SOMMAIRE.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.Ab. pour l'Étranger. --   10       --     20       --    40N° 0057. Vol. III.--SAMEDI 30 MARS, 1844.Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60.SOMMAIRE.Pajol et Briqueville.Portrait de Pajol.--Histoire de la Semaine.--Congrès central d'Agriculture de 1844 et Concours d'Horticulture.--Courrier de Paris.Une Sortie du Théâtre-Italien.--La Polka.Gravure et Musique.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. ***. Chapitre I. Un Relais.--Petits Poèmes du Nord.L'Ile.--Salon de 1844.(2e article,Vue de Menton, Monaco),par M. Léon Fleury; Gaucher de Châtillon défendant l'entrée d'une rue du faubourg de Munich, (1250), parM. Karl Girardet; le Retour du Routier, par M. Canon.--Théâtres.Opéra-Comique. La Sirène, opéra en 3 actes se MM. Scribe et Aubert.Une Scène du 2e acte.--Carthagène des Indes. Souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1831.Carthagène des Indes rue de la Mer.--Le Diable à Paris.Quatre Gravures par Gavarni.--Bulletin bibliographique.--Les Patineurs en Chambre.Caricature.--Amusements des Sciences.Deux Gravures.--Rébus.Le lieutenant général comte Pajol,d'après le ciseau de M. Etex.Pajol.--Briqueville.Il y a huit jours nous n'avons pu qu'enregistrer la mort toute récente de Briqueville et de Pajol. Mais, en annonçant la double perte que le pays venait de faire, nous avons dit que nous rendrions, nous aussi, hommage aux deux vieux soldats dont les cercueils réunissaient dans ce même moment, et leurs compagnons d'armes, restes glorieux et mutilés d'un temps héroïque, et une génération nouvelle prouvant par son aspect qu'elle saurait se montrer digne de ses pères, si la France avait à faire appel à son courage. C'est à titre d'hommage, en effet, que nous venons parler de ces illustres morts, citer leurs noms, avec la liste de leurs actions, suffisent à leur éloge.Pajol était né le 3 février 1772, à Besançon. Sa famille appartenait à la robe et s'y était distinguée; lui-même faisait son droit quand éclata la révolution de 89. Sa vocation fut plus forte que la direction paternelle: il entra au service comme volontaire à dix-huit ans, et fut nommé sous-lieutenant dans le régiment de Saintonge en 1791. Un an après, le 30 septembre 1792, il entre le premier dans Spire, où il est grièvement blessé à la main gauche. Il marche néanmoins sur Worms, par ordre de Custine; part d'Ebersheim dans la nuit du 13 octobre, avec cent fantassins, longe les montagnes, s'empare de Neustadt, de Turkeim et d'Alsey, et arrive devant Mayence avant la cavalerie. Cette place capitule le 21; il continue sa marche sur Francfort, où il entre encore le premier. Détaché ensuite avec le corps du général Mouchard sur Limburg, il contribua avec sa petite troupe au succès que le général remporta sur les Prussiens 8 novembre 1792. Le 6 janvier suivant, à la bataille d'Hochheim, Pajol se comporta d'une manière si brillante que Custine l'attacha à son état-major. Le 8 avril, dans une sortie de nuit, il s'empare, quoique blessé d'un biscaïen, de la redoute de Biebrich. En 1794, nommé aide de camp de Kléber, sous lequel il va se perfectionner dans l'art militaire, il se distingue à la bataille de Marchienne (18 juin), à celle de Fleurus, au combat du Mont-Patisel, à la prise de la Montagne de Fer, à la bataille d'Esneux, à celle de la Roer. Dans toutes ces affaires, et particulièrement au siège de Maaestricht, confié à Kléber, le capitaine Pajol donna tant de preuves de valeur, qu'il reçut une de ces missions peu prodiguées à cette époque, celle d'aller présenter à la Convention nationale un fourgon de drapeaux ennemis. Kléber se l'attacha comme aide de camp.Il nous faudrait citer toutes les affaires où les armées de Kléber, d'Hoche, de Jourdan, se trouvaient l'une après l'autre engagées, si nous voulions suivre Pajol, qui en fit successivement partie, dans toutes ses actions d'éclat. Au passage de Lahn, frappé d'une balle au ventre, il poursuivit sa route jusqu'à ce que son cheval tombe mort: alors seulement force lui fut de se faire panser. A Altenkirken, 'chargeant avec le colonel Richepanse l'arrière-garde ennemie, il prend vingt pièces de canon et fait quatre mille prisonniers. Richepanse passe général et Pajol major. Devant Francfort, puis à Ostrach, ses chevaux sont tués sous lui. A Liettingen, il se précipite le premier dans les rangs de la cavalerie ennemie, est haché de coups de sabre, et, sur le point d'être pris, saute sur un cheval démonté et rejoint le sixième de hussards.Ce régiment est envoyé en Suisse rejoindre l'armée de Masséna. A Wintherthourn, il venait encore de culbuter des escadrons ennemis par une charge exécutée avec un entraînement que l'illustre général en chef admira, lorsque le cheval de Pajol est tué, et qu'il se trouve seul et entouré d'ennemis. Son régiment revient sur ses pas, le délivre. Pajol monte un cheval de prise, reprend le commandement, et retourne avec ses braves hussards faire un carnage nouveau et un grand nombre de prisonniers. Masséna le nomma colonel.On le voit ensuite passer et se distinguer à l'armée d'Italie, puis à l'armée du Rhin; mériter un sabre d'honneur à la bataille de Neubourg, être appelé pour l'expédition d'Angleterre, et partir bientôt pour la campagne d'Autriche.A Ulm, à Léoben, à Austerlitz, il se couvrit de gloire: Napoléon, après cette dernière bataille, le nomma général de brigade, il fit les campagnes de Prusse et de Pologne, son nom se rattache à toutes les grandes remontres: Friedland, Peissing, Ratisbonne, où il fit deux mille prisonniers: Kekmuhl, où il eut deux chevaux tués; Vienne, Lobau, Essling, Nesselbach, Wagram.Le 7 août 1812, l'Empereur le fit lieutenant général pour avoir, à Kalouè, se détachant avec cent hommes seulement, braves comme lui, fait vingt-trois lieues en huit heures de nuit, pour aller, à cette distance de l'armée, enclouer tout un pâté d'artillerie ennemie, en faire sauter les caissons, et ramener douze cents chevaux et quatre cents prisonniers.Dans la campagne comme dans la retraite de Russie, il est partout. Le 9 septembre à Mojaïsk il a le bras droit cassé par une balle, et son cheval est tué. Il n'en poursuit pas moins l'ennemi jusqu'à Moskou, où il entre des premiers.Les services qu'il rendit à cette époque, bien glorieuse encore mais fatale, de notre histoire militaire, sont sans nombre. Napoléon ne craignit pas de dire devant tout son état-major «qu'il n'avait plus de général de cavalerie que Pajol; que celui-là savait non-seulement se bien battre, mais ne pas dormir, se bien garder, et n'être jamais surpris.» En avant de Leipsick, il conduisait trois divisions à la charge.Son cheval reçut dans le poitrail un obus qui, en éclatant, fit sauter le général à plus de vingt pieds en l'air, lui cassa le bras et lui fractura plusieurs côtes. Laissé d'abord pour mort sur un champ de bataille où s'entre-choquaient. 20,000 chevaux, il y serait demeuré sans l'intrépidité et le dévouement d'un de ses aides de camp et de quelques officiers qui vinrent l'enlever et le faire porter à l'ambulance, où il commença à donner quelque signe de vie. «Si Pajol en revient, dit l'empereur, il ne doit plus mourir.» Il en revint cependant, et le bras encore en écharpe, il prit, à deux mois de là, le commandement en chef de l'armée d'observation de la Seine, de l'Yonne et de l'Oing, bientôt après, à Montereau, il fit des prodiges de valeur dans cette affaire si admirablement conçue, mais dont le retard du duc de Bellune fit avorter les résultats, qui devaient être immenses. L'Empereur le nomma grand-croix de la Légion-d'Honneur, en disant: «Si tous mes généraux m'avaient servi comme Pajol, l'ennemi ne serait pas en France. «A la fin de cette journée il eut encore son cheval tué; sa chute rouvrit ses blessures, et la nouvelle de l'abdication de Napoléon le trouva sur son lit de douleur.Dans les cent-jours il fut nommé pair de France, se surpassa en audace et en bravoure à Charleroi, à Fleurus, protégea la retraite de Waterloo et revint sous Paris protester si énergiquement contre toute idée de capitulation, que le prince d'Eckmuhl lança contre lui un ordre d'arrestation. Pajol se retira au delà de la Loire, et, le 7 août 1815, fut, sur sa demande, mis à la retraite.Ce soldat héroïque qui était habitué à presque toujours commander les avant-gardes, qui avait déjoué toutes les surprises de l'ennemi et qui passait, après l'illustre maréchal dont il avait épousé la fille, le maréchal Oudinot, pour l'officier général qui avait reçu le plus de blessures; ce soldat héroïque ne fut pas, sous la restauration, un citoyen moins dévoué à la liberté, moins courageux pour sa défense. Membre de l'Association des Amis de la liberté de la presse, dont faisaient partie MM. de Broglie, Garrot, Gévaudan, il vint, lui aussi, rendre compte à la justice d'avoir pensé qu'il fallait assurer des libertés au pays auquel on ne pouvait plus donner la gloire.Quand le peuple se leva en juillet, Pajol fut des premiers à montrer son uniforme. Il était à la tête et prit le commandement de cet immense flot de combattants qui se répandit de Paris à Rambouillet, pour déterminer le départ de Charles X, et attaquer au besoin les troupes qui l'avaient suivi. Il fut immédiatement après appelé au commandement de la première division militaire, et pendant treize années se montra pour le gouvernement nouveau dévoué comme il savait l'être, sans réserve, mais sans flatterie, parce qu'il avait été à cette noble école où, en étant le plus brave, un militaire était sûr d'être le meilleur courtisan. En octobre 1842, son commandement, lui lut inopinément retiré. Le coup qui le frappait lui semblait injuste; il refusa toute compensation, et, bien pauvre, rentra dans cette retraite qu'il avait déjà, sous la branche aînée, noblement subie pendant quinze ans. Un cruel accident est venu l'y frapper, et Pajol, qui avait survécu à tant de blessures, a succombé cette fois, en s'écriant avec, amertume: «Encore si c'était un boulet qui m'eût brisé les os, j'aurais été favorisé jusqu'à la fin de ma vie. Elle se serait éteinte au service de la France.»Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les relations de la vie, était d'une douceur, d'une facilité que dans une âme moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son nom et des traditions de gloire à ses deux fils, qu'il adorait. La douleur publique dont ils ont été témoins aura rendu la leur moins amère. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la tombe de leur père le regret que la dignité de maréchal ne lui eût point été accordée. C'était à la fois dans la bouche du brave et loyal général Cubières comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne s'étendra pas jusqu'à eux, et l'on ne refusera pas à ces deux officiers les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'être les fils de Pajol, les petits-fils d'Oudinot.Trois jours auparavant, les devoirs funèbres avaient été rendus par les mêmes représentants de l'ancienne armée et par la chambre des députés presque tout entière, à un homme dont la carrière militaire, commencée beaucoup plus tard, a jeté un éclat brillant, quoique rapide, et fut, à quelque distance de là, suivie d'une carrière parlementaire aussi pure que la première. Briqueville était né à Rennes, le 23 janvier 1785, d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui confine à la Bretagne. C'était une de ces natures brillantes, vives, spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire électrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos capitaines modernes, après Napoléon, Masséna, que nous venons de voir tout à l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son général les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de l'expédition de Russie, il fut attaché à la maison militaire de l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napoléon à la bataille de la Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et sanglante journée, et ce fut lui qui conduisit à la redoute du Mont-Sacré, avec le prince Eugène, la colonne de voltigeurs qui s'empara de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribué ce fait d'armes aux cuirassiers commandés par le général Caulincourt, Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napoléon lui-même, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie du corps du maréchal Ney, fut grièvement blessé, puis présenté à l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui avaient été le plus utiles. De nouveaux et éclatants services rendus par lui à Dresde lui acquirent définitivement les bonnes grâces de l'Empereur. Il reçut le commandement d'un escadron des lanciers rouges de la garde, et comporta vaillamment à la défense d'Anvers, sous les ordres du général Carnot. Après l'abdication de Napoléon, en 1814, chargé à Calais du soin d'escorter Louis XVIII à Paris, comblé des caresses du roi, s'étant attiré la faveur de madame, la duchesse d'Angoulême, il remplit sa mission jusqu'au château de Saint-Ouen. Là, retrouvant le reste de son régiment rangé en bataille devant les avenues du château, il s'avança vers le général Colbert, colonel de ce régiment, et lui dit: «Général, j'ai reçu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidèlement et honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me prescrivent de me retirer. Recevez ma démission.»En 1815, nommé colonel de dragons, il vit son régiment mis à l'ordre de l'armée à Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses conseils au maréchal dans le corps d'armée duquel il était placé, et qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres, à marcher sur le canon de Waterloo. S'étant repliés sur Paris, où une partie de l'armée ennemie les suivit imprudemment, et, plus témérairement encore, traversa la Seine, Briqueville fut chargé par le brave Exelmans d'enfoncer avec son régiment, entre Sèvres et Versailles, une colonne de cavalerie prussienne qui s'y était avancée. Il s'engagea de sa personne au plus fort de la mêlée, fit éprouver une perte considérable à l'ennemi, mais demeura sur le champ de bataille, criblé de blessures, le poignet à demi abattu et la tête horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui firent longtemps désespérer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de Briqueville, si elle eût trouvé des imitateurs, eût changé bien probablement la face des événements; mais l'heure des trahisons avait sonné de nouveau, et ceux qui devaient défendre la France ne songeaient plus qu'à capituler en son nom et à leur profit.Briqueville, dont les blessures avaient épuisé le corps, mais avaient laissé entiers le cœur et l'énergie, fut envoyé en 1827, par le département de la Manche, à la chambre des députés. On se rend compte du bonheur avec lequel il dut saluée la révolution de juillet et le retour du drapeau qui l'avait conduit à la victoire. Il se trouva bientôt rangé de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulièrement la sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il était entouré de l'estime et du respect de chacun de ses collègues, à quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec vénération qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se traîner à la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de réunir aux cendres de Napoléon celles de l'ami fidèle de l'empereur, de son héroïque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuisé par son émotion et par cet effort, Briqueville, au sortir de cette séance, s'alita pour ne plus se relever. Il est mort préoccupé uniquement de ce qui avait été la foi, le culte de sa vie entière, et les derniers mots prononcés par lui dans ses rêves d'agonie ont été ceux de l'ancienne devise:Gloire et Patrie!Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la même page les traits de ces deux hommes auxquels viennent d'être rendus, au milieu du deuil public, les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux lieux éloignés où sa famille va faire transporter ses restes. Nous n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol, œuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous aujourd'hui à une douloureuse sympathie.Histoire de la Semaine.La Chambre a continué à entendre dans ses bureaux la lecture et à autoriser le développement en séance publique de propositions nouvelles. La première en date est celle de M. de Saint-Priest, qui provoque une réforme postale. Il laisse la taxe de toute lettre simple, n'ayant pas plus de 40 kilomètres à franchir, au taux fixé aujourd'hui, celui de deux décimes; mais pour toute lettre à une destination au delà de cette distance, et quelle que soit celle qui sera à parcourir, M. de Saint-Priest demande la taxe fixe de trois décimes. Il demande de plus que le poids d'une lettre simple soit élevé de six à dix grammes. La proposition renferme quelques autres dispositions pour les lettres écrites à leurs familles par des sous-officiers, soldats et marins, et pour les envois d'argent n'excédant pas cinquante francs. C'est aujourd'hui 30 que cette proposition doit être développée et sa prise en considération mise aux voix. La majorité des bureaux en a autorisé la lecture, parce qu'ils ont pensé que soit par l'initiative d'un député, soit par celle du gouvernement, il y avait, pour nous servir d'une expression qui a eu naguère un grand retentissement de naïveté, quelque chose à faire, et que, ne fût-il pas irréprochable, le projet de M. de Saint-Priest aurait l'avantage de mettre l'administration en demeure de se prononcer. Nous aurons donc à revenir sur ce sujet. La question de la réforme, postale est d'ailleurs une de celles que nous nous sommes promis d'exposer et d'examiner.C'est également aujourd'hui que M. Chapuys de Montlaville doit lire les développements de sa proportion relative à l'abolition du timbre pour les journaux et écrits périodiques. Six bureaux l'y ont autorisé, et comme une mesure de ce genre se résume en un article tendant à un but nettement déterminé et ne saurait présenter de difficultés de détail, en autoriser la lecture, c'est, à moins d'une inexplicable contradiction en approuver l'esprit et en vouloir la mise en vigueur. Quelques membres de la Chambre, tout en reconnaissant la nécessité d'une réforme sur ce point la voudraient moins complète, moins radicale; ils proposeront de substituer à la suppression du timbre sa réduction. C'est une demi-mesure n'offrant pas, à beaucoup près, les avantages de celle que provoque M. Chapuys de Montlaville, mais préférable cependant à l'état de choses actuel. On paraît avoir bien compris, à la Chambre, que les journaux les plus répandus aujourd'hui, et payant pour timbre les droits les plus forts, n'ont rien à gagner à sa suppression, car la concurrence les forcera à faire profiter les abonnés de cette différence; ils verront au contraire la gent abonnable leur être disputée par une foule de concurrents dont l'ensemble des lois fiscales les débarrasse aujourd'hui. Toutes les couleurs, toutes les nuances politiques pourront compter des défenseurs, et c'est par le talent qu'il faudra conserver les lecteurs qu'aujourd'hui on arrive à avoir, dans une certaine proportion du moins, par la réunion de capitaux considérables. Les députés qui songent à substituer une diminution de timbre à la suppression demandée par M. Chapuys de Montlaville sont ceux qui ont, pour les ressources du Trésor, une sollicitude fort louable sans doute, mais qui s'éveille à tort en cette circonstance. Le timbre des journaux, déduction faite des frais de perception, ne produit guère que 2,5000,000 francs; or, comme chaque journal sortant de Paris acquitte un droit de poste de 14 francs 60 centimes, toute mesure qui abaissera sensiblement le prix de l'abonnement multipliera les abonnés, et par conséquent le produit de la direction générale des postes. Tout doit porter à croire que l'élévation de ce produit compenserait immédiatement l'abolition du droit de timbre, ou rendrait du moins presque inappréciable la diminution dans les revenus du Trésor.M. Monier de la Sizeranne avait également vu six bureaux autoriser la lecture d'une proposition déposée par lui, et tendante à modifier l'article du règlement de la Chambre qui exige, bien vainement la plupart du temps, la présence de la moitié au moins des membres, pour que les délibérations sur les articles des projets de loi soient valides. Il n'y aurait donc rien eu de changé par le fait, si cette proposition avait été adoptée; seulement ce qui est une irrégularité tolérée serait devenu un état de choses régulier et irréprochable. L'inexactitude ne pèse pas assez à la conscience de messieurs les députés pour les en détourner; mais, de cette façon, leurs derniers scrupules, si tant est qu'il en eussent, auraient été levés. La moitié plus un des membres de la Chambre n'eût plus été nécessaire que pour les votes sur l'ensemble des lois. La proposition n'a pas été prise en considération.MM. Saint-Marc Girardin, d'Haussonville, Agénor de Gasparin, Sahune, Saint-Aulaire et Ribouet, ont déposé une autre proposition ayant pour but de régler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les diverses branches de l'administration publique. On demandait depuis longtemps une charte administrative; celle que réclament les honorables membres que nous venons de nommer devrait avoir pour base les conditions suivantes: «1° Nul ne sera appelé à l'emploi le moins élevé d'un service public, s'il ne justifie d'un brevet ou diplôme universitaire dont la nature et le degré seront détermines d'après le service, ou s'il n'est pourvu d'un diplôme administratif spécial, délivré après examen, et suivant un programme approprié à la nature du service. Tous les ans, le nombre des emplois présumés devoir vaquer, et le nombre des diplômes administratifs à délivrer pour rendre apte auxdits emplois sera déterminé à l'avance pour chaque service. 2° Une ordonnance royale déterminera les emplois et fonctions pour lesquels il devra être dressé un tableau d'avancement. Ce tableau comprendra le tiers des employés ou fonctionnaires de chaque service. Nul ne recevra de l'avancement s'il n'a rempli pendant un an au moins, et dans le même service, l'emploi immédiatement inférieur, et s'il n'est porté sur le tableau d'avancement. 3° Un tiers au plus des nominations pourra être fait en dehors de ces conditions pour les fonctions publiques qui seront déterminées par une ordonnance royale. 4° Ces dispositions ne s'appliqueront pas aux fonctions de ministre, ambassadeur, sous-secrétaire d'État, secrétaire général d'un ministère, procureur général à la Cour de cassation, procureur général à la Cour royale, préfet de police.»Enfin, M. Garnier-Pagès a présenté, sur la conversion des rentes, une proposition qui reproduit purement et simplement le projet de loi voté en 1840 par la chambre des députés, et repoussé par la chambre des pairs.Nous souhaitons à toutes ces propositions un sort meilleur que celui qui est bien probablement réservé à la proposition de MM. Lacrosse, Leyrand et Gustave de Beaumont contre la corruption électorale. Nous avons dit avec quelle unanimité la lecture en avait été autorisée, quel embarras on avait montré pour en combattre timidement la prise en considération. Quand il s'est agi de nommer la commission qui aura à l'examiner et à en faire un rapport à la Chambre, un seul membre favorable à la proposition a été nommé; les huit autres commissaires se sont, dans leurs bureaux, prononcés contre elle.La chambre des députés a voté la foi du recrutement, qui ne sera guère que la reproduction de celle de 1832. L'expérience de M. le maréchal Soult, dont on est si disposé, si naturellement habitué à tenir un grand compte à la Chambre dans tout ce qui touche à l'organisation de l'armée, n'a pu cette fois protéger efficacement son projet, le projet d'aujourd'hui, car il était en contradiction flagrante avec celui que l'illustre maréchal avait présenté en 1841, et la Chambre n'avait pas l'explication de ce changement d'idées. Dans l'ancien projet il faisait passer le contingent entier sous le drapeau, et, renvoyant les soldats dans leurs foyers à la cinquième année de la durée du service porté à huit ans, il était ainsi mis à même de constituer ce qui existe en plusieurs pays, mais ce que nous n'avons pas en France, une réserve forte, exercée, sérieuse en un mot. Dans le nouveau projet, et malheureusement malgré les pressantes et justes observations qui ont été faites, ce n'est pas sur ce point qu'ont porté les changements introduits par la Chambre; dans le nouveau projet la faculté continue à être donnée au gouvernement de n'appeler sous le drapeau qu'une partie du contingent, et de laisser l'autre dans ses foyers à titre de réserve, s'il est bien permis de donner ce nom à des hommes qui n'ont jamais formé les rangs et manié le fusil. Mais, tout en abandonnant le but si désirable qu'il s'était proposé en 1841, M. le ministre de la guerre demandait que le temps du service fût porté à huit ans, augmentation de charges que rien ne justifiait plus. La chambre a repoussé cette disposition; elle a consenti toutefois à ce que le service ne comptât désormais qu'à partir du 1er juillet seulement, au lieu de compter du 1er janvier; voilà la seule innovation, et peut-être un tel résultat n'est-il pas assez important, le résultat n'est-il pas assez tranché, pour ne pas faire regarder comme perdu le temps qu'à deux reprises on a consacré à la révision de notre loi d'organisation militaire.Le ministère français élabore péniblement des projets qui arrivent, après de longs débats, à n'être qu'une nouvelle édition, à peine corrigée, de la législation déjà existante, le ministère anglais éprouve de son côté des échecs qui le placent dans une situation très-fausse, sans donner toutefois victoire complète à ses adversaires. Le ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait présenté à la chambre des communes un projet de loi qui codifiait, en les modifiant, tous les règlements antérieurs sur le travail des enfants dans les manufactures, et réduisait notamment à six heures et demie, pour les enfants de neuf à treize ans, le temps quotidien de travail, qui jusque-là était de huit heures. Cependant sa sollicitude sur les femmes, que le législateur n'avait pas songé encore à protéger, le projet disposait qu'aucune femme au-dessous de dix-huit ans ne pourrait travailler plus de douze heures par jour. La proposition semble devoir être adoptée à une grande majorité, bien que cependant elle trouvât des adversaires qui faisaient observer qu'il y avait une sorte d'injustice relative à réglementer ainsi certaines industries, quand on laisse les autres dans une complète indépendance; à limiter le travail dans les manufactures de coton, de laine, de fil et de soie, et à n'appliquer aucune espèce de règle aux poteries, aux forges, aux fabriques de quincaillerie, de bonneterie, de mercerie et autres établissements. Mais lord Ashley, connu par une philanthropie célèbre, a demandé par amendement qu'on allât plus loin que le vœu du ministère, et qu'on réduisit le travail, pour les jeunes femmes, à dix heures. Cet amendement, auquel se réunis les adversaires du cabinet, a été d'abord adopté 179 voix contre 170; mais ensuite il a été entraîné dans le vote de l'article du projet lui-même. Le ministère a demandé l'ajournement de la discussion pour se remettre de la secousse et prendre un Parti.En Espagne, on ne s'amuse ni à faire des lois, ni à en écrire. Les journaux de ce pays nous donnent de longs et mis détails sur l'entrée triomphale de la reine Christine Madrid. Ils nous annoncent aussi que son chambellan, Munoz, vient d'être nommé duc de Rianzarès et grand d'Espagne de première classe. Nous lisons à côté de cela, dansla Verdad: «L'exécution des conspirateurs de Barcelone a eu lieu hier avec une solennité extraordinaire. La congrégation du sang, avec le Saint-Christ, a assisté à l'exécution, qui a eu lieu sous les yeux d'une foule immense. Quatre hommes ont été fusillés.»Un mouvement a éclaté dans les Calabres. A Cosenza, le peuple a attaqué le palais de l'intendant et les casernes de la prison. On s'est battu aux cris deA bas le gouvernement! Vive la constitution!Du côté de la population, il y a trois morts et un assez grand nombre de blessés. La troupe beaucoup plus maltraitée; elle a perdu trente hommes et un capitaine. Le roi Ferdinand a ordonné des mesures pour prévenir les progrès de l'insurrection dans les Calabres, pour surveiller en même temps la Sicile, dont l'état et les dispositions sont pour lui une cause permanente d'inquiétudes.Un sultan vient d'opérer dans son empire une réforme monétaire. L'émission de la nouvelle monnaie a commencé le 1er de mars, et le balancier frappait nuit et jour.--Si l'on en croit laGazette d'Augsbourg, le prince hospodar de la Moldavie procéderait tout autrement. Il aurait détourné du denier public une somme de trois millions de piastres, et la grande fermentation régnerait à Jassy.Le même journal, faisant allusion à la promesse qui avait été faite à la France, que les fortifications élevées en Belgique contre notre frontière à l'aide du tribut levé sur nous en 1815 par la sainte-alliance, seraient rasées, la Belgique étant devenue pays neutre, promesse consignée dans le discours de la couronne prononcé en 1831, à l'ouverture de la session, le journal imprime, sous la rubrique de Londres, la note suivante; «Dans ces derniers temps, le ministère français a de nouveau demandé que les cinq forteresses belges fussent rasées. Le ministère belge a été de cet avis. Lord Aberdeen, informé de cette décision, a répondu avec beaucoup de réserve. Le noble lord s'excuse sur les frais énormes que coûterait cette opération. Il ne réfléchit pas que cette excuse équivaut presqu'à un consentement, si la France voulait payer les frais. Le roi de Hollande a formellement refusé, et il est probable que l'Autriche, la Russie et la Prusse refuseront aussi; et c'est sur quoi lord Aberdeen compte, lorsqu'il montre envers la France une complaisance que l'on ne peut prendre au sérieux.» Enfin, au dire duMercure de Souabe, nous ne serions sérieux en ce moment dans aucune de nos transactions diplomatiques; car le roi de Prusse, dont l'Angleterre nous aurait amenés à accepter la médiations pour les réclamations qu'elle exerce contre nous relativement aux pertes qu'elle prétend avoir éprouvées à Portendie, aurait prononcé contre la France.La ville de Raguse, que des secousses de tremblement de terre avaient déjà épouvantée l'automne dernier, vient de nouveau d'être jetée dans la terreur pat une catastrophe semblable. La population a fui de la ville, et l'on s'est mis à construire hors de ses murs, des baraques pour y loger ses habitants pauvres.M. Gabriel Delessert, préfet de police, vient d'être élevé à la dignité de pair de France. Ce magistrat s'est montré dédié à ceux des intérêts de la rue qui lui sont confiés, et des fonctions où son devoir est souvent d'être rigoureux. Il a su faire reconnaître la justice et son impartialité. Ce choix honorera la patrie.La chambre du Luxembourg vient de perdre M. le général comte d'Ambrugeat, qui avait plus d'une fois pris une part active aux discussions sur les lois d'organisation militaire. --La Cour de cassation a également vu la mort lui enlever un de ses membres les plus honorables, M. Fabvier, ancien procureur général près la Cour de Nancy.Congrès central d'Agriculture de 1844.CONCOURS D'HORTICULTURE.En 1843, un certain nombre de cultivateurs et de producteurs de laines se réunirent à Senlis pour délibérer spécialement sur les besoins de cette branche de l'industrie agricole. L'assemblée, avant de se séparer, émit le vœu que tous les ans eût lieu un congrès d'Agriculture, où l'on agiterait toutes les questions relatives à l'agronomie et à la production agricole. Par suite de cette décision, le congrès central d'Agritore de 1844 a tenu dernièrement ses comices à l'orangerie du Luxembourg, sous la présidence de M. le duc Decazes.Dans le but d'accélérer le travail, une commission permanente, composée de pairs, de députés, de membres du conseil général d'Agriculture, avait d'avance divisé toutes les questions que le congrès aurait à discuter en deux grandes catégories, celle desbesoins et intérêts généraux, celle desbesoins et intérêts spéciaux. Par suite de cette division préalablement arrêtée, dès le premier jour plusieurs commissions se sont formées pour s'occuper d'un grand nombre de questions dont nous citerons seulement les plus importantes. Ainsi elles ont traité de l'enseignement agricole, du crédit foncier, des irrigations, du morcellement de la propriété. La question des céréales, celle des vins, celle des lames, des graines oléagineuses, des bestiaux, des chevaux, des sels, préparées dans ces commissions, ont tour à tour été soumises aux discussions du congrès.Assurément ces réunions sont pour ceux qui les composent un plaisir fort innocent; elles ont cependant à nos yeux un inconvénient que nous devons signaler, parce qu'il n'est pas sans gravité: c'est de gêner, d'entraver l'action du gouvernement, qui trouvera sur ses pas la coalition de ces intérêts prohibitionnistes, toutes les fois qu'il voudra présenter à l'approbation des Chambres une loi qui aurait pour but d'abaisser nos tarifs et de faciliter, par l'accroissement des échanges, le double essor de la production et de la consommation. Les hommes les plus influents de ces congrès par leur position sociale ou politique, pairs, députés, membres des conseils généraux, se trouvent moralement engagés à soutenir de nouveau, dans les assemblées législatives dont ils font partie, les doctrines restrictives