Salon de 1844.(7e et dernier article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84, 103, 134 et 148.)PEINTURE ET DIVERS.Dans cet article, qui est le dernier donné par ce journal sur le Salon de 1844, force nous est de faire uneOlla podrida, de parler de tout un peu, de la peinture, des pastels, de la gravure, etc. Nous dirions, en commençant nos critiques, qu'entreprendre une revue de l'exposition, c'était entreprendre une rude tâche. En effet, que d'erreurs nous aurons commises, et pour combien d'omissions serons-nous blâmé par les artistes dont les noms n'ont pas même été imprimés dansl'Illustration!Qu'ils soient justes à leur tour, nous ne pouvons pas refaire un livret illustré; il nous faut choisir, et nous avons la liberté du choix.Ceux que nous avons méconnus ou omis se consoleront en se disant qu'ils ne sont pas les seuls; ceux que nous avons critiqués auront la ressource de répondre que nous ne sommes pas infaillible; ceux que nous avons loués nous remercieront du fond du cœur.M. Romain Cazes a peint unAve Mariaqui ne laisse pas d'être une œuvre à citer. Les figures ont une expression religieuse qui est tout à fait dans le style convenable au sujet; l'Ave Mariaest traité avec sagesse, et le peintre s'est occupé de rechercher la forme, qu'il a trouvée, dans certaines parties complètement, faiblement dans d'autres parties; mais l'intention n'échappe point aux yeux des spectateurs. La couleur du tableau de M. Romain Cazes est agréable, un peu pâle cependant. SonPortrait de madame la baronne de P...doit avoir de la ressemblance, car en y remarque une harmonie qui ne peut guère exister dans un portrait, si ce portrait n'est point une copie exacte de l'original.La manière de M. Hippolyte Lazerges est plus sévère et plus large que celle de M. Romain Cazes, et convient mieux aux tableaux de genre religieux. L'Agonie du Christ au jardin des Oliviersest peinte avec conscience. Toutefois le grand écueil n'a point été évité, à savoir la noblesse du personnage divin. Sommes-nous trop exigeant, ou bien le peintre n'a-t-il pas assez étudié sa composition? C'est au public connaisseur à décider.Saint Jean évangélistea plus de grandiose que l'Agonie du Christ, quoique le peintre ait employé les mêmes moyens pour ce tableau que pour l'autre. Saint Jean a un air véritablement inspiré. M. Hippolyte Lazerges a exposé un bonPortrait de M. R... B.En nous rappelant laSainte Madeleine repentante, exposée en 1842 par M. Marcel Verdier, nous sommes surpris des progrès immenses de cet artiste. LesJeunes Savoyardes, de M. Verdier, sont d'une jolie composition et d'une brillante couleur; la tête de la jeune fille brune a de la gravité pensive; la petite fille brune a une espièglerie charmante. Somme toute, son tableau a d'excellentes qualités. Nous n'adresserons pas les mêmes éloges à M. Verdier pour sesPortraits de madame Léon Gozlan et de sa fille, sans lui refuser néanmoins de la netteté dans le dessin.Le talent de M. Chambellan n'est pas tourné à la peinture religieuse, et nous n'en voulons pour preuve que son tableau exposé sous le n° 303,Jésus-Christ guérit les malades qu'on amène de tous les paysa une foule de qualités, excepté celles qui seraient le plus indispensables, la majesté, l'expression religieuse, la pureté des formes. Nous conseillons à M. Chambellan de reprendre son pinceau d'autrefois, pour suivre ce précepte aussi juste que connu:Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.Et vraiment, nous serions tenté d'en dire autant à M. Lécurieux, bien qu'il ait mieux réussi. Affreuse page de l'histoire chrétienne que celle où est rapporté leMartyre de saint Bénigne!M. Lécurieux a voulu reproduire les circonstances terribles de ce supplice en s'inspirant de l'école espagnole, et peu s'en est fallu qu'à force de vigueur, il n'en soit venu à une noirceur de tons déplorable et à une dureté de contours fort peu admissible. M. Lécurieux s'est arrêté à temps.Saint Bernard allant fonder l'abbaye de Clairvaux dont il venait d'être nommé abbé, est un tableau estimable dont l'effet porte moins que lesPréparatifs du martyre de saint Bénigne.La chose est pénible à dire, mais nous cherchons l'ancien M. Joseph Beaume, l'auteur de tableaux si frais et si gracieux, celui qui nous rappelait souvent, à distance, l'admirable Grenze, par la naïveté et la bonhomie que l'on rencontrait dans ses compositions. Le retrouvons-nous dans l'Éducation de la Vierge, qui est une de ces toiles que l'on regarde avec indifférence, non pas à cause de leur peu de valeur, mais parce qu'elles n'ont aucun cachet d'originalité?Agar dans le désertne nous satisfait pas davantage. Par bonheur, un joli petit tableau,Enfants surpris par la marée, nous réconcilie avec M. Joseph Beaume; il est là dans sa sphère, il donne du mouvement aux personnages, il donne de l'expression aux figures.Il faut s'arrêter devant leDernier banquet des Girondins, par M. Boilly. On lit dans l'Histoire-musée de la république française, par M. Augustin Challamel: «Lorsqu'on fit sortir les Girondins de la salle d'audience, tous crièrent:Vive la république!et entonnèrent l'hymne des Marseillais. Ils jetèrent à la foule les assignats qu'ils avaient dans leurs poches. Arrivés dans leur prison, ils passèrent une partie de la nuit et les premières heures du jour suivant à se préparer à la mort; tour à tour gais ou sérieux, le cœur plein de regrets ou résignés à leur sort.» LeDernier banquet des Girondinsa été rendu par M. Boilly avec une entente parfaite de la vérité historique. Nous ne reprochons au peintre que ses tons sombres poussés à l'extrême.Halte de paysans bretons à Concarneaux, petite toile signée du nom d'Adolphe Couveley, est un délicieux tableau, qu'il est difficile de trouver à cause de sa dimension. Les personnages sont disposés avec beaucoup de goût, le dessin est d'une simplicité charmante, la couleur est vraie.--Nous aimons aussi laLecture et l'Automne, de M. Oscar Guêt, dont laMadeleinenous semble être un peu faiblement peinte. Ce tableau a néanmoins des qualités réelles.Vendanges d'Alsace, par M. Édouard Elmerich, a des tons séduisants. Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples, nous dirons que la couleur du tableau est agréable, et que son ensemble plaît. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se préoccuper davantage de la perspective: sa petite toile ressemble un peu à une fresque.--Au contraire, M. Émile Loubon plaît surtout par sa manière de disposer les plans. SesBords de la Duranceet sesSouvenirs de la Camarguesont assez sérieusement faits pour satisfaite le goût des artistes, et assez agréablement peints pour plaire aux amateurs.--LeSoir et la Rêverie, de M. Émile Wattier, rappellent Watteau, dont les œuvres sont si recherchées aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. Émile Wattier mît ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--Un Concert rustique, par M. Vennemann, rappelle Téniers, avec moins d'air et moins de simplicité dans la composition.--Raphaël et la Fornarina, par M. Michel Carré, attire les regards des visiteurs, soit à cause du sujet risqué, soit à cause de la façon dont le tableau est peint.--Les quatres petites toiles de M. Oscar Gué sont tout à fait jolies, notammentBlanche de Castille, ou l'éducation de saint Louis, etJeanne d'Albret, ou l'enfance de Henri IV.LaNature morte, de M. Charles Béranger, ressemble à toutes celles que ce peintre a déjà exposées. Nous ne partageons pas complètement l'enthousiasme de certaines personnes à l'endroit des tableaux de M. Béranger. LesNatures mortes, de M. Henri Berthoud, sont exécutées avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude indispensable au genre!La fable del'Huître et des Plaideursa fourni à M. Charles Bouchez l'occasion de faire un joli petit tableau, moitié genre, moitié paysage. M. Charles Bouchez n'a pas été aussi bien inspiré pour sesVieux Matelots.Deux peintres ont abusé de leur talent, après avoir débuté avec éclat: ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de laMort de César, est parvenu depuis, de chute en chute, au rôle de peintre d'actualité. LesMystères de Parisfixent l'attention générale; aussitôt voici que M. Court peintRigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni l'étude de l'expression. LeDominoattire l'œil, voilà tout. Les portraits de M. Court ne sont plus même aussi habilement peints que ceux qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite, après les avoir examinés avec attention, on y découvre des qualités qui condamnent les œuvres de M. Court. Le tableau officiel, du même artiste,S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans posant la première pierre du pont-canal d'Agen, est un de ces ouvrages qui se mesurent par la grandeur plutôt que par la valeur d'exécution. M. Court nous pardonnera notre sévérité à son égard; nous savons qu'il peut beaucoup; nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques œuvres lâchées, mais il faudrait pour cela qu'il nous dédommageât par une belle composition, telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy, mérite, avons-nous dit, les mêmes reproches; ses portraits tombent de plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu'à ceux qui les commandent, ce qui est déjà quelque chose. Au point de vue de l'art, les portraits de M. Jouy sont peints avec une déplorable facilité. Son tableau officiel, leMartyre de saint André, n'est pas plus heureux que celui de M. Court.La fécondité des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus, ou à peu près, vis-à-vis du monde artistique; la timidité d'un peintre qui, lui aussi, a brillamment débuté, pourrait également le perdre. M. Gaspard Lacroix ne se fie pas assez à lui-même, il ne produit pas assez. De là une certaine hésitation dans le faire qui nuit à l'ensemble de ses tableaux.Les Laboureurs, dont le sujet est emprunté auJocelynde M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la disposition des plans; nous préféronsla Promenade sur l'eau, M. Gaspard Lacroix possède une véritable originalité; sa couleur est brillante sans exagération, et il ménage parfaitement bien les effets de lumière.LaVue prise en Bretagne, par M. de Francesco, nous prouve que tes études de détails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront fructueusement pour ses travaux à venir. Que M. de Francesco y prenne garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne pas lui préférer lesPlantes aquatiqueset l'Arbrisseau de sureau, qu'on ne peut considérer que comme des études.M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mérite égal. L'Idylle est, en réalité, moins brillante de couleur que l'Élégie: l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est délicieuse. L'Élégie a une admirable tristesse.Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxième degré, c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec verve, sinon avec supériorité.Il aurait bien dû donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe, lorsqu'il l'a peintau bivouac de la garde nationale, dans la soirée du 5 juin 1832.D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des circonstances trop affreuses. Ce tableau a été commandé à M. Biard par la maison du roi; c'est affaire particulière. Mais, nous le répétons d'après bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard outrage singulièrement la personne royale. A la rigueur, on le condamnerait pour crime de lèse-majesté. Et cependant, que de véritable talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte à M. Biard de la difficulté qu'il a vaincue pour peindre tous ces uniformes de garde nationale!La Baie de la Madeleine, au Spitzberg, a le tort d'être une continuation de son interminable série de tableaux à ours blancs, à buttes de neige, à aurores boréales. Ici, ce sont des phoques. Pour Dieu, l'année prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire connaissance avec d'autres animaux polaires.On va rire devant laPudeur orientale, et, sans pruderie, nous nous abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en voulons à leur auteur. Il ressemble à un poète de talent composant des vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries épicées. M. Biard ne mérite pas les mêmes reproches pour saConvalescenceet pour sonAppartement à louer, sujets plus admissibles, et en même temps mieux réussis.Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supériorité, M. Alexandre Colin veut être peintre universel. Neuf tableaux composent son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des sujets religieux, des sujets historiques, lesQuatre Saisonset unePlageà Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas éparpiller son talent; il lui arrivera malheur, à une époque où les spécialités sont encore forcées de se restreindre.Les animaux de M. Verbœckhoven ne nous font pas oublier ceux de M. Brascassat, mais ils sont dessinés et peints avec science. On peut reprocher à M. Verbœckhoven de la lourdeur et une composition souvent mal ordonnée. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de légèreté, quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.Départ de Wilna, guerre de 1812,par M. Charles Malankiewicz.Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a point été commandé à l'auteur, c'est leRetour de son A. R. monseigneur le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, après la prise de la smalah d'Abd-el-Kader. M. Benjamin Rimbaud y a déployé beaucoup d'habileté; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrangé.--Avec M. Eugène Appert, dont la réputation n'a pas encore égalé le talent, il faut être sévère, et cela dans son intérêt. Lorsqu'on fait un tableau tel que laVision de saint Owens, rempli de qualités du premier ordre, on doit être blâmé pour avoir composé une toile telle que lesBaigneuses dans les lagunes, pénible et malheureuse imitation de la manière de M. Decamps.--Nous avons remarquéle Dante commenté en place publique, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui écoutent à gauche ont, l'une une belle tête de profil, l'autre une belle tête de face. M. Auguste Gendron devra se préoccuper avant tout de son coloris; il est pâle.--L'Enfance de Callot, par M. Alexandre Debacq, plaît par le sujet et par l'exécution--M. Auguste Bourget, qui illustra dernièrementla Chine et les Chinois, a exposé un joli paysage,la Vallée de l'Acacongue, où les Gahutchos sont groupés avec art. SaMosquée dans le territoire d'Assamproduit moins d'effet, sans avoir pour cela moins de mérite.Le premier des tableaux de genre historique exposés au Salon de cette année est sans contredit leGiorgione Barbarelli, de M. Baron. Quel peintre a plus de goût que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris estGiorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de Nemours. Le célèbre maître du Titien naquit à Castel-Franco en 1478, et mourut en 1511, à l'âge de trente-trois ans. Sa carrière de peintre fut courte et brillante; il vivait dans l'intimité des plus hauts personnages de son temps.M. Baron le représentepourtraictant Gaston de Foix, et environné de galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de faire un plus grand éloge du tableau de M. Baron, que de le déclarer mieux peint encore que lesCondottieride l'exposition dernière; il faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant à l'expression des figures, à la pose des personnages, à l'ajustement des accessoires, il n'y a rien à reprendre. C'est toujours le même goût exquis, le même charme délicieux que l'on remarque dans les ouvrages de M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la surabondance des détails et par la coquetterie des tons, auxquels le peintre a sacrifié un peu la perspective.M. Frédéric de Madrazo a exposé uneJeune fille d'Albanoprenant de l'eau bénite en entrant à l'église. C'est une charmante étude qui fait le plus grand honneur à son auteur. M. de Madrazo est un des peintres les plus renommés de l'Espagne; il réside d'ordinaire à Madrid, où il s'est occupé, pendant les dernières années, de la restauration des tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.Un autre étranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoyé aussi au Salon un tableau, que nous reproduisons également, car c'est une œuvre de mérite (voir la page précédente). Napoléon, assis dans un traîneau et enveloppé d'épaisses fourrures, part de Wilna en 1812.M. Français est le paysagiste qui nous plaît par excellence: une allée de forêt, un site aux environs de Paris, un fourré de bois, lui suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-études qui obtiennent tant de succès, et que tout le monde peut apprécier. Sous ce titre:Novembre, Paysage, M. Louis Français a exposé un tableau excellent, où l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de l'automne, quand les arbres vont être entièrement dépouillés de leurs feuilles, et quand les bois ont conservé encore une teinte dorée qui plaît aux yeux et fait regretter les beaux jours de l'été. LaVue prise aux environs de Paris, à Bougival, brille surtout par les fonds. Le grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien dessinées; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu froide de la nature.Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette année. Par exemple, dans le genre composé, tel que l'exécute M Paul Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang très-recommandable,Narcisse à la Fontaineest loin d'être sans défauts, et nous reprochons même à M. Desgoffe sa couleur effacée; mais comme lignes c'est un ouvrage de maître.La Campagne de Rome, plus heureuse sous le rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumière manque dans ce paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est généralement un peu vague: on voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque Schœffer a envoyé cinq paysages, dont trois composés; plus de fermeté dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voilà ce que nous souhaitons à M. Francisque Schœffer.--Les deux paysages de M. Stanislas Thierrée révèlent un talent déjà acquis chez cet artiste. SonÉtude de Forêt, notamment, est exécutée avec soin.--M. Alphonse Testard, dans saVue prise au canal de l'Ourcq, a fait preuve de science en matière de perspective; mais la couleur de son tableau est pâle; le mirage des arbres dans le canal produit de l'effet.Un Vieux Lapin, nature morte, par le même, est une jolie miniature... à l'huile.Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, tableau par M. Baron.Jeune Fille d'Albano, par M. Madrazo,de Madrid.L'Amour de l'or, par M. Thomas Couture, a obtenu le succès que nous lui avions prédit. Plusieurs critiques ont reproché à ce tableau d'avoir besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant sous ses mains des pièces d'or et des pierreries; deux femmes, une brune et une blonde, lui offrent leurs charmes, un écrivain lui montre sa plume, une pauvre mère tient son enfant et demande l'aumône. L'avare reste insensible, il n'a que l'Amour de l'or. Appelez l'œuvre de M. Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, énigmatique; donnez-lui toutes les épithètes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, né sans bras, dont les ouvrages peuvent être considérés comme des tours de force. Nous lui devons des éloges pour les portraits de femme qu'il a peints: passables, ils auraient droit à notre indulgence; remarquables, ils ont droit à notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec verve.--M. Antoine Chazal, qui a exposé unGroupe de fleurs et de fruits dans un vase orné d'un bas-relief, que nous nous plaisons à mentionner, a envoyé aussi un très-beau portrait.--Citons enfin les portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie; mesdames Louise Desnos et Godefroy.Vue prise aux environs de Paris, par M. Louis Français.Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait de l'injustice, ces différentes branches de l'art de la peinture étant cette année en progrès.Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout à fait hors ligue; saVue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyères et Carqueiranne, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois aquarelles de mademoiselle Anaïs Colin présentent de belles têtes d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pèchent que par la dureté du dessin;--les trois paysages de feu Gué valent les plus charmantes œuvres de cet artiste qui a tant de droits à nos regrets.--M. Petit et M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a exposé une jolieVue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo; le second un très-pittoresqueSouvenir d'un des vieux châteaux des bords du Rhin.Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout à cause de la grâce, du charme et de la poésie qu'on remarque dans ses ouvrages. Il est certain queFrasquita, Nedjmé et Noémisont de délicieuses petites créations, dont les charmes ne laissent personne froid ou insensible.Petit Tonyest un enfant ravissant, un de ces enfants gâtés qui font l'orgueil de leur mère. LePortrait de M. Mélesvillea du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugène Tourneux, dont nous avons reproduitla Bohémiennedans notre premier article, a exposé lesRois Mages, uneEtude de femmed'un fort beau caractère, et un Portrait spirituellement fait.--Jouvenceau et Jouvencelle, de M. Antonin Moine, ont de la poésie.--Les portraits de M. Eugène Giraud sont dignes de la réputation acquise à ce peintre, dont les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers a rendu au pastella Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil, etles Environs de Charenton, près Paris; l'effet de brouillard de ce dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont encore plus magnifiques que son aquarelle; dans sonCorsaire poursuivi par un navire de guerre par un gros temps, tout est remarquable, les vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On.de las Marismas, par M. Passot.Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrêtez guère dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquités aux galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre à regarder au Louvre ce que vous trouvez étalé dans les magasins d'estampes, il nous suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les travaux les plus remarquables de la gravure.La gravure au burin est représentée d'abord par M. Achille Martinet, qui, dans saVierge au palmier, d'après Raphaël, a déployé toutes les ressources de l'art;--par M. Eugène Aubert père, qui a gravé deux paysages d'après Salvator Rosa et Ruysdael, et uneMarine, d'après Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant réussi qu'à moitié dans laBénédiction, d'après Raphaël;--par M. Aristide Louis, auteur deMignon regrettant la patrie, et deMignon aspirant au ciel, reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M. Mercuri, qui a exposé lesPortraits de Christophe Colombet duTasse;--par M. Victor Normand, dont le Portrait deMichel-AngepècheL'amour de l'or, par M. Couture.par la dureté des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le beau tableau de Murillo,Saint Gilles devant le pape.--La gravure à la manière noire et à l'aqua-tinta est représentée par M. Jazet, qui a exposé leJour de Pâques à Saint Pierre de Rome, d'après M. Horace Vernet, et lesDerniers moments de la reine Élisabeth d'Angleterre, d'après M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dontl'Arabe en prièreet lePoste au désert, d'après M. Horace Vernet, sont gravés avec une étonnante habileté;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une façon ravissante laJeune fille avec un chien, de M. Winterhalter;--par M. Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup lesAdieux de Napoléon à son fils, ni laFaust et Marguerite;--par M. Alexandre Manceau, qui a gravé avec supériorité l'Agar dans le désert, de M. Murat.--Mentionnons aussi trois dessins,la Vierge d'Orléans, d'après Raphaël, par M. Mercuri;--lePortrait de Velasquez, par M. Desjardins, et laCourtisane, d'après Sigalon, par M. Vacquez.Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que nous nous occupions de ce grand événement national.L'Illustrationattend les artistes au Salon de l'année prochaine.Théâtres.Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, tragédie en cinq actes, de M. Lefèvre.Les théâtres sont d'une indigence et d'une stérilité sans égale; il y a longtemps qu'ils n'avaient mis le public à un pareil régime de famine; depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas rencontré deux pièces dignes seulement d'une mention et d'un coup d'œil. Quelques chétifs vaudevilles, voilà tout ce que le ciel lui a envoyé pour sa consommation; il faut excepter cependant laJane Greyde M. Alexandre Soumet, œuvre sérieuse et politique qui a rompu un instant cette monotonie de vaine pâture; faut-il faire aussi une exception pour leSardanapalede M. Lefèvre? Certes,Sardanapalesemble, à la première vue, mériter qu'on en parle avec ménagement et avec respect; d'abordSardanapaleest une tragédie en cinq actes, ni plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragédie en cinq actes n'est pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M. Lefèvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au sérieux; or le bon goût consiste, sinon la franchise, à faire croire aux gens qu'on est de leur propre avis sur eux-mêmes, et qu'on les accepte pour ce qu'ils s'estiment. Nous déclarons donc positivement que M. Lefèvre est un auteur tragique des plus respectables, etSardanapaleune tragédie très-grave et très-capable de vous ôter l'envie de vous divertir. Quant à être une bonne tragédie, c'est autre chose; et dût M. Lefèvre jouer avec nous le rôle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et ne pas être complètement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que sa tragédie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragédie; nous ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'où la pousse Alceste. M. Lefèvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir faits.La tragédie de M. Lefèvre débute de la façon la plus ordinaire et comme tant de vieilles tragédies, c'est-à-dire, par deux traîtres et une conspiration; ces deux traîtres sont, d'une part, le prêtre Belesès; de l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale à bas de son trône et de s'y mettre à sa place.Sardanapale n'est pas homme à se douter du piège qu'on lui tend ni du tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose à faire, vraiment! Une fête sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin fumeux dans les coupes brûlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir, l'insouciance, voilà les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefèvre l'a pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.Le voluptueux serait donc détrôné du premier coup par le traître Arbace et l'infâme Belesès, si l'honnête Salemènes et Zara la Juive ne veillaient sur lui et ne dépistaient la conspiration d'une lieue à la ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est là une raison suffisante pour expliquer sa perspicacité et sa clairvoyance. De son côté, Salemènes professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dévouement pour Sardanapale, le seigneur et maître du royaume.Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, scène du 3e acte: Sardanapale, M. Bouchet; Salemènes, M. Rouvière; Belesès, M. Rey; Arbace, M. Achille Pirnia, M. Vorbel;Zara, Mlle Maxime; Saphira, Mlle Garcia.«Prenez carde, sire, dit Salemènes; ces gens-là en veulent à votre couronne et à votre vie!--Faites attention. Majesté, ajoute Zara; ces polissons s'apprêtent à vous en faire voir de cruelles!» Mais Sardanapale ne s'émeut pas plus de ses propres dangers que s'il s agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prévoyant Salemènes fait arrêter préventivement Belesès et Arbace, et Sardanapale le débonnaire donne immédiatement l'ordre de les remettre en liberté. Et aussi qu'arrive-t-il? Mes deux scélérats lèvent l'étendard de la révolte (vieux style) et attaquent le palais.Cependant que fait Sardanapale? Retiré dans un lieu de plaisance sur l'Euphrate, il boit, mange et fait l'amour conformément à sa devise; son échanson remplit sa coupe; ses esclaves sourient de leur plus voluptueux sourire et dansent à son profit des danses assyriennes qui ne sont pas sans analogie avec la polka. Il y a parmi ces complaisantes bayadères une certaine brune d'Assyrie qui laisse dénouer complaisamment sa ceinture par le roi, trait de bonne volonté qui excite la jalousie de Zara et l'oblige à faire des gros yeux à Sardanapale.«Aux armes! crie un esclave, Belesès est là, et Arbace aussi! Défendez-vous, sire!--Diable dit Sardanapale, ceci me contrarie. J'aimerais mieux rire et boire et narguer le chagrin.» Enfin il se décide, prend son casque et son bouclier, et part pour la bataille; il se bat, pardieu, comme un lion. Le ciel d'abord récompense sa bravoure: Arbace et Belesès sont mis en déroute, et Sardanapale recommence sa bonne vie de membre du caveau de Ninive et de Babylone. Zara, qui a sur le cœur la ceinture démunie, Zara, qui pense après tout qu'une Juive un peu comme il faut ne doit pas permettre qu'on lui fassedes traits, Zara, dans un violent accès de jalousie, est sur le point de tuer Sardanapale; mais le poignard lui tombe des mains au moment de frapper.Non-seulement Zara n'assassine pas Sardanapale,--qu'elle en reçoive mon sincère compliment,--mais elle finit par lui sauver la vie. Voici comment: Arbace et Belesès sont incorrigibles et reviennent à la charge. Dans ce second combat, Sardanapale est complètement vaincu; un peu plus, il était tué, si Zara n'avait détourné le fer: mais, comme on dit en Assyrie, Sardanapale n'a fait que reculer pour mieux sauter; Belesès et Arbace, en effet, vont s'emparer de sa personne. Pour leur échapper, Sardanapale fait préparer ce fameux bûcher dont vous avez sans doute entendu parler, et s'y jette tout vif avec Zara, non sans avoir pleuré ses péchés passés, demandé pardon au Dieu des Juifs, ce qui n'est pas sans originalité, et dit une espèce demea culpa, trait rare pour Sardanapale.Je ne nommerai pas Byron à côté de M. Lefèvre, comme l'ont fait tous les critiques de lundi dernier; Byron, en effet, a composé un Sardanapale étincelant de poésie; le Sardanapale de M. Lefevrc est de la prose incorrecte et rimée. Quelle analogie y a-t-il donc entre les deux ouvrages? la similitude des faits? Mais que sont les faits quand la forme et le style sont si complètement dissemblables?Pour ne parler que de M. Lefèvre, nous sommes, en bonne conscience, contraint de lui dire que des scènes de mélodrame ne constituent pas un intérêt tragique ni une œuvre tragique, pas plus que ses alexandrins alignés tant bien que mal, et remarquables surtout par l'impropriété des mots, ne sont de la poésie. Le parterre de l'Odéon a paru partager cet avis: il a traité Sardanapale assez peu courtoisement le premier jour, et, après la troisième représentation, tout a été dit: Sardanapale s'est trouvé enterré.Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138 et 150.)VII.RÉCIT.--AGATHE.«Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause, sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier. C'est pourtant l'une des opérations les plus brillantes dont j'aie parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait pas complètement donné dans le panneau; il fallut achever sa conquête, le fasciner, l'éblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses, et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'œil d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa défaite; dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa main, de cette main jusque là si rebelle, un ordre de vingt balles de poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterré.«J'avais donc conquis, à la pointe de l'élocution, mon entrée chez le fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice à Poussepain, qu'il défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit, à faire chaque jour un nouveau siège. Si je l'emportai, ce ne fut qu'à force de flonflons patriotiques et même anacréontiques. Le cerbère montrait-il les dents, je l'endormais à l'aide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à peu avec l'habitude de me voir; je l'égayais, je lui devenais nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile. Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magnétisais en chantant, avec toute la magnificence de ma voix;O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,Fais-lui crier par les échos:Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)«C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je m'emparais de son intimité. Cependant, nos relations n'avaient pas encore franchi les sphères commerciales, et madame Poussepain était toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper volontairement de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il songea à moi et à mes chansons, comme il eut songé à un baume ou à un spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à l'hôtel et m'exprimer le désir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris goût à cette entreprise; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain, si bien gardée, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en présence de la victime qui y gémissait sous la garde d'un magicien. L'histoire commençait comme un roman; seulement la princesse était l'épouse légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela près, je nageais en pleine chevalerie.«Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement qu'avec une certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un accès des plus rudes; sa figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme lui soulevait le pied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le supporter. Quoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de dextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se mêlait aux jurons brillants et variés qui sortaient de sa bouche, comme un feu de file. Je ne m'étais jamais fait illusion sur les avantages physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en négligé, il dépassa mon attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de l'Apollon du Belvédère que ne l'était ce jour-là le ci-devant capitaine, de la vieille, décoré de la main du grand homme. La goutte lui avait poussé les yeux si avant sous le crâne, que les prunelles étaient à peine visibles; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait s'être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de colon, surmonté d'une mèche altière, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le désordre qui résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans voiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie osseuse et noire, où l'acier et le plomb avaient pratiqué de larges entailles et de nombreuses solutions de continuité.«Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue, Beaupertuis, je fus ébloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie, c'étaient la candeur et la grâce. Peut-être avez-vous remarqué, Édouard, le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien en elle qui trahit la femme; on eût dit une jeune fille. Le regard qu'elle arrêta sur moi était, à la fois curieux et effarouché; il ne se ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de cette modestie étudiée qui est une arme de plus à l'usage des coquettes. Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur était une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non, jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions fugitives; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une allusion maligne.--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, répliqua le jeune homme en se prêtant à la plaisanterie.--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus sérieux. Les bons cœurs sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.»Et il reprit son récit.«Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, Édouard; on a trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne mesurerai ni ses méplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son buste et de ce qu'il réunissait de charme sous tous les aspects; je ne dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des extrémités les plus délicates et les plus distinguées que l'on pût voir. C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par l'ensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse, où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de manière à rendre des points à tous les voyageurs de l'antiquité et des temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grâce exquise, des traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, par-dessus tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de vivacité, que je n'ai jamais rencontrés ailleurs. Mais, Dieu me pardonne! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions. Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes; contentons-nous de les adorer.«C'est ce que je fis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes vicissitudes galantes, je n'ai éprouvé ici-bas qu'une seule passion véritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des années ont passé sur ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère et quelle sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout, même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme était enchaînée à cette maison et à ses hôtes; tout ce qui ne s'y rattachait pas m'était devenu indifférent. À quoi ne me résignai-je pas! J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs. J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques, je partageais avec elle le calice des mauvais procédés; et ainsi s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffisait à mon bonheur; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux. Il faut aimer, Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et des joies ineffables qui y reposent.«Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile à amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables; moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque impériale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aiguë, ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs, la romance plaintive ne faisait que les accroître, et il fallut chercher un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.«Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le contraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée d'hiver. La pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues pâlies trahissaient sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable; un temps orageux exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre, je voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies épouvantables d'étrangler cet homme et de délivrer l'ange dont il lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une incurable infirmité me semblait un fait contre nature; cette enfant n'était pas arrivée à la fleur de l'âge, ne s'était pas épanouie à la beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces mauvaises pensées, et cherchai une autre diversion aux maux du patient. Dans le genre badin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu: ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de l'ironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne s'effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu d'un fort accès.«--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une chanson d'un style léger, mais foncièrement militaire.»«L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je commençai:
(7e et dernier article.--Voir t. III, p. 33, 71, 84, 103, 134 et 148.)
