, et cela est fort rassurant, sans doute, mais fort peu curieux, et on suit rapidement le guide, sans avoir l'envie de s'arrêter ou de tourner la tête.
Il n'y a qu'aux endroits plus négligés, lorsque la prudence administrative, faute de temps ou d'argent, n'a pas encore masqué de ses travaux récents les anciennes excavations, lorsque les tas de pierres qui encaissent la voûte viennent à s'abaisser, alors s'offre à vous un coup d'œil imposant et pittoresque; votre regard se prolonge au loin dans l'obscurité de la carrière, dont les piliers inégaux se détachent çà et là, à la lueur des flambeaux, comme des fantômes blancs sur un fond noir.
L'ombre et l'étendue qui se développent autour de vous, et dont vous ne pouvez distinguer les limites, donnent à la scène ce caractère de grandeur qui lui manquait jusque-là. Le peu d'élévation de la voûte semble accroître encore l'espace. Cette masse effraie, et fait baisser involontairement la tête. On dirait que le peu d'intervalle rend la chute plus à craindre, et on comprend mieux le danger parce qu'on le voit de plus près.
En effet, bientôt après, se présente, dans la galerie dite du Port-Mahon, un spectacle qui le révèle tout entier. Là se trouvaient deux étages de carrières superposées. Le ciel de la carrière inférieure, trop faible, s'est écroulé tout à coup et l'a comblée de ses ruines.
Ce fontis a été causé par le poids d'un gros pilier isolé dans la carrière de Mont-Souris, au-dessus d'une très-grande excavation jusqu'alors ignorée, et qui reposait sur le banc de faux liais, oubanc de verre, selon le terme des carriers. Cette pierre n'a aucune solidité; elle a cédé sous le poids, et a entraîné toute la masse du pilier dans son éboulement. Cet amas confus de rochers brisés présente un aspect pittoresque.
La galerie du Port-Mahon, à laquelle nous sommes parvenus, doit son nom à un singulier ouvrage de patience. Un ouvrier nommé Décure, qui avait découvert cette carrière, y a sculpté dans la pierre un relief du Port-Mahon, où il avait été prisonnier de guerre. Ce relief, quoique défiguré, présente encore de l'intérêt, d'autant plus que l'on raconte que le laborieux ouvrier qui l'avait exécuté dans ses heures de loisir périt accablé sous un éboulement, au moment où il venait de le terminer.
Après le Port-Mahon et l'escalier que Décure avait taillé lui-même pour arriver à la carrière souterraine qui renferme son ouvrage, le guide montre encore, comme objet de curiosité, un puits géologique qui descend jusqu'aux bancs d'argile et de craie; l'emplacement de ancien aqueduc d'Arcueil, qui, ébranlé par les éboulements, fut reporté dans une autre direction; ensuite un pilier de pierre, qui, tout rongé par les eaux, offre un exemple de l'action des courants souterrains; un autre pilier entièrement revêtu de stalactites d'albâtre calcaire; et enfin, après ces objets plus ou moins curieux, nous arrivons au vestibule des Catacombes, vestibule étroit, d'un dessin assez mesquin, et sur lequel sont gravées deux inscriptions, l'une en latin, pour les érudits, sans doute, l'autre en français, pour les ignorants.
HAS ULTRA METAS REQUIESCUNT, BEATAM SPEM EXPECTANTES.
ARRÊTE! C'EST ICI L'EMPIRE DE LA MORT.
J'en suis fâché pour les ignorants, mais l'alexandrin français, qui est de Delille, je crois, me parait bien vide et bien emphatique, et son expression demi-païenne bien creuse et passablement déplacée auprès de la simplicité majestueuse, de la naïveté poétique, de la pensée sublime et chrétienne de l'inscription latine. Elle rappelle celle du grand réformateur, de Luther, s'écriant, non sans quelque amertume peut-être: Beati, quia quiescunt!--Heureux les morts, car ils reposent!--Les orages de la vie ne lui laissaient entrevoir de paix que dans la tombe.--L'inscription des Catacombes est empruntée, je crois, à la porte de l'ancien cimetière Saint-Sulpice. Son auteur est inconnu, et j'en suis fâché.--Si j'osais en hasarder une pâle traduction pour les dames qui m'accompagnent dans notre voyage, je dirais:
«Au delà de ces bornes funèbres, ils reposent, dans l'espoir et l'attente de la béatitude éternelle.»
