--Je dors.--Mais on fait pauvre mineA ce regime-là, quand arrive la faim.--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,Pour l'apaiser, je rêve que je dîne............................ Ami, crois-moi.Fuyant celui qui l'importune,On voit la bizarre fortuneVenir à qui l'attend chez soi.--Et tu l'attends?--Tranquillement.--Sur ton grabat?--En sommeillant.Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un système qu'il a inventé; c'est un plan, fruit de son génie, qu'il a mûrement médité, et qu'il exécute avec cette constance opiniâtre à laquelle on reconnaît les grands hommes. Et comme, au dénouement, tous ses projets réussissent, qu'il épouse la jeune fille dont il était amoureux, et que cette jeune fille est une riche héritière, on ne petit douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne leçon à cette multitude de niais qui passent leur vie courbés sur un établi, sur un métier, sur nue enclume, flétrissent leur jeunesse avant le temps et n'obtiennent pour récompense d'un travail excessif, qu'une mort prématurée, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils plutôt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux épouserait une riche héritière, et deviendrait grand seigneur.Une scène duLazzarone--2e acte:Beppo, Mme Stoltz.--Baptista, Mme Durus.--Mirobolante, Barroithet.--Corvo, Levasseur.L'espèce humaine étant divisée en deux classes, l'une laborieuse et l'autre oisive, il est évident que la première travaille pour la seconde. Ainsi arrive-t-il à Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien mauvais poète que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par l'échantillon que M. de Saint-Georges en a donné; mais, en revanche, c'est le drôle le plus effronté et l'intrigant le plus actif du royaume de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les métiers. Voilà un homme qui a dû travailler! Eh bien! il est dans une profonde misère. Preuve évidente de la sagesse du système de Beppo!L'un de ces métiers est celui de médecin... médecin avec malades, bien entendu. Nous avons déjà dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi ses malades est un mendiantqu'il aide doucement à quitter cette vie. En échange d'un aussi important service, le moribond lui révèle un secret.Il fut jadis chargé de faire disparaître une jeune fille au berceau, appelée Baptista, nièce et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom Josué Corvo. Cet honnête personnage l'avait payé pour cela, comme de raison, mais il l'avait mal payé... Se peut-il que, dans une semblable opération, ou cherche à faire des économies? Cela n'est pas ordinaire, et nous aurions de la peine à le croire, si M. de Saint-Georges ne l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tête aux pieds, car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laissé une croix d'or qu'elle avait au cou et où se trouvait gravé le nom de sa mère. Le hasard voulut que ce bandit fût le plus honnête homme du monde. Un autre aurait vendu à son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel n'est pas le caractère des scélérats de M. de Saint-Georges. Fi donc! pour qui le prenez-vous? Baptista a gardé à son cou la précieuse relique destinée à la faire reconnaître en temps et lieu par Josué, à lui faire restituer son état social et son héritage. C'est ce qui arrive en effet. Baptista devient tout à coup grande dame, de bouquetière qu'elle était, et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante, trop pressé de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforcé d'évincer son ami Beppo par des moyens peu délicats, Beppo ne partage rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est-à-dire improvisateur, comme devant. Juste châtiment de son excessive activité!Voilà, on en conviendra, une histoire originale, et où brille d'un vif éclat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au théâtre, a entendu parler de tuteurs infidèles, d'enfants perdus ou volés, de croix d'or, etc., etc.? Des idées si neuves méritent qu'on les exploite. Nous les recommandons à MM. les fabricants de mélodrames, ainsi qu'au jury de l'exposition des produits de l'industrie française.La partition de M. Halévy brille par les qualités habituelles de cet académicien. A la vérité, c'est une partitionbouffe, et, depuis l'Éclair, on n'a guère eu l'occasion d'envisager M. Halévy que sous son aspect le plus grave et le plus mélancolique. DansCharles VI, dansla Reine de Chypre, dansGuido et Ginevra, dansla Juive, il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Dansle Lazzarone, au contraire, il y a beaucoup de mots qui désirent être plaisants, et la musique y est parfaitement en harmonie avec les paroles.Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chanté par Beppo, Mirobolante et Josué Corvo, l'autre par ces deux derniers personnages et Baptista. Le premier est très-bien fait, les voix y sont habilement disposées; il y a de la mélodie; le chant y est rythmé et offre un sens clair et précis. L'accompagnement ne l'étouffe pas. Le second duo a d'autres qualités: il renferme un canon très-original; la coupe en est complètement neuve, et l'auteur y a imaginé des effets de vocalisation qui n'avaient jamais été même soupçonnés par aucun des maîtres qui l'ont précédé dans la carrière de l'opéra bouffe.Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz déploient dans cet ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connaît.Une tarentelle, dansée par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu trop de verve peut-être, a failli, à la première représentation, compromettre un moment le succès de l'ouvrage: mais la tempête s'est promptement apaisée, et, après le dénoûment, les noms des auteurs ont été proclamés au bruit d'applaudissements frénétiques. Après quoi, le lazzarone Beppo et Baptista la bouquetière ont été redemandés et inondés d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours à la rivière.On aurait bien dû, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner à MM. Diéterle, Séchan et Despléchin leur part d'applaudissements. Les trois décorations duLazzaronesont charmantes. Nous n'osons garantir quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous décideront la question. «Mais, disent les Italiens,se non è vero, è ben trovato.» Cela s'applique surtout à la porte de Capoue, qui sert de fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diéterle, ou M. Séchan, ou M. Despléchin l'a représentée, elle a tort, car on ne saurait imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une végétation plus parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-être, du troisième tableau, où l'œil embrasse de profil le port de Naples et son admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumière d'une vivacité merveilleuse, et l'illusion est si complète que vous croyez sentir d'aplomb sur votre tête le puissant soleil du Midi.Second Théâtre-Français.--Jane Grey, tragédie en cinq actes et en vers, deM. Alexandre Soumetet de madamed'Altenheim.Tout le monde connaît l'histoire de Jane Grey, de cette belle et touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya d'une mort prématurée, à seize ans et sur un échafaud, une royauté de neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mère, de son mari, de son père, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland, la fit reine malgré elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle préférait à toutes les grandeurs de la terre, c'était la liberté, c'était la solitude, les douces affections du cœur, les charmantes occupations de l'esprit, la pratique désintéressée et pure des livres pieux, l'étude des philosophes et des poètes.--La sombre politique vint l'arracher à ces travaux paisibles, à ces heures innocentes; l'œil enflammé, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui dit: «Suis-moi! voici un trône!--Non, dit la jeune fille pâle et douce, non!» Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prières d'un époux adoré, mais l'autorité d'une mère inflexible, mais l'ascendant de Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune cœur naïf et dédaigneux des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le neuvième jour de cette royauté éphémère, Jane était précipitée du trône dans un abîme profond. Abandonnée de ceux-là mêmes qui l'avaient poussée le plus violemment à l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor, sa rivale, la reine véritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante de Henri VIII, affecta d'abord la clémence et le pardon. Jane Grey, prisonnière, vécut quelque temps encore: il semblait qu'on voulût lui faire grâce de la vie; mais à la première émotion politique où le nom de l'infortunée se trouva mêlé, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa mort fut pieuse et héroïque: Jane offrit sa tête à la hache courageusement, chrétiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie, avec la sérénité et la douceur qui avaient été les deux grâces de sa personne.Telle est l'héroïne de la tragédie de M. Soumet et de madame d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une idée de celle œuvre mêlée de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, sifflée et applaudie tout à la fois, par un fait bien entendu de justice distributive.L'ambition de Dudley rêve, dès le premier acte, la royauté pour Jane Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantôme de souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour être plus sûrement roi sous le nom de Jane, Dudley décide de faire entrer la jeune fille dans sa famille, et de lui donner pour époux son fils lord Guilfort: Jane, et Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc aucun obstacle de ce côté; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le mariage des deux jeunes amants se fasse secrètement; par ce mystère, Dudley évitera d'éveiller les soupçons de Marie Tudor, héritière présomptive d'Édouard VI, roi faible et voisin de la tombe.Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragédie repose, la cause qui excite les passions et produit les péripéties.Marie Tudor, en effet, est éprise de Guilfort. L'âpre Marie, dont M. Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu'à vouloir faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, après le prochain trépas d'Édouard VI. Ce rêve de son cœur, Marie le confie à Jane Grey, tout à l'heure fiancée et unie secrètement à Guilfort. Malgré elle, Jane rougit et tressaille; et aussitôt la jalousie de Marie Tudor s'éveille; l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adressés à Guilfort par Jane tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute à ses soupçons. Marie éclate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que Guilfort, plutôt que de laisser soupçonner la vertu de sa Jane bien-aimée, s'écrie: «Elle est ma femme!» Vous jugez de la fureur de Marie. La scène est très-dramatique et très-belle.Cependant Édouard VI meurt; Dudley a arraché à son agonie un testament qui déclare Marie Tudor déchue du droit au trône et transporte ce droit à Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane de ceindre la couronne; Jane refuse: «C'est Marie qui doit être reine; le bon droit est du côté de Marie; et d'ailleurs, à quoi bon un trône!» Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorité de Dudley, elle se laisse faire et accepté la couronne en pleurant.Marie, qui ne soupçonne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment où elle vient de monter sur le trône et d'être saluée reine par ses partisans. «Qu'on arrête cette femme!» s'écrie Dudley en désignant Marie; mais Jane répond: «Qu'on lui laisse la liberté!» Marie Tudor sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et méditant la vengeance.Jane Grey ne tarde pas à payer chèrement sa générosité; les deux armées rivales se rencontrent; l'armée de Jane est vaincue; maintenant c'est Marie Tudor qui règne, et c'est Jane qui est prisonnière avec Guilfort son mari.A ce moment suprême, la tendresse des deux époux s'exalte jusqu'à l'héroïsme, et la muse métaphorique de M. Soumet prête à cet amour exalté tout l'éclat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus poétiques de la tragédie.Que médite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans pitié? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre pensée; que Jane et Guilfort se séparent et signent un acte de divorce, et Marie leur fera grâce de la vie! Marie espère ainsi que Guilfort, après avoir brisé les liens qui l'unissent à Jane, reviendra peu à peu à Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la royauté.«Plutôt mourir que de perdre Guilfort,» dit Jane, repoussant l'acte de divorce avec horreur. Guilfort cependant a signé. Est-ce que Guilfort trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune femme infortunée. Quant à Marie Tudor, Guilfort a pris ses précautions contre son amour; il s'est empoisonné! Au moment donc où Marie croit tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre Jane désespérée. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du bénéfice de la vie que son Guilfort a payé de son trépas! D'ailleurs, Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane Grey n'a plus qu'à marcher à l'échafaud; elle y va d'un pas ferme et d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au désespoir et aux remords.Un tableau final représente l'exécution de Jane Grey, d'après l'ouvrage célèbre de M. Paul Delaroche. La poésie et la peinture sont sœurs.Le caractère de Jane Grey est tracé avec goût et délicatesse; Marie Tudor, bien que visant à la grandeur tragique, touche au fracas et à l'exagération du mélodrame. Après ces deux personnages, le reste a peu de valeur et d'originalité. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de tendresse, et nous l'avons signalé en passant; Northumberland n'est qu'un conspirateur taillé sur l'aune ordinaire.Nous reprocherons à M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un océan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces mille hémistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement parés, tous pleins de recherche et de bruit, et faisant résonner, à chaque vers, la trompette de leurs épithètes sonores. Mais la poésie de M. Soumet n'a pas d'autres allures; elle se donne à tout propos les grands airs d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les qualités de ses défauts, et que dans cet entassement de Pélion sur Ossa, il rencontre plus d'un effet d'une véritable grandeur. Dans cette dernière œuvre, M. Alexandre Soumet s'est associé sa fille, madame d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son père le don de chanter sans fin des vers mélodieux.Mademoiselle Georges, dans le rôle de Marie, a toute la grandeur et toute la majesté d'une reine; cependant la sèche et gauche Marie Tudor s'étonnerait de se voir si royalement majestueuse et parée.Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montré de la sensibilité et de l'intelligence dans le rôle de Jane Grey; il ne lui a manqué qu'un peu plus de poésie et de douceur.Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troublé le troisième acte, le succès a été complet et s'est terminé par une ovation générale du poète et des acteurs.Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70.)IILA PLACE SAINT-NIZIER.Ce qui frappe le plus vivement l'œil de l'observateur, quand il parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et employé l'espace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands découverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la ligne des quais, une perspective régulière, une de ces rues largement ouvertes où la lumière et l'air se jouent librement. Le cœur de la cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est sillonné de ruelles qui se brisent d'une manière inégale, et forment un labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un épais nuage de fumée.Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son assiette même. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est située s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de parti possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de Perrache, qui offre aujourd'hui un précieux moyen d'agrandissement; la vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève une cité nouvelle, n'étaient autrefois que des marécages ou tout au moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut été dangereux de bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée d'un côté par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les escarpements de Saint-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que l'on réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret, celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons ne ressemblent davantage à des niches, et le bourdonnement sans fin qui s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus frappante et plus juste encore.La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces que l'on a pu ménager dans l'intérêt de la salubrité publique. Une magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en occupe le centre, et tout autour de l'édifice religieux s'est établi un bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux mille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre et plus choquant que l'aspect de ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge terminé par des étalages de fripiers, de crémiers, de bouchers et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant son admiration.Au sixième étage d'une maison qui borde cette place, on pouvait remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'unissait entre elles une végétation extérieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur, partant des impostes et grimpant le long de la façade sur des soutiens invisibles, décrivaient un arc régulier et se paraient d'une foule de fleurs qui ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement, dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant quoiqu'un peu pâle. C'est là que le père Potard avait son domicile légal. Quelle était cette fée du logis? En garçon qui sait calculer, et à qui l'habitude des affaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'année, il craignait les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner prise à la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis avantageux.Mais quelle était alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin paraître à cette croisée de la place Saint-Nizier, semblable à une fleur détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la maison. Absent dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure assez avancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce sujet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une aussi bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colères, et repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses, qu'on s'était accordé à tirer un voile sur ce mystère de sa vie et à l'oublier complètement. En ce qui concernait ce détail, le troubadour était intraitable: il dérogeait il tout, à son humeur, à son caractère, à ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors d'un voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage, sur la place publique, il était toujours le facétieux. Potard, Potard le troubadour; mais son domicile était muré pour les curieux, et même pour ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis les pieds.Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard. L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel. Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change. Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre, et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes. Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et vient, donne l'œil à tout, surveille ses fourneaux en même temps qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque maternel.«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu sais qu'il est très-exact pour le souper.--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausée l'auront retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de collier, quoi!--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais être morte.--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez offenser Dieu.--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.--Et de qui donc?--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je souffre!»En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise:«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces états-là! Vrai, vous me fendez le cœur. Avez pitié de votre pauvre Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus calme, elle ajouta:«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausée. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!--Bah! quand le cœur est heureux!--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu! s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien mérité.--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.--Allons, voilà que sa marotte la reprend.--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit jours ainsi, quelle agonie!»Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le nœud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un malfaiteur.--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manœuvre: au moment où je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité inquiète.--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tenir.»Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.»On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposa à sortir.«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor retentissait à son oreille.«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons enfin savoir qui tu es.»En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.(La suite à un prochain numéro.)La Semaine sainte à Rome.C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la métropole du monde chrétien ces cérémonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un si grand nombre d'étrangers et qui ont dû se célébrer cette semaine même, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans, telles que nous allons essayer de les décrire; car depuis des siècles elles n'ont subi aucun changement important.L'Église prend le deuil le matin dudimanche des Rameaux: les autels, les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les célébrants portent des vêtements de même couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'auGloria in excelsisde la messe du samedi saint.La première de toutes les cérémonies de la semaine sainte est celle de la bénédiction et de la distribution des palmes, faites par le pape à la chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre.Lorsque Sixte V éleva sur la place de Saint-Pierre l'obélisque qui la décore, il défendit expressément à qui que ce fût de dire un mot sous peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent les ingénieurs ou n'empêchassent les ordres des chefs d'arriver jusqu'aux ouvriers. Cependant, à un certain moment, les cordes se relâchent, elles s'étirent, elles vont se rompre, et l'obélisque, en tombant, va se briser sur le pavé. «De l'eau sur les cordes», s'écrie une voix dans la foule; et cette heureuse idée, donnée par un jeune marin, est un trait de lumière; les cordes sont mouillées, elles se raffermissent, et l'obélisque est assis pour des siècles sur sa base de granit.Ce marin s'appelait Bresca; il était de San-Rémo (États sardes).--Le pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle récompense il voulait: «Je ne désire, répond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes à la ville de Rome le jour des Rameaux.» Depuis ce temps, lui et ses descendants ont toujours gardé ce privilège. Pie VII conféra de plus à perpétuité le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca, et remplaça par une rente annuelle de 120 écus romains (642 fr.) le droit qu'ils avaient de faire entrer à Rome des bateaux de marchandises affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraîner des abus sans nombre.Le dimanche des Rameaux, à vingt et une heures et demie, le grand pénitencier se rend à son tribunal de pénitence, à Saint-Jean de Latran. Assis sans chape, et coiffé du bonnet carré de cardinal, il tient une longue baguette dont il frappe légèrement sur la tête, d'abord les prélats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent jours accordée à cet acte d'humilité. Si personne ne se présente ensuite à son confessionnal, il se retire en remerciant les prélats qui l'ont suivi... Le mercredi saint, la même cérémonie a lieu a Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint, à Saint-Pierre.Le lundi et le mardi saints ressemblent à Rome, comme partout ailleurs, aux autres jours de l'année; seulement les églises sont plus fréquentées.Bénédiction du pape le jeudi saint.Les grandes cérémonies ne commencent donc que le mercredi saint auxCendres, qui se chantent à la chapelle Sixtine, à vingt-deux heures, deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-là, le pape porte la chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on éteint successivement douze des treize cierges allumés sur l'autel; et on place le treizième derrière l'autel, en commémoration de la défection des douze apôtres et de la fidélité de la Vierge. On chante ensuite leMiserere, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sontRespice, quæ sumus. Le célébrant, toujours à genoux et la tête découverte, de même que les ministres, récite tout haut cette prière jusqu'auqui tecum, etc. Alors il baisse entièrement la voix.«A peine la prière est-elle achevée qu'on entend, dit un ancien auteur, le bruit des baguettes qui frappent sur les sièges et sur les bancs, pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple, dont la dévotion est presque toujours opposée aux lumières de bon sens, prend assez de goût à ce bruit pour ne pas le finir sitôt. Un acolyte l'arrête, en montrant le cierge qu'il avait caché sous l'autel. C'est le signal du silence.»Cédons un moment la parole à un écrivain contemporain (1) qui nous fera le récit d'un épisode curieux des cérémonies du jeudi saint dans lequel il a joué un rôle.Note 1:Rome et l'Italie méridionale; promenades et pèlerinages; par M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orné de 16 belles gravures sur acier. Paris, 1844. Belin-Leprieur.«Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me présentai à Saint-Marcel au Corso, église bâtie sur l'emplacement de la maison d'une pieuse dame romaine, nommée Lucine, près du temple d'isis Exorata. C'était ma paroisse à Rome, et je tenais à y remplir le devoir pascal. J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie; d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe chantée qui se dit vers dix heures.«Si je n'avais pas été prévenu d'avance, j'aurais été fort surpris de voir, après ma communion, un sacristain déposer auprès de moi, sur la balustrade où j'étais agenouillé, un petit billet imprimé ainsi conçu:Inceni quem diligit anima mea,tenui eum, nec dimittam.(Cant. Cant., cap. III, v. 4.)Commun. Romæ Paschatis tempore,in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli.Ann. Domini 1844.Fr. Philippus Mareschi, parachus.«J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je l'ai saisi,et je ne le laisserai point s'échapper.»(Cant. des Cant., ch. III, v. 4.)«Communié à Rome, au temps de Pâques, dans lavénérable église de Saint-Marcel.L'an du Seigneur 1844.F. Philippe Mareschi, curé.»SS. Grégoire XVI, le pape actuel.«Or, voici l'utilité de, ces billets. A Rome, où le pouvoir civil et la religion se prêtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les peines ecclésiastiques appliquées souvent comme peines de police, et par contre coup la force publique venir au secours du prêtre qui ne peut parvenir à convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir, qui, par exemple, arrêterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison menace de ses châtiments corporels celui qui, sans empêchement légitime et authentique, laisserait s'écouler les fêtes de Pâques sans satisfaire au commandement de l'Église. Voici à ce sujet comment les choses se passent: quelques jours avant le temps pascal, les curés s'en vont dans chacune des maisons particulières qui sont sous leur juridiction, pour avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire sur un registre les noms de quiconque est en âge de communier. Cet avis donné, et cette formalité remplie, chacun se conduit comme il l'entend; mais une ou deux semaines après la quinzaine de Pâques, les mêmes curés repassent dans les mêmes maisons et se font donner les billets de communion de tous ceux dont ils ont enregistré les noms. Alors malheur à qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse réprimande, et son nom est affiché aux portes de l'église. A partir de ce moment, il est traité par ses amis et ses proches comme un excommunié; chacun refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employé du gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immédiatement destitué. Cependant on lui laisse quelques semaines pour réparer sa faute. Si, après ce temps, il n'a point accompli le précepte, on l'emmène en prison, où il est éloigné de toutes les occasions du péché, et peut méditer à son aise sur la nécessité de rentrer en grâce avec l'Église. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels, où des prêtres zélés l'exhortent, le prêchent, le catéchisent, et il n'en sort enfin que bien et dûment confessé et communié.»Note 1:Quoique ce billet ne soit pas nominal, le même ne peut servir à plusieurs, parce qu'il faut que chacun représente et comme le sien propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui ferait la fraude à cet égard.Cependant la messe est terminée, la foule des fidèles accourue pour l'entendre sort en désordre des églises et se précipite pèle-mêle du côté de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'échappe de toutes les bouches: La bénédiction! la bénédiction! Déjà les soldats du pape, cavalerie et infanterie, sont rangés en bataille sur la place; au-dessus de la colonnade servant d'avenue à Saint-Pierre, se pressent les étrangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entrées de faveur. Le peuple s'entasse agenouillé sur les marches de la basilique. Le bruit et le désordre augmentent avec la foule. Tout à coup un silence profond succède à ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement général annoncent que le pape approche. Porté sur son trône de velours par douze palefreniers vêtus de rouge, placé sous un dais magnifique, entouré des cardinaux la mitre en tête, précédé des évêques et des prélats mitrés, escorté des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'étend au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord de la fenêtre vaste, cintrée, ouverte au milieu de la façade et appelée la loge de la bénédiction. Là, toujours assis, la tiare en tête, il lit à haute voix la formule d'absoute qui précède la bénédiction; puis se levant et tendant les bras au ciel, il répand avec profusion sur la ville et sur le monde,urbi et orbi, les trésors de la grâce divine.Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus. «A ces mots le canon tonne au château Saint-Ange, les trompettes, les tambours, les cloches éclatent à la fois, et par mille voix de la foule immobile et agenouillée s'élève vers le Seigneur, dit un voyageur, l'amenuniversel du monde.»Autrefois, avant de donner bénédictionurbi et orbi, le pape excommuniait solennellement les hérétiques et les impénitents. L'excommunication du jeudi saint était appelée vulgairement la publication de la bullein cæna Domini.Le sous-diacre, qui était à la gauche de Sa Sainteté, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le diacre, placé à sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication publiée et les morceaux de la bulle jetés au vent, le saint-père et les cardinaux éteignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette cérémonie ne se pratique plus aujourd'hui.La bénédiction donnée, Sa Sainteté jette au peuple, non pas des indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une indulgence plénière aux assistants.Ces cérémonies sont suivies lavement des pieds et de cène, où le pape en personne lave les pieds des treize pèlerins ou apôtres, et les sert suite à table.Le soir du jeudi saint on chante encore leMisereredans chapelle Sixtine. Pendant l'office des ténèbres, le trône du pape est dégarni et sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les cierges sont de cire jaune. Dès que la nuit arrive, l'intérieur la basilique de Saint Pierre est éclairé par une grande croix en lames de cuivre, de dix mètres environ, brillante de cent vingt-six lumières, et suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi jusqu'auGloria in excelsisde la messe samedi saint, Rome tout entière paraît plongée dans une profonde affliction. Les cloches se taisent, même pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espèce de crécelle. Il n'y a plus d'eau bénite dans les églises, plus de cierges blancs sur les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne donne plus bénédiction; les tambours détendus rendent un bruit sourd et lugubre.Le vendredi saint, dans la matinée, le pape, les cardinaux, les évêques et les prélats adorent la croix à la chapelle Sixtine. Pendant cette cérémonie, on chante l'Improperiumde Palestrina, et l'hymnepange, si précieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux ténèbres, on chante, à la chapelle Sixtine, le célèbreMiserered'Allegri. Il faut aller à Rome exprès pour entendre, à genoux, cette musique divine; le pape, revêtu de ses habits ordinaires, suivi sacré collège et escorté des gardes nobles des Suisses, descend dans la basilique de Saint-Pierre pour y vénérer les reliques de la croix, de la lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent à la piété des fidèles, du haut d'une tribune pratiquée dans l'un des gros piliers du chœur. Le pape est à son prie-Dieu, à l'extrémité de la grande nef, devant la croix illuminée suspendue, comme la veille, au-dessus de la Confession de saint Pierre; on éteint alors toutes les autres lumières, même les cent lampes de la Confession, qui restent allumées pendant le reste de l'année; derrière le pape, mais à quelque distance, les cardinaux sont agenouillés devant des bancs de bois; lorsque le saint-père et le sacré collège ont quitté l'église, elle se change en un lieu de promenade, où la foule circule en tous sens, surtout pour y admirer les divers effets de lumière produits par la grande-croix illuminée.Le pape à la loge de la bénédiction.Pétards tirés par le peuple, le samedi saint.La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes salées et de porc frais, dont les étalages annoncent la fin prochaine du carême, sont mieux éclairées que de coutume; des guirlandes de feuillages, entrelacées de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la devanture et l'intérieur; enfin la petitemadonaporte déjà la parure des grandes fêtes.Le samedi saint, deux cérémonies importantes ont lieu aux deux extrémités de la ville, le baptême et la confirmation des nouveaux convertis à Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel à la chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'œuvre de Palestrina, ne se chante que ce jour-là dans toute l'année; elle est à six voix et produit un effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les églises paroissiales. AuGloria in excelsis, les cloches, muettes depuis trois jours, sonnent à toute volée, les canons du château Saint-Ange mêlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui éclate au même instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches, des marmites hors d'état de servir et que l'on réserve pour ce jour-là; sous la poterie renversée ils placent des marrons de poudre qui la fait voler en éclats; à ces détonations répondent les cris de joie de la foule, et des coups de fusil tirés des fenêtres.«Dans la journée du samedi saint, on fait bénir dans chaque famille, dit M. de Sivry, le déjeuner de Pâques, qui se compose invariablement d'une soupe aux œufs, qu'on ne mange guère qu'en cette occasion, d'un gâteau composé d'une pâte très-épaisse au beurre et au fromage, gâteau énorme sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un chevreau rôti en souvenir de l'agneau pascal.«Le curé de la paroisse vient exprès dans chaque maison faire cette bénédiction, à laquelle sont appliquées des indulgences. Les humains sont tellement attachés à cette pratique, que les pauvres, s'en vont demander à la porte des monastères de quoi préparer ce déjeuner: ils s'adressent de préférence aux capucins, qui leur donnent des œufs, un morceau d'agneau et desalame(saucisson) avec deux ou trois verres de vin.«Ce jour-là encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble qu'on laisse, comme Jésus, toute la dépouille du vieil homme pour renaître à une vie nouvelle.»La cérémonie la plus imposante du jour dePâquesà Rome est la messe de Saint-Pierre, célébrée par le pape au grand autel de la Confession. S. S. arrive à travers la vénérable basilique, enveloppé de la chape pontificale, couronné de la triple couronne, et porté sur son trône au milieu du silence et de l'avide curiosité de la foule. Un grand nombre de cardinaux, vêtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap d'argent brodé d'or; les patriarches étrangers, toute la prélature romaine et les hauts dignitaires civils, le sénateur, le conservateur, la garde noble en uniforme, le président, et l'auguste cortège arrivent ainsi jusqu'à la tribune, environnés de toute la pompe du culte catholique.Après la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bénédiction pontificale sur le grand balcon de la basilique.Empruntons maintenant à un autre écrivain la description de la dernière cérémonie de la semaine sainte.