Dans cet article, qui est le dernier donné par ce journal sur le Salon de 1844, force nous est de faire uneOlla podrida, de parler de tout un peu, de la peinture, des pastels, de la gravure, etc. Nous dirions, en commençant nos critiques, qu'entreprendre une revue de l'exposition, c'était entreprendre une rude tâche. En effet, que d'erreurs nous aurons commises, et pour combien d'omissions serons-nous blâmé par les artistes dont les noms n'ont pas même été imprimés dansl'Illustration!Qu'ils soient justes à leur tour, nous ne pouvons pas refaire un livret illustré; il nous faut choisir, et nous avons la liberté du choix.
Ceux que nous avons méconnus ou omis se consoleront en se disant qu'ils ne sont pas les seuls; ceux que nous avons critiqués auront la ressource de répondre que nous ne sommes pas infaillible; ceux que nous avons loués nous remercieront du fond du cœur.
M. Romain Cazes a peint unAve Mariaqui ne laisse pas d'être une œuvre à citer. Les figures ont une expression religieuse qui est tout à fait dans le style convenable au sujet; l'Ave Mariaest traité avec sagesse, et le peintre s'est occupé de rechercher la forme, qu'il a trouvée, dans certaines parties complètement, faiblement dans d'autres parties; mais l'intention n'échappe point aux yeux des spectateurs. La couleur du tableau de M. Romain Cazes est agréable, un peu pâle cependant. SonPortrait de madame la baronne de P...doit avoir de la ressemblance, car en y remarque une harmonie qui ne peut guère exister dans un portrait, si ce portrait n'est point une copie exacte de l'original.
La manière de M. Hippolyte Lazerges est plus sévère et plus large que celle de M. Romain Cazes, et convient mieux aux tableaux de genre religieux. L'Agonie du Christ au jardin des Oliviersest peinte avec conscience. Toutefois le grand écueil n'a point été évité, à savoir la noblesse du personnage divin. Sommes-nous trop exigeant, ou bien le peintre n'a-t-il pas assez étudié sa composition? C'est au public connaisseur à décider.Saint Jean évangélistea plus de grandiose que l'Agonie du Christ, quoique le peintre ait employé les mêmes moyens pour ce tableau que pour l'autre. Saint Jean a un air véritablement inspiré. M. Hippolyte Lazerges a exposé un bonPortrait de M. R... B.
En nous rappelant laSainte Madeleine repentante, exposée en 1842 par M. Marcel Verdier, nous sommes surpris des progrès immenses de cet artiste. LesJeunes Savoyardes, de M. Verdier, sont d'une jolie composition et d'une brillante couleur; la tête de la jeune fille brune a de la gravité pensive; la petite fille brune a une espièglerie charmante. Somme toute, son tableau a d'excellentes qualités. Nous n'adresserons pas les mêmes éloges à M. Verdier pour sesPortraits de madame Léon Gozlan et de sa fille, sans lui refuser néanmoins de la netteté dans le dessin.
Le talent de M. Chambellan n'est pas tourné à la peinture religieuse, et nous n'en voulons pour preuve que son tableau exposé sous le n° 303,Jésus-Christ guérit les malades qu'on amène de tous les paysa une foule de qualités, excepté celles qui seraient le plus indispensables, la majesté, l'expression religieuse, la pureté des formes. Nous conseillons à M. Chambellan de reprendre son pinceau d'autrefois, pour suivre ce précepte aussi juste que connu:
Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier.
Et vraiment, nous serions tenté d'en dire autant à M. Lécurieux, bien qu'il ait mieux réussi. Affreuse page de l'histoire chrétienne que celle où est rapporté leMartyre de saint Bénigne!M. Lécurieux a voulu reproduire les circonstances terribles de ce supplice en s'inspirant de l'école espagnole, et peu s'en est fallu qu'à force de vigueur, il n'en soit venu à une noirceur de tons déplorable et à une dureté de contours fort peu admissible. M. Lécurieux s'est arrêté à temps.Saint Bernard allant fonder l'abbaye de Clairvaux dont il venait d'être nommé abbé, est un tableau estimable dont l'effet porte moins que lesPréparatifs du martyre de saint Bénigne.
La chose est pénible à dire, mais nous cherchons l'ancien M. Joseph Beaume, l'auteur de tableaux si frais et si gracieux, celui qui nous rappelait souvent, à distance, l'admirable Grenze, par la naïveté et la bonhomie que l'on rencontrait dans ses compositions. Le retrouvons-nous dans l'Éducation de la Vierge, qui est une de ces toiles que l'on regarde avec indifférence, non pas à cause de leur peu de valeur, mais parce qu'elles n'ont aucun cachet d'originalité?Agar dans le désertne nous satisfait pas davantage. Par bonheur, un joli petit tableau,Enfants surpris par la marée, nous réconcilie avec M. Joseph Beaume; il est là dans sa sphère, il donne du mouvement aux personnages, il donne de l'expression aux figures.
Il faut s'arrêter devant leDernier banquet des Girondins, par M. Boilly. On lit dans l'Histoire-musée de la république française, par M. Augustin Challamel: «Lorsqu'on fit sortir les Girondins de la salle d'audience, tous crièrent:Vive la république!et entonnèrent l'hymne des Marseillais. Ils jetèrent à la foule les assignats qu'ils avaient dans leurs poches. Arrivés dans leur prison, ils passèrent une partie de la nuit et les premières heures du jour suivant à se préparer à la mort; tour à tour gais ou sérieux, le cœur plein de regrets ou résignés à leur sort.» LeDernier banquet des Girondinsa été rendu par M. Boilly avec une entente parfaite de la vérité historique. Nous ne reprochons au peintre que ses tons sombres poussés à l'extrême.
Halte de paysans bretons à Concarneaux, petite toile signée du nom d'Adolphe Couveley, est un délicieux tableau, qu'il est difficile de trouver à cause de sa dimension. Les personnages sont disposés avec beaucoup de goût, le dessin est d'une simplicité charmante, la couleur est vraie.--Nous aimons aussi laLecture et l'Automne, de M. Oscar Guêt, dont laMadeleinenous semble être un peu faiblement peinte. Ce tableau a néanmoins des qualités réelles.
Vendanges d'Alsace, par M. Édouard Elmerich, a des tons séduisants. Sans parler de la composition, qui est gracieuse et des plus simples, nous dirons que la couleur du tableau est agréable, et que son ensemble plaît. M. Elmerich fera bien, lui aussi, de se préoccuper davantage de la perspective: sa petite toile ressemble un peu à une fresque.--Au contraire, M. Émile Loubon plaît surtout par sa manière de disposer les plans. SesBords de la Duranceet sesSouvenirs de la Camarguesont assez sérieusement faits pour satisfaite le goût des artistes, et assez agréablement peints pour plaire aux amateurs.--LeSoir et la Rêverie, de M. Émile Wattier, rappellent Watteau, dont les œuvres sont si recherchées aujourd'hui; seulement, il faudrait que M. Émile Wattier mît ses personnages en saillie plus qu'il ne le fait.--Un Concert rustique, par M. Vennemann, rappelle Téniers, avec moins d'air et moins de simplicité dans la composition.--Raphaël et la Fornarina, par M. Michel Carré, attire les regards des visiteurs, soit à cause du sujet risqué, soit à cause de la façon dont le tableau est peint.--Les quatres petites toiles de M. Oscar Gué sont tout à fait jolies, notammentBlanche de Castille, ou l'éducation de saint Louis, etJeanne d'Albret, ou l'enfance de Henri IV.
LaNature morte, de M. Charles Béranger, ressemble à toutes celles que ce peintre a déjà exposées. Nous ne partageons pas complètement l'enthousiasme de certaines personnes à l'endroit des tableaux de M. Béranger. LesNatures mortes, de M. Henri Berthoud, sont exécutées avec talent; cependant, qu'elles sont loin d'avoir cette exactitude indispensable au genre!