Mais je suis bien loin d'avoir rendu dans toute leur élégante et simple précision, d'abord, le sens mystique demelas, qui rappelle à la fois les bornes du chemin et celles de la vie, ni surtout ce mot poétique debeatam spem, qui montre que le doute du chrétien mourant est encore une espérance, ni cette magnifique onomatopéeexpectantes, ce mot long et sonore rejeté à la fin, peignant si bien la longueur, et cependant la confiance calme de cette attente si désirée J'avoue que je trouve cette inscription sublime, et, dût-on m'accuser de pédantisme classique, je crois qu'il serait difficile de la refaire en français. Je crois aussi, sans amour-propre national, qu'il serait facile de mettre en regard quelque chose qui valut mieux que le vers de cet estimable Delille.
Avant d'aller plus loin, et de décrire la plus importante partie du séjour où nous entrons, nous commencerons par dire qu'on y trouve, dans une salle séparée, une collection minéralogique assez curieuse, comprenant tous les échantillons des bancs de pierre qui composent le sol souterrain depuis la superficie de la Tombe-Isoire jusqu'à la formation crayeuse; de plus, des coquilles fossiles, des bois, des végétaux transformés, etc.; ensuite une collection pathologique renfermant, dans une autre salle, les os difformes ou singuliers qu'on a trouvés dans les exhumations des cimetières. On y voit des tibias géants de trois pieds de haut, des mains colossales, des os déviés, contournés, tortus, criblés de toutes les façons, des ruptures, des fractures, des soudures, des ankyloses, des nécroses, des exostoses, etc. Étude curieuse, mais qui, sauf meilleur avis, ne me paraîtrait pas tout à fait conforme à la belle inscription du frontispice.
Après avoir terminé cette courte excursion scientifique, il est nécessaire de faire une courte digression historique sur l'origine et la fondation des Catacombes.
Le premier cimetière de Paris avait été placé hors de l'enceinte de la ville, entre le bourg de Saint-Germain-le-Neuf, le Beau-Bourg et le bourg l'Abbé, au carrefour des voies de Saint-Dénis et de Montmartre. Ce carrefour devint plus tard le marché des halles, et le cimetière enclos de murs par Philippe-Auguste devint le charnier des Innocents. Ce charnier, justement, célèbre, avait reçu dans son étroite enceinte environ 2,000,000 de cadavres qui, entassés et putréfiés les uns sur les autres avaient exhaussé le sol du cimetière de huit pieds au-dessus du sol des rues voisines, lorsque le cri de l'opinion publique, venant en aide aux représentations longtemps impuissantes de la philosophie et de la science, en fit ordonner la suppression par un arrêt du conseil d'État, en date du 9 mars 1785. L'archevêque de Paris n'y donna son consentement que l'année suivante, par mandement qui permit le transport des ossements dans les carrières de Montrouge. On se mit alors à l'œuvre pour détruite ce foyer pestilentiel, et le dépôt des ossements aux Catacombes fut terminé en janvier 1788.
L'administration, encouragée par ce premier succès, résolut de poursuivre son œuvre, en supprimant successivement tous les cimetières et charniers qui infectaient Paris. Ainsi les ossements du cimetière Saint-Eustache et ceux de Saint-Etienne-des-Grès furent transportés dans les carrières en mai 1787; ceux de Saint-Landry et de Saint-Julien en juin 1792; ceux de Sainte-Croix-de-la-Betonnerie et des Bernardins en 1793; ceux de Saint-André-des-Arts en 1794; de Saint-Jean-en-Grève, des Capucins-Saint-Honoré, des Blancs-Manteaux, du Petit-Saint-Antoine, de Saint-Nicolas-des-Champs, du Saint-Esprit-en-Grève et de Saint-Laurent en 1804; de l'île Saint-Louis en 1814, de Saint-Benoit en 1813, etc. Des inscriptions placées sur les parois des ossuaires aux Catacombes rappellent toutes ces dates.
