Hiver 175 millimètres.Printemps. 132.Été. 126.Automne. 223.Le nombre moyen des jours de pluie est de 139. M Fleuriau remarque que dans les dix dernières années, il est tombé, annuellement, en moyenne, 96 millimètres d'eau de plus que dans les quarante-deux antérieures. Cet accroissement porte surtout sur le mois de septembre. Malheureusement la quantité de pluie est un élément si vairiable, qu'il faut opérer sur un très-grand nombre d'années avant de pouvoir conclure à un changement dans le régime des pluies d'une contrée.Petites industries en plein vent.(Voir t. Il, p. 314 et 373.)Si le hasard vous conduit un matin dans le quartier des halles, et qu'il vous faille traverser, nous ne dirons pas à pied sec, le marché des Innocents, sur son tapis d'herbages et de légumes, au milieu de ce chaos confus et assourdissant, de ces mille bruits divers que forment les cris des marchandes, les glapissements des commères, les plaintes des chalands les disputes échevelées, les querelles criardes, les holà des sergents de ville, les pas et les clameurs de la foule; au milieu, au-dessus de cette immense voix formée de dix mille voix, vous entendrez s'élever le cri perçant de la petite industrie errante. A Dieu ne plaise que nous voulions comprendre, sous la modeste dénomination de notre titre, les gros bonnets du commerce des halles! ces dames sont bien trop riches et trop patentées pour figurer dans cet humble panorama du commerce microscopique dont nous essayons d'esquisser les pittoresques physionomies. Mais, ainsi que, dans un ordre plus élevé, une charge d'agent de change se divise, se subdivise en demie, en quart, en huitième, en trente deuxième d'agent de change, de même la grande spécialité de la marchande de denrées se dédouble, se fractionne en subdivisions infiniment petites. Les pauvres gens qui n'ont pas, comme elle, des capitaux considérables à lancer dans de vastes spéculations sur les produits de nos campagnes, lui achètent de petites parts de leurs marchandises, quelques bottes de légumes, quelques mesures de pommes de terre, quelques poignées d'herbages; puis ce modeste fonds de commerce, étalé sur un éventaire, ou même sur le pavé de la chaussée, sur la dalle du trottoir, est partagé en cinq ou six lots offerts à grands cris pour un sou, pour deux liards, pour un liard!Puis vous voyez circuler, au milieu de cette foule agitée, bruyante, affairée, des nuées de petites industries parasites; ici, c'est la marchande de lacets à deux sous; elle élève au-dessus de cette mer houleuse une sorte de vergue, d'où pendent comme des cordages ses lacets balancés par le vent; plus loin, c'est la marchande de bonnets à dix-sept sous, qui vient tenter la coquetterie et la fidélité des cuisinières attirées au marché; voici encore une autre industrielle, qui vend du matin au soir son dernier foulard à quarante-cinq centimes; son magasin est caché sous son tablier; quand le dernier foulard est vendu, il en sort un autre dernier, puis encore un dernier, puis toujours un dernier. Cet éternel dernier se renouvelle ainsi tout le long du jour, tout le long de l'année: c'est le foulard phénix; c'est la parodie des cinq sous du Juif errant.--A propos de Juif errant et de sa célèbre complainte, entendez-vous par ici, au centre de ce groupe de cordons-bleus, la voix piaillante de la marchande de chansons? l'aigre crin-crin de son mari accompagne à grands coups d'archet ses modulations peu harmonieuses; elle chante la complainte nouvelle et la chanson populaire; elle a chanté dans son jeune âge la complainte de Fualdès, celle de Papavoine; plus tard, celles de Lacenaire et du drame du glandier; elle a chanté jusqu'à complet enrouement les fameuxchinq chousde la Grâce de Dieu; puis est venue la ronde deParis la nuit; aujourd'hui la pauvre prima-donna s'égosille sur la complainte de Poulmann et sur la chanson desBohémiens de Paris: demain, son répertoire s'enrichira de quelque romances de circonstance sur le drame desMystères de Paris.--Les dilettante en bonnets et en marmottes apprennent, tant bien que mal, l'air de la chanson et de la complainte; et, quand l'air est retenu, il faut bien acheter les paroles. Ce n'est pas cher; un sou, ou deux sous le cahier, Bah! on comptera deux sous de plus sur les provisions: ça fera quatre sous avec le lacet, treize sous avec le foulard, un franc cinquante centimes avec le bonnet. A la bonne heure, voilà un compte rond! Ou dira à madame que les légumes sont hors de prix, que la volaille est à la hausse, que le poisson est inabordable! Pourquoi donc est faite l'anse du panier, si ce n'est pour danser?Mais, de peur de s'embrouiller dans ses comptes ainsi compliqués, la cuisinière, dont le cabas trop léger s'est livré à cette danse clandestine, va trouver, aux alentours du marché, le Barème de l'endroit, l'écrivain public, sa Providence; l'écrivain public, type rare et effacé, qui s'abîme et se perd de jour en jour dans les flots de l'instruction populaire: pauvre industriel d'un autre siècle, dont l'industrie aux abois lutte en désespérée, du bec de sa plume émoussée contre la plume de fer de nos écoles mutuelles! Hélas! il n'est plus que l'ombre de lui-même, ses beaux jours sont passés avec les jours d'ignorance! Il voit son soleil pâlir, s'éclipser, éteindre un à un ses rayons, ainsi que sa vieille perruque rousse perd un à un ses derniers cheveux! Son échoppe, ébranlée, disloquée, ouverte à tous les vents par la grêle, les accidents et la misère, n'abrite plus ses doigts engourdis. Il n'est plus le confident discret des naïves amours de la jeune villageoise, du conscrit dépaysé, de la folle grisette; il n'est plus leur secrétaire intime; le conscrit, l'ouvrière, la petite paysanne, n'ont plus besoin de ses services: ils griffonnent eux-mêmes leurs sentiments, leurs confidences et leurs peines de cœur sur beau papier Weynen, martyr résigné de leurs fautes d'orthographe; et désormais dans leur correspondance, cet exorde obligé,Je mets la main à la plume, est devenu une vérité.Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus savoir écrire.Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le marchand de mort aux rats.Le marchand decrimes et d'accidentsdébite au prix fixe d'un sou la relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée ou, pour la nommer de son nom techniquele canardest illustré d'une gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'œil que nous jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti: mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.Lecteurs del'Illustration, méfiez-vous des illustrations du canard!Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de Mazagran; mais, par les mœurs pacifiques du système qui nous régit, le marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa destinée prochaine.Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris, avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières? Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir l'inquiète beaucoup.Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées, plus ou moinspédophilesqu'on fabrique aujourd'hui soient de meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.Les petites Industries du Marché des Innocents.Le Marchand de Crimes. Le Marchand de Mort aux Rats. Le Marchand de Marrons.L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en plein vent.L'Écrivain public. Le Marchand de Dattes. Le Distributeur d'imprimés.On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le cœur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles d'enchères.Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier, qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau, recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs marchandises.Le Savetier.Qui vient passer encore dans notre lanterne magique de la petite industrie errante? C'est le marchand de mottes à brûler, poussant devant lui son chantier ambulant; c'est le commissionnaire avec sa veste de velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt porte-faix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la jeune grisette ou du pauvre surnuméraire; tantôt scieur de bois, il exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et la chaussée des fragments de frêne et de peuplier, sans trop ménager les jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse huche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret messager d'amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés. Ce commissionnaire est aujourd'hui en concurrence avec le messager parisien, autre commissionnaire qui ne diffère de son rival que par son costume de conducteur d'omnibus, et par sa qualité d'industriel à couvert.Sur les boulevards, nous rencontrons encore le marchand de dattes, honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver l'origine orientale, de sa marchandise; puis un autre industriel, chargé d'une espèce de carquois garni de cannes assorties, poursuit le passant, lui en met une dans la main, puis tend la sienne en réclamant 17 sous. Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingt-dix-neuf fois sa canne. Un étudiant de première année, un apprenti commis de nouveautés, un jeune poète tragique arrivé, la veille, de Brives-la-Gaillarde, se laissent de temps en temps séduire par l'appât de ce merveilleux bon marché! Ils examinent d'un œil complaisant cet accessoire obligé d'un négligé fashionable; ils le touchent, le caressent de la main, observent la tête et le bout... le frappent sur l'asphalte, essaient de faire plier l'objet en négociation... mais fort souvent, au contraire du roseau de la fable, l'objet ne plie pas et rompt. «Voilà une canne vendue: payez les 17 sous, mon petit monsieur... Vous avait-on dit que la canne pliât?» Là dessus, le petit monsieur, honteux et confus, débourse la somme et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses deux fragments de canne dans les deux poches de son tweed indigène.Voici enfin la cantinière parisienne, non pas celle qui va, les jours de revue, offrir son rogomme aux fantassins de la garnison, mais la cantinière de la garde nationale, celle qui parcourt, le soir, les postes nombreux où nos soldats-citoyens veillent à la sûreté publique, tandis que leur sûreté conjugale et privée est laissée à la grâce de Dieu! La cantinière nationale verse à l'époux jaloux l'oubli de ses craintes fâcheuses; au voltigeur tiède pour le service, l'amour de la patrouille et de la faction nocturne; au loustic de la compagnie, la verve et le don du calembour. Bref, sa ronde de nuit, assez lucrative, lui permet de rêver une honorable retraite pour ses vieux jours. Sa qualité de cuisinière citadine lui ferme les portes des Invalides, mais elle s'en console aisément en songeant qu'elle pourra, grâce à ses économies, épouser un tambour citoyen, ou bien acheter un petit fonds de cabaret à la barrière de la Chopinette.Bulletin bibliographique.Précis d'Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, ouHistoire du royaume-uni de la Grande-Bretagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; par P. ROLAND, auteur de l'Histoire de France abrégéeet de l'Histoire d'Angleterre. 1 vol. in-12 de 780 pages.--Paris, 1844.Firmin Didot.L'auteur de ce précis expose ainsi, dans sa préface, la méthode qu'il a cru devoir adopter:«La philosophie de l'histoire étant encore loin d'arriver à des résultats d'une pleine évidence, nous avons dû, dans un ouvrage destiné à des esprits sans maturité et naïvement crédules, n'user de ses affirmations qu'avec la plus grande réserve.«Il nous a semblé que, pour bien comprendre l'Angleterre, pour se rendre compte de sa vie, il fallait suivre non-seulement son histoire monarchique, royale pour ainsi dire, telle qu'on a coutume de la faire, telle que jadis nous l'avons nous-même écrite, mais encore l'histoire détaillée du chacune des trois grandes divisions de ce pays...«Voulant faire un livre destiné surtout aux jeunes gens qui réfléchissent, mais qu'on peut laisser sans inconvénient entre les mains de leurs sœurs et de leurs plus jeunes frères, nous avons négligé dans notre récit, avec une attention sévère, mais sans affectation, tout ce qu'une mère tendre, parlant à sa fille, aurait laissé dans l'ombre.«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le cœur. Nous nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris garde de ne pas sacrifier la connaissance des mœurs au récit des batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux, essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins insignifiantes.»Le programme si sagement conçu, l'auteur duPrécis d'Histoire d'Angleterrel'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui prédisant que sonPrécis, adopte par l'Université, servira plus que tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue naître.Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer Rouge; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844.Paulin, 7 fr. 50.En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V. Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il rentra en France par la route du Cap.L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique et sur les mœurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite, nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on peut en tirer.M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M. V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un souverain absolu.M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé par unnucoda, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir plusieurs fois auMahomedié, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe, et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers et les grands inquisiteurs de l'univers.Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les mœurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha. La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de rapporter dans son chapitre IV.LeMahomediétoucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer. Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces méridionales de la Turquie.En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation, ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des navires anglais, il dénonçale Mahomedié, le bâtiment sur lequel il naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon britannique. Le capitaine Laplace, commandant del'Arthémise, lui répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII, comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois, des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie, le mode de gouvernement et d'administration.»La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant «nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M. Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait pas de supérieur.Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi, ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer. L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M. Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie du jour dans une espèce de cave que l'on nommesarrap. «Là, dit M. Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau, telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable; on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs, redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur leHugh-Lindsay, rentraient à Bassora.Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat; enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère, dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim qui lui avait refusé environ 800 fr.Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix. Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha: en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui venait son nom deSarcochivrogne: il n'en était pas médiocrement fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait, par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux; il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.Le Bal des Chiens.--Caricature par Cham.--Voir le dernier numéro de l'Illustration, p. 41.Inventions nouvelles.AEROSTAT MÉTALLIQUE.Il est bien certain que les aérostats doivent, comme les vaisseaux, trouver leur point d'appui dans le milieu où ils naviguent; mais il y a entre l'eau et l'air des différences telles que les principes hydrostatiques ne peuvent s'appliquer que très-imparfaitement à la direction des aérostats. Ainsi le vaisseau ne plonge qu'en partit! dans l'eau; le ballon est complètement immergé dans l'atmosphère; le vaisseau trouve, pour résister aux vents contraires, son point d'appui dans le liquide; un ballon pourra difficilement se servir de l'air même pour résister à la violence de l'air. Les conditions de navigation sont partout les mêmes, le liquide a la même densité, les courants ont une direction connue et qui ne varie pas: dans l'air, à mesure qu'on s'éloigne de la terre, la densité du milieu diminue, il se produit des courants qui changent probablement avec chaque couche d'air; le gaz contenu dans le ballon dont la pesanteur spécifique, à terre, a pu déterminer l'ascension devient, lui-même un élément de danger si on ne peut, à propos, lui donner issue.Ballon en cuivre.Depuis l'invention due aux frèresMongolfier, d'Annonay, qui, les premiers, s'élevèrent dans les airs, au moyen d'un aérostat, on ne peut nier les nombreuses améliorations qui sont venues perfectionner leur découverte. Les gaz ont remplacé l'air échauffé et dilaté: les enveloppes sont plus solides, le parachute éloigne une partie des dangers que couraient les aéronautes. Mais là se bornent, du moins jusqu'à présent, les perfectionnements. Est-on parvenu à se diriger dans l'air? Non, et c'est là l'écueil contre lequel sont venus se briser les plus intrépides expérimentateurs. Disons pourtant que les ballons ont été d'un grand secours pour l'étude des sciences physiques, que des hommes d'un immense savoir, MM. Biot et Gay-Lussac, ont été recueillir à près de deux lieues de la terre l'air dont leur ballon traversait les couches, et qu'ils ont étudié à cette hauteur divers phénomènes électriques et magnétiques.Le ballon dont nous avons à entretenir aujourd'hui nos lecteurs est destiné à résoudre certaines questions de physique générale, et certainement, dans la pensée du constructeur, à aborder celle de la direction des aérostats. Quoi qu'il en soit, c'est seulement au point de vue de la science que M. Arago a bien voulu lui servir de parrain à l'Institut.Cet aérostat est complètement composé de feuilles de cuivre d'un huitième de millimètre d'épaisseur. La première idée de la construction des ballons métalliques a été émise par Lans en 1760, et après lui par Guylon de Morveau en 1784. C'est le petit-fils d'un des savants les plus illustres de notre temps, M. Marey-Monge, qui vient de la réaliser.--Les feuilles de cuivre, réunies par bandes, comme les côtes d'un melon, ont été soudées par l'ingénieux procédé dû à M. le comte Desbassyns de Richemont (Ce procédé consiste à fondre la soudure au moyen de la flamme du gaz hydrogène dirigée sur le métal; c'est ainsi qu'on obtient aujourd'hui la réunion immédiate du plomb par la fusion des deux bords de la pièce sans emploi de soudure.) Les soudures de ce ballon ont un développement de l,500 mètres. L'aérostat a 10 mètres de diamètre et pèse 400 kilogrammes, il contiendra 50 kilogrammes de gaz hydrogène.Ce ballon doit servir à une ascension que fera prochainement un aéronaute bien connu, M. Dupuis-Delcourt. Le but que s'est proposé M. Marey-Monge est, comme nous l'avons dit plus haut, de réaliser ses idées sur l'application des moyens d'impulsion et de direction à donner aux aérostats: il a développé son système dans un mémoire soumis à l'Académie. Comme cet aérostat métallique ne donnera pas lieu à une continuelle déperdition d'hydrogène, ainsi que le font les ballons en étoffe, il pourra séjourner longtemps dans l'air et servir à l'élude de la direction des courants atmosphériques constants. Ce ballon pourra, de plus, décider la question de savoir s'il est possible de prévenir la grêle. Ou sait que ce phénomène si dangereux est dû à l'électricité des nuages. Si on parvient à décharger les nuages de leur électricité, le phénomène n'est plus possible. Par sa nature le nouveau ballon étant susceptible de rester longtemps suspendu dans l'atmosphère, si on le met par un fil métallique en communication avec le sol, il enlèvera complètement aux nuages qui l'approcheront leur électricité, et on aura ainsi fait disparaître un des plus grands fléaux de l'agriculture.On conçoit dès lors tout l'intérêt qui s'attache à ces expériences, et nous ne pouvons que faire des vœux pour qu'elles soient couronnées d'un plein succès et que les noms de MM. Marey-Monge et Dupuis-Delcourt soient associés à ceux des hommes utiles et recommandables de notre siècle.Rébus.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:C'est un grand souci, de chaque côté de la Manche que la reine Pomaré.