La fable del'Huître et des Plaideursa fourni à M. Charles Bouchez l'occasion de faire un joli petit tableau, moitié genre, moitié paysage. M. Charles Bouchez n'a pas été aussi bien inspiré pour sesVieux Matelots.
Deux peintres ont abusé de leur talent, après avoir débuté avec éclat: ce sont MM. Court et Jouy. Le premier, l'auteur de laMort de César, est parvenu depuis, de chute en chute, au rôle de peintre d'actualité. LesMystères de Parisfixent l'attention générale; aussitôt voici que M. Court peintRigolette cherchant à se distraire pendant l'absence de Germain, tableau que ne recommandent ni la vigueur du pinceau, ni l'étude de l'expression. LeDominoattire l'œil, voilà tout. Les portraits de M. Court ne sont plus même aussi habilement peints que ceux qu'il exposa autrefois. Le brillant les fait seul regarder; et ensuite, après les avoir examinés avec attention, on y découvre des qualités qui condamnent les œuvres de M. Court. Le tableau officiel, du même artiste,S. A. R. monseigneur le duc d'Orléans posant la première pierre du pont-canal d'Agen, est un de ces ouvrages qui se mesurent par la grandeur plutôt que par la valeur d'exécution. M. Court nous pardonnera notre sévérité à son égard; nous savons qu'il peut beaucoup; nous fermerions volontiers tes yeux sur quelques œuvres lâchées, mais il faudrait pour cela qu'il nous dédommageât par une belle composition, telle qu'il sait les faire quand il le veut.--Le second, M. Jouy, mérite, avons-nous dit, les mêmes reproches; ses portraits tombent de plus en plus dans le domaine du commerce, et ne plaisent qu'à ceux qui les commandent, ce qui est déjà quelque chose. Au point de vue de l'art, les portraits de M. Jouy sont peints avec une déplorable facilité. Son tableau officiel, leMartyre de saint André, n'est pas plus heureux que celui de M. Court.
La fécondité des deux peintres que nous venons de nommer les a perdus, ou à peu près, vis-à-vis du monde artistique; la timidité d'un peintre qui, lui aussi, a brillamment débuté, pourrait également le perdre. M. Gaspard Lacroix ne se fie pas assez à lui-même, il ne produit pas assez. De là une certaine hésitation dans le faire qui nuit à l'ensemble de ses tableaux.Les Laboureurs, dont le sujet est emprunté auJocelynde M. de Lamartine, ont de l'aspect, mais un peu de lourdeur dans la disposition des plans; nous préféronsla Promenade sur l'eau, M. Gaspard Lacroix possède une véritable originalité; sa couleur est brillante sans exagération, et il ménage parfaitement bien les effets de lumière.
LaVue prise en Bretagne, par M. de Francesco, nous prouve que tes études de détails faites depuis longtemps par cet artiste, lui serviront fructueusement pour ses travaux à venir. Que M. de Francesco y prenne garde, cependant: son paysage n'a pas d'ensemble, nous voudrions bien ne pas lui préférer lesPlantes aquatiqueset l'Arbrisseau de sureau, qu'on ne peut considérer que comme des études.
M. Charles Landelle a peint deux jolis pendants qui n'ont pas un mérite égal. L'Idylle est, en réalité, moins brillante de couleur que l'Élégie: l'Idylle est un peu terne, mais sa pose est délicieuse. L'Élégie a une admirable tristesse.
Un peintre universel comme M. Horace Vernet, mais au deuxième degré, c'est M. Biard. Aucun sujet ne lui fait peur, et il les traite tous avec verve, sinon avec supériorité.
Il aurait bien dû donner plus de noblesse au roi Louis-Philippe, lorsqu'il l'a peintau bivouac de la garde nationale, dans la soirée du 5 juin 1832.D'abord le sujet ne peut nous plaire, car il rappelle des circonstances trop affreuses. Ce tableau a été commandé à M. Biard par la maison du roi; c'est affaire particulière. Mais, nous le répétons d'après bien des remarques faites par quelques plaisants, M. Biard outrage singulièrement la personne royale. A la rigueur, on le condamnerait pour crime de lèse-majesté. Et cependant, que de véritable talent dans la disposition des personnages! Combien il faut tenir compte à M. Biard de la difficulté qu'il a vaincue pour peindre tous ces uniformes de garde nationale!
La Baie de la Madeleine, au Spitzberg, a le tort d'être une continuation de son interminable série de tableaux à ours blancs, à buttes de neige, à aurores boréales. Ici, ce sont des phoques. Pour Dieu, l'année prochaine, nous prions M. Biard de nous faire faire connaissance avec d'autres animaux polaires.
On va rire devant laPudeur orientale, et, sans pruderie, nous nous abstenons. De tels tableaux n'appartiennent pour ainsi dire pas au domaine de l'art, et plus ils sont habilement peints, plus nous en voulons à leur auteur. Il ressemble à un poète de talent composant des vaudevilles grivois tout pleins de mots gaillards et de plaisanteries épicées. M. Biard ne mérite pas les mêmes reproches pour saConvalescenceet pour sonAppartement à louer, sujets plus admissibles, et en même temps mieux réussis.
Comme M. Biard, mais dans un autre genre et avec moins de supériorité, M. Alexandre Colin veut être peintre universel. Neuf tableaux composent son envoi, devant l'examen duquel nous reculons. Il s'y trouve des sujets religieux, des sujets historiques, lesQuatre Saisonset unePlageà Gravelines. M. Alexandre Colin ne devrait pas éparpiller son talent; il lui arrivera malheur, à une époque où les spécialités sont encore forcées de se restreindre.
Les animaux de M. Verbœckhoven ne nous font pas oublier ceux de M. Brascassat, mais ils sont dessinés et peints avec science. On peut reprocher à M. Verbœckhoven de la lourdeur et une composition souvent mal ordonnée. Ceux de M. Louis Robbe ont certainement plus de légèreté, quoiqu'ils ne puissent soutenir comparaison avec les premiers.
Départ de Wilna, guerre de 1812,par M. Charles Malankiewicz.
Un grand tableau, que nous ne pouvons appeler officiel parce qu'il n'a point été commandé à l'auteur, c'est leRetour de son A. R. monseigneur le due d'Aumale dans la plaine de la Mitidja, après la prise de la smalah d'Abd-el-Kader. M. Benjamin Rimbaud y a déployé beaucoup d'habileté; le groupe qui entoure le prince est fort bien arrangé.--Avec M. Eugène Appert, dont la réputation n'a pas encore égalé le talent, il faut être sévère, et cela dans son intérêt. Lorsqu'on fait un tableau tel que laVision de saint Owens, rempli de qualités du premier ordre, on doit être blâmé pour avoir composé une toile telle que lesBaigneuses dans les lagunes, pénible et malheureuse imitation de la manière de M. Decamps.--Nous avons remarquéle Dante commenté en place publique, par M. Auguste Gendron. La composition en est fort bonne, et les figures expriment parfaitement l'attention. Les deux femmes qui écoutent à gauche ont, l'une une belle tête de profil, l'autre une belle tête de face. M. Auguste Gendron devra se préoccuper avant tout de son coloris; il est pâle.--L'Enfance de Callot, par M. Alexandre Debacq, plaît par le sujet et par l'exécution--M. Auguste Bourget, qui illustra dernièrementla Chine et les Chinois, a exposé un joli paysage,la Vallée de l'Acacongue, où les Gahutchos sont groupés avec art. SaMosquée dans le territoire d'Assamproduit moins d'effet, sans avoir pour cela moins de mérite.
Le premier des tableaux de genre historique exposés au Salon de cette année est sans contredit leGiorgione Barbarelli, de M. Baron. Quel peintre a plus de goût que ce jeune artiste? Le sujet qu'il a pris estGiorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, duc de Nemours. Le célèbre maître du Titien naquit à Castel-Franco en 1478, et mourut en 1511, à l'âge de trente-trois ans. Sa carrière de peintre fut courte et brillante; il vivait dans l'intimité des plus hauts personnages de son temps.
M. Baron le représentepourtraictant Gaston de Foix, et environné de galants seigneurs qui le regardent travailler. Il est impossible de faire un plus grand éloge du tableau de M. Baron, que de le déclarer mieux peint encore que lesCondottieride l'exposition dernière; il faudrait seulement un peu plus d'air parmi les groupes. Quant à l'expression des figures, à la pose des personnages, à l'ajustement des accessoires, il n'y a rien à reprendre. C'est toujours le même goût exquis, le même charme délicieux que l'on remarque dans les ouvrages de M. Baron. Le Giorgione Barbarelli est remarquable principalement par la surabondance des détails et par la coquetterie des tons, auxquels le peintre a sacrifié un peu la perspective.
M. Frédéric de Madrazo a exposé uneJeune fille d'Albanoprenant de l'eau bénite en entrant à l'église. C'est une charmante étude qui fait le plus grand honneur à son auteur. M. de Madrazo est un des peintres les plus renommés de l'Espagne; il réside d'ordinaire à Madrid, où il s'est occupé, pendant les dernières années, de la restauration des tableaux de la galerie royale de la capitale de l'Espagne.
Un autre étranger, un Polonais, M. Malankiewicz, a envoyé aussi au Salon un tableau, que nous reproduisons également, car c'est une œuvre de mérite (voir la page précédente). Napoléon, assis dans un traîneau et enveloppé d'épaisses fourrures, part de Wilna en 1812.
M. Français est le paysagiste qui nous plaît par excellence: une allée de forêt, un site aux environs de Paris, un fourré de bois, lui suffisent pour peindre un de ces magnifiques paysages-études qui obtiennent tant de succès, et que tout le monde peut apprécier. Sous ce titre:Novembre, Paysage, M. Louis Français a exposé un tableau excellent, où l'on trouve reproduite la froide et brumeuse nature de l'automne, quand les arbres vont être entièrement dépouillés de leurs feuilles, et quand les bois ont conservé encore une teinte dorée qui plaît aux yeux et fait regretter les beaux jours de l'été. LaVue prise aux environs de Paris, à Bougival, brille surtout par les fonds. Le grand arbre sous lequel un groupe est assis a des ramures fort bien dessinées; le ton manque de puissance; c'est une reproduction un peu froide de la nature.