C'est à ces transport! et à ces inhumations successives que l'ossuaire des Catacombes a dû sa formation. Les ossements y furent d'abord jetés en tas avec précipitation, et ils restèrent en cet état pendant la révolution. Ce fut sous le régime impérial qu'eurent lieu les dispositions et l'arrangement définitif. Ce travail fut commencé en 1810 et continué les années suivantes. Il était déjà presque achevé en 1812, et dans l'état où nous le voyons aujourd'hui.
Nous devons dès l'abord faire notre profession de foi. Sous le rapport du l'utilité, de la salubrité, de la convenance, il n'y a que des éloges à donner à ceux qui ont conçu le projet, et à ceux qui l'ont exécuté. Il y avait de grandes difficultés à vaincre, elles ont été surmontées. L'ordre le plus parfait, le plus convenable a été établi; on ne saurait trouver rien de mieux rangé, de plus salubre, de mieux entretenu. Mais si l'on oublie un moment ce point de vue de l'utilité pratique, si l'on espère y rencontrer des émotions profondes, dramatiques... je crois qu'on y trouvera une grande déception.
C'est là précisément ce qui nous est arrivé. Plein de nos souvenirs et de nos lectures, nous nous attendions à frémir à ressentir ce saisissement, involontaire d'un grand et sombre spectacle dont notre imagination avait fait à l'avance tous les apprêts... hélas!
Figurez-vous des galeries bien propres, bien alignées, bien blanches, qu'interrompent à des intervalles réguliers de petits piliers grecs ou romains d'une architecture régulière et froide. Entre ces piliers... que dirai-je? des ossements ou des bûchettes? Ce sont des ossements rangés comme des bûchettes dans un chantier, et à leur forme on s'y tromperait, car on ne voit que les extrémités uniformes des tibias ou des fémurs, droits, longs, minces et noircis, soigneusement superposés; en sorte qu'il faut, le savoir, ou bien qu'on vous le dise, pour deviner ce que c'est. Tout cela est aligné de manière qu'il n'y en a pas un seul qui dépasse l'autre. Au sommet règne un cordon bien rangé de crânes à peu près entiers, seule partie du corps humain que l'œil puisse reconnaître dans ce chantier, et qui puisse par conséquent faire quelque impression. Mais encore cette impression est-elle bientôt affaiblie, écrasée, anéantie par cet apprêt, cette symétrie terrible qui vous poursuit partout dans ces malheureuses catacombes, qui semble prendre à tâche de tout affaiblir, de tout déguiser sous prétexte de décor. Il y a même deux ou trois endroits, entre autres la crypte dite de Saint-Laurent parce qu'on y a déposé les os tirés de ce cimetière, et la galerie dite des Obélisques, où les constructeurs ont cru bien faire sans doute en arrangeant ces ossements en forme de piédestaux d'une architecture grecque quelconque, dorique, je crois. Les moulures, exactement copiées sur l'antique, sont exécutées en tibias de belle dimension et bien conservés. Vous pouvez juger de l'effet d'une semblable architecture, parfaitement identique à celle des chantiers où les débardeurs facétieux figurent des étoiles et des soleils en bois flotté.--Cherchez donc ensuite, après avoir considéré de pareils amusements architectoniques, les sentiments religieux et la salutaire horreur qu'on attendait à l'aspect de cet immense ossuaire!
