SOMMAIRE

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 61. Vol. III.SAMEDI 27 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIREHistoire de la semaine.Chambre valaque; Vue des étangs près Saint-Mitre; Portrait de lord Abinger.--Courrier de Paris.--Salon de 1844(3e article)Portraits de M. le baron Pasquier, chancelier de France, président de la chambre des pairs, par M. Horace Vernet; de M. le comte de Rambuteau, pair de France, par M Henry Scheffer; de M. Valentin de La Pelouze directeur de l'ancien Courrier Français, par M. Uzanne; Vue générale du Nazareth en Galilée, par M. Monfort, la Poste aux Thoux, par M. Lepoittevin; l'arcade de Hunes, près de Florac Cévennes, par M. Marandon de Moniyet.--Académie des Sciences. Compte rendu des travaux pendant le dernier trimestre de 1843 et du premier trimestre 1844.Trois gravures.--De l'Administration des Postes, et de la réforme postale.Tri des lettres de Paris; tri des lettres pour les départements et l'étranger; les chargements de la malle-poste; Intérieur de la grande cour de l'Administration des Postes; facteur urbain et facteur rural.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. ***. Chap. V. Révélations.--Carthagène des Indes, souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite et fin.)Portrait de don Hilario Lopez, gouverneur de Carthagène: Entrevue du vice-amiral de Mackau et du général Lopez.Nivellement de Paris.Cinq gravures.--Le Juif errant.Caricature par Cham.--Modes.Trois Gravures.--Rébus.Histoire de la semaine.Chambre des États de Valachie.Vue des Étangs d'Engrenier et de Pourra, près de Saint-Mitre.Portrait de lord Abinger.Il semble vraiment que les Chambres s'en vont. Les curies portugaises voient ajourner sans cesse la reprise de leur session; les cortès espagnoles voient réglementer sans elles la liberté ou plutôt l'esclavage de la presse, et attendent le jugement des chefs de leur opposition constitutionnelle; et voilà que ce que nous n'avions pu annoncer que comme au dire de laGazette d'Augsburg, se trouve aujourd'hui confirmé: la Chambre des états de Valachie a été brusquement close. Un traité avait été passé entre le czar et le prince BiBesco pour l'exploitation Générale des mines du pays. Le czar se chargeait de fournir les trente mille ouvriers, c'est-à-dire les trente mille soldats nécessaires à l'exécution de l'entreprise.--L'assemblée a vu là une occupation consentie et déguisée, et a ficelé le traité comme inconstitutionnel. Le prince Bibesco voulait recourir, dit-on, aux moyens de rigueur. Après réflexion, il s'est borné à déclarer que les travaux de l'Assemblée étaient terminés pour cette année, et à congédier les membres des États.Autant il est déplorable de voir les gouvernants s'insurger ainsi contre les limites posées à l'exercice de leur pouvoir, et qu'eux mêmes avaient reconnues, autant il est pénible, au point de vue de la légalité, de voir des populations, que l'on est quelquefois disposé à absoudre, si l'on ne consulte que les sentiments de l'humanité, amenées par la misère, ou par un état de souffrance plus forte que leur résignation, à entrer en collision avec l'autorité. Nous avons dit les tristes scènes dont le bassin du Rive-de-Ger a été le théâtre. La justice informe; nous n'avons pas, quant à présent, à en reparler. A Saint-Mitre, commune de l'arrondissement d'Aix (Bouches-du-Rhône), un soulèvement général s'est manifesté parmi la population. Voici les faits. Il y a trois ans que fut fermée une galerie qui servait de communication entre un étang dit l'étang d'Engrenier, et un autre dit l'étang du Pourra. Depuis ce moment, des épidémies constantes, causées par l'émanation de miasmes délétères, régnèrent dans le pays, et sur une population de douze cents habitants, deux cents avaient déjà été moissonnés par la mort. En vain le conseil de préfecture avait ordonné que la galerie fût ouverte: sa décision était demeurée sans effet. Bien que la population aisée eût émigré, le nombre des victimes croissait parmi ceux que leur peu de ressources condamnait à vivre près de ce cloaque. Enfin, quand la mesure de la résignation fut remplie, quand on eut vu qu'il n'y avait qu'indifférence et lenteur à faire exécuter les ordres de l'autorité compétente, le désespoir s'empara de ces pauvres gens; ils ont eux-mêmes exécuté l'arrêt de la justice, sans violence aucune, mais avec ardeur. «Qu'on nous juge maintenant, a écrit un d'eux auMémorial des Pyrénées, et qu'on nous juge tous, car nous avons tous mis la main à l'œuvre. Nous ne disions pas, nous n'avons jamais dit: Périsse l'industrie plutôt que l'un de nous! notre courageuse longanimité l'a prouvé de reste; nous disions: Secourez-nous, nous périssons! et sur douze cents que nous étions, près de deux cents sont morts... Nous avons bien besoin d'un prompt remède! Si l'on doit nous punir, nous courberons la tête; car, dans notre emportement fébrile, nous avons commis, nous le sentons, un acte coupable; mais, en nous punissant, nos juges ne pourront s'empêcher de reconnaître qu'il y a parfois dans la vie de bien fatales nécessités, de bien tristes exigences.» Cinq compagnies de la garnison de Marseille ont été successivement dirigées vers les étangs, et une vive anxiété régnait dans la ville, où la triste nouvelle d'une collision entre la troupe et les malheureux habitants de Saint-Mitre eût produit la plus triste sensation. Ceux-ci avaient établi une large estrade sur laquelle ils avaient placé les femmes et les enfants, attendant ainsi l'attaque de la force armée dont on les menaçait. Le maire de la ville des Martiques, voisine des lieux, avait déclaré que si la consigne des troupes était de sévir envers ces malheureux, ou de les empêcher de se sauver de la mort, il donnerait sa démission plutôt que de loger les troupes dans sa commune. Les femmes avaient déterminé ces infortunés à la résistance; mais, le 16, on est venu annoncer que le gouvernement permettait l'ouverture de la galerie jusqu'à nouvel ordre. M. lu sous-préfet d'Aix a alors quitté Saint-Mitre, où la joie était générale. Les troupes ont également quitté Les Martigues le 17, pour retourner à Marseille.Nous avons en terminant, la semaine dernière, mentionné rapidement la discussion réengagée à la chambre des députés sur la l'affaire de Taïti, et la suspension nouvelle de ce débat, sur l'annonce faite par M. le ministre des affaires étrangères du dépôt sous les yeux de la Chambre de documents nouveaux. Il avait été annoncé que le jour de la reprise de ces interpellations serait fixé après qu'on aurait pu prendre communication des pièces déposées. La lecture de celles-ci demandait peu de temps, car le rapport du M. Bruat et certaines autres pièces, dont l'existence et l'intérêt sont constatés, n'en font pas partie; néanmoins, personne n'a encore songé à demander la fixation d'un jour prochain pour reprendre cette discussion. Le ministère la recherche peu, et l'opposition, qui sait quela Ditugéa quitté le port de Papéiti en même temps quele Jonas, qui a amené M. Reine, laisse au bâtiment de l'État, marcheur un peu lent, le temps d'arriver, espérant que tous ses officiers ne seront pas rendus aussi silencieux que l'aide du camp de M. l'amiral Du Petit-Thouars.Samedi dernier, un débat très-grave a été soulevé à la chambre des députés par le rapport de quatre-vingt-dix pétitions de membres du divers consistoires de l'Église réformée, demandant la liberté des cultes. Dans l'état actuel de la législation, ou plutôt par suite de l'application abusive qui est faite de l'art. 291 du Code pénal et de la loi sur les associations, l'art, 5 de la Charte se trouve en quelque sorte abrogé, ou du moins la liberté de culte qu'il garantit a besoin encore de l'approbation du préfet, ou du commissaire de police. Il n'est ni constitutionnel, ni, disons-le, décent qu'une restriction pratique de cet ordre soit imposée à un droit aussi respectable et aussi solennellement reconnu. S'il a besoin d'être réglementé, c'est par une loi spéciale qu'il faut lu faire; et ce n'est point dans des réunions de conspirateurs, ou d'hommes qui ont intérêt à se cacher, qu'il faut voir des analogies aux inspirations et aux exercices de la foi. La commission, à l'unanimité, par l'organe du son rapporteur, M. d'Hersonville, après un exposé de faits qui justifiait les réclamations des pétitionnaires, concluait au renvoi du leurs pétitions à M. le ministre de la justice et des cultes. Le principe inscrit dans la Charte a été énergiquement soutenu par M. de Gasparin, qui, à l'appui du son argumentation, a cité des faits nombreux, des faits significatifs; et par M. Odilon Barrot, dont la protestation éloquente contre une interprétation qui subordonne constamment un droit garanti par la Charte à l'autorisation préalable, c'est-à-dire au bon plaisir de la police, a vivement impressionné l'assemblée. Nous avons entendu, avec regret, M. Martin (du Nord) et M. Hébert s'efforcer de combattre ces conclusions, et M. Dupin aîné amoindrir la question posée, sans doute dans l'espoir bienveillant, mais mal entendu, de rendre moins rude l'échec au-devant duquel le ministère était allé. Deux épreuves ont été déclarées douteuses; mais, au scrutin, 107 voix contre 91 ont prononcé le renvoi proposé par la commission, et combattu par M. le garde des sceaux.Lundi, la chambre des députés a ouvert la discussion générale sur le projet de loi relatif à la réforme des prisons. Chaque jour elle a entendu plusieurs défenseurs et plusieurs adversaires du système proposé. MM. Corne, Taillandier et Gustave de Beaumont, ont successivement été écoutés avec intérêt par la Chambre, dans le développement de leurs arguments en faveur du projet. Parmi les députés qui l'ont attaqué, MM. de Sade et Carnot ont particulièrement su obtenir l'attention de l'assemblée. M de Peyramont a également prononcé un discours qui a occupé une grande partie de deux séances, et dans lequel l'orateur a passé en revue les déclarations du jury qui peuvent, depuis la loi de 1832, démontrer qu'à côté de ses immenses avantages, la faculté de déclarer l'existence du circonstances atténuantes présente bien quelques inconvénients. On voit qu'il n'y avait pas beaucoup d'opportunité dans ce discours; il n'y avait pas non plus beaucoup de logique, mais il y avait du talent, et la Chambre l'a écouté d'autant plus volontiers sans doute que, comme il était en dehors de la question dont elle était occupée depuis trois jours, il lui fournissait une distraction agréable. La véritable discussion a ensuite repris son cours. Ce qui nous a surpris dans le débat extérieur auquel la presse s'est livrée de son côté, c'est l'acrimonie que quelques-uns de ses organes y ont apportée. Nous qui croyons sincèrement à la bonne foi de ceux qui combattent la loi comme de ceux qui la soutiennent, nous avons vu avec étonnement qu'on accusait des hommes honorables qui se sont prononcés en sa faveur d'employer les ressources de leur esprit à dissimuler les vices d'un système qu'ils ne peuvent au fond, leur dit-on, regarder comme bon; c'est-à-dire qu'on leur accorde tout le talent qu'ils voudront, pourvu qu'ils conviennent qu'ils n'ont pas du conscience. Il est difficile sans doute, pour tout le monde, de se défendre de toute passion personnelle dans les discussions politiques, mais en vérité il faut en avoir du reste pour en reporter autant dans les discussions d'affaires.Lundi, de son côté, la chambre des pairs a ouvert chez elle la discussion sur la loi de la liberté de l'enseignement. Au Luxembourg, les discours ont été des volumes. Le premier n'a pas été le moins remarquable: il était l'œuvre de M. Cousin. C'est une défense complète et habilement présentée de l'Université; c'est en même temps une vive critique de l'article 17 tout entier, tant du paragraphe inintelligible et impraticable par lequel le ministre a terminé cet article, que du seul dont la commission propose le maintien, et qui accorde aux écoles secondaires ecclésiastiques une position trop favorablement exceptionnelle pour ne pas rendre la concurrence avec celles-ci bien difficile aux collèges de l'État et des villes, et aux établissements de plein exercice qui sont tous soumis à des charges et à des conditions lourdes et sévères. Dans les séances suivantes MM. de Saint-Priest et Rossi ont également fixé l'attention de la Chambre. Ils ont fait, eux aussi, l'éloge de l'Université; et le dernier s'est montré complètement favorable au projet, même à l'art. 17, du moins par ses conclusions, en contradiction, il est vrai, sur ce point avec bon nombre de ses meilleurs arguments. Le projet a été combattu, au contraire, par quelques orateurs, avec plus de réserve sans doute que n'en avait mis M. de Montalembert dans son attaque d'avant-garde, mais dans un esprit qui se rapproche de celui qui l'avait inspiré. M. Beugnot particulièrement a prononcé dans ce sens un discours qui est l'exposé des motifs d'un projet de loi en vingt-trois articles qu'il compte, dit-on, présenter de concert avec MM. Séguier, Barthélémy et de Gabriac, en opposition au projet dé loi du ministre et à celui de la commission. Tout annonce que la chambre du Luxembourg est pour un long temps engagée dans cette discussion.Le bruit a généralement circulé cette semaine que le ministère, ayant la conscience du danger que le désaveu de l'amiral Du Petit-Thouars lui faisait courir auprès des hommes mêmes qui lui ont prêté jusqu'ici l'appui le plus persévérant, négociait avec l'Angleterre pour que cette puissance, à laquelle une compensation serait offerte, trouvât bon le maintien de notre prise de possession des îles de la Société; on a dit que l'île de Saint-Domingue pourrait faire les frais de cette entente cordiale, et que l'ancienne partie française de l'île serait reprise par nous, tandis que l'Espagne céderait à l'Angleterre ses droits sur ses anciennes possessions, pour la couvrir de sommes qu'elle lui doit. Nous savons bien que cette dernière puissance sait toujours obtenir satisfaction de ses débiteurs, et nous devrions lui céder notre créance sur l'Espagne pour l'expédition de 1823; mais il faut attendre pour savoir ce qu'il y a de vrai dans ces incroyables arrangements diplomatiques auxquels beaucoup de personnes ont cependant ajouté foi.--Des interpellations ont été adressées dans le Parlement aux ministres de la reine, pour savoir si le désaveu de l'Angleterre avait été assez complet, à l'occasion de tous les actes révolutionnaires et de tous les actes du barbarie dont les ministres et les agents du gouvernement espagnol viennent de se rendre auteurs ou responsables. Ceci semble être une critique amère des témoignages de sympathie politique qui viennent d'être échangés en monnaie de décorations entre le cabinet des Tuileries et celui de l'Escurial.--Le procès d'O'Connell marche d'ajournements en ajournements. On pense, aujourd'hui que, si tant est qu'on arrive à prononcer la condamnation, on rendra suspensif l'effet de l'appel des condamnés, et qu'on s'arrangera ensuite pour que l'époque à laquelle on devrait statuer sur cette requête nouvelle soit indéfiniment reculée.--Le Parlement s'est occupé des moyens de poursuite à mettre à la disposition des Anglais créanciers de ceux de leurs compatriotes qui habitent la France. Si l'on en croit cette discussion, tous lesgentlemenqui se trouvent à Paris n'y seraient pas uniquement amenés par le désir libre et spontané de visiter la patrie des beaux-arts et des belles manières. D'après un relevé statistique qui vient d'être distribué tout récemment aux chambres anglaises, au mois de janvier dernier, soixante-six mille Anglais avaient leur résidence en France, sans compter à peu près 55,000 visiteurs accidentels. Leur dépense chez nous était évaluée à 125 millions du francs,--Lord Ashley a déclaré dans la chambre des communes que lorsque viendrait la troisième lecture du bill des manufactures, il demanderait que la durée du travail fût de onze heures par jour jusqu'en 1847 et qu'il espérait que cette modification serait appuyée par le ministère. Sir Robert Peel n'a pas contredit lord Ashley.