Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 et 138.)VI.RECIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon. Celui-ci, de son côté retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et semblait jouer avec elle, l'autre commençait à se croire désintéressé en toute cette affaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir cette sorte de trêve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite à l'effusion et à l'attendrissement.«Beaupertuis, dit-il en poursuivant son récit, je viens de vous narrer les succès politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-être en conclure qu'ils s'obtenaient aux dépens des affaires et nuisaient à l'exploitation de la clientèle. Il n'en est rien; le voyageur le plus notoirement national était toujours celui qui prenait le plus d'ordres. Moi-même si j'ai laissé un nom dans les fastes du voyage, c'est à des refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refusé obstinément un lot de cochenille, sous le prétexte que la marchandise n'était point assez argentée, qui, sur une roman lancée à propos, revenait de sa prévention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup plus à son gré, et se la laissait mettre fort agréablement sur le dos. J'ai fait, en ce genre de véritables tours de force. Permettez-moi de vous citer un.«Il s'agissait d'une partie considérable de safran d'Espagne, pour laquelle les Grabeausec avaient été indignement refait par une maison d'Alicante. Mauvaise drogue, mêlée de corps étrangers, piquée par l'humidité; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mêlent de camelote, ils n'y épargne pas la façon. Ordre de Lyon de placer cela à tout prix. On m'envoie des échantillons un peu fardés, mais affreux néanmoins. Il n'y avait plus qu'à payer d'audace. J'aborde un teinturier d'Alsace, un gros faiseur, riche, rusé, connaissant l'article jusqu'au bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vécu toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque jour le parfum, le portait à ses lèvres pour en éprouver la saveur, et devait avoir, comme les canards élevés au régime de la garance, les os colorés en rouge. C'est une autopsie que je recommande à MM. les membres de l'Institut; seulement, il faudra peut-être attendre la mort du sujet pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passée, cela est vrai: mais le teinturier dont je parle élèverait peut-être des objections de son vivant. Ces gens-là ne sont pas à la hauteur de la science.«Quoi qu'il en soit, ce fut à cet industriel que je m'adressai pour débiter mon odieuse drogue. J'aime à prendre le taureau par les cornes. Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes échantillons.«--Père Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de safran; vous en avez la première vue. Cent balles de ce numéro! Un marché d'or! Je vous l'ai gardé en ami, en véritable ami.«L'Alsacien appartenait à cette famille de manufacturiers flegmatiques qui semblent mettre un prix à leurs paroles! tant ils s'en montrent avares; il traitait d'ailleurs le français d'une manière affligeante, et avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jeté un coup d'œil sur l'échantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:«--C'est ein ortire!«Traduction libre: C'est une ordure! Le mot était humiliant, mais je ne me tins pas pour battu; je revins à la charge. Prenant le safran à pleines mains, je l'éparpillai, je cherchai à en faire ressortir la couleur, à le faire miroiter au soleil, trouver son jour, à le présenter sous son plus bel aspect.Peine perdue: mon Alsacien ne démordait pas de son opinion aussi déplorable que laconique. J'eus beau relever les qualités de la marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait à l'emploi, déplorer l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta inflexible. Je comptais, comme dernière ressource, sur la proposition d'un grand rabais, à la condition qu'il se chargeât de la partie entière. Ce moyen échoua comme les autres.«--C'est ein ortire, répétait-il, ein téridâple ortire!«On ne pouvait pas le sortir de là; il en devenait fastidieux. N'importe; je m'étais promis de lui colloquer mes safrans, et je résolus de tenir bon.«Le père Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence, celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'était marié jeune, afin de se voir revivre dans une série de générations; et quoiqu'il n'eût que cinquante ans, il possédait déjà un échantillon de la deuxième. Cependant un nuage obscurcissait alors l'étoile de sa maison. Son fils, le seul mâle de la famille, était absent depuis cinq mois; Il parcourait les ports de l'Amérique du Sud, afin d'y créer des débouchés aux toiles peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sédentaires. Ces femmes échangeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le suivaient de l'œil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hémisphère. Pour peu qu'on devint un habitué de la maison, il fallait s'associer à ces explosions d'attendrissement, à ces scènes de regret.«C'est là-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gré, mal gré, l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garçon égaré dans le Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amérique comme d'un pays salubre et favorable au développement de la jeunesse; je leur fis une description pleine d'intérêt des produits alimentaires que le jeune exilé trouvait dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait à son dessert; j'insistai sur les études morales qu'il recueillait chemin faisant, et sur les trente nègres à qui il pouvait administrer librement des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes Alsaciennes; je les voyais, au gré de mon récit, pleurer ou rire, passer par tous les genres d'émotion. Au bout de deux séances, j'avais fait de tels progrès dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de moi; mon empire était assuré. Cependant le père Shoulmergerberger résistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il demandait du temps, voulait voir d'autres échantillons, enfin cherchait des biais. Je me décidai à frapper le grand coup. Un soir, toute la famille se trouvait rassemblée, et l'on fit un appel à mon talent de chanteur. J'étais en voix; je me promis une scène de larmes. En l'honneur du membre de la famille domicilié aux antipodes, j'annonçai une barcarolle de circonstance, l'Exilé, de Béranger, et je commençai:Qu'il va lentement le navireA qui j'ai confié mon sort!«A ces accents tendres comme le hautbois et déchirants comme la cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher, on me dévorait; je sentais tous ces cœurs palpiter sous ma voix. Les trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'émotion; leurs seins étaient haletants, leurs narines dilatées outre mesure. J'avais calculé mes effets et gradué mes impressions; chaque couplet élevait d'un degré l'échelle de l'épanouissement. J'arrivai ainsi au dernier:Oui, voilà les rives de France,Oui, voilà le port vaste et sûr.....«L'illusion était complète, on eût cru que le jeune homme allait débarquer; sa famille s'élançait déjà au-devant de lui. Il faut dire que je détaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et de mélancolie. Jamais je n'ai été plus beau que ce soir-là; il s'agissait de cent balles de safran:France adorée,Douce contrée,Après un an enfin je te revois.«Je crois même, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes au point de vue du l'Alsace et de cette réunion de famille, le tout pour arriver au bouquet:Ah! que mon âme est attendrie,Là furent mes premiers amours;Là ma mère m'attend toujours.Saint à ma patrie!«Beaupertuis, faut-il vous le dire? à ce dernier trait, je m'effrayai moi-même de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque chose de si pénétrant quand je chantailà ma mère m'attend toujours, que madame Shoulmergerberger n'y résista plus: elle tomba pâmée comme une carpe; ses deux filles ne voulurent pas être en reste et tournèrent l'œil de leur côté, tandis que le teinturier, en proie à des sanglots incroyables, se précipitait dans mes bras, me pressait sur son cœur et me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoupés:«--Bodard! gé brends fotre bardie té zavrans!«C'est-à-dire, en dialecte français, que mon affaire était enlevée. Voilà le triomphe de la romance.«Si je vous ai communiqué cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour en tirer personnellement vanité: il y a longtemps que Potard a sacrifié ce sentiment puéril sur l'autel de l'expérience. J'ai voulu seulement vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualités du voyageur, en est le complément nécessaire. Que d'affaires j'ai entamées ainsi par la politique, afin de les résoudre d'une manière plus prompte et plus sûre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadéro m'ont donné six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon carnet à l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'épicier ne sait pas résister à de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'élève en face de nous?--Celle du mercier, père Potard? répondit le jeune homme.--Oui, Édouard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens, à cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la politique m'a ouvert l'accès! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plané sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon cœur se fondre comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force me manque pour achever.--Eh bien! père Potard, remettons la suite à un autre jour, lui dit Édouard, s'associant à cette douleur.--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu'à la lie, reprit le troubadour en se versant un verre de bourgogne: à quoi bon reculer? L'heure est venue de dérouler cette lamentable histoire. Prêtez-moi donc attention.«Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de loin), cette maison était occupée par le plus insociable, le plus farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la vieille, décoré de la main du grand homme, brave comme un César, mais bête à manger du trèfle, et parvenu au grade de capitaine après vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe officier de dragons; mais il avait passé par tant d'épreuves, s'était vu entamer le cuir si souvent, avait été rôti et gelé tant de fois, que pas un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa physionomie et lui donnaient un air de dureté extraordinaire; son nez arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'impérieux comme le bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes militaires que l'empire a naturalisées parmi nous; il commandait chez lui dans les mêmes termes qu'au régiment, et traitait comme des Prussiens les voyageurs qui frappaient à sa porte.«Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, après le licenciement de l'armée de la Loire, s'était retiré à Dijon, sa patrie; et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un magasin d'épicerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable choisir un tel commerce, c'était folie. Sa marchandise devait lui monter au cerveau, et j'en ai fait la triste expérience. Quand je connus Poussepain, le troupier s'était retranché dans sa manufacture comme dans un fort devant lequel venaient échouer toutes les sollicitations, toutes les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prétexte, entendre parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des pipeurs, des galériens. Impossible d'entamer avec lui une affaire; quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses approvisionnements, et il ne voulait à aucun prix nouer de nouvelles relations.«Parmi les motifs auxquels on attribuait ce séquestre, il en était un qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux. Peu d'années auparavant, Poussepain avait épousé une jeune femme, et veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait des merveilles de la beauté de cette victime, que le troupier avait associée à ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait à une famille de pauvres gens dont elle avait assuré l'existence par son mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans le magasin, ni dans la fabrique; à peine avait-elle la liberté de visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait la campagne d'Égypte, où il avait figuré comme maréchal des logis des dromadaires et comme pestiféré de Jaffa. C'était l'une des grandes distractions de la jeune épouse, à moins que le capitaine ne préférât l'initier au passage de la Bérésina, où il avait joué un rôle très-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mêmes récits, et s'endormait profondément au bruit de ces grandes batailles.«Voilà ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les tables d'hôte du Chapeau-Rouge, de la Galère, de la Cloche, retentissaient chaque jour de nouveaux détails au sujet de l'ex-capitaine et de son invisible moitié. Longtemps j'écoutai ces propos sans y prêter aucune attention. Un épicier de plus un de moins dans la capitale de la Bourgogne n'était pas une si grande affaire que cela valût la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle période le ma gloire; loin que je fusse obligé de courir après la clientèle, c'était elle qui venait à moi. On s'informait de mon passage, on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout où j'entrais, je voyais des visages épanouis et des esprits bien disposés. A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprès d'un Iroquois? J'avais rayé Poussepain de ma liste, et tout s'était borné là. Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais encore au même point, et Dieu sait que de douleurs cette réserve m'eût épargnées! Mais un jour, à dîner et en présence de quarante voyageurs, Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au défi de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaça si bien, que je me précipitai dans l'aventure.«--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-même, le grand Potard, met les pouces devant le fabricant de moutarde; décidément c'est un gaillard inexpugnable.--Eh bien! non, m'écriai-je en me levant; non, non, vingt fois non! Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivoisé cet homme des bois. Qui veut tenir le pari?«--Moi, moi, dirent à la ronde mes jeunes écervelés.«--Trente bouteilles de romanée ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une voix solennelle; la qualité au choix du vainqueur. Et signons pour plus de sûreté.«L'acte fut dressé, mis en règle, et je fus engagé dans l'entreprise. A peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis, ce que c'est que l'amour-propre, et quel rôle il joue dans les déterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et forcé plus d'un courage chancelant à faire bonne contenance devant le feu de l'ennemi. J'en étais là; l'affaire avait fait du bruit; impossible de reculer...«Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficultés de l'opération. Plus de cent voyageurs de commerce s'étaient présentés chez Poussepain sans pouvoir dépasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus hardi que les autres, s'était glissé jusque dans le magasin; mais, à l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait décroché son grand sabre de dragon et aurait fait un mauvais parti à l'imprudent s'il n'eût prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment museler cette bête fauve? comment ramener cette créature primitive au sentiment de la civilisation? Là gisait le problème, et je me pris à y réfléchir.«--Cet homme est trop sauvage, pensai-je à part moi, pour n'être pas foncièrement stupide; il doit être bouché comme de l'eau de Seltz. Des lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voilà tout son faible? il en a un; quel homme n'en a pas?«Je me livrai pendant quelques minutes à ce travail d'analyse, après quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimède dans son bain.«Je le tiens, m'écriai-je; je le tiens!«En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche de saule que je fis dessécher en l'approchant du feu, puis une pincée de terre que je renfermai dans une boîte de citronnier. Pourvu de ces deux ustensiles, j'écrivis au farouche Poussepain:«Capitaine,«Un voyageur qui arrive de Sainte-Hélène possède quelques souvenirs qu'il a recueillis sur la tombe même du grand homme.«Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napoléon ne peuvent pas accomplir ce lointain pèlerinage, il est du devoir de ceux qui sont plus favorisés de ne pas se montrer avares de ces précieuses reliques.«Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai causé souvent avec le général Montholon, et l'on m'a fait promettre de vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai détachée de l'arbre à l'ombre duquel repose le grand Napoléon; j'y ajouterai une pincée de terre prise sur son tombeau, et qui a par conséquent pu se mêler à ses cendres.«Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir perdu votre empereur, je serais allé moi-même vous faire hommage de ces nobles débris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde pour chercher à vaincre vos répugnances.«Je tiens les objets glorieux et susdits à votre disposition.«Votre serviteur,«Potard.«Hôtel du Chapeau-Rouge, chambre 8.»«J'envoyai cette lettre par un garçon et j'attendis à ma croisée le résultat de la démarche. La ruse était grossière, mais elle avait alors toute la fleur de la nouveauté. On n'avait encore exploité ni le saule pleureur, ni le petit chapeau, ni les débris du cercueil; aussi étais-je plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu à peu l'inquiétude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pénétré le stratagème? se serait-il douté de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et déjà je m'imaginais que mon soudard donnait je fil à son grand sabre de cavalerie afin de me fendre plus régulièrement en quatre, lorsque je vis déboucher le garçon chargé de ma missive, avec un homme à ses côtés, tenue sévère, redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, chapeau sur l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, œil à dix pas devant lui, allure militaire, un peu ralentie à cause des rhumatismes.«--C'est lui, m'écriai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau, arrive donc. A nous deux main tenant.XXX.(La suite à un prochain numéro.)Courrier de Paris.Toute la ville est en l'air au moment où nous écrivons; de haut en bas, du petit au grand, du palais au salon, du salon à la mansarde, de l'habit chamarré à la simple veste plébéienne, des Tuileries au faubourg Saint-Marceau; le 1er mai est venu, et c'est au 1er mai que se donne le grand spectacle officiel de la fête de Sa Majesté le roi Louis-Philippe. Déjà le canon tonne aux Invalides, les mâts de cocagne sont debout, les orchestres en plein vent remplissent l'air d'une harmonie plus ou moins agréable; le feu d'artifice attend le soir pour éclater en soleils tournants, en girandoles et en fumée, et les harangueurs politiques, diplomatiques, académiques et judiciaires se confondent en allocutions, en oraisons, en salutations, en protestations et autres fusées volantes.Concert aux Tuileries le 1er mai.Cirque-Olympique.--Ducrow.Cirque-Olympique.--Pas styrien, par M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde.Gardons-nous bien de nous plonger dans cet océan d'éloquence royale, parlementaire et municipale; ce n'est pas le côté le plus neuf ni le plus divertissant de la cérémonie, et je suis profondément convaincu que les illustres orateurs qui en font annuellement tous les frais, sont eux-mêmes de cet avis. Quelle fatigue, en effet, et quelle monotonie! Si quelqu'un surtout doit sentir le fardeau de ces harangues infinies, de cette éloquence amoncelée, c'est le héros, c'est le roi de la fête. Tenir tête à tout le monde, recevoir à bout portant les discours en quatre points de tous les corps de l'État, de toutes les autorités officielles, de tous les tribunaux, de toute les corporations, de tous les représentants supérieurs de la hiérarchie publique, n'est-ce pas soutenir un assaut héroïque? Quelque grandeur, quelque éclat qu'il y ait à se trouver ainsi, pendant toute une journée, entouré de cette pompe et salué par ces hommages des organes de tout un peuple, l'homme, à n'en pas douter, se ressent çà et là et se fatigue des honneurs du souverain; et quand Sa Majesté, quitte enfin de sa tâche splendide, se retire dans l'intimité de son foyer royal, si quelque œil indiscret pouvait y pénétrer, peut-être verrait-il le roi se jetant sur un fauteuil d'un air de délivrance, et, s'essuyant le front, dire: «Ma foi, je suis bien aise d'en être débarrassé!»--exclamation qui court comme un écho, et se répète dans tout le monde officiel, après la représentation, quand chaque acteur rentre dans sa coulisse. «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» dit le discoureur qui s'est défait de la harangue qui l'inquiétait, «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» ajoute cet autre en dépouillant l'habit solennel dont il s'était affublé en l'honneur de la circonstance, pour rentrer purement et simplement dans sa robe de chambre.OUVERTURE DE L'EXPOSITION DE L'INDUSTRIE.(Agrandissement)Quittons la solennité de ces régions officielles, et allons en plein air bras dessus bras dessous; c'est là véritablement que se donne la fête et que quelqu'un en profite, sans apprêt et sans cérémonie. Ce quelqu'un-là, c'est le Parisien, le Parisien par foule et par multitude. Dès qu'il y a des lampions quelque part, un orchestre, un mât de cocagne et un feu d'artifice, vous pouvez compter que le Parisien ne se fera pas prier pour mettre le nez dehors. Il emmène sa femme, il emmène sa fille, et le voilà parti tout le long des quais, tout le long des boulevards, tout le long des rues, se grossissant flot par flot sur toute la route, et arrivant peu à peu à former une armée de bras, de jambes qui se mêlent et se poussent, un océan de têtes ondoyantes, les Champs-Elysées et les Tuileries reçoivent par toutes leurs embouchures cette mer houleuse. C'est aux Tuileries, en effet, et aux Champs-Elysées que la fête a choisi son arène et s'étale.Rien n'est plus périlleux et plus magnifique en même temps que le jardin des Tuileries pendant ces heures de fête royale; le péril est d'y entrer et d'en sortir. Heureux qui peut se glisser à travers la masse humaine et compacte qui assiège les grilles et se dispute le passage! Heureux qui n'y laisse pas quel que chose, et en rapporte son habit tout entier, son pied, sa jambe et son bras sans meurtrissure! Mais enfin nous voici hors de prison; nous échappons à ce passage dangereux qui mène à la suffocation, et nous mettons le pied dans le jardin immense; la foule bruyante se disperse dans ses larges allées; elle roule tumultueusement sur les terrasses ou à l'ombre des bois de marronniers; le firmament resplendit d'étoiles; des feux allumés de tous côtés projettent leurs pâles lueurs sur les massifs de verdure. Quoi de plus beau que ces vieux arbres centenaires éclairés ainsi la nuit, que ces guirlandes de feux magiques qui se mêlent à l'azur du ciel! Cependant les parterres embaumés se parant de leurs arbustes et de leurs fleurs, les jets d'eau s'élancent en gerbes limpides, et les statues de marbre s'offrent au regard comme de blancs fantômes.Le jardin des Tuileries ne contribue à la fête que par ses propres et naturelles splendeurs; excepté son contingent ordinaire de lampions, le 1er mai n'y ajoute rien: je me trompe, il y donne son concert. C'est bien celui-là qui se peut appeler un concert monstre; le vaste orchestre est assis sous le pavillon de l'Horloge, montrant de loin, rangée sur ses gradins, son armée d'instruments et de musiciens, la foule se presse de tous côtés autour de l'enceinte harmonieuse, comme autour d'une citadelle qu'en veut aborder à toute force et prendre d'assaut; les fenêtres et les galeries du palais se peuplent de curieux couverts d'uniformes et de croix, et la multitude infinie s'étend au loin dans toutes les profondeurs du jardin. Tout à coup le chef d'orchestre donne le signal, et alors toutes les oreilles se dressent: les privilégiés, ceux qui ont trouvé moyen de s'approcher du concert, écoutent avidement l'immense harmonie et n'en perdent pas une note; les autres s'en tirent comme ils peuvent; à mesure qu'ils se trouvent plus éloignés, le son leur arrive plus rare et plus imperceptible; et enfin il y a les disgraciés qui ont beau faire, se dresser sur la pointe du pied, ouvrir la bouche d'un air ébahi, se pencher du côté d'où vient l'harmonie, pour en recevoir quelque aumône, ils n'entendent pas plus que s'ils étaient des sourds parfaits.La meilleure manière de jouir de ce concert à la lueur des étoiles, la manière exquise et raffinée, ne consiste pas à se ruer brutalement au pied de l'orchestre: ne vous placez ni trop près ni trop loin; trop près sent la grosse curiosité bourgeoise et le provincial affamé; trop loin vous fait courir la chance de ne rien ouïr; mais allez choisir un oranger ou un arbre placé à une distance qui ne vous permettra ni de trop entendre ni de ne pas entendre assez, et adossez-vous-y: vous ressentirez, dans cette situation, une sensation singulière et un plaisir inconnu. Cette nuit illuminée, cette verdure, cette harmonie lointaine, ce noir palais, ces marbres, ces fleurs, ces eaux, ces arbres centenaires, ces mille bruits, cette foule bigarrée et innombrable, vous font douter si vous n'êtes pas dans quelque région diabolique et charmante, si vous ne faites pas un rêve surnaturel et gigantesque.Maintenant que notre concert est fini et que nous avons achevé notre promenade aux Tuileries, faisons un tour aux Champs-Elysées. Aux Champs-Elysées la fête est moins compassée, moins fière, moins superbe qu'aux Tuileries; elle ne se contente pas d'un concert exécuté par les premiers artistes de Paris et conduit par quelque archet de haute qualité. Les orchestres suspects semés çà et là ne lui font pas peur; l'important pour elle est qu'il y ait des orchestres, n'importe de quels Paganini et de quels Bériot ils se composent. C'est que le 1er mai se popularise aux Champs-Elysées; il ne tient pas à l'étiquette, mais à la variété; la quantité, et non le choix, préside à ses plaisirs. Le marchand de pain d'épice, le marchand de coco, le mât de cocagne, la diseuse de bonne aventure, la comédie en plein vent, la cuisine en plein air, le débit de consolation, l'escamoteur, le paillasse, le danseur de corde, les marionnettes, le chien savant, polichinelle, le serin artilleur, l'ours de la mer du Nord, la femme géant, tout ce luxe des fêtes foraines n'excite nullement le dédain du 1er mai. Il les caresse; il leur donne pendant vingt-quatre heures une ample hospitalité, de la barrière de l'Étoile à la place de la Concorde. Et Dieu me garde d'oublier le jeu de bague, l'escarpolette, le cheval de bois, le coup de poing, le tir à l'arbalète, le tir au pistolet, la loterie au macaron, qui font partie des menus plaisirs de la journée, et dont la foule se régale. L'Illustrationa donné l'année dernière une description exacte de tous ces passe-temps populaires du 1er mai, y compris la grande bataille qui se livre dans le carré Marigny, sur le dos de messieurs les Anglais et autres Cosaques, ce qui me dispense de pousser plus loin ma nomenclature.Puisque nous sommes si près du Cirque-Olympique, qui nous empêche d'y entrer? Être à la porte des gens et ne pas leur dire bonjour, n'est-ce pas une impolitesse? Bonjour, donc, Cirque mon ami; comment le portes-tu? Que fais-tu depuis que tu as quitté ton boulevard du Temple et tes quartiers d'hiver, pour planter ici ton drapeau et ta tente?--Le Cirque-Olympique, arrêtant tout court son coursier et le tenant en bride, me tint à peu près ce langage: «Hep! hep! je fais cette année ce que je faisais l'an dernier, Hep! hep! Voici Partisan qui caracole! voici Auriol qui cabriole! Mes écuyers courent bride abattue et enseignes déployées; mes écuyères passent à travers les cerceaux, Hep! hep! hep! n'en demandez pas davantage. Mon père caracolait, ma mère cabriolait: mes enfants cabrioleront et caracoleront jusqu'au jour où cabrioles et caracolades finiront avec le monde, qui doit finir.»Ce que le Cirque ne dit pas, parce qu'au fond de l'âme le Cirque est modeste,--tous les vrais braves le sont,--c'est qu'il a recruté deux talents nouveaux, ou plutôt trois talents que nous ne lui connaissions pas. D'abord, le jeune Ducrow, d'origine anglaise, comme son nom l'indique suffisamment; Ducrow, qui est de cette grande et illustre race des Ducrow, dont la gloire, sans contredit, a dû parvenir jusqu'à vous, de cette race fameuse dans les jeux olympiques! Or, Ducrow n'a pas démérité de ses aïeux; nous n'avons point affaire à un Ducrow dégénéré, et Juvénal n'aurait pas le droit de l'apostropher de son ïambe; tout au contraire, Ducrow promet de continuer ses pères et d'accroìtre leur éclat. Ce n'est encore qu'un petit bonhomme, mais petit poisson deviendra grand, et déjà mons, Ducrow a toute la hardiesse, toute la vivacité, toute la dextérité, toute l'agilité qui annoncent les grandes cabrioles et les grandes destinées.M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde viennent après Ducrow, et complètent le trio merveilleux. M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde dansent le pas styrien à ravir. De peur que vous ne suspectiez le certificat que nous délivrons à leur jarret, nous vous demanderons la permission de mettre sous vos yeux les pièces authentiques. Voici M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde; ne pouvant pas tout à fait vous les envoyer en chair et en os, nous vous les offrons gravés sur bois; c'est le procédé de l'Illustration. Hein! qu'en dites-vous? C'est là ce qui s'appelle un pas styrien! Quelle légèreté! quel pied vif et pétulant! quels attitudes et quels reins agréables!Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres, grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant, dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque soir, en flots pressés, ses immenses amphithéâtres. Heureux Cirque, que te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!On voit que les Champs-Elysées sont pleins d'amusements et de merveilles; mais le grand prodige, mais la véritable curiosité qu'ils montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar élevé à l'industrie, c'est la surprenante réunion des produits si divers et si variés du génie et du travail français. Pendant tout le temps que cette intéressante et formidable exposition restera visible à tout venant, les Champs-Elysées ressembleront à ces contrées tout à coup envahies par des émigrations innombrables. La France entière y passera en effet par une multitude de représentants, les uns simples curieux, les autres intéressés directement à ce grand spectacle industriel. Et quel plus beau spectacle, je vous le demande!Les portes sont à peine ouvertes, et déjà la foule s'y précipite; c'est un effroyable encombrement. Laissons passer cette première ardeur, laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers jours, l'Illustrationdoit se contenter d'offrir à ses lecteurs une esquisse générale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez, messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en coûte rien. Plus tard, l'Illustrationvous accompagnera dans ces vastes galeries, en examinera en détail toutes les richesses, et vous conviera à une promenade pittoresque à travers cet immense empire de l'industrie.--Les concerts sont toujours à l'ordre du jour; on en donne de tous côtés, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus, s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert là, concert partout. Le monde n'est pas près de finir faute de concerts, et ce n'est certes pas de ce côté que la mort le menace, à moins qu'il ne meure d'une indigestion de concerts.Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus recherché. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents amateurs qui suivent avec passion ces belles journées musicales ont éprouvé une agréable surprise: le Conservatoire leur a donné une grande scène lyrique intitulée leRoi Lear, de la composition de M Gustave Héquet. M. Gustave Héquet ne se contente pas d'être un critique musical des plus savants et des plus distingués; il joint, comme on voit, le fait à la parole et la pratique à la théorie. Cette scène duRoi Learannonce un habile et ingénieux compositeur, M. Héquet a de la science et de l'âme, et avec cela on est armé pour la conquête. Qu'un théâtre lyrique tende la main à M. Héquet, et le succès n'est pas douteux. Les applaudissements donnés unanimement à cet essai de tragédie lyrique par le public de Paris le plus exercé et le plus sévère sont d'un présage excellent pour l'avenir de M. Héquet.Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux pétards du 1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie: «Papa, allons voir le feu d'artifice!» Je suis trop bon père pour envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!Académie des Sciences.COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844. (SUITE. ET FIN.) (Voir t. I, p. 217, 234, 258; t. II, p. 182, 198, 346 et 394; t. III, p. 26, 58 et 134.)V. Technologie et mécanique appliquée.Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur a été le sujet de communications nombreuses et d'une polémique où les adversaires ont su rester dans les bornes d'une parfaite convenance, entre MM. Poncelet, Morin, de Pambour, etc.Il y a déjà quelques années que M. Combes, ingénieur en chef des mines, a rapporté et décrit l'indicateur dynamométrique de Macnaught, instrument destiné à accuser la tension de la vapeur et le degré de vide en chaque point de la course du piston d'une machine à vapeur. Des recherches entreprises sur l'influence des enveloppes dans ces machines, ont conduit M. Combes à apporter quelques modifications à l'indicateur dont nous donnons ici les dessins d'après cet ingénieur.La figure 1 représente la disposition générale de l'indicateur fonctionnant. Cet appareil D est vissé à la partie supérieure du cylindre C de la machine, et communique avec la tige du piston par le levier coudé Q P, dont la branche P est une corde.La figure 2 donne le détail du mécanisme de l'indicateur. La partie inférieure F est la tubulure que l'on visse sur le cylindre. A est un petit corps de pompe dans lequel se meut un piston dont la tige B sort à la partie supérieure. Un crayon Z est fixé à un certain point de la tige. Entre l'embase à laquelle est fixé le porte-crayon et le couvercle B du petit corps de pompe, est un ressort à boudin qui est comprimé lorsque la tige s'élève au-dessus du zéro de l'échelle; et allongé lorsqu'elle s'abaisse au-dessous. Le zéro de cette échelle, que l'un voit sur la gauche de la figure, correspond à une tension nulle du ressort.Le manchon N sert à maintenir le support L d'un autre cylindre K, en un point fixe du corps de pompe. A ce support est aussi fixée une poulie verticale O; c'est autour de cette poulie que s'enroule le cordon P, qui est attaché à la tige du piston de la machine; après cet enroulement la corde vient s'attacher à un barillet à ressort en spirale, fixé sur un axe placé dans l'intérieur du cylindre K. Ce ressort tend à faire tourer le cylindre K autour de son axe en sens inverse de la rotation que tend à lui imprimer le mouvement de va-et-vient du piston, communiqué par la corde P à l'aide de la poulie de renvoi O. Si donc on vient à ouvrir le robinet S, qui établit communication entre le cylindre de la machine à vapeur et le cylindre de l'indicateur, le crayon Z sera animé d'un mouvement de va-et-vient vertical, et comme le cylindre K est enveloppé extérieurement d'un papier, qui prend avec ce cylindre un mouvement de rotation alternatif, le crayon Z laissera sur le papier une trace qui indiquera les variations que la tension de la vapeur a subies pendant la durée du la course du piston.Lorsque l'on fait usage de cet instrument, on commence par laisser donner à la machine quelques coups de piston sans ouvrir le robinet de l'indicateur, pour que le crayon trace la ligne qui correspond au zéro de l'échelle. On relève le crayon et on ouvre le robinet. Le piston suit alors les tensions de la vapeur. Au bout de quelque temps, sans rien déranger d'ailleurs à l'instrument, on amène le crayon au contact de la feuille de papier, et le crayon trace une figure représentant exactement la tension de la vapeur et le degré de vide pour chaque position du piston.L'échelle de l'instrument est graduée de telle sorte que chaque division correspond à un effort d'un kilogramme par centimètre carré exercé par la vapeur.La figure 3 représente une des courbes tracées par le crayon pendant les expériences faites par M. Combes sur une machine établie au Pecq.C'est à l'aide de relevés de ce genre que cet ingénieur a pu évaluer numériquement l'influence avantageuse d'une enveloppe extérieure au cylindre d'une machine. Sans cette enveloppe, il se produit une liquéfaction considérable de vapeur au moment de l'introduction dans le cylindre.M. Lamé a lu un rapport favorable sur un mémoire de M. Clapeyron, relatif au règlement des tiroirs dans les machines locomotives et à l'emploi de la détente.Hydraulique.M. Bayer, colonel d'état-major au service de Prusse, est l'auteur d'un aperçu général d'une théorie de la contraction de la veine fluide pour l'écoulement par des orifices en mince paroi.M. Fourneyron a fait connaître le résultat de ses expériences pour déterminer la pression exercée par l'eau en mouvement contre différentes surfaces perpendiculaires et obliques, immobiles et entièrement plongées dans un courant considéré comme indéfini.On doit au même auteur une nouvelle table très-commode pour la résolution numérique des questions qui se présentent lorsqu'il s'agit de calculer le mouvement de l'eau dans les tuyaux de conduite.M. Lefort, ingénieur des ponts et chaussées attaché aux eaux de Paris, a fait connaître des circonstances curieuses relativement au volume des eaux fournies par le puits artésien de Grenelle.Arts mécaniques.--Le mémoire de MM. de Saint-Venant et Yantzel sur l'écoulement de l'air, est la suite de nouvelles expériences faites par ces ingénieurs, en complément de celles dont ils avaient publié les résultats dans leJournal de l'École Polytechniqueen 1840.Sur le rapport de M. Séguier, l'Académie a donné son approbation à des voitures articulées, que M. Dufour destine à la circulation sur les routes ordinaires.L'industrie française s'est acquis le privilège exclusif de la fabrication des appareils catadioptriques imaginés par l'illustre Fresnel pour son système de phares. M. François jeune vient d'exécuter pour le phare écossais de Sherivore la partie dioptrique d'un phare de premier ordre, en remplacement du tambour catoptrique qui était adopté pour les appareils de grande dimension. Il a aussi résolu, avec une habileté remarquable, un problème qui présentait de graves difficultés. C'est un pas de plus dans un art où la France l'emporte, sans conteste, sur tous les peuples rivaux.Arts chimiques.--M. de Muolz, l'auteur d'un procédé remarquable pour la dorure électro-chimique des métaux, a communiqué des recherches du plus haut intérêt sur les moyens d'obtenir une substance ne contenant pas de plomb, et remplaçant la céruse dans ses usages industriels. M. Mousseau a complété les résultats auxquels M. de Muolz était parvenu, en indiquant pour l'oxyde blanc d'antimoine, auquel celui-ci s'est arrêté, un mode de préparation simple et économique. On comprendra le service rendu à l'humanité par cette simple substitution d'une substance à une autre, quand on saura que le nombre des individus atteints de maladies saturnines admis pendant huit années à l'hospice de la Charité a été de 1163.La verrerie de Choisy a fait de nouveaux progrès dans l'art de la fabrication des verres destinés à la construction des instruments d'optique et d'astronomie. Son directeur, M. Bontemps, a mis sous les yeux de l'Académie des disques de flint de 38.11 et 50 centimètres de diamètre, et trois disques de crown de 38 centimètres.VI.--Économie sociale.L'étendue de cet article nous empêche d'entrer dans aucun développement; nous devons donc nous borner à citer: 1° les intéressantes recherches de M. Moreau de Jonnès, sur la population de la France, comparée à celle des autres États de l'Europe, et sur la statistique des crimes commis en Angleterre en 1842; 2º un mémoire de M. Charles Dupin sur le développement progressif des caisses d'épargne.Lettre d'un voyageur allemand sur la mer Noire.Le 26 juin 1843, le bateau à vapeur russe s'élançait de Constantinople vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commençais mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville impériale, placée comme un diamant entre deux saphirs et deux émeraudes au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde. Cette brillante métaphore orientale est rapportée par M. de Hammer dans son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rêve au fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines, avec ses minarets dorés qui s'élèvent dans le ciel. Tous les voyageurs ont parlé du revers de la médaille; je l'ai aperçu comme eux. Lorsque, du haut d'une mosquée, je considérais Constantinople, mon œil était ravi; mais, bientôt après, engagé dans une rue puante, je trébuchais sur un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'écriais, avec un voyageur français. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.Depuis que les bateaux à vapeur circulent entre Odessa et Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a singulièrement augmenté. Maintenant le trajet entre ces deux villes se fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crimée il y a aussi une ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs à Sébastopol, Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau à vapeur de l'État part de cette dernière ville et touche à tous les postes militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les voyageurs sont transportés gratuitement à bord de ce navire et traités avec beaucoup d'égards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus méridional de cette ligne de bateaux à vapeur; car si elle se prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer Noire avec autant d'agrément que de vitesse. Actuellement on est obligé de s'embarquer à bord de petit-bâtiments turcs, ce qui est un mode de navigation des plus désagréables et des plus dangereux. Est-on surpris par une tempête avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors on est ordinairement perdu sans ressources, car la côte offre peu de points de relâche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux à vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour à Sinope et à Constantinople. Dès que la lacune entre la Mangrélie et Trebisonde sera comblée, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant tous les points intéressants. La dépense totale pour une personne ne s'élèvera pas au-dessus de douze cents francs.La société que l'on trouve à bord des bateaux à vapeur russes se compose de négociants qui se rendent à Odessa ou dans les autres ports de la Russie méridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont d'autre mobile que le besoin de voir, le désir de s'instruire ou la démangeaison d'écrire, vont rarement à Odessa. L'armée de touristes que les bateaux à vapeur débarquent tous les ans à Constantinople, s'arrête au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le Saint-Sépulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du Pont-Euxin exercent une médiocre attraction sur ces imaginations usées et fatiguées qui viennent se retremper dans l'atmosphère poétique de l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'étonner si les steppes de la Russie méridionale, les fortifications et la flotte de Sébastopol, les débris de la magnificence des chefs tartares à Hakschisarai, les antiquités de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prés étincelants de neige de la chaîne du Caucase, ont si peu d'admirateurs. Quoique nous eussions sur le bateau des représentants de toutes les nations européennes, personne, excepté moi, ne s'inquiétait des beautés naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Français, l'Anglais et l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, même de politique, sans aigreur, et, pendant le dîner, il eût été difficile de décerner le prix de l'appétit à nos estomacs rivaux Ces contacts et ces rapports entre diverses nations n'enlèvent rien au patriotisme, et engendrent une tolérance et une estime mutuelles. On s'aperçoit bientôt qu'il y a des hommes de sens et de cœur chez tous ces peuples, et nos liaisons, quoique passagères, tendent à détruire les vieilles antipathies qui ont si longtemps divisé les peuples et servi les rois. C'est ce qui était évident dans notre petite réunion, où les événements récents de la Chine, Napoléon, l'union douanière de l'Allemagne, et le comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation. Ces bonnes dispositions étaient entretenues par un excellent vin de l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h maison Falkeisen, à Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me souvins involontairement de ce vers d'un poète allemand, et je m'écriai:«Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui n'aient point de maîtresse, tous au moins ont une patrie.»Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer à notre joie et nous donner un bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres commencèrent une valse à laquelle nous fûmes bientôt forcés de prendre part nous-mêmes. C'était un coup de vent sans nuages; le ciel était pur et cependant, quoique nous fussions au cœur de l'été, les vagues de la mer Noire s'enflèrent tout à coup et tourmentèrent le malheureux navire en le ballottant dans tous les sens. Les représentants des quatre grandes nations éprouvèrent bientôt les effets habituels de la mer agitée. Ils devinrent d'abord pâles, puis muets et totalement indifférents à la gloire et à l'intérêt national, enfin (juste retour des choses d'ici-bas) ils mêlèrent à l'onde amère le doux vin de l'Olympe dont leur âme avait été, peu d'instants auparavant, si doucement émue.Pour nous rassurer, le mécanicien nous racontait qu'il s'était trouvé un jour dans une position bien autrement critique. Arrêtés dans leur marche par une tempête furieuse, ils avaient épuisé leur provision de charbon de terre et le navire était devenu le jouet des vagues irritées. Jeté vers les côtes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientôt se joindre à tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et complètement désemparé.Cependant le vent diminua peu à peu de violence, la mer s'apaisa, et nous nous trouvâmes par le travers, de l'îlot des Serpents, la seule île qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prêtres habitaient cette île, et les anciens font une description poétique de ce temple solitaire debout au milieu des tempêtes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette rieuse (Larus cachinnans) décrivait de longs cercles en effleurant les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoyé récemment deux savants pour explorer cet îlot. L'un est le professeur Nordmunn, zoologiste distingué; l'autre, un antiquaire, M. Kœhler. D'après leur rapport, l'îlot des Serpents a trois kilomètres environ de pourtour; il se compose d'un conglomérat de cailloux sur lequel croissent quinze plantes phanérogames Son nom vient des nombreuses couleuvres (Colaber hydrus) qui, dans les beaux jours, se chauffent sur la plage aux rayons du soleil. M. Kœhler découvrit des restes du temple et quelques médailles. Le gouvernement russe a décidé l'érection d'un phare sur cet îlot inhabité. Au nord de l'île une longue bande jaunâtre, qui contraste avec le bleu-foncé de la mer, indique l'entrée du Danube dans le Pont-Euxin.Tout Allemand qui s'intéresse à l'honneur, à la gloire, et à la puissance de son pays ne saurait s'empêcher de faire de tristes réflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point où ils soient plus stériles en résultats. En Russie point de déclamations patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point besoin pour exciter l'ardeur juvénile de cet empire, qui grandit sans bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe était inconnu sur la mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante règne en souveraine sur ses flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possèdent une étendue de côtes de 500 kilomètres, sans compter la mer d'Azow. Grâce à l'apathie et à l'indifférence des autres nations, ils auront bientôt conquis tout le pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur propriété. Tout voyageur impartial qui a visité l'Orient avouera que la double croix grecque est partout un signe révéré; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui est pis. du mépris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancés, et son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des autres.(Traduit de l'allemand.)Une soirée orientale à Paris.Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, commeles Mille et Une Nuits, mais ce n'est point un conte.L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait réuni une société d'élite; depuis plusieurs jours quelques initiés préparaient une surprise au maître de la maison, homme politique qui, absorbé par les occupations peu récréatives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir qu'on enlevait les portes et les fenêtres de la sienne; il avait fermé les yeux aux mouvements inusités des meubles; les planchers, les décorations, le théâtre monté à grands coups de marteau, il n'avait rien vu, rien entendu; il ne devait faire éclater sa surprise que le jour de sa fête à dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne devait plus connaître de bornes.Les conviés en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables conspirateurs s'étaient montrés réservés. En apprenant leurs rôles, en les répétant, ceux-ci s'étaient si bien pénétrés de leur situation, qu'en quelques jours ils étaient tous, hommes et même femmes, devenus discrets comme de véritables comédiens.Longtemps avant l'heure de la surprise, le théâtre était prêt, la salle éclairéeà giorno, et les femmes les plus charmantes, assises autour de l'heureux fêté, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.On lisait sur une affiche:L'OURS ET LE PACHA,VAUDEVILLE EN UN ACTEDE M. SCRIBE,DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,DÉCOR NOUVEAU DE M. SÉCHAN,SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT,ON COMMENCERA A DIX HEURES.Conformément au programme, ce qui ne contribua pas peu à rendre ce spectacle extraordinaire, les trois coups furent frappés à dix heures précises.M. le directeur, orné d'une superbe perruque blanche frisée et poudrée, s'avança, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en vers qui fut trouvé trop court, mérite bien rare aujourd'hui, et valut à son autour d'unanimes applaudissements.Les trois coups résonnèrent de nouveau, et la même perruque, non plus triomphale mais un peu défrisée, vint annoncer que la charmante personne qui devait jouer le rôle de Zétulbé étant indisposée, un jeune artiste, surmontant une timidité bien naturelle à son sexe, avait bien voulu la remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongés et encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en marin habile, croyait avoir évité Charybde, lorsqu'il faillit échouer en Scylla: les mêmes trois coups ramenèrent le Palinure dramatique, son air était infiniment plus consterné et sa perruque, comme celle de Sterne, semblait avoir été trempée dans la mer, tant elle avait perdu toute trace de frisure: Marécot était indisposé, et la représentation n'aurait pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'était offert pour lire le rôle.Une scène de l'Ours et le Pacha, décoration de M. Séchan.Pas de l'Ours. La Polka.Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les véritables trois coups furent écoutés comme la préface d'une nouvelle déception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent éblouis par les prodiges d'un pinceau célèbre qui dévoilait l'Orient comme l'eût fait une baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes à l'entrée de Roxelane appuyée sur Zétulbé: Roxelane, la maîtresse de ce séjour enchanté, était splendide, étincelante; les plus rares, les plus admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rosée céleste et descendaient jusqu'aux franges de sa robe où elles s'épanouissaient et lançaient mille feux: on les avait cueillies
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 et 138.)
A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon. Celui-ci, de son côté retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et semblait jouer avec elle, l'autre commençait à se croire désintéressé en toute cette affaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir cette sorte de trêve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite à l'effusion et à l'attendrissement.
«Beaupertuis, dit-il en poursuivant son récit, je viens de vous narrer les succès politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-être en conclure qu'ils s'obtenaient aux dépens des affaires et nuisaient à l'exploitation de la clientèle. Il n'en est rien; le voyageur le plus notoirement national était toujours celui qui prenait le plus d'ordres. Moi-même si j'ai laissé un nom dans les fastes du voyage, c'est à des refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refusé obstinément un lot de cochenille, sous le prétexte que la marchandise n'était point assez argentée, qui, sur une roman lancée à propos, revenait de sa prévention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup plus à son gré, et se la laissait mettre fort agréablement sur le dos. J'ai fait, en ce genre de véritables tours de force. Permettez-moi de vous citer un.
«Il s'agissait d'une partie considérable de safran d'Espagne, pour laquelle les Grabeausec avaient été indignement refait par une maison d'Alicante. Mauvaise drogue, mêlée de corps étrangers, piquée par l'humidité; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mêlent de camelote, ils n'y épargne pas la façon. Ordre de Lyon de placer cela à tout prix. On m'envoie des échantillons un peu fardés, mais affreux néanmoins. Il n'y avait plus qu'à payer d'audace. J'aborde un teinturier d'Alsace, un gros faiseur, riche, rusé, connaissant l'article jusqu'au bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vécu toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque jour le parfum, le portait à ses lèvres pour en éprouver la saveur, et devait avoir, comme les canards élevés au régime de la garance, les os colorés en rouge. C'est une autopsie que je recommande à MM. les membres de l'Institut; seulement, il faudra peut-être attendre la mort du sujet pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passée, cela est vrai: mais le teinturier dont je parle élèverait peut-être des objections de son vivant. Ces gens-là ne sont pas à la hauteur de la science.
«Quoi qu'il en soit, ce fut à cet industriel que je m'adressai pour débiter mon odieuse drogue. J'aime à prendre le taureau par les cornes. Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes échantillons.
«--Père Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de safran; vous en avez la première vue. Cent balles de ce numéro! Un marché d'or! Je vous l'ai gardé en ami, en véritable ami.
«L'Alsacien appartenait à cette famille de manufacturiers flegmatiques qui semblent mettre un prix à leurs paroles! tant ils s'en montrent avares; il traitait d'ailleurs le français d'une manière affligeante, et avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jeté un coup d'œil sur l'échantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:
«--C'est ein ortire!
«Traduction libre: C'est une ordure! Le mot était humiliant, mais je ne me tins pas pour battu; je revins à la charge. Prenant le safran à pleines mains, je l'éparpillai, je cherchai à en faire ressortir la couleur, à le faire miroiter au soleil, trouver son jour, à le présenter sous son plus bel aspect.
Peine perdue: mon Alsacien ne démordait pas de son opinion aussi déplorable que laconique. J'eus beau relever les qualités de la marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait à l'emploi, déplorer l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta inflexible. Je comptais, comme dernière ressource, sur la proposition d'un grand rabais, à la condition qu'il se chargeât de la partie entière. Ce moyen échoua comme les autres.
«--C'est ein ortire, répétait-il, ein téridâple ortire!
«On ne pouvait pas le sortir de là; il en devenait fastidieux. N'importe; je m'étais promis de lui colloquer mes safrans, et je résolus de tenir bon.
«Le père Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence, celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'était marié jeune, afin de se voir revivre dans une série de générations; et quoiqu'il n'eût que cinquante ans, il possédait déjà un échantillon de la deuxième. Cependant un nuage obscurcissait alors l'étoile de sa maison. Son fils, le seul mâle de la famille, était absent depuis cinq mois; Il parcourait les ports de l'Amérique du Sud, afin d'y créer des débouchés aux toiles peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sédentaires. Ces femmes échangeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le suivaient de l'œil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hémisphère. Pour peu qu'on devint un habitué de la maison, il fallait s'associer à ces explosions d'attendrissement, à ces scènes de regret.
«C'est là-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gré, mal gré, l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garçon égaré dans le Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amérique comme d'un pays salubre et favorable au développement de la jeunesse; je leur fis une description pleine d'intérêt des produits alimentaires que le jeune exilé trouvait dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait à son dessert; j'insistai sur les études morales qu'il recueillait chemin faisant, et sur les trente nègres à qui il pouvait administrer librement des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes Alsaciennes; je les voyais, au gré de mon récit, pleurer ou rire, passer par tous les genres d'émotion. Au bout de deux séances, j'avais fait de tels progrès dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de moi; mon empire était assuré. Cependant le père Shoulmergerberger résistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il demandait du temps, voulait voir d'autres échantillons, enfin cherchait des biais. Je me décidai à frapper le grand coup. Un soir, toute la famille se trouvait rassemblée, et l'on fit un appel à mon talent de chanteur. J'étais en voix; je me promis une scène de larmes. En l'honneur du membre de la famille domicilié aux antipodes, j'annonçai une barcarolle de circonstance, l'Exilé, de Béranger, et je commençai:
Qu'il va lentement le navireA qui j'ai confié mon sort!
Qu'il va lentement le navireA qui j'ai confié mon sort!
Qu'il va lentement le navire
A qui j'ai confié mon sort!
«A ces accents tendres comme le hautbois et déchirants comme la cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher, on me dévorait; je sentais tous ces cœurs palpiter sous ma voix. Les trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'émotion; leurs seins étaient haletants, leurs narines dilatées outre mesure. J'avais calculé mes effets et gradué mes impressions; chaque couplet élevait d'un degré l'échelle de l'épanouissement. J'arrivai ainsi au dernier:
Oui, voilà les rives de France,Oui, voilà le port vaste et sûr.....
Oui, voilà les rives de France,Oui, voilà le port vaste et sûr.....
Oui, voilà les rives de France,
Oui, voilà le port vaste et sûr.....
«L'illusion était complète, on eût cru que le jeune homme allait débarquer; sa famille s'élançait déjà au-devant de lui. Il faut dire que je détaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et de mélancolie. Jamais je n'ai été plus beau que ce soir-là; il s'agissait de cent balles de safran:
France adorée,Douce contrée,Après un an enfin je te revois.
France adorée,Douce contrée,Après un an enfin je te revois.
France adorée,
Douce contrée,
Après un an enfin je te revois.
«Je crois même, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes au point de vue du l'Alsace et de cette réunion de famille, le tout pour arriver au bouquet:
Ah! que mon âme est attendrie,Là furent mes premiers amours;Là ma mère m'attend toujours.Saint à ma patrie!
Ah! que mon âme est attendrie,Là furent mes premiers amours;Là ma mère m'attend toujours.Saint à ma patrie!
Ah! que mon âme est attendrie,
Là furent mes premiers amours;
Là ma mère m'attend toujours.
Saint à ma patrie!
«Beaupertuis, faut-il vous le dire? à ce dernier trait, je m'effrayai moi-même de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque chose de si pénétrant quand je chantailà ma mère m'attend toujours, que madame Shoulmergerberger n'y résista plus: elle tomba pâmée comme une carpe; ses deux filles ne voulurent pas être en reste et tournèrent l'œil de leur côté, tandis que le teinturier, en proie à des sanglots incroyables, se précipitait dans mes bras, me pressait sur son cœur et me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoupés:
«--Bodard! gé brends fotre bardie té zavrans!
«C'est-à-dire, en dialecte français, que mon affaire était enlevée. Voilà le triomphe de la romance.
«Si je vous ai communiqué cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour en tirer personnellement vanité: il y a longtemps que Potard a sacrifié ce sentiment puéril sur l'autel de l'expérience. J'ai voulu seulement vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualités du voyageur, en est le complément nécessaire. Que d'affaires j'ai entamées ainsi par la politique, afin de les résoudre d'une manière plus prompte et plus sûre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadéro m'ont donné six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon carnet à l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'épicier ne sait pas résister à de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'élève en face de nous?
--Celle du mercier, père Potard? répondit le jeune homme.
--Oui, Édouard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens, à cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la politique m'a ouvert l'accès! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plané sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon cœur se fondre comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force me manque pour achever.
--Eh bien! père Potard, remettons la suite à un autre jour, lui dit Édouard, s'associant à cette douleur.
--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu'à la lie, reprit le troubadour en se versant un verre de bourgogne: à quoi bon reculer? L'heure est venue de dérouler cette lamentable histoire. Prêtez-moi donc attention.
«Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de loin), cette maison était occupée par le plus insociable, le plus farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la vieille, décoré de la main du grand homme, brave comme un César, mais bête à manger du trèfle, et parvenu au grade de capitaine après vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe officier de dragons; mais il avait passé par tant d'épreuves, s'était vu entamer le cuir si souvent, avait été rôti et gelé tant de fois, que pas un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa physionomie et lui donnaient un air de dureté extraordinaire; son nez arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'impérieux comme le bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes militaires que l'empire a naturalisées parmi nous; il commandait chez lui dans les mêmes termes qu'au régiment, et traitait comme des Prussiens les voyageurs qui frappaient à sa porte.
«Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, après le licenciement de l'armée de la Loire, s'était retiré à Dijon, sa patrie; et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un magasin d'épicerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable choisir un tel commerce, c'était folie. Sa marchandise devait lui monter au cerveau, et j'en ai fait la triste expérience. Quand je connus Poussepain, le troupier s'était retranché dans sa manufacture comme dans un fort devant lequel venaient échouer toutes les sollicitations, toutes les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prétexte, entendre parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des pipeurs, des galériens. Impossible d'entamer avec lui une affaire; quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses approvisionnements, et il ne voulait à aucun prix nouer de nouvelles relations.
«Parmi les motifs auxquels on attribuait ce séquestre, il en était un qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux. Peu d'années auparavant, Poussepain avait épousé une jeune femme, et veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait des merveilles de la beauté de cette victime, que le troupier avait associée à ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait à une famille de pauvres gens dont elle avait assuré l'existence par son mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans le magasin, ni dans la fabrique; à peine avait-elle la liberté de visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait la campagne d'Égypte, où il avait figuré comme maréchal des logis des dromadaires et comme pestiféré de Jaffa. C'était l'une des grandes distractions de la jeune épouse, à moins que le capitaine ne préférât l'initier au passage de la Bérésina, où il avait joué un rôle très-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mêmes récits, et s'endormait profondément au bruit de ces grandes batailles.
«Voilà ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les tables d'hôte du Chapeau-Rouge, de la Galère, de la Cloche, retentissaient chaque jour de nouveaux détails au sujet de l'ex-capitaine et de son invisible moitié. Longtemps j'écoutai ces propos sans y prêter aucune attention. Un épicier de plus un de moins dans la capitale de la Bourgogne n'était pas une si grande affaire que cela valût la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle période le ma gloire; loin que je fusse obligé de courir après la clientèle, c'était elle qui venait à moi. On s'informait de mon passage, on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout où j'entrais, je voyais des visages épanouis et des esprits bien disposés. A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprès d'un Iroquois? J'avais rayé Poussepain de ma liste, et tout s'était borné là. Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais encore au même point, et Dieu sait que de douleurs cette réserve m'eût épargnées! Mais un jour, à dîner et en présence de quarante voyageurs, Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au défi de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaça si bien, que je me précipitai dans l'aventure.
«--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-même, le grand Potard, met les pouces devant le fabricant de moutarde; décidément c'est un gaillard inexpugnable.
--Eh bien! non, m'écriai-je en me levant; non, non, vingt fois non! Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivoisé cet homme des bois. Qui veut tenir le pari?
«--Moi, moi, dirent à la ronde mes jeunes écervelés.
«--Trente bouteilles de romanée ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une voix solennelle; la qualité au choix du vainqueur. Et signons pour plus de sûreté.
«L'acte fut dressé, mis en règle, et je fus engagé dans l'entreprise. A peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis, ce que c'est que l'amour-propre, et quel rôle il joue dans les déterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et forcé plus d'un courage chancelant à faire bonne contenance devant le feu de l'ennemi. J'en étais là; l'affaire avait fait du bruit; impossible de reculer...
«Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficultés de l'opération. Plus de cent voyageurs de commerce s'étaient présentés chez Poussepain sans pouvoir dépasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus hardi que les autres, s'était glissé jusque dans le magasin; mais, à l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait décroché son grand sabre de dragon et aurait fait un mauvais parti à l'imprudent s'il n'eût prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment museler cette bête fauve? comment ramener cette créature primitive au sentiment de la civilisation? Là gisait le problème, et je me pris à y réfléchir.
«--Cet homme est trop sauvage, pensai-je à part moi, pour n'être pas foncièrement stupide; il doit être bouché comme de l'eau de Seltz. Des lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voilà tout son faible? il en a un; quel homme n'en a pas?
«Je me livrai pendant quelques minutes à ce travail d'analyse, après quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimède dans son bain.
«Je le tiens, m'écriai-je; je le tiens!
«En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche de saule que je fis dessécher en l'approchant du feu, puis une pincée de terre que je renfermai dans une boîte de citronnier. Pourvu de ces deux ustensiles, j'écrivis au farouche Poussepain:
«Capitaine,
«Un voyageur qui arrive de Sainte-Hélène possède quelques souvenirs qu'il a recueillis sur la tombe même du grand homme.
«Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napoléon ne peuvent pas accomplir ce lointain pèlerinage, il est du devoir de ceux qui sont plus favorisés de ne pas se montrer avares de ces précieuses reliques.
«Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai causé souvent avec le général Montholon, et l'on m'a fait promettre de vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai détachée de l'arbre à l'ombre duquel repose le grand Napoléon; j'y ajouterai une pincée de terre prise sur son tombeau, et qui a par conséquent pu se mêler à ses cendres.
«Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir perdu votre empereur, je serais allé moi-même vous faire hommage de ces nobles débris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde pour chercher à vaincre vos répugnances.
«Je tiens les objets glorieux et susdits à votre disposition.
«Votre serviteur,
«Potard.
«Hôtel du Chapeau-Rouge, chambre 8.»
«J'envoyai cette lettre par un garçon et j'attendis à ma croisée le résultat de la démarche. La ruse était grossière, mais elle avait alors toute la fleur de la nouveauté. On n'avait encore exploité ni le saule pleureur, ni le petit chapeau, ni les débris du cercueil; aussi étais-je plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu à peu l'inquiétude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pénétré le stratagème? se serait-il douté de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et déjà je m'imaginais que mon soudard donnait je fil à son grand sabre de cavalerie afin de me fendre plus régulièrement en quatre, lorsque je vis déboucher le garçon chargé de ma missive, avec un homme à ses côtés, tenue sévère, redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, chapeau sur l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, œil à dix pas devant lui, allure militaire, un peu ralentie à cause des rhumatismes.
«--C'est lui, m'écriai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau, arrive donc. A nous deux main tenant.
XXX.
(La suite à un prochain numéro.)
Toute la ville est en l'air au moment où nous écrivons; de haut en bas, du petit au grand, du palais au salon, du salon à la mansarde, de l'habit chamarré à la simple veste plébéienne, des Tuileries au faubourg Saint-Marceau; le 1er mai est venu, et c'est au 1er mai que se donne le grand spectacle officiel de la fête de Sa Majesté le roi Louis-Philippe. Déjà le canon tonne aux Invalides, les mâts de cocagne sont debout, les orchestres en plein vent remplissent l'air d'une harmonie plus ou moins agréable; le feu d'artifice attend le soir pour éclater en soleils tournants, en girandoles et en fumée, et les harangueurs politiques, diplomatiques, académiques et judiciaires se confondent en allocutions, en oraisons, en salutations, en protestations et autres fusées volantes.
Concert aux Tuileries le 1er mai.
Cirque-Olympique.--Ducrow.
Cirque-Olympique.--Pas styrien, par M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde.
Gardons-nous bien de nous plonger dans cet océan d'éloquence royale, parlementaire et municipale; ce n'est pas le côté le plus neuf ni le plus divertissant de la cérémonie, et je suis profondément convaincu que les illustres orateurs qui en font annuellement tous les frais, sont eux-mêmes de cet avis. Quelle fatigue, en effet, et quelle monotonie! Si quelqu'un surtout doit sentir le fardeau de ces harangues infinies, de cette éloquence amoncelée, c'est le héros, c'est le roi de la fête. Tenir tête à tout le monde, recevoir à bout portant les discours en quatre points de tous les corps de l'État, de toutes les autorités officielles, de tous les tribunaux, de toute les corporations, de tous les représentants supérieurs de la hiérarchie publique, n'est-ce pas soutenir un assaut héroïque? Quelque grandeur, quelque éclat qu'il y ait à se trouver ainsi, pendant toute une journée, entouré de cette pompe et salué par ces hommages des organes de tout un peuple, l'homme, à n'en pas douter, se ressent çà et là et se fatigue des honneurs du souverain; et quand Sa Majesté, quitte enfin de sa tâche splendide, se retire dans l'intimité de son foyer royal, si quelque œil indiscret pouvait y pénétrer, peut-être verrait-il le roi se jetant sur un fauteuil d'un air de délivrance, et, s'essuyant le front, dire: «Ma foi, je suis bien aise d'en être débarrassé!»--exclamation qui court comme un écho, et se répète dans tout le monde officiel, après la représentation, quand chaque acteur rentre dans sa coulisse. «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» dit le discoureur qui s'est défait de la harangue qui l'inquiétait, «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» ajoute cet autre en dépouillant l'habit solennel dont il s'était affublé en l'honneur de la circonstance, pour rentrer purement et simplement dans sa robe de chambre.
(Agrandissement)
Quittons la solennité de ces régions officielles, et allons en plein air bras dessus bras dessous; c'est là véritablement que se donne la fête et que quelqu'un en profite, sans apprêt et sans cérémonie. Ce quelqu'un-là, c'est le Parisien, le Parisien par foule et par multitude. Dès qu'il y a des lampions quelque part, un orchestre, un mât de cocagne et un feu d'artifice, vous pouvez compter que le Parisien ne se fera pas prier pour mettre le nez dehors. Il emmène sa femme, il emmène sa fille, et le voilà parti tout le long des quais, tout le long des boulevards, tout le long des rues, se grossissant flot par flot sur toute la route, et arrivant peu à peu à former une armée de bras, de jambes qui se mêlent et se poussent, un océan de têtes ondoyantes, les Champs-Elysées et les Tuileries reçoivent par toutes leurs embouchures cette mer houleuse. C'est aux Tuileries, en effet, et aux Champs-Elysées que la fête a choisi son arène et s'étale.
Rien n'est plus périlleux et plus magnifique en même temps que le jardin des Tuileries pendant ces heures de fête royale; le péril est d'y entrer et d'en sortir. Heureux qui peut se glisser à travers la masse humaine et compacte qui assiège les grilles et se dispute le passage! Heureux qui n'y laisse pas quel que chose, et en rapporte son habit tout entier, son pied, sa jambe et son bras sans meurtrissure! Mais enfin nous voici hors de prison; nous échappons à ce passage dangereux qui mène à la suffocation, et nous mettons le pied dans le jardin immense; la foule bruyante se disperse dans ses larges allées; elle roule tumultueusement sur les terrasses ou à l'ombre des bois de marronniers; le firmament resplendit d'étoiles; des feux allumés de tous côtés projettent leurs pâles lueurs sur les massifs de verdure. Quoi de plus beau que ces vieux arbres centenaires éclairés ainsi la nuit, que ces guirlandes de feux magiques qui se mêlent à l'azur du ciel! Cependant les parterres embaumés se parant de leurs arbustes et de leurs fleurs, les jets d'eau s'élancent en gerbes limpides, et les statues de marbre s'offrent au regard comme de blancs fantômes.
Le jardin des Tuileries ne contribue à la fête que par ses propres et naturelles splendeurs; excepté son contingent ordinaire de lampions, le 1er mai n'y ajoute rien: je me trompe, il y donne son concert. C'est bien celui-là qui se peut appeler un concert monstre; le vaste orchestre est assis sous le pavillon de l'Horloge, montrant de loin, rangée sur ses gradins, son armée d'instruments et de musiciens, la foule se presse de tous côtés autour de l'enceinte harmonieuse, comme autour d'une citadelle qu'en veut aborder à toute force et prendre d'assaut; les fenêtres et les galeries du palais se peuplent de curieux couverts d'uniformes et de croix, et la multitude infinie s'étend au loin dans toutes les profondeurs du jardin. Tout à coup le chef d'orchestre donne le signal, et alors toutes les oreilles se dressent: les privilégiés, ceux qui ont trouvé moyen de s'approcher du concert, écoutent avidement l'immense harmonie et n'en perdent pas une note; les autres s'en tirent comme ils peuvent; à mesure qu'ils se trouvent plus éloignés, le son leur arrive plus rare et plus imperceptible; et enfin il y a les disgraciés qui ont beau faire, se dresser sur la pointe du pied, ouvrir la bouche d'un air ébahi, se pencher du côté d'où vient l'harmonie, pour en recevoir quelque aumône, ils n'entendent pas plus que s'ils étaient des sourds parfaits.
La meilleure manière de jouir de ce concert à la lueur des étoiles, la manière exquise et raffinée, ne consiste pas à se ruer brutalement au pied de l'orchestre: ne vous placez ni trop près ni trop loin; trop près sent la grosse curiosité bourgeoise et le provincial affamé; trop loin vous fait courir la chance de ne rien ouïr; mais allez choisir un oranger ou un arbre placé à une distance qui ne vous permettra ni de trop entendre ni de ne pas entendre assez, et adossez-vous-y: vous ressentirez, dans cette situation, une sensation singulière et un plaisir inconnu. Cette nuit illuminée, cette verdure, cette harmonie lointaine, ce noir palais, ces marbres, ces fleurs, ces eaux, ces arbres centenaires, ces mille bruits, cette foule bigarrée et innombrable, vous font douter si vous n'êtes pas dans quelque région diabolique et charmante, si vous ne faites pas un rêve surnaturel et gigantesque.
Maintenant que notre concert est fini et que nous avons achevé notre promenade aux Tuileries, faisons un tour aux Champs-Elysées. Aux Champs-Elysées la fête est moins compassée, moins fière, moins superbe qu'aux Tuileries; elle ne se contente pas d'un concert exécuté par les premiers artistes de Paris et conduit par quelque archet de haute qualité. Les orchestres suspects semés çà et là ne lui font pas peur; l'important pour elle est qu'il y ait des orchestres, n'importe de quels Paganini et de quels Bériot ils se composent. C'est que le 1er mai se popularise aux Champs-Elysées; il ne tient pas à l'étiquette, mais à la variété; la quantité, et non le choix, préside à ses plaisirs. Le marchand de pain d'épice, le marchand de coco, le mât de cocagne, la diseuse de bonne aventure, la comédie en plein vent, la cuisine en plein air, le débit de consolation, l'escamoteur, le paillasse, le danseur de corde, les marionnettes, le chien savant, polichinelle, le serin artilleur, l'ours de la mer du Nord, la femme géant, tout ce luxe des fêtes foraines n'excite nullement le dédain du 1er mai. Il les caresse; il leur donne pendant vingt-quatre heures une ample hospitalité, de la barrière de l'Étoile à la place de la Concorde. Et Dieu me garde d'oublier le jeu de bague, l'escarpolette, le cheval de bois, le coup de poing, le tir à l'arbalète, le tir au pistolet, la loterie au macaron, qui font partie des menus plaisirs de la journée, et dont la foule se régale. L'Illustrationa donné l'année dernière une description exacte de tous ces passe-temps populaires du 1er mai, y compris la grande bataille qui se livre dans le carré Marigny, sur le dos de messieurs les Anglais et autres Cosaques, ce qui me dispense de pousser plus loin ma nomenclature.
Puisque nous sommes si près du Cirque-Olympique, qui nous empêche d'y entrer? Être à la porte des gens et ne pas leur dire bonjour, n'est-ce pas une impolitesse? Bonjour, donc, Cirque mon ami; comment le portes-tu? Que fais-tu depuis que tu as quitté ton boulevard du Temple et tes quartiers d'hiver, pour planter ici ton drapeau et ta tente?--Le Cirque-Olympique, arrêtant tout court son coursier et le tenant en bride, me tint à peu près ce langage: «Hep! hep! je fais cette année ce que je faisais l'an dernier, Hep! hep! Voici Partisan qui caracole! voici Auriol qui cabriole! Mes écuyers courent bride abattue et enseignes déployées; mes écuyères passent à travers les cerceaux, Hep! hep! hep! n'en demandez pas davantage. Mon père caracolait, ma mère cabriolait: mes enfants cabrioleront et caracoleront jusqu'au jour où cabrioles et caracolades finiront avec le monde, qui doit finir.»
Ce que le Cirque ne dit pas, parce qu'au fond de l'âme le Cirque est modeste,--tous les vrais braves le sont,--c'est qu'il a recruté deux talents nouveaux, ou plutôt trois talents que nous ne lui connaissions pas. D'abord, le jeune Ducrow, d'origine anglaise, comme son nom l'indique suffisamment; Ducrow, qui est de cette grande et illustre race des Ducrow, dont la gloire, sans contredit, a dû parvenir jusqu'à vous, de cette race fameuse dans les jeux olympiques! Or, Ducrow n'a pas démérité de ses aïeux; nous n'avons point affaire à un Ducrow dégénéré, et Juvénal n'aurait pas le droit de l'apostropher de son ïambe; tout au contraire, Ducrow promet de continuer ses pères et d'accroìtre leur éclat. Ce n'est encore qu'un petit bonhomme, mais petit poisson deviendra grand, et déjà mons, Ducrow a toute la hardiesse, toute la vivacité, toute la dextérité, toute l'agilité qui annoncent les grandes cabrioles et les grandes destinées.
M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde viennent après Ducrow, et complètent le trio merveilleux. M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde dansent le pas styrien à ravir. De peur que vous ne suspectiez le certificat que nous délivrons à leur jarret, nous vous demanderons la permission de mettre sous vos yeux les pièces authentiques. Voici M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde; ne pouvant pas tout à fait vous les envoyer en chair et en os, nous vous les offrons gravés sur bois; c'est le procédé de l'Illustration. Hein! qu'en dites-vous? C'est là ce qui s'appelle un pas styrien! Quelle légèreté! quel pied vif et pétulant! quels attitudes et quels reins agréables!
Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres, grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant, dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque soir, en flots pressés, ses immenses amphithéâtres. Heureux Cirque, que te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!
On voit que les Champs-Elysées sont pleins d'amusements et de merveilles; mais le grand prodige, mais la véritable curiosité qu'ils montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar élevé à l'industrie, c'est la surprenante réunion des produits si divers et si variés du génie et du travail français. Pendant tout le temps que cette intéressante et formidable exposition restera visible à tout venant, les Champs-Elysées ressembleront à ces contrées tout à coup envahies par des émigrations innombrables. La France entière y passera en effet par une multitude de représentants, les uns simples curieux, les autres intéressés directement à ce grand spectacle industriel. Et quel plus beau spectacle, je vous le demande!
Les portes sont à peine ouvertes, et déjà la foule s'y précipite; c'est un effroyable encombrement. Laissons passer cette première ardeur, laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers jours, l'Illustrationdoit se contenter d'offrir à ses lecteurs une esquisse générale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez, messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en coûte rien. Plus tard, l'Illustrationvous accompagnera dans ces vastes galeries, en examinera en détail toutes les richesses, et vous conviera à une promenade pittoresque à travers cet immense empire de l'industrie.
--Les concerts sont toujours à l'ordre du jour; on en donne de tous côtés, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus, s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert là, concert partout. Le monde n'est pas près de finir faute de concerts, et ce n'est certes pas de ce côté que la mort le menace, à moins qu'il ne meure d'une indigestion de concerts.
Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus recherché. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents amateurs qui suivent avec passion ces belles journées musicales ont éprouvé une agréable surprise: le Conservatoire leur a donné une grande scène lyrique intitulée leRoi Lear, de la composition de M Gustave Héquet. M. Gustave Héquet ne se contente pas d'être un critique musical des plus savants et des plus distingués; il joint, comme on voit, le fait à la parole et la pratique à la théorie. Cette scène duRoi Learannonce un habile et ingénieux compositeur, M. Héquet a de la science et de l'âme, et avec cela on est armé pour la conquête. Qu'un théâtre lyrique tende la main à M. Héquet, et le succès n'est pas douteux. Les applaudissements donnés unanimement à cet essai de tragédie lyrique par le public de Paris le plus exercé et le plus sévère sont d'un présage excellent pour l'avenir de M. Héquet.
Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux pétards du 1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie: «Papa, allons voir le feu d'artifice!» Je suis trop bon père pour envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!
Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur a été le sujet de communications nombreuses et d'une polémique où les adversaires ont su rester dans les bornes d'une parfaite convenance, entre MM. Poncelet, Morin, de Pambour, etc.
Il y a déjà quelques années que M. Combes, ingénieur en chef des mines, a rapporté et décrit l'indicateur dynamométrique de Macnaught, instrument destiné à accuser la tension de la vapeur et le degré de vide en chaque point de la course du piston d'une machine à vapeur. Des recherches entreprises sur l'influence des enveloppes dans ces machines, ont conduit M. Combes à apporter quelques modifications à l'indicateur dont nous donnons ici les dessins d'après cet ingénieur.
La figure 1 représente la disposition générale de l'indicateur fonctionnant. Cet appareil D est vissé à la partie supérieure du cylindre C de la machine, et communique avec la tige du piston par le levier coudé Q P, dont la branche P est une corde.
La figure 2 donne le détail du mécanisme de l'indicateur. La partie inférieure F est la tubulure que l'on visse sur le cylindre. A est un petit corps de pompe dans lequel se meut un piston dont la tige B sort à la partie supérieure. Un crayon Z est fixé à un certain point de la tige. Entre l'embase à laquelle est fixé le porte-crayon et le couvercle B du petit corps de pompe, est un ressort à boudin qui est comprimé lorsque la tige s'élève au-dessus du zéro de l'échelle; et allongé lorsqu'elle s'abaisse au-dessous. Le zéro de cette échelle, que l'un voit sur la gauche de la figure, correspond à une tension nulle du ressort.
Le manchon N sert à maintenir le support L d'un autre cylindre K, en un point fixe du corps de pompe. A ce support est aussi fixée une poulie verticale O; c'est autour de cette poulie que s'enroule le cordon P, qui est attaché à la tige du piston de la machine; après cet enroulement la corde vient s'attacher à un barillet à ressort en spirale, fixé sur un axe placé dans l'intérieur du cylindre K. Ce ressort tend à faire tourer le cylindre K autour de son axe en sens inverse de la rotation que tend à lui imprimer le mouvement de va-et-vient du piston, communiqué par la corde P à l'aide de la poulie de renvoi O. Si donc on vient à ouvrir le robinet S, qui établit communication entre le cylindre de la machine à vapeur et le cylindre de l'indicateur, le crayon Z sera animé d'un mouvement de va-et-vient vertical, et comme le cylindre K est enveloppé extérieurement d'un papier, qui prend avec ce cylindre un mouvement de rotation alternatif, le crayon Z laissera sur le papier une trace qui indiquera les variations que la tension de la vapeur a subies pendant la durée du la course du piston.
Lorsque l'on fait usage de cet instrument, on commence par laisser donner à la machine quelques coups de piston sans ouvrir le robinet de l'indicateur, pour que le crayon trace la ligne qui correspond au zéro de l'échelle. On relève le crayon et on ouvre le robinet. Le piston suit alors les tensions de la vapeur. Au bout de quelque temps, sans rien déranger d'ailleurs à l'instrument, on amène le crayon au contact de la feuille de papier, et le crayon trace une figure représentant exactement la tension de la vapeur et le degré de vide pour chaque position du piston.
L'échelle de l'instrument est graduée de telle sorte que chaque division correspond à un effort d'un kilogramme par centimètre carré exercé par la vapeur.
La figure 3 représente une des courbes tracées par le crayon pendant les expériences faites par M. Combes sur une machine établie au Pecq.
C'est à l'aide de relevés de ce genre que cet ingénieur a pu évaluer numériquement l'influence avantageuse d'une enveloppe extérieure au cylindre d'une machine. Sans cette enveloppe, il se produit une liquéfaction considérable de vapeur au moment de l'introduction dans le cylindre.
M. Lamé a lu un rapport favorable sur un mémoire de M. Clapeyron, relatif au règlement des tiroirs dans les machines locomotives et à l'emploi de la détente.
Hydraulique.M. Bayer, colonel d'état-major au service de Prusse, est l'auteur d'un aperçu général d'une théorie de la contraction de la veine fluide pour l'écoulement par des orifices en mince paroi.
M. Fourneyron a fait connaître le résultat de ses expériences pour déterminer la pression exercée par l'eau en mouvement contre différentes surfaces perpendiculaires et obliques, immobiles et entièrement plongées dans un courant considéré comme indéfini.
On doit au même auteur une nouvelle table très-commode pour la résolution numérique des questions qui se présentent lorsqu'il s'agit de calculer le mouvement de l'eau dans les tuyaux de conduite.
M. Lefort, ingénieur des ponts et chaussées attaché aux eaux de Paris, a fait connaître des circonstances curieuses relativement au volume des eaux fournies par le puits artésien de Grenelle.
Arts mécaniques.--Le mémoire de MM. de Saint-Venant et Yantzel sur l'écoulement de l'air, est la suite de nouvelles expériences faites par ces ingénieurs, en complément de celles dont ils avaient publié les résultats dans leJournal de l'École Polytechniqueen 1840.
Sur le rapport de M. Séguier, l'Académie a donné son approbation à des voitures articulées, que M. Dufour destine à la circulation sur les routes ordinaires.
L'industrie française s'est acquis le privilège exclusif de la fabrication des appareils catadioptriques imaginés par l'illustre Fresnel pour son système de phares. M. François jeune vient d'exécuter pour le phare écossais de Sherivore la partie dioptrique d'un phare de premier ordre, en remplacement du tambour catoptrique qui était adopté pour les appareils de grande dimension. Il a aussi résolu, avec une habileté remarquable, un problème qui présentait de graves difficultés. C'est un pas de plus dans un art où la France l'emporte, sans conteste, sur tous les peuples rivaux.
Arts chimiques.--M. de Muolz, l'auteur d'un procédé remarquable pour la dorure électro-chimique des métaux, a communiqué des recherches du plus haut intérêt sur les moyens d'obtenir une substance ne contenant pas de plomb, et remplaçant la céruse dans ses usages industriels. M. Mousseau a complété les résultats auxquels M. de Muolz était parvenu, en indiquant pour l'oxyde blanc d'antimoine, auquel celui-ci s'est arrêté, un mode de préparation simple et économique. On comprendra le service rendu à l'humanité par cette simple substitution d'une substance à une autre, quand on saura que le nombre des individus atteints de maladies saturnines admis pendant huit années à l'hospice de la Charité a été de 1163.
La verrerie de Choisy a fait de nouveaux progrès dans l'art de la fabrication des verres destinés à la construction des instruments d'optique et d'astronomie. Son directeur, M. Bontemps, a mis sous les yeux de l'Académie des disques de flint de 38.11 et 50 centimètres de diamètre, et trois disques de crown de 38 centimètres.
L'étendue de cet article nous empêche d'entrer dans aucun développement; nous devons donc nous borner à citer: 1° les intéressantes recherches de M. Moreau de Jonnès, sur la population de la France, comparée à celle des autres États de l'Europe, et sur la statistique des crimes commis en Angleterre en 1842; 2º un mémoire de M. Charles Dupin sur le développement progressif des caisses d'épargne.
Le 26 juin 1843, le bateau à vapeur russe s'élançait de Constantinople vers la mer Noire, suivi d'une joyeuse troupe de dauphins. Je commençais mes voyages de circumnavigation autour du Pont-Euxin, en jetant un long regard d'adieu sur le Bosphore et sur Constantinople, la ville impériale, placée comme un diamant entre deux saphirs et deux émeraudes au confluent de deux mers et de deux continents, et formant ainsi le sceau d'une bague, image de l'empire turc, qui entoure l'ancien monde. Cette brillante métaphore orientale est rapportée par M. de Hammer dans son histoire des Ottomans. C'est la vision qui apparut en rêve au fondateur de la dynastie des sultans, et il est difficile de ne point se la rappeler, quand on contemple la ville orientale aux sept collines, avec ses minarets dorés qui s'élèvent dans le ciel. Tous les voyageurs ont parlé du revers de la médaille; je l'ai aperçu comme eux. Lorsque, du haut d'une mosquée, je considérais Constantinople, mon œil était ravi; mais, bientôt après, engagé dans une rue puante, je trébuchais sur un tas d'ordures ou le cadavre d'un chien, et je m'écriais, avec un voyageur français. Nous habitons sur des ruines, nous nous promenons au milieu des tombeaux, et nous vivons avec la peste.
Depuis que les bateaux à vapeur circulent entre Odessa et Constantinople, le nombre des voyageurs qui viennent du Nord a singulièrement augmenté. Maintenant le trajet entre ces deux villes se fait trois fois par mois, entre Odessa et la Crimée il y a aussi une ligne de pyroscaphes qui transportent les voyageurs à Sébastopol, Koslof, Yalta et Kertsch (Kerson). Tous les mois, un bateau à vapeur de l'État part de cette dernière ville et touche à tous les postes militaires russes de la Circassie, de l'Abasie et de la Mingrelie. Les voyageurs sont transportés gratuitement à bord de ce navire et traités avec beaucoup d'égards; malheureusement Redut-Kalch est le point le plus méridional de cette ligne de bateaux à vapeur; car si elle se prolongeait jusqu'il Trebisonde, on pourrait faire le tour de la mer Noire avec autant d'agrément que de vitesse. Actuellement on est obligé de s'embarquer à bord de petit-bâtiments turcs, ce qui est un mode de navigation des plus désagréables et des plus dangereux. Est-on surpris par une tempête avant que le bateau ait pu s'abriter dans un port, alors on est ordinairement perdu sans ressources, car la côte offre peu de points de relâche. A Trebisonde on trouve de nouveau de bons bateaux à vapeur autrichiens et turcs qui vont deux fois par jour à Sinope et à Constantinople. Dès que la lacune entre la Mangrélie et Trebisonde sera comblée, on pourra faire le tour de la mer Noire en un mois, en visitant tous les points intéressants. La dépense totale pour une personne ne s'élèvera pas au-dessus de douze cents francs.
La société que l'on trouve à bord des bateaux à vapeur russes se compose de négociants qui se rendent à Odessa ou dans les autres ports de la Russie méridionale. Ordinairement il y a aussi quelques touristes russes qui reviennent de Constantinople ou d'Italie. Les voyageurs qui n'ont d'autre mobile que le besoin de voir, le désir de s'instruire ou la démangeaison d'écrire, vont rarement à Odessa. L'armée de touristes que les bateaux à vapeur débarquent tous les ans à Constantinople, s'arrête au Bosphore ou se dirige vers l'ouest pour visiter Balhek, le Saint-Sépulcre, les pyramides et le temple de Minerve. Les rives du Pont-Euxin exercent une médiocre attraction sur ces imaginations usées et fatiguées qui viennent se retremper dans l'atmosphère poétique de l'Orient, pour inonder de nouveau la presse du torrent de leurs impressions de voyage. Il ne faut donc pas s'étonner si les steppes de la Russie méridionale, les fortifications et la flotte de Sébastopol, les débris de la magnificence des chefs tartares à Hakschisarai, les antiquités de Kertsch, les volcans de boue de Tainan, et enfin les prés étincelants de neige de la chaîne du Caucase, ont si peu d'admirateurs. Quoique nous eussions sur le bateau des représentants de toutes les nations européennes, personne, excepté moi, ne s'inquiétait des beautés naturelles du Pont-Euxin. Toutefois le Russe, le Français, l'Anglais et l'Allemand causaient fraternellement ensemble. On partait de tout, même de politique, sans aigreur, et, pendant le dîner, il eût été difficile de décerner le prix de l'appétit à nos estomacs rivaux Ces contacts et ces rapports entre diverses nations n'enlèvent rien au patriotisme, et engendrent une tolérance et une estime mutuelles. On s'aperçoit bientôt qu'il y a des hommes de sens et de cœur chez tous ces peuples, et nos liaisons, quoique passagères, tendent à détruire les vieilles antipathies qui ont si longtemps divisé les peuples et servi les rois. C'est ce qui était évident dans notre petite réunion, où les événements récents de la Chine, Napoléon, l'union douanière de l'Allemagne, et le comte de Woronzow, firent successivement les frais de la conversation. Ces bonnes dispositions étaient entretenues par un excellent vin de l'Olympe, dont j'avais recueilli quelques bouteilles dans les caves de h maison Falkeisen, à Brussa. Pendant cet entretien cosmopolite, je me souvins involontairement de ce vers d'un poète allemand, et je m'écriai:
«Emplissons nos verres et buvons au pays, car s'il en est parmi nous qui n'aient point de maîtresse, tous au moins ont une patrie.»
Le Pont-Euxin parut vouloir s'associer à notre joie et nous donner un bal pour le dessert. Depuis une demi-heure l'air et la mer semblaient s'entendre pour nous faire danser; les assiettes et les verres commencèrent une valse à laquelle nous fûmes bientôt forcés de prendre part nous-mêmes. C'était un coup de vent sans nuages; le ciel était pur et cependant, quoique nous fussions au cœur de l'été, les vagues de la mer Noire s'enflèrent tout à coup et tourmentèrent le malheureux navire en le ballottant dans tous les sens. Les représentants des quatre grandes nations éprouvèrent bientôt les effets habituels de la mer agitée. Ils devinrent d'abord pâles, puis muets et totalement indifférents à la gloire et à l'intérêt national, enfin (juste retour des choses d'ici-bas) ils mêlèrent à l'onde amère le doux vin de l'Olympe dont leur âme avait été, peu d'instants auparavant, si doucement émue.
Pour nous rassurer, le mécanicien nous racontait qu'il s'était trouvé un jour dans une position bien autrement critique. Arrêtés dans leur marche par une tempête furieuse, ils avaient épuisé leur provision de charbon de terre et le navire était devenu le jouet des vagues irritées. Jeté vers les côtes orientales, faisant eau de toutes parts, on travaillait jour et nuit aux pompes; la disette de vivres vint bientôt se joindre à tous ces maux, et le navire arriva dans le port de Varna coulant bas et complètement désemparé.
Cependant le vent diminua peu à peu de violence, la mer s'apaisa, et nous nous trouvâmes par le travers, de l'îlot des Serpents, la seule île qui existe dans la mer Noire. Autrefois des prêtres habitaient cette île, et les anciens font une description poétique de ce temple solitaire debout au milieu des tempêtes du Pont-Euxin et autour duquel la mouette rieuse (Larus cachinnans) décrivait de longs cercles en effleurant les colonnes de son aile humide. Le gouvernement russe a envoyé récemment deux savants pour explorer cet îlot. L'un est le professeur Nordmunn, zoologiste distingué; l'autre, un antiquaire, M. Kœhler. D'après leur rapport, l'îlot des Serpents a trois kilomètres environ de pourtour; il se compose d'un conglomérat de cailloux sur lequel croissent quinze plantes phanérogames Son nom vient des nombreuses couleuvres (Colaber hydrus) qui, dans les beaux jours, se chauffent sur la plage aux rayons du soleil. M. Kœhler découvrit des restes du temple et quelques médailles. Le gouvernement russe a décidé l'érection d'un phare sur cet îlot inhabité. Au nord de l'île une longue bande jaunâtre, qui contraste avec le bleu-foncé de la mer, indique l'entrée du Danube dans le Pont-Euxin.
Tout Allemand qui s'intéresse à l'honneur, à la gloire, et à la puissance de son pays ne saurait s'empêcher de faire de tristes réflexions, en contemplant l'embouchure du grand fleuve de sa patrie. Il n'est point de peuple au monde qui soit plus riche en discours et en chants patriotiques que le peuple allemand, et il n'en est point où ils soient plus stériles en résultats. En Russie point de déclamations patriotiques ni dans la chaire ni dans le conseil, car il n'en est point besoin pour exciter l'ardeur juvénile de cet empire, qui grandit sans bruit. Il y a cent quarante ans, le pavillon russe était inconnu sur la mer Noire; aujourd'hui une flotte imposante règne en souveraine sur ses flots. Il y a quatre-vingts ans, les Russes n'avaient pas encore un seul point sur le Pont-Euxin, maintenant ils possèdent une étendue de côtes de 500 kilomètres, sans compter la mer d'Azow. Grâce à l'apathie et à l'indifférence des autres nations, ils auront bientôt conquis tout le pourtour d'une mer qu'ils regardent comme leur propriété. Tout voyageur impartial qui a visité l'Orient avouera que la double croix grecque est partout un signe révéré; que nos rivaux du Nord ont toujours le pas sur nous, et que le nom allemand n'est pas l'objet de la haine, mais, ce qui est pis. du mépris et du ridicule. Partout la Russie nous a devancés, et son nom est l'espoir d'un grand nombre de nations et la terreur des autres.
(Traduit de l'allemand.)
Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, contez-nous, je vous prie, un de ces contes que vous contez si bien. Ceci commence, vous le voyez, commeles Mille et Une Nuits, mais ce n'est point un conte.
L'autre soir, une circonstance extraordinaire avait réuni une société d'élite; depuis plusieurs jours quelques initiés préparaient une surprise au maître de la maison, homme politique qui, absorbé par les occupations peu récréatives d'une autre chambre, n'avait pas voulu voir qu'on enlevait les portes et les fenêtres de la sienne; il avait fermé les yeux aux mouvements inusités des meubles; les planchers, les décorations, le théâtre monté à grands coups de marteau, il n'avait rien vu, rien entendu; il ne devait faire éclater sa surprise que le jour de sa fête à dix heures du soir; mais aussi, ce moment arrive, elle ne devait plus connaître de bornes.
Les conviés en savaient encore moins que l'amphitryon, tant les aimables conspirateurs s'étaient montrés réservés. En apprenant leurs rôles, en les répétant, ceux-ci s'étaient si bien pénétrés de leur situation, qu'en quelques jours ils étaient tous, hommes et même femmes, devenus discrets comme de véritables comédiens.
Longtemps avant l'heure de la surprise, le théâtre était prêt, la salle éclairéeà giorno, et les femmes les plus charmantes, assises autour de l'heureux fêté, dessinaient leurs gracieuses et vaporeuses silhouettes sur un fond d'hommes dont chacun avait un nom dans la politique, dans les lettres, dans les sciences ou dans les arts.
On lisait sur une affiche:
L'OURS ET LE PACHA,VAUDEVILLE EN UN ACTEDE M. SCRIBE,DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE,DÉCOR NOUVEAU DE M. SÉCHAN,SUIVI D'UN DIVERTISSEMENT,ON COMMENCERA A DIX HEURES.
Conformément au programme, ce qui ne contribua pas peu à rendre ce spectacle extraordinaire, les trois coups furent frappés à dix heures précises.
M. le directeur, orné d'une superbe perruque blanche frisée et poudrée, s'avança, fit les trois saluts d'usage et lut un charmant discours en vers qui fut trouvé trop court, mérite bien rare aujourd'hui, et valut à son autour d'unanimes applaudissements.
Les trois coups résonnèrent de nouveau, et la même perruque, non plus triomphale mais un peu défrisée, vint annoncer que la charmante personne qui devait jouer le rôle de Zétulbé étant indisposée, un jeune artiste, surmontant une timidité bien naturelle à son sexe, avait bien voulu la remplacer, pour cette fois seulement. Des applaudissements prolongés et encourageants accueillirent cette communication, et le directeur, en marin habile, croyait avoir évité Charybde, lorsqu'il faillit échouer en Scylla: les mêmes trois coups ramenèrent le Palinure dramatique, son air était infiniment plus consterné et sa perruque, comme celle de Sterne, semblait avoir été trempée dans la mer, tant elle avait perdu toute trace de frisure: Marécot était indisposé, et la représentation n'aurait pas pu avoir lieu si, par un heureux hasard, un amateur ne s'était offert pour lire le rôle.
Une scène de l'Ours et le Pacha, décoration de M. Séchan.
Pas de l'Ours. La Polka.
Ces annonces surprenaient si prodigieusement les spectateurs, que les véritables trois coups furent écoutés comme la préface d'une nouvelle déception. Heureusement il n'en fut rien; lorsque les rideaux s'ouvrirent majestueusement, les yeux furent éblouis par les prodiges d'un pinceau célèbre qui dévoilait l'Orient comme l'eût fait une baguette magique; l'admiration ne connut plus de bornes à l'entrée de Roxelane appuyée sur Zétulbé: Roxelane, la maîtresse de ce séjour enchanté, était splendide, étincelante; les plus rares, les plus admirables fleurs ruisselaient de son front comme une rosée céleste et descendaient jusqu'aux franges de sa robe où elles s'épanouissaient et lançaient mille feux: on les avait cueillies