Ce qui frappe, ce qui impressionne dans la mort, c'est le squelette. Eh bien! vous en chercheriez vainement un seul aux Catacombes; rien n'est reconnaissable; et vous n'avez plus rien à voir dès que vous avez fait dix pas dans les galeries. C'est partout le même arrangement de fragments d'os alignés contre les parois, partout le même et monotone chantier. Quant aux décorations en pierre, elles n'ont pas une grande apparence. Le défaut de hauteur de la voûte devait nécessairement en réduire les proportions à une échelle insignifiante, et la bonne volonté des architectes est venue échouer contre cette malheureuse disposition du terrain. Le pilier du mémento, le sarcophage du lacrymatoire, l'autel des obélisques, la lampe sépulcrale, le tombeau de Gilbert, etc., présentent tous le même incurable défaut. Nous citerons encore la fontaine de la Samaritaine, espèce de puits alimenté par une source souterraine, et l'escalier de communication entre les hautes et basses catacombes, ainsi nommées parce quelles sont divisées entre deux étages différents de carrières.
En terminant ainsi l'itinéraire des Catacombes, nous devons dire un mot des inscriptions gravées sur les piliers. C'était, je le crois, une bonne idée; mais on pourrait peut-être en blâmer la profusion. Quant aux inscriptions en elles-mêmes, il y en a pour tous les goûts; elles sont prises partout: les unes dans les livres sacrés, les autres dans les profanes; les unes dans les anciens, les autres dans les modernes; les unes en latin, les autres en français, en italien, en grec, etc. Malheureusement la comparaison n'est avantageuse ni pour les modernes ni pour le français.
Nous ne citerons pas ici toutes ces inscriptions dont la seule reproduction ferait un volume plus considérable que cet article. Nous ferons seulement une observation générale qui frappe les moins prévenus: c'est l'immense supériorité des livres chrétiens et de la Bible, comme pensée et comme poésie, quand il s'agit de l'âme, de l'homme, de la mort et de la vie. L'antiquité peut à peine leur opposer quelques auteurs d'élite, Virgile, Caton, Lucrèce, Marc Aurèle et Cicéron. Quant aux modernes, c'est pitié; pitié surtout pour le français, presque uniquement représenté par le vers académiquement pâteux de l'abbé Delille. Nous en excepterions peut-être Malherbe et Gilbert, mais c'est petite chose auprès des pensées évangéliques ou des magnificences de la Bible. Le Dante seul et son terrible vers de l'espérance peut lutter contre l'énergie des prophètes. Mais, je le demande, fallait-il mettre sur la porte des Catacombes l'infernale inscription qu'il a gravée sur le portique de son Enfer?
C'est ici que se terminera notre voyage sous Paris. Peut-être un jour, en nous glissant dans quelque forage artésien miraculeux, pourrons-nous trouver à 1,500 pieds sons ferre, comme le Gulliver suédois, des mondes nouveaux et pittoresques. Mais, jusqu'à ce jour, le tube du puits de Grenelle est, trop étroit pour que nous puissions nous y glisser.
Un mot encore cependant, pour réparer un oubli incroyable. Dans un voyage aussi consciencieux, nous avons donné la géographie scientifique, historique et pittoresque du Paris souterrain, nous avons parlé de ses habitants, vivants et morts, et nous n'avons décrit ni le commerce ni la Flore des carrières! Grand Dieu! que diraient les économistes et les botanistes?--Eh bien! la Flore des carrières se compose... de champignons! C'est dans les excavations de Montrouge que de soigneux jardiniers cultivent en grand, et font éclore à l'aise ce précieux comestible.--Et c'est le seul produit commercial indigène que les habitants des Catacombes exportent sur les marchés de Paris.