«Les curieux furent ensuite dîner en hâte, dit M. Simond, et se préparer pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine sainte. A la nuit, tombante, toute la façade de Saint-Pierre se trouva couverte de voltigeurs suspendus à des cordes, qu'on voyait passer comme des oiseaux, d'un chapiteau de colonne à l'autre, monter et descendre en tous sens, courir le long des corniches, grimper par les côtés saillants de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dorée, se mettre enfin à cheval sur la croix qui termine l'édifice. Un assure que ces hommes entendent la messe, se confessent et reçoivent l'absolution, enfin mettent leur conscience en règle avant de commencer une opération qui présente de si grands dangers. Toute la façade de Saint-Pierre et toute la colonnade qui y aboutit brilla bientôt de la douce lumière de cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et à un certain signal, l'édifice entier parut tout à coup en flammes, au moyen d'un très-grand nombre de vases pleins de copeaux et de térébenthine, et distribués sur toutes les parties de l'édifice, auxquels on met le feu simultanément; l'effet en est prodigieux, mais de courte durée. Ce coup de théâtre était à peine fini, que la foule s'est portée sur le pont du château Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre côté du Tibre; et ce ne fut pas sans difficulté que nous atteignîmes la maison où nous avions des fenêtres. Rien de comparable certainement ne s'était jamais offert à nos regards. On ne saurait décrire la variété, la force, l'étendue et la durée du feu qui enveloppait le château Saint-Ange, et s'élançait à une hauteur prodigieuse; l'artillerie du château tonnait sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-même semblait rouler du feu. Après que tout fut fini, on revit Saint-Pierre, oublié momentanément, paraître, au sein de la nuit obscure, comme une constellation nouvelle à son lever.»Le pape actuel, S. S. Grégoire XVI, achève aujourd'hui sa soixante-dix-neuvième année; il est né le 18 septembre 1705, à Belline, dans l'État vénitien. Entré, dès sa jeunesse, chez les bénédictins camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa piété. SaDissertation sur le triomphe du Saint-Siège et de l'Église, ou les Novateurs battus par leurs propres armes, obtint surtout un grand succès. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'Académie de la religion catholique, qu'il avait fondée. A dater de cette époque, le P. Maur Cappellari (tel était son nom de famille) publia presque chaque année un Mémoire, qui attira l'attention de l'Église. Lors de l'enlèvement de Pie VII, il se retira à Saint-Michel de Murano, dans l'État vénitien; et, en 1814, s'étant rendu à Padoue, il y apprit la délivrance du souverain pontife. «Cet événement bien heureux, dit un de ses biographes, lui inspira un nouvel écrit sur leconcours extraordinaire de tant de prodiges considérés comme motifs de foi.» Quelque temps après il revint à Rome, où il fut successivement nommé abbé procureur général, consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires ecclésiastiques, examinateur des candidats aux évêchés, consulteur de la correction des livres de l'Église orientale, vicaire général des camaldules, et enfin préfet de la propagande. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1830, mourut Pie VII, après vingt mois de pontificat. Le 2 février 1831, le cardinal Maur Cappellari fut élu pour le remplacer, et prit le nom de Grégoire XVI. Il ne nous appartient pas de faire dans ce journal l'histoire des treize années de son pontificat. Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote suivante, empruntée à M. de Geramb: «Celui dont le chef auguste est ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorité s'étend sur toutes les nations, couche à côté d'un lit magnifique sur une pauvre couchette où il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un gentilhomme peu fortuné. On raconte que, quand il fut nommé pape, son maître d'hôtel étant venu lut demander de quelle manière il voulait que sa table fût servie; «Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit changé?» Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oublié de nous apprendre, c'est que S. S. Grégoire XVI est de tous les chrétiens celui qui fait le mieux le café.Questions actuelles.--Réforme des Prisons.PROBLÈME A RÉSOUDREUne société étant donnée où la fortune et les jouissances qu'elle procure sont le but, le rêve, la religion de la plupart des hommes, où l'éducation morale n'est pas encore le droit de tous, où le travail lui-même n'est pas toujours assuré aux travailleurs, où la vie est une course au clocher dont le prix appartient souvent au plus habile et rarement au plus honnête; en un mot, dans une société qui développe tous les appétits sensuels, le goût du luxe, l'amour de l'oisiveté, et où rien n'est organisé pour assurer aux populations, en échange de leurs travaux, un minimum de bien-être matériel et moral; dans une société semblable, trouver le moyen, non de faire que chaque Tantale ait un fruit pour sa faim et une goutte d'eau pour sa soif, mais que chaque coupable soit emprisonné de façon qu'en rentrant dans le monde il se contente de peu ou de rien, et ne soit plus tenté de porter sa main vers les fruits défendus incessamment offerts à sa convoitise. Telle est, dans toute sa vérité et dépouillée de tout prestige et de tout ornement philanthropique, la question difficile que les nations de l'Amérique et de l'Europe se sont posée depuis un demi-siècle, et qu'elles sont loin encore d'avoir résolue. La difficulté est grande en effet, et d'autant plus grande, qu'on n'ose pas ou qu'on ne peut pas attaquer le mal à sa source, en combattre les causes. Tant qu'il en sera ainsi, on diminuera les effets du mal peut-être, mais on ne le guérira pas, et les sociétés impuissantes se condamneront elles-mêmes à l'un de ces tourments que l'antiquité a symbolisés dans le rocher de Sisyphe ou le tonneau des Danaïdes.On ne se demande pas sérieusement quelles modifications, quelles réformes il conviendrait de faire subir à l'état social pour qu'il produisît moins de désordres; mais ces désordres étant produits, la société en ayant découvert et saisi les auteurs, on se demande comment on parviendra à moraliser les ennemis de la chose publique et des intérêts privés, à leur inspirer des goûts honnêtes, le respect de la propriété, l'amour du travail, pour je Jour où ils rentreront dans la société.Hâtons-nous de le dire: tant qu'il sera posé dans ces termes, ce problème sera presque insoluble. Dans un pays où le nombre total des accusés et des prévenus, qui était en 1827 de 65,226 s'est élevé progressivement jusqu'en 1840 au chiffre de 98,336, on ne peut considérer comme le plus puissant remède à cette démoralisation croissante, le mode d'emprisonnement des coupables.Il faut du reste rendre à nos législateurs cette justice, qu'ils ne se dissimulent ni la gravité du mal, ni l'insuffisance du remède qu'ils proposent. «Ce serait envisager une si grande question d'une manière bien étroite, dit M. de Tocqueville, rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur les prisons (3), que de prétendre qu'un si considérable accroissement des crimes n'est dû qu'au mauvais état des prisons. La commission n'est pas tombée dans cette erreur. Elle sait que le développement plus ou moins rapide de l'industrie et de la richesse mobilière, les lois pénales, l'état des mœurs et surtout l'affermissement ou la décadence des croyances religieuses, sont les principales causes auxquelles il faut toujours recourir pour expliquer la diminution ou l'augmentation des crimes chez un peuple. Il ne faut donc pas attribueruniquement, ni mêmeprincipalementà l'état de nos prisons l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.» Cela est évident, cela frappe tous les yeux; et le gouvernement qui constate lui-même, par ses documents et ses relevés officiels, la profondeur du mal, se borne cependant à proposer comme remède, l'amélioration de l'état actuel des prisons qui n'est «ni la causeunique, ni même la causeprincipalede l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.»Note 3:Séance du 5 juin 1843.Mais alors pourquoi ne pas rechercher cette cause unique et principale? pourquoi ne pas porter votre scalpel là où est le siège de la maladie? Pourquoi? La réponse pourrait être longue et trop vive.Restons dans les faits. Un fait officiel peut suffire à prouver que quand les masses se passionnent pour quelque grande chose, les natures perverties subissent elles-mêmes cette heureuse influence, et s'abstiennent du mal pour participer au bien.Le nombre des accusés et prévenus qui, ainsi que nous l'avons dit était en 1827 de 65,220, s'était élevé en 1829 au chiffre de 69,350.1830 arrive avec ses agitations, ses passions politiques, «année exceptionnelle» dit M. de Tocqueville, «année glorieuse,» ajoutons-nous. Qu'arrive-t-il? Dans ce conflit universel, dans ce bouleversement, dans cette révolution qui ferme les ateliers et jette le peuple sur la place publique, sans doute la propriété va recevoir de plus nombreuses atteintes, les crimes et les délits vont se multiplier? Non; une grande passion enthousiasme ce peuple, il lutte, et ce n'est pas pour ses droits, il n'en a pas; pour ses biens: il est pauvre; mais pour les biens et les droits de la bourgeoisie, et sous l'influence de cette passion généreuse, les mauvais instincts sont comprimés, Paris voit à ses barricades des hommes qu'en d'autres temps la misère eut peut-être poussés en Cour d'assises, et le chiffre de 1820, 69,350, descend en 1830 à celui de 62,544. Dix ans plus tard, en 1840, il s'élevait à 98,336.Ce fait est significatif, et nous le proposons comme sujet de méditation aux hommes que préoccupe d'une façon absolue la question de la réforme pénitentiaire.En résumé, nous ne nions pas l'importance de l'amélioration que l'on propose de faire subir à notre système pénitentiaire; elle est certainement, parmi les choses immédiatement possibles, la plus praticable et la plus facile. Mais par cela seul que, suivant l'expression de M. de Tocqueville, l'état des prisons n'est pas la cause unique, ni même la cause principale du désordre profond que signalent les documents officiels, il convenait de rechercher cette cause unique et principale. C'était le plus pressé, c'était ce qui devait attirer toute la sollicitude des hommes d'État; ce n'était pas trop pour cela que de faire un appel à toutes les lumières de la religion et de la science moderne; mais on n'est pas allé au plus pressé, ou est allé au plus facile.Le problème de la réforme pénitentiaire embrasse les plus grandes réformes sociales. Nous ne nous dissimulons pas l'immense difficulté des moyens que l'on a indiqués jusqu'ici, maison nous accordera que si les gouvernements ne devaient entreprendre que des choses faciles, la science politique ne constituerait plus le plus haut degré de l'enseignement humain, et c'est peut-être parce que depuis longtemps les pouvoirs publics n'osent pas aborder la solution des difficultés sociales, que tant d'hommes médiocres se croient appelés à devenir des hommes d'État.Nous avons taché d'agrandir la question et de lui restituer sa haute importance sociale; mais il est évident que pour cela, nous avons dû sortir un moment du terrain pratique dans les limites duquel on a restreint la réforme pénitentiaire; du moins nous avons conscience de n'être pas sorti des limites du possible, et ce qui paraît utopie aujourd'hui pourra être réalisé demain par une administration active, intelligente et dévouée.Hâtons-nous, toutefois, de rentrer dans le mouvement actuel, dans le cercle des améliorations qui sont sur le point d'être adoptées, et étudions la question du point de vue actuellement pratique.BUT PROPOSÉ.--ÉTAT DES PRISONS.--DIFFÉRENTS SYSTÈMES.Jusqu'ici l'emprisonnement des criminels avait été, de la part de la société, surtout un acte de vindicte publique; la prison était un enfer avec ses divers degrés de supplice: le cachot, le secret, la gêne, les fers, la paille humide, le défaut de nourriture. Les prisonniers vivant en commun, dans un horrible désordre, se livrant aux plus hideux excès, se corrompaient mutuellement par leur contact, et s'encourageaient aux vices les plus détestables. Chaque prison était une école de crime, de cynisme et d'effronterie, et aujourd'hui encore nos bagnes témoignent de l'état barbare de notre vieux système pénitentiaire. Les nations tendent, depuis longtemps, à effacer de leurs codes et de leur sol ces vestiges honteux de cruauté et de barbarie; mais les améliorations s'opèrent lentement, elles sont l'œuvre des siècles. Il faut le croire, car, en vérité, si les grands problèmes sociaux devaient tous être abordés, comme celui de la réforme pénitentiaire, aussi lentement et aussi indirectement surtout, ce serait à désespérer! de tout progrès, de toute création généreuse et populaire.Aujourd'hui, la société veut que l'expiation qu'elle inflige ait le double but de châtier et de moraliser; elle veut que la prison cesse d'être un lieu d'orgie, de corruption et de débauche; elle veut en faire, non un lieu de délices, tant s'en faut! mais un asile de silence, de solitude, de travail et de méditation. Cette pensée est belle et grande. Voyons quels sont les moyens de la réaliser.Deux systèmes, essayés tous deux en Amérique, sont en présence: l'un, connu sous le nom de système d'Auburn, consiste à séparer les prisonniers pendant la nuit, en les enfermant chacun dans une cellule, et à les réunir pendant le jour dans un atelier et pour un travail commun, en leur imposant la loi du silence absolu.Le second, connu sous le nom de système dePhiladelphie, consiste à emprisonner le condamné pendant toute la durée de sa peine dans une cellule, d'où il ne sort ni nuit ni jour, où il n'est jamais un contact avec aucun prisonnier, et où il ne reçoit d'autre visite que celle des gardiens, du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur, etc.Le système d'Auburn, qui compte aujourd'hui vingt-cinq ans d'expérience, en réunissant les prisonniers pendant le jour, a l'avantage de ne pas enfermer l'homme vivant dans un tombeau, de ne pas le priver de la vue de ses semblables. La loi du silence, qui l'empêche de communiquer avec les prisonniers, est un obstacle à la corruption, a contribué à étendre et à maintenir les habitudes de réflexion et d'obéissance. Mais que d'inconvénients!L'une des causes les plus fréquentes de récidive jusqu'ici pour les réclusionnaires libérés, est la rencontre d'un ancien compagnon d'infortune, qui ébranle les résolutions honnêtes, réveille les mauvais penchants, menace, domine par la crainte d'une révélation, et entraîne au crime l'homme qui était le plus près de s'en éloigner pour toujours. Que d'histoires touchantes ont été racontées à ce sujet! Vous rappelez-vous celle-ci?Un malheureux jeune homme, sorti de la maison centrale de Clairvaux, où il venait d'expier un coupable entraînement plutôt qu'un crime, arrive à Paris avec quelques économies, et trouve sa vieille mère mourante de misère et de chagrin. Une jeune fille, à qui le prisonnier avait été fiancé avant sa faute, était seule auprès du chevet de la pauvre femme. L'ouvrier prodigue ses soins à sa mère, et dépense son petit pécule; il veut travailler, l'ouvrage manque; un atelier s'ouvre enfin, et, en travaillant rudement pendant tout le jour et une partie de la nuit, le pauvre jeune homme subvient aux besoins du pauvre ménage. L'espoir ranime les forces de la vieille mère; elle revient à la vie, elle bénit son fils et l'ange tutélaire qui l'a soignée. Au premier rayon du bonheur, les doux projets d'union, les beaux rêves d'amour reviennent dans le cœur des jeunes gens; ils vivront pauvres et obscurs; le mariage est arrêté. Un dimanche, en sortant de la mairie du onzième arrondissement, où il était allé faire publier les bans, notre amoureux rencontra un des prisonniers qu'il avait connus à Clairvaux. Il se trouble, il fuit; l'autre suit ses pas, et le rejoint sur le seuil de la porte. Pâle et fondant en larmes, l'ouvrier monte dans sa mansarde; les caresses de son amie, les baisers de sa mère, ne peuvent le rendre à lui-même. Le lendemain il se présente à l'atelier, le maître le repousse brutalement, en lui disant qu'il ne veut pas de voleur chez lui. Plus de travail! La misère arrive plus effrayante que jamais; on veut l'entraîner au crime, il résiste, il résiste sans cesse; n'a-t-il pas deux anges qui veillent sur lui? La mère retombe malade et meurt; l'ouvrier cherche partout de l'ouvrage, partout il est repoussé avec mépris. Fallait-il voler? fallait-il que sa fiancée se prostituât? Un jour ils sortent tous deux, souriant, l'œil animé par la fièvre; ils vont, ils vont... et le lendemain on rapportait à la Morgue leurs deux cadavres étroitement liés ensemble.Cet écueil de toutes les anciennes prisons se retrouve dans le système d'Auburn. Et puis, quelle cruauté dans cette loi rigoureuse du silence, imposée par la force à des hommes constamment placés les uns auprès des autres! A quelle tentation ces malheureux sont incessamment soumis! Les prisonniers doivent travailler les yeux baissés, et ne correspondre entre eux de quelque manière que ce soit: un geste, un regard, un instant de distraction, sont autant de crimes. Les gardiens, chargés de surveiller les prisonniers et de faire observer la loi sévère de l'établissement, sont armés d'un nerf de bœuf, et la moindre infraction est instantanément punie d'un certain nombre de coups, que le gardien applique suivant sa fantaisie et son humeur, sans qu'il ait besoin d'en référer à une autorité supérieure à la sienne.On comprend à quels révoltants abus un pareil état de choses doit donner lieu. Les rapports officiels adressés à plusieurs reprises à la législature de New-York, par diverses commissions chargées de constater l'état du pénitencier d'Auburn, sont pleins de faits révoltants. Un condamné, nommé Beeman, fait un signe, il reçoit huit coups de fouet; on acquiert un instant après la conviction que le malheureux n'avait fait un signe que pour avoir un outil dont il avait besoin. Un autre, nommé Clark, parce qu'il ne sortait pas assez tôt de sa cellule, est renversé d'un coup de bâton et foulé aux pieds par le gardien. Une femme enceinte, Rachel Welsh, à la suite d'un châtiment barbare que nous ne pourrions décrire ici, meurt peu de temps après dans les douleurs de l'enfantement; et on appelle cela une réforme pénitentiaire!Tel est le système d'Auburn. Isolement pendant la nuit, travail en commun pendant le jour, et en silence; répression arbitraire et immédiate de toute infraction par le nerf de bœuf du gardien.Le système dePhiladelphieest plus rationnel; il n'expose pas du moins le condamné à une tentation continuelle. Ce système consiste à renfermer, nuit et jour, le prisonnier dans une cellule solitaire où n'arrive aucun bruit du dehors, où le condamné ignore même si d'autres malheureux vivent sous le même toit que lui, où il ne voit d'autre visage que celui du gardien qui lui apporte du travail, celui de l'inspecteur et de quelques autres personnages officiels. Des ouvertures pratiquées dans la cellule permettent aux regards du gardien d'y pénétrer à chaque instant sans que le prisonnier s'en doute.Ce système, poussé d'abord jusqu'à ses dernières rigueurs, avait produit des résultats déplorables. La solitude absolue avait engendré la folie et la mort. Aujourd'hui, les modifications apportées au régime de l'emprisonnement individuel ont éloigné d'aussi tristes effets. Le dernier rapport du pénitencier de Philadelphie constate que la santé des détenus s'y établit plutôt qu'elle ne se détériore. Dans la prison de Glasgow, en Écosse; dans celle de la Roquette, à Paris, où emprisonnement individuel est en vigueur, l'état sanitaire est satisfaisant.
--Je dors.--Mais on fait pauvre mineA ce regime-là, quand arrive la faim.--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,Pour l'apaiser, je rêve que je dîne............................ Ami, crois-moi.Fuyant celui qui l'importune,On voit la bizarre fortuneVenir à qui l'attend chez soi.--Et tu l'attends?--Tranquillement.--Sur ton grabat?--En sommeillant.
--Je dors.--Mais on fait pauvre mineA ce regime-là, quand arrive la faim.--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,Pour l'apaiser, je rêve que je dîne............................ Ami, crois-moi.Fuyant celui qui l'importune,On voit la bizarre fortuneVenir à qui l'attend chez soi.--Et tu l'attends?--Tranquillement.--Sur ton grabat?--En sommeillant.
--Je dors.--Mais on fait pauvre mine
A ce regime-là, quand arrive la faim.
--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,
Pour l'apaiser, je rêve que je dîne.
........................... Ami, crois-moi.
Fuyant celui qui l'importune,
On voit la bizarre fortune
Venir à qui l'attend chez soi.
--Et tu l'attends?--Tranquillement.
--Sur ton grabat?--En sommeillant.
Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un système qu'il a inventé; c'est un plan, fruit de son génie, qu'il a mûrement médité, et qu'il exécute avec cette constance opiniâtre à laquelle on reconnaît les grands hommes. Et comme, au dénouement, tous ses projets réussissent, qu'il épouse la jeune fille dont il était amoureux, et que cette jeune fille est une riche héritière, on ne petit douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne leçon à cette multitude de niais qui passent leur vie courbés sur un établi, sur un métier, sur nue enclume, flétrissent leur jeunesse avant le temps et n'obtiennent pour récompense d'un travail excessif, qu'une mort prématurée, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils plutôt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux épouserait une riche héritière, et deviendrait grand seigneur.
Une scène duLazzarone--2e acte:Beppo, Mme Stoltz.--Baptista, Mme Durus.--Mirobolante, Barroithet.--Corvo, Levasseur.
L'espèce humaine étant divisée en deux classes, l'une laborieuse et l'autre oisive, il est évident que la première travaille pour la seconde. Ainsi arrive-t-il à Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien mauvais poète que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par l'échantillon que M. de Saint-Georges en a donné; mais, en revanche, c'est le drôle le plus effronté et l'intrigant le plus actif du royaume de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les métiers. Voilà un homme qui a dû travailler! Eh bien! il est dans une profonde misère. Preuve évidente de la sagesse du système de Beppo!
L'un de ces métiers est celui de médecin... médecin avec malades, bien entendu. Nous avons déjà dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi ses malades est un mendiantqu'il aide doucement à quitter cette vie. En échange d'un aussi important service, le moribond lui révèle un secret.
Il fut jadis chargé de faire disparaître une jeune fille au berceau, appelée Baptista, nièce et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom Josué Corvo. Cet honnête personnage l'avait payé pour cela, comme de raison, mais il l'avait mal payé... Se peut-il que, dans une semblable opération, ou cherche à faire des économies? Cela n'est pas ordinaire, et nous aurions de la peine à le croire, si M. de Saint-Georges ne l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tête aux pieds, car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laissé une croix d'or qu'elle avait au cou et où se trouvait gravé le nom de sa mère. Le hasard voulut que ce bandit fût le plus honnête homme du monde. Un autre aurait vendu à son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel n'est pas le caractère des scélérats de M. de Saint-Georges. Fi donc! pour qui le prenez-vous? Baptista a gardé à son cou la précieuse relique destinée à la faire reconnaître en temps et lieu par Josué, à lui faire restituer son état social et son héritage. C'est ce qui arrive en effet. Baptista devient tout à coup grande dame, de bouquetière qu'elle était, et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante, trop pressé de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforcé d'évincer son ami Beppo par des moyens peu délicats, Beppo ne partage rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est-à-dire improvisateur, comme devant. Juste châtiment de son excessive activité!
Voilà, on en conviendra, une histoire originale, et où brille d'un vif éclat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au théâtre, a entendu parler de tuteurs infidèles, d'enfants perdus ou volés, de croix d'or, etc., etc.? Des idées si neuves méritent qu'on les exploite. Nous les recommandons à MM. les fabricants de mélodrames, ainsi qu'au jury de l'exposition des produits de l'industrie française.
La partition de M. Halévy brille par les qualités habituelles de cet académicien. A la vérité, c'est une partitionbouffe, et, depuis l'Éclair, on n'a guère eu l'occasion d'envisager M. Halévy que sous son aspect le plus grave et le plus mélancolique. DansCharles VI, dansla Reine de Chypre, dansGuido et Ginevra, dansla Juive, il n'y a pas le plus petit mot pour rire. Dansle Lazzarone, au contraire, il y a beaucoup de mots qui désirent être plaisants, et la musique y est parfaitement en harmonie avec les paroles.
Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chanté par Beppo, Mirobolante et Josué Corvo, l'autre par ces deux derniers personnages et Baptista. Le premier est très-bien fait, les voix y sont habilement disposées; il y a de la mélodie; le chant y est rythmé et offre un sens clair et précis. L'accompagnement ne l'étouffe pas. Le second duo a d'autres qualités: il renferme un canon très-original; la coupe en est complètement neuve, et l'auteur y a imaginé des effets de vocalisation qui n'avaient jamais été même soupçonnés par aucun des maîtres qui l'ont précédé dans la carrière de l'opéra bouffe.
Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz déploient dans cet ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connaît.
Une tarentelle, dansée par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu trop de verve peut-être, a failli, à la première représentation, compromettre un moment le succès de l'ouvrage: mais la tempête s'est promptement apaisée, et, après le dénoûment, les noms des auteurs ont été proclamés au bruit d'applaudissements frénétiques. Après quoi, le lazzarone Beppo et Baptista la bouquetière ont été redemandés et inondés d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours à la rivière.
On aurait bien dû, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner à MM. Diéterle, Séchan et Despléchin leur part d'applaudissements. Les trois décorations duLazzaronesont charmantes. Nous n'osons garantir quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous décideront la question. «Mais, disent les Italiens,se non è vero, è ben trovato.» Cela s'applique surtout à la porte de Capoue, qui sert de fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diéterle, ou M. Séchan, ou M. Despléchin l'a représentée, elle a tort, car on ne saurait imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une végétation plus parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-être, du troisième tableau, où l'œil embrasse de profil le port de Naples et son admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumière d'une vivacité merveilleuse, et l'illusion est si complète que vous croyez sentir d'aplomb sur votre tête le puissant soleil du Midi.
Second Théâtre-Français.--Jane Grey, tragédie en cinq actes et en vers, deM. Alexandre Soumetet de madamed'Altenheim.
Tout le monde connaît l'histoire de Jane Grey, de cette belle et touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya d'une mort prématurée, à seize ans et sur un échafaud, une royauté de neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mère, de son mari, de son père, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland, la fit reine malgré elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle préférait à toutes les grandeurs de la terre, c'était la liberté, c'était la solitude, les douces affections du cœur, les charmantes occupations de l'esprit, la pratique désintéressée et pure des livres pieux, l'étude des philosophes et des poètes.--La sombre politique vint l'arracher à ces travaux paisibles, à ces heures innocentes; l'œil enflammé, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui dit: «Suis-moi! voici un trône!--Non, dit la jeune fille pâle et douce, non!» Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prières d'un époux adoré, mais l'autorité d'une mère inflexible, mais l'ascendant de Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune cœur naïf et dédaigneux des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le neuvième jour de cette royauté éphémère, Jane était précipitée du trône dans un abîme profond. Abandonnée de ceux-là mêmes qui l'avaient poussée le plus violemment à l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor, sa rivale, la reine véritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante de Henri VIII, affecta d'abord la clémence et le pardon. Jane Grey, prisonnière, vécut quelque temps encore: il semblait qu'on voulût lui faire grâce de la vie; mais à la première émotion politique où le nom de l'infortunée se trouva mêlé, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa mort fut pieuse et héroïque: Jane offrit sa tête à la hache courageusement, chrétiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie, avec la sérénité et la douceur qui avaient été les deux grâces de sa personne.
Telle est l'héroïne de la tragédie de M. Soumet et de madame d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une idée de celle œuvre mêlée de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, sifflée et applaudie tout à la fois, par un fait bien entendu de justice distributive.
L'ambition de Dudley rêve, dès le premier acte, la royauté pour Jane Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantôme de souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour être plus sûrement roi sous le nom de Jane, Dudley décide de faire entrer la jeune fille dans sa famille, et de lui donner pour époux son fils lord Guilfort: Jane, et Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc aucun obstacle de ce côté; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le mariage des deux jeunes amants se fasse secrètement; par ce mystère, Dudley évitera d'éveiller les soupçons de Marie Tudor, héritière présomptive d'Édouard VI, roi faible et voisin de la tombe.
Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragédie repose, la cause qui excite les passions et produit les péripéties.
Marie Tudor, en effet, est éprise de Guilfort. L'âpre Marie, dont M. Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu'à vouloir faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, après le prochain trépas d'Édouard VI. Ce rêve de son cœur, Marie le confie à Jane Grey, tout à l'heure fiancée et unie secrètement à Guilfort. Malgré elle, Jane rougit et tressaille; et aussitôt la jalousie de Marie Tudor s'éveille; l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adressés à Guilfort par Jane tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute à ses soupçons. Marie éclate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que Guilfort, plutôt que de laisser soupçonner la vertu de sa Jane bien-aimée, s'écrie: «Elle est ma femme!» Vous jugez de la fureur de Marie. La scène est très-dramatique et très-belle.
Cependant Édouard VI meurt; Dudley a arraché à son agonie un testament qui déclare Marie Tudor déchue du droit au trône et transporte ce droit à Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane de ceindre la couronne; Jane refuse: «C'est Marie qui doit être reine; le bon droit est du côté de Marie; et d'ailleurs, à quoi bon un trône!» Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorité de Dudley, elle se laisse faire et accepté la couronne en pleurant.
Marie, qui ne soupçonne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment où elle vient de monter sur le trône et d'être saluée reine par ses partisans. «Qu'on arrête cette femme!» s'écrie Dudley en désignant Marie; mais Jane répond: «Qu'on lui laisse la liberté!» Marie Tudor sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et méditant la vengeance.
Jane Grey ne tarde pas à payer chèrement sa générosité; les deux armées rivales se rencontrent; l'armée de Jane est vaincue; maintenant c'est Marie Tudor qui règne, et c'est Jane qui est prisonnière avec Guilfort son mari.
A ce moment suprême, la tendresse des deux époux s'exalte jusqu'à l'héroïsme, et la muse métaphorique de M. Soumet prête à cet amour exalté tout l'éclat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus poétiques de la tragédie.
Que médite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans pitié? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre pensée; que Jane et Guilfort se séparent et signent un acte de divorce, et Marie leur fera grâce de la vie! Marie espère ainsi que Guilfort, après avoir brisé les liens qui l'unissent à Jane, reviendra peu à peu à Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la royauté.
«Plutôt mourir que de perdre Guilfort,» dit Jane, repoussant l'acte de divorce avec horreur. Guilfort cependant a signé. Est-ce que Guilfort trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune femme infortunée. Quant à Marie Tudor, Guilfort a pris ses précautions contre son amour; il s'est empoisonné! Au moment donc où Marie croit tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre Jane désespérée. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du bénéfice de la vie que son Guilfort a payé de son trépas! D'ailleurs, Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane Grey n'a plus qu'à marcher à l'échafaud; elle y va d'un pas ferme et d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au désespoir et aux remords.
Un tableau final représente l'exécution de Jane Grey, d'après l'ouvrage célèbre de M. Paul Delaroche. La poésie et la peinture sont sœurs.
Le caractère de Jane Grey est tracé avec goût et délicatesse; Marie Tudor, bien que visant à la grandeur tragique, touche au fracas et à l'exagération du mélodrame. Après ces deux personnages, le reste a peu de valeur et d'originalité. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de tendresse, et nous l'avons signalé en passant; Northumberland n'est qu'un conspirateur taillé sur l'aune ordinaire.
Nous reprocherons à M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un océan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces mille hémistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement parés, tous pleins de recherche et de bruit, et faisant résonner, à chaque vers, la trompette de leurs épithètes sonores. Mais la poésie de M. Soumet n'a pas d'autres allures; elle se donne à tout propos les grands airs d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les qualités de ses défauts, et que dans cet entassement de Pélion sur Ossa, il rencontre plus d'un effet d'une véritable grandeur. Dans cette dernière œuvre, M. Alexandre Soumet s'est associé sa fille, madame d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son père le don de chanter sans fin des vers mélodieux.
Mademoiselle Georges, dans le rôle de Marie, a toute la grandeur et toute la majesté d'une reine; cependant la sèche et gauche Marie Tudor s'étonnerait de se voir si royalement majestueuse et parée.
Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montré de la sensibilité et de l'intelligence dans le rôle de Jane Grey; il ne lui a manqué qu'un peu plus de poésie et de douceur.
Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troublé le troisième acte, le succès a été complet et s'est terminé par une ovation générale du poète et des acteurs.
(Voir t. III, p. 70.)
Ce qui frappe le plus vivement l'œil de l'observateur, quand il parcourt la ville de Lyon, c'est le soin avec lequel on y a ménagé et employé l'espace. A peine çà et là aperçoit-on quelques grands découverts comme les places des Terreaux et de Bellecour; partout ailleurs ce n'est qu'un entassement confus de maisons si hautes que le jour en est presque intercepté. On chercherait vainement, hors de la ligne des quais, une perspective régulière, une de ces rues largement ouvertes où la lumière et l'air se jouent librement. Le cœur de la cité, qui va de la rue des Capucins à la rue Saint-Dominique, est sillonné de ruelles qui se brisent d'une manière inégale, et forment un labyrinthe presque toujours obscurci par le voile des brouillards et un épais nuage de fumée.
Cette disposition de la seconde ville du royaume s'explique par son assiette même. Les deux grands cours d'eau sur lesquels elle est située s'y resserrent de telle façon qu'il a fallu tirer le plus de parti possible de l'étroite langue de terre qui les sépare. La presqu'île de Perrache, qui offre aujourd'hui un précieux moyen d'agrandissement; la vaste plaine qui s'étend des Brotteaux à la Guillotière, et où s'élève une cité nouvelle, n'étaient autrefois que des marécages ou tout au moins des terrains d'alluvion sur lesquels il eut été dangereux de bâtir. Il ne restait donc qu'une superficie fort restreinte, encaissée d'un côté par les hauteurs de la Croix-Rousse, de l'autre par les escarpements de Saint-Just et de Fourvières. De là cette nécessité de resserrer et d'exhausser les habitations, en même temps que l'on réduisait outre mesure l'espace abandonné à la circulation et à la voie publique. Aussi un genre de luxe que possèdent toutes les villes de province, et auquel Paris lui-même ne renonce que peu à peu et à regret, celui des cours et des jardins, est-il absolument ignoré à Lyon. La végétation y est pour ainsi dire supprimée, et les vides intérieurs ménagés dans les constructions sont à peine suffisants pour les éclairer et les aérer de manière à les rendre habitables. Nulle part les maisons ne ressemblent davantage à des niches, et le bourdonnement sans fin qui s'élève de cette enceinte affairée rend cette ressemblance plus frappante et plus juste encore.
La place Saint-Nizier forme, au centre de Lyon, l'un des rares espaces que l'on a pu ménager dans l'intérêt de la salubrité publique. Une magnifique église, dont le style tient du gothique et du lombard, en occupe le centre, et tout autour de l'édifice religieux s'est établi un bazar qui témoigne en faveur de la tolérance de nos ancêtres, ou tout au moins de l'esprit industrieux qui anima toujours la capitale du Lyonnais. Un marché, garni d'échoppes, couvre le reste de la place, et le bruit des cloches s'y mêle incessamment aux cris des marchands et aux mille plaintes des animaux exposés en vente. Rien n'est plus bizarre et plus choquant que l'aspect de ce chef-d'œuvre de l'architecture du moyen âge terminé par des étalages de fripiers, de crémiers, de bouchers et d'herboristes, qui lui font une espèce de soubassement. Aucune profanation ne saurait affliger davantage l'artiste et troubler autant son admiration.
Au sixième étage d'une maison qui borde cette place, on pouvait remarquer, il y a peu d'années, deux croisées qu'unissait entre elles une végétation extérieure. Des tiges de capucines et de pois de senteur, partant des impostes et grimpant le long de la façade sur des soutiens invisibles, décrivaient un arc régulier et se paraient d'une foule de fleurs qui ressemblaient de loin à autant de clochettes. A diverses reprises, dans le courant de la journée, on voyait s'avancer timidement, dans ce cadre de verdure, une tête blonde, un visage charmant quoiqu'un peu pâle. C'est là que le père Potard avait son domicile légal. Quelle était cette fée du logis? En garçon qui sait calculer, et à qui l'habitude des affaires a inspiré une défiance incurable, Potard n'avait jamais voulu se marier. Absent pendant dix mois de l'année, il craignait les suites de ce délaissement forcé, et n'entendait pas donner prise à la raillerie. Il avait donc, à diverses reprises, refusé des partis avantageux.
Mais quelle était alors la jeune fille qu'on voyait chaque matin paraître à cette croisée de la place Saint-Nizier, semblable à une fleur détachée du sein du feuillage? Pour peu qu'on la suivit dans ses habitudes, il était facile de voir qu'elle agissait en maîtresse de la maison. Absent dès le matin, le troubadour ne faisait chez lui que des stations fort courtes, et il rentrait le soir, sans bruit, à une heure assez avancée. Les amis de Potard l'avaient souvent plaisanté à ce sujet, en célébrant sa conquête et lui faisant compliment d'une aussi bonne fortune; mais il entrait alors dans de telles colères, et repoussait si énergiquement les allusions et suppositions graveleuses, qu'on s'était accordé à tirer un voile sur ce mystère de sa vie et à l'oublier complètement. En ce qui concernait ce détail, le troubadour était intraitable: il dérogeait il tout, à son humeur, à son caractère, à ses habitudes. Lui, si ouvert, si communicatif, s'enveloppait alors d'un voile sombre et ne se laissait pas pénétrer. Au café, en voyage, sur la place publique, il était toujours le facétieux. Potard, Potard le troubadour; mais son domicile était muré pour les curieux, et même pour ses amis les plus intimes. Personne ne pouvait se flatter d'y avoir mis les pieds.
Comme le romancier a des privilèges surnaturels, et que les portes les mieux closes s'ouvrent devant lui, nous allons pourtant soulever le voile qui couvre cet intérieur, dût le père Potard s'en formaliser. Il est neuf heures du soir, et nous voici dans une petite salle à manger dont la propreté fait tout le luxe. Les maisons de Lyon offrent, en général, un contraste qui affecte fort désagréablement le regard. L'escalier tout en pierres massives, mal équarries et d'un parement grossier, s'ouvre sur des couloirs sombres, garnis d'aspérités boueuses que les pieds des passants tendent à exhausser peu à peu, et se développe, sur une hauteur de huit étages, par une cage enfumée, informe et dont les parois salpêtrées sont dans un état de suintement perpétuel. Jamais le soleil n'arrive jusque sur ces noirs paliers et ces degrés sans fin qui sont voués à l'humidité et aux ténèbres. Le badigeon, qui pourrait leur rendre quelque clarté, semble ignoré à Lyon, et la ville qui confectionne des tissus si brillants et si délicats semble se plaire dans une robe de suie et de moisissure. Mais quand on quitte l'escalier pour entrer dans les appartements, à l'instant la perspective change. Tous les murs intérieurs portent un revêtement en boiserie, orné de quelques moulures et recouverts d'une peinture gris-clair que relève un vernis brillant. C'est la tapisserie à l'usage de la ville, et les marchands de papiers peints doivent s'en trouver fort lésés.
Le logement du père Potard était une espèce de bonbonnière de ce genre, et tout y attestait la présence de mains soigneuses et attentives. Rien qui ne fût brillant et lustré, rien qui ne fût empreint d'un certain goût et d'une élégance naturelle. Les couleurs des meubles et des rideaux étaient parfaitement assorties, la petite cheminée à tablier avait les proportions et l'harmonie désirables; partout des trumeaux et des corniches, des parquets bien cirés et des boiseries bien jointes. Les femmes seules savent créer et entretenir ces détails du bien-être intérieur. Aussi en voyait-on deux dans la pièce où nous venons d'entrer; l'une assise près d'une lampe à réflecteur et travaillant à un ouvrage d'aiguille, l'autre achevant de mettre le couvert et de pourvoir aux préparatifs du repas. L'argenterie est sur la table, les assiettes de porcelaine aussi; tout cela indique l'aisance et même quelque raffinement. De temps en temps la jeune fille quitte son siège pour aller vers la porte d'entrée et prêter l'oreille aux bruits qui viennent du dehors, puis elle se rassied en laissant échapper un petit geste d'impatience. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est le visage qui se montre chaque jour à la croisée de la place Saint-Nizier, entre les pois de senteur et les campanules rouges des capucines. L'expression en est douce et touchante; les traits d'une finesse achevée portent cependant ce caractère de souffrance commun aux populations à qui l'air et l'espace sont mesurés d'une manière avare. Un sentiment de mélancolie s'y laisse voir; on dirait un ange qui se souvient d'une patrie meilleure, une Mignon de Goethe se rattachant par la pensée aux rayons du soleil natal et aux horizons de cette contrée heureuse que couvrent des orangers en fleur. L'autre femme est une vieille Bourguignonne qui porte le costume de sa province; alerte malgré ses rides, elle va et vient, donne l'œil à tout, surveille ses fourneaux en même temps qu'elle s'occupe du service, et de loin en loin jette sur la jeune fille, assise dans l'angle de la pièce, un regard furtif et presque maternel.
«Marguerite, dit enfin celle-ci en laissant échapper un soupir, il me semble qu'il se fait tard. Quelle heure est-il donc?
--Neuf heures et cinq minutes à la pendule de la chambre, mam'selle Jenny. Il n'y a pas encore grand mal.
--Bon ami devrait être ici depuis demi-heure au moins, Marguerite. Tu sais qu'il est très-exact pour le souper.
--N'y a pas de quoi s'inquiéter, mam'selle. Les Grabeausée l'auront retenu; c'est l'époque de l'inventaire. Faut que le bourgeois soit là pour la chose d'aider ces messieurs du magasin. Un petit coup de collier, quoi!
--Tu as raison, Marguerite, je suis un enfant. Mais je ne sais! les larmes me viennent aux yeux malgré moi. J'ai l'idée qu'il nous arrivera quelque malheur. Mon Dieu! mon Dieu! Il y a des moments ou je voudrais être morte.
--Sainte Vierge! que dites-vous? s'écria la vieille servante en faisant un signe de la croix. Ne parlez donc pas comme çà, mam'selle; vous allez offenser Dieu.
--C'est qu'aussi on n'est pas malheureuse comme je le suis. Huit jours sans le voir; huit jours entiers, Marguerite!
--Comment, huit jours? Il a dîné ici ce matin, le bourgeois. Votre mémoire déménage, mam'selle; à cette preuve qu'il vous a porté un joli châle boiteux, comme il dit. Tenez, celui qui est là, sur cette chaise.
--Ce n'est pas de bon ami que je parle, Marguerite.
--Et de qui donc?
--Tu sais bien! De qui pourrait-ce être? C'est de lui.
--Ah! de lui? Vous y pensez encore? ajouta la Bourguignonne en prenant un ton presque sévère. Je croyais que c'était rompu.
--Rompu, oh! j'en mourrais! Marguerite, que je souffre! Dieu, que je souffre!»
En effet, la figure de la jeune fille exprimait un sentiment d'angoisse profonde: son teint avait pris des tons mats de la cire, son regard était fixe et terne, ses traits avaient quelque chose de contracté qui touchait à l'égarement. La vieille servante se sentit désarmée par cette crise:
«Mam'selle, dit-elle à sa maîtresse; ne vous mettez donc pas dans ces états-là! Vrai, vous me fendez le cœur. Avez pitié de votre pauvre Marguerite qui vous a nourrie, élevée et ne vous a pas quittée depuis seize ans. Il reviendra, croyez-le, il reviendra.
--Tu crois, répliqua la jeune fille en poussant un long sanglot; tu crois, ma bonne? Que le ciel t'entende!»
Un torrent de larmes s'échappa de ses yeux et procura quelque soulagement à cette douleur contenue. Quand Marguerite la vit plus calme, elle ajouta:
«Écoutez, mam'selle; rien n'est plus aisé que de tromper une pauvre vieille femme qui a son marché à faire, une maison à tenir en état, de mauvais yeux et des oreilles pas trop bonnes. Vous êtes votre maîtresse absolue; à seize ans, c'est beaucoup. M. Potard ne peut pas être là. Dam! le pauvre cher homme! son métier est de battre les grandes routes; faut bien faire venir l'eau au moulin. On ne manque de rien ici, mais pourquoi? Parce qu'il est en tournée pour les Grabeausée. S'il restait à surveiller sa maison, adieu le métier, adieu les profits! La misère entrerait par cette porte. Plus de nappe blanche, plus d'argenterie, plus de châles, plus de linge dans les armoires; tout filerait peu à peu comme çà est venu. Et la misère, si vous saviez comme c'est triste!