qu'ils ont fait prévaloir dans ces congrès agricoles, ou tout du moins à priver l'administration supérieure de l'appui qu'elle aurait eu droit d'attendre de leurs lumières. Des hommes honorables et dont la rapacité, éprouvée dans des fonctions importantes, ne saurait être révoquée en doute, engagent ainsi quelquefois au service de l'erreur une volonté qui ne devrait servir que les intérêts de la vérité et des doctrines dont la pratique peut seule donner au pays le degré de force et de richesse qui lui manque encore.De l'agriculture proprement dite à l'horticulture, la transition est facile, on pourrait même dire qu'elle est naturelle. Aussi, quelques jours après que les agronomes eurent quitté le Luxembourg, les jardiniers, ou pour mieux dire les horticulteurs, car il n'y a plus de jardiniers comme il n'y a plus d'apothicaires, les premiers ayant été remplacés par les horticulteurs comme les seconds par les pharmaciens, les horticulteurs, disons-nous, ont pris possession de l'orangerie du Luxembourg et y ont apporté toutes leurs merveilles, merveilles d'autant plus remarquables que rarement on avait vu une saison plus malencontreuse pour la culture des fleurs.Aussi tous les visiteurs de cette exposition printanière duCercle horticoleont-ils admiré les beaux camélias et les magnifiques rhododendrons de M. Maillet, les jacinthes de M. Tripet-Leblanc, les roses de M. Roblin et de M. Margottin. M. Jacques, jardinier du roi a Neuilly, avait envoyé une fort jolie collection de plantes de printemps, parmi lesquelles les muguets et les primevères figuraient au premier rang. M. Martine avait exposé, de son côté, des plantes étrangères nouvellement introduites en France et qui paraissaient pour la première fois dans nos expositions horticoles.Nous avons parlé du M. Paillet, a qui le jury a décerné un prix d'honneur fondé en faveur de celui qui exposerait les plantes à la fois les plus nombreuses, les plus variées, les plus rares et les plus intéressantes, ce sont les termes du programme. A côté de M. Paillet, qu'on peut regarder avec raison comme le vainqueur de ce concours, sont venus se placer MM. Cels frères, dont le nom se rattache depuis longtemps à tous nos progrès dans l'horticulture. Les plantes tropicales qu'ils avaient envoyées à cette exposition faisaient, et à juste titre, l'admiration de tous les connaisseurs. Une place à part doit être donnée à M. Modeste Guérin, de Belleville qui a été récompense par le jury pour ses plantes de serre tempérée. Rien de plus gracieux, de plus beau que les sujets qu'il avait envoyés au Luxembourg.La même distinction a été accordée aux bruyères de M. Rousseau et aux azalées de M. Souchet fils, de Ragoulet. Ce dernier y avait d'autant plus de droits qu'il ne s'était pas seulement occupe de la culture des fleurs. Lui seul avait envoyé des fruits, des fraises de primeur.Les légumes, cet autre produit de nos jardins, brillaient par leur absence, sauf cependant les haricots. Les personnes qui sont friands de ce légume n'apprendront sans doute point sans intérêt qu'un horticulteur de Batignolles en avait exposé cent vingt-quatre variétés.Parmi les objets qui peuvent être regardés comme appartenant plus spécialement à l'industrie horticole, on remarquait surtout les poteries de M. Follet, ces vases si gracieux qui imitent toutes les formes, celle du vase étrusque, de la lampe, du candélabre, et que leur beauté comme leur élégance appelle à figurer bientôt dans tous les appartements.Cette exposition horticole est la première qui ait encore eu lieu cette année 1844. A ce titre on lui devait dans l'Illustrationune mention toute particulière. Bien plus, sous une apparence assez futile, ces exhibitions cachent un but plus élevé, plus positif. Dans une ville comme la capitale de la France, le commerce des fleurs est loin d'avoir atteint ses dernières limites. Non-seulement il est susceptible de grands développements encore, mais il peut s'élever aux proportions d'une branche d'industrie aussi intéressante que lucrative. A Gand, dont la population ne dépasse pas 100,000 individus, il se fait annuellement, en fleurs, pour plus de trois millions d'affaires. Pourquoi Paris, dix fois plus grand, dix fois plus peuplé que la capitale de la Flandre occidentale, ne donnerait-il pas lieu à un commerce trois à quatre fois plus considérable?Courrier de Paris.Nous avons eu, depuis quelques jours, à pleurer plus d'un mort regrettable; les uns ont laissé après eux, comme le lieutenant général comte Pajol, le souvenir d'une vie éclatante; tout le pompeux et bruyant cortège des grandes existences et des grandes renommées les a suivis et accompagnés jusqu'à la tombe; les drapeaux flottants, les tristes fanfares, le roulement lugubre des tambours voilés, les croix et les cordons, les faisceaux, l'escorte militaire, la longue file des voitures armoriées, et la foule se pressant au passage de ces splendeurs terrestres si voisines du néant.--Les autres, pour avoir vécu avec moins de bruit, pour être morts avec plus de modestie, n'en laissent pas moins une mémoire douloureuse et chère, où revit tout l'honneur d'une existence marquée par la distinction du talent et par la pureté du caractère.--Ainsi presqu'en même temps que le brillant et héroïque général de l'empire, un homme modeste, un simple artiste, frappé subitement, rendait le dernier soupir. Sans doute, sa dépouille mortelle n'a pas reçu les splendides témoignages qui ornent les trépas fameux, mais il y avait dans les regrets profonds et nombreux qui se pressaient autour du cercueil de l'artiste, dans l'attestation que les éloges et les larmes de ses amis et de sa famille donnaient de sa vie laborieuse, honorable, intelligente, et de sa bonté, je ne sais quoi de plus touchant et de plus désirable que toutes les magnificences possibles.L'homme ainsi pleuré avait été un des artistes les plus distingués de l'empire et de la restauration, et jusqu'en ces dernières années, Jacques (Nicolas), peintre en miniature, avait conservé sa réputation en même temps que toute la vigueur et toute la finesse de son talent: privilège que ne gardent pas toujours, dans l'âge avancé, les artistes naguère les plus forts et les plus habile; au temps de la jeunesse et de la maturité! Décadence prématurée qui a jeté la désolation dans plus d'une âme de peintre ou de poète! ruines douloureuses! spectacle attristant du corps survivant à l'esprit, de l'oubli précédant le silence de la tombe! cruel et amer regret d'un talent vaincu par la vieillesse, que du moins Nicolas Jacques n'a pas ressenti.Il était né à Nancy en 1780. Des revers de fortune l'obligèrent à quitter sa famille de bonne heure et à chercher ailleurs un sort plus favorable. A treize ans, Jacques arriva à Paris, sans appui, sans argent; à treize ans, remarquez-le bien, c'est-à-dire dans un âge encore tout voisin de l'enfance, Jacques puisa dans son malheur et dans l'honnêteté de ses sentiments naturels, une force et une résolution qui de l'adolescent tirent un homme; déjà son goût pour la peinture s'était éveillé; il en suivit la pente, et par je ne sais quel heureux coup de fortune, le pauvre enfant parvint à entrer dans l'atelier de David. Là, il étudia avec ardeur sous l'œil du maître, et le maître le distingua bientôt. David rêvait pour Jacques la brillante renommée du peintre d'histoire.Les études persévérantes, les remarquables progrès de l'élève semblaient promettre de justifier bientôt ce rêve bienveillant par une heureuse réalité; mais la pauvreté était là qui frappait tous les matins au chevet du jeune artiste; la pâle pauvreté lui conseilla de quitter les songes et les horizons infinis, pour se borner à une partie de l'art moins éclatante, mais plus propice aux bourses désertes et aux affligés. Jacques quitta la grande toile pour la miniature.Isabey lui donna des leçons, Isabey, le peintre élégant des fins visages et des gazes légères; Jacques devint bientôt l'égal de ce maître et partagea son crédit et son succès Les célébrités de ce temps guerrier allèrent ainsi d'Isabey à Jacques, du pinceau de Jacques au pinceau d'Isabey; rois, reines. héros de la victoire et de la guerre, héroïnes de la grâce et de la beauté. Jacques eut affaire à toutes les renommées de cet âge héroïque, aux plus redoutables comme aux plus charmants; pas un doux nom, pas un nom illustre ne manque à l'honneur de son pinceau: Joséphine, Hortense, la princesse Borghèse, Bernadotte, le grand duc et les princesses de Bade, Cherubini, mademoiselle Mars, dont Jacques a laissé un admirable portrait, qui lui valut, en 1810, la grande médaille d'or impériale. Que sais-je encore? Cuvier, madame de Lavalette, le général Foy, Benjamin constant, les princes de la branche aînée, les princes de la maison d'Orléans, mademoiselle Rachel; et, ici même, les lecteurs del'Illustrationont pu voir un portrait de l'amiral Dupetit-Thouars reproduit d'après une excellente miniature du regrettable artiste.Ce long et persévérant succès, qui suivit Jacques dans tout le cours de sa vie, ne fut que la juste récompense d'un talent plein de conscience et de délicatesse: dans un genre où l'habileté tient trop souvent lieu d'étude et de science, Jacques sut apporter les pures traditions du dessin correct et savant; sa manière offrait une alliance exquise de la sévérité du goût antique, restauré par David, avec la finesse et la grâce du pinceau d'Isabey.Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gardé ces traditions de politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut regretter.--Jacques comptait,--bel éloge!--beaucoup d'amis sincères; les plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et artistes, lui ont donné un adieu triste et cordial; et tous s'accordaient à dire, autour de sa tombe, qu'il était difficile d'être plus regrettable et d'avoir été meilleur.--Et si l'on s'étonne que nous ayons parlé si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous demanderons qui donc mérite mieux l'attention que ces hommes de probité et de cœur qui ont fait leur situation et se sont élevés par la lutte et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'être loué, au moment de la mort, que ces âmes simples et candides qui ont employé leur vie à prouver beaucoup de talent et à sembler, eux seuls, ne pas s'en apercevoir.Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer un berceau; on se détourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir; la couronne de fleurs riantes croît à côté de la couronne de deuil, et le rire côtoie les larmes.Nous voici au Théâtre-Italien, c'est-à-dire dans la vie insouciante et mondaine, dans la vie qui se croit éternelle parce qu'elle sourit et qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfumés demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas fanée? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de ces beautés vivra dans dix ans?Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au contraire. La représentation vient de finir: Lablache et Grisi ôtent leur rouge; Persiani a reçu son ondée, son déluge, son cataclysme debraviet de couronnes. La toile est baissée, le lustre éteint, l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses petits bancs, et la foule se retire lentement par les étroits corridors et les vastes escaliers.La sortie du Théâtre-Italien.La sortie du Théâtre-Italien est une seconde représentation d'un genre différent, mais plus varié, plus piquant, plus curieux que la véritable comédie dont nous venons de voir la fin.--C'est à ce moment de la sortie du Théâtre-Italien qu'il est bon de prendre sa place, et de se donner la récréation d'un intermède divertissant: que de fatuités plaisantes! que de prétentions ridicules! que de douairières affectant des airs de printemps! que de Thersytes qui prennent des attitudes d'Achilles! que de Vulcains qui se croient des Mars et des Apollons! Mais à côté de cette fantasmagorie grotesque, le pied fin, le regard vif et prompt, le sourire enivrant, la jeunesse, la coquetterie, la beauté, les secrets mystères, les coups d'œil furtifs, le goût exquis, la molle élégance, toutes les grâces et toutes les séductions dangereuses, rien n'y manque. Cette foule charmante et parée s'abrite sous les hauts péristyles: les diamants étincellent, les fleurs brillent de leur éclat diapré et répandent leurs parfums; le velours, la soie, sont jetés par une main courtoise sur les blanches épaules pour les garantir du froid et les abriter; on s'agite, on se regarde, on s'interroge, on se donne de charmantes petites poignées de main, souvent bien traîtresses; on s'extasie sur la cavatine de Grisi; on se pâme d'admiration au nom de Persiani; mille propos, mille riens, mille signes s'échangent et circulent; à demain! à ce soir! que vous êtes jolie! quelle robe, divine! bonsoir, cher! adieu, très-chère! ne m'oubliez pas! oui! non! je vous attends!... et tous les petits complots et les petits crimes qui se préparent tout bas, pour le lendemain, et s'ourdissent à l'oreille.Cependant le chasseur, le groom, le valet de pied, s'écrient: «Voilà la voiture de madame!» Et madame passe d'un pied léger à travers la foule qui s'entr'ouvre, et dit: «Qui est-ce? La connaissez-vous? il me semble que je l'ai déjà vue quelque part!» Mais déjà madame est bien loin, emportée par ses chevaux rapides. Ici, on se jette, dans le simple fiacre, là dans l'humble citadine; plus loin, on tente le pavé d'un pas économe et prudent, et s'il n'est pas trop orné de boue ou de pluie, on y risque sa chaussure; et ainsi, cette multitude disparaît peu à peu, les uns à pied, les autres à cheval; ceux-ci sur les coussins d'un agréable équipage, ceux-là sur la semelle de leurs bottes et de leurs souliers. Bientôt tout est dit; on n'entend plus que les derniers bruissements d'un fiacre retardataire, mourant peu à peu et s'éloignant sur le pavé des rues voisines... Et soudain tout ce monde éclatant a disparu, tout le bruit merveilleux a cessé, et le noir fantôme du Théâtre-Italien rentre dans son silence, dans sa solitude et dans sa nuit.Puisque, nous en sommes aux cavatines, annonçons le prochain retour à Paris de madame Manuel Garcia; il y a dix-huit mois que madame Garcia nous a quittés pour nos voisins de l'entente cordiale; depuis dix-huit mois, l'heureuse cantatrice fait les délices de Londres; ce nom de Garcia porte bonheur! Ici, c'est la Russie qui s'y laisse prendre; là, et de l'autre côté du détroit, l'Angleterre s'y abandonne avec délices; madame Manuel Garcia a conquis à Londres des succès presque aussi éclatants que ceux obtenus à Saint-Pétersbourg par sa cousine Pauline Garcia.--Notre parti est pris; dès que madame Manuel Garcia sera de retour, nous nous garderons bien de lui permettre de nous abandonner désormais.Assez de Londres comme cela! songez un peu à Paris, s'il vous plaît, madame.On assure que M. Victor Hugo se présente aux élections du neuvième arrondissement pour remplacer M. Galis, député démissionnaire; encore un poète qui déserterait la poésie pour la politique; pourquoi cette désertion funeste? nous ne manquons pas de députés: les députés pullulent: c'est une graine qui abonde et surabonde; elle pousse dans tous les sillons, dans tous les chemins, sous tous les pavés! Mais la graine de poète est rare. Pourquoi s'aventurer dans les champs infertiles du Palais-Bourbon? cette graine féconde et précieuse fleurit-elle dans les railways et sous les locomotives? Non, elle y meurt! Croyez-moi donc, poète, restez poète, et ne donnez pas un démenti à Dieu, qui vous a doué du plus beau don et du plus enviable!M Pasquier, grand chancelier, a été dangereusement malade depuis deux mois; ses amis avaient de l'inquiétude; M. le chancelier annonce un bal pour le courant du mois prochain, un grand bal politique bien entendu; c'est un certificat de santé qu'il se donne.(Agrandissement)Le dernier des Commis Voyageurs.UN RELAIS.«Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mécanique. La côte est rapide, voyez-vous: nous tombons à pic sur Tarare.--Conducteur, soyez calme! La mécanique, ça me connaît. J'ai vu périr le sabot et naître la mécanique. Vous avez affaire à un routier.--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il arrivait un accident, on me mettrait à pied.--Conducteur, vous êtes jeune: autrement votre mot serait sans excuse. Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens... Diable de palonnier, comme il s'emporte!--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute. Voilà! Nous allons nous insérer doucement dans Tarare. N'empêche que votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?--De quoi, m'sieur?--Conseillez à votre maître, mon garçon, de ne prendre des limousins que pour l'arbalète. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des races carrées; beaux poitrails, croupes énormes: il n'y a que cela pour tenir à la descente:

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.Ab. pour l'Étranger. --   10       --     20       --    40N° 0057. Vol. III.--SAMEDI 30 MARS, 1844.Réimprimé.--Bureaux, rue Richelieu, 60.

Pajol et Briqueville.Portrait de Pajol.--Histoire de la Semaine.--Congrès central d'Agriculture de 1844 et Concours d'Horticulture.--Courrier de Paris.Une Sortie du Théâtre-Italien.--La Polka.Gravure et Musique.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. ***. Chapitre I. Un Relais.--Petits Poèmes du Nord.L'Ile.--Salon de 1844.(2e article,Vue de Menton, Monaco),par M. Léon Fleury; Gaucher de Châtillon défendant l'entrée d'une rue du faubourg de Munich, (1250), parM. Karl Girardet; le Retour du Routier, par M. Canon.--Théâtres.Opéra-Comique. La Sirène, opéra en 3 actes se MM. Scribe et Aubert.Une Scène du 2e acte.--Carthagène des Indes. Souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1831.Carthagène des Indes rue de la Mer.--Le Diable à Paris.Quatre Gravures par Gavarni.--Bulletin bibliographique.--Les Patineurs en Chambre.Caricature.--Amusements des Sciences.Deux Gravures.--Rébus.

Le lieutenant général comte Pajol,d'après le ciseau de M. Etex.

Il y a huit jours nous n'avons pu qu'enregistrer la mort toute récente de Briqueville et de Pajol. Mais, en annonçant la double perte que le pays venait de faire, nous avons dit que nous rendrions, nous aussi, hommage aux deux vieux soldats dont les cercueils réunissaient dans ce même moment, et leurs compagnons d'armes, restes glorieux et mutilés d'un temps héroïque, et une génération nouvelle prouvant par son aspect qu'elle saurait se montrer digne de ses pères, si la France avait à faire appel à son courage. C'est à titre d'hommage, en effet, que nous venons parler de ces illustres morts, citer leurs noms, avec la liste de leurs actions, suffisent à leur éloge.

Pajol était né le 3 février 1772, à Besançon. Sa famille appartenait à la robe et s'y était distinguée; lui-même faisait son droit quand éclata la révolution de 89. Sa vocation fut plus forte que la direction paternelle: il entra au service comme volontaire à dix-huit ans, et fut nommé sous-lieutenant dans le régiment de Saintonge en 1791. Un an après, le 30 septembre 1792, il entre le premier dans Spire, où il est grièvement blessé à la main gauche. Il marche néanmoins sur Worms, par ordre de Custine; part d'Ebersheim dans la nuit du 13 octobre, avec cent fantassins, longe les montagnes, s'empare de Neustadt, de Turkeim et d'Alsey, et arrive devant Mayence avant la cavalerie. Cette place capitule le 21; il continue sa marche sur Francfort, où il entre encore le premier. Détaché ensuite avec le corps du général Mouchard sur Limburg, il contribua avec sa petite troupe au succès que le général remporta sur les Prussiens 8 novembre 1792. Le 6 janvier suivant, à la bataille d'Hochheim, Pajol se comporta d'une manière si brillante que Custine l'attacha à son état-major. Le 8 avril, dans une sortie de nuit, il s'empare, quoique blessé d'un biscaïen, de la redoute de Biebrich. En 1794, nommé aide de camp de Kléber, sous lequel il va se perfectionner dans l'art militaire, il se distingue à la bataille de Marchienne (18 juin), à celle de Fleurus, au combat du Mont-Patisel, à la prise de la Montagne de Fer, à la bataille d'Esneux, à celle de la Roer. Dans toutes ces affaires, et particulièrement au siège de Maaestricht, confié à Kléber, le capitaine Pajol donna tant de preuves de valeur, qu'il reçut une de ces missions peu prodiguées à cette époque, celle d'aller présenter à la Convention nationale un fourgon de drapeaux ennemis. Kléber se l'attacha comme aide de camp.

Il nous faudrait citer toutes les affaires où les armées de Kléber, d'Hoche, de Jourdan, se trouvaient l'une après l'autre engagées, si nous voulions suivre Pajol, qui en fit successivement partie, dans toutes ses actions d'éclat. Au passage de Lahn, frappé d'une balle au ventre, il poursuivit sa route jusqu'à ce que son cheval tombe mort: alors seulement force lui fut de se faire panser. A Altenkirken, 'chargeant avec le colonel Richepanse l'arrière-garde ennemie, il prend vingt pièces de canon et fait quatre mille prisonniers. Richepanse passe général et Pajol major. Devant Francfort, puis à Ostrach, ses chevaux sont tués sous lui. A Liettingen, il se précipite le premier dans les rangs de la cavalerie ennemie, est haché de coups de sabre, et, sur le point d'être pris, saute sur un cheval démonté et rejoint le sixième de hussards.

Ce régiment est envoyé en Suisse rejoindre l'armée de Masséna. A Wintherthourn, il venait encore de culbuter des escadrons ennemis par une charge exécutée avec un entraînement que l'illustre général en chef admira, lorsque le cheval de Pajol est tué, et qu'il se trouve seul et entouré d'ennemis. Son régiment revient sur ses pas, le délivre. Pajol monte un cheval de prise, reprend le commandement, et retourne avec ses braves hussards faire un carnage nouveau et un grand nombre de prisonniers. Masséna le nomma colonel.

On le voit ensuite passer et se distinguer à l'armée d'Italie, puis à l'armée du Rhin; mériter un sabre d'honneur à la bataille de Neubourg, être appelé pour l'expédition d'Angleterre, et partir bientôt pour la campagne d'Autriche.

A Ulm, à Léoben, à Austerlitz, il se couvrit de gloire: Napoléon, après cette dernière bataille, le nomma général de brigade, il fit les campagnes de Prusse et de Pologne, son nom se rattache à toutes les grandes remontres: Friedland, Peissing, Ratisbonne, où il fit deux mille prisonniers: Kekmuhl, où il eut deux chevaux tués; Vienne, Lobau, Essling, Nesselbach, Wagram.

Le 7 août 1812, l'Empereur le fit lieutenant général pour avoir, à Kalouè, se détachant avec cent hommes seulement, braves comme lui, fait vingt-trois lieues en huit heures de nuit, pour aller, à cette distance de l'armée, enclouer tout un pâté d'artillerie ennemie, en faire sauter les caissons, et ramener douze cents chevaux et quatre cents prisonniers.

Dans la campagne comme dans la retraite de Russie, il est partout. Le 9 septembre à Mojaïsk il a le bras droit cassé par une balle, et son cheval est tué. Il n'en poursuit pas moins l'ennemi jusqu'à Moskou, où il entre des premiers.

Les services qu'il rendit à cette époque, bien glorieuse encore mais fatale, de notre histoire militaire, sont sans nombre. Napoléon ne craignit pas de dire devant tout son état-major «qu'il n'avait plus de général de cavalerie que Pajol; que celui-là savait non-seulement se bien battre, mais ne pas dormir, se bien garder, et n'être jamais surpris.» En avant de Leipsick, il conduisait trois divisions à la charge.

Son cheval reçut dans le poitrail un obus qui, en éclatant, fit sauter le général à plus de vingt pieds en l'air, lui cassa le bras et lui fractura plusieurs côtes. Laissé d'abord pour mort sur un champ de bataille où s'entre-choquaient. 20,000 chevaux, il y serait demeuré sans l'intrépidité et le dévouement d'un de ses aides de camp et de quelques officiers qui vinrent l'enlever et le faire porter à l'ambulance, où il commença à donner quelque signe de vie. «Si Pajol en revient, dit l'empereur, il ne doit plus mourir.» Il en revint cependant, et le bras encore en écharpe, il prit, à deux mois de là, le commandement en chef de l'armée d'observation de la Seine, de l'Yonne et de l'Oing, bientôt après, à Montereau, il fit des prodiges de valeur dans cette affaire si admirablement conçue, mais dont le retard du duc de Bellune fit avorter les résultats, qui devaient être immenses. L'Empereur le nomma grand-croix de la Légion-d'Honneur, en disant: «Si tous mes généraux m'avaient servi comme Pajol, l'ennemi ne serait pas en France. «A la fin de cette journée il eut encore son cheval tué; sa chute rouvrit ses blessures, et la nouvelle de l'abdication de Napoléon le trouva sur son lit de douleur.

Dans les cent-jours il fut nommé pair de France, se surpassa en audace et en bravoure à Charleroi, à Fleurus, protégea la retraite de Waterloo et revint sous Paris protester si énergiquement contre toute idée de capitulation, que le prince d'Eckmuhl lança contre lui un ordre d'arrestation. Pajol se retira au delà de la Loire, et, le 7 août 1815, fut, sur sa demande, mis à la retraite.

Ce soldat héroïque qui était habitué à presque toujours commander les avant-gardes, qui avait déjoué toutes les surprises de l'ennemi et qui passait, après l'illustre maréchal dont il avait épousé la fille, le maréchal Oudinot, pour l'officier général qui avait reçu le plus de blessures; ce soldat héroïque ne fut pas, sous la restauration, un citoyen moins dévoué à la liberté, moins courageux pour sa défense. Membre de l'Association des Amis de la liberté de la presse, dont faisaient partie MM. de Broglie, Garrot, Gévaudan, il vint, lui aussi, rendre compte à la justice d'avoir pensé qu'il fallait assurer des libertés au pays auquel on ne pouvait plus donner la gloire.

Quand le peuple se leva en juillet, Pajol fut des premiers à montrer son uniforme. Il était à la tête et prit le commandement de cet immense flot de combattants qui se répandit de Paris à Rambouillet, pour déterminer le départ de Charles X, et attaquer au besoin les troupes qui l'avaient suivi. Il fut immédiatement après appelé au commandement de la première division militaire, et pendant treize années se montra pour le gouvernement nouveau dévoué comme il savait l'être, sans réserve, mais sans flatterie, parce qu'il avait été à cette noble école où, en étant le plus brave, un militaire était sûr d'être le meilleur courtisan. En octobre 1842, son commandement, lui lut inopinément retiré. Le coup qui le frappait lui semblait injuste; il refusa toute compensation, et, bien pauvre, rentra dans cette retraite qu'il avait déjà, sous la branche aînée, noblement subie pendant quinze ans. Un cruel accident est venu l'y frapper, et Pajol, qui avait survécu à tant de blessures, a succombé cette fois, en s'écriant avec, amertume: «Encore si c'était un boulet qui m'eût brisé les os, j'aurais été favorisé jusqu'à la fin de ma vie. Elle se serait éteinte au service de la France.»

Si ferme, si indomptable dans les luttes militaires, Pajol, dans les relations de la vie, était d'une douceur, d'une facilité que dans une âme moins aimante on appellerait de la faiblesse. Il ne laisse que son nom et des traditions de gloire à ses deux fils, qu'il adorait. La douleur publique dont ils ont été témoins aura rendu la leur moins amère. Ils ont entendu un ancien ministre de la guerre exprimer sur la tombe de leur père le regret que la dignité de maréchal ne lui eût point été accordée. C'était à la fois dans la bouche du brave et loyal général Cubières comme un reproche et comme un repentir. L'injustice ne s'étendra pas jusqu'à eux, et l'on ne refusera pas à ces deux officiers les occasions de prouver qu'ils sont dignes d'être les fils de Pajol, les petits-fils d'Oudinot.

Trois jours auparavant, les devoirs funèbres avaient été rendus par les mêmes représentants de l'ancienne armée et par la chambre des députés presque tout entière, à un homme dont la carrière militaire, commencée beaucoup plus tard, a jeté un éclat brillant, quoique rapide, et fut, à quelque distance de là, suivie d'une carrière parlementaire aussi pure que la première. Briqueville était né à Rennes, le 23 janvier 1785, d'une famille noble, originaire de cette partie de la Normandie qui confine à la Bretagne. C'était une de ces natures brillantes, vives, spirituelles, franches, chevaleresques, que l'amour de la gloire électrise, mais jamais sans leur faire perdre de vue le sentiment de la justice et le souvenir de leurs autres devoirs. Le plus grand de nos capitaines modernes, après Napoléon, Masséna, que nous venons de voir tout à l'heure distinguer et avancer Pajol, distingua aussi plus tard et s'attacha Briqueville comme aide de camp. Le jeune officier fit avec son général les campagnes d'Espagne et de Portugal. A l'ouverture de l'expédition de Russie, il fut attaché à la maison militaire de l'Empereur. Officier d'ordonnance de Napoléon à la bataille de la Moskowa, il ne quitta pas le champ de bataille pendant cette longue et sanglante journée, et ce fut lui qui conduisit à la redoute du Mont-Sacré, avec le prince Eugène, la colonne de voltigeurs qui s'empara de cette redoutable position. Le bulletin de la bataille ayant attribué ce fait d'armes aux cuirassiers commandés par le général Caulincourt, Briqueville protesta contre cette assertion du Bulletin devant Napoléon lui-même, et sans craindre de l'irriter.--Dans la retraite il fit partie du corps du maréchal Ney, fut grièvement blessé, puis présenté à l'Empereur par le prince de la Moskowa comme l'un des officiers qui lui avaient été le plus utiles. De nouveaux et éclatants services rendus par lui à Dresde lui acquirent définitivement les bonnes grâces de l'Empereur. Il reçut le commandement d'un escadron des lanciers rouges de la garde, et comporta vaillamment à la défense d'Anvers, sous les ordres du général Carnot. Après l'abdication de Napoléon, en 1814, chargé à Calais du soin d'escorter Louis XVIII à Paris, comblé des caresses du roi, s'étant attiré la faveur de madame, la duchesse d'Angoulême, il remplit sa mission jusqu'au château de Saint-Ouen. Là, retrouvant le reste de son régiment rangé en bataille devant les avenues du château, il s'avança vers le général Colbert, colonel de ce régiment, et lui dit: «Général, j'ai reçu l'ordre d'escorter jusqu'ici S. M. le roi Louis XVIII. Je crois avoir rempli ma mission fidèlement et honorablement. Mon devoir accompli, mes affections et ma conscience me prescrivent de me retirer. Recevez ma démission.»

En 1815, nommé colonel de dragons, il vit son régiment mis à l'ordre de l'armée à Ligny. Il eut la douleur de ne pouvoir faire entendre ses conseils au maréchal dans le corps d'armée duquel il était placé, et qu'il poussa vainement, comme le firent tant d'autres, à marcher sur le canon de Waterloo. S'étant repliés sur Paris, où une partie de l'armée ennemie les suivit imprudemment, et, plus témérairement encore, traversa la Seine, Briqueville fut chargé par le brave Exelmans d'enfoncer avec son régiment, entre Sèvres et Versailles, une colonne de cavalerie prussienne qui s'y était avancée. Il s'engagea de sa personne au plus fort de la mêlée, fit éprouver une perte considérable à l'ennemi, mais demeura sur le champ de bataille, criblé de blessures, le poignet à demi abattu et la tête horriblement entr'ouverte par trois coups de sabre qui firent longtemps désespérer de sa vie. La conduite d'Exelmans et de Briqueville, si elle eût trouvé des imitateurs, eût changé bien probablement la face des événements; mais l'heure des trahisons avait sonné de nouveau, et ceux qui devaient défendre la France ne songeaient plus qu'à capituler en son nom et à leur profit.

Briqueville, dont les blessures avaient épuisé le corps, mais avaient laissé entiers le cœur et l'énergie, fut envoyé en 1827, par le département de la Manche, à la chambre des députés. On se rend compte du bonheur avec lequel il dut saluée la révolution de juillet et le retour du drapeau qui l'avait conduit à la victoire. Il se trouva bientôt rangé de nouveau dans l'opposition, mais s'il avait particulièrement la sympathie et l'affection personnelles des hommes de cette opinion, il était entouré de l'estime et du respect de chacun de ses collègues, à quelque fraction de la chambre qu'ils appartinssent. C'est avec vénération qu'on l'a vu, il y a six semaines, malade, mourant, se traîner à la tribune pour y appuyer la proposition qu'il avait faite de réunir aux cendres de Napoléon celles de l'ami fidèle de l'empereur, de son héroïque compagnon d'exil, de Bertrand. Epuisé par son émotion et par cet effort, Briqueville, au sortir de cette séance, s'alita pour ne plus se relever. Il est mort préoccupé uniquement de ce qui avait été la foi, le culte de sa vie entière, et les derniers mots prononcés par lui dans ses rêves d'agonie ont été ceux de l'ancienne devise:Gloire et Patrie!

Nous aurions voulu pouvoir reproduire sur la même page les traits de ces deux hommes auxquels viennent d'être rendus, au milieu du deuil public, les derniers devoirs. Mais le portrait de Briqueville n'existe qu'aux lieux éloignés où sa famille va faire transporter ses restes. Nous n'avons pu retarder l'expression de nos regrets, et le buste de Pajol, œuvre remarquable du ciseau d'Etex, est seul offert par nous aujourd'hui à une douloureuse sympathie.

La Chambre a continué à entendre dans ses bureaux la lecture et à autoriser le développement en séance publique de propositions nouvelles. La première en date est celle de M. de Saint-Priest, qui provoque une réforme postale. Il laisse la taxe de toute lettre simple, n'ayant pas plus de 40 kilomètres à franchir, au taux fixé aujourd'hui, celui de deux décimes; mais pour toute lettre à une destination au delà de cette distance, et quelle que soit celle qui sera à parcourir, M. de Saint-Priest demande la taxe fixe de trois décimes. Il demande de plus que le poids d'une lettre simple soit élevé de six à dix grammes. La proposition renferme quelques autres dispositions pour les lettres écrites à leurs familles par des sous-officiers, soldats et marins, et pour les envois d'argent n'excédant pas cinquante francs. C'est aujourd'hui 30 que cette proposition doit être développée et sa prise en considération mise aux voix. La majorité des bureaux en a autorisé la lecture, parce qu'ils ont pensé que soit par l'initiative d'un député, soit par celle du gouvernement, il y avait, pour nous servir d'une expression qui a eu naguère un grand retentissement de naïveté, quelque chose à faire, et que, ne fût-il pas irréprochable, le projet de M. de Saint-Priest aurait l'avantage de mettre l'administration en demeure de se prononcer. Nous aurons donc à revenir sur ce sujet. La question de la réforme, postale est d'ailleurs une de celles que nous nous sommes promis d'exposer et d'examiner.

C'est également aujourd'hui que M. Chapuys de Montlaville doit lire les développements de sa proportion relative à l'abolition du timbre pour les journaux et écrits périodiques. Six bureaux l'y ont autorisé, et comme une mesure de ce genre se résume en un article tendant à un but nettement déterminé et ne saurait présenter de difficultés de détail, en autoriser la lecture, c'est, à moins d'une inexplicable contradiction en approuver l'esprit et en vouloir la mise en vigueur. Quelques membres de la Chambre, tout en reconnaissant la nécessité d'une réforme sur ce point la voudraient moins complète, moins radicale; ils proposeront de substituer à la suppression du timbre sa réduction. C'est une demi-mesure n'offrant pas, à beaucoup près, les avantages de celle que provoque M. Chapuys de Montlaville, mais préférable cependant à l'état de choses actuel. On paraît avoir bien compris, à la Chambre, que les journaux les plus répandus aujourd'hui, et payant pour timbre les droits les plus forts, n'ont rien à gagner à sa suppression, car la concurrence les forcera à faire profiter les abonnés de cette différence; ils verront au contraire la gent abonnable leur être disputée par une foule de concurrents dont l'ensemble des lois fiscales les débarrasse aujourd'hui. Toutes les couleurs, toutes les nuances politiques pourront compter des défenseurs, et c'est par le talent qu'il faudra conserver les lecteurs qu'aujourd'hui on arrive à avoir, dans une certaine proportion du moins, par la réunion de capitaux considérables. Les députés qui songent à substituer une diminution de timbre à la suppression demandée par M. Chapuys de Montlaville sont ceux qui ont, pour les ressources du Trésor, une sollicitude fort louable sans doute, mais qui s'éveille à tort en cette circonstance. Le timbre des journaux, déduction faite des frais de perception, ne produit guère que 2,5000,000 francs; or, comme chaque journal sortant de Paris acquitte un droit de poste de 14 francs 60 centimes, toute mesure qui abaissera sensiblement le prix de l'abonnement multipliera les abonnés, et par conséquent le produit de la direction générale des postes. Tout doit porter à croire que l'élévation de ce produit compenserait immédiatement l'abolition du droit de timbre, ou rendrait du moins presque inappréciable la diminution dans les revenus du Trésor.

M. Monier de la Sizeranne avait également vu six bureaux autoriser la lecture d'une proposition déposée par lui, et tendante à modifier l'article du règlement de la Chambre qui exige, bien vainement la plupart du temps, la présence de la moitié au moins des membres, pour que les délibérations sur les articles des projets de loi soient valides. Il n'y aurait donc rien eu de changé par le fait, si cette proposition avait été adoptée; seulement ce qui est une irrégularité tolérée serait devenu un état de choses régulier et irréprochable. L'inexactitude ne pèse pas assez à la conscience de messieurs les députés pour les en détourner; mais, de cette façon, leurs derniers scrupules, si tant est qu'il en eussent, auraient été levés. La moitié plus un des membres de la Chambre n'eût plus été nécessaire que pour les votes sur l'ensemble des lois. La proposition n'a pas été prise en considération.

MM. Saint-Marc Girardin, d'Haussonville, Agénor de Gasparin, Sahune, Saint-Aulaire et Ribouet, ont déposé une autre proposition ayant pour but de régler l'admission et l'avancement des fonctionnaires dans les diverses branches de l'administration publique. On demandait depuis longtemps une charte administrative; celle que réclament les honorables membres que nous venons de nommer devrait avoir pour base les conditions suivantes: «1° Nul ne sera appelé à l'emploi le moins élevé d'un service public, s'il ne justifie d'un brevet ou diplôme universitaire dont la nature et le degré seront détermines d'après le service, ou s'il n'est pourvu d'un diplôme administratif spécial, délivré après examen, et suivant un programme approprié à la nature du service. Tous les ans, le nombre des emplois présumés devoir vaquer, et le nombre des diplômes administratifs à délivrer pour rendre apte auxdits emplois sera déterminé à l'avance pour chaque service. 2° Une ordonnance royale déterminera les emplois et fonctions pour lesquels il devra être dressé un tableau d'avancement. Ce tableau comprendra le tiers des employés ou fonctionnaires de chaque service. Nul ne recevra de l'avancement s'il n'a rempli pendant un an au moins, et dans le même service, l'emploi immédiatement inférieur, et s'il n'est porté sur le tableau d'avancement. 3° Un tiers au plus des nominations pourra être fait en dehors de ces conditions pour les fonctions publiques qui seront déterminées par une ordonnance royale. 4° Ces dispositions ne s'appliqueront pas aux fonctions de ministre, ambassadeur, sous-secrétaire d'État, secrétaire général d'un ministère, procureur général à la Cour de cassation, procureur général à la Cour royale, préfet de police.»

Enfin, M. Garnier-Pagès a présenté, sur la conversion des rentes, une proposition qui reproduit purement et simplement le projet de loi voté en 1840 par la chambre des députés, et repoussé par la chambre des pairs.

Nous souhaitons à toutes ces propositions un sort meilleur que celui qui est bien probablement réservé à la proposition de MM. Lacrosse, Leyrand et Gustave de Beaumont contre la corruption électorale. Nous avons dit avec quelle unanimité la lecture en avait été autorisée, quel embarras on avait montré pour en combattre timidement la prise en considération. Quand il s'est agi de nommer la commission qui aura à l'examiner et à en faire un rapport à la Chambre, un seul membre favorable à la proposition a été nommé; les huit autres commissaires se sont, dans leurs bureaux, prononcés contre elle.

La chambre des députés a voté la foi du recrutement, qui ne sera guère que la reproduction de celle de 1832. L'expérience de M. le maréchal Soult, dont on est si disposé, si naturellement habitué à tenir un grand compte à la Chambre dans tout ce qui touche à l'organisation de l'armée, n'a pu cette fois protéger efficacement son projet, le projet d'aujourd'hui, car il était en contradiction flagrante avec celui que l'illustre maréchal avait présenté en 1841, et la Chambre n'avait pas l'explication de ce changement d'idées. Dans l'ancien projet il faisait passer le contingent entier sous le drapeau, et, renvoyant les soldats dans leurs foyers à la cinquième année de la durée du service porté à huit ans, il était ainsi mis à même de constituer ce qui existe en plusieurs pays, mais ce que nous n'avons pas en France, une réserve forte, exercée, sérieuse en un mot. Dans le nouveau projet, et malheureusement malgré les pressantes et justes observations qui ont été faites, ce n'est pas sur ce point qu'ont porté les changements introduits par la Chambre; dans le nouveau projet la faculté continue à être donnée au gouvernement de n'appeler sous le drapeau qu'une partie du contingent, et de laisser l'autre dans ses foyers à titre de réserve, s'il est bien permis de donner ce nom à des hommes qui n'ont jamais formé les rangs et manié le fusil. Mais, tout en abandonnant le but si désirable qu'il s'était proposé en 1841, M. le ministre de la guerre demandait que le temps du service fût porté à huit ans, augmentation de charges que rien ne justifiait plus. La chambre a repoussé cette disposition; elle a consenti toutefois à ce que le service ne comptât désormais qu'à partir du 1er juillet seulement, au lieu de compter du 1er janvier; voilà la seule innovation, et peut-être un tel résultat n'est-il pas assez important, le résultat n'est-il pas assez tranché, pour ne pas faire regarder comme perdu le temps qu'à deux reprises on a consacré à la révision de notre loi d'organisation militaire.