La chambre des députés prouve bien, dans les lois qu'elle discute, qu'elle est fatiguée, mais néanmoins elle ne se repose pas. Nous suspendions, il y a huit jours, la mise sous presse de notre bulletin pour annoncer le résultat de la séance du vendredi, où elle avait fini par se prononcer, après deux journées orageuses, sur la proposition d'ordre du jour motivé de M. Ducos, à l'occasion des affaires d'O'Taïti. Le lendemain s'ouvrait la discussion sur les conclusions du rapport de M. Allard, relatif aux pétitions sur les fortifications de Paris. La commission, on le sait, proposait, par l'organe de son rapporteur, de passer à l'ordre du jour. Si les orateurs qui ont combattu ces conclusions se fussent placés sur le même terrain que la plupart des pétitionnaires, et fussent venus demander la destruction de tous les ouvrages de fortifications élevés autour de Paris, le débat n'eût pas été long et son issue un instant incertaine; mais aucun d'eux n'a voulu accepter la responsabilité d'un pareil système, et MM. Lherbette, de Tocqueville et de Lamartine se sont bornés à demander le renvoi à M. le ministre de la guerre des pétitions qui protestent contre les travaux entrepris et exécutés en dehors des prescriptions de la loi de 1841, et contre l'armement des forts et de l'enceinte. Dans ces termes, la réclamation devenait sérieuse, et la chambre, qui n'avait entendu que MM. Chabaud-Latour. Paixhaus et le ministre de la guerre, dont les discours répondaient plutôt aux pétitions les moins raisonnables qu'aux arguments des précédents orateurs, n'a pas voulu clore la discussion. Elle l'a ajournée à la séance du 9, à l'ordre du jour de laquelle se trouvait déjà la discussion sur la prise en considération de la proposition de M. Lombard de Leyval, sur le vote par division. C'est ce même samedi encore que viendra probablement aussi la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte nommé à Louviers. Voilà bien des questions excitantes accumulées. Évidemment cet ordre du jour ne pourra être épuisé dans cette même séance.
La discussion de la loi des patentes a été reprise, et elle se poursuit dans un esprit de fiscalité que nous avons déjà signalé et qui, nous le croyons, n'assurera pas au trésor un surcroît de produits en rapport avec les justes plaintes auxquelles il donnera lieu, et que le mode de répartition, si on l'eût adopté, lui aurait épargnées. Du reste, les articles les plus importants, les dispositions les plus graves, passent presque inaperçus et comme si nos représentants qui les votent en ignoraient complètement la portée. Un député, cependant, se fait remarquer par ses efforts persévérants et par l'étude qu'il a faite du projet de loi et de ses inconvénients; mais M. Taillandier, seul sur la brèche, n'a pu, malgré les excellente considérations qu'il a fait valoir, empêcher l'introduction dans la loi du premier paragraphe de l'article 9, qui stipule que le droit proportionnel est établi sur la valeur locative, tant de la maison d'habitation que des magasins, boutiques, usines, etc., servant à l'exercice des professions imposées. La législation était demeurée fort obscure quant à la question de savoir si le droit proportionnel devait atteindre la maison d'habitation, jusqu'à la fin du 21 mars 1831, qui avait tranché cette question dans l'intérêt du fisc. D'excellentes raisons ont été données contre le maintien de cette disposition; on a fort bien fait observer qu'établir, dans tous les cas, le droit proportionnel sur la maison d'habitation, qui paie déjà l'impôt mobilier, c'est, contrairement au principe, imposer deux fois le même objet. Les patentés de Paris, dans une pétition que nous avons déjà mentionné, disaient fort judicieusement; «Soyez capitaliste oisif, habitez un palais, et vous n'aurez à payer que l'impôt mobilier; mais gardez-vous d'appliquer vos capitaux à un travail productif, car des lors il vous faudra payer, d'abord l'impôt mobilier comme citoyen, et ensuite le droit proportionnel comme commerçant.» Les objections, fort justes à nos yeux, n'ont pas prévalu, et le premier paragraphe de l'article 11 a été adopté par la majorité du très-petit nombre de députés, qui assistent à cette discussion.
Le projet de loi pour le complément de fonds secrets à accorder à M. le ministre de l'intérieur a été prescrit par lui, et renvoyé à l'examen préalable des bureaux. Sur neuf commissaires, l'opposition n'a pu faire passer qu'un seul de ses membres. M. Duchatel a annoncé que c'était à la fois un voie de nécessité et de confiance qu'il venait demander à la Chambre. Les questions de cabinet ne sont donc pas encore épuisées.
Les cinq députés légitimistes qui avaient donné leur démission par suite de la flétrissure prononcée dans l'adresse, ont tous été réélus par leurs commettants, au jugement desquels ils avaient appelé de la décision de la majorité de la Chambre.--On a dit que M. de Villele avait de grandes chances d'y être également envoyé par le collège de Villefranche (Haute-Garonne), qui a à pourvoir au remplacement de son député décédé; mais il parait qu'une grande partie des électeurs des oppositions ont adopté une autre candidature; c'est celle de M. le contre-amiral Dupetit-Thouars.
Les gouvernements des Deux-Siciles et de Belgique se mettent en mesure d'opérer une réduction dans l'intérêt de leur dette. Le roi de Naples a décrété le remboursement des obligations 5 pour cent. Ce remboursement sera effectué par tirage au sort deux fois l'an. Ceux qui, après le tirage, voudraient se soumettre à une réduction d'intérêt de 1 pour 100, sont garantis contre tout remboursement pendant dix ans. A Bruxelles, le ministre des finances a proposé une loi pour convertir en 4 1/2 l'emprunt 5 pour 100 de 1831. Ces modifications, dans le taux de l'intérêt de l'argent à l'extérieur ont paru à nos capitalistes et à nos joueurs pouvoir déterminer chez nous la réalisation d'une mesure analogue. On a colporté une pétition adressée au ministère pour l'engager à intervenir auprès du gouvernement belge afin d'empêcher qu'une mesure qu'on présente comme contraire aux intérêts français ne soit prise trop brusquement. D'un autre côté, on a annoncé le prochain dépôt sur le bureau de la Chambre des Députés, par un ancien ministre des finances, M. Gouin, d'une proposition tendant de nouveau à faire réduire ou rembourser la rente 5 pour 100 au choix des porteurs. Le cours de cette valeur s'en est vivement ressenti.
M. le ministre des travaux publics a présenté à la Chambre des Députés un projet de loi relatif aux chemins de fer de Paris à la frontière du nord, et d'Orléans à Vierzon. Les lignes de Paris à Lyon et d'Orléans à Tours étant aujourd'hui demandées, en concurrence avec les compagnies qui s'étaient déjà présentées, par d'autres compagnies qui proposent de les pousser plus loin, seront postérieurement l'objet de deux autres projets. Pour le tracé du chemin du Nord, le ministre adopte simultanément les trois ponts de Boulogne, Calais et Dunkerque, comme points extrêmes de la ligne de Paris au littoral de la Manche. Quant au mode d'exécution, le projet modifie essentiellement les dispositions de la loi de juin 1842. Il dispose que la voie de fer posée par la compagnie concessionnaire du chemin du Nord sera acquise gratuitement à l'État à la fin du bail, et qu'après un prélèvement de 8 pour 100 au profit des actionnaires, l'excédant des bénéfices sera partagé entre l'État et la compagnie. La durée du bail ne pourra être de plus de vingt-huit ans. On stipule une diminution de deux centimes sur les droits à payer par les trois classes de marchandises. Il y aura trois classes de voitures à dix, sept et demi, et cinq et demi centimes par kilomètre. C'est une augmentation d'un demi-centime pour la troisième classe; mais les wagons devront être couverts, et fermés au moyen de rideaux. Enfin, l'État conserve la faculté de racheter le chemin au bout de douze ans, aux conditions fixées précédemment pour le chemin de Paris à Orléans, mais avec réduction de moitié sur la prime à ajouter au dividende net. Les conditions du bail sont analogues pour le chemin de Vierzon, si ce n'est que la durée de la concession est portée à trente-cinq ans, et que le partage des bénéfices ne doit commencer qu'à la sixième année de l'exploitation. Un des derniers articles de la loi renferme une disposition qui confie l'exécution complète des deux chemins à l'État, au cas où, dans les deux mois de la promulgation de la loi, il ne se serait pas présenté de compagnie pour en accepter les charges. L'exploitation serait alors confiée, pour une durée de douze ans, à des compagnies fermières qui se borneraient à fournir le matériel.
Un acte de violence commis dans le port de Marseille par des marins anglais contre l'équipage d'un navire français, est venu y causer une émotion que n'aideraient malheureusement point à calmer, chez notre population des ports et à bord de nos vaisseaux, certaines paroles prononcées à la tribune anglaise, le ton de quelques feuilles de Londres et la situation faite à un de nos amiraux. Nous devons toutefois reconnaître que, dans la chambre des communes, le 1er mars, précisément au moment même où la cause de cet officier général se débattait dans notre parlement, l'amiral Napier et le capitaine Hous ont parlé de notre personnel maritime comme des hommes qui, se respectant eux-mêmes, savent respecter leurs rivaux.
Les nouvelles d'Espagne se suivent et se ressemblent. On est toujours au moment de s'emparer d'Alicante et de soumettre Carthagène, mais néanmoins les deux villes rebelles tiennent toujours. A Bilbao il y a eu, a-t-on dit, conspiration découverte, et par suite arrestations nombreuses. Des ecclésiastiques ont été incarcérés; on parle de tentatives, sur plusieurs points, d'anciens partisans de don Carlos qui voudraient aujourd'hui unir et proclamer Charles VI et Isabelle. La reine Christine poursuit en Espagne la série d'entrées royales, de réceptions, de revues et de défilés auxquels elle s'était déjà livrée en France. On songe à expédier dans le Maroc, sous le commandement du général Prim, toutes les troupes peu sûres, et à demander compte à l'empereur de quelques griefs plus ou moins sérieux.
--En Portugal, on ne se dit pas moins près d'en finir avec l'insurrection; mais jusqu'ici néanmoins on n'est pas parvenu à soumettra le comte de Boudin, et la seule vengeance qu'on ait pu tirer de lui a été de le destituer de son grade de maréchal de camp. On a de nouveau prorogé les cortès, dans l'espoir qu'à la fin de mars on pourrait se présenter devant elles avec quelques résultats obtenus, et être par conséquent en meilleure position pour se faire pardonner les moyens employés à les obtenir.
Les événements qui se passent à Montevideo deviennent de plus en plus graves. Les vexations et la cruauté de Rosas ont forcé presque tous les Français résidant à Buénos-Ayres de transporter leur domicile et leur industrie sur l'autre rive de la Plata. Montevideo en compte donc aujourd'hui 18,000 réunis. Presque tous ces Français sont Basques; ils sont catholiques, et par conséquent en position de se bien entendre avec une population d'origine espagnole. Montevideo semblait donc devoir devenir, dans un avenir très-prochain, une ville toute française. Pour protéger leurs propriétés et leur vie menacées par les attaques des troupes de Rosas contre la ville où ils s'étaient réfugiés, nos nationaux ont dû songer à s'armer. Un ordre du jour publié au nom du roi des Français par le vice-amiral Massieu, qui commande nos forces navales dans ces eaux, à la date du 17 décembre dernier, leur enjoint à quitter les armes immédiatement en raison de garanties qu'il vient d'obtenir de Rosas pour leur inviolabilité. Nos nationaux ne paraissent croire ni à l'inviolabilité qu'on leur fait espérer, ni à l'efficacité des garanties qu'on leur en donne, ni enfin à la parole et à la signature de Rosas, qui s'est montré ouvertement infidèle au traité qu'il avait signé avec l'amiral de Machan. Ils se montrent, et on le comprend, peu disposés à se laisser aller à la confiance qu'il leur est ordonné d'avoir. Cette situation commande toute l'attention et tout l'intérêt de notre gouvernement et des chambres.