--Bah! quand le cœur est heureux!
--Ne parlons pas ainsi, mam'selle: vous n'y avez pas passé comme nous autres villageoises. Il n'y a pas d'amour qui y résiste. C'est pour vous dire qu'il faut bénir ce bon M. Potard à toute heure de votre vie. Et penser que nous lui préparons du chagrin, à ce pauvre cher homme! Dieu! s'il allait s'en apercevoir! Vous, mam'selle, vous n'avez rien à craindre; mais moi, il me tuerait! et, faut être juste, je l'aurais bien mérité.
--Huit jours sans donner signe de vie! songes-y donc, Marguerite, reprit Jenny, dont la pensée suivait une autre direction que celle de la vieille servante.
--Allons, voilà que sa marotte la reprend.
--J'ai regardé de tous les côtés, Marguerite; sur la place, dans la rue, à la croisée de son petit logement de derrière; personne, personne! Huit jours ainsi, quelle agonie!»
Les deux femmes en étaient là de leur entretien quand un bruit soudain et étrange se fit entendre sur le palier de l'appartement; ou entendait des pas rapides résonner sur les marches de l'escalier, comme si plusieurs personnes se fussent poursuivies; cette course bruyante était entrecoupée d'exclamations confuses dont le sens ne parvenait pas jusqu'aux oreilles de la jeune fille. Enfin, après quelques minutes de ce manège, il se fit un moment de calme, et un violent coup de sonnette retentit à la porte.
«Sainte Vierge! s'écria Marguerite, qui peut sonner ainsi?
--Ouvrez donc,» dit une voix, en accompagnant cet ordre d'un énergique juron.
Marguerite reconnut son maître, et obéit. Le père Potard se précipita chez lui avec l'impétuosité d'un ouragan, et alla se jeter, hors d'haleine, sur un grand fauteuil qui garnissait la salle à manger. Toute sa personne respirait le plus beau désordre: chacun de ses cheveux, plus hérissés que d'ordinaire, semblait porter une goutte de sueur; le nœud de sa cravate avait exécuté un mouvement de conversion, et ne se présentait plus qu'en silhouette; les boutons du gilet avaient cédé à un effort trop brusque, et les pans de la redingote étaient bouleversés comme par un coup de vent. Étendu sur son fauteuil, le troubadour ne semblait plus avoir de force que pour souffler et s'essuyer le visage avec un foulard.
«Ouf! dit-il enfin... En voilà un qui a voulu me faire gagner le souper.. Quelle partie de barres!... Sacripant, va!... tu es heureux que le pied m'ait glissé... Figure-toi, ma petite Jenny, ajouta-t-il quand les voies respiratoires eurent repris chez lui un mouvement plus régulier, figure-toi qu'en rentrant j'ai failli mettre la main sur un malfaiteur.
--Un malfaiteur! s'écrièrent à la fois les deux femmes.
--Oui, un malfaiteur; vous allez voir. Marguerite, un petit verre de n'importe quoi pour me refaire: j'ai la voix dans les talons.»
Quand il se fut garni l'estomac de ce cordial, le père Potard reprit:
«Voici la chose; je venais souper comme de coutume, lorsqu'en ouvrant l'allée de la maison, je vis se glisser à mes côtés une espèce d'ombre qui prit de l'avance sur moi et enfila l'escalier. C'est bien; je n'y prends pas garde: Probablement, me dis-je, c'est un locataire qui regagne son appartement. Au premier étage, même manœuvre: au moment où je tourne la rampe, le sylphe s'échappe et monte un étage plus haut; au second, au troisième, au quatrième, même cérémonie. Alors, je me ravise et réfléchis: Cet homme, pensai-je en moi-même, doit exercer quelque industrie non autorisée par les lois; il prend chasse jusqu'à ce que je me sois remisé quelque part, et puis il continuera son commerce. C'est bien, opposons stratégie à stratégie. Au lieu de monter, alors que fais-je? Je me livre à une halte savante, afin de tromper l'ennemi, et puis je m'achemine vers notre sixième à pas de loup. Arrivé à mi-chemin, j'aperçois, dans une chambre située sur le derrière, une lumière qui se déplace vivement.
--De quel côté? dit Jenny, interrompant le père Potard avec une vivacité inquiète.
--Là, sur la cour, ma petite, vis-à-vis de notre cuisine. Mais laisse-moi achever, la lumière s'éteint, et je m'efface de nouveau. Alors, je vois déboucher nom drôle sur notre palier; il avait probablement un paquet de fausses clefs à la main, car je l'entends ferrailler comme s'il crochetait une porte. Oh! alors je ne me contiens plus; je me précipite sur lui afin de le livrer à la police; mais mon gaillard se met à jouer des jambes avec une supériorité à laquelle je suis forcé de rendre hommage. Il me trompe par une feinte, m'éloigne par une poussée, et descend les escaliers huit à huit. De malfaiteur doit être de première force sur la gymnastique; dans son genre d'industrie, on a l'emploi de ce talent. Bref, j'ai eu beau courir, il m'a glissé entre les doigts. Mais c'est égal, je le repincerai; il n'a qu'à bien se tenir.»
Pendant que le père Potard poursuivait le récit de son aventure, la jeune fille semblait en proie à une émotion que trahissait le jeu de sa physionomie. Le dénoûment sembla pourtant la rassurer et, elle dit:
«C'est une fausse alerte, bon ami; il faut oublier cela.
--Non, saprelotte, j'ai mon idée; ou ne fait pas aller le père Potard. Après le souper, j'irai chez le commissaire.»
On se mit à table, et le repas fut triste. Le troubadour, qui se chargeait ordinairement de l'égayer, obéissait malgré lui à une certaine préoccupation, et Jenny était retombée dans sa mélancolie habituelle. La vieille Marguerite ne songeait qu'au service. Avant le dessert, Potard se leva, embrassa la jeune fille sur le front, prit son chapeau et se disposa à sortir.
«Où allez-vous donc, bon ami? lui dit celle-ci avec anxiété.
--Sois sans crainte, mon enfant, tout se passera bien; j'y veillerai. Mon drôle n'en aura pas le dernier mot.»
Sans s'expliquer davantage, il ouvrit la porte, prit son passe-partout et disparut. Mais au lieu de descendre l'escalier, il se blottit dans une encoignure sombre et garda le plus profond silence. Une heure s'écoula ainsi, et déjà Potard désespérait de prendre sa revanche, quand des pas mesurés résonnèrent dans l'allée de la maison. C'était la marche d'un homme qui prenait évidemment quelques précautions et amortissait à dessin le bruit de ses mouvements. Un pressentiment annonça au troubadour que c'était là son ennemi; il retint son haleine et prêta une attention profonde. Le son régulier des pas se rapprochait toujours, et l'inconnu s'arrêta au sixième étage, précisément devant la porte de Potard. Déjà même il se penchait vers la serrure, quand une main terrible le saisit au collet en même temps qu'une voix de stentor retentissait à son oreille.
«Ah! je te tiens enfin! ah! chenapan! ah! gibier de potence, tu ne m'échapperas pas cette fois! ah! scélérat! ah! pendard! nous allons enfin savoir qui tu es.»
En même temps le troubadour ouvrait sa porte, et contenant l'inconnu à l'aide d'une vigoureuse étreinte, il le poussait dans son appartement.
(La suite à un prochain numéro.)
C'est le dimanche des Rameaux que commencent, dans la métropole du monde chrétien ces cérémonies fameuses de la semaine sainte qui y attirent un si grand nombre d'étrangers et qui ont dû se célébrer cette semaine même, telles que nous avons eu le bonheur de les voir il y a deux ans, telles que nous allons essayer de les décrire; car depuis des siècles elles n'ont subi aucun changement important.
L'Église prend le deuil le matin dudimanche des Rameaux: les autels, les croix, les nuages sont recouverts de voiles violets; les célébrants portent des vêtements de même couleur. Ce deuil se prolonge jusqu'auGloria in excelsisde la messe du samedi saint.
La première de toutes les cérémonies de la semaine sainte est celle de la bénédiction et de la distribution des palmes, faites par le pape à la chapelle Sixtine ou à Saint-Pierre.
Lorsque Sixte V éleva sur la place de Saint-Pierre l'obélisque qui la décore, il défendit expressément à qui que ce fût de dire un mot sous peine de mort, de peur que les exclamations de la foule ne troublassent les ingénieurs ou n'empêchassent les ordres des chefs d'arriver jusqu'aux ouvriers. Cependant, à un certain moment, les cordes se relâchent, elles s'étirent, elles vont se rompre, et l'obélisque, en tombant, va se briser sur le pavé. «De l'eau sur les cordes», s'écrie une voix dans la foule; et cette heureuse idée, donnée par un jeune marin, est un trait de lumière; les cordes sont mouillées, elles se raffermissent, et l'obélisque est assis pour des siècles sur sa base de granit.
Ce marin s'appelait Bresca; il était de San-Rémo (États sardes).--Le pape, l'ayant fait appeler, lui demanda quelle récompense il voulait: «Je ne désire, répond il Bresca, que le droit de fournir seul des palmes à la ville de Rome le jour des Rameaux.» Depuis ce temps, lui et ses descendants ont toujours gardé ce privilège. Pie VII conféra de plus à perpétuité le grade de capitaine de marine au chef de la famille Bresca, et remplaça par une rente annuelle de 120 écus romains (642 fr.) le droit qu'ils avaient de faire entrer à Rome des bateaux de marchandises affranchies de tout tribut, ce qui avait fini par entraîner des abus sans nombre.
Le dimanche des Rameaux, à vingt et une heures et demie, le grand pénitencier se rend à son tribunal de pénitence, à Saint-Jean de Latran. Assis sans chape, et coiffé du bonnet carré de cardinal, il tient une longue baguette dont il frappe légèrement sur la tête, d'abord les prélats, puis les assistants accourus pour gagner l'indulgence de cent jours accordée à cet acte d'humilité. Si personne ne se présente ensuite à son confessionnal, il se retire en remerciant les prélats qui l'ont suivi... Le mercredi saint, la même cérémonie a lieu a Sainte-Marie-Majeure; le jeudi saint, à Saint-Pierre.
Le lundi et le mardi saints ressemblent à Rome, comme partout ailleurs, aux autres jours de l'année; seulement les églises sont plus fréquentées.
Bénédiction du pape le jeudi saint.
Les grandes cérémonies ne commencent donc que le mercredi saint auxCendres, qui se chantent à la chapelle Sixtine, à vingt-deux heures, deux heures avant le coucher du soleil. Ce jour-là, le pape porte la chape de drap d'or rouge et la mitre d'argent; les, cardinaux sont en soutanes et en chapes violettes. Pendant le Benedictus, on éteint successivement douze des treize cierges allumés sur l'autel; et on place le treizième derrière l'autel, en commémoration de la défection des douze apôtres et de la fidélité de la Vierge. On chante ensuite leMiserere, qui est suivi de l'oraison dont les premiers mots sontRespice, quæ sumus. Le célébrant, toujours à genoux et la tête découverte, de même que les ministres, récite tout haut cette prière jusqu'auqui tecum, etc. Alors il baisse entièrement la voix.
«A peine la prière est-elle achevée qu'on entend, dit un ancien auteur, le bruit des baguettes qui frappent sur les sièges et sur les bancs, pour figurer l'ensevelissement du Seigneur. Souvent les poings se mettent de la partie; les enfants augmentent le carillon; et le peuple, dont la dévotion est presque toujours opposée aux lumières de bon sens, prend assez de goût à ce bruit pour ne pas le finir sitôt. Un acolyte l'arrête, en montrant le cierge qu'il avait caché sous l'autel. C'est le signal du silence.»
Cédons un moment la parole à un écrivain contemporain (1) qui nous fera le récit d'un épisode curieux des cérémonies du jeudi saint dans lequel il a joué un rôle.
Note 1:Rome et l'Italie méridionale; promenades et pèlerinages; par M. de. Sivry. 1 vol. in-8 orné de 16 belles gravures sur acier. Paris, 1844. Belin-Leprieur.
«Le jeudi saint, au matin, dit M. de Sivry, je me présentai à Saint-Marcel au Corso, église bâtie sur l'emplacement de la maison d'une pieuse dame romaine, nommée Lucine, près du temple d'isis Exorata. C'était ma paroisse à Rome, et je tenais à y remplir le devoir pascal. J'y communiai sans messe, comme c'est assez l'usage en Italie; d'ailleurs il n'y a, le jeudi saint, qu'une seule messe, c'est la messe chantée qui se dit vers dix heures.
«Si je n'avais pas été prévenu d'avance, j'aurais été fort surpris de voir, après ma communion, un sacristain déposer auprès de moi, sur la balustrade où j'étais agenouillé, un petit billet imprimé ainsi conçu:
Inceni quem diligit anima mea,tenui eum, nec dimittam.(Cant. Cant., cap. III, v. 4.)Commun. Romæ Paschatis tempore,in Ven. Ecclesia Parochiali S. Marcelli.Ann. Domini 1844.Fr. Philippus Mareschi, parachus.
«J'ai trouvé celui que mon cœur aime, je l'ai saisi,et je ne le laisserai point s'échapper.»(Cant. des Cant., ch. III, v. 4.)«Communié à Rome, au temps de Pâques, dans lavénérable église de Saint-Marcel.L'an du Seigneur 1844.F. Philippe Mareschi, curé.»
SS. Grégoire XVI, le pape actuel.
«Or, voici l'utilité de, ces billets. A Rome, où le pouvoir civil et la religion se prêtent un mutuel secours, il n'est pas rare de voir les peines ecclésiastiques appliquées souvent comme peines de police, et par contre coup la force publique venir au secours du prêtre qui ne peut parvenir à convaincre ses ouailles par l'ascendant de sa parole. Si l'excommunication frappe le gendarme qui ne fait pas bien son devoir, qui, par exemple, arrêterait un brigand dans un lieu d'asile, la prison menace de ses châtiments corporels celui qui, sans empêchement légitime et authentique, laisserait s'écouler les fêtes de Pâques sans satisfaire au commandement de l'Église. Voici à ce sujet comment les choses se passent: quelques jours avant le temps pascal, les curés s'en vont dans chacune des maisons particulières qui sont sous leur juridiction, pour avertir leurs paroissiens que le grand jour approche, et pour inscrire sur un registre les noms de quiconque est en âge de communier. Cet avis donné, et cette formalité remplie, chacun se conduit comme il l'entend; mais une ou deux semaines après la quinzaine de Pâques, les mêmes curés repassent dans les mêmes maisons et se font donner les billets de communion de tous ceux dont ils ont enregistré les noms. Alors malheur à qui n'a pas le sien (2)! il subit d'abord une vigoureuse réprimande, et son nom est affiché aux portes de l'église. A partir de ce moment, il est traité par ses amis et ses proches comme un excommunié; chacun refuse de partager avec lui le feu et l'eau; et si un employé du gouvernement se rendait coupable de cette faute, il serait immédiatement destitué. Cependant on lui laisse quelques semaines pour réparer sa faute. Si, après ce temps, il n'a point accompli le précepte, on l'emmène en prison, où il est éloigné de toutes les occasions du péché, et peut méditer à son aise sur la nécessité de rentrer en grâce avec l'Église. Ensuite on le conduit dans la maison des Exercices spirituels, où des prêtres zélés l'exhortent, le prêchent, le catéchisent, et il n'en sort enfin que bien et dûment confessé et communié.»
Note 1:Quoique ce billet ne soit pas nominal, le même ne peut servir à plusieurs, parce qu'il faut que chacun représente et comme le sien propre, et que d'ailleurs il y a peine d'excommunication pour celui qui ferait la fraude à cet égard.
Cependant la messe est terminée, la foule des fidèles accourue pour l'entendre sort en désordre des églises et se précipite pèle-mêle du côté de la place Saint-Pierre! Un seul cri s'échappe de toutes les bouches: La bénédiction! la bénédiction! Déjà les soldats du pape, cavalerie et infanterie, sont rangés en bataille sur la place; au-dessus de la colonnade servant d'avenue à Saint-Pierre, se pressent les étrangers curieux ou les Romains qui ont obtenu des entrées de faveur. Le peuple s'entasse agenouillé sur les marches de la basilique. Le bruit et le désordre augmentent avec la foule. Tout à coup un silence profond succède à ce tumulte; un murmure, une acclamation, un mouvement général annoncent que le pape approche. Porté sur son trône de velours par douze palefreniers vêtus de rouge, placé sous un dais magnifique, entouré des cardinaux la mitre en tête, précédé des évêques et des prélats mitrés, escorté des suisses et de ses gardes nobles en grande tenue, le souverain pontife traverse lentement la ville immense qui s'étend au-dessus du vestibule de la basilique, et s'avance ainsi jusqu'au bord de la fenêtre vaste, cintrée, ouverte au milieu de la façade et appelée la loge de la bénédiction. Là, toujours assis, la tiare en tête, il lit à haute voix la formule d'absoute qui précède la bénédiction; puis se levant et tendant les bras au ciel, il répand avec profusion sur la ville et sur le monde,urbi et orbi, les trésors de la grâce divine.Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius et Spiritus Sanctus. «A ces mots le canon tonne au château Saint-Ange, les trompettes, les tambours, les cloches éclatent à la fois, et par mille voix de la foule immobile et agenouillée s'élève vers le Seigneur, dit un voyageur, l'amenuniversel du monde.»
Autrefois, avant de donner bénédictionurbi et orbi, le pape excommuniait solennellement les hérétiques et les impénitents. L'excommunication du jeudi saint était appelée vulgairement la publication de la bullein cæna Domini.Le sous-diacre, qui était à la gauche de Sa Sainteté, faisait, enfin, la lecture de la bulle; le diacre, placé à sa droite, la lisait ensuite en italien. Alors on allumait des cierges, et chacun prenait le sien. L'excommunication publiée et les morceaux de la bulle jetés au vent, le saint-père et les cardinaux éteignaient leurs cierges et les jetaient sur le peuple. Cette cérémonie ne se pratique plus aujourd'hui.
La bénédiction donnée, Sa Sainteté jette au peuple, non pas des indulgences, comme le dit tort M. Simond, mais la bulle que deux cardinaux-diacres eut lue en latin et en italien, et qui accorde une indulgence plénière aux assistants.
Ces cérémonies sont suivies lavement des pieds et de cène, où le pape en personne lave les pieds des treize pèlerins ou apôtres, et les sert suite à table.
Le soir du jeudi saint on chante encore leMisereredans chapelle Sixtine. Pendant l'office des ténèbres, le trône du pape est dégarni et sans baldaquin; les voiles de la croix de l'autel sont noirs, les cierges sont de cire jaune. Dès que la nuit arrive, l'intérieur la basilique de Saint Pierre est éclairé par une grande croix en lames de cuivre, de dix mètres environ, brillante de cent vingt-six lumières, et suspendue en l'air au-devant du grand autel. Depuis le jeudi midi jusqu'auGloria in excelsisde la messe samedi saint, Rome tout entière paraît plongée dans une profonde affliction. Les cloches se taisent, même pour sonner les heures aux horloges publiques; ce sont des enfants qui vont l'annoncer dans les rues avec une espèce de crécelle. Il n'y a plus d'eau bénite dans les églises, plus de cierges blancs sur les autels, plus d'encens, on ne fait plus signe de la croix, le pape ne donne plus bénédiction; les tambours détendus rendent un bruit sourd et lugubre.
Le vendredi saint, dans la matinée, le pape, les cardinaux, les évêques et les prélats adorent la croix à la chapelle Sixtine. Pendant cette cérémonie, on chante l'Improperiumde Palestrina, et l'hymnepange, si précieuse dans l'histoire de la musique; car c'est le seul morceau qui nous reste du plain chant rythmique des anciens... Le soir, aux ténèbres, on chante, à la chapelle Sixtine, le célèbreMiserered'Allegri. Il faut aller à Rome exprès pour entendre, à genoux, cette musique divine; le pape, revêtu de ses habits ordinaires, suivi sacré collège et escorté des gardes nobles des Suisses, descend dans la basilique de Saint-Pierre pour y vénérer les reliques de la croix, de la lance et du saint suaire (santo vollo), que les chanoines exposent à la piété des fidèles, du haut d'une tribune pratiquée dans l'un des gros piliers du chœur. Le pape est à son prie-Dieu, à l'extrémité de la grande nef, devant la croix illuminée suspendue, comme la veille, au-dessus de la Confession de saint Pierre; on éteint alors toutes les autres lumières, même les cent lampes de la Confession, qui restent allumées pendant le reste de l'année; derrière le pape, mais à quelque distance, les cardinaux sont agenouillés devant des bancs de bois; lorsque le saint-père et le sacré collège ont quitté l'église, elle se change en un lieu de promenade, où la foule circule en tous sens, surtout pour y admirer les divers effets de lumière produits par la grande-croix illuminée.
Le pape à la loge de la bénédiction.
Pétards tirés par le peuple, le samedi saint.
La nuit du vendredi saint, les boutiques de viandes salées et de porc frais, dont les étalages annoncent la fin prochaine du carême, sont mieux éclairées que de coutume; des guirlandes de feuillages, entrelacées de rubans garnis de bandes de clinquant d'or, en ornent la devanture et l'intérieur; enfin la petitemadonaporte déjà la parure des grandes fêtes.
Le samedi saint, deux cérémonies importantes ont lieu aux deux extrémités de la ville, le baptême et la confirmation des nouveaux convertis à Saint-Jean-de-Latran, et la messe du pape Marcel à la chapelle Sixtine. Cette messe, chef-d'œuvre de Palestrina, ne se chante que ce jour-là dans toute l'année; elle est à six voix et produit un effet extraordinaire. Le samedi saint, comme le jeudi, on ne dit pas d'autres messes que la grand'messe, et encore, seulement dans les églises paroissiales. AuGloria in excelsis, les cloches, muettes depuis trois jours, sonnent à toute volée, les canons du château Saint-Ange mêlent leurs explosions retentissantes au bruit soudain qui éclate au même instant dans toutes les rues. Le long des maisons, les laquais et les gens du peuple rangent des vases de terre, des cruches, des marmites hors d'état de servir et que l'on réserve pour ce jour-là; sous la poterie renversée ils placent des marrons de poudre qui la fait voler en éclats; à ces détonations répondent les cris de joie de la foule, et des coups de fusil tirés des fenêtres.
«Dans la journée du samedi saint, on fait bénir dans chaque famille, dit M. de Sivry, le déjeuner de Pâques, qui se compose invariablement d'une soupe aux œufs, qu'on ne mange guère qu'en cette occasion, d'un gâteau composé d'une pâte très-épaisse au beurre et au fromage, gâteau énorme sur lequel toute la maison peut vivre pendant huit jours, et d'un chevreau rôti en souvenir de l'agneau pascal.
«Le curé de la paroisse vient exprès dans chaque maison faire cette bénédiction, à laquelle sont appliquées des indulgences. Les humains sont tellement attachés à cette pratique, que les pauvres, s'en vont demander à la porte des monastères de quoi préparer ce déjeuner: ils s'adressent de préférence aux capucins, qui leur donnent des œufs, un morceau d'agneau et desalame(saucisson) avec deux ou trois verres de vin.
«Ce jour-là encore, on lave toutes les maisons de haut en bas; il semble qu'on laisse, comme Jésus, toute la dépouille du vieil homme pour renaître à une vie nouvelle.»
La cérémonie la plus imposante du jour dePâquesà Rome est la messe de Saint-Pierre, célébrée par le pape au grand autel de la Confession. S. S. arrive à travers la vénérable basilique, enveloppé de la chape pontificale, couronné de la triple couronne, et porté sur son trône au milieu du silence et de l'avide curiosité de la foule. Un grand nombre de cardinaux, vêtus de chapes, de chasubles ou de dalmatiques de drap d'argent brodé d'or; les patriarches étrangers, toute la prélature romaine et les hauts dignitaires civils, le sénateur, le conservateur, la garde noble en uniforme, le président, et l'auguste cortège arrivent ainsi jusqu'à la tribune, environnés de toute la pompe du culte catholique.
Après la messe, S. S. donne, comme le jeudi saint, la bénédiction pontificale sur le grand balcon de la basilique.
Empruntons maintenant à un autre écrivain la description de la dernière cérémonie de la semaine sainte.
«Les curieux furent ensuite dîner en hâte, dit M. Simond, et se préparer pour l'illumination et le feu d'artifice qui terminent la semaine sainte. A la nuit, tombante, toute la façade de Saint-Pierre se trouva couverte de voltigeurs suspendus à des cordes, qu'on voyait passer comme des oiseaux, d'un chapiteau de colonne à l'autre, monter et descendre en tous sens, courir le long des corniches, grimper par les côtés saillants de la coupole et par la lanterne jusque sur la boule dorée, se mettre enfin à cheval sur la croix qui termine l'édifice. Un assure que ces hommes entendent la messe, se confessent et reçoivent l'absolution, enfin mettent leur conscience en règle avant de commencer une opération qui présente de si grands dangers. Toute la façade de Saint-Pierre et toute la colonnade qui y aboutit brilla bientôt de la douce lumière de cinquante mille lanternes de papier; mais, en moins d'une heure et à un certain signal, l'édifice entier parut tout à coup en flammes, au moyen d'un très-grand nombre de vases pleins de copeaux et de térébenthine, et distribués sur toutes les parties de l'édifice, auxquels on met le feu simultanément; l'effet en est prodigieux, mais de courte durée. Ce coup de théâtre était à peine fini, que la foule s'est portée sur le pont du château Saint-Ange, afin d'occuper le quai de l'autre côté du Tibre; et ce ne fut pas sans difficulté que nous atteignîmes la maison où nous avions des fenêtres. Rien de comparable certainement ne s'était jamais offert à nos regards. On ne saurait décrire la variété, la force, l'étendue et la durée du feu qui enveloppait le château Saint-Ange, et s'élançait à une hauteur prodigieuse; l'artillerie du château tonnait sans cesse au milieu de ces torrents de flammes, et le Tibre lui-même semblait rouler du feu. Après que tout fut fini, on revit Saint-Pierre, oublié momentanément, paraître, au sein de la nuit obscure, comme une constellation nouvelle à son lever.»
Le pape actuel, S. S. Grégoire XVI, achève aujourd'hui sa soixante-dix-neuvième année; il est né le 18 septembre 1705, à Belline, dans l'État vénitien. Entré, dès sa jeunesse, chez les bénédictins camaldules; il s'y distingua par ses talents et par sa piété. SaDissertation sur le triomphe du Saint-Siège et de l'Église, ou les Novateurs battus par leurs propres armes, obtint surtout un grand succès. En 1800, Pie VII le nomma membre de l'Académie de la religion catholique, qu'il avait fondée. A dater de cette époque, le P. Maur Cappellari (tel était son nom de famille) publia presque chaque année un Mémoire, qui attira l'attention de l'Église. Lors de l'enlèvement de Pie VII, il se retira à Saint-Michel de Murano, dans l'État vénitien; et, en 1814, s'étant rendu à Padoue, il y apprit la délivrance du souverain pontife. «Cet événement bien heureux, dit un de ses biographes, lui inspira un nouvel écrit sur leconcours extraordinaire de tant de prodiges considérés comme motifs de foi.» Quelque temps après il revint à Rome, où il fut successivement nommé abbé procureur général, consulteur de l'inquisition, de la propagande et des affaires ecclésiastiques, examinateur des candidats aux évêchés, consulteur de la correction des livres de l'Église orientale, vicaire général des camaldules, et enfin préfet de la propagande. Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1830, mourut Pie VII, après vingt mois de pontificat. Le 2 février 1831, le cardinal Maur Cappellari fut élu pour le remplacer, et prit le nom de Grégoire XVI. Il ne nous appartient pas de faire dans ce journal l'histoire des treize années de son pontificat. Nous terminerons cette courte notice biographique par l'anecdote suivante, empruntée à M. de Geramb: «Celui dont le chef auguste est ceint de la triple couronne de Benoit XII, et dont l'autorité s'étend sur toutes les nations, couche à côté d'un lit magnifique sur une pauvre couchette où il n'y a qu'une paillasse; sa vie est celle d'un gentilhomme peu fortuné. On raconte que, quand il fut nommé pape, son maître d'hôtel étant venu lut demander de quelle manière il voulait que sa table fût servie; «Crois-tu, lui dit-il, que mon estomac soit changé?» Ajoutons, toutefois, ce que M. de Geramb a oublié de nous apprendre, c'est que S. S. Grégoire XVI est de tous les chrétiens celui qui fait le mieux le café.
Une société étant donnée où la fortune et les jouissances qu'elle procure sont le but, le rêve, la religion de la plupart des hommes, où l'éducation morale n'est pas encore le droit de tous, où le travail lui-même n'est pas toujours assuré aux travailleurs, où la vie est une course au clocher dont le prix appartient souvent au plus habile et rarement au plus honnête; en un mot, dans une société qui développe tous les appétits sensuels, le goût du luxe, l'amour de l'oisiveté, et où rien n'est organisé pour assurer aux populations, en échange de leurs travaux, un minimum de bien-être matériel et moral; dans une société semblable, trouver le moyen, non de faire que chaque Tantale ait un fruit pour sa faim et une goutte d'eau pour sa soif, mais que chaque coupable soit emprisonné de façon qu'en rentrant dans le monde il se contente de peu ou de rien, et ne soit plus tenté de porter sa main vers les fruits défendus incessamment offerts à sa convoitise. Telle est, dans toute sa vérité et dépouillée de tout prestige et de tout ornement philanthropique, la question difficile que les nations de l'Amérique et de l'Europe se sont posée depuis un demi-siècle, et qu'elles sont loin encore d'avoir résolue. La difficulté est grande en effet, et d'autant plus grande, qu'on n'ose pas ou qu'on ne peut pas attaquer le mal à sa source, en combattre les causes. Tant qu'il en sera ainsi, on diminuera les effets du mal peut-être, mais on ne le guérira pas, et les sociétés impuissantes se condamneront elles-mêmes à l'un de ces tourments que l'antiquité a symbolisés dans le rocher de Sisyphe ou le tonneau des Danaïdes.
On ne se demande pas sérieusement quelles modifications, quelles réformes il conviendrait de faire subir à l'état social pour qu'il produisît moins de désordres; mais ces désordres étant produits, la société en ayant découvert et saisi les auteurs, on se demande comment on parviendra à moraliser les ennemis de la chose publique et des intérêts privés, à leur inspirer des goûts honnêtes, le respect de la propriété, l'amour du travail, pour je Jour où ils rentreront dans la société.
Hâtons-nous de le dire: tant qu'il sera posé dans ces termes, ce problème sera presque insoluble. Dans un pays où le nombre total des accusés et des prévenus, qui était en 1827 de 65,226 s'est élevé progressivement jusqu'en 1840 au chiffre de 98,336, on ne peut considérer comme le plus puissant remède à cette démoralisation croissante, le mode d'emprisonnement des coupables.
Il faut du reste rendre à nos législateurs cette justice, qu'ils ne se dissimulent ni la gravité du mal, ni l'insuffisance du remède qu'ils proposent. «Ce serait envisager une si grande question d'une manière bien étroite, dit M. de Tocqueville, rapporteur de la commission chargée d'examiner le projet de loi sur les prisons (3), que de prétendre qu'un si considérable accroissement des crimes n'est dû qu'au mauvais état des prisons. La commission n'est pas tombée dans cette erreur. Elle sait que le développement plus ou moins rapide de l'industrie et de la richesse mobilière, les lois pénales, l'état des mœurs et surtout l'affermissement ou la décadence des croyances religieuses, sont les principales causes auxquelles il faut toujours recourir pour expliquer la diminution ou l'augmentation des crimes chez un peuple. Il ne faut donc pas attribueruniquement, ni mêmeprincipalementà l'état de nos prisons l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.» Cela est évident, cela frappe tous les yeux; et le gouvernement qui constate lui-même, par ses documents et ses relevés officiels, la profondeur du mal, se borne cependant à proposer comme remède, l'amélioration de l'état actuel des prisons qui n'est «ni la causeunique, ni même la causeprincipalede l'accroissement du nombre des criminels parmi nous.»
Note 3:Séance du 5 juin 1843.
Mais alors pourquoi ne pas rechercher cette cause unique et principale? pourquoi ne pas porter votre scalpel là où est le siège de la maladie? Pourquoi? La réponse pourrait être longue et trop vive.
Restons dans les faits. Un fait officiel peut suffire à prouver que quand les masses se passionnent pour quelque grande chose, les natures perverties subissent elles-mêmes cette heureuse influence, et s'abstiennent du mal pour participer au bien.
Le nombre des accusés et prévenus qui, ainsi que nous l'avons dit était en 1827 de 65,220, s'était élevé en 1829 au chiffre de 69,350.
1830 arrive avec ses agitations, ses passions politiques, «année exceptionnelle» dit M. de Tocqueville, «année glorieuse,» ajoutons-nous. Qu'arrive-t-il? Dans ce conflit universel, dans ce bouleversement, dans cette révolution qui ferme les ateliers et jette le peuple sur la place publique, sans doute la propriété va recevoir de plus nombreuses atteintes, les crimes et les délits vont se multiplier? Non; une grande passion enthousiasme ce peuple, il lutte, et ce n'est pas pour ses droits, il n'en a pas; pour ses biens: il est pauvre; mais pour les biens et les droits de la bourgeoisie, et sous l'influence de cette passion généreuse, les mauvais instincts sont comprimés, Paris voit à ses barricades des hommes qu'en d'autres temps la misère eut peut-être poussés en Cour d'assises, et le chiffre de 1820, 69,350, descend en 1830 à celui de 62,544. Dix ans plus tard, en 1840, il s'élevait à 98,336.
Ce fait est significatif, et nous le proposons comme sujet de méditation aux hommes que préoccupe d'une façon absolue la question de la réforme pénitentiaire.
En résumé, nous ne nions pas l'importance de l'amélioration que l'on propose de faire subir à notre système pénitentiaire; elle est certainement, parmi les choses immédiatement possibles, la plus praticable et la plus facile. Mais par cela seul que, suivant l'expression de M. de Tocqueville, l'état des prisons n'est pas la cause unique, ni même la cause principale du désordre profond que signalent les documents officiels, il convenait de rechercher cette cause unique et principale. C'était le plus pressé, c'était ce qui devait attirer toute la sollicitude des hommes d'État; ce n'était pas trop pour cela que de faire un appel à toutes les lumières de la religion et de la science moderne; mais on n'est pas allé au plus pressé, ou est allé au plus facile.
Le problème de la réforme pénitentiaire embrasse les plus grandes réformes sociales. Nous ne nous dissimulons pas l'immense difficulté des moyens que l'on a indiqués jusqu'ici, maison nous accordera que si les gouvernements ne devaient entreprendre que des choses faciles, la science politique ne constituerait plus le plus haut degré de l'enseignement humain, et c'est peut-être parce que depuis longtemps les pouvoirs publics n'osent pas aborder la solution des difficultés sociales, que tant d'hommes médiocres se croient appelés à devenir des hommes d'État.
Nous avons taché d'agrandir la question et de lui restituer sa haute importance sociale; mais il est évident que pour cela, nous avons dû sortir un moment du terrain pratique dans les limites duquel on a restreint la réforme pénitentiaire; du moins nous avons conscience de n'être pas sorti des limites du possible, et ce qui paraît utopie aujourd'hui pourra être réalisé demain par une administration active, intelligente et dévouée.
Hâtons-nous, toutefois, de rentrer dans le mouvement actuel, dans le cercle des améliorations qui sont sur le point d'être adoptées, et étudions la question du point de vue actuellement pratique.
Jusqu'ici l'emprisonnement des criminels avait été, de la part de la société, surtout un acte de vindicte publique; la prison était un enfer avec ses divers degrés de supplice: le cachot, le secret, la gêne, les fers, la paille humide, le défaut de nourriture. Les prisonniers vivant en commun, dans un horrible désordre, se livrant aux plus hideux excès, se corrompaient mutuellement par leur contact, et s'encourageaient aux vices les plus détestables. Chaque prison était une école de crime, de cynisme et d'effronterie, et aujourd'hui encore nos bagnes témoignent de l'état barbare de notre vieux système pénitentiaire. Les nations tendent, depuis longtemps, à effacer de leurs codes et de leur sol ces vestiges honteux de cruauté et de barbarie; mais les améliorations s'opèrent lentement, elles sont l'œuvre des siècles. Il faut le croire, car, en vérité, si les grands problèmes sociaux devaient tous être abordés, comme celui de la réforme pénitentiaire, aussi lentement et aussi indirectement surtout, ce serait à désespérer! de tout progrès, de toute création généreuse et populaire.
Aujourd'hui, la société veut que l'expiation qu'elle inflige ait le double but de châtier et de moraliser; elle veut que la prison cesse d'être un lieu d'orgie, de corruption et de débauche; elle veut en faire, non un lieu de délices, tant s'en faut! mais un asile de silence, de solitude, de travail et de méditation. Cette pensée est belle et grande. Voyons quels sont les moyens de la réaliser.
Deux systèmes, essayés tous deux en Amérique, sont en présence: l'un, connu sous le nom de système d'Auburn, consiste à séparer les prisonniers pendant la nuit, en les enfermant chacun dans une cellule, et à les réunir pendant le jour dans un atelier et pour un travail commun, en leur imposant la loi du silence absolu.
Le second, connu sous le nom de système dePhiladelphie, consiste à emprisonner le condamné pendant toute la durée de sa peine dans une cellule, d'où il ne sort ni nuit ni jour, où il n'est jamais un contact avec aucun prisonnier, et où il ne reçoit d'autre visite que celle des gardiens, du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur, etc.
Le système d'Auburn, qui compte aujourd'hui vingt-cinq ans d'expérience, en réunissant les prisonniers pendant le jour, a l'avantage de ne pas enfermer l'homme vivant dans un tombeau, de ne pas le priver de la vue de ses semblables. La loi du silence, qui l'empêche de communiquer avec les prisonniers, est un obstacle à la corruption, a contribué à étendre et à maintenir les habitudes de réflexion et d'obéissance. Mais que d'inconvénients!
L'une des causes les plus fréquentes de récidive jusqu'ici pour les réclusionnaires libérés, est la rencontre d'un ancien compagnon d'infortune, qui ébranle les résolutions honnêtes, réveille les mauvais penchants, menace, domine par la crainte d'une révélation, et entraîne au crime l'homme qui était le plus près de s'en éloigner pour toujours. Que d'histoires touchantes ont été racontées à ce sujet! Vous rappelez-vous celle-ci?
Un malheureux jeune homme, sorti de la maison centrale de Clairvaux, où il venait d'expier un coupable entraînement plutôt qu'un crime, arrive à Paris avec quelques économies, et trouve sa vieille mère mourante de misère et de chagrin. Une jeune fille, à qui le prisonnier avait été fiancé avant sa faute, était seule auprès du chevet de la pauvre femme. L'ouvrier prodigue ses soins à sa mère, et dépense son petit pécule; il veut travailler, l'ouvrage manque; un atelier s'ouvre enfin, et, en travaillant rudement pendant tout le jour et une partie de la nuit, le pauvre jeune homme subvient aux besoins du pauvre ménage. L'espoir ranime les forces de la vieille mère; elle revient à la vie, elle bénit son fils et l'ange tutélaire qui l'a soignée. Au premier rayon du bonheur, les doux projets d'union, les beaux rêves d'amour reviennent dans le cœur des jeunes gens; ils vivront pauvres et obscurs; le mariage est arrêté. Un dimanche, en sortant de la mairie du onzième arrondissement, où il était allé faire publier les bans, notre amoureux rencontra un des prisonniers qu'il avait connus à Clairvaux. Il se trouble, il fuit; l'autre suit ses pas, et le rejoint sur le seuil de la porte. Pâle et fondant en larmes, l'ouvrier monte dans sa mansarde; les caresses de son amie, les baisers de sa mère, ne peuvent le rendre à lui-même. Le lendemain il se présente à l'atelier, le maître le repousse brutalement, en lui disant qu'il ne veut pas de voleur chez lui. Plus de travail! La misère arrive plus effrayante que jamais; on veut l'entraîner au crime, il résiste, il résiste sans cesse; n'a-t-il pas deux anges qui veillent sur lui? La mère retombe malade et meurt; l'ouvrier cherche partout de l'ouvrage, partout il est repoussé avec mépris. Fallait-il voler? fallait-il que sa fiancée se prostituât? Un jour ils sortent tous deux, souriant, l'œil animé par la fièvre; ils vont, ils vont... et le lendemain on rapportait à la Morgue leurs deux cadavres étroitement liés ensemble.
Cet écueil de toutes les anciennes prisons se retrouve dans le système d'Auburn. Et puis, quelle cruauté dans cette loi rigoureuse du silence, imposée par la force à des hommes constamment placés les uns auprès des autres! A quelle tentation ces malheureux sont incessamment soumis! Les prisonniers doivent travailler les yeux baissés, et ne correspondre entre eux de quelque manière que ce soit: un geste, un regard, un instant de distraction, sont autant de crimes. Les gardiens, chargés de surveiller les prisonniers et de faire observer la loi sévère de l'établissement, sont armés d'un nerf de bœuf, et la moindre infraction est instantanément punie d'un certain nombre de coups, que le gardien applique suivant sa fantaisie et son humeur, sans qu'il ait besoin d'en référer à une autorité supérieure à la sienne.
On comprend à quels révoltants abus un pareil état de choses doit donner lieu. Les rapports officiels adressés à plusieurs reprises à la législature de New-York, par diverses commissions chargées de constater l'état du pénitencier d'Auburn, sont pleins de faits révoltants. Un condamné, nommé Beeman, fait un signe, il reçoit huit coups de fouet; on acquiert un instant après la conviction que le malheureux n'avait fait un signe que pour avoir un outil dont il avait besoin. Un autre, nommé Clark, parce qu'il ne sortait pas assez tôt de sa cellule, est renversé d'un coup de bâton et foulé aux pieds par le gardien. Une femme enceinte, Rachel Welsh, à la suite d'un châtiment barbare que nous ne pourrions décrire ici, meurt peu de temps après dans les douleurs de l'enfantement; et on appelle cela une réforme pénitentiaire!
Tel est le système d'Auburn. Isolement pendant la nuit, travail en commun pendant le jour, et en silence; répression arbitraire et immédiate de toute infraction par le nerf de bœuf du gardien.
Le système dePhiladelphieest plus rationnel; il n'expose pas du moins le condamné à une tentation continuelle. Ce système consiste à renfermer, nuit et jour, le prisonnier dans une cellule solitaire où n'arrive aucun bruit du dehors, où le condamné ignore même si d'autres malheureux vivent sous le même toit que lui, où il ne voit d'autre visage que celui du gardien qui lui apporte du travail, celui de l'inspecteur et de quelques autres personnages officiels. Des ouvertures pratiquées dans la cellule permettent aux regards du gardien d'y pénétrer à chaque instant sans que le prisonnier s'en doute.
Ce système, poussé d'abord jusqu'à ses dernières rigueurs, avait produit des résultats déplorables. La solitude absolue avait engendré la folie et la mort. Aujourd'hui, les modifications apportées au régime de l'emprisonnement individuel ont éloigné d'aussi tristes effets. Le dernier rapport du pénitencier de Philadelphie constate que la santé des détenus s'y établit plutôt qu'elle ne se détériore. Dans la prison de Glasgow, en Écosse; dans celle de la Roquette, à Paris, où emprisonnement individuel est en vigueur, l'état sanitaire est satisfaisant.