Le ministère français élabore péniblement des projets qui arrivent, après de longs débats, à n'être qu'une nouvelle édition, à peine corrigée, de la législation déjà existante, le ministère anglais éprouve de son côté des échecs qui le placent dans une situation très-fausse, sans donner toutefois victoire complète à ses adversaires. Le ministre de l'intérieur, sir James Graham, avait présenté à la chambre des communes un projet de loi qui codifiait, en les modifiant, tous les règlements antérieurs sur le travail des enfants dans les manufactures, et réduisait notamment à six heures et demie, pour les enfants de neuf à treize ans, le temps quotidien de travail, qui jusque-là était de huit heures. Cependant sa sollicitude sur les femmes, que le législateur n'avait pas songé encore à protéger, le projet disposait qu'aucune femme au-dessous de dix-huit ans ne pourrait travailler plus de douze heures par jour. La proposition semble devoir être adoptée à une grande majorité, bien que cependant elle trouvât des adversaires qui faisaient observer qu'il y avait une sorte d'injustice relative à réglementer ainsi certaines industries, quand on laisse les autres dans une complète indépendance; à limiter le travail dans les manufactures de coton, de laine, de fil et de soie, et à n'appliquer aucune espèce de règle aux poteries, aux forges, aux fabriques de quincaillerie, de bonneterie, de mercerie et autres établissements. Mais lord Ashley, connu par une philanthropie célèbre, a demandé par amendement qu'on allât plus loin que le vœu du ministère, et qu'on réduisit le travail, pour les jeunes femmes, à dix heures. Cet amendement, auquel se réunis les adversaires du cabinet, a été d'abord adopté 179 voix contre 170; mais ensuite il a été entraîné dans le vote de l'article du projet lui-même. Le ministère a demandé l'ajournement de la discussion pour se remettre de la secousse et prendre un Parti.

En Espagne, on ne s'amuse ni à faire des lois, ni à en écrire. Les journaux de ce pays nous donnent de longs et mis détails sur l'entrée triomphale de la reine Christine Madrid. Ils nous annoncent aussi que son chambellan, Munoz, vient d'être nommé duc de Rianzarès et grand d'Espagne de première classe. Nous lisons à côté de cela, dansla Verdad: «L'exécution des conspirateurs de Barcelone a eu lieu hier avec une solennité extraordinaire. La congrégation du sang, avec le Saint-Christ, a assisté à l'exécution, qui a eu lieu sous les yeux d'une foule immense. Quatre hommes ont été fusillés.»

Un mouvement a éclaté dans les Calabres. A Cosenza, le peuple a attaqué le palais de l'intendant et les casernes de la prison. On s'est battu aux cris deA bas le gouvernement! Vive la constitution!Du côté de la population, il y a trois morts et un assez grand nombre de blessés. La troupe beaucoup plus maltraitée; elle a perdu trente hommes et un capitaine. Le roi Ferdinand a ordonné des mesures pour prévenir les progrès de l'insurrection dans les Calabres, pour surveiller en même temps la Sicile, dont l'état et les dispositions sont pour lui une cause permanente d'inquiétudes.

Un sultan vient d'opérer dans son empire une réforme monétaire. L'émission de la nouvelle monnaie a commencé le 1er de mars, et le balancier frappait nuit et jour.--Si l'on en croit laGazette d'Augsbourg, le prince hospodar de la Moldavie procéderait tout autrement. Il aurait détourné du denier public une somme de trois millions de piastres, et la grande fermentation régnerait à Jassy.

Le même journal, faisant allusion à la promesse qui avait été faite à la France, que les fortifications élevées en Belgique contre notre frontière à l'aide du tribut levé sur nous en 1815 par la sainte-alliance, seraient rasées, la Belgique étant devenue pays neutre, promesse consignée dans le discours de la couronne prononcé en 1831, à l'ouverture de la session, le journal imprime, sous la rubrique de Londres, la note suivante; «Dans ces derniers temps, le ministère français a de nouveau demandé que les cinq forteresses belges fussent rasées. Le ministère belge a été de cet avis. Lord Aberdeen, informé de cette décision, a répondu avec beaucoup de réserve. Le noble lord s'excuse sur les frais énormes que coûterait cette opération. Il ne réfléchit pas que cette excuse équivaut presqu'à un consentement, si la France voulait payer les frais. Le roi de Hollande a formellement refusé, et il est probable que l'Autriche, la Russie et la Prusse refuseront aussi; et c'est sur quoi lord Aberdeen compte, lorsqu'il montre envers la France une complaisance que l'on ne peut prendre au sérieux.» Enfin, au dire duMercure de Souabe, nous ne serions sérieux en ce moment dans aucune de nos transactions diplomatiques; car le roi de Prusse, dont l'Angleterre nous aurait amenés à accepter la médiations pour les réclamations qu'elle exerce contre nous relativement aux pertes qu'elle prétend avoir éprouvées à Portendie, aurait prononcé contre la France.

La ville de Raguse, que des secousses de tremblement de terre avaient déjà épouvantée l'automne dernier, vient de nouveau d'être jetée dans la terreur pat une catastrophe semblable. La population a fui de la ville, et l'on s'est mis à construire hors de ses murs, des baraques pour y loger ses habitants pauvres.

M. Gabriel Delessert, préfet de police, vient d'être élevé à la dignité de pair de France. Ce magistrat s'est montré dédié à ceux des intérêts de la rue qui lui sont confiés, et des fonctions où son devoir est souvent d'être rigoureux. Il a su faire reconnaître la justice et son impartialité. Ce choix honorera la patrie.

La chambre du Luxembourg vient de perdre M. le général comte d'Ambrugeat, qui avait plus d'une fois pris une part active aux discussions sur les lois d'organisation militaire. --La Cour de cassation a également vu la mort lui enlever un de ses membres les plus honorables, M. Fabvier, ancien procureur général près la Cour de Nancy.

En 1843, un certain nombre de cultivateurs et de producteurs de laines se réunirent à Senlis pour délibérer spécialement sur les besoins de cette branche de l'industrie agricole. L'assemblée, avant de se séparer, émit le vœu que tous les ans eût lieu un congrès d'Agriculture, où l'on agiterait toutes les questions relatives à l'agronomie et à la production agricole. Par suite de cette décision, le congrès central d'Agritore de 1844 a tenu dernièrement ses comices à l'orangerie du Luxembourg, sous la présidence de M. le duc Decazes.

Dans le but d'accélérer le travail, une commission permanente, composée de pairs, de députés, de membres du conseil général d'Agriculture, avait d'avance divisé toutes les questions que le congrès aurait à discuter en deux grandes catégories, celle desbesoins et intérêts généraux, celle desbesoins et intérêts spéciaux. Par suite de cette division préalablement arrêtée, dès le premier jour plusieurs commissions se sont formées pour s'occuper d'un grand nombre de questions dont nous citerons seulement les plus importantes. Ainsi elles ont traité de l'enseignement agricole, du crédit foncier, des irrigations, du morcellement de la propriété. La question des céréales, celle des vins, celle des lames, des graines oléagineuses, des bestiaux, des chevaux, des sels, préparées dans ces commissions, ont tour à tour été soumises aux discussions du congrès.

Assurément ces réunions sont pour ceux qui les composent un plaisir fort innocent; elles ont cependant à nos yeux un inconvénient que nous devons signaler, parce qu'il n'est pas sans gravité: c'est de gêner, d'entraver l'action du gouvernement, qui trouvera sur ses pas la coalition de ces intérêts prohibitionnistes, toutes les fois qu'il voudra présenter à l'approbation des Chambres une loi qui aurait pour but d'abaisser nos tarifs et de faciliter, par l'accroissement des échanges, le double essor de la production et de la consommation. Les hommes les plus influents de ces congrès par leur position sociale ou politique, pairs, députés, membres des conseils généraux, se trouvent moralement engagés à soutenir de nouveau, dans les assemblées législatives dont ils font partie, les doctrines restrictives qu'ils ont fait prévaloir dans ces congrès agricoles, ou tout du moins à priver l'administration supérieure de l'appui qu'elle aurait eu droit d'attendre de leurs lumières. Des hommes honorables et dont la rapacité, éprouvée dans des fonctions importantes, ne saurait être révoquée en doute, engagent ainsi quelquefois au service de l'erreur une volonté qui ne devrait servir que les intérêts de la vérité et des doctrines dont la pratique peut seule donner au pays le degré de force et de richesse qui lui manque encore.

De l'agriculture proprement dite à l'horticulture, la transition est facile, on pourrait même dire qu'elle est naturelle. Aussi, quelques jours après que les agronomes eurent quitté le Luxembourg, les jardiniers, ou pour mieux dire les horticulteurs, car il n'y a plus de jardiniers comme il n'y a plus d'apothicaires, les premiers ayant été remplacés par les horticulteurs comme les seconds par les pharmaciens, les horticulteurs, disons-nous, ont pris possession de l'orangerie du Luxembourg et y ont apporté toutes leurs merveilles, merveilles d'autant plus remarquables que rarement on avait vu une saison plus malencontreuse pour la culture des fleurs.

Aussi tous les visiteurs de cette exposition printanière duCercle horticoleont-ils admiré les beaux camélias et les magnifiques rhododendrons de M. Maillet, les jacinthes de M. Tripet-Leblanc, les roses de M. Roblin et de M. Margottin. M. Jacques, jardinier du roi a Neuilly, avait envoyé une fort jolie collection de plantes de printemps, parmi lesquelles les muguets et les primevères figuraient au premier rang. M. Martine avait exposé, de son côté, des plantes étrangères nouvellement introduites en France et qui paraissaient pour la première fois dans nos expositions horticoles.

Nous avons parlé du M. Paillet, a qui le jury a décerné un prix d'honneur fondé en faveur de celui qui exposerait les plantes à la fois les plus nombreuses, les plus variées, les plus rares et les plus intéressantes, ce sont les termes du programme. A côté de M. Paillet, qu'on peut regarder avec raison comme le vainqueur de ce concours, sont venus se placer MM. Cels frères, dont le nom se rattache depuis longtemps à tous nos progrès dans l'horticulture. Les plantes tropicales qu'ils avaient envoyées à cette exposition faisaient, et à juste titre, l'admiration de tous les connaisseurs. Une place à part doit être donnée à M. Modeste Guérin, de Belleville qui a été récompense par le jury pour ses plantes de serre tempérée. Rien de plus gracieux, de plus beau que les sujets qu'il avait envoyés au Luxembourg.

La même distinction a été accordée aux bruyères de M. Rousseau et aux azalées de M. Souchet fils, de Ragoulet. Ce dernier y avait d'autant plus de droits qu'il ne s'était pas seulement occupe de la culture des fleurs. Lui seul avait envoyé des fruits, des fraises de primeur.

Les légumes, cet autre produit de nos jardins, brillaient par leur absence, sauf cependant les haricots. Les personnes qui sont friands de ce légume n'apprendront sans doute point sans intérêt qu'un horticulteur de Batignolles en avait exposé cent vingt-quatre variétés.

Parmi les objets qui peuvent être regardés comme appartenant plus spécialement à l'industrie horticole, on remarquait surtout les poteries de M. Follet, ces vases si gracieux qui imitent toutes les formes, celle du vase étrusque, de la lampe, du candélabre, et que leur beauté comme leur élégance appelle à figurer bientôt dans tous les appartements.

Cette exposition horticole est la première qui ait encore eu lieu cette année 1844. A ce titre on lui devait dans l'Illustrationune mention toute particulière. Bien plus, sous une apparence assez futile, ces exhibitions cachent un but plus élevé, plus positif. Dans une ville comme la capitale de la France, le commerce des fleurs est loin d'avoir atteint ses dernières limites. Non-seulement il est susceptible de grands développements encore, mais il peut s'élever aux proportions d'une branche d'industrie aussi intéressante que lucrative. A Gand, dont la population ne dépasse pas 100,000 individus, il se fait annuellement, en fleurs, pour plus de trois millions d'affaires. Pourquoi Paris, dix fois plus grand, dix fois plus peuplé que la capitale de la Flandre occidentale, ne donnerait-il pas lieu à un commerce trois à quatre fois plus considérable?

Nous avons eu, depuis quelques jours, à pleurer plus d'un mort regrettable; les uns ont laissé après eux, comme le lieutenant général comte Pajol, le souvenir d'une vie éclatante; tout le pompeux et bruyant cortège des grandes existences et des grandes renommées les a suivis et accompagnés jusqu'à la tombe; les drapeaux flottants, les tristes fanfares, le roulement lugubre des tambours voilés, les croix et les cordons, les faisceaux, l'escorte militaire, la longue file des voitures armoriées, et la foule se pressant au passage de ces splendeurs terrestres si voisines du néant.--Les autres, pour avoir vécu avec moins de bruit, pour être morts avec plus de modestie, n'en laissent pas moins une mémoire douloureuse et chère, où revit tout l'honneur d'une existence marquée par la distinction du talent et par la pureté du caractère.--Ainsi presqu'en même temps que le brillant et héroïque général de l'empire, un homme modeste, un simple artiste, frappé subitement, rendait le dernier soupir. Sans doute, sa dépouille mortelle n'a pas reçu les splendides témoignages qui ornent les trépas fameux, mais il y avait dans les regrets profonds et nombreux qui se pressaient autour du cercueil de l'artiste, dans l'attestation que les éloges et les larmes de ses amis et de sa famille donnaient de sa vie laborieuse, honorable, intelligente, et de sa bonté, je ne sais quoi de plus touchant et de plus désirable que toutes les magnificences possibles.

L'homme ainsi pleuré avait été un des artistes les plus distingués de l'empire et de la restauration, et jusqu'en ces dernières années, Jacques (Nicolas), peintre en miniature, avait conservé sa réputation en même temps que toute la vigueur et toute la finesse de son talent: privilège que ne gardent pas toujours, dans l'âge avancé, les artistes naguère les plus forts et les plus habile; au temps de la jeunesse et de la maturité! Décadence prématurée qui a jeté la désolation dans plus d'une âme de peintre ou de poète! ruines douloureuses! spectacle attristant du corps survivant à l'esprit, de l'oubli précédant le silence de la tombe! cruel et amer regret d'un talent vaincu par la vieillesse, que du moins Nicolas Jacques n'a pas ressenti.

Il était né à Nancy en 1780. Des revers de fortune l'obligèrent à quitter sa famille de bonne heure et à chercher ailleurs un sort plus favorable. A treize ans, Jacques arriva à Paris, sans appui, sans argent; à treize ans, remarquez-le bien, c'est-à-dire dans un âge encore tout voisin de l'enfance, Jacques puisa dans son malheur et dans l'honnêteté de ses sentiments naturels, une force et une résolution qui de l'adolescent tirent un homme; déjà son goût pour la peinture s'était éveillé; il en suivit la pente, et par je ne sais quel heureux coup de fortune, le pauvre enfant parvint à entrer dans l'atelier de David. Là, il étudia avec ardeur sous l'œil du maître, et le maître le distingua bientôt. David rêvait pour Jacques la brillante renommée du peintre d'histoire.

Les études persévérantes, les remarquables progrès de l'élève semblaient promettre de justifier bientôt ce rêve bienveillant par une heureuse réalité; mais la pauvreté était là qui frappait tous les matins au chevet du jeune artiste; la pâle pauvreté lui conseilla de quitter les songes et les horizons infinis, pour se borner à une partie de l'art moins éclatante, mais plus propice aux bourses désertes et aux affligés. Jacques quitta la grande toile pour la miniature.

Isabey lui donna des leçons, Isabey, le peintre élégant des fins visages et des gazes légères; Jacques devint bientôt l'égal de ce maître et partagea son crédit et son succès Les célébrités de ce temps guerrier allèrent ainsi d'Isabey à Jacques, du pinceau de Jacques au pinceau d'Isabey; rois, reines. héros de la victoire et de la guerre, héroïnes de la grâce et de la beauté. Jacques eut affaire à toutes les renommées de cet âge héroïque, aux plus redoutables comme aux plus charmants; pas un doux nom, pas un nom illustre ne manque à l'honneur de son pinceau: Joséphine, Hortense, la princesse Borghèse, Bernadotte, le grand duc et les princesses de Bade, Cherubini, mademoiselle Mars, dont Jacques a laissé un admirable portrait, qui lui valut, en 1810, la grande médaille d'or impériale. Que sais-je encore? Cuvier, madame de Lavalette, le général Foy, Benjamin constant, les princes de la branche aînée, les princes de la maison d'Orléans, mademoiselle Rachel; et, ici même, les lecteurs del'Illustrationont pu voir un portrait de l'amiral Dupetit-Thouars reproduit d'après une excellente miniature du regrettable artiste.

Ce long et persévérant succès, qui suivit Jacques dans tout le cours de sa vie, ne fut que la juste récompense d'un talent plein de conscience et de délicatesse: dans un genre où l'habileté tient trop souvent lieu d'étude et de science, Jacques sut apporter les pures traditions du dessin correct et savant; sa manière offrait une alliance exquise de la sévérité du goût antique, restauré par David, avec la finesse et la grâce du pinceau d'Isabey.

Jacques ne fut pas seulement un remarquable artiste: il fut un excellent homme, doux, bienveillant, amoureux de son art, plein de sentiments et d'affections intimes, d'une rare modestie qui laissait aux autres le soin de deviner tout ce qu'il valait; il avait gardé ces traditions de politesse exquise qui s'en vont de jour en jour et qu'il faut regretter.--Jacques comptait,--bel éloge!--beaucoup d'amis sincères; les plus illustres artistes l'estimaient et l'aimaient; tous, amis et artistes, lui ont donné un adieu triste et cordial; et tous s'accordaient à dire, autour de sa tombe, qu'il était difficile d'être plus regrettable et d'avoir été meilleur.--Et si l'on s'étonne que nous ayons parlé si longtemps d'un modeste peintre en miniature, nous demanderons qui donc mérite mieux l'attention que ces hommes de probité et de cœur qui ont fait leur situation et se sont élevés par la lutte et le travail; nous demanderons qui donc est plus digne d'être loué, au moment de la mort, que ces âmes simples et candides qui ont employé leur vie à prouver beaucoup de talent et à sembler, eux seuls, ne pas s'en apercevoir.

Telle est la vie, tel est Paris; on quitte une tombe pour aller saluer un berceau; on se détourne d'une douleur et l'on rencontre un plaisir; la couronne de fleurs riantes croît à côté de la couronne de deuil, et le rire côtoie les larmes.

Nous voici au Théâtre-Italien, c'est-à-dire dans la vie insouciante et mondaine, dans la vie qui se croit éternelle parce qu'elle sourit et qu'elle se pare de coquetterie et de plaisir. O mes frivoles Parisiennes! de ces frais bouquets, combien seront encore parfumés demain? laquelle de ces guirlandes qui ornent votre front ne sera pas fanée? lequel de ces sourires, laquelle de ces jeunesses, laquelle de ces beautés vivra dans dix ans?

Cependant nous n'entrons pas dans la salle; nous en sortons, au contraire. La représentation vient de finir: Lablache et Grisi ôtent leur rouge; Persiani a reçu son ondée, son déluge, son cataclysme debraviet de couronnes. La toile est baissée, le lustre éteint, l'orchestre muet; l'ouvreuse met sa clef dans sa poche et empile ses petits bancs, et la foule se retire lentement par les étroits corridors et les vastes escaliers.

La sortie du Théâtre-Italien.

La sortie du Théâtre-Italien est une seconde représentation d'un genre différent, mais plus varié, plus piquant, plus curieux que la véritable comédie dont nous venons de voir la fin.--C'est à ce moment de la sortie du Théâtre-Italien qu'il est bon de prendre sa place, et de se donner la récréation d'un intermède divertissant: que de fatuités plaisantes! que de prétentions ridicules! que de douairières affectant des airs de printemps! que de Thersytes qui prennent des attitudes d'Achilles! que de Vulcains qui se croient des Mars et des Apollons! Mais à côté de cette fantasmagorie grotesque, le pied fin, le regard vif et prompt, le sourire enivrant, la jeunesse, la coquetterie, la beauté, les secrets mystères, les coups d'œil furtifs, le goût exquis, la molle élégance, toutes les grâces et toutes les séductions dangereuses, rien n'y manque. Cette foule charmante et parée s'abrite sous les hauts péristyles: les diamants étincellent, les fleurs brillent de leur éclat diapré et répandent leurs parfums; le velours, la soie, sont jetés par une main courtoise sur les blanches épaules pour les garantir du froid et les abriter; on s'agite, on se regarde, on s'interroge, on se donne de charmantes petites poignées de main, souvent bien traîtresses; on s'extasie sur la cavatine de Grisi; on se pâme d'admiration au nom de Persiani; mille propos, mille riens, mille signes s'échangent et circulent; à demain! à ce soir! que vous êtes jolie! quelle robe, divine! bonsoir, cher! adieu, très-chère! ne m'oubliez pas! oui! non! je vous attends!... et tous les petits complots et les petits crimes qui se préparent tout bas, pour le lendemain, et s'ourdissent à l'oreille.

Cependant le chasseur, le groom, le valet de pied, s'écrient: «Voilà la voiture de madame!» Et madame passe d'un pied léger à travers la foule qui s'entr'ouvre, et dit: «Qui est-ce? La connaissez-vous? il me semble que je l'ai déjà vue quelque part!» Mais déjà madame est bien loin, emportée par ses chevaux rapides. Ici, on se jette, dans le simple fiacre, là dans l'humble citadine; plus loin, on tente le pavé d'un pas économe et prudent, et s'il n'est pas trop orné de boue ou de pluie, on y risque sa chaussure; et ainsi, cette multitude disparaît peu à peu, les uns à pied, les autres à cheval; ceux-ci sur les coussins d'un agréable équipage, ceux-là sur la semelle de leurs bottes et de leurs souliers. Bientôt tout est dit; on n'entend plus que les derniers bruissements d'un fiacre retardataire, mourant peu à peu et s'éloignant sur le pavé des rues voisines... Et soudain tout ce monde éclatant a disparu, tout le bruit merveilleux a cessé, et le noir fantôme du Théâtre-Italien rentre dans son silence, dans sa solitude et dans sa nuit.

Puisque, nous en sommes aux cavatines, annonçons le prochain retour à Paris de madame Manuel Garcia; il y a dix-huit mois que madame Garcia nous a quittés pour nos voisins de l'entente cordiale; depuis dix-huit mois, l'heureuse cantatrice fait les délices de Londres; ce nom de Garcia porte bonheur! Ici, c'est la Russie qui s'y laisse prendre; là, et de l'autre côté du détroit, l'Angleterre s'y abandonne avec délices; madame Manuel Garcia a conquis à Londres des succès presque aussi éclatants que ceux obtenus à Saint-Pétersbourg par sa cousine Pauline Garcia.

--Notre parti est pris; dès que madame Manuel Garcia sera de retour, nous nous garderons bien de lui permettre de nous abandonner désormais.

Assez de Londres comme cela! songez un peu à Paris, s'il vous plaît, madame.

On assure que M. Victor Hugo se présente aux élections du neuvième arrondissement pour remplacer M. Galis, député démissionnaire; encore un poète qui déserterait la poésie pour la politique; pourquoi cette désertion funeste? nous ne manquons pas de députés: les députés pullulent: c'est une graine qui abonde et surabonde; elle pousse dans tous les sillons, dans tous les chemins, sous tous les pavés! Mais la graine de poète est rare. Pourquoi s'aventurer dans les champs infertiles du Palais-Bourbon? cette graine féconde et précieuse fleurit-elle dans les railways et sous les locomotives? Non, elle y meurt! Croyez-moi donc, poète, restez poète, et ne donnez pas un démenti à Dieu, qui vous a doué du plus beau don et du plus enviable!

M Pasquier, grand chancelier, a été dangereusement malade depuis deux mois; ses amis avaient de l'inquiétude; M. le chancelier annonce un bal pour le courant du mois prochain, un grand bal politique bien entendu; c'est un certificat de santé qu'il se donne.

(Agrandissement)

«Plaisantons pas, voyageurs; laissez-moi gouverner ma mécanique. La côte est rapide, voyez-vous: nous tombons à pic sur Tarare.

--Conducteur, soyez calme! La mécanique, ça me connaît. J'ai vu périr le sabot et naître la mécanique. Vous avez affaire à un routier.

--Possible, voyageur; mais une imprudence est vite commise. S'il arrivait un accident, on me mettrait à pied.

--Conducteur, vous êtes jeune: autrement votre mot serait sans excuse. Vous ne connaissez donc pas le vieux troubadour, l'ancien des anciens... Diable de palonnier, comme il s'emporte!

--Mais serrez donc le frein, voyageur; la pente nous gagne.

--C'est fait, conducteur; on ne prend pas le vieux troubadour en faute. Voilà! Nous allons nous insérer doucement dans Tarare. N'empêche que votre palonnier ne soit une pauvre bique. Dites donc, postillon?

--De quoi, m'sieur?

--Conseillez à votre maître, mon garçon, de ne prendre des limousins que pour l'arbalète. Au limon, toujours des normands ou des comtois, des races carrées; beaux poitrails, croupes énormes: il n'y a que cela pour tenir à la descente:


Back to IndexNext