--Un journal vient de faire le relevé des traitements des grands fonctionnaires et dignitaires anglais. Sir Robert Peel a, comme premier lord de la trésorerie, 150,000 fr.; quatre autres membres du cabinet ont 125.000 fr. chacun; d'autres ne reçoivent que des sommes moindres, mais fort rondes encore. Lord Abinger, premier baron de l'échiquier, dont nous avons annoncé la mort dans notre avant-dernier numéro, et dont nous donnons le portrait aujourd'hui, recevait 175,000 fr.; le lord premier juge de la cour du banc de la reine en touche 202,500; le lord grand chancelier d'Angleterre, 350,000, et le lord lieutenant d'Irlande, 500,000.Que dire de l'Espagne? Rien; car il faudrait apprendre à nos lecteurs qu'on s'attendait à Madrid à la condamnation à mort de M. Madoz, député, et que le défenseur choisi par lui a été arrêté pour avoir vivement embrassé sa défense. Toutefois nous ne pouvons résister au désir de transcrire les termes dans lesquels le journalel Mundoa fait ses adieux à ses abonnés: «Hier le gouvernement a publié un décret concernant la liberté de la presse; en conséquence de ce décret,el Mundocesse de paraître à partir d'aujourd'hui.»Tous les gouvernements de l'Europe semblent devoir entrer avant nous dans la voie de la réduction de l'intérêt de leur dette ou de son remboursement. La Russie elle-même nous devance. On lit dans laGazette officielledu royaume de Pologne, sous la date du Saint-Pétersbourg: «Tous les fonds 5% du trésor seront retirés de la circulation, et il sera réservé aux porteurs du ces titres la faculté de les échanger contre les fonds 4%, ou d'en demander la valeur nominale en numéraire. La banque de Pologne est chargée de la conversion des fonds 5% en 4%, et la commission des finances et du trésor a émis, à partir du 20 mars (1er avril), des fonds 4% au porteur jusqu'à concurrence de la valeur correspondante au fonds d'amortissement.»Depuis la suppression brusque et énergique des janissaires, Constantinople n'avait jamais été le théâtre d'un coup d'État pareil à celui qui vient d'y être exécuté. Tous les musulmans avaient été invités à se réunir dans les diverses mosquées; à mesure qu'ils se rendaient à cet appel, des officiers chargés du recrutement, et à la disposition desquels la garnison avait été mise, faisaient saisir tous les hommes jeunes qu'ils jugeaient propres au service militaire. Ceux-ci étaient conduits à bord des bateaux à vapeur du gouvernement, qui les transportaient à la caserne de l'île de Halki. Le lendemain, un conseil formé à cet effet, a de nouveau fait un choix parmi ces prétendus volontaires, et ceux qui avaient plus de trente ans, comme aussi ceux qui étaient domiciliés à Constantinople, ont été mis en liberté. Les autres, dont on évalue le nombre à 15,000, sont destinés à remplacer les soldats qui ont fini leur temps de service et qu'on doit renvoyer chez eux. Le soir même a été lu dans les mosquées un firinan par lequel il est formellement défendu aux musulmans de s'entretenir de cette mesure, avec menace de la punition la plus sévère. Pendant tout le temps que cette presse a duré, le sultan est demeuré enfermé dans son palais, défendu par une force imposante.Le prince Maurice de Nassau, frère du duc régnant et officier au service de l'Autriche dans un régiment de hussards, assistait à une partie de chasse, en Hongrie, chez l'un des principaux magnats du pays. A la vue de la brutalité presque féroce avec laquelle ce dernier maltraitait deux pauvres rabatteurs, frappés à terre et demandant grâce, le jeune officier, dans un mouvement d'indignation irréfléchie, leva sur le magnat le fusil dont il était arme, et l'étendit lui-même à ses pieds. Le prince Maurice est un jeune homme de vingt-quatre ans. On se demande devant quel tribunal les lois de l'Autriche vont porter l'instruction de cette malheureuse affaire.Les obsèques du feu roi de Suède ont dû être célébrées le 20 à Stockholm. Les États généraux se réuniront au mois de juillet. L'édit de convocation paraîtra après les obsèques. L'on croit que le nouveau roi, Oscar 1er, sera couronné à Stockholm dans le mois d'août, et à Christiania vers la fin de septembre.--Le prince de Wasa vient d'écrire de Darmstadt à tous les souverains de l'Europe, pour déclarer que, s'il ne croit pas devoir, dans les circonstances actuelles, faire valoir ses droits à la couronne de Suède, il n'entend pas néanmoins y renoncer, et qu'il se réserve de les revendiquer dans telle autre occasion qu'il jugera convenable.--Le nouveau canal de Trollhoata, qui complétera la jonction des deux mers, sera ouvert le 20 du mois prochain.Il vient d'être pourvu à la vacance de quelques sièges épiscopaux. M. Manglard, curé de Saint-Eustache, à Paris, est nommé évêque de Saint-Dié; monseigneur l'évêque de Gap, dont l'état de santé motive cette translation, est nommé évêque de Verdun; M. Dépery, vicaire général de M. l'évêque de Belley, est nommé au siège de Gap; M. Fabre des Essarts, vicaire général capitulaire de Blois, est nommé évêque de cette ville; enfin M. Ruissas, archiprêtre de la métropole de Toulouse, est nommé évêque de Toulouse.La mort ne perd pas son temps. Nous n'avions pas eu encore jusqu'à ce jour autant de noms à inscrire sur nos tables funéraires. L'Institut de France et le Conservatoire royal de musique ont perdu le célèbre auteur d'Aline, duDélire, deMontano et Stéphanie, et de tant d'autres œuvres lyriques qui feront vivre le nom de Berton. Il avait puissamment contribué à fonder cette belle école française dont le Conservatoire perpétue les précieuses traditions.--M. de Compigny, ancien officier général, qui siégea au côté droit de la chambre des députés, de 1815 à 1827, est mort également dans un âge avancé.--Madame la duchesse de Lorges, née de Tourzel, vient, au contraire, d'être enlevée à sa famille dans sa trente-huitième année.--Citons encore M. le lieutenant général baron Ledru des Essarts;--monseigneur Diaz Perino, religieux de l'ordre des dominicains, et évêque de [illisible] morque;--et M. le comte d'Exéa, membre du conseil général de l'Aude.--M. Reynold, gouverneur du Missouri, s'est tiré un coup de pistolet au cœur.--Enfin M. le comte de Fossombroni, savant distingué et premier ministre du grand-duc de Toscane, est mort à Florence à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, que peu de premiers ministres atteignent dans l'exercice de leurs fonctions.La plus importante nouvelle, la nouvelle qu'on échange depuis trois ou quatre jours en se donnant la main, la voici: Rachel est malade!» Cela remplace le bonjour et le comment vous portez-vous, qui sont d'usage éternel; c'est variation.Mademoiselle Rachel est tombée malade, en effet, et dans une circonstance qui a rendu le fait de sa maladie plus singulier et plus grave. On était à la veille de la première représentation d'une tragédie nouvelle:Catherine II, de M. Romand. L'illustre actrice devait jouer le principal rôle; elle avait accepté avec ardeur, il y a six mois, des mains de M. Romand lui-même. Pendant trois autres mois, les acteurs, et mademoiselle Rachel à leur tête, s'étaient livrés à une étude laborieuse et assidue de l'ouvrage de M. Romand. Le public était prévenu et attendait avec impatience cette ronde tentative de sa tragédienne favorite dans une pièce inédite. LaJudithde madame Girardin n'avait point, comme on sait, prouvé sans réplique l'autorité de mademoiselle Rachel de son succès dans les œuvres de nouvelle fabrique. Que ce soit faute de madame de Girardin, personne ne le conteste; mais enfin l'épreuve n'avait pas tourné complètement à l'honneur de l'actrice. On comptait donc surCatherine IIpour une revanche, et la curiosité était vivement excitée: le Théâtre-Français rêvait un grand succès; déjà M. Romand se voyait front ceint du laurier triomphal. Tout à coup se répand bruit sinistre: «Rachel ne jouera pas! Rachel est en danger!» L'effroi gagne le théâtre, les acteurs se regardent d'un air atterré et M. Romand est sur le point de s'évanouir; figurez-vous un homme auquel on enlève un amour, un bonheur, une gloire qu'il touchait du doigt et qu'il croyait tenir.M. Romand a joué en tout ceci le rôle de Tantale, qui voit l'onde échapper à sa lèvre altérée.Il va sans dire qu'on a fait courir mille bruits sur cette subite indisposition de mademoiselle Rachel. Il y en a de nature ne se pouvoir être rapportés; il en est d'autres qui peuvent se dire tout haut, et au besoin s'imprimer. Celui-ci est du nombre: mademoiselle Rachel aurait une rancune contre le Théâtre-Français, qui lui a refusé de donner une représentation au bénéfice de sa petite sœur Rébecca et de son frère Raphaël.--Ou bien encore: mademoiselle Rachel, au moment suprême et sur le point de livrer bataille, a eu peur d'une défaite et a reculé; l'ombre deJudiths'est dressée devant elle.Il nous répugnerait de croire que mademoiselle Rachel a du céder à ce point à des calculs personnels; ce serait de l'égoïsme tout pur, et du plus condamnable; tenir, en effet, un pauvre auteur en haleine pendant six mois, prendre à d'honnêtes comédiens leur temps et leur travail, leurrer un théâtre, c'est-à-dire une entreprise importante, de l'espoir d'un succès ou tout au moins d'un puissant appui pour l'obtenir, et tout à coup lâcher prise, par une crainte pusillanime, par un ressentiment puéril, par un caprice, ce serait plus qu'un coup de tête, ce serait une mauvaise action, et nous n'oserions pas croire que mademoiselle Rachel en fût capable. Mieux vaut donc s'en rapporter au bulletin de M. le docteur en médecine; car la médecine affirme que mademoiselle Rachel est très-positivement et très-sérieusement malade; il lui faut du repos et un long repos; Hippocrate dit six mois, Quintillien un an; les mieux informés se placent entre ces deux opinions.Quoi qu'il en soit, cette catastrophe imprévue jette la désolation au Théâtre-Français; s'il avait quelque autre bien pour prendre patience et pour se consoler! mais tout lui manque à la fois; ce n'est pas seulementCatherine II, ce n'est pas seulement mademoiselle Rachel, ce sont toutes les branches, si on peut ainsi dire, sur lesquelles il avait mis son espoir de salut pour cette saison de printemps et d'été; la censure a pris le Théâtre Français à partie et lui fait, depuis un an, des blessures profondes; il semble que ce soit un duel à mort.Les Bâtons flottants, qui définitivement ne seront pas joués,une Conspiration sous le régent, drame de M. Dumais, sont restés sur le champ de bataille! La censure, sans cris de pitié, les a dévorés tout crus.Dans cette extrémité, le Théâtre-Français crie à l'aide et sent dépérir semaine par semaine, jour par jour, heure par heure: il meurt faute de pièces nouvelles, il meurt faute d'auteurs heureux, il meurt par ce qui n'est pas et par ce qui est en lui; et cette république délabrée demande un roi; une main ferme peut la relever de ses ruines: le Théâtre-Français est en si mauvais état que ce recours à un despotisme ne pourrait pas rendre sa position pire, et qu'en demandant un roi, il ne risque point de renouveler la fable des grenouilles.Puisqu'il nous est permis de mêler le sacré au profane, parlons de monseigneur Louis Belmas, mort récemment évêque de Cambrai. M. Belmas était un homme d'esprit, un homme aimable, et un excellent homme; il était en outre évêque tolérant et éclairé; l'Empereur l'estimait particulièrement; il faisait plus encore, il l'aimait avec préférence sur tous les autres grands dignitaires de l'Église. Pendant sa longue carrière, le bon évêque ne démentit jamais, par aucune action, par aucune parole, ce glorieux témoignage de l'affection du grand homme; son diocèse lui voua un véritable culte, et Cambrai l'adorait. Un jour, en 1829, le bruit se répandit que M. Belmas avait le projet de quitter ses ouailles et île se retirer dans le Haut-Languedoc, où il était né. Aussitôt toute la ville inquiète alla le trouver, le suppliant de ne pas causer cette douleur de sa retraite et de son départ à sa chère ville de Cambrai; il y eut des supplications, il y eut des larmes; si bien que l'excellent évêque ne put résister à ces témoignages unanimes d'une affection cordiale, «Eh bien! dit-il, plein d'une vive émotion, je mourrai au milieu de vous.» Il a tenu parole, et mourut dernièrement à Cambrai, regretté et béni.Une nièce de M. Belmas, mademoiselle Donat, a eu l'idée pieuse de consacrer la mémoire de son oncle par une œuvre d'art, qui pût être acquise aisément par les nombreux amis qu'il possédait et par les citoyens de Cambrai qui gardent chèrement le souvenir de ses vertus. Une médaille vient d'être frappée dans cette intention; elle représente, sur la face, le portrait de M. Belmas, tête fine et bienveillante; de l'autre, les insignes de sa dignité. Mademoiselle Donat a commandé cette médaille à ses frais; et, en femme distinguée, qui comprend combien la beauté du travail donne du prit à un pareil hommage, elle a choisi pour l'exécuter M. Depaulis, notre habile graveur, lequel y a mis toute la conscience et toute la pureté de son rare talent.--Allons, artistes et poètes, voilà qui est bien! Un grand homme est mort, ou bien un pieux évêque descend dans la tombe; toi, monte ta lyre; loi, prends ton burin ou ton pinceau; chantez la gloire et consacrez la vertu! Quel plus bel usage peut-on faire de la corde harmonieuse et de l'éternel airain?Il y a, au Gymnase, un acteur du nom de Delmas; l'évêque du Cambrai était son oncle; toutefois, pour ne pas trop compromettre l'Évangile avec le vaudeville, le comédien a changé la première lettre de son nom et mis un D à la place du B. Delmas est un honnête homme et un honnête acteur; il est probable que le jour où il aura rempli son dernier rôle ici-bas pour aller, dans l'autre monde, rejoindre son brave oncle, l'évêque de Cambrai ne fera pas le rigide, et que Belmas tendra la main à Delmas et lui donnera sa bénédiction. Béranger est de cet avis.Comment de Cambrai sommes-nous arrivés au Gymnase et d'un évêque à comédien? Quoi qu'il en soit, nous y voici, et autant vaut profiter de l'occasion pour annoncer l'abdication définitive de M. Delestre-Poirson, directeur; les batailles livrées par M. Delestre-Poirson aux auteurs dramatiques ont fait assez de bruit depuis longtemps, et le Gymnase a payé trop rudement les frais de la guerre, pour qu'on n'apprenne pas avec plaisir que cette retraite de M. Poirson va faire refleurir la paix; ce n'est pas précisément une paix à tout prix, mais une paix du prix de trois cent et quelques mille francs que M. Poirson-Delestre recevra pour panser ses blessures; beaucoup se guérissent à moins.Le successeur de M. Poirson s'appelle M. Montigny; il est directeur du théâtre de la Gaieté, je crois, où il fait jouer force mélodrames; je ne sais même si, de temps en temps, il n'en compose pas pour son propre compte; c'est un homme complet, comme on voit. M. Montigny possède-t-il une eau merveilleuse pour rendre la santé aux malades? a-t-il découvert une pondre de Perlimpinpin pour ressusciter les morts? Cela est à désirer, et lui servirait dans la circonstance; si le Gymnase n'est pas tout à fait mort, en effet, en vérité il est bien malade. Mais il y a de la ressource; les auteurs proscrits vont revenir au bercail, et M. Scribe a promis de faire des vaudevilles pour féconder de nouveau le terrain; et quel théâtre ne réunit pas quand M. Scribe s'en mêle? Il est vrai que le Gymnase est le théâtre de ses premières amours, et que les premières amours ne se recommencent guère ou se recommencent mal.--Ce pauvre M. Kirsch ne s'est pas découragé; il a tenté une seconde ascension; mais cette seconde aventure n'a pas mieux réussi que la première; un coup de vent est survenu et a jeté le ballon à bas. M. Kirsch s'est livré à un violent désespoir; c'était à faire pitié. Pourquoi, en effet, un coup de vent, qui vient là tout exprès miner une espérance? Jusque-là, le ciel s'était montré calme et clément; le jour était magnifique; le soleil éclatait splendidement dans l'azur; il n'y a eu qu'un seul coup de vent dans la journée, et c'est ce pauvre M. Kirsch qui l'a reçu à bout portant, ce vent contraire n'aurait-il pas aussi bien pu souffler un quart d'heure avant ou un quart d'heure après? Heur et malheur! Tandis que M. Kirsch échouait, d'autres, peut-être au même instant, lançaient leur ballon gonflé du vent de la vanité et de la sottise, et allaient aux nues! Choisir le vent, avoir le vent pour soi, c'est le secret de bien des ascensions et de bien des renommées, de beaucoup de ballons et de fortunes.--Enfin la troisième tentative de M. Kirsch a réussi; on annonce que le vent lui a été favorable mercredi dernier.--Mademoiselle Déjazet vient de perdre sa mère, âgée de quatre-vingt six ans passés, ce qui n'annonce pas que Frétillon soit tout à fait dans son printemps. Le convoi de cette bonne femme, qui avait eu l'honneur de concevoir et de mettre au monde une des plus spirituelles, des plus célèbres, des plus adorées, des plus populaires actrices de ce temps-ci, avait attiré une foule considérable d'artistes de toute espèce, de directeurs de théâtre et de comédiens. On dit mademoiselle Déjazet très-profondément affligée de la mort de sa vieille mère; c'est que Frétillon a du cœur, Frétillon est une bonne fille de toutes manières.--On a fait grand bruit, ces jours derniers, d'un certain aigle noir qui s'est montré tout à coup dans le ciel parisien. L'aigle, déployant ses ailes, planait sur la ville immense; et tous les regards, surpris, de le regarder. «D'où vient-il? Est-ce un présage?» On a fini par découvrir que l'oiseau merveilleux s'était tout simplement échappé de la maison de M. Vairmaire, rue de Grenelle-Saint-Honoré, où on le tenait en cage. Cependant l'aigle ne s'est pas laissé reprendre il jouit de sa liberté, il se nourrit aux frais de la ville du Paris. L'autre jour il s'est abattu sur un chien, dans la rue Mouffetard, et en a fait son déjeuner, ou peu s'en faut, à la barbe de la foule ébahie; et hier leConstitutionnell'a découvert au dessus des tours de Notre-Dame, soupant avec un corbeau. Sous l'empire, personne n'aurait fait attention à cet aigle, nous en avions tant! Mais aujourd'hui que tant de poulets d'Inde passent pour des aigles, on s'étonne de voir par hasard un aigle véritable.--L'Angleterre possède en ce moment un nain extraordinaire surnommé Tom-Thumb ou Tom-Pouce. Ce nain se montre partout. Un journal anglais prétend que Tom-Thumb fait dix mille francs de recette par semaine, tant la curiosité publique est, en ce moment, excitée à son profit. Il est vrai que la reine Victoria raffole de Tom-Thumb et s'en divertit beaucoup. La ville prend l'exemple de la cour, les valets imitent le maître, les sujets singent le souverain: de là le succès de Tom-Thumb. Mais que demain S. M. Victoria se lasse du nain et s'amuse d'un géant, adieu mon pauvre Tom-Thumb; Goliath aura la chance, et le nain sera honni.--Tom-Thumb est attendu le mois prochain à Paris; nos nains politiques et littéraires lui préparent une réception fraternelle et digne de sa petitesse.Duprez est revenu de Londres passablement chargé de bank-notes: il se promenait triomphalement hier dans sa calèche, par le plus beau soleil du monde.--M. Raoul, célèbre fabricant de lunes, vient de mourir; c'était un industriel très-ingénieux et d'un grand mérite; ses lunes avaient une réputation européenne; le serpent de l'envie avait cherché vainement à y mordre.--L'Académie Royale de Musique prépare un opéra nouveau:Richard en Palestine; la musique est de M. Adolphe Adam, qui voudrait bien être de l'Institut, et fait, pour cela, claquer le fouet duPostillon de Longjumeau. M. Adam finira par arriver au relais.--Le bruit court de la prochaine ouverture, à la salle Ventadour, d'un théâtre espagnol. On prétend qu'Espartero en est le directeur; mais on prétend tant de choses!Et cependant, allez au jardin des Plantes respirer le parfum des amandiers en fleur.Salon de 1844.3e article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84 et 103.Notre collaborateur M. Bertall a fait sa revue pittoresque. Une petite vacance a eu lieu pour le Salon, vacance chère à beaucoup d'artistes, pendant laquelle ils écrivent à M. le directeur afin d'obtenirune meilleure place, comme si la justice de leurs réclamations pouvait leur donner droit à les voir accueillir. La vacances finie; quelques uns se réjouissent; on les a mieux placés. D'autres se lamentent plus encore que lors des premiers jours de l'exposition: on les a mis dans un jour faux, on leur a donné une mauvaise travée; M. le directeur, par amitié, leur a jeté le pavé de l'ours. Le public voyait peu leur œuvre, et, depuis qu'ils ont réclamé, le public ne la voit plus du tout.Les changements récemment opérés dans la disposition des tableaux n'ont fait que doubler notre tâche, à nous: une heure, au moins, nous avons erré, cherchant nos noms bien connus, sans les trouver, cherchant, sans les découvrir, des œuvres qu'avaient signalées nos confrères. Pauvre critique! quel désappointement n'a pas été le tien! Et cependant les innovations sont peu nombreuses.Le lecteur n'a pas besoin d'être éclairé à ce sujet, et s'il nous prenait fantaisie de lui en faire part, sans doute il nous adresserait la phrase terrible: Avocat, passez déluge;--critique, ne vous répétez pas. Reprenez la promenade à l'endroit où nous nous sommes quittés. Rien de moins, mais rien de plus. Or le public a tant d'erreurs, tant de péchés, tant d'omissions à nous pardonner, que nous nous garderons bien, pour si peu, de l'indisposer.Avant d'aller rendre visite au portrait de M. Pasquier, arrêtons-nous devant l'œuvre de M. Jadin. Si nous considérions les peintures de M. Jadin comme des tableaux, au lieu de voir en eux des panneaux d'appartement, nous serions en droit d'être un peu sévère à l'égard de ce peintre. Mais nous les prenons comme il nous les donne. Le panorama d'une chasse se déroule devant nos yeux. D'abord voici le portrait authentique et collectif dela meute, appartenant à M. le comte Henri Greffullie; puis voicile Rendez-vous, auquel personne ne manque.Le Hallaliest la mise en scène d'un fait récent; un sanglier forcé charge le cheval de M. le prince de W.... Enfin,la Course aux lévriersest vive et très-mouvementée.Cette série de panneaux, envoyés cette année au Salon par M. Jadin, a de l'intérêt pour tout le monde: qu'on juge de la joie qu'éprouvent les chasseurs en la regardant! Comme ils prennent avidement connaissance de cette histoire peinte d'une chasse! Il y a tel épisode, reproduit par M. Jadin, qui a le pouvoir de rappeler aux amateurs un débûché qui date de vingt ans.Ralph et Zeph, lévriers à l'entraînement, sont deux portraits fort ressemblants sans doute. Ce dont il faut savoir gré à M. Jadin, c'est de sa facilité à grouper chasseurs, batteurs de bois, chiens et gibier. Nous le répétons, son envoi se compose de panneaux, et comme panneaux ils sont assez terminés.Nous sommes maintenant devant l'œuvre de M. Horace Vernet, devant le portrait de M. le chancelier Pasquier, qui est, sans contredit, une des plus remarquables œuvres du Salon.A quoi bon parler de l'habileté avec laquelle ce portrait est peint? M. Horace Vernet à une réputation telle, qu'il suffit de nommer ses tableaux pour que le public sache à quoi s'en tenir sur leur mérite. Le portrait de M. Pasquier brille par la ressemblance, par le naturel de la physionomie, par la dignité simple de la pose: le grand chancelier, revêtu du son grand costume, est occupé à dépouiller le scrutin.Non loin du portrait de M. le chancelier Pasquier, se trouve le portrait d'une autre sommité parisienne peint par une autre sommité dans les arts. Nous voulons parler du portrait de M. Rambuteau, préfet de la Seine, par M. Henri Scheffer, œuvre large, sévère et consciencieuse, comme sait les faire l'auteur deCharlotte Corday. Le portrait de M. Jourdan, par le même, a une valeur égale sous le rapport de l'art, et plaît moins comme ressemblance.Les trois portraits de M. Alexis Pérignon ont en, et devaient avoir un immense succès, car il est difficile de peindre avec plus de charme et plus de goût; celui d'un élève de l'École Polytechnique, par M. Pichon, est un des meilleurs du Salon; ceux de M. Léon Viardot appartiennent à la bonne école; ceux de M. Charlier prouvent chez l'auteur une grande habileté et beaucoup de savoir-faire dans les ajustements. Quant au portrait de M. V. de la Pelouze, par M. Uzanne, nous le reproduisons à deux titres: il est bien peint, et fait connaître à nos lecteurs un homme qui a tenu pendant vingt-cinq ans un rang honorable dans la presse: l'ancien directeur duCourrier français, le collaborateur et l'ami de Châtelain.Portrait de M. Pasquier, chancelier de France, présidentde la Chambre des Pairs, par M. Horace Vernet.Madame Eugénie Grün, dans son portrait de M. A... G... a déployé une grande habileté de pinceau, ainsi que dans saTête d'étude, placée sous le n° 863. Enfin, les onze portraits-miniatures de M. Maxime David ont droit à l'attention des connaisseurs.Il nous souvient de Montaigne visitant la tasse, qui obtint un grand succès dans une des expositions précédentes; cette œuvre fit jeter les yeux depuis sur tout ce qui est sorti de l'atelier de M. Louis Gallait. Eh bien! nous avons peine à le reconnaître cette année, tant son envoi est inférieur à ce qu'on peut attendre d'un peintre qui a fait ses preuves. LaPrise d'Antioche par les Croisésest une toile à effet, et qui ressemble beaucoup trop à un cinquième acte d'opéra; au reste, rien n'égale la verve avec laquelle elle est composée, le désordre est au comble parmi les musulmans. Deux pendants,BonheuretMalheur, n'ont pas un mérite égal. LeBonheur, c'est-à-dire la mère heureuse regardant jouer ses enfants et paraissant posséder tous les biens que la fortune et la santé peuvent donner, est d'un coloris conventionnel, d'un dessin faiblement étudié. LeMalheur, représenté par une jeune femme presque en haillons mettant ses enfants à peine vêtus sous la protection de la croix, est bien supérieur au pendant, quoique peint dans le même genre; la tête de la mère a une expression poignante qui saisit. Dans le salon carré, le portrait de M. Dubois est parfaitement peint. Que M. Louis Gallait nous pardonne notre sévérité; nous savons quel est son talent, et voilà pourquoi nous exigeons davantage.Deux frères, MM. Achille et Léon Benonville, ont exposé, et obtiennent un succès égal.Le premier s'est inspiré de ces beaux vers d'André Chénier sur l'infortune d'Homère:Et sur une pierreS'asseyait; trois pasteurs, enfants de cette terre,Le suivaient, accourus aux abois turbulentsDes molosses; gardiens de leurs troupeaux bêlants.Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,Protège du vieillard la faiblesse inquièteIls l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui...Comme le poète, le peintre a été bien inspiré, et il a envoyé de Rome un beau paysage historique, composé et rendu avec bonheur, notamment sur les premiers plans; une certaine uniformité d'exécution fait seule tort à l'ensemble du tableau.Homère abandonné dans l'île de Sicos et accueilli par des bergersest une œuvre qui honore le jeune lauréat de l'Institut. LeSouvenir de la vallée de Narni, par le même, seul beaucoup moins l'école que le paysage d'Homère, et nous fait espérer que M. Achille Renouville possède une véritable originalité.--Son frère, M. Léon Renouville, a exposé uneEstherremarquable en tous points, d'une couleur brillante, d'un dessin habile.Un autre lauréat de l'Institut, M. Jean Murat, mérite nos éloges pour sesLamentations de Jérémie, tableau où se remarquent des qualités de premier ordre et de malheureux défauts. Il est inutile de s'appesantir sur ce tableau exposé déjà aux Beaux-Arts; c'est bien le peintre d'Agarqui l'a composé. Allez dans la galerie des gravures:Agar dans le désert, gravé avec talent par M. Alexandre Manceau, vous prouvera que M. Murat pèche sous le rapport de l'imagination, mais que son dessin est d'une pureté extraordinaire.Que reprocherons-nous à MM. Schopin, Émile Signol, Serrur et Gosse?A M. Schopin, sonDon Quichotte et les Filles d'auberge, qui manque de caractère autant que saVirginie au bain, autant que ses deux sujets surManon Lescaut, autant que ses deux sujets surles Mystères de Paris. Certainement, M. Schopin a de l'habileté et du faire; mais il ressemble à ces acteurs qui sont toujours les mêmes. Quel que soit le sujet qu'il traite, ses moyens ne changent jamais. Les deux sujets de Manon Lescaut, traités par M. Édouard Schwind, ont des qualité» plus réelles que ceux de M. Schopin.A M. Émile Signol, ses deux portraits historiques, qui ne nous permettent pas de croire que son talent soit multiple et puisse briller, notamment à peindre des chevaux. LePortrait équestre de Godefroy de Bouillonet lePortrait équestre de saint Louissont des toiles de genre, moins la grâce et l'agrément. Les deux autres portraits non équestres de M. Émile Signol nous plaisent davantage!A M. Serrur nous ne reprochons que l'insuffisance de verve, car sonDévouement d'un bourgeois d'Abbevillerenferme d'excellentes parties. Le fait qu'il a traduit sur la toile est une des plus belles pages de l'histoire de la bourgeoisie en France. Les Anglais s'étaient emparés d'Abbeville; un bourgeois, nommé Ringois, refusa de les aider à dominer ses concitoyens: il fut enlevé et conduit, chargé de chaînes, à Douvres. On le plaça sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. «Reconnaissez-vous pour votre maître Édouard III? lui cria-t-on.--Non, répondit Ringois, je ne reconnais pour maître que Jean de Valois.» Il fut jeté la mer. M. Serrur a rendu cet épisode avec talent; mais pourquoi ses groupes ne sont-il pas posés avec plus d'assurance; pourquoi sa couleur n'a-t-elle plus de brillant? LaContemplationfait honneur à M. Serrur.A M. Gosse nous souhaiterions plus d'ampleur dans la manière, et on pourrait alors l'appeler le Casimir Delavigne de la peinture. Les œuvres du poète ont souvent été par lui traduites en tableaux. Un jour, nous avons aperçu lesEnfants d'Édouard; un autre jour, à l'ouverture du Salon de 1844, nous voyons Louis XI aux pieds de saint François de Paule.Portrait de M. de Rambuteau, par M. Henri Scheffer.Portrait de M. Valentin de la Pelouze, directeur de l'ancienCourrier Français, par M. Uzanne.Ce dernier tableau est bien composé, et rempli de détails consciencieusement peints.Maître Adam et le prince de Gonzagueest un intéressant épisode agréablement rendu. La femme de maître Adam, en introduisant le prince auprès de son mari, plus occupé de ses vers que de son travail, lui dit: Voyez, monseigneur, à quoi mon paresseux de mari s'amuse au lieu de travailler.--Ingénieuse moitié! Ton paresseux de mari s'occupait à faire ses fameuses chevilles.» Le portrait exposé par M. Gosse est remarquable; c'est tout ce que nous en pouvons dire. Justice vient d'être rendue tardivement à M. Théophile Blanchard; un de ses paysages vient d'être placé dans le Salon doré. Nul, plus que cet artiste, ne sait donner une idée de la nature dans ses plus simples comme dans ses plus merveilleux aspects. LaVue prise sur les bords de l'Oisea des qualités sans nombre qu'obscurcissent à peine des détails parfois un peu négligés. LaVue prise à Noisyest d'un effet saisissant. M. Blanchard appartient à cette école de paysagistes qui ne corrigent pas la nature par l'imagination, et qui ne manquent pas, cependant, de la copier, en lui laissant sa poésie et sa vigueur. Il en est de même de M. Eugène Lepoittevin pour les scènes animées. Jamais sa verve ne s'épuisera, du moins tout nous porte à le croire. Avez-vous vu uneEmbarcation (dite la poste aux choux) venant approvisionner un poste de flibustiers sur la côte? Y a-t-il quelque chose de plus habilement touché, de plus spirituellement fait? Et leRenseignementdonc! Ce tableau fait plaisir, tout placé qu'il est à côté des Marilhat et d'un Tony Johannot; c'est qu'il est plein de bonhomie, et que les accessoires en sont charmants.Les Fruits d'automnene sont pas le moins agréable des tableaux de M. Eugène Lepoittevin, qui tous ont un air de parenté que bien des gens appellent uniformité, et que nous considérons comme le style. M. Lepoittevin a un talent fin, coquet et facile; il fait un feuilleton en peinture, soit; mais qu'importe, s'il amuse? Où s'arrêtera M. Achard? Personne ne le sait, et lui-même moins que le public peut-être, tant ses études sont sérieuses et suivies. Quoi qu'on puisse dire pour décourager les travailleurs, la réputation récompense tôt ou tard les hommes dont les capacités sont réelles. En 1840, personne ne connaissait M. Achard; en 1844 M. Achard est, à bon droit, regardé comme un excellent paysagiste. Trois vues et un paysage forment son exposition. Les trois vues sont prises dans le Hameau de Sainte-Égrève, ou aux environs. Il serait difficile de surpasser Achard pour ce qui concerne les terrains et les collines rocailleuses, qu'il peint avec une étonnante vérité. Une chose lui manque encore, c'est le feuiller de ses arbres de premier ou second plan.La Poste aux Choux, par M. Eugène Lepoittevin.Aucune vue n'a plus de charnu; que laVue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.Vue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.Non-seulement la couleur en est bonne, mais encore le point de vue est bien choisi. Le groupe d'hommes, de chameaux et de bœufs a du mouvement, et, par-dessus tout, la légèreté des tons dans le ciel, la grâce dans les lignes et la transparence de l'horizon font de ce tableau une charmante page.M. Marandon de Montyel a exposé cette année trois paysages,Son Souvenir du pays Vaudet sonVieux château de Creceilssont de petite toiles qui n'ajouteront rien à la réputation! de cet habile artiste, mais la Cascade de Retie près de Florence attire à juste titre l'attention des connaisseurs. Cette nature âpre et sauvage convenait bien au talent énergique et austère de M. Marandon de Montyel. C'est un tableau qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'on y remarque encore des progrès incontestables. M. Marandon de Montyel deviendra bientôt, s'il continue à marcher du même pas, un de nos meilleurs peintres de paysages.Les Rives de l'Albarine, par M. Édouard Hostein, peuvent être regardées comme le plus beau paysage qu'il ait exposé depuis longtemps, soit pour la grandeur, soit pour le fini avec lequel il est fait. LaVallée de la Saône, et lesRives de la Saône, du même peintre, sont moins complets, sans être indignes de son talent.--Le Paysagede M. Troyon a beaucoup d'air; c'est un des plus pittoresques endroits de la forêt de Fontainebleau. Le tableau appeléDessous de forêt, et dans lequel M. Troyon représente un chasseur tirant un canard sauvage, est certainement rempli de beautés du premier ordre; mais la lumière n'est pas lumineuse (qu'on nous pardonne ce pléonasme qui fait comprendre notre pensée); le plan de gauche s'efface beaucoup trop.--Un Village des États romains, peint dans un genre tout à fait opposé, par M. Sabatier, a de la grandeur et de l'air, quoique petit et bien rempli; leSite des Pyrénées, dont la couleur est tout à fait charmante, n'a que le défaut d'avoir certains reflets roses qu'on ne s'explique pas.Cascade de Rouves près de Florac(Cévennes), par M. Marandon.On doit des éloges; à madame Louise Strubberg, pour son Lac de Retournemer (Vosges); cette artiste a profité des leçons de M. Horace Vernet, son illustre maître;--à mademoiselle Clémence Dimier, pour sonSaint Jean écrivant l'Apocalypse dans l'île de Patmos, tableau d'un style élevé;--à M. Adrien Lainé, garçon de bureau au ministère de la marine, pour sesNaufragés, sujet traité avec une vigueur remarquable, et pour sa belleVue des environs de Marseille. M. Lainé pourra devenir un peintre de mérite reconnu;--à M. J.-J. Champin, pour ses grandes et magnifiques aquarelles, qui laissent loin derrière elles une foule de paysages peints à l'huile;--à M. Émile Lonele, pour son Soutenir du lac de Guarda, plein de couleur, et où l'inexpérience du peintre est le seul défaut;--à M. Paul Gourlier, pour ses deux paysages. SonEnfance de Bacchusest un beau tableau, où le feuillage est seulement un peu trop découpé; sonPaysageest charmant et d'une largeur de composition à la Corot.Enfin, et pour ne pas oublier les aquarellistes et peintres de fleurs, nous citerons desFruits, jolie aquarelle de mademoiselle Amélie Patal; leVase de fleurs et ananas, de madame Élisa Champin; deux cadres deFleurs, de madame Clémentine Thierry. Des noms de femmes se trouvent presque seuls sous notre plume, mais notre conscience de critique est sauve; nous mettons en ceci plus de justice encore que de galanterie.Académie des Sciences.COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTREDE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.(Voir t. I, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182, 198, 343 et 594: t. III, p. 26 et 58.)I.--Sciences mathématiques pures.Les communications relatives à la haute analyse deviennent chaque jour plus nombreuses; nous ne pouvons même pas les indiquer toutes ici. Il nous suffira du citer les noms de MM. Cauchy. Liouville. Lainé et Chasles, comme ceux des membres ou des correspondants de l'Académie qui ont contribué à enrichir lesComptes rendusdes résultats de leurs travaux. Nous avons vu, avec un plaisir que partageront sans doute tous les amateurs de l'élégance géométrique, M. Chasles poursuivre avec un rare bonheur les incursions que ses méthodes lui permettent de faire sur un terrain qui semblait n'être abordable que pour les analystes. Ce savant a traité par des méthodes purement géométriques les questions difficiles relatives aux périmètres des lignes courbes, et il est arrivé à des résultats fort curieux sur les propriétés générales des arcs d'une section conique dont la différence est rectifiable.Lalemniscateest une courbe devenue célèbre dans la géométrie moderne. Cette combe que nous représentons ici, a la figure d'un 8, et est symétrique par rapport aux deux axes AH, CD. Elle est du quatrième degré, et jouit de propriétés fort curieuses: elle est quarrable, et son contour peut être partagé géométriquement en parties égales. Etudiée successivement par le géomètre italien Fagnano, par Euler, et par MM. Gauss, Abel, Jacobi, Lejeune-Dirichlet, etc., elle a été le sujet d'un mémoire de M. Liouville, qui a démontré d'une manière générale que les équations relatives à cette division du périmètre se résolvent par radicaux.Les académiciens peuvent être utiles aux progrès de la science par un certain genre de travail qui est essentiellement dans leurs attributions, et, où ils peuvent du reste montrer autant de talent et de profondeur que dans des mémoires originaux. Nous voulons parler des rapports qui leur sont demandés pour les communications faites à l'Académie. Nous avons remarqué les rapports très favorables de M. Cauchy, sur des mémoires de haute analyse par M. Laurent, officier du génie, et par M. Cellérier. Nous avons trouvé moins d'intérêt, au point de vue scientifique, dans le rapport du même savant sur un jeune sourd-muet qui possède une connaissance très-étendue des sciences physiques et mathématiques. M. Lamé a fait aussi un rapport très-approbatif sur un mémoire de M. Bertrand, relatif aux surfaces orthogonales.Parmi les mémoires adressés à l'Académie, nous citerons ceux de MM. Catalan sur les surfaces développables; de Saint-Venant sur une méthode nouvelle d'interpolation applicable aux questions de physique et de mécanique expérimentale; Bertrand, sur les surfaces orthogonales; Wautzel, sur l'intégration des équations différentielles linéaires, etc.II.--Sciences mathématiques appliquées.Mécanique moléculaire.--Une note de M. Lamarle, ingénieur des ponts et chaussées, sur la flexion des pièces chargées debout, sera, conformément aux conclusions d'un rapport de M. Liouville, insérée dans leRecueil des Savants étrangers.Quant aux travaux extrêmement remarquables que M. de Saint-Venant, qui est aussi ingénieur des ponts et chaussées, a soumis au jugement de l'Académie, et qui ont pour but le perfectionnement des parties les plus importantes de la mécanique moléculaire, en ce qui concerne leur application à l'art des constructions, nous n'hésitons pas à les regarder comme devant opérer une révolution dans l'enseignement de nos écoles savantes. Il suffira du citer à l'appui de notre assertion les conclusions suivantes du rapport de M. Cauchy:«Les divers mémoires de M. de Saint-Venant nous paraissent justifier pleinement la réputation que cet habile ingénieur, qui a toujours occupé les premiers rangs dans les promotions à l'École Polytechnique, s'est acquise depuis longtemps. Nous les croyons très-dignes d'être approuvés par l'Académie, et insérés dans leRecueil des Mémoires des Savants étrangers.»Astronomie.-Nous avons regretté que lescomptes rendusofficiels n'aient fait qu'une brève mention des intéressantes recherches entreprises par M. Arago, dans le but de déterminer en nombres les affaiblissements comparatifs qu'il faut faire subir au disque de Jupiter et à ses satellites pour amener leur disparition, aussi bien que des dernières observations faites à l'Observatoire relativement à l'excentricité apparente du disque de Saturne, considéré dans la direction du petit diamètre de l'anneau.Nous avons à énumérer, parmi les communications astronomiques, celles MM. Cauchy sur l'application du calcul des limites à l'astronomie; de M. de Pontécoulant, sur la théorie de la lune; de M. Le Verrier, sur la théorie de Mercure; de M. Bravais, sur la translation de notre système planétaire à travers l'espace; de M. Largeteau, qui a dressé des tables abrégées pour le calcul des équinoxes et des solstices; de M. Mauvais, sur la comète télescopique découverte par lui, etc.Notre système planétaire vient encore de faire l'acquisition d'un nouvel astre, pour quelque temps au moins. Nous voulons parler de la comète découverte, le 22 novembre dernier, par M. Faye, jeune astronome attaché à l'Observatoire de Paris. Les premières observations n'étaient pas favorables à la détermination de l'orbite, à cause de l'extrême lenteur du mouvement apparent de la comète. Aussi remarquait-on de notables différences entre les éléments paraboliques calculés par deux habiles astronomes, M. Valz, directeur de l'Observatoire de Marseille, et M. Plantamour, de Genève.Cependant à mesure que les observations se multipliaient, M. Faye reconnaissait que la parabole était complètement insuffisante pour représenter la suite des positions que la comète avait occupées, et il annonça qu'il déterminerait l'orbite elliptique, aussitôt que l'état du ciel permettrait, de suivre le nouvel astre dans des légions suffisamment éloignées de celles où on l'avait d'abord aperçu. M. Faye s'attachait donc à multiplier des observations devenues extrêmement difficiles par la faiblesse de la comète, lorsqu'on apprit qu'un élève de M. Gauss, le docteur Goldschmidt, avait déjà calculé une orbite elliptique en se servant d'une des observations de Paris et de celles du 1er et du 9 décembre, faites à Altona. Les résultats de ce calcul, modifié d'abord par M. Faye, qui avait obtenu une plus grande approximation, puis par M. Plantamour, et, en dernier résultat, par M. Goldschmidt lui-même, sont les suivants, que nous avons essayé de représenter sur la figure ci-jointe.S est le soleil; E T E' est l'écliptique où l'orbite terrestre, et les points E, E' sont les équinoxes, c'est-à-dire ceux où la terre se trouve le 21 mars et le 22 septembre. La comète décrit autour du soleil une ellipse A C B D, dont cet astre occupe un des foyers. Le plan de cette ellipse ne coïncide pas avec celui de l'orbite terrestre: mais il ne fait avec ce dernier plan qu'un angle de 11° 21' 28", 4. La rencontre des deux plans a lieu suivant la ligne D C, C est lenœud ascendant, D le nœud descendant. Le mouvement de la comète estdirect, c'est-à-dire qu'il s'opère, comme celui de toutes les planètes, d'occident en orient, suivant la direction B D A. La partie D A C de l'orbite marquée en pointillé est au-dessous du plan de l'écliptique; la partie C B D marquée en trait plein est au-dessus.La plus courte distance S A de la comète au soleil, ce que l'on appelle ladistance périhélie, a eu lieu le 17 octobre dernier. La longitude du périhélie, où l'angle E S A, est de 49° 44' 57", 9; la longitude du nœud ascendant C, comptée dans le sens D A C, est de 209° 26' 7", 8.En prenant pour unité la moyenne distance S E du soleil à la terre, on trouve que la distance périhélie S A est de 4,6923773; que la distance aphélie S B est de 5,8986733. Le grand axe A B de l'ellipse décrite par la comète est donc seulement 7 fois 6 dixièmes environ le rayon moyen de l'orbite terrestre; le petit axe est G fois 5 dixièmes ce même rayon; l'excentricité ou plutôt le rapport entre la distance du soleil au centre de l'ellipse et le demi grand axe est de 0,5541125.Le mouvement moyen sidéral diurne est de 479",8125; et la révolution sidérale est de 2700°,884, ou de sept ans et cinq mois environ.Ces divers éléments numériques sont parfaitement d'accord avec les résultats des observations directes.Nous avons tracé sur notre figure, en conservant leurs proportions, les orbitesmoyennessupposées circulaires des diverses planètes, Mercure M, Vénus V, Mars M, les quatre planètes télescopique t, Jupiter J. L'espace nous a manqué pour compléter l'orbite de Saturne S, et pour tracer celle d'Uranus.On voit que l'orbite de la comète est extrêmement voisine de celle du Jupiter à une longitude qui diffère peu de celle du nœud ascendant C. La plus petite distance des deux orbites qui, nous le répétons, ne sont pas dans le même plan, est de 0.1199 en prenant toujours pour unité le rayon moyen S E de l'orbite terrestre. Quoique Jupiter et la comète ne se soient pas trouvés au même moment en ces points les plus rapprochés de leurs orbites, celle-ci n'en a pas moins dû ressentir l'attraction puissante de l'astre voisin, et on peut affirmer qu'elle a éprouvé du graves perturbations qui ont altéré la régularité de sa marche elliptique. On peut donc supposer que le nouvel astre présente un cas analogue à celui du la fameuse comète de Lexell, dont l'orbite parabolique fut transformée par l'attraction de Jupiter, en une orbite elliptique, et redevint plus tard parabolique par l'action perturbatrice de la même planète. C'est ce qui expliquerait comment on ne trouve, dans les catalogues, aucune orbite qui ressemble complètement à celle de cette comète à courte période. C'est aussi pour ces divers motifs que nous avons élevé des doutes sur la durée de l'acquisition qu'a faite notre système planétaire.III.--Sciences physiques et chimiques.Thermomètre.--On connaît les ingénieux instruments dont M. Walferdin a enrichi la physique expérimentale depuis plusieurs années. Ses thermomètres à déversement et son thermomètre métastatique sont des appareils de haute précision qui ont déjà rendu des services notables dans une foule de questions relatives à la physique du globe et à la météorologie. M. Person a entamé, au sujet de la construction de ces instruments, une discussion de principes et de priorité, qui nous paraît n'avoir pas été close en sa faveur.Communications diverses.--MM. Pinaud, Masson, Choiselat et Ratel, Gandin, etc., ont fait de nouvelles recherches sur la photographie. M. Biot a continué ses belles recherches de physique optique, et M. Becquerel ses travaux sur l'électro-chimie.Héliostat de M. Silbermann.--Le nouvel héliostat imaginé par M. Silbermann aîné et exécuté dans les ateliers de M. Soleil, est un instrument fort remarquable, d'une construction nouvelle, qui a été le sujet d'un rapport très-approbatif de M. Régnault.Rappelons d'abord que l'on nommehéliostatun instrument au moyen duquel on parvient à maintenir dans une direction sensiblement constante, un rayon solaire réfléchi sur un miroir. Cette nécessité d'obtenir un appareil mû par un mouvement d'horlogerie qui maintienne le rayon réfléchi constamment dans la même direction, se manifeste dans la plupart des expériences d'optique, où l'on introduit le rayon par une petite ouverture pratiquée dans le volet d'une chambre noire.Farenheit, S'Gravesande et M. Gambey ont été les inventeurs d'héliostats de différents systèmes; et malgré la supériorité de celui qui est dû à M. Gambey, l'appareil de S'Gravesande se trouve encore à peu près exclusivement dans la plupart des cabinets de physique. Mais ce dernier héliostat, même après les perfectionnements qui y ont été apportés par Charles et par Malos, demande encore, dans son installation, des tâtonnements assez longs ou quelques calculs.Le nouvel héliostat de M. Silbermann présente les avantages de celui de M. Gambey; mais la construction en est simplifiée, le prix considérablement moindre, et les réparations, devenant beaucoup plus faciles, sont à la portée du premier horloger venu.La figure que nous en donnons est empruntée auxAnnales de Chimie et de Physique, numéro de mars 1844. mn est le miroir métallique plan qui doit réfléchir dans une direction constante le rayon O H, tandis que la position O I du rayon incident varie avec l'heure. On voit que ce miroir est supporté suivant une ligne médiane, par deux fourchettes articulées aux extrémités de cette ligue médiane elle-même. De dos, la queue af normale au plan de ce miroir est percée d'une rainure dans laquelle se meut constamment le sommet du quadrilatère articulé acfd, quadrilatère dont les côtés dl, ac, pris sur les fourchettes de support, sont égaux. Si donc on a orienté l'instrument de manière que son axe P P et la direction L R soient dans le plan du méridien, ce qui sera facile lorsque l'on aura tracé sur un plan horizontal la méridienne M M; que l'axe P P soit dirigé suivant l'axe du monde, ce qui n'offre pas plus de difficulté quand on connaît la latitude du lieu, et qu'on emploie le tube gradué I F; et qu'enfin le cercle de déclinaison J J' ayant été poussé sous la ramure ii jusqu'au degré égal à la déclinaison actuelle du soleil, on fasse tourner autour de l'axe P P' le cercle, la rainure et l'aiguille e qui y est attaché, jusqu'à ce que cette aiguille marque sur son cadran l'heure vraie du lieu; il est clair que le mouvement d'horlogerie, placé dans l'intérieur de la boîte H, fera tourner le plan du miroir mn sans que la normale O N au centre O du miroir cesse de diviser en deux parties égales l'angle I O R du rayon incident et du rayon réfléchi, et par conséquent celui-ci aura bien la direction constante L O R.Un appendice, que nous n'avons pas indiqué sur notre figure pour ne pas trop la compliquer, permet de vérifier favorablement si le rayon incident a pris la direction convenable, il permet aussi de se passer de la connaissance d'une des trois données; la direction du plan méridien, l'heure vraie, la déclinaison.En résumé, l'héliostat de M. Silbermann mérite de figurer dans tous les cabinets de physique, et la modicité de son prix lui donnera accès dans les collections des simples amateurs désireux de répéter les plus curieuses expériences de l'optique.Communications diverses relatives à la chimie.--Ces communications ont été si nombreuses que nous devons renoncer même à les énumérer. Nous citerons seulement MM. Biot, Margueritte, Lewy. Persoz, Deville, Souberan, Beaudrimont, Leblanc, Favre, Boullay, Cahours, Remy, Auguste Laurent, Madagoti, etc., comme les auteurs des travaux présentés à l'Académie.M. Dumas a lu des rapports très-favorables au sujet d'un travail de M. Cahours sur l'huile volatile deGaultheria procumbens, et d'un mémoire remarquable de M. Eugène Chevandier sur la composition de différents bois et le rendement annuel d'un hectare de forêts.IV.--Géologie et minéralogie.On doit à M. Élie de Beaumont une comparaison fort curieuse des montagnes de la terre avec celles de la lune. M. le baron de Strantz, tout en s'applaudissant de voir ses idées en accord avec celles de M. Élie de Beaumont, avait revendiqué la priorité pour une communication de ce genre faite par lui à la Société silésienne, à Breslau, en 1844; mais M. de Strantz ignorait que le premier travail de M. de Beaumont sur ce sujet avait été communiqué, dès 1829, à la Société Philomatique.M. E. Robert annonce qu'il a trouvé dans les falaises de Saint-Valery de Caux une espèce d'ammonite. La présence de ce fossile dans la craie blanche est un fait curieux, à côté duquel on peut ranger la découverte d'une hamite dans la craie à Hellemmes de Meudon, découverte due aussi à M. Robert.M. Dufrénoy a lu un rapport approbatif sur un mémoire de M. Rozet, concernant les volcans d'Auvergne.Un mémoire de M. Fournet, sur l'influence de la pression dans les phénomènes géologico-chimiques nous a paru un des travaux les plus intéressants qui aient été présentés à l'Académie.Nous citerons encore les Études sur les terrains de la Toscane, et sur les gîtes métallifères qu'ils renferment, par M, Murat; une note sur le terrain jurassique de l'Aube, par M. Leymerie; deux mémoires de M. Collegno, l'un sur les terrains secondaires du revers méridional des Alpes, l'autre sur les terrains diluviens du revers méridional des Alpes.M. Dufrénoy a communiqué, un fait fort curieux relatif à une obsidienne de l'Inde, qui a éclaté avec détonation au moment où on la sciait. Il est très-probable que cette substance vitreuse avait subi à l'extérieur un refroidissement brusque qui lui avait fait subir une mollification moléculaire analogue à celle des larmes bataviques.(La suite à un prochain numéro.)

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL.

N° 61. Vol. III.SAMEDI 27 AVRIL, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.

Histoire de la semaine.Chambre valaque; Vue des étangs près Saint-Mitre; Portrait de lord Abinger.--Courrier de Paris.--Salon de 1844(3e article)Portraits de M. le baron Pasquier, chancelier de France, président de la chambre des pairs, par M. Horace Vernet; de M. le comte de Rambuteau, pair de France, par M Henry Scheffer; de M. Valentin de La Pelouze directeur de l'ancien Courrier Français, par M. Uzanne; Vue générale du Nazareth en Galilée, par M. Monfort, la Poste aux Thoux, par M. Lepoittevin; l'arcade de Hunes, près de Florac Cévennes, par M. Marandon de Moniyet.--Académie des Sciences. Compte rendu des travaux pendant le dernier trimestre de 1843 et du premier trimestre 1844.Trois gravures.--De l'Administration des Postes, et de la réforme postale.Tri des lettres de Paris; tri des lettres pour les départements et l'étranger; les chargements de la malle-poste; Intérieur de la grande cour de l'Administration des Postes; facteur urbain et facteur rural.--Le Dernier des Commis Voyageurs. Roman par M. ***. Chap. V. Révélations.--Carthagène des Indes, souvenir de l'Expédition dirigée par le contre-amiral de Mackau en 1834. (Suite et fin.)Portrait de don Hilario Lopez, gouverneur de Carthagène: Entrevue du vice-amiral de Mackau et du général Lopez.Nivellement de Paris.Cinq gravures.--Le Juif errant.Caricature par Cham.--Modes.Trois Gravures.--Rébus.

Chambre des États de Valachie.

Vue des Étangs d'Engrenier et de Pourra, près de Saint-Mitre.

Portrait de lord Abinger.

Il semble vraiment que les Chambres s'en vont. Les curies portugaises voient ajourner sans cesse la reprise de leur session; les cortès espagnoles voient réglementer sans elles la liberté ou plutôt l'esclavage de la presse, et attendent le jugement des chefs de leur opposition constitutionnelle; et voilà que ce que nous n'avions pu annoncer que comme au dire de laGazette d'Augsburg, se trouve aujourd'hui confirmé: la Chambre des états de Valachie a été brusquement close. Un traité avait été passé entre le czar et le prince BiBesco pour l'exploitation Générale des mines du pays. Le czar se chargeait de fournir les trente mille ouvriers, c'est-à-dire les trente mille soldats nécessaires à l'exécution de l'entreprise.--L'assemblée a vu là une occupation consentie et déguisée, et a ficelé le traité comme inconstitutionnel. Le prince Bibesco voulait recourir, dit-on, aux moyens de rigueur. Après réflexion, il s'est borné à déclarer que les travaux de l'Assemblée étaient terminés pour cette année, et à congédier les membres des États.

Autant il est déplorable de voir les gouvernants s'insurger ainsi contre les limites posées à l'exercice de leur pouvoir, et qu'eux mêmes avaient reconnues, autant il est pénible, au point de vue de la légalité, de voir des populations, que l'on est quelquefois disposé à absoudre, si l'on ne consulte que les sentiments de l'humanité, amenées par la misère, ou par un état de souffrance plus forte que leur résignation, à entrer en collision avec l'autorité. Nous avons dit les tristes scènes dont le bassin du Rive-de-Ger a été le théâtre. La justice informe; nous n'avons pas, quant à présent, à en reparler. A Saint-Mitre, commune de l'arrondissement d'Aix (Bouches-du-Rhône), un soulèvement général s'est manifesté parmi la population. Voici les faits. Il y a trois ans que fut fermée une galerie qui servait de communication entre un étang dit l'étang d'Engrenier, et un autre dit l'étang du Pourra. Depuis ce moment, des épidémies constantes, causées par l'émanation de miasmes délétères, régnèrent dans le pays, et sur une population de douze cents habitants, deux cents avaient déjà été moissonnés par la mort. En vain le conseil de préfecture avait ordonné que la galerie fût ouverte: sa décision était demeurée sans effet. Bien que la population aisée eût émigré, le nombre des victimes croissait parmi ceux que leur peu de ressources condamnait à vivre près de ce cloaque. Enfin, quand la mesure de la résignation fut remplie, quand on eut vu qu'il n'y avait qu'indifférence et lenteur à faire exécuter les ordres de l'autorité compétente, le désespoir s'empara de ces pauvres gens; ils ont eux-mêmes exécuté l'arrêt de la justice, sans violence aucune, mais avec ardeur. «Qu'on nous juge maintenant, a écrit un d'eux auMémorial des Pyrénées, et qu'on nous juge tous, car nous avons tous mis la main à l'œuvre. Nous ne disions pas, nous n'avons jamais dit: Périsse l'industrie plutôt que l'un de nous! notre courageuse longanimité l'a prouvé de reste; nous disions: Secourez-nous, nous périssons! et sur douze cents que nous étions, près de deux cents sont morts... Nous avons bien besoin d'un prompt remède! Si l'on doit nous punir, nous courberons la tête; car, dans notre emportement fébrile, nous avons commis, nous le sentons, un acte coupable; mais, en nous punissant, nos juges ne pourront s'empêcher de reconnaître qu'il y a parfois dans la vie de bien fatales nécessités, de bien tristes exigences.» Cinq compagnies de la garnison de Marseille ont été successivement dirigées vers les étangs, et une vive anxiété régnait dans la ville, où la triste nouvelle d'une collision entre la troupe et les malheureux habitants de Saint-Mitre eût produit la plus triste sensation. Ceux-ci avaient établi une large estrade sur laquelle ils avaient placé les femmes et les enfants, attendant ainsi l'attaque de la force armée dont on les menaçait. Le maire de la ville des Martiques, voisine des lieux, avait déclaré que si la consigne des troupes était de sévir envers ces malheureux, ou de les empêcher de se sauver de la mort, il donnerait sa démission plutôt que de loger les troupes dans sa commune. Les femmes avaient déterminé ces infortunés à la résistance; mais, le 16, on est venu annoncer que le gouvernement permettait l'ouverture de la galerie jusqu'à nouvel ordre. M. lu sous-préfet d'Aix a alors quitté Saint-Mitre, où la joie était générale. Les troupes ont également quitté Les Martigues le 17, pour retourner à Marseille.

Nous avons en terminant, la semaine dernière, mentionné rapidement la discussion réengagée à la chambre des députés sur la l'affaire de Taïti, et la suspension nouvelle de ce débat, sur l'annonce faite par M. le ministre des affaires étrangères du dépôt sous les yeux de la Chambre de documents nouveaux. Il avait été annoncé que le jour de la reprise de ces interpellations serait fixé après qu'on aurait pu prendre communication des pièces déposées. La lecture de celles-ci demandait peu de temps, car le rapport du M. Bruat et certaines autres pièces, dont l'existence et l'intérêt sont constatés, n'en font pas partie; néanmoins, personne n'a encore songé à demander la fixation d'un jour prochain pour reprendre cette discussion. Le ministère la recherche peu, et l'opposition, qui sait quela Ditugéa quitté le port de Papéiti en même temps quele Jonas, qui a amené M. Reine, laisse au bâtiment de l'État, marcheur un peu lent, le temps d'arriver, espérant que tous ses officiers ne seront pas rendus aussi silencieux que l'aide du camp de M. l'amiral Du Petit-Thouars.

Samedi dernier, un débat très-grave a été soulevé à la chambre des députés par le rapport de quatre-vingt-dix pétitions de membres du divers consistoires de l'Église réformée, demandant la liberté des cultes. Dans l'état actuel de la législation, ou plutôt par suite de l'application abusive qui est faite de l'art. 291 du Code pénal et de la loi sur les associations, l'art, 5 de la Charte se trouve en quelque sorte abrogé, ou du moins la liberté de culte qu'il garantit a besoin encore de l'approbation du préfet, ou du commissaire de police. Il n'est ni constitutionnel, ni, disons-le, décent qu'une restriction pratique de cet ordre soit imposée à un droit aussi respectable et aussi solennellement reconnu. S'il a besoin d'être réglementé, c'est par une loi spéciale qu'il faut lu faire; et ce n'est point dans des réunions de conspirateurs, ou d'hommes qui ont intérêt à se cacher, qu'il faut voir des analogies aux inspirations et aux exercices de la foi. La commission, à l'unanimité, par l'organe du son rapporteur, M. d'Hersonville, après un exposé de faits qui justifiait les réclamations des pétitionnaires, concluait au renvoi du leurs pétitions à M. le ministre de la justice et des cultes. Le principe inscrit dans la Charte a été énergiquement soutenu par M. de Gasparin, qui, à l'appui du son argumentation, a cité des faits nombreux, des faits significatifs; et par M. Odilon Barrot, dont la protestation éloquente contre une interprétation qui subordonne constamment un droit garanti par la Charte à l'autorisation préalable, c'est-à-dire au bon plaisir de la police, a vivement impressionné l'assemblée. Nous avons entendu, avec regret, M. Martin (du Nord) et M. Hébert s'efforcer de combattre ces conclusions, et M. Dupin aîné amoindrir la question posée, sans doute dans l'espoir bienveillant, mais mal entendu, de rendre moins rude l'échec au-devant duquel le ministère était allé. Deux épreuves ont été déclarées douteuses; mais, au scrutin, 107 voix contre 91 ont prononcé le renvoi proposé par la commission, et combattu par M. le garde des sceaux.

Lundi, la chambre des députés a ouvert la discussion générale sur le projet de loi relatif à la réforme des prisons. Chaque jour elle a entendu plusieurs défenseurs et plusieurs adversaires du système proposé. MM. Corne, Taillandier et Gustave de Beaumont, ont successivement été écoutés avec intérêt par la Chambre, dans le développement de leurs arguments en faveur du projet. Parmi les députés qui l'ont attaqué, MM. de Sade et Carnot ont particulièrement su obtenir l'attention de l'assemblée. M de Peyramont a également prononcé un discours qui a occupé une grande partie de deux séances, et dans lequel l'orateur a passé en revue les déclarations du jury qui peuvent, depuis la loi de 1832, démontrer qu'à côté de ses immenses avantages, la faculté de déclarer l'existence du circonstances atténuantes présente bien quelques inconvénients. On voit qu'il n'y avait pas beaucoup d'opportunité dans ce discours; il n'y avait pas non plus beaucoup de logique, mais il y avait du talent, et la Chambre l'a écouté d'autant plus volontiers sans doute que, comme il était en dehors de la question dont elle était occupée depuis trois jours, il lui fournissait une distraction agréable. La véritable discussion a ensuite repris son cours. Ce qui nous a surpris dans le débat extérieur auquel la presse s'est livrée de son côté, c'est l'acrimonie que quelques-uns de ses organes y ont apportée. Nous qui croyons sincèrement à la bonne foi de ceux qui combattent la loi comme de ceux qui la soutiennent, nous avons vu avec étonnement qu'on accusait des hommes honorables qui se sont prononcés en sa faveur d'employer les ressources de leur esprit à dissimuler les vices d'un système qu'ils ne peuvent au fond, leur dit-on, regarder comme bon; c'est-à-dire qu'on leur accorde tout le talent qu'ils voudront, pourvu qu'ils conviennent qu'ils n'ont pas du conscience. Il est difficile sans doute, pour tout le monde, de se défendre de toute passion personnelle dans les discussions politiques, mais en vérité il faut en avoir du reste pour en reporter autant dans les discussions d'affaires.

Lundi, de son côté, la chambre des pairs a ouvert chez elle la discussion sur la loi de la liberté de l'enseignement. Au Luxembourg, les discours ont été des volumes. Le premier n'a pas été le moins remarquable: il était l'œuvre de M. Cousin. C'est une défense complète et habilement présentée de l'Université; c'est en même temps une vive critique de l'article 17 tout entier, tant du paragraphe inintelligible et impraticable par lequel le ministre a terminé cet article, que du seul dont la commission propose le maintien, et qui accorde aux écoles secondaires ecclésiastiques une position trop favorablement exceptionnelle pour ne pas rendre la concurrence avec celles-ci bien difficile aux collèges de l'État et des villes, et aux établissements de plein exercice qui sont tous soumis à des charges et à des conditions lourdes et sévères. Dans les séances suivantes MM. de Saint-Priest et Rossi ont également fixé l'attention de la Chambre. Ils ont fait, eux aussi, l'éloge de l'Université; et le dernier s'est montré complètement favorable au projet, même à l'art. 17, du moins par ses conclusions, en contradiction, il est vrai, sur ce point avec bon nombre de ses meilleurs arguments. Le projet a été combattu, au contraire, par quelques orateurs, avec plus de réserve sans doute que n'en avait mis M. de Montalembert dans son attaque d'avant-garde, mais dans un esprit qui se rapproche de celui qui l'avait inspiré. M. Beugnot particulièrement a prononcé dans ce sens un discours qui est l'exposé des motifs d'un projet de loi en vingt-trois articles qu'il compte, dit-on, présenter de concert avec MM. Séguier, Barthélémy et de Gabriac, en opposition au projet dé loi du ministre et à celui de la commission. Tout annonce que la chambre du Luxembourg est pour un long temps engagée dans cette discussion.

Le bruit a généralement circulé cette semaine que le ministère, ayant la conscience du danger que le désaveu de l'amiral Du Petit-Thouars lui faisait courir auprès des hommes mêmes qui lui ont prêté jusqu'ici l'appui le plus persévérant, négociait avec l'Angleterre pour que cette puissance, à laquelle une compensation serait offerte, trouvât bon le maintien de notre prise de possession des îles de la Société; on a dit que l'île de Saint-Domingue pourrait faire les frais de cette entente cordiale, et que l'ancienne partie française de l'île serait reprise par nous, tandis que l'Espagne céderait à l'Angleterre ses droits sur ses anciennes possessions, pour la couvrir de sommes qu'elle lui doit. Nous savons bien que cette dernière puissance sait toujours obtenir satisfaction de ses débiteurs, et nous devrions lui céder notre créance sur l'Espagne pour l'expédition de 1823; mais il faut attendre pour savoir ce qu'il y a de vrai dans ces incroyables arrangements diplomatiques auxquels beaucoup de personnes ont cependant ajouté foi.--Des interpellations ont été adressées dans le Parlement aux ministres de la reine, pour savoir si le désaveu de l'Angleterre avait été assez complet, à l'occasion de tous les actes révolutionnaires et de tous les actes du barbarie dont les ministres et les agents du gouvernement espagnol viennent de se rendre auteurs ou responsables. Ceci semble être une critique amère des témoignages de sympathie politique qui viennent d'être échangés en monnaie de décorations entre le cabinet des Tuileries et celui de l'Escurial.--Le procès d'O'Connell marche d'ajournements en ajournements. On pense, aujourd'hui que, si tant est qu'on arrive à prononcer la condamnation, on rendra suspensif l'effet de l'appel des condamnés, et qu'on s'arrangera ensuite pour que l'époque à laquelle on devrait statuer sur cette requête nouvelle soit indéfiniment reculée.--Le Parlement s'est occupé des moyens de poursuite à mettre à la disposition des Anglais créanciers de ceux de leurs compatriotes qui habitent la France. Si l'on en croit cette discussion, tous lesgentlemenqui se trouvent à Paris n'y seraient pas uniquement amenés par le désir libre et spontané de visiter la patrie des beaux-arts et des belles manières. D'après un relevé statistique qui vient d'être distribué tout récemment aux chambres anglaises, au mois de janvier dernier, soixante-six mille Anglais avaient leur résidence en France, sans compter à peu près 55,000 visiteurs accidentels. Leur dépense chez nous était évaluée à 125 millions du francs,--Lord Ashley a déclaré dans la chambre des communes que lorsque viendrait la troisième lecture du bill des manufactures, il demanderait que la durée du travail fût de onze heures par jour jusqu'en 1847 et qu'il espérait que cette modification serait appuyée par le ministère. Sir Robert Peel n'a pas contredit lord Ashley.--Un journal vient de faire le relevé des traitements des grands fonctionnaires et dignitaires anglais. Sir Robert Peel a, comme premier lord de la trésorerie, 150,000 fr.; quatre autres membres du cabinet ont 125.000 fr. chacun; d'autres ne reçoivent que des sommes moindres, mais fort rondes encore. Lord Abinger, premier baron de l'échiquier, dont nous avons annoncé la mort dans notre avant-dernier numéro, et dont nous donnons le portrait aujourd'hui, recevait 175,000 fr.; le lord premier juge de la cour du banc de la reine en touche 202,500; le lord grand chancelier d'Angleterre, 350,000, et le lord lieutenant d'Irlande, 500,000.

Que dire de l'Espagne? Rien; car il faudrait apprendre à nos lecteurs qu'on s'attendait à Madrid à la condamnation à mort de M. Madoz, député, et que le défenseur choisi par lui a été arrêté pour avoir vivement embrassé sa défense. Toutefois nous ne pouvons résister au désir de transcrire les termes dans lesquels le journalel Mundoa fait ses adieux à ses abonnés: «Hier le gouvernement a publié un décret concernant la liberté de la presse; en conséquence de ce décret,el Mundocesse de paraître à partir d'aujourd'hui.»

Tous les gouvernements de l'Europe semblent devoir entrer avant nous dans la voie de la réduction de l'intérêt de leur dette ou de son remboursement. La Russie elle-même nous devance. On lit dans laGazette officielledu royaume de Pologne, sous la date du Saint-Pétersbourg: «Tous les fonds 5% du trésor seront retirés de la circulation, et il sera réservé aux porteurs du ces titres la faculté de les échanger contre les fonds 4%, ou d'en demander la valeur nominale en numéraire. La banque de Pologne est chargée de la conversion des fonds 5% en 4%, et la commission des finances et du trésor a émis, à partir du 20 mars (1er avril), des fonds 4% au porteur jusqu'à concurrence de la valeur correspondante au fonds d'amortissement.»

Depuis la suppression brusque et énergique des janissaires, Constantinople n'avait jamais été le théâtre d'un coup d'État pareil à celui qui vient d'y être exécuté. Tous les musulmans avaient été invités à se réunir dans les diverses mosquées; à mesure qu'ils se rendaient à cet appel, des officiers chargés du recrutement, et à la disposition desquels la garnison avait été mise, faisaient saisir tous les hommes jeunes qu'ils jugeaient propres au service militaire. Ceux-ci étaient conduits à bord des bateaux à vapeur du gouvernement, qui les transportaient à la caserne de l'île de Halki. Le lendemain, un conseil formé à cet effet, a de nouveau fait un choix parmi ces prétendus volontaires, et ceux qui avaient plus de trente ans, comme aussi ceux qui étaient domiciliés à Constantinople, ont été mis en liberté. Les autres, dont on évalue le nombre à 15,000, sont destinés à remplacer les soldats qui ont fini leur temps de service et qu'on doit renvoyer chez eux. Le soir même a été lu dans les mosquées un firinan par lequel il est formellement défendu aux musulmans de s'entretenir de cette mesure, avec menace de la punition la plus sévère. Pendant tout le temps que cette presse a duré, le sultan est demeuré enfermé dans son palais, défendu par une force imposante.

Le prince Maurice de Nassau, frère du duc régnant et officier au service de l'Autriche dans un régiment de hussards, assistait à une partie de chasse, en Hongrie, chez l'un des principaux magnats du pays. A la vue de la brutalité presque féroce avec laquelle ce dernier maltraitait deux pauvres rabatteurs, frappés à terre et demandant grâce, le jeune officier, dans un mouvement d'indignation irréfléchie, leva sur le magnat le fusil dont il était arme, et l'étendit lui-même à ses pieds. Le prince Maurice est un jeune homme de vingt-quatre ans. On se demande devant quel tribunal les lois de l'Autriche vont porter l'instruction de cette malheureuse affaire.

Les obsèques du feu roi de Suède ont dû être célébrées le 20 à Stockholm. Les États généraux se réuniront au mois de juillet. L'édit de convocation paraîtra après les obsèques. L'on croit que le nouveau roi, Oscar 1er, sera couronné à Stockholm dans le mois d'août, et à Christiania vers la fin de septembre.--Le prince de Wasa vient d'écrire de Darmstadt à tous les souverains de l'Europe, pour déclarer que, s'il ne croit pas devoir, dans les circonstances actuelles, faire valoir ses droits à la couronne de Suède, il n'entend pas néanmoins y renoncer, et qu'il se réserve de les revendiquer dans telle autre occasion qu'il jugera convenable.--Le nouveau canal de Trollhoata, qui complétera la jonction des deux mers, sera ouvert le 20 du mois prochain.

Il vient d'être pourvu à la vacance de quelques sièges épiscopaux. M. Manglard, curé de Saint-Eustache, à Paris, est nommé évêque de Saint-Dié; monseigneur l'évêque de Gap, dont l'état de santé motive cette translation, est nommé évêque de Verdun; M. Dépery, vicaire général de M. l'évêque de Belley, est nommé au siège de Gap; M. Fabre des Essarts, vicaire général capitulaire de Blois, est nommé évêque de cette ville; enfin M. Ruissas, archiprêtre de la métropole de Toulouse, est nommé évêque de Toulouse.

La mort ne perd pas son temps. Nous n'avions pas eu encore jusqu'à ce jour autant de noms à inscrire sur nos tables funéraires. L'Institut de France et le Conservatoire royal de musique ont perdu le célèbre auteur d'Aline, duDélire, deMontano et Stéphanie, et de tant d'autres œuvres lyriques qui feront vivre le nom de Berton. Il avait puissamment contribué à fonder cette belle école française dont le Conservatoire perpétue les précieuses traditions.--M. de Compigny, ancien officier général, qui siégea au côté droit de la chambre des députés, de 1815 à 1827, est mort également dans un âge avancé.--Madame la duchesse de Lorges, née de Tourzel, vient, au contraire, d'être enlevée à sa famille dans sa trente-huitième année.--Citons encore M. le lieutenant général baron Ledru des Essarts;--monseigneur Diaz Perino, religieux de l'ordre des dominicains, et évêque de [illisible] morque;--et M. le comte d'Exéa, membre du conseil général de l'Aude.--M. Reynold, gouverneur du Missouri, s'est tiré un coup de pistolet au cœur.--Enfin M. le comte de Fossombroni, savant distingué et premier ministre du grand-duc de Toscane, est mort à Florence à l'âge de quatre-vingt-neuf ans, que peu de premiers ministres atteignent dans l'exercice de leurs fonctions.

La plus importante nouvelle, la nouvelle qu'on échange depuis trois ou quatre jours en se donnant la main, la voici: Rachel est malade!» Cela remplace le bonjour et le comment vous portez-vous, qui sont d'usage éternel; c'est variation.

Mademoiselle Rachel est tombée malade, en effet, et dans une circonstance qui a rendu le fait de sa maladie plus singulier et plus grave. On était à la veille de la première représentation d'une tragédie nouvelle:Catherine II, de M. Romand. L'illustre actrice devait jouer le principal rôle; elle avait accepté avec ardeur, il y a six mois, des mains de M. Romand lui-même. Pendant trois autres mois, les acteurs, et mademoiselle Rachel à leur tête, s'étaient livrés à une étude laborieuse et assidue de l'ouvrage de M. Romand. Le public était prévenu et attendait avec impatience cette ronde tentative de sa tragédienne favorite dans une pièce inédite. LaJudithde madame Girardin n'avait point, comme on sait, prouvé sans réplique l'autorité de mademoiselle Rachel de son succès dans les œuvres de nouvelle fabrique. Que ce soit faute de madame de Girardin, personne ne le conteste; mais enfin l'épreuve n'avait pas tourné complètement à l'honneur de l'actrice. On comptait donc surCatherine IIpour une revanche, et la curiosité était vivement excitée: le Théâtre-Français rêvait un grand succès; déjà M. Romand se voyait front ceint du laurier triomphal. Tout à coup se répand bruit sinistre: «Rachel ne jouera pas! Rachel est en danger!» L'effroi gagne le théâtre, les acteurs se regardent d'un air atterré et M. Romand est sur le point de s'évanouir; figurez-vous un homme auquel on enlève un amour, un bonheur, une gloire qu'il touchait du doigt et qu'il croyait tenir.

M. Romand a joué en tout ceci le rôle de Tantale, qui voit l'onde échapper à sa lèvre altérée.

Il va sans dire qu'on a fait courir mille bruits sur cette subite indisposition de mademoiselle Rachel. Il y en a de nature ne se pouvoir être rapportés; il en est d'autres qui peuvent se dire tout haut, et au besoin s'imprimer. Celui-ci est du nombre: mademoiselle Rachel aurait une rancune contre le Théâtre-Français, qui lui a refusé de donner une représentation au bénéfice de sa petite sœur Rébecca et de son frère Raphaël.--Ou bien encore: mademoiselle Rachel, au moment suprême et sur le point de livrer bataille, a eu peur d'une défaite et a reculé; l'ombre deJudiths'est dressée devant elle.

Il nous répugnerait de croire que mademoiselle Rachel a du céder à ce point à des calculs personnels; ce serait de l'égoïsme tout pur, et du plus condamnable; tenir, en effet, un pauvre auteur en haleine pendant six mois, prendre à d'honnêtes comédiens leur temps et leur travail, leurrer un théâtre, c'est-à-dire une entreprise importante, de l'espoir d'un succès ou tout au moins d'un puissant appui pour l'obtenir, et tout à coup lâcher prise, par une crainte pusillanime, par un ressentiment puéril, par un caprice, ce serait plus qu'un coup de tête, ce serait une mauvaise action, et nous n'oserions pas croire que mademoiselle Rachel en fût capable. Mieux vaut donc s'en rapporter au bulletin de M. le docteur en médecine; car la médecine affirme que mademoiselle Rachel est très-positivement et très-sérieusement malade; il lui faut du repos et un long repos; Hippocrate dit six mois, Quintillien un an; les mieux informés se placent entre ces deux opinions.

Quoi qu'il en soit, cette catastrophe imprévue jette la désolation au Théâtre-Français; s'il avait quelque autre bien pour prendre patience et pour se consoler! mais tout lui manque à la fois; ce n'est pas seulementCatherine II, ce n'est pas seulement mademoiselle Rachel, ce sont toutes les branches, si on peut ainsi dire, sur lesquelles il avait mis son espoir de salut pour cette saison de printemps et d'été; la censure a pris le Théâtre Français à partie et lui fait, depuis un an, des blessures profondes; il semble que ce soit un duel à mort.Les Bâtons flottants, qui définitivement ne seront pas joués,une Conspiration sous le régent, drame de M. Dumais, sont restés sur le champ de bataille! La censure, sans cris de pitié, les a dévorés tout crus.

Dans cette extrémité, le Théâtre-Français crie à l'aide et sent dépérir semaine par semaine, jour par jour, heure par heure: il meurt faute de pièces nouvelles, il meurt faute d'auteurs heureux, il meurt par ce qui n'est pas et par ce qui est en lui; et cette république délabrée demande un roi; une main ferme peut la relever de ses ruines: le Théâtre-Français est en si mauvais état que ce recours à un despotisme ne pourrait pas rendre sa position pire, et qu'en demandant un roi, il ne risque point de renouveler la fable des grenouilles.

Puisqu'il nous est permis de mêler le sacré au profane, parlons de monseigneur Louis Belmas, mort récemment évêque de Cambrai. M. Belmas était un homme d'esprit, un homme aimable, et un excellent homme; il était en outre évêque tolérant et éclairé; l'Empereur l'estimait particulièrement; il faisait plus encore, il l'aimait avec préférence sur tous les autres grands dignitaires de l'Église. Pendant sa longue carrière, le bon évêque ne démentit jamais, par aucune action, par aucune parole, ce glorieux témoignage de l'affection du grand homme; son diocèse lui voua un véritable culte, et Cambrai l'adorait. Un jour, en 1829, le bruit se répandit que M. Belmas avait le projet de quitter ses ouailles et île se retirer dans le Haut-Languedoc, où il était né. Aussitôt toute la ville inquiète alla le trouver, le suppliant de ne pas causer cette douleur de sa retraite et de son départ à sa chère ville de Cambrai; il y eut des supplications, il y eut des larmes; si bien que l'excellent évêque ne put résister à ces témoignages unanimes d'une affection cordiale, «Eh bien! dit-il, plein d'une vive émotion, je mourrai au milieu de vous.» Il a tenu parole, et mourut dernièrement à Cambrai, regretté et béni.

Une nièce de M. Belmas, mademoiselle Donat, a eu l'idée pieuse de consacrer la mémoire de son oncle par une œuvre d'art, qui pût être acquise aisément par les nombreux amis qu'il possédait et par les citoyens de Cambrai qui gardent chèrement le souvenir de ses vertus. Une médaille vient d'être frappée dans cette intention; elle représente, sur la face, le portrait de M. Belmas, tête fine et bienveillante; de l'autre, les insignes de sa dignité. Mademoiselle Donat a commandé cette médaille à ses frais; et, en femme distinguée, qui comprend combien la beauté du travail donne du prit à un pareil hommage, elle a choisi pour l'exécuter M. Depaulis, notre habile graveur, lequel y a mis toute la conscience et toute la pureté de son rare talent.--Allons, artistes et poètes, voilà qui est bien! Un grand homme est mort, ou bien un pieux évêque descend dans la tombe; toi, monte ta lyre; loi, prends ton burin ou ton pinceau; chantez la gloire et consacrez la vertu! Quel plus bel usage peut-on faire de la corde harmonieuse et de l'éternel airain?

Il y a, au Gymnase, un acteur du nom de Delmas; l'évêque du Cambrai était son oncle; toutefois, pour ne pas trop compromettre l'Évangile avec le vaudeville, le comédien a changé la première lettre de son nom et mis un D à la place du B. Delmas est un honnête homme et un honnête acteur; il est probable que le jour où il aura rempli son dernier rôle ici-bas pour aller, dans l'autre monde, rejoindre son brave oncle, l'évêque de Cambrai ne fera pas le rigide, et que Belmas tendra la main à Delmas et lui donnera sa bénédiction. Béranger est de cet avis.

Comment de Cambrai sommes-nous arrivés au Gymnase et d'un évêque à comédien? Quoi qu'il en soit, nous y voici, et autant vaut profiter de l'occasion pour annoncer l'abdication définitive de M. Delestre-Poirson, directeur; les batailles livrées par M. Delestre-Poirson aux auteurs dramatiques ont fait assez de bruit depuis longtemps, et le Gymnase a payé trop rudement les frais de la guerre, pour qu'on n'apprenne pas avec plaisir que cette retraite de M. Poirson va faire refleurir la paix; ce n'est pas précisément une paix à tout prix, mais une paix du prix de trois cent et quelques mille francs que M. Poirson-Delestre recevra pour panser ses blessures; beaucoup se guérissent à moins.

Le successeur de M. Poirson s'appelle M. Montigny; il est directeur du théâtre de la Gaieté, je crois, où il fait jouer force mélodrames; je ne sais même si, de temps en temps, il n'en compose pas pour son propre compte; c'est un homme complet, comme on voit. M. Montigny possède-t-il une eau merveilleuse pour rendre la santé aux malades? a-t-il découvert une pondre de Perlimpinpin pour ressusciter les morts? Cela est à désirer, et lui servirait dans la circonstance; si le Gymnase n'est pas tout à fait mort, en effet, en vérité il est bien malade. Mais il y a de la ressource; les auteurs proscrits vont revenir au bercail, et M. Scribe a promis de faire des vaudevilles pour féconder de nouveau le terrain; et quel théâtre ne réunit pas quand M. Scribe s'en mêle? Il est vrai que le Gymnase est le théâtre de ses premières amours, et que les premières amours ne se recommencent guère ou se recommencent mal.

--Ce pauvre M. Kirsch ne s'est pas découragé; il a tenté une seconde ascension; mais cette seconde aventure n'a pas mieux réussi que la première; un coup de vent est survenu et a jeté le ballon à bas. M. Kirsch s'est livré à un violent désespoir; c'était à faire pitié. Pourquoi, en effet, un coup de vent, qui vient là tout exprès miner une espérance? Jusque-là, le ciel s'était montré calme et clément; le jour était magnifique; le soleil éclatait splendidement dans l'azur; il n'y a eu qu'un seul coup de vent dans la journée, et c'est ce pauvre M. Kirsch qui l'a reçu à bout portant, ce vent contraire n'aurait-il pas aussi bien pu souffler un quart d'heure avant ou un quart d'heure après? Heur et malheur! Tandis que M. Kirsch échouait, d'autres, peut-être au même instant, lançaient leur ballon gonflé du vent de la vanité et de la sottise, et allaient aux nues! Choisir le vent, avoir le vent pour soi, c'est le secret de bien des ascensions et de bien des renommées, de beaucoup de ballons et de fortunes.--Enfin la troisième tentative de M. Kirsch a réussi; on annonce que le vent lui a été favorable mercredi dernier.

--Mademoiselle Déjazet vient de perdre sa mère, âgée de quatre-vingt six ans passés, ce qui n'annonce pas que Frétillon soit tout à fait dans son printemps. Le convoi de cette bonne femme, qui avait eu l'honneur de concevoir et de mettre au monde une des plus spirituelles, des plus célèbres, des plus adorées, des plus populaires actrices de ce temps-ci, avait attiré une foule considérable d'artistes de toute espèce, de directeurs de théâtre et de comédiens. On dit mademoiselle Déjazet très-profondément affligée de la mort de sa vieille mère; c'est que Frétillon a du cœur, Frétillon est une bonne fille de toutes manières.

--On a fait grand bruit, ces jours derniers, d'un certain aigle noir qui s'est montré tout à coup dans le ciel parisien. L'aigle, déployant ses ailes, planait sur la ville immense; et tous les regards, surpris, de le regarder. «D'où vient-il? Est-ce un présage?» On a fini par découvrir que l'oiseau merveilleux s'était tout simplement échappé de la maison de M. Vairmaire, rue de Grenelle-Saint-Honoré, où on le tenait en cage. Cependant l'aigle ne s'est pas laissé reprendre il jouit de sa liberté, il se nourrit aux frais de la ville du Paris. L'autre jour il s'est abattu sur un chien, dans la rue Mouffetard, et en a fait son déjeuner, ou peu s'en faut, à la barbe de la foule ébahie; et hier leConstitutionnell'a découvert au dessus des tours de Notre-Dame, soupant avec un corbeau. Sous l'empire, personne n'aurait fait attention à cet aigle, nous en avions tant! Mais aujourd'hui que tant de poulets d'Inde passent pour des aigles, on s'étonne de voir par hasard un aigle véritable.

--L'Angleterre possède en ce moment un nain extraordinaire surnommé Tom-Thumb ou Tom-Pouce. Ce nain se montre partout. Un journal anglais prétend que Tom-Thumb fait dix mille francs de recette par semaine, tant la curiosité publique est, en ce moment, excitée à son profit. Il est vrai que la reine Victoria raffole de Tom-Thumb et s'en divertit beaucoup. La ville prend l'exemple de la cour, les valets imitent le maître, les sujets singent le souverain: de là le succès de Tom-Thumb. Mais que demain S. M. Victoria se lasse du nain et s'amuse d'un géant, adieu mon pauvre Tom-Thumb; Goliath aura la chance, et le nain sera honni.--Tom-Thumb est attendu le mois prochain à Paris; nos nains politiques et littéraires lui préparent une réception fraternelle et digne de sa petitesse.

Duprez est revenu de Londres passablement chargé de bank-notes: il se promenait triomphalement hier dans sa calèche, par le plus beau soleil du monde.

--M. Raoul, célèbre fabricant de lunes, vient de mourir; c'était un industriel très-ingénieux et d'un grand mérite; ses lunes avaient une réputation européenne; le serpent de l'envie avait cherché vainement à y mordre.

--L'Académie Royale de Musique prépare un opéra nouveau:Richard en Palestine; la musique est de M. Adolphe Adam, qui voudrait bien être de l'Institut, et fait, pour cela, claquer le fouet duPostillon de Longjumeau. M. Adam finira par arriver au relais.

--Le bruit court de la prochaine ouverture, à la salle Ventadour, d'un théâtre espagnol. On prétend qu'Espartero en est le directeur; mais on prétend tant de choses!

Et cependant, allez au jardin des Plantes respirer le parfum des amandiers en fleur.

3e article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84 et 103.

Notre collaborateur M. Bertall a fait sa revue pittoresque. Une petite vacance a eu lieu pour le Salon, vacance chère à beaucoup d'artistes, pendant laquelle ils écrivent à M. le directeur afin d'obtenirune meilleure place, comme si la justice de leurs réclamations pouvait leur donner droit à les voir accueillir. La vacances finie; quelques uns se réjouissent; on les a mieux placés. D'autres se lamentent plus encore que lors des premiers jours de l'exposition: on les a mis dans un jour faux, on leur a donné une mauvaise travée; M. le directeur, par amitié, leur a jeté le pavé de l'ours. Le public voyait peu leur œuvre, et, depuis qu'ils ont réclamé, le public ne la voit plus du tout.

Les changements récemment opérés dans la disposition des tableaux n'ont fait que doubler notre tâche, à nous: une heure, au moins, nous avons erré, cherchant nos noms bien connus, sans les trouver, cherchant, sans les découvrir, des œuvres qu'avaient signalées nos confrères. Pauvre critique! quel désappointement n'a pas été le tien! Et cependant les innovations sont peu nombreuses.

Le lecteur n'a pas besoin d'être éclairé à ce sujet, et s'il nous prenait fantaisie de lui en faire part, sans doute il nous adresserait la phrase terrible: Avocat, passez déluge;--critique, ne vous répétez pas. Reprenez la promenade à l'endroit où nous nous sommes quittés. Rien de moins, mais rien de plus. Or le public a tant d'erreurs, tant de péchés, tant d'omissions à nous pardonner, que nous nous garderons bien, pour si peu, de l'indisposer.

Avant d'aller rendre visite au portrait de M. Pasquier, arrêtons-nous devant l'œuvre de M. Jadin. Si nous considérions les peintures de M. Jadin comme des tableaux, au lieu de voir en eux des panneaux d'appartement, nous serions en droit d'être un peu sévère à l'égard de ce peintre. Mais nous les prenons comme il nous les donne. Le panorama d'une chasse se déroule devant nos yeux. D'abord voici le portrait authentique et collectif dela meute, appartenant à M. le comte Henri Greffullie; puis voicile Rendez-vous, auquel personne ne manque.Le Hallaliest la mise en scène d'un fait récent; un sanglier forcé charge le cheval de M. le prince de W.... Enfin,la Course aux lévriersest vive et très-mouvementée.

Cette série de panneaux, envoyés cette année au Salon par M. Jadin, a de l'intérêt pour tout le monde: qu'on juge de la joie qu'éprouvent les chasseurs en la regardant! Comme ils prennent avidement connaissance de cette histoire peinte d'une chasse! Il y a tel épisode, reproduit par M. Jadin, qui a le pouvoir de rappeler aux amateurs un débûché qui date de vingt ans.Ralph et Zeph, lévriers à l'entraînement, sont deux portraits fort ressemblants sans doute. Ce dont il faut savoir gré à M. Jadin, c'est de sa facilité à grouper chasseurs, batteurs de bois, chiens et gibier. Nous le répétons, son envoi se compose de panneaux, et comme panneaux ils sont assez terminés.

Nous sommes maintenant devant l'œuvre de M. Horace Vernet, devant le portrait de M. le chancelier Pasquier, qui est, sans contredit, une des plus remarquables œuvres du Salon.

A quoi bon parler de l'habileté avec laquelle ce portrait est peint? M. Horace Vernet à une réputation telle, qu'il suffit de nommer ses tableaux pour que le public sache à quoi s'en tenir sur leur mérite. Le portrait de M. Pasquier brille par la ressemblance, par le naturel de la physionomie, par la dignité simple de la pose: le grand chancelier, revêtu du son grand costume, est occupé à dépouiller le scrutin.

Non loin du portrait de M. le chancelier Pasquier, se trouve le portrait d'une autre sommité parisienne peint par une autre sommité dans les arts. Nous voulons parler du portrait de M. Rambuteau, préfet de la Seine, par M. Henri Scheffer, œuvre large, sévère et consciencieuse, comme sait les faire l'auteur deCharlotte Corday. Le portrait de M. Jourdan, par le même, a une valeur égale sous le rapport de l'art, et plaît moins comme ressemblance.

Les trois portraits de M. Alexis Pérignon ont en, et devaient avoir un immense succès, car il est difficile de peindre avec plus de charme et plus de goût; celui d'un élève de l'École Polytechnique, par M. Pichon, est un des meilleurs du Salon; ceux de M. Léon Viardot appartiennent à la bonne école; ceux de M. Charlier prouvent chez l'auteur une grande habileté et beaucoup de savoir-faire dans les ajustements. Quant au portrait de M. V. de la Pelouze, par M. Uzanne, nous le reproduisons à deux titres: il est bien peint, et fait connaître à nos lecteurs un homme qui a tenu pendant vingt-cinq ans un rang honorable dans la presse: l'ancien directeur duCourrier français, le collaborateur et l'ami de Châtelain.

Portrait de M. Pasquier, chancelier de France, présidentde la Chambre des Pairs, par M. Horace Vernet.

Madame Eugénie Grün, dans son portrait de M. A... G... a déployé une grande habileté de pinceau, ainsi que dans saTête d'étude, placée sous le n° 863. Enfin, les onze portraits-miniatures de M. Maxime David ont droit à l'attention des connaisseurs.

Il nous souvient de Montaigne visitant la tasse, qui obtint un grand succès dans une des expositions précédentes; cette œuvre fit jeter les yeux depuis sur tout ce qui est sorti de l'atelier de M. Louis Gallait. Eh bien! nous avons peine à le reconnaître cette année, tant son envoi est inférieur à ce qu'on peut attendre d'un peintre qui a fait ses preuves. LaPrise d'Antioche par les Croisésest une toile à effet, et qui ressemble beaucoup trop à un cinquième acte d'opéra; au reste, rien n'égale la verve avec laquelle elle est composée, le désordre est au comble parmi les musulmans. Deux pendants,BonheuretMalheur, n'ont pas un mérite égal. LeBonheur, c'est-à-dire la mère heureuse regardant jouer ses enfants et paraissant posséder tous les biens que la fortune et la santé peuvent donner, est d'un coloris conventionnel, d'un dessin faiblement étudié. LeMalheur, représenté par une jeune femme presque en haillons mettant ses enfants à peine vêtus sous la protection de la croix, est bien supérieur au pendant, quoique peint dans le même genre; la tête de la mère a une expression poignante qui saisit. Dans le salon carré, le portrait de M. Dubois est parfaitement peint. Que M. Louis Gallait nous pardonne notre sévérité; nous savons quel est son talent, et voilà pourquoi nous exigeons davantage.

Deux frères, MM. Achille et Léon Benonville, ont exposé, et obtiennent un succès égal.

Le premier s'est inspiré de ces beaux vers d'André Chénier sur l'infortune d'Homère:

Et sur une pierreS'asseyait; trois pasteurs, enfants de cette terre,Le suivaient, accourus aux abois turbulentsDes molosses; gardiens de leurs troupeaux bêlants.Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,Protège du vieillard la faiblesse inquièteIls l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui...

Et sur une pierreS'asseyait; trois pasteurs, enfants de cette terre,Le suivaient, accourus aux abois turbulentsDes molosses; gardiens de leurs troupeaux bêlants.Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,Protège du vieillard la faiblesse inquièteIls l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui...

Et sur une pierre

S'asseyait; trois pasteurs, enfants de cette terre,

Le suivaient, accourus aux abois turbulents

Des molosses; gardiens de leurs troupeaux bêlants.

Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,

Protège du vieillard la faiblesse inquiète

Ils l'écoutaient de loin, et s'approchant de lui...

Comme le poète, le peintre a été bien inspiré, et il a envoyé de Rome un beau paysage historique, composé et rendu avec bonheur, notamment sur les premiers plans; une certaine uniformité d'exécution fait seule tort à l'ensemble du tableau.Homère abandonné dans l'île de Sicos et accueilli par des bergersest une œuvre qui honore le jeune lauréat de l'Institut. LeSouvenir de la vallée de Narni, par le même, seul beaucoup moins l'école que le paysage d'Homère, et nous fait espérer que M. Achille Renouville possède une véritable originalité.--Son frère, M. Léon Renouville, a exposé uneEstherremarquable en tous points, d'une couleur brillante, d'un dessin habile.

Un autre lauréat de l'Institut, M. Jean Murat, mérite nos éloges pour sesLamentations de Jérémie, tableau où se remarquent des qualités de premier ordre et de malheureux défauts. Il est inutile de s'appesantir sur ce tableau exposé déjà aux Beaux-Arts; c'est bien le peintre d'Agarqui l'a composé. Allez dans la galerie des gravures:Agar dans le désert, gravé avec talent par M. Alexandre Manceau, vous prouvera que M. Murat pèche sous le rapport de l'imagination, mais que son dessin est d'une pureté extraordinaire.

Que reprocherons-nous à MM. Schopin, Émile Signol, Serrur et Gosse?

A M. Schopin, sonDon Quichotte et les Filles d'auberge, qui manque de caractère autant que saVirginie au bain, autant que ses deux sujets surManon Lescaut, autant que ses deux sujets surles Mystères de Paris. Certainement, M. Schopin a de l'habileté et du faire; mais il ressemble à ces acteurs qui sont toujours les mêmes. Quel que soit le sujet qu'il traite, ses moyens ne changent jamais. Les deux sujets de Manon Lescaut, traités par M. Édouard Schwind, ont des qualité» plus réelles que ceux de M. Schopin.

A M. Émile Signol, ses deux portraits historiques, qui ne nous permettent pas de croire que son talent soit multiple et puisse briller, notamment à peindre des chevaux. LePortrait équestre de Godefroy de Bouillonet lePortrait équestre de saint Louissont des toiles de genre, moins la grâce et l'agrément. Les deux autres portraits non équestres de M. Émile Signol nous plaisent davantage!

A M. Serrur nous ne reprochons que l'insuffisance de verve, car sonDévouement d'un bourgeois d'Abbevillerenferme d'excellentes parties. Le fait qu'il a traduit sur la toile est une des plus belles pages de l'histoire de la bourgeoisie en France. Les Anglais s'étaient emparés d'Abbeville; un bourgeois, nommé Ringois, refusa de les aider à dominer ses concitoyens: il fut enlevé et conduit, chargé de chaînes, à Douvres. On le plaça sur le parapet d'une tour qui dominait la mer. «Reconnaissez-vous pour votre maître Édouard III? lui cria-t-on.--Non, répondit Ringois, je ne reconnais pour maître que Jean de Valois.» Il fut jeté la mer. M. Serrur a rendu cet épisode avec talent; mais pourquoi ses groupes ne sont-il pas posés avec plus d'assurance; pourquoi sa couleur n'a-t-elle plus de brillant? LaContemplationfait honneur à M. Serrur.

A M. Gosse nous souhaiterions plus d'ampleur dans la manière, et on pourrait alors l'appeler le Casimir Delavigne de la peinture. Les œuvres du poète ont souvent été par lui traduites en tableaux. Un jour, nous avons aperçu lesEnfants d'Édouard; un autre jour, à l'ouverture du Salon de 1844, nous voyons Louis XI aux pieds de saint François de Paule.

Ce dernier tableau est bien composé, et rempli de détails consciencieusement peints.Maître Adam et le prince de Gonzagueest un intéressant épisode agréablement rendu. La femme de maître Adam, en introduisant le prince auprès de son mari, plus occupé de ses vers que de son travail, lui dit: Voyez, monseigneur, à quoi mon paresseux de mari s'amuse au lieu de travailler.--Ingénieuse moitié! Ton paresseux de mari s'occupait à faire ses fameuses chevilles.» Le portrait exposé par M. Gosse est remarquable; c'est tout ce que nous en pouvons dire. Justice vient d'être rendue tardivement à M. Théophile Blanchard; un de ses paysages vient d'être placé dans le Salon doré. Nul, plus que cet artiste, ne sait donner une idée de la nature dans ses plus simples comme dans ses plus merveilleux aspects. LaVue prise sur les bords de l'Oisea des qualités sans nombre qu'obscurcissent à peine des détails parfois un peu négligés. LaVue prise à Noisyest d'un effet saisissant. M. Blanchard appartient à cette école de paysagistes qui ne corrigent pas la nature par l'imagination, et qui ne manquent pas, cependant, de la copier, en lui laissant sa poésie et sa vigueur. Il en est de même de M. Eugène Lepoittevin pour les scènes animées. Jamais sa verve ne s'épuisera, du moins tout nous porte à le croire. Avez-vous vu uneEmbarcation (dite la poste aux choux) venant approvisionner un poste de flibustiers sur la côte? Y a-t-il quelque chose de plus habilement touché, de plus spirituellement fait? Et leRenseignementdonc! Ce tableau fait plaisir, tout placé qu'il est à côté des Marilhat et d'un Tony Johannot; c'est qu'il est plein de bonhomie, et que les accessoires en sont charmants.Les Fruits d'automnene sont pas le moins agréable des tableaux de M. Eugène Lepoittevin, qui tous ont un air de parenté que bien des gens appellent uniformité, et que nous considérons comme le style. M. Lepoittevin a un talent fin, coquet et facile; il fait un feuilleton en peinture, soit; mais qu'importe, s'il amuse? Où s'arrêtera M. Achard? Personne ne le sait, et lui-même moins que le public peut-être, tant ses études sont sérieuses et suivies. Quoi qu'on puisse dire pour décourager les travailleurs, la réputation récompense tôt ou tard les hommes dont les capacités sont réelles. En 1840, personne ne connaissait M. Achard; en 1844 M. Achard est, à bon droit, regardé comme un excellent paysagiste. Trois vues et un paysage forment son exposition. Les trois vues sont prises dans le Hameau de Sainte-Égrève, ou aux environs. Il serait difficile de surpasser Achard pour ce qui concerne les terrains et les collines rocailleuses, qu'il peint avec une étonnante vérité. Une chose lui manque encore, c'est le feuiller de ses arbres de premier ou second plan.

La Poste aux Choux, par M. Eugène Lepoittevin.

Aucune vue n'a plus de charnu; que laVue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.

Vue générale du village de Nazareth, en Galilée, par M. Alphonse Montfort.

Non-seulement la couleur en est bonne, mais encore le point de vue est bien choisi. Le groupe d'hommes, de chameaux et de bœufs a du mouvement, et, par-dessus tout, la légèreté des tons dans le ciel, la grâce dans les lignes et la transparence de l'horizon font de ce tableau une charmante page.

M. Marandon de Montyel a exposé cette année trois paysages,Son Souvenir du pays Vaudet sonVieux château de Creceilssont de petite toiles qui n'ajouteront rien à la réputation! de cet habile artiste, mais la Cascade de Retie près de Florence attire à juste titre l'attention des connaisseurs. Cette nature âpre et sauvage convenait bien au talent énergique et austère de M. Marandon de Montyel. C'est un tableau qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'on y remarque encore des progrès incontestables. M. Marandon de Montyel deviendra bientôt, s'il continue à marcher du même pas, un de nos meilleurs peintres de paysages.

Les Rives de l'Albarine, par M. Édouard Hostein, peuvent être regardées comme le plus beau paysage qu'il ait exposé depuis longtemps, soit pour la grandeur, soit pour le fini avec lequel il est fait. LaVallée de la Saône, et lesRives de la Saône, du même peintre, sont moins complets, sans être indignes de son talent.--Le Paysagede M. Troyon a beaucoup d'air; c'est un des plus pittoresques endroits de la forêt de Fontainebleau. Le tableau appeléDessous de forêt, et dans lequel M. Troyon représente un chasseur tirant un canard sauvage, est certainement rempli de beautés du premier ordre; mais la lumière n'est pas lumineuse (qu'on nous pardonne ce pléonasme qui fait comprendre notre pensée); le plan de gauche s'efface beaucoup trop.--Un Village des États romains, peint dans un genre tout à fait opposé, par M. Sabatier, a de la grandeur et de l'air, quoique petit et bien rempli; leSite des Pyrénées, dont la couleur est tout à fait charmante, n'a que le défaut d'avoir certains reflets roses qu'on ne s'explique pas.

Cascade de Rouves près de Florac(Cévennes), par M. Marandon.

On doit des éloges; à madame Louise Strubberg, pour son Lac de Retournemer (Vosges); cette artiste a profité des leçons de M. Horace Vernet, son illustre maître;--à mademoiselle Clémence Dimier, pour sonSaint Jean écrivant l'Apocalypse dans l'île de Patmos, tableau d'un style élevé;--à M. Adrien Lainé, garçon de bureau au ministère de la marine, pour sesNaufragés, sujet traité avec une vigueur remarquable, et pour sa belleVue des environs de Marseille. M. Lainé pourra devenir un peintre de mérite reconnu;--à M. J.-J. Champin, pour ses grandes et magnifiques aquarelles, qui laissent loin derrière elles une foule de paysages peints à l'huile;--à M. Émile Lonele, pour son Soutenir du lac de Guarda, plein de couleur, et où l'inexpérience du peintre est le seul défaut;--à M. Paul Gourlier, pour ses deux paysages. SonEnfance de Bacchusest un beau tableau, où le feuillage est seulement un peu trop découpé; sonPaysageest charmant et d'une largeur de composition à la Corot.

Enfin, et pour ne pas oublier les aquarellistes et peintres de fleurs, nous citerons desFruits, jolie aquarelle de mademoiselle Amélie Patal; leVase de fleurs et ananas, de madame Élisa Champin; deux cadres deFleurs, de madame Clémentine Thierry. Des noms de femmes se trouvent presque seuls sous notre plume, mais notre conscience de critique est sauve; nous mettons en ceci plus de justice encore que de galanterie.

(Voir t. I, p. 217, 234, 238; t. II, p. 182, 198, 343 et 594: t. III, p. 26 et 58.)

I.--Sciences mathématiques pures.

Les communications relatives à la haute analyse deviennent chaque jour plus nombreuses; nous ne pouvons même pas les indiquer toutes ici. Il nous suffira du citer les noms de MM. Cauchy. Liouville. Lainé et Chasles, comme ceux des membres ou des correspondants de l'Académie qui ont contribué à enrichir lesComptes rendusdes résultats de leurs travaux. Nous avons vu, avec un plaisir que partageront sans doute tous les amateurs de l'élégance géométrique, M. Chasles poursuivre avec un rare bonheur les incursions que ses méthodes lui permettent de faire sur un terrain qui semblait n'être abordable que pour les analystes. Ce savant a traité par des méthodes purement géométriques les questions difficiles relatives aux périmètres des lignes courbes, et il est arrivé à des résultats fort curieux sur les propriétés générales des arcs d'une section conique dont la différence est rectifiable.

Lalemniscateest une courbe devenue célèbre dans la géométrie moderne. Cette combe que nous représentons ici, a la figure d'un 8, et est symétrique par rapport aux deux axes AH, CD. Elle est du quatrième degré, et jouit de propriétés fort curieuses: elle est quarrable, et son contour peut être partagé géométriquement en parties égales. Etudiée successivement par le géomètre italien Fagnano, par Euler, et par MM. Gauss, Abel, Jacobi, Lejeune-Dirichlet, etc., elle a été le sujet d'un mémoire de M. Liouville, qui a démontré d'une manière générale que les équations relatives à cette division du périmètre se résolvent par radicaux.

Les académiciens peuvent être utiles aux progrès de la science par un certain genre de travail qui est essentiellement dans leurs attributions, et, où ils peuvent du reste montrer autant de talent et de profondeur que dans des mémoires originaux. Nous voulons parler des rapports qui leur sont demandés pour les communications faites à l'Académie. Nous avons remarqué les rapports très favorables de M. Cauchy, sur des mémoires de haute analyse par M. Laurent, officier du génie, et par M. Cellérier. Nous avons trouvé moins d'intérêt, au point de vue scientifique, dans le rapport du même savant sur un jeune sourd-muet qui possède une connaissance très-étendue des sciences physiques et mathématiques. M. Lamé a fait aussi un rapport très-approbatif sur un mémoire de M. Bertrand, relatif aux surfaces orthogonales.

Parmi les mémoires adressés à l'Académie, nous citerons ceux de MM. Catalan sur les surfaces développables; de Saint-Venant sur une méthode nouvelle d'interpolation applicable aux questions de physique et de mécanique expérimentale; Bertrand, sur les surfaces orthogonales; Wautzel, sur l'intégration des équations différentielles linéaires, etc.

II.--Sciences mathématiques appliquées.

Mécanique moléculaire.--Une note de M. Lamarle, ingénieur des ponts et chaussées, sur la flexion des pièces chargées debout, sera, conformément aux conclusions d'un rapport de M. Liouville, insérée dans leRecueil des Savants étrangers.

Quant aux travaux extrêmement remarquables que M. de Saint-Venant, qui est aussi ingénieur des ponts et chaussées, a soumis au jugement de l'Académie, et qui ont pour but le perfectionnement des parties les plus importantes de la mécanique moléculaire, en ce qui concerne leur application à l'art des constructions, nous n'hésitons pas à les regarder comme devant opérer une révolution dans l'enseignement de nos écoles savantes. Il suffira du citer à l'appui de notre assertion les conclusions suivantes du rapport de M. Cauchy:

«Les divers mémoires de M. de Saint-Venant nous paraissent justifier pleinement la réputation que cet habile ingénieur, qui a toujours occupé les premiers rangs dans les promotions à l'École Polytechnique, s'est acquise depuis longtemps. Nous les croyons très-dignes d'être approuvés par l'Académie, et insérés dans leRecueil des Mémoires des Savants étrangers.»

Astronomie.-Nous avons regretté que lescomptes rendusofficiels n'aient fait qu'une brève mention des intéressantes recherches entreprises par M. Arago, dans le but de déterminer en nombres les affaiblissements comparatifs qu'il faut faire subir au disque de Jupiter et à ses satellites pour amener leur disparition, aussi bien que des dernières observations faites à l'Observatoire relativement à l'excentricité apparente du disque de Saturne, considéré dans la direction du petit diamètre de l'anneau.

Nous avons à énumérer, parmi les communications astronomiques, celles MM. Cauchy sur l'application du calcul des limites à l'astronomie; de M. de Pontécoulant, sur la théorie de la lune; de M. Le Verrier, sur la théorie de Mercure; de M. Bravais, sur la translation de notre système planétaire à travers l'espace; de M. Largeteau, qui a dressé des tables abrégées pour le calcul des équinoxes et des solstices; de M. Mauvais, sur la comète télescopique découverte par lui, etc.

Notre système planétaire vient encore de faire l'acquisition d'un nouvel astre, pour quelque temps au moins. Nous voulons parler de la comète découverte, le 22 novembre dernier, par M. Faye, jeune astronome attaché à l'Observatoire de Paris. Les premières observations n'étaient pas favorables à la détermination de l'orbite, à cause de l'extrême lenteur du mouvement apparent de la comète. Aussi remarquait-on de notables différences entre les éléments paraboliques calculés par deux habiles astronomes, M. Valz, directeur de l'Observatoire de Marseille, et M. Plantamour, de Genève.

Cependant à mesure que les observations se multipliaient, M. Faye reconnaissait que la parabole était complètement insuffisante pour représenter la suite des positions que la comète avait occupées, et il annonça qu'il déterminerait l'orbite elliptique, aussitôt que l'état du ciel permettrait, de suivre le nouvel astre dans des légions suffisamment éloignées de celles où on l'avait d'abord aperçu. M. Faye s'attachait donc à multiplier des observations devenues extrêmement difficiles par la faiblesse de la comète, lorsqu'on apprit qu'un élève de M. Gauss, le docteur Goldschmidt, avait déjà calculé une orbite elliptique en se servant d'une des observations de Paris et de celles du 1er et du 9 décembre, faites à Altona. Les résultats de ce calcul, modifié d'abord par M. Faye, qui avait obtenu une plus grande approximation, puis par M. Plantamour, et, en dernier résultat, par M. Goldschmidt lui-même, sont les suivants, que nous avons essayé de représenter sur la figure ci-jointe.

S est le soleil; E T E' est l'écliptique où l'orbite terrestre, et les points E, E' sont les équinoxes, c'est-à-dire ceux où la terre se trouve le 21 mars et le 22 septembre. La comète décrit autour du soleil une ellipse A C B D, dont cet astre occupe un des foyers. Le plan de cette ellipse ne coïncide pas avec celui de l'orbite terrestre: mais il ne fait avec ce dernier plan qu'un angle de 11° 21' 28", 4. La rencontre des deux plans a lieu suivant la ligne D C, C est lenœud ascendant, D le nœud descendant. Le mouvement de la comète estdirect, c'est-à-dire qu'il s'opère, comme celui de toutes les planètes, d'occident en orient, suivant la direction B D A. La partie D A C de l'orbite marquée en pointillé est au-dessous du plan de l'écliptique; la partie C B D marquée en trait plein est au-dessus.

La plus courte distance S A de la comète au soleil, ce que l'on appelle ladistance périhélie, a eu lieu le 17 octobre dernier. La longitude du périhélie, où l'angle E S A, est de 49° 44' 57", 9; la longitude du nœud ascendant C, comptée dans le sens D A C, est de 209° 26' 7", 8.

En prenant pour unité la moyenne distance S E du soleil à la terre, on trouve que la distance périhélie S A est de 4,6923773; que la distance aphélie S B est de 5,8986733. Le grand axe A B de l'ellipse décrite par la comète est donc seulement 7 fois 6 dixièmes environ le rayon moyen de l'orbite terrestre; le petit axe est G fois 5 dixièmes ce même rayon; l'excentricité ou plutôt le rapport entre la distance du soleil au centre de l'ellipse et le demi grand axe est de 0,5541125.

Le mouvement moyen sidéral diurne est de 479",8125; et la révolution sidérale est de 2700°,884, ou de sept ans et cinq mois environ.

Ces divers éléments numériques sont parfaitement d'accord avec les résultats des observations directes.

Nous avons tracé sur notre figure, en conservant leurs proportions, les orbitesmoyennessupposées circulaires des diverses planètes, Mercure M, Vénus V, Mars M, les quatre planètes télescopique t, Jupiter J. L'espace nous a manqué pour compléter l'orbite de Saturne S, et pour tracer celle d'Uranus.

On voit que l'orbite de la comète est extrêmement voisine de celle du Jupiter à une longitude qui diffère peu de celle du nœud ascendant C. La plus petite distance des deux orbites qui, nous le répétons, ne sont pas dans le même plan, est de 0.1199 en prenant toujours pour unité le rayon moyen S E de l'orbite terrestre. Quoique Jupiter et la comète ne se soient pas trouvés au même moment en ces points les plus rapprochés de leurs orbites, celle-ci n'en a pas moins dû ressentir l'attraction puissante de l'astre voisin, et on peut affirmer qu'elle a éprouvé du graves perturbations qui ont altéré la régularité de sa marche elliptique. On peut donc supposer que le nouvel astre présente un cas analogue à celui du la fameuse comète de Lexell, dont l'orbite parabolique fut transformée par l'attraction de Jupiter, en une orbite elliptique, et redevint plus tard parabolique par l'action perturbatrice de la même planète. C'est ce qui expliquerait comment on ne trouve, dans les catalogues, aucune orbite qui ressemble complètement à celle de cette comète à courte période. C'est aussi pour ces divers motifs que nous avons élevé des doutes sur la durée de l'acquisition qu'a faite notre système planétaire.

III.--Sciences physiques et chimiques.

Thermomètre.--On connaît les ingénieux instruments dont M. Walferdin a enrichi la physique expérimentale depuis plusieurs années. Ses thermomètres à déversement et son thermomètre métastatique sont des appareils de haute précision qui ont déjà rendu des services notables dans une foule de questions relatives à la physique du globe et à la météorologie. M. Person a entamé, au sujet de la construction de ces instruments, une discussion de principes et de priorité, qui nous paraît n'avoir pas été close en sa faveur.

Communications diverses.--MM. Pinaud, Masson, Choiselat et Ratel, Gandin, etc., ont fait de nouvelles recherches sur la photographie. M. Biot a continué ses belles recherches de physique optique, et M. Becquerel ses travaux sur l'électro-chimie.

Héliostat de M. Silbermann.--Le nouvel héliostat imaginé par M. Silbermann aîné et exécuté dans les ateliers de M. Soleil, est un instrument fort remarquable, d'une construction nouvelle, qui a été le sujet d'un rapport très-approbatif de M. Régnault.

Rappelons d'abord que l'on nommehéliostatun instrument au moyen duquel on parvient à maintenir dans une direction sensiblement constante, un rayon solaire réfléchi sur un miroir. Cette nécessité d'obtenir un appareil mû par un mouvement d'horlogerie qui maintienne le rayon réfléchi constamment dans la même direction, se manifeste dans la plupart des expériences d'optique, où l'on introduit le rayon par une petite ouverture pratiquée dans le volet d'une chambre noire.

Farenheit, S'Gravesande et M. Gambey ont été les inventeurs d'héliostats de différents systèmes; et malgré la supériorité de celui qui est dû à M. Gambey, l'appareil de S'Gravesande se trouve encore à peu près exclusivement dans la plupart des cabinets de physique. Mais ce dernier héliostat, même après les perfectionnements qui y ont été apportés par Charles et par Malos, demande encore, dans son installation, des tâtonnements assez longs ou quelques calculs.

Le nouvel héliostat de M. Silbermann présente les avantages de celui de M. Gambey; mais la construction en est simplifiée, le prix considérablement moindre, et les réparations, devenant beaucoup plus faciles, sont à la portée du premier horloger venu.

La figure que nous en donnons est empruntée auxAnnales de Chimie et de Physique, numéro de mars 1844. mn est le miroir métallique plan qui doit réfléchir dans une direction constante le rayon O H, tandis que la position O I du rayon incident varie avec l'heure. On voit que ce miroir est supporté suivant une ligne médiane, par deux fourchettes articulées aux extrémités de cette ligue médiane elle-même. De dos, la queue af normale au plan de ce miroir est percée d'une rainure dans laquelle se meut constamment le sommet du quadrilatère articulé acfd, quadrilatère dont les côtés dl, ac, pris sur les fourchettes de support, sont égaux. Si donc on a orienté l'instrument de manière que son axe P P et la direction L R soient dans le plan du méridien, ce qui sera facile lorsque l'on aura tracé sur un plan horizontal la méridienne M M; que l'axe P P soit dirigé suivant l'axe du monde, ce qui n'offre pas plus de difficulté quand on connaît la latitude du lieu, et qu'on emploie le tube gradué I F; et qu'enfin le cercle de déclinaison J J' ayant été poussé sous la ramure ii jusqu'au degré égal à la déclinaison actuelle du soleil, on fasse tourner autour de l'axe P P' le cercle, la rainure et l'aiguille e qui y est attaché, jusqu'à ce que cette aiguille marque sur son cadran l'heure vraie du lieu; il est clair que le mouvement d'horlogerie, placé dans l'intérieur de la boîte H, fera tourner le plan du miroir mn sans que la normale O N au centre O du miroir cesse de diviser en deux parties égales l'angle I O R du rayon incident et du rayon réfléchi, et par conséquent celui-ci aura bien la direction constante L O R.

Un appendice, que nous n'avons pas indiqué sur notre figure pour ne pas trop la compliquer, permet de vérifier favorablement si le rayon incident a pris la direction convenable, il permet aussi de se passer de la connaissance d'une des trois données; la direction du plan méridien, l'heure vraie, la déclinaison.

En résumé, l'héliostat de M. Silbermann mérite de figurer dans tous les cabinets de physique, et la modicité de son prix lui donnera accès dans les collections des simples amateurs désireux de répéter les plus curieuses expériences de l'optique.

Communications diverses relatives à la chimie.--Ces communications ont été si nombreuses que nous devons renoncer même à les énumérer. Nous citerons seulement MM. Biot, Margueritte, Lewy. Persoz, Deville, Souberan, Beaudrimont, Leblanc, Favre, Boullay, Cahours, Remy, Auguste Laurent, Madagoti, etc., comme les auteurs des travaux présentés à l'Académie.

M. Dumas a lu des rapports très-favorables au sujet d'un travail de M. Cahours sur l'huile volatile deGaultheria procumbens, et d'un mémoire remarquable de M. Eugène Chevandier sur la composition de différents bois et le rendement annuel d'un hectare de forêts.

IV.--Géologie et minéralogie.

On doit à M. Élie de Beaumont une comparaison fort curieuse des montagnes de la terre avec celles de la lune. M. le baron de Strantz, tout en s'applaudissant de voir ses idées en accord avec celles de M. Élie de Beaumont, avait revendiqué la priorité pour une communication de ce genre faite par lui à la Société silésienne, à Breslau, en 1844; mais M. de Strantz ignorait que le premier travail de M. de Beaumont sur ce sujet avait été communiqué, dès 1829, à la Société Philomatique.

M. E. Robert annonce qu'il a trouvé dans les falaises de Saint-Valery de Caux une espèce d'ammonite. La présence de ce fossile dans la craie blanche est un fait curieux, à côté duquel on peut ranger la découverte d'une hamite dans la craie à Hellemmes de Meudon, découverte due aussi à M. Robert.

M. Dufrénoy a lu un rapport approbatif sur un mémoire de M. Rozet, concernant les volcans d'Auvergne.

Un mémoire de M. Fournet, sur l'influence de la pression dans les phénomènes géologico-chimiques nous a paru un des travaux les plus intéressants qui aient été présentés à l'Académie.

Nous citerons encore les Études sur les terrains de la Toscane, et sur les gîtes métallifères qu'ils renferment, par M, Murat; une note sur le terrain jurassique de l'Aube, par M. Leymerie; deux mémoires de M. Collegno, l'un sur les terrains secondaires du revers méridional des Alpes, l'autre sur les terrains diluviens du revers méridional des Alpes.

M. Dufrénoy a communiqué, un fait fort curieux relatif à une obsidienne de l'Inde, qui a éclaté avec détonation au moment où on la sciait. Il est très-probable que cette substance vitreuse avait subi à l'extérieur un refroidissement brusque qui lui avait fait subir une mollification moléculaire analogue à celle des larmes bataviques.

(La suite à un prochain numéro.)


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