Il est vrai de dire que le nombre des bons paysages est grand cette année. Par exemple, dans le genre composé, tel que l'exécute M Paul Flandrin, M. Alexandre Desgoffe occupe un rang très-recommandable,Narcisse à la Fontaineest loin d'être sans défauts, et nous reprochons même à M. Desgoffe sa couleur effacée; mais comme lignes c'est un ouvrage de maître.La Campagne de Rome, plus heureuse sous le rapport de la couleur, a moins de grandeur; la lumière manque dans ce paysage. Le feuiller de M. Desgoffe est généralement un peu vague: on voit difficilement quels arbres il a voulu peindre.--M. Francisque Schœffer a envoyé cinq paysages, dont trois composés; plus de fermeté dans le pinceau, plus de largeur dans la composition, voilà ce que nous souhaitons à M. Francisque Schœffer.--Les deux paysages de M. Stanislas Thierrée révèlent un talent déjà acquis chez cet artiste. SonÉtude de Forêt, notamment, est exécutée avec soin.--M. Alphonse Testard, dans saVue prise au canal de l'Ourcq, a fait preuve de science en matière de perspective; mais la couleur de son tableau est pâle; le mirage des arbres dans le canal produit de l'effet.Un Vieux Lapin, nature morte, par le même, est une jolie miniature... à l'huile.
Giorgione Barbarelli faisant le portrait de Gaston de Foix, tableau par M. Baron.
Jeune Fille d'Albano, par M. Madrazo,de Madrid.
L'Amour de l'or, par M. Thomas Couture, a obtenu le succès que nous lui avions prédit. Plusieurs critiques ont reproché à ce tableau d'avoir besoin d'explication: donnons-la au lecteur. Un avare est assis, ayant sous ses mains des pièces d'or et des pierreries; deux femmes, une brune et une blonde, lui offrent leurs charmes, un écrivain lui montre sa plume, une pauvre mère tient son enfant et demande l'aumône. L'avare reste insensible, il n'a que l'Amour de l'or. Appelez l'œuvre de M. Thomas Couture un tableau philosophique, humanitaire, énigmatique; donnez-lui toutes les épithètes qu'il vous plaira,--il n'en restera pas moins un bon tableau auquel il ne manque qu'un peu de fini.
Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de M. Ducornet, né sans bras, dont les ouvrages peuvent être considérés comme des tours de force. Nous lui devons des éloges pour les portraits de femme qu'il a peints: passables, ils auraient droit à notre indulgence; remarquables, ils ont droit à notre admiration.--Les portraits de M. Charles Gomien ont beaucoup d'expression; le dessin est un peu mou, mais la couleur est sage. Celui de M. le vicomte D.... principalement est peint avec verve.--M. Antoine Chazal, qui a exposé unGroupe de fleurs et de fruits dans un vase orné d'un bas-relief, que nous nous plaisons à mentionner, a envoyé aussi un très-beau portrait.--Citons enfin les portraits peints par MM. Jeanron, Brossart, Meyer, J. Forey, Ravergie; mesdames Louise Desnos et Godefroy.
Vue prise aux environs de Paris, par M. Louis Français.
Passer sous silence les aquarelles, les pastel et les miniatures, serait de l'injustice, ces différentes branches de l'art de la peinture étant cette année en progrès.
Parmi les aquarelles, celle de M. Vincent Courdouan est tout à fait hors ligue; saVue prise dans les fouilles de Pomponiana, entre Hyères et Carqueiranne, est d'une vigueur de tons extraordinaire.--Les trois aquarelles de mademoiselle Anaïs Colin présentent de belles têtes d'expression;--les Chevaux de M. Foussereau ne pèchent que par la dureté du dessin;--les trois paysages de feu Gué valent les plus charmantes œuvres de cet artiste qui a tant de droits à nos regrets.--M. Petit et M. Alexandre Pernot ont chacun un talent fait: le premier a exposé une jolieVue d'une partie des ruines de l'abbaye de Dilo; le second un très-pittoresqueSouvenir d'un des vieux châteaux des bords du Rhin.
Parmi les peintres de pastel, M. V. Vidal marche le premier, surtout à cause de la grâce, du charme et de la poésie qu'on remarque dans ses ouvrages. Il est certain queFrasquita, Nedjmé et Noémisont de délicieuses petites créations, dont les charmes ne laissent personne froid ou insensible.Petit Tonyest un enfant ravissant, un de ces enfants gâtés qui font l'orgueil de leur mère. LePortrait de M. Mélesvillea du naturel et une ressemblance exquise.--M. Eugène Tourneux, dont nous avons reproduitla Bohémiennedans notre premier article, a exposé lesRois Mages, uneEtude de femmed'un fort beau caractère, et un Portrait spirituellement fait.--Jouvenceau et Jouvencelle, de M. Antonin Moine, ont de la poésie.--Les portraits de M. Eugène Giraud sont dignes de la réputation acquise à ce peintre, dont les tableaux ont tant de coquetterie et tant d'esprit.--M. Camille Flers a rendu au pastella Butte de Chelles, Vue prise de Montfermeil, etles Environs de Charenton, près Paris; l'effet de brouillard de ce dernier paysage est merveilleux.--Les pastels de M. Conrdouan sont encore plus magnifiques que son aquarelle; dans sonCorsaire poursuivi par un navire de guerre par un gros temps, tout est remarquable, les vagues, les accessoires de marine et l'effet de soleil couchant.
Parmi les miniatures, on distingue les portraits de madame Guizot, de madame Martin (du Nord), de M. Le Normand, par madame de Mirbel;--les portraits de M. Paul de Pommayrac;--ceux de MM. Ol. et On.de las Marismas, par M. Passot.
Chaque jour, dans vos promenades sur les boulevards, vous voyez une exposition de gravures et de lithographies; aussi, vous ne vous arrêtez guère dans ce petit couloir qui conduit des galeries d'antiquités aux galeries de peinture. Eh bien! sans vous contraindre à regarder au Louvre ce que vous trouvez étalé dans les magasins d'estampes, il nous suffira, pour terminer notre revue critique, de vous signaler les travaux les plus remarquables de la gravure.
La gravure au burin est représentée d'abord par M. Achille Martinet, qui, dans saVierge au palmier, d'après Raphaël, a déployé toutes les ressources de l'art;--par M. Eugène Aubert père, qui a gravé deux paysages d'après Salvator Rosa et Ruysdael, et uneMarine, d'après Joseph Vernet;--par M. Lorichon, qui n'a cependant réussi qu'à moitié dans laBénédiction, d'après Raphaël;--par M. Aristide Louis, auteur deMignon regrettant la patrie, et deMignon aspirant au ciel, reproductions de deux beaux tableaux de M. Ary Scheffer;--par M. Mercuri, qui a exposé lesPortraits de Christophe Colombet duTasse;--par M. Victor Normand, dont le Portrait deMichel-Angepèche
L'amour de l'or, par M. Couture.
par la dureté des tailles;--enfin par M. Tavernier, qui a reproduit le beau tableau de Murillo,Saint Gilles devant le pape.--La gravure à la manière noire et à l'aqua-tinta est représentée par M. Jazet, qui a exposé leJour de Pâques à Saint Pierre de Rome, d'après M. Horace Vernet, et lesDerniers moments de la reine Élisabeth d'Angleterre, d'après M. Paul Delaroche;--par M. Sixdeniers, dontl'Arabe en prièreet lePoste au désert, d'après M. Horace Vernet, sont gravés avec une étonnante habileté;--par M. Alphonse Martinet, qui a rendu d'une façon ravissante laJeune fille avec un chien, de M. Winterhalter;--par M. Rollet, dont nous n'aimons pas beaucoup lesAdieux de Napoléon à son fils, ni laFaust et Marguerite;--par M. Alexandre Manceau, qui a gravé avec supériorité l'Agar dans le désert, de M. Murat.--Mentionnons aussi trois dessins,la Vierge d'Orléans, d'après Raphaël, par M. Mercuri;--lePortrait de Velasquez, par M. Desjardins, et laCourtisane, d'après Sigalon, par M. Vacquez.
Ici se termine notre critique du Salon de 1844. Les portes de l'exposition des produits de l'industrie sont ouvertes, et il faut que nous nous occupions de ce grand événement national.L'Illustrationattend les artistes au Salon de l'année prochaine.
Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, tragédie en cinq actes, de M. Lefèvre.
Les théâtres sont d'une indigence et d'une stérilité sans égale; il y a longtemps qu'ils n'avaient mis le public à un pareil régime de famine; depuis deux mois, le feuilleton dramatique n'a certainement pas rencontré deux pièces dignes seulement d'une mention et d'un coup d'œil. Quelques chétifs vaudevilles, voilà tout ce que le ciel lui a envoyé pour sa consommation; il faut excepter cependant laJane Greyde M. Alexandre Soumet, œuvre sérieuse et politique qui a rompu un instant cette monotonie de vaine pâture; faut-il faire aussi une exception pour leSardanapalede M. Lefèvre? Certes,Sardanapalesemble, à la première vue, mériter qu'on en parle avec ménagement et avec respect; d'abordSardanapaleest une tragédie en cinq actes, ni plus ni moins, et tout le monde sait qu'une tragédie en cinq actes n'est pas le moins du monde une chose plaisante; en second lieu, l'auteur, M. Lefèvre, est un homme qui a l'air de se prendre parfaitement au sérieux; or le bon goût consiste, sinon la franchise, à faire croire aux gens qu'on est de leur propre avis sur eux-mêmes, et qu'on les accepte pour ce qu'ils s'estiment. Nous déclarons donc positivement que M. Lefèvre est un auteur tragique des plus respectables, etSardanapaleune tragédie très-grave et très-capable de vous ôter l'envie de vous divertir. Quant à être une bonne tragédie, c'est autre chose; et dût M. Lefèvre jouer avec nous le rôle, qu'Oronte joue avec le Misanthrope, et ne pas être complètement de notre avis, nous soutiendrons, morbleu! que sa tragédie n'est pas bonne et que ses vers sont comme sa tragédie; nous ne pousserons pas, toutefois, l'affaire jusqu'où la pousse Alceste. M. Lefèvre peut donc se dispenser de se faire pendre; car, bien que ses vers soient mauvais, nous ne le croyons pas pendable pour les avoir faits.