Hiver 175 millimètres.Printemps. 132.Été. 126.Automne. 223.
Le nombre moyen des jours de pluie est de 139. M Fleuriau remarque que dans les dix dernières années, il est tombé, annuellement, en moyenne, 96 millimètres d'eau de plus que dans les quarante-deux antérieures. Cet accroissement porte surtout sur le mois de septembre. Malheureusement la quantité de pluie est un élément si vairiable, qu'il faut opérer sur un très-grand nombre d'années avant de pouvoir conclure à un changement dans le régime des pluies d'une contrée.
(Voir t. Il, p. 314 et 373.)
Si le hasard vous conduit un matin dans le quartier des halles, et qu'il vous faille traverser, nous ne dirons pas à pied sec, le marché des Innocents, sur son tapis d'herbages et de légumes, au milieu de ce chaos confus et assourdissant, de ces mille bruits divers que forment les cris des marchandes, les glapissements des commères, les plaintes des chalands les disputes échevelées, les querelles criardes, les holà des sergents de ville, les pas et les clameurs de la foule; au milieu, au-dessus de cette immense voix formée de dix mille voix, vous entendrez s'élever le cri perçant de la petite industrie errante. A Dieu ne plaise que nous voulions comprendre, sous la modeste dénomination de notre titre, les gros bonnets du commerce des halles! ces dames sont bien trop riches et trop patentées pour figurer dans cet humble panorama du commerce microscopique dont nous essayons d'esquisser les pittoresques physionomies. Mais, ainsi que, dans un ordre plus élevé, une charge d'agent de change se divise, se subdivise en demie, en quart, en huitième, en trente deuxième d'agent de change, de même la grande spécialité de la marchande de denrées se dédouble, se fractionne en subdivisions infiniment petites. Les pauvres gens qui n'ont pas, comme elle, des capitaux considérables à lancer dans de vastes spéculations sur les produits de nos campagnes, lui achètent de petites parts de leurs marchandises, quelques bottes de légumes, quelques mesures de pommes de terre, quelques poignées d'herbages; puis ce modeste fonds de commerce, étalé sur un éventaire, ou même sur le pavé de la chaussée, sur la dalle du trottoir, est partagé en cinq ou six lots offerts à grands cris pour un sou, pour deux liards, pour un liard!
Puis vous voyez circuler, au milieu de cette foule agitée, bruyante, affairée, des nuées de petites industries parasites; ici, c'est la marchande de lacets à deux sous; elle élève au-dessus de cette mer houleuse une sorte de vergue, d'où pendent comme des cordages ses lacets balancés par le vent; plus loin, c'est la marchande de bonnets à dix-sept sous, qui vient tenter la coquetterie et la fidélité des cuisinières attirées au marché; voici encore une autre industrielle, qui vend du matin au soir son dernier foulard à quarante-cinq centimes; son magasin est caché sous son tablier; quand le dernier foulard est vendu, il en sort un autre dernier, puis encore un dernier, puis toujours un dernier. Cet éternel dernier se renouvelle ainsi tout le long du jour, tout le long de l'année: c'est le foulard phénix; c'est la parodie des cinq sous du Juif errant.--A propos de Juif errant et de sa célèbre complainte, entendez-vous par ici, au centre de ce groupe de cordons-bleus, la voix piaillante de la marchande de chansons? l'aigre crin-crin de son mari accompagne à grands coups d'archet ses modulations peu harmonieuses; elle chante la complainte nouvelle et la chanson populaire; elle a chanté dans son jeune âge la complainte de Fualdès, celle de Papavoine; plus tard, celles de Lacenaire et du drame du glandier; elle a chanté jusqu'à complet enrouement les fameuxchinq chousde la Grâce de Dieu; puis est venue la ronde deParis la nuit; aujourd'hui la pauvre prima-donna s'égosille sur la complainte de Poulmann et sur la chanson desBohémiens de Paris: demain, son répertoire s'enrichira de quelque romances de circonstance sur le drame desMystères de Paris.--Les dilettante en bonnets et en marmottes apprennent, tant bien que mal, l'air de la chanson et de la complainte; et, quand l'air est retenu, il faut bien acheter les paroles. Ce n'est pas cher; un sou, ou deux sous le cahier, Bah! on comptera deux sous de plus sur les provisions: ça fera quatre sous avec le lacet, treize sous avec le foulard, un franc cinquante centimes avec le bonnet. A la bonne heure, voilà un compte rond! Ou dira à madame que les légumes sont hors de prix, que la volaille est à la hausse, que le poisson est inabordable! Pourquoi donc est faite l'anse du panier, si ce n'est pour danser?
Mais, de peur de s'embrouiller dans ses comptes ainsi compliqués, la cuisinière, dont le cabas trop léger s'est livré à cette danse clandestine, va trouver, aux alentours du marché, le Barème de l'endroit, l'écrivain public, sa Providence; l'écrivain public, type rare et effacé, qui s'abîme et se perd de jour en jour dans les flots de l'instruction populaire: pauvre industriel d'un autre siècle, dont l'industrie aux abois lutte en désespérée, du bec de sa plume émoussée contre la plume de fer de nos écoles mutuelles! Hélas! il n'est plus que l'ombre de lui-même, ses beaux jours sont passés avec les jours d'ignorance! Il voit son soleil pâlir, s'éclipser, éteindre un à un ses rayons, ainsi que sa vieille perruque rousse perd un à un ses derniers cheveux! Son échoppe, ébranlée, disloquée, ouverte à tous les vents par la grêle, les accidents et la misère, n'abrite plus ses doigts engourdis. Il n'est plus le confident discret des naïves amours de la jeune villageoise, du conscrit dépaysé, de la folle grisette; il n'est plus leur secrétaire intime; le conscrit, l'ouvrière, la petite paysanne, n'ont plus besoin de ses services: ils griffonnent eux-mêmes leurs sentiments, leurs confidences et leurs peines de cœur sur beau papier Weynen, martyr résigné de leurs fautes d'orthographe; et désormais dans leur correspondance, cet exorde obligé,Je mets la main à la plume, est devenu une vérité.
Seul, le vénérable vétéran de la calligraphie ne met plus la main à la plume; sa plume, lentement, méthodiquement taillée dans les longs loisirs de la solitude, reste accrochée derrière sa grande oreille jaune, dans l'attitude d'un repos humiliant, c'est à peine si elle se dérange quelquefois, aux heures du marché, de cette position oisive pour tracer quelques chiffres menteurs sur le livre des dépenses de la cuisinière infidèle; pour écrire, par exemple;--Petit pain d'un sou pour madame; deux sous. Triste rôle, d'un triste produit pour la bourse du pauvre écrivain, et qui n'est pas sans remords pour son humble conscience, ni sans amertume pour sa dignité d'homme de lettres! Si les choses continuent ainsi pour lui, et cela n'est pas douteux, un avenir terrible se prépare pour ce malheureux industriel; faute d'occasions pour exercer sa main et sa plume, l'écrivain public finira par ne plus savoir écrire.
Aux abords du marché, vous rencontrerez encore deux variétés assez originales du genre qui nous occupe: nous voulons parler du marchand de crimes et du formidable destructeur des habitants de Montfaucon, le marchand de mort aux rats.
Le marchand decrimes et d'accidentsdébite au prix fixe d'un sou la relation de tous les événements tragiques que rapportent chaque matin les journaux judiciaires; les assassinats, les empoisonnements, les suicides, les exécutions capitales, les grands procès de la cour d'assises, sont annoncés à grands cris par cet oiseau de malheur Dans les occasions les plus marquantes, quand la catastrophe en vaut la peine, quand le procès offre un intérêt puissant, la relation imprimée ou, pour la nommer de son nom techniquele canardest illustré d'une gravure sur bois représentant la principale scène du récit, ou bien les portraits véritables des criminels. Nous nous rappelons, à ce sujet, un fait qui peut donner une juste idée de l'authenticité de ces ressemblances. Lors du procès des soixante-dix-neuf voleurs, jugé il y a quelques années par la cour d'assises de Paris, les marchands de crimes vendirent dans les rues de la capitale un résumé de l'acte d'accusation et de l'arrêt rendu contre les coupables. Ce canard était orné des portraits des cinq principaux accusés; au premier coup d'œil que nous jetâmes sur ces grossières gravures, nous fûmes d'abord étonné du trouver à ces profonds scélérats les figures les plus honnêtes et les plus recommandables; le système de Lavater était complètement démenti: mais, en examinant avec plus d'attention ces portraits véridiques, nous reconnûmes, avec une stupéfaction extrême, que le chef de la bande et les quatre forcenés ses complices n'étaient autres que MM. de Chateaubriand, Béranger, Berryer, de Lamartine et Lafayette.
Lecteurs del'Illustration, méfiez-vous des illustrations du canard!
Le marchand de crimes se purifie parfois de sa sinistre spécialité en criant le bulletin d'une victoire, d'un beau fait d'armes de nos soldats d'Afrique, tel que la défense héroïque des cent vingt braves de Mazagran; mais, par les mœurs pacifiques du système qui nous régit, le marchand de crimes ne trouve pas souvent de ces belles occasions-là. Les bulletins de victoire sont rares, en revanche les crimes sont nombreux!
Le marchand de mort aux rats crie moins fort, mais s'aperçoit de plus loin que son confrère ou industrie. A l'instar de la marchande de lacets, il porte devant lui, comme un drapeau, une très-longue perche au haut de laquelle pendent les dépouilles mortelles de ses tristes victimes. Les chats le regardent passer d'un air de convoitise. N'allez pas croire pourtant que ce concurrent de la race féline n'ait d'autres moyens de destruction contre ses ennemis les rats que le supplice de la pendaison: ceci est tout simplement un supplice posthume, et cette suite de gibet qu'il promène ainsi dans les rues n'est autre chose que son enseigne: le brave homme n'use pas non plus du poison, arme lâche et dangereuse, plus dangereuse que les rats eux-mêmes! Le procédé destructeur du tueur du rats est tout classiquement la souricière, le piège à ressort strangulant, ou bien le piège à bascule, qui tombe derrière le prisonnier sans lui ôter la vie, mais qui le retient dans les horreurs de la captivité et dans la terrible incertitude de sa destinée prochaine.
Le marchand de mort aux rats est lui-même aujourd'hui dans une perplexité fort grande. Son industrie est aujourd'hui menacée par deux concurrents redoutables. Il a appris qu'une société en commandite pour la destruction de tous les rats du royaume venait de se former à Paris, avec un capital social de 300,000 francs. Si cette compagnie remplit son but, si elle détruit tous les rats de France, et qu'un cordon sanitaire formé d'une armée de chats défende les frontières contre une invasion de rats étrangers, que deviendra le pauvre marchand avec ses souricières? Les vendra-t-il pour prendre des alouettes ou des hannetons? Son avenir l'inquiète beaucoup.
Mais ce n'est pas tout; il a entendu parler aussi du fameux chien anglais Billy, qui étrangle cent rats en dix minutes quarante trois secondes. On lui a dit que Billy comptait faire des élèves et avait promis d'en envoyer quelques-uns sur le continent, en signe d'entente cordiale. Depuis qu'on lui a parlé de cela, le pauvre homme entend japper Billy dans tous ses rêves. Il est fort triste.
Une autre industrie menacée par les progrès du siècle, c'est celle du savetier. Ce n'est pas que les chaussures plus ou moins perfectionnées, plus ou moinspédophilesqu'on fabrique aujourd'hui soient de meilleure qualité que celles d'autrefois, au contraire: mais elles coûtent moins cher, et l'ouvrier quelque peu élégant, la grisette toujours un peu coquette, aiment mieux remplacer une botte usée, un brodequin éculé que de les confier aux disgracieuses réparations du savetier du coin. Après tout, le savetier est philosophe, il prend son mal en patience, il se drape en Romain dans son tablier de cuir. Blotti dans sa baraque avec sa pie bavarde et ses vieilles tiges de bottes, il charme ses loisirs par la lecture des journaux; il commente les débats la chambre, il critique tel orateur du centre, approuve les interruptions de l'extrême gauche, réforme le ministère et prédit la chute prochaine du gouvernement. La vieille commère du quartier, en descendant le matin de son sixième étage pour venir acheter ses provisions de lait, de chicorée et de marron, s'informe auprès de lui des nouvelles du jour et se permet parfois de vouloir calmer ses opinions par trop avancées. Il tolère la discussion, parce qu'elle lui fournit l'occasion d'exercer son talent oratoire et d'étaler sa science politique. Aussi la commère, malgré ses idées modérées, est-elle de ses amies. Mais il n'en est pas de même du gamin et de l'apprenti du voisinage; ce sont ses ennemis, ses bêtes noires, et il est juste, de convenir que ces malins petits diables ne volent pas la profonde antipathie que leur voue le savetier. Il n'est sorte de niche, de tour infernal, de satanique malice qu'ils n'inventent chaque jour pour tourmenter, persécuter, harceler le malheureux industriel.
Les petites Industries du Marché des Innocents.
Le Marchand de Crimes. Le Marchand de Mort aux Rats. Le Marchand de Marrons.
L'un poursuit sa margot à coups de pierres, cet autre enfonce tout à coup sa tête dans le carreau de papier de la baraque, pour demander au bonhomme l'heure qu'il est ou le temps qu'il fait; un autre attache perfidement un des pans de l'échoppe à l'arriére du cabriolet stationné tout auprès. Le cabriolet part, arrachant, emportant, entraînant la frêle baraque, et le savetier et la pie engloutis sous les débris, sous les vieilles chaussures, aux éclats de rire des petits garnements, aux jurements impuissants du pauvre industriel, qui croit d'abord à un tremblement de terre, à un ouragan, à un cataclysme, au choc d'une comète, ou à toute autre grande perturbation de la nature. Qu'on le blâme donc après cela d'avoir le gamin en horreur et de l'accueillir à coups de lanière quand il s'approche un peu trop près de son établissement. Au demeurant et par suite de toutes ces catastrophes, la misérable échoppe du savetier, avec ses ais disloqués et mal joints, ses carreaux de papier percés en vasistas, sa toiture, souvent traînée dans le ruisseau, est ouverte à toutes les intempéries des saisons et laisse son hôte mal abrité dans la catégorie grelottante des industriels en plein vent.
L'Écrivain public. Le Marchand de Dattes. Le Distributeur d'imprimés.
On en peut dire autant du marchand de marrons, son voisin, mais son voisin heureux. Quoiqu'il établisse son fourneau et son industrie dans l'enfoncement d'une porte, il n'en est pas moins exposé aux rafales de la bise, aux blancs tourbillons de la neige, aux ondées capricieuses de l'averse: il est vrai qu'il a pour se réchauffer son large brasier toujours ardent, auprès duquel le petit Savoyard vient dégourdir ses mains rougies et gonflées par la froidure. Le marchand de marrons a le cœur bon et compatissant, il laisse le pauvre enfant ranimer ses membres transis à la chaleur bienfaisante de son fourneau; on le voit même de temps en temps jeter quelques marrons brûlants dans le bonnet du petit exilé et lui fournir ainsi un déjeuner réparateur.
On peut ranger aussi parmi les industries en plein vent le marchand de pastilles du sérail, qui débite ses parfums orientaux sous une porte cochère de la rue Vivienne; sous quelques autres portes de la même rue on rencontre encore le marchand de montres à trente-cinq centimes, le marchand de couteaux à papier, la marchande de mètres; puis, sous le péristyle du Vaudeville, la papetière en plein vent; puis, à l'angle oriental de la place de la Bourse, le petit brocanteur marron qui revend sous la porte, sur les fenêtres, sur le trottoir de l'hôtel Bullion, les objets divers qu'il vient de se faire adjuger dans les salles d'enchères.
Puisque nous sommes dans le quartier de la Bourse, nous allons rencontrer sûrement ce petit homme rouge qui distribue aux passants des adresses de chapeliers, de bottiers, de tailleurs, etc., etc. Cet nomme était né bien certainement pour être distributeur d'adresses; quelle dextérité! quelle prestesse de mouvements! il ne laisse pas passer un piéton sans lui mettre dans la main ses petits prospectus, et Dieu sait s'il en passe, et Dieu sait s'il en donne!... Il y a de la vocation, de l'art, dans cette distribution merveilleuse! Mais les passants n'apprécient pas à sa juste valeur le talent de cet artiste singulier, qui est par le fait la personnification moderne de l'antique et mythologique Renommée, aujourd'hui la déesse de la réclame et de l'annonce. Il n'a point pris le costume suranné et beaucoup trop léger de sa devancière aux cent voix, mais il s'est composé un uniforme spécial et ingénieusement allégorique: le pantalon et le gilet rouge de ce demi-dieu de la publicité, le forme conique de son chapeau, recommandent bien mieux que les éclats de la trompette le mérite éclatant de ses protégés et les qualités pyramidales de leurs marchandises.
Le Savetier.
Qui vient passer encore dans notre lanterne magique de la petite industrie errante? C'est le marchand de mottes à brûler, poussant devant lui son chantier ambulant; c'est le commissionnaire avec sa veste de velours et sa plaque de cuivre, serviteur public et universel; tantôt porte-faix robuste, il porte sur ses crochets tout le mobilier de la jeune grisette ou du pauvre surnuméraire; tantôt scieur de bois, il exerce son rude travail sur la voie publique, encombrant le trottoir et la chaussée des fragments de frêne et de peuplier, sans trop ménager les jambes des passants, mais réservant toujours fidèlement la plus grosse huche pour la portière qui lui procure la pratique; il est enfin discret messager d'amour, et remplit les serviables fonctions du dieu Mercure en culotte de velours, en casquette et en gros souliers ferrés. Ce commissionnaire est aujourd'hui en concurrence avec le messager parisien, autre commissionnaire qui ne diffère de son rival que par son costume de conducteur d'omnibus, et par sa qualité d'industriel à couvert.
Sur les boulevards, nous rencontrons encore le marchand de dattes, honnête indigène faubourien qui se déguise en Turc pour prouver l'origine orientale, de sa marchandise; puis un autre industriel, chargé d'une espèce de carquois garni de cannes assorties, poursuit le passant, lui en met une dans la main, puis tend la sienne en réclamant 17 sous. Sur cent essais de ce genre, on lui rend quatre-vingt-dix-neuf fois sa canne. Un étudiant de première année, un apprenti commis de nouveautés, un jeune poète tragique arrivé, la veille, de Brives-la-Gaillarde, se laissent de temps en temps séduire par l'appât de ce merveilleux bon marché! Ils examinent d'un œil complaisant cet accessoire obligé d'un négligé fashionable; ils le touchent, le caressent de la main, observent la tête et le bout... le frappent sur l'asphalte, essaient de faire plier l'objet en négociation... mais fort souvent, au contraire du roseau de la fable, l'objet ne plie pas et rompt. «Voilà une canne vendue: payez les 17 sous, mon petit monsieur... Vous avait-on dit que la canne pliât?» Là dessus, le petit monsieur, honteux et confus, débourse la somme et poursuit sa promenade en faisant le beau avec ses deux fragments de canne dans les deux poches de son tweed indigène.
Voici enfin la cantinière parisienne, non pas celle qui va, les jours de revue, offrir son rogomme aux fantassins de la garnison, mais la cantinière de la garde nationale, celle qui parcourt, le soir, les postes nombreux où nos soldats-citoyens veillent à la sûreté publique, tandis que leur sûreté conjugale et privée est laissée à la grâce de Dieu! La cantinière nationale verse à l'époux jaloux l'oubli de ses craintes fâcheuses; au voltigeur tiède pour le service, l'amour de la patrouille et de la faction nocturne; au loustic de la compagnie, la verve et le don du calembour. Bref, sa ronde de nuit, assez lucrative, lui permet de rêver une honorable retraite pour ses vieux jours. Sa qualité de cuisinière citadine lui ferme les portes des Invalides, mais elle s'en console aisément en songeant qu'elle pourra, grâce à ses économies, épouser un tambour citoyen, ou bien acheter un petit fonds de cabaret à la barrière de la Chopinette.
Précis d'Histoire d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande, ouHistoire du royaume-uni de la Grande-Bretagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours; par P. ROLAND, auteur de l'Histoire de France abrégéeet de l'Histoire d'Angleterre. 1 vol. in-12 de 780 pages.--Paris, 1844.Firmin Didot.
L'auteur de ce précis expose ainsi, dans sa préface, la méthode qu'il a cru devoir adopter:
«La philosophie de l'histoire étant encore loin d'arriver à des résultats d'une pleine évidence, nous avons dû, dans un ouvrage destiné à des esprits sans maturité et naïvement crédules, n'user de ses affirmations qu'avec la plus grande réserve.
«Il nous a semblé que, pour bien comprendre l'Angleterre, pour se rendre compte de sa vie, il fallait suivre non-seulement son histoire monarchique, royale pour ainsi dire, telle qu'on a coutume de la faire, telle que jadis nous l'avons nous-même écrite, mais encore l'histoire détaillée du chacune des trois grandes divisions de ce pays...
«Voulant faire un livre destiné surtout aux jeunes gens qui réfléchissent, mais qu'on peut laisser sans inconvénient entre les mains de leurs sœurs et de leurs plus jeunes frères, nous avons négligé dans notre récit, avec une attention sévère, mais sans affectation, tout ce qu'une mère tendre, parlant à sa fille, aurait laissé dans l'ombre.
«Nous avons de plus retranché hardiment cette multitude de faits sans conséquence et de détails sans intérêt qui encombrent la mémoire sans éclairer l'intelligence, sans orner l'esprit ni féconder le cœur. Nous nous sommes de préférence attaché aux époques capitales et aux traits les plus caractéristiques de chacune de ces époques. Nous avons pris garde de ne pas sacrifier la connaissance des mœurs au récit des batailles, ni l'histoire de la nation à la biographie des rois. Nous avons essayé de faire voir l'imite, la continuité de la vie de l'Angleterre, alors même qu'elle était divisée en nations ennemies, et de montrer le rapport caché des événements en apparence les plus divers dans leur succession providentielle. Sans ce l'apport merveilleux, essentiel à connaître, l'histoire dépouillée de sa vie n'est plus qu'un froid catalogue de noms plus ou moins sonores, de dates plus ou moins insignifiantes.»
Le programme si sagement conçu, l'auteur duPrécis d'Histoire d'Angleterrel'a rempli avec un zèle et un talent qui dénotent un esprit vraiment supérieur. Les documents dont il s'est servi, il les a puisés aux sources les plus nouvelles et les plus dignes de foi. Enfin le style de cette savante compilation se fait toujours remarquer par sa clarté, sa précision et son élégante simplicité. Toutes ces qualités réunies ne sont-elles pas suffisantes pour assurer à son ouvrage un succès populaire, et devons-nous craindre de nous tromper en lui prédisant que sonPrécis, adopte par l'Université, servira plus que tout autre livre de ce genre, à enseigner et à apprendre l'histoire d'Angleterre à la jeune génération que ces dernières années ont vue naître.
Voyage dans l'Inde et dans le golfe Persique, par l'Égypte et la mer Rouge; par V. FONTANIER, ancien élève de l'École Normale, vice-consul de France à Bassora. Première partie 1 vol. in-8.--Paris, 1844.Paulin, 7 fr. 50.
En 1834, M. V. Fontanier reçut l'ordre de se rendre dans le golfe Persique, afin de transmettre au gouvernement les renseignements qui lui étaient nécessaires sur les provinces méridionales de la Perse et de la Turquie. A cette époque on se préoccupait vivement des tentatives des Anglais pour s'ouvrir par la mer Rouge ou par la Syrie des communications plus promptes avec l'Inde. Déjà ils avaient envoyé de Bombay à Suez un bateau à vapeur, et le colonel Chesney recevait l'ordre de tenter la navigation de l'Euphrate. Depuis plusieurs années consécutives, la peste et le choléra désolaient la Babylonie et le littoral du golfe Persique; on avait voulu faire pénétrer dans ces provinces éloignées les innovations introduites par le sultan à Constantinople. Le vieux roi de Perse était mort, et son petit-fils venait de lui succéder; l'influence russe se trouvait en lutte, dans ce royaume, avec l'influence anglaise; on parlait vaguement d'expéditions contre les possessions britanniques de l'Inde. Enfin on ne connaissait que bien imparfaitement le commerce du golfe Persique et la position qu'y avaient prise les Anglais. «Recueillir et transmettre au gouvernement toutes les données qui pouvaient contribuer à l'éclairer sur ces questions, tel fut, dit M. V. Fontanier, le programme que je présentai moi-même de ma mission, et qu'adopta le ministre des affaires étrangères. Pour l'exécuter avec plus d'avantages, je me rendis d'abord à Londres, où j'étudiai les projets de communications avec l'Inde, puis je devais aller à Bombay par Suez, de Suez à Bassora, et, après un séjour plus ou moins prolongé, rentrer en France par Constantinople.» Le plan ne fut suivi qu'en partie: au lieu de traverser la Turquie, M. V. Fontanier revint dans l'Inde, ou il fit une longue résidence, et il rentra en France par la route du Cap.
L'ouvrage de M. Fontanier n'est donc pas, comme son titre semble l'indiquer, une simple relation de voyage dans des pays encore peu connus; il a une importance plus grande et plus réelle; car, bien qu'il renferme quelques détails nouveaux sur la géographie du golfe Persique et sur les mœurs de ses habitants, il s'occupe spécialement de politique et de commerce. En l'analysant avec tout le soin qu'il mérite, nous essaierons de faire ressortir les conclusions principales que l'on peut en tirer.
M. Fontanier s'embarqua à Marseille pour Alexandrie, sur un brick gréco-ragusain, avec des saint-simoniens qui allaient joindre leur chef en Égypte. Pleins de ferveur et d'illusions, ses malheureux compagnons de traversée croyaient trouver la terre promise, et comprenaient peu le sentiment d'amertume avec lequel il les voyait se lancer au-devant de vaines déceptions. A peine arrivés, la population en haillons, les maisons en ruines, la terreur répandue sur tous les visages leur prouvèrent qu'ils n'avaient pas trouvé un nouvel Eldorado.--Quant à M. V. Fontanier, il savait à quoi s'en tenir sur l'Égypte et sur Mehemet-Ali, et il reconnut bientôt qu'il les avait aussi bien jugés de loin que de près. Il en trace donc un portrait qui ne ressemble en rien à ceux que des panégyristes intéressés ou ignorants nous montrent avec tant de complaisance depuis plusieurs années. A l'en croire, Mehemet-Ali n'est qu'un habile charlatan et un tyran impitoyable, et l'Égypte, le plus pauvre et le plus malheureux de tous les pays gouvernés par un souverain absolu.
M. V. Fontanier résida fort peu de temps à Alexandrie et au Caire. Nommé vice-consul de Bassora, il dut, au mois de février 1833, songer à son départ pour l'Inde. Comme il ne pouvait quitter la mer Rouge qu'à la mousson favorable, au lieu de s'embarquer à Suez, il résolut de remonter le Nil, de voir Thèbes, et de s'embarquer sur le premier navire qu'il trouverait à Cosséir. Son séjour dans cette petite ville arabe lui fournit l'occasion de nous donner des renseignements pleins d'intérêt sur les agents de la Compagnie des Indes et sur la mauvaise organisation de la marine anglaise. «Chez les Anglais, dit-il, peuple dont la marine excite à un si haut degré l'envie des autres nations, il est bon de remarquer que les règlements maritimes sont très-imparfaits. Ils ont pillé quelques articles de nos belles ordonnances, emprunté quelques usages aux Hollandais, et ce mélangée indigeste se nomme le code maritime de la Grande-Bretagne. Quand, passager sur leurs navires, je lisais leurs règlements, j'observais assez souvent que les cas les plus vulgaires n'étaient pas prévus; qu'on n'expliquait pas les règles de la discipline; qu'ordinairement il fallait joindre au texte des commentaires énonçant quelle était, en certaines circonstances, la pratique française ou la pratique hollandaise, laissant probablement au capitaine le choix de suivre l'une ou l'autre. Un des privilèges qui résultent de cette belle organisation, c'est la faculté donnée au propriétaire de mettre qui bon lui semble comme capitaine sur son navire; que la vie des passagers soit en péril, tant pis pour eux; que le bâtiment se perde, c'est l'affaire des compagnies d'assurance.»
Ces tristes réflexions, M. Fontanier n'eut que trop souvent sujet de les faire durant sa traversée du Cosséir à Bombay. Le navire portant pavillon britannique, sur lequel il avait pris passage, était commandé par unnucoda, ou capitaine asiatique, ex-maquignon métamorphosé en marin, dont l'ignorance et l'inexpérience fabuleuses firent courir plusieurs fois auMahomedié, ainsi se nommait ce bâtiment, d'imminents dangers. A la vérité, il était sujet persan, et l'acte de navigation exige que les navires anglais soient commandés par des Anglais et appartiennent à des Anglais; sans cela ils ne peuvent montrer le pavillon britannique. Mais tous ces règlements sont bons pour l'Europe, et nul n'y songe dans l'Inde. On est bien certain qu'un croiseur anglais n'arrêtera pas des navires munis de papiers anglais; et, quant à ceux des autres nations, on ne craint pas qu'ils aient l'extravagance de se mêler, dans ces parages, de la police des mers. Au-delà du cap de Bonne-Espérance, une prudence cauteleuse leur est recommandée; les Anglais seuls ont droit d'agir comme s'ils étaient les grands douaniers et les grands inquisiteurs de l'univers.
Le pèlerinage de la Mecque avait amené à Cosséir une foule considérable de pèlerins et d'industriels, dont M. Fontanier étudiait chaque jour les mœurs et les coutumes. Il en retrouva d'autres à Djedda, où il relâcha. La ramazan touchait à sa fin; la fête du Courban-baïram allait commencer, et il vit successivement partir tous les pèlerins. D'abord il conçut le projet d'aller voir cette cérémonie; mais, bien qu'il parlât facilement une ou deux des langues nécessaires, il ne pouvait passer pour un Asiatique, et, comme on met à mort tout chrétien qui est découvert, il n'ambitionna pas le titre de martyr de la science. Il eut d'autant moins de regrets de ne pas s'être exposé à ce danger, qu'un Polonais, devenu mahométan, arriva à Djedda peu de jours après la cérémonie, et lui en donna tous les détails qu'il a eu le soin de rapporter dans son chapitre IV.
LeMahomediétoucha encore à Oneida et à Moka, et cette double relâche permit à M. Fontanier de recueillir quelques renseignements nouveaux sur ces deux villes, leur commerce et les coutumes de leurs habitants; sur la navigation arabe dans la mer Rouge, le café d'Yémen, etc... Enfin il débarqua à Bombay, non sans avoir couru le risque de faire naufrage sur les rochers du fanal. M. Fontanier se loue beaucoup de l'hospitalité anglaise dans l'Inde. Cependant, à Bombay comme à Calcutta, les Français n'avaient pas encore regagné la confiance que lui avait fait perdre la publication des lettres de Jacquemont.--M. Fontanier ne parle pas de Bombay dans cette première partie, car il devait y revenir plus tard, et il n'eut alors ni le loisir ni les facilités nécessaires pour bien connaître cette ville. La mousson le retint prisonnier plus longtemps qu'il ne l'avait prévu. Tout en étudiant l'anglais, en mettant en ordre ses collections, en recueillant des matériaux précieux, il cherchait à s'instruire de la situation des pays qu'il était chargé d'observer. Ainsi il obtint des renseignements curieux sur la Perse et les provinces méridionales de la Turquie.
En se rendant par mer de Bombay à Bassora, M. Fontanier relâcha successivement à Bender-Abbaz et Ormuz, dont les ruines attestent encore l'ancienne prospérité; puis il visita Bouchir, le port le plus important de la Perse, où il se fait un commerce considérable, la première cité orientale qu'il ait vue deux fois, et qui, à la seconde visite, ne lui ait pas paru plus misérable qu'à la première. Durant cette navigation, ayant reconnu que la traite se faisait dans l'Inde à bord même des navires anglais, il dénonçale Mahomedié, le bâtiment sur lequel il naviguait, comme ayant porté des esclaves de l'Inde à Bouchir; et il présenta au gouvernement français ses observations sur la traite qui se pratiquait journellement soit à Bombay et dans le golfe Persique, soit sur les navires arabes, soit sur ceux que protégeait le pavillon britannique. Le capitaine Laplace, commandant del'Arthémise, lui répondit qu'il se trompait, et que le gouvernement anglais mettait un grand zèle à la répression de la traite; il lui citait enfin un capitaine de la marine de l'Inde qui avait été condamné à la déportation pour avoir acheté des nègres. Or, il faut lire, dans le chapitre VII, comment ce capitaine, nommé Hawkins, fut, après avoir entendu prononcer contre lui une condamnation injuste d'ailleurs, déporté à... Londres, où le roi lui accorda sa grâce et de l'avancement. Des explications fournies par M Fontanier résulte la preuve évidente que, dans l'Inde, le traite du droit de visite, si sévèrement appliqué aux navigateurs français, ne l'est jamais aux bâtiments anglais.
Quand il arriva à Bassora, M. Fontanier ne put se dissimuler combien cette ville était décliné, depuis l'époque où il y était venu pour la première fois. «J'avais alors remarqué, dit-il, une certaine élégance dans les costumes, et une assez grande activité dans le commerce; on entendait ces cris et ce tumulte particuliers aux ports de mer. Un silence de mort avait succédé, et nous arrivâmes à la résidence anglaise sans avoir presque rencontre personne. La, encore, il y avait eu des changements; car le résident était parti pour habiter Bagdad, par crainte du climat de Bassora, et aussi par le désir de se rapprocher du pacha, qui a sur ce pays la suprême autorité. Ainsi, ce palais, ou plutôt cette espèce de forteresse ou j'avais vu, pour la première fois, des soldats de l'Inde, ou régnait tant de luxe et de mouvement, tombait en ruines et était désert. La factorerie française, jolie maison située un peu au delà, était dans un état plus pitoyable encore; partout on voyait des murs écroulés, et quelques rares boutiques étaient seules ouvertes dans un bazar ou la foule se pressait dix années avant. Il est vrai que la peste et le choléra avaient récemment ravagé la ville; mais la cause principale de cette décadence était, comme partout en Turquie, le mode de gouvernement et d'administration.»
La situation des agents français et anglais à Bagdad et à Bassora; les préjugés qui règnent relativement à la France; la situation de l'ambassade française à Constantinople; les intrigues des agents anglais; la protection accordée par la France aux chrétiens, et la situation des chrétiens de Bagdad et de Bassora, tels sont les importants sujets que M. Fontanier traite dans les chapitres VIII, IX et X. On verra, en lisant ces chapitres, pourquoi les Asiatiques regardent les Anglais comme une race d'hommes supérieurs, l'Angleterre comme le premier pays du monde, et les autres nations comme des satellites de ce grand astre, des États auxquels il a imposé des traités ou une obéissance pareille à celle des rajahs dans l'Inde. Partout l'influence anglaise s'accroît aux dépens de l'influence française, et cependant «nos navires, dit M. Fontanier, sont tenus aussi bien qu'aucun de ceux que les Anglais montrent avec tant d'orgueil dans ces parages; nos commandants, plus instruits et moins brusques que les leurs, sont, pour les Asiatiques, d'un commerce plus agréable; et quand nos matelots vont à terre, leur premier soin n'est pas d'offenser la population par leur ivrognerie.» Les Anglais étaient tellement puissants à Bassora, lorsque M. Fontanier y arriva, que nul n'osa lui faire visite sans en avoir demande permission à un Arménien nommé Agha-Barseigh, qui représentait le résident de la Compagnie, le colonel Taylor, et qui avait plus d'autorité réelle que le gouverneur lui-même; mais, à peine installé, M. Fontanier eut l'habileté et le courage de prouver que le consul du roi des Français n'était sous la protection de personne et ne reconnaissait pas de supérieur.
Dans l'opinion de M. Fontanier, une des causes les plus puissantes de notre influence, non-seulement en Asie, mais dans le monde entier, est que la France se trouve à la tête du catholicisme. «Je crois aussi, ajoute-t-il, que lorsque nous affichons à l'étranger les idées philosophiques et l'indifférence religieuse! nous y perdons de notre crédit... je crains que l'on ne se soit pas assez préoccupé de cette question, et qu'on n'ait trop facilement cédé à des difficultés passagères, à des convenances personnelles, quand on a permis à des non catholiques de diriger nos affaires avec le saint-siège; quels que soient leur talent, leur moralité et leur caractère, nous perdons, en les choisissant, de nos avantages à l'étranger. Ceux qui calomnient notre politique disent que la religion n'est pour nous qu'un prétexte d'intrigues; ce reproche n'est pas fondé. La religion est un lien social comme le sont la nationalité, la langue, l'origine commune. En protégeant les populations chrétiennes en Orient, le gouvernement Français n'a jamais fait que remplir un devoir, car elles existaient avant qu'il y établit des relations. Il n'a pas essayé d'en créer. L'Angleterre et la Prusse viennent d'agir d'après d'autres principes, en nommant un évêque à Jérusalem; il n'y a pas là de population protestante, et l'établissement d'un évêque tend à en former. Cet acte est une violation des plus manifestes du droit des nations, et il y a lieu de s'étonner qu'il n'ait été le sujet d'aucune remontrance. Quand le ministre des affaires étrangères est de la religion dominante, on peut attribuer son inaction à un sentiment de tolérance; mais, s'il est protestant, chacun a droit de supposer qu'il a sacrifié l'intérêt national à ses sentiments religieux; qu'il a été influencé par son zèle pour le protestantisme plus que par son devoir de citoyen.»
Le gouvernement de Bassora, les officiers de son administration, sa justice, ses mollahs, ses banquiers, son agriculture, ses produits, son commerce, ses dattes et ses chevaux, son administration, la nature et le caractère de ses impôts, la manière de les prélever, ont fourni à M. Fontanier la matière de trois chapitres remplis de faits aussi nouveaux que curieux. Le chapitre suivant renferme l'histoire de l'expédition du colonel Chesney, arrivé à Bassora le 17 juin 1836. Bien que le passage par Suez ait été adopte, on lira avec un vif intérêt les détails que donne M. Fontanier sur cette tentative hardie, qui avait pour but d'établir des communications directes et suivies entre l'Angleterre et l'Inde par l'Euphrate. Elle restera dans l'histoire des voyages comme un exemple d'une singulière audace, et aussi comme une preuve de la ténacité et de la prévoyance du gouvernement britannique.
Le climat de Bassora est très-malsain: la moitié des Européens qui sont venus s'établir dans cette ville y a succombé, et trois personnes seulement, de mémoire d'homme, n'ont pas été obligées de fuir après une courte résidence. La chaleur est telle que l'on passe une grande partie du jour dans une espèce de cave que l'on nommesarrap. «Là, dit M. Fontanier, on resterait dans une inaction complète s'il ne fallait combattre les moustiques qui y cherchent aussi un abri. Le sommeil même n'est pas permis, car si on repose trop longtemps sur un matelas, il s'échauffe, et cause une vive irritation. Transpirer et boire de l'eau, telle serait la seule occupation, s'il n'était d'usage d'y recevoir des visites. Le soir, la nuit et le malin, la température est fort agréable; on passe le temps sur les terrasses, où l'on dort.» M. Fontanier, étant tombe malade à son tour, se vit obligé de changer de résidence. Il se rendit à Bagdad avec le colonel Chesney, et ce voyage nous a valu un chapitre sur Asker-Pacha, le gouvernement du Davoud-Pacha, le commerce et l'industrie de cette ville fameuse, dont la décadence extraordinaire frappa M. Fontanier. Après un court séjour, les deux voyageurs, redescendant l'Euphrate avec le bateau à vapeur leHugh-Lindsay, rentraient à Bassora.
Cependant M. Fontanier avait cru devoir solliciter son rappel. Les observations sur lesquelles on avait cru devoir appeler son attention étaient terminées, et il redoutait pour lui-même les dangers du climat; enfin, la solitude à laquelle il avait été condamné pendant deux années commençait à lui sembler intolérable. Ce fut avec un vif sentiment de joie qu'il reçut l'ordre de se rendre à Bagdad. Sa dernière visite fut pour Sarcoch-Pacha, frère du pacha de Bagdad. Le passage suivant, qui termine le premier volume, nous dispensera d'insister sur l'état actuel de l'administration turque: «Je le trouvai dans une grande colère, dit-il, parce que les gens requis pour remorquer le bateau ne s'étaient pas encore présentés, et l'eau-de-vie qu'il buvait pour se distraire ne le calmait pas; il ne parlait de rien moins que d'entrer en ville et de couper la tête au gouverneur, qu'il accusait du retard. Il était homme à exécuter sa menace, car il n'avait pas agi autrement avec un muzzelim qui lui avait refusé environ 800 fr.
Je prolongeai donc ma visite assez longtemps pour qu'il pût s'enivrer complètement, et alors on le porta dans son bateau; la marée étant venue, toutes les barques partirent, et la ville se trouva en paix. Sarcoch-Pacha était d'abord marmiton d'un régiment à Constantinople, et divertissait ses camarades par son ivrognerie. Le sultan Mahmoud le prit en amitié pour ce fait, et lui donna un avancement rapide. Ayant voulu le nommer pacha s'il promettait de ne plus boire, cette condition fut refusée; le Grand Seigneur, charmé de tant d'héroïsme, le nomma pacha: en lui permettant de s'enivrer, ce qu'il ne négligea jamais; de là lui venait son nom deSarcochivrogne: il n'en était pas médiocrement fier, et me raconta comment on le lui avait donné.»
Pendant les derniers temps de son séjour à Bassora. M. Fontanier fut témoin de l'expédition qu'Ali-Riza, pacha de Bagdad, entreprit contre Mohamera, et qui, avec le pillage plus récent de Klerbelah, est le principal grief de la Perse contre la Porte Ottomane. Personne mieux que lui n'en connut les motifs et les circonstances, aussi lui a-t-il consacré un chapitre entier. Cette expédition se termina, comme on sait, par le sac de Mohamera. Les troupes, dit M. Fontanier, ne rencontrant point d'obstacles, étaient entrées dans la ville avant que l'ordre en eût été donné. Chacun s'était mis aussitôt en quête de butin: si l'on a exagéré le nombre des victimes, je suis certain du moins qu'on n'a pas pu exagérer le pillage, car tout fut saisi par les soldats, qui s'emparèrent des femmes et des enfants; quand il n'y eut plus rien à prendre, le pacha et ses troupes se donnèrent le plaisir de brûler la ville. Je ne veux point rapporter en détail les horreurs qui furent commises; mais pour montrer quel sens ces barbares attachent aux opérations militaires, je rapporterai un fait caractéristique. La ville avait été prise sans qu'on l'eût attaquée, et un tailleur, ignorant peut-être un si grand événement, travaillait dans sa boutique. Un des vainqueurs l'aperçut, se précipita sur lui, le traîna devant le pacha, et on lui fit administrer une rude bastonnade pour le punir de sa confiance. «Comment, scélérat! lui disait-on, un vizir se dérange, se fatigue, vient de Bagdad assiéger et prendre la ville, et tu couds tranquillement!» On accusait le pacha d'être d'un caractère trop doux; il aurait dû faire couper la tête au tailleur.»
A peine eut-il paru en France, l'important et curieux ouvrage que nous venons d'analyser a été traduit en anglais. Nous apprenons que la traduction paraîtra à Londres sous peu de jours.
Le Bal des Chiens.--Caricature par Cham.--Voir le dernier numéro de l'Illustration, p. 41.
Il est bien certain que les aérostats doivent, comme les vaisseaux, trouver leur point d'appui dans le milieu où ils naviguent; mais il y a entre l'eau et l'air des différences telles que les principes hydrostatiques ne peuvent s'appliquer que très-imparfaitement à la direction des aérostats. Ainsi le vaisseau ne plonge qu'en partit! dans l'eau; le ballon est complètement immergé dans l'atmosphère; le vaisseau trouve, pour résister aux vents contraires, son point d'appui dans le liquide; un ballon pourra difficilement se servir de l'air même pour résister à la violence de l'air. Les conditions de navigation sont partout les mêmes, le liquide a la même densité, les courants ont une direction connue et qui ne varie pas: dans l'air, à mesure qu'on s'éloigne de la terre, la densité du milieu diminue, il se produit des courants qui changent probablement avec chaque couche d'air; le gaz contenu dans le ballon dont la pesanteur spécifique, à terre, a pu déterminer l'ascension devient, lui-même un élément de danger si on ne peut, à propos, lui donner issue.
Ballon en cuivre.
Depuis l'invention due aux frèresMongolfier, d'Annonay, qui, les premiers, s'élevèrent dans les airs, au moyen d'un aérostat, on ne peut nier les nombreuses améliorations qui sont venues perfectionner leur découverte. Les gaz ont remplacé l'air échauffé et dilaté: les enveloppes sont plus solides, le parachute éloigne une partie des dangers que couraient les aéronautes. Mais là se bornent, du moins jusqu'à présent, les perfectionnements. Est-on parvenu à se diriger dans l'air? Non, et c'est là l'écueil contre lequel sont venus se briser les plus intrépides expérimentateurs. Disons pourtant que les ballons ont été d'un grand secours pour l'étude des sciences physiques, que des hommes d'un immense savoir, MM. Biot et Gay-Lussac, ont été recueillir à près de deux lieues de la terre l'air dont leur ballon traversait les couches, et qu'ils ont étudié à cette hauteur divers phénomènes électriques et magnétiques.
Le ballon dont nous avons à entretenir aujourd'hui nos lecteurs est destiné à résoudre certaines questions de physique générale, et certainement, dans la pensée du constructeur, à aborder celle de la direction des aérostats. Quoi qu'il en soit, c'est seulement au point de vue de la science que M. Arago a bien voulu lui servir de parrain à l'Institut.
Cet aérostat est complètement composé de feuilles de cuivre d'un huitième de millimètre d'épaisseur. La première idée de la construction des ballons métalliques a été émise par Lans en 1760, et après lui par Guylon de Morveau en 1784. C'est le petit-fils d'un des savants les plus illustres de notre temps, M. Marey-Monge, qui vient de la réaliser.--Les feuilles de cuivre, réunies par bandes, comme les côtes d'un melon, ont été soudées par l'ingénieux procédé dû à M. le comte Desbassyns de Richemont (Ce procédé consiste à fondre la soudure au moyen de la flamme du gaz hydrogène dirigée sur le métal; c'est ainsi qu'on obtient aujourd'hui la réunion immédiate du plomb par la fusion des deux bords de la pièce sans emploi de soudure.) Les soudures de ce ballon ont un développement de l,500 mètres. L'aérostat a 10 mètres de diamètre et pèse 400 kilogrammes, il contiendra 50 kilogrammes de gaz hydrogène.
Ce ballon doit servir à une ascension que fera prochainement un aéronaute bien connu, M. Dupuis-Delcourt. Le but que s'est proposé M. Marey-Monge est, comme nous l'avons dit plus haut, de réaliser ses idées sur l'application des moyens d'impulsion et de direction à donner aux aérostats: il a développé son système dans un mémoire soumis à l'Académie. Comme cet aérostat métallique ne donnera pas lieu à une continuelle déperdition d'hydrogène, ainsi que le font les ballons en étoffe, il pourra séjourner longtemps dans l'air et servir à l'élude de la direction des courants atmosphériques constants. Ce ballon pourra, de plus, décider la question de savoir s'il est possible de prévenir la grêle. Ou sait que ce phénomène si dangereux est dû à l'électricité des nuages. Si on parvient à décharger les nuages de leur électricité, le phénomène n'est plus possible. Par sa nature le nouveau ballon étant susceptible de rester longtemps suspendu dans l'atmosphère, si on le met par un fil métallique en communication avec le sol, il enlèvera complètement aux nuages qui l'approcheront leur électricité, et on aura ainsi fait disparaître un des plus grands fléaux de l'agriculture.
On conçoit dès lors tout l'intérêt qui s'attache à ces expériences, et nous ne pouvons que faire des vœux pour qu'elles soient couronnées d'un plein succès et que les noms de MM. Marey-Monge et Dupuis-Delcourt soient associés à ceux des hommes utiles et recommandables de notre siècle.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
C'est un grand souci, de chaque côté de la Manche que la reine Pomaré.