La tragédie de M. Lefèvre débute de la façon la plus ordinaire et comme tant de vieilles tragédies, c'est-à-dire, par deux traîtres et une conspiration; ces deux traîtres sont, d'une part, le prêtre Belesès; de l'autre, Arbace le guerrier; quant au complot dont ils sont les meneurs secrets et les chefs, il a pour but de jeter Sardanapale à bas de son trône et de s'y mettre à sa place.
Sardanapale n'est pas homme à se douter du piège qu'on lui tend ni du tour qu'on va lui jouer; il a bien autre chose à faire, vraiment! Une fête sur l'Euphrate, un souper fin, des esclaves charmantes, du vin fumeux dans les coupes brûlantes, le luxe, la mollesse, le plaisir, l'insouciance, voilà les seuls travaux de Sardanapale. M. Lefèvre l'a pris tel que les annales assyriennes le lui donnent, avec l'aide de Diodore de Sicile et de ce bon Rollin.
Le voluptueux serait donc détrôné du premier coup par le traître Arbace et l'infâme Belesès, si l'honnête Salemènes et Zara la Juive ne veillaient sur lui et ne dépistaient la conspiration d'une lieue à la ronde. Zara aime Sardanapale, et c'est là une raison suffisante pour expliquer sa perspicacité et sa clairvoyance. De son côté, Salemènes professe un royalisme ardent, ce qui justifie son dévouement pour Sardanapale, le seigneur et maître du royaume.
Second-Théâtre-Français.--Sardanapale, scène du 3e acte: Sardanapale, M. Bouchet; Salemènes, M. Rouvière; Belesès, M. Rey; Arbace, M. Achille Pirnia, M. Vorbel;Zara, Mlle Maxime; Saphira, Mlle Garcia.
«Prenez carde, sire, dit Salemènes; ces gens-là en veulent à votre couronne et à votre vie!--Faites attention. Majesté, ajoute Zara; ces polissons s'apprêtent à vous en faire voir de cruelles!» Mais Sardanapale ne s'émeut pas plus de ses propres dangers que s'il s agissait des affaires du voisin. Que dis-je! le prévoyant Salemènes fait arrêter préventivement Belesès et Arbace, et Sardanapale le débonnaire donne immédiatement l'ordre de les remettre en liberté. Et aussi qu'arrive-t-il? Mes deux scélérats lèvent l'étendard de la révolte (vieux style) et attaquent le palais.
Cependant que fait Sardanapale? Retiré dans un lieu de plaisance sur l'Euphrate, il boit, mange et fait l'amour conformément à sa devise; son échanson remplit sa coupe; ses esclaves sourient de leur plus voluptueux sourire et dansent à son profit des danses assyriennes qui ne sont pas sans analogie avec la polka. Il y a parmi ces complaisantes bayadères une certaine brune d'Assyrie qui laisse dénouer complaisamment sa ceinture par le roi, trait de bonne volonté qui excite la jalousie de Zara et l'oblige à faire des gros yeux à Sardanapale.
«Aux armes! crie un esclave, Belesès est là, et Arbace aussi! Défendez-vous, sire!--Diable dit Sardanapale, ceci me contrarie. J'aimerais mieux rire et boire et narguer le chagrin.» Enfin il se décide, prend son casque et son bouclier, et part pour la bataille; il se bat, pardieu, comme un lion. Le ciel d'abord récompense sa bravoure: Arbace et Belesès sont mis en déroute, et Sardanapale recommence sa bonne vie de membre du caveau de Ninive et de Babylone. Zara, qui a sur le cœur la ceinture démunie, Zara, qui pense après tout qu'une Juive un peu comme il faut ne doit pas permettre qu'on lui fassedes traits, Zara, dans un violent accès de jalousie, est sur le point de tuer Sardanapale; mais le poignard lui tombe des mains au moment de frapper.
Non-seulement Zara n'assassine pas Sardanapale,--qu'elle en reçoive mon sincère compliment,--mais elle finit par lui sauver la vie. Voici comment: Arbace et Belesès sont incorrigibles et reviennent à la charge. Dans ce second combat, Sardanapale est complètement vaincu; un peu plus, il était tué, si Zara n'avait détourné le fer: mais, comme on dit en Assyrie, Sardanapale n'a fait que reculer pour mieux sauter; Belesès et Arbace, en effet, vont s'emparer de sa personne. Pour leur échapper, Sardanapale fait préparer ce fameux bûcher dont vous avez sans doute entendu parler, et s'y jette tout vif avec Zara, non sans avoir pleuré ses péchés passés, demandé pardon au Dieu des Juifs, ce qui n'est pas sans originalité, et dit une espèce demea culpa, trait rare pour Sardanapale.
Je ne nommerai pas Byron à côté de M. Lefèvre, comme l'ont fait tous les critiques de lundi dernier; Byron, en effet, a composé un Sardanapale étincelant de poésie; le Sardanapale de M. Lefevrc est de la prose incorrecte et rimée. Quelle analogie y a-t-il donc entre les deux ouvrages? la similitude des faits? Mais que sont les faits quand la forme et le style sont si complètement dissemblables?
Pour ne parler que de M. Lefèvre, nous sommes, en bonne conscience, contraint de lui dire que des scènes de mélodrame ne constituent pas un intérêt tragique ni une œuvre tragique, pas plus que ses alexandrins alignés tant bien que mal, et remarquables surtout par l'impropriété des mots, ne sont de la poésie. Le parterre de l'Odéon a paru partager cet avis: il a traité Sardanapale assez peu courtoisement le premier jour, et, après la troisième représentation, tout a été dit: Sardanapale s'est trouvé enterré.
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118, 138 et 150.)
«Je n'insisterai pas, jeune homme, reprit Potard après une courte pause, sur les moyens que j'employai pour dompter et civiliser l'ex-guerrier. C'est pourtant l'une des opérations les plus brillantes dont j'aie parsemé ma carrière. Quoique amorcé par ma proposition, l'ancien n'avait pas complètement donné dans le panneau; il fallut achever sa conquête, le fasciner, l'éblouir, le stupéfier, l'abrutir par mon aplomb. Pour cela je l'entrepris au point de vue de sir Hudson Lowe et des couleuvres que ce fonctionnaire exotique avait fait avaler à notre infortuné Napoléon. Je fus sublime, mon cher, sublime! Mon vieux dragon clignota d'abord pour me dérober les preuves d'émotion qui se glissaient sous ses paupières; mais bientôt il n'y tint plus, lâcha subitement les écluses, et répandit un demi-litre de larmes, juste ce que peut contenir l'œil d'un grognard. Ce témoignage d'attendrissement fut le signal de sa défaite; dès lors il m'appartint, et comme premier gage, il signa de sa main, de cette main jusque là si rebelle, un ordre de vingt balles de poivre de Sumatra. C'était noblement capituler. Aussi, quel moment pour moi, lorsque, le soir même, en pleine table d'hôte, je fis circuler ce certificat de mon triomphe! Les concurrents ne revenaient pas de leur surprise, et Alfred, de la maison Papillon en fut atterré.
«J'avais donc conquis, à la pointe de l'élocution, mon entrée chez le fabricant de moutarde, il faut rendre cette justice à Poussepain, qu'il défendit ses pénates pied à pied, et me contraignit, à faire chaque jour un nouveau siège. Si je l'emportai, ce ne fut qu'à force de flonflons patriotiques et même anacréontiques. Le cerbère montrait-il les dents, je l'endormais à l'aide d'une romance. D'abord il ne me reçut que sur le seuil de sa porte, avec un auvent pour tout abri, et au milieu des outrages de l'atmosphère. Plus tard je pénétrai dans le petit comptoir vitré qui lui servait de niche, et où il expédiait ses factures. J'eus accès ensuite dans le magasin, dans la fabrique et dans les moindres recoins de son domicile industriel. Ainsi la confiance arrivait peu à peu avec l'habitude de me voir; je l'égayais, je lui devenais nécessaire. Aucun cataplasme n'avait réussi à calmer ses rhumatismes aussi bien que mes refrains du Soldat laboureur et du Champ d'asile. Quand je voulais le jeter dans des transports extraordinaires, je t'entamais sur le chapitre de Waterloo, et le magnétisais en chantant, avec toute la magnificence de ma voix;
O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,Fais-lui crier par les échos:Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)
O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,Fais-lui crier par les échos:Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)
O Mont-Saint-Jean, nouvelles Thermopyles!
Si quelqu'un profanait les funèbres asiles,
Fais-lui crier par les échos:
Tu vas fouler la cendre des héros! (ter.)
«C'est ainsi, Beaupertuis, que je maniais mon homme, et que je m'emparais de son intimité. Cependant, nos relations n'avaient pas encore franchi les sphères commerciales, et madame Poussepain était toujours pour moi une beauté invisible et mystérieuse, comme pour Alfred, de la maison Papillon, et les autres voyageurs. J'avais beau diriger des regards furtifs vers les croisées du logement, me tromper volontairement de porte, essayer de tous les stratagèmes, rien ne m'avait réussi. Le hasard, ce roi du monde, vint heureusement, est-ce heureusement qu'il faut dire? à mon secours. Une attaque de goutte cloua sur son lit le fabricant de moutarde; et, un milieu de ses douleurs, il songea à moi et à mes chansons, comme il eut songé à un baume ou à un spécifique. Un de ses employés vint me réclamer à l'hôtel et m'exprimer le désir du malade. Jugez de ma joie! J'avais pris goût à cette entreprise; elle avait l'attrait du fruit défendu. Cette tour d'airain, si bien gardée, allait n'ouvrir enfin, et me mettre en présence de la victime qui y gémissait sous la garde d'un magicien. L'histoire commençait comme un roman; seulement la princesse était l'épouse légitime d'un troupier, et le donjon une fabrique de moutarde. A cela près, je nageais en pleine chevalerie.
«Aussi n'entrai-je dans la partie réservée du logement qu'avec une certaine émotion, et le spectacle qui m'y frappa d'abord ne fit que l'accroître. Poussepain venait d'essuyer un accès des plus rudes; sa figure contractée portait l'empreinte d'une souffrance violente, et pour se soulager il sacrait comme un païen. Penchée sur son lit, une femme lui soulevait le pied, enveloppé de ouate et de toile cirée, et le déposait avec une délicatesse infinie sur un coussin qui devait le supporter. Quoiqu'il fût impossible de traiter un malade avec plus de dextérité, l'ex-dragon faisait retomber sur la pauvre créature une partie de la mauvaise humeur qu'engendrait le mal, et le nom d'Agathe se mêlait aux jurons brillants et variés qui sortaient de sa bouche, comme un feu de file. Je ne m'étais jamais fait illusion sur les avantages physiques de Poussepain; mais j'avoue que, vu en négligé, il dépassa mon attente. J'estime qu'un têtard bien réussi doit être plus voisin de l'Apollon du Belvédère que ne l'était ce jour-là le ci-devant capitaine, de la vieille, décoré de la main du grand homme. La goutte lui avait poussé les yeux si avant sous le crâne, que les prunelles étaient à peine visibles; la peau du visage avait tourné au maroquin et pris la couleur de l'acajou; la balafre qui sillonnait sa joue gauche semblait s'être agrandie par l'émaciation, et un bonnet de colon, surmonté d'une mèche altière, contrastait par sa blancheur avec les tons terreux du masque et l'expression terne du regard. En outre, dans le désordre qui résulte de la douleur, Poussepain s'offrait de temps en temps sans voiles, et c'était un spectacle peu flatteur que celui de cette académie osseuse et noire, où l'acier et le plomb avaient pratiqué de larges entailles et de nombreuses solutions de continuité.
«Je ne sais si Agathe gagnait à ce contraste, mais, à sa vue, Beaupertuis, je fus ébloui; il me sembla voir un ange. Vous ne pouvez rien vous figurer de plus pur, de plus virginal: le pinceau de l'Albane en eût été jaloux. Ce qui éclatait surtout dans sa physionomie, c'étaient la candeur et la grâce. Peut-être avez-vous remarqué, Édouard, le sentiment naïf que les peintres des grandes écoles ont jeté sur la figure de la Vierge, étonnée pour ainsi dire d'avoir un enfant entre ses bras. Ce sentiment d'innocence dominait chez Agathe. Il n'y avait rien en elle qui trahit la femme; on eût dit une jeune fille. Le regard qu'elle arrêta sur moi était, à la fois curieux et effarouché; il ne se ressentait pas de la pruderie qu'amène toujours l'expérience, et de cette modestie étudiée qui est une arme de plus à l'usage des coquettes. Agathe ignorait ou semblait ignorer ces raffinements; sa pudeur était une pudeur d'instinct, sans mélange, sans apprêt, sans réticence. Non, jamais je n'ai rien ressenti de pareil. Vous savez, Beaupertuis, que la vie des voyages n'est pas étrangère au développement des passions fugitives; je vous ai même cité, je crois, quelques-unes des grandes dames qui m'ont honoré de leur attention. Tenez, comme votre princesse de la place Bellecour, ajouta Potard, qui ne put se défendre d'une allusion maligne.
--Vous n'oubliez donc rien, troubadour, répliqua le jeune homme en se prêtant à la plaisanterie.
--Je n'oublie que le mal, Beaupertuis, ajouta Potard sur un ton plus sérieux. Les bons cœurs sont comme les bons vins, ils gagnent à vieillir.»
Et il reprit son récit.
«Agathe était vraiment belle. Je ne vous la décrirai pas, Édouard; on a trop abusé de la méthode descriptive appliquée aux femmes. Je ne mesurerai ni ses méplats, ni l'arc de ses sourcils, ni l'aile de ses narines, comme s'il s'agissait d'une surface géométrique; je ne décomposerai pas les couleurs de la palette pour vous dire ce qu'étaient ses yeux, son teint, ses cheveux, ses dents, ses lèvres; je n'emprunterai pas la langue du statuaire pour vous entretenir de son buste et de ce qu'il réunissait de charme sous tous les aspects; je ne dirai rien de son cou rond et pur comme celui d'une vierge, et des extrémités les plus délicates et les plus distinguées que l'on pût voir. C'est une triste besogne que d'analyser ce qui ne vit que par l'ensemble, de livrer une créature parfaite à une dissection minutieuse, où se perdent l'harmonie générale et la beauté de relation. Agathe était une adorable blonde; que cela vous suffise; Potard vous l'assure et Potard a la prétention de s'y connaître. J'ai parcouru les routes royales et départementales, j'ai battu même les chemins vicinaux, de manière à rendre des points à tous les voyageurs de l'antiquité et des temps modernes. Eh bien! dans le cours de mes pèlerinages, je n'ai nulle part rencontré une beauté aussi accomplie. Figurez-vous quelque chose de souple comme un jonc, des mouvements empreints d'une grâce exquise, des traits ravissants, une élégance particulière de formes, et, par-dessus tout cela, un air de simplicité et d'ignorance, de curiosité et de vivacité, que je n'ai jamais rencontrés ailleurs. Mais, Dieu me pardonne! je crois qu'à mon tour je cède à la manie des descriptions. Encore une fois, Beaupertuis, ne décrivons pas les femmes; contentons-nous de les adorer.
«C'est ce que je fis à l'égard d'Agathe. Jusque-là j'avais traité l'amour en voyageur de commerce, et je ne vous cache pas que je l'ai encore traité depuis par le même procédé. Mais, au milieu de mes vicissitudes galantes, je n'ai éprouvé ici-bas qu'une seule passion véritable, celle qui m'atteignit alors. Bien des années ont passé sur ces souvenirs; le deuil a terni cette page de mon histoire, et pourtant je sens là, quand je m'y reporte, je ne saurais dire quelle joie amère et quelle sève de rajeunissement. Pendant trois mois j'oubliai tout, même les affaires; les Grabeausec ne me reconnaissaient plus. Mon âme était enchaînée à cette maison et à ses hôtes; tout ce qui ne s'y rattachait pas m'était devenu indifférent. À quoi ne me résignai-je pas! J'étais l'esclave de Poussepain, son bouffon, son souffre-douleurs. J'épargnais ainsi à sa pauvre compagne quelques bourrades soldatesques, je partageais avec elle le calice des mauvais procédés; et ainsi s'établit entre nous une sorte d'union mystérieuse avant qu'aucun mot d'amour eût été échangé. Elle me devinait, et cela suffisait à mon bonheur; un aveu plus formel m'eût semblé moins doux. Il faut aimer, Beaupertuis, beaucoup aimer pour avoir le secret de ces délicatesses et des joies ineffables qui y reposent.
«Plus la goutte empirait, plus l'ancien dragon devenait difficile à amuser. Un homme moins épris eût envoyé l'impotent à tous les diables; moi je trouvais dans ces tracasseries même un charme de plus; c'était un sacrifice que je faisais à ma tendresse. Pour calmer les douleurs de Poussepain, j'avais épuisé mes ressources lyriques. Dans les accès ordinaires, le chant patriotique obtenait d'heureux résultats. Je touchais la fibre belliqueuse et les réminiscences de l'époque impériale; la culotte de peau faisait chorus, et la crise se passait ainsi. Mais lorsque l'attaque devint plus vive et la douleur plus aiguë, ce topique agit en sens inverse; Poussepain entrait alors dans une effervescence extraordinaire; il bondissait sur sa couche, parlait de se lever et d'aller charger les Prussiens. Au lieu de calmer ses fureurs, la romance plaintive ne faisait que les accroître, et il fallut chercher un autre moyen d'agir sur le moral du fabricant de moutarde.
«Je me rabattis donc sur la chanson comique, afin d'agir par le contraste. Il m'en souvient, c'était dans une longue soirée d'hiver. La pauvre Agathe veillait depuis deux nuits; ses joues pâlies trahissaient sa fatigue. Poussepain était devenu intolérable; un temps orageux exaspérait son mal, et il nous faisait payer la folle enchère de ses douleurs. Sa femme était à bout d'efforts, et de temps à autre, je voyais une larme furtive descendre lentement sur ses joues. Vous l'avouerai-je, Beaupertuis? il me prenait parfois des envies épouvantables d'étrangler cet homme et de délivrer l'ange dont il lassait la patience. Un pareil accouplement de la jeunesse et d'une incurable infirmité me semblait un fait contre nature; cette enfant n'était pas arrivée à la fleur de l'âge, ne s'était pas épanouie à la beauté pour être seulement une garde-malade. Cependant, je domptai ces mauvaises pensées, et cherchai une autre diversion aux maux du patient. Dans le genre badin et grivois, je possédais un répertoire fort étendu: ignorant jusqu'à quel point un ancien dragon est sensible aux jeux de l'ironie, je n'avais pas abordé cette partie de mon bagage musical. Je craignais qu'il ne prit ce divertissement en mauvaise part et ne s'effarouchât de certains refrains un peu décolletés. Au point où nous nous trouvions, je résolus de tout oser, et prenant la parole au milieu d'un fort accès.
«--Capitaine, lui dis-je, si je l'osais, je vous communiquerais une chanson d'un style léger, mais foncièrement militaire.»
«L'ex-dragon, au lieu de me répondre, continuait à se tordre sur son lit; je fis semblant de prendre ce silence pour un acquiescement